Pensée égocentrique et pensée sociocentrique (1951) a 🔗
L’intérêt que peuvent présenter pour la sociologie les études sur le développement mental de l’enfant ne provient pas seulement de cette circonstance que ce développement est — à tous les niveaux — une socialisation de l’individu autant qu’une adaptation de celui-ci au monde physique. Il tient surtout au fait qu’une telle socialisation ne constitue nullement le résultat d’une causalité unique, telle que la pression du groupe social adulte sur l’enfant par le moyen de l’éducation familiale puis de l’éducation scolaire, mais que l’analyse met en évidence l’intervention d’une multiplicité d’interactions de types différents et d’effets parfois opposés. Contrairement à la sociologie un peu académique de l’école de Durkheim, qui ramène la société à un tout unique, la « conscience collective », et son action à un processus unique de « contrainte » physique ou spirituelle, la sociologie concrète, que le développement individuel et social de l’enfant nous oblige de construire, se doit de se méfier des totalités globales pour ne connaître que des systèmes de relations ou d’interdépendances.
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En ce qui concerne le développement de l’intelligence et de la pensée (seul domaine que nous envisagerons ici, pour simplifier), il est essentiel de se rappeler — car un tel fait domine toute discussion sur la socialisation de ces fonctions — que nous sommes en présence de trois et non pas seulement de deux systèmes distincts dans les mécanismes cognitifs de l’enfant. Il n’y a pas simplement, d’un côté, les processus sensori-moteurs dont le développement serait déterminé avant tout par les facteurs nerveux et mentaux et, d’un autre côté, la pensée verbale et conceptuelle qui, à un certain niveau de maturation, serait meublée par les apports extérieurs dus à la vie sociale. Il convient de distinguer au contraire :
1. Les fonctions sensori-motrices (perception et activités perceptives multiples, apprentissages sensori-moteurs, intelligence sensori-motrice et pratique), dont la constitution précède l’apparition du langage, mais dont l’action demeure essentielle, au cours de tout le développement, à titre de substructures ou de racines des actions.
2. Les opérations de l’intelligence au sens limité et strict d’actions intériorisées, réversibles, coordonnées en structures bien définies tels que les groupements de la logique concrète (classes, relations et nombres portant, dès 7-8 ans, sur des objets manipulables) ou les réseaux et groupes de la logique formelle (opérations à la seconde puissance portant, dès 11-12 ans, sur les opérations concrètes initiales).
3. La pensée simplement représentative consistant à évoquer des tableaux ou à faire des récits par le moyen de symboles (représentations imagées, symboles ludiques, etc.) ou de signes (langage), mais sans que cette évocation ou représentation conceptualisée suppose l’intervention nécessaire de transformations opératoires.
Cette pensée représentative apparaît avec la fonction symbolique vers 1 ½ à 2 ans et fonctionne à l’état « préopératoire » jusque vers 7-8 ans, tout en subsistant en marge des opérations mais avec une subordination graduelle vis-à -vis d’elles à partir de 7-8 et surtout de 11-12 ans.
Or, la meilleure preuve que nous sommes bien en présence de trois et non pas seulement de deux systèmes distincts, est que le système des opérations, qui se constitue en troisième lieu, est à certains égards plus proche du système sensori-moteur (le premier) que du système représentatif (le second), tout en supposant l’intervention de ce dernier à titre d’intermédiaire entre deux. En effet, une opération est une action proprement dite, et la coordination des opérations prolonge par conséquent sur plusieurs points les coordinations esquissées au niveau sensori-moteur : c’est ainsi que les diverses formes opératoires de conservation sont préparées dès le niveau sensori-moteur par la conservation de l’objet permanent et que les coordinations opératoires de la géométrie euclidienne se greffent sur la coordination sensori-motrice des déplacements (le « groupe » empirique des déplacements acquis dès la seconde année, préfigure déjà , si l’on peut dire, la réversibilité des opérations géométriques ultérieures).
D’un tel point de vue, la pensée représentative constitue tour à tour une préparation nécessaire et un obstacle à l’égard de la formation des opérations. Une préparation nécessaire parce que, pour passer de l’action effective ou sensori-motrice à l’action intériorisée ou simplement mentale, il faut bien que s’interpose un système de symboles ou de signes. Il convient d’ailleurs de ne pas exagérer le rôle des signes proprement verbaux : des recherches en cours sur les sourds-muets semblent indiquer que les opérations concrètes de sériation, de classification, etc., s’élaborent normalement chez les individus dont la fonction symbolique est intacte 1 (par opposition aux cas d’aphasie), et malgré l’absence du langage proprement dit. Mais la pensée représentative devient un obstacle dans la mesure où, se centrant sur les situations (statiques) plus que sur les transformations, donc sur les configurations plus que sur le passage de l’une d’entre elles à une autre, elle empêche la pensée d’atteindre la mobilité et la réversibilité (ou la réciprocité) indispensables à son fonctionnement, au profit de représentations privilégiées qui deviennent déformantes dans la mesure précisément où elles sont privilégiées : tels sont les faux-absolus auxquels s’accroche tôt ou tard la représentation, par opposition à la relativité caractéristique des opérations. C’est ainsi que le grand et le petit, le lourd et le léger, la gauche et la droite, etc., acquièrent une signification illégitime dans la mesure où les notions donnent lieu à des représentations préopératoires, et ne deviennent des instruments adéquats de la pensée qu’à partir du moment où se constituent les relations logiques, en fonction de structures d’ensemble de sériations, de correspondances ou réciprocités, etc.
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Cela dit, l’intérêt sociologique des trois paliers que nous venons de distinguer est qu’ils donnent lieu tous les trois à des processus de socialisation, mais à des processus bien distincts les uns des autres.
Insistons d’abord sur le fait que tous les trois sont l’occasion d’une socialisation de l’intelligence ou de la pensée, car l’intelligence humaine subit l’action de la vie sociale à tous les niveaux de développement, du premier au dernier jour de la vie. Qu’on nous permette en outre de préciser, dès maintenant, que nous n’avons jamais pensé le contraire, et qu’en nous accusant d’individualisme, comme le fait par exemple M. Wallon, sous le prétexte que nous attribuons un rôle à l’égocentrisme de la pensée et même à l’« autisme » (selon des significations qui seront précisées plus bas), on nous prête une opinion exactement contraire à la nôtre. Seulement, nous nous refusons à croire que la « société » ou la « vie sociale », sont des concepts suffisamment précis pour être employés en psychologie. Soutenir que la vie sociale exerce une action à tous les niveaux du développement, c’est dire quelque chose d’aussi évident, mais de tout aussi vague, que de prêter une action permanente au milieu physique extérieur. En effet, de même que le milieu physique agit d’une façon toute différente sur le nouveau-né, sur l’enfant de 2 à 5 ans, sur l’adolescent ou sur l’adulte adonné à l’expérience scientifique, de même la « vie sociale » exerce des influences toutes différentes à ces mêmes niveaux, et, si la psychologie génétique peut rendre quelque service à la sociologie, c’est précisément en l’aidant à différencier les types d’interactions sociales agissant sur l’individu, cette différenciation étant facilitée par l’analyse des processus de socialisation et par l’examen de l’ordre d’apparition de chaque type en fonction même d’un tel développement.
À cet égard, l’intelligence sensori-motrice, tout au moins durant la période où elle est seule à l’œuvre et où elle précède l’apparition du langage et de la pensée conceptuelle, correspond à un type élémentaire de socialisation reposant tout entier sur l’interdépendance des actions. Il ne s’agit point encore d’une socialisation de la pensée (puisque la pensée n’est pas dégagée de l’action et n’existe donc toujours pas à titre de pensée) et les adultes entourant le bébé ne peuvent être sans doute conçus que comme des corps spécialement actifs, sources de plaisirs et de peines spécialement intenses, et surtout comme des corps dont les manifestations correspondent de façon remarquable à celles du corps propre. L’instrument principal de cette socialisation croissante sera donc l’imitation, dont Baldwin a montré avec profondeur le rôle qu’elle jouait simultanément dans la conquête d’autrui et dans la découverte du corps propre ainsi que du moi qui y est attaché.
À l’autre extrême, c’est-à -dire au niveau de la pensée opératoire, concrète et surtout formelle, la socialisation de la pensée repose essentiellement sur l’échange et la coopération, c’est-à -dire sur des instruments impliquant la réciprocité et l’égalité des partenaires. Tout argument d’autorité est, en effet, contradictoire avec la pensée rationnelle, et là où interviennent des contraintes distinctes de la nécessité logique, la pensée cesse d’être proprement opératoire pour dévier dans des directions qui s’avéreront tôt ou tard de nature sociocentrique (et sur lesquelles nous reviendrons plus loin).
Mais, entre deux, la pensée simplement représentative donne lieu à des processus de socialisation autrement plus complexes. Avec la fonction symbolique se constitue, en effet, toute une gamme de signifiants oscillant entre le symbole individuel (tel le symbole ludique à ses débuts, ou geste à signification intermédiaire entre l’exercice et la fiction ; telle l’image mentale ou imitation intériorisée des formes, etc.) et le signe collectif (langage). Il en résulte que la pensée à ses débuts se trouve dans un état intermédiaire entre la représentation individuelle (représentations imagées, pensées symboliques 2 etc.) et les représentations collectives (concepts, etc.). De plus, comme aucune coopération opératoire n’est encore possible et comme les seuls instruments de socialisation demeurent l’imitation des proches et la contrainte éducative de l’adulte, cet état intermédiaire ne peut encore atteindre le niveau de socialisation caractéristique de la pensée logique, c’est-à -dire impliquant simultanément l’autonomie propre à la pensée opératoire et la coopération propre aux échanges portant sur les opérations.
Nous avons proposé de désigner cet état intermédiaire du terme d’égocentrisme, faute d’un mot meilleur, mais en cherchant à remédier aux inconvénients de ce vocable équivoque par une définition limitative : l’égocentrisme enfantin est la confusion inconsciente du point de vue propre avec ceux d’autrui. En effet, subissant encore les influences sociales extérieures sans être capable de les assimiler par le moyen d’un mécanisme opératoire maître de lui-même, l’enfant entre 2 et 7-8 ans ne parvient encore ni à l’autonomie de la personne ni à la réciprocité propre aux échanges entre personnalités autonomes : il assimile ainsi simplement à son activité propre, ce qu’il acquiert du dehors, sans parvenir à discerner en chacune de ses pensées ce qui provient de lui et ce qui émane d’autrui. En sa forme la plus individualisée, la pensée égocentrique se confond avec le jeu symbolique, ou jeu d’imagination, qui est en fait une transposition du réel en fonction des désirs et des intérêts propres. En sa forme la plus socialisée, la pensée égocentrique est une sorte de copie de la pensée adulte, mais une copie qui, elle aussi, est une transposition, faute d’égalité entre les modèles acceptés et la structure intellectuelle limitée de celui qui les assimile à elle.
En bref, la socialisation de la pensée ne s’effectue que par étapes. Elle s’achève au niveau où les opérations de l’intelligence individuelle se constituent en fonction d’une coopération interindividuelle et où, réciproquement, la coopération apparaît comme une simple correspondance entre les opérations effectuées par les individus : à ce palier de socialisation, il devient impossible de dissocier le social et l’individuel au sein de la pensée, non pas parce qu’ils sont confondus par l’individu lui-même, mais parce qu’ils constituent les deux aspects indissociables d’un même instrument individuel et interindividuel de coordination. Mais, avant de parvenir à cet état d’équilibre opératoire, la pensée est dominée par des tendances contraires dues à l’activité propre et aux contraintes du groupe (familial, scolaire, etc.), sa socialisation prenant alors la forme d’un compromis dont les apparences sont celles d’une soumission à ces contraintes, mais dont la réalité demeure déterminée par l’égocentrisme intellectuel inconscient, lequel caractérise toute production représentative de niveau préopératoire : le social et l’individuel sont alors, non pas indissociables, mais simplement indifférenciés dans la conscience de l’individu qui les confond.
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Un tel schéma pourrait paraître compliqué et fragile s’il était condamné à ne pouvoir expliquer que la seule pensée de l’enfant en voie de socialisation. Mais la garantie de son objectivité nous paraît tenir encore à ce fait fondamental que l’étude des diverses formes de pensée collective au sein des sociétés en évolution oblige à réintroduire un schéma tripartite là où le sens commun sociologique, si l’on peut dire, n’envisage que les conflits de l’« individu » et de la « société » ou de la conscience individuelle et de la conscience collective.
À considérer, en effet, les principales manifestations de la pensée collective, on se trouve en présence de trois formes à la fois irréductibles les unes aux autres et témoignant de processus hétérogènes de socialisation, c’est-à -dire de rapports différents entre l’activité des individus et la coordination du groupe : les techniques, la pensée scientifique et les idéologies socio- centriques.
Les techniques ne peuvent pas être réduites à la pensée scientifique, puisqu’elles sont de formation historique et préhistorique très primitive, tandis que la pensée scientifique est d’apparition tardive. L’emploi d’instruments élémentaires est même accessible aux anthropoïdes, qui ignorent la pensée et ne connaissent pas d’autre socialisation intellectuelle que celle du niveau sensori-moteur.
Toutes les sociétés humaines que nous connaissons ont, d’autre part, élaboré des formes multiples d’idéologies : religieuses, cosmogoniques, politiques, etc. Or, toutes les idéologies sont sociocentriques à des degrés divers. Au contraire, le propre de la pensée scientifique est de viser à une libération eu égard à ce sociocentrisme, et de poursuivre cette libération par le moyen d’une coordination opératoire garante d’objectivité et rejoignant l’action sur le réel déjà assurée par les techniques.
On voit ainsi la triple analogie entre ces trois formes d’intelligence ou de pensée socialisées et les trois structures décrites à propos de la socialisation de l’individu. En premier lieu, les idéologies viennent s’insérer entre les techniques et la pensée scientifique, comme la pensée représentative entre l’intelligence sensori-motrice ou pratique et la pensée opératoire. En second lieu, la pensée scientifique rejoint les techniques, après sa formation, comme la pensée opératoire plonge, après sa constitution, certaines de ses racines jusque dans l’intelligence sensori-motrice. En troisième lieu, les idéologies, comme la pensée représentative à l’égard de la pensée opératoire, remplissent un double rôle, de préparation mais aussi d’obstacle, par rapport à la pensée scientifique : d’une part, elles en annoncent à certains égards la formation, en ce sens que la pensée idéologique conduit à l’élaboration de notions générales (causalité, légalité, substance, etc.) qui seront reprises sous d’autres formes par la pensée scientifique ; mais, d’autre part, la pensée idéologique est sociocentrique comme la pensée représentative préopératoire est égocentrique, et cette centration déformante tient en échec la pensée scientifique, appelée à en surmonter les effets, comme l’égocentrisme fait obstacle à la constitution des opérations qui l’élimineront peu à peu grâce à leurs mécanismes de réciprocités ou de décentrations.
Au point de vue de la théorie des représentations collectives, c’est cette troisième analogie, d’ailleurs éclairée par les deux premières, qui est sans doute la plus importante, car, outre son intérêt génétique, elle permet de dissocier ce qui est facteur de vérité objective et ce qui est facteur de subjectivité collective dans la pensée commune ou socialisée.
Que toute idéologie soit sociocentrique, c’est ce que l’école de Durkheim a entrevu à propos des représentations collectives primitives, en mettant en évidence leur caractère « sociomorphique ». Mais le désir qu’éprouvait Durkheim de sauvegarder l’unité de la conscience collective et de faire dériver la pensée scientifique de la pensée religieuse, l’a empêché de reconnaître la dualité fondamentale existant entre ces formes « sociomorphiques » de la pensée sociale et les formes objectives ou scientifiques de pensée commune, et surtout l’a empêché d’apercevoir que cette dualité se retrouve jusque dans la conscience collective des sociétés les plus évoluées et les plus civilisées. C’est que, chez Durkheim comme chez Comte, il y avait, à côté du sociologue homme de science, une sorte de théologien idéaliste de la conscience collective, qui lui cachait les oppositions et les luttes au profit d’une unité voulue par le système plus que par les faits. Chez Marx, au contraire, un vif sentiment des luttes et des conflits conduit à ne pas voiler les oppositions, et cette leçon reste instructive indépendamment de toute opinion que l’on peut se faire des idées politiques de cet auteur. Entre les techniques, ou actions productives de l’homme sur la nature, et les sciences, ou systèmes de relations intellectuelles permettant de comprendre objectivement l’homme et la nature ainsi que de renforcer les techniques, s’insèrent les idéologies qui constituent essentiellement alors le reflet, non plus de la société dans son ensemble — car celle-ci, à partir du stade des premières différenciations sociales, est divisée en classes inégales et hostiles — mais des sous-groupes particuliers avec leurs intérêts, leurs conflits et leurs aspirations. Les néomarxistes contemporains ont, notamment, fait apercevoir combien les littératures, les métaphysiques et même le halo philosophique qui entoure plus ou moins intimement les sciences en leur formation, témoignent inconsciemment de préoccupations sociales ou plus précisément sociocentriques. L’idéologie est ainsi à la société ce que la pensée symbolique est à l’individu : plus exactement elle est une pensée symbolique mais plus conceptualisée que la pensée mythique propre au sociomorphisme primitif.
Il est donc permis de conclure que, mutatis mutandis, certaines structures générales se retrouvent aussi bien dans les processus de l’idéation collective à l’échelle historique que dans les processus de socialisation à l’échelle psychogénétique. Toujours et partout, les formes élémentaires de l’intelligence procèdent de l’action, action sensori-motrice puis intelligence pratique et technique, tandis que les formes supérieures de la pensée retrouvent cette nature active dans la constitution d’opérations formant entre elles des structures efficaces et objectives. Mais toujours et partout, également, entre l’acte et l’opération réelle s’insère le verbe, source de représentation libre, d’une part, mais source également de déviations dans le sens d’une subordination au sujet pensant : de l’égocentrisme du petit enfant, imaginant les choses du point de vue de ses intérêts momentanés sans comprendre la réciprocité des points de vue possible, au sociomorphisme tribal ou au sociocentrisme raffiné propre aux consciences de classes, aux consciences nationales, etc., il existe, certes, de grandes différences d’échelles et de contenu, mais on retrouve aussi, eu égard aux normes logiques de la raison, un même facteur de déformation qui est la centration de la pensée sur le sujet individuel ou collectif, par opposition à la décentration caractérisant la pensée objective ou opératoire.
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Après avoir dégagé les grandes lignes d’un essai d’interprétation que nous avons exposé plus en détail ailleurs 3, cherchons maintenant à examiner l’une ou l’autre des critiques dont il a été l’objet, ainsi que le bien-fondé de certaines des conceptions qu’on lui a opposées. Et pour ne pas sortir du cadre de cette Revue, partons de l’examen critique développé ici même par M. H. Wallon, ainsi que des thèses introduites par cet auteur en contradiction avec les nôtres 4.
L’éminent contradicteur auquel nous allons chercher a répondre présente d’ailleurs une particularité qui aurait pu nous pousser à un choix différent : comme nous l’avons remarqué déjà en d’autres occasions, nous n’avons jamais, à lire ses critiques amicales, l’impression d’avoir été bien compris de lui, à tel point que nous sommes très souvent en accord avec certaines de ses thèses (rôle de la maturation nerveuse, etc.) sans arriver à saisir pourquoi il accuse une divergence. Mais si M. Wallon, qui est un grand psychologue de l’enfance, ne paraît pas me comprendre entièrement, cela doit sans doute tenir à des causes profondes, et c’est ce qui me pousse à m’expliquer avec quelques précisions en plus.
La contradiction essentielle que Wallon aperçoit entre lui et moi dans l’article cité tient, si je le saisis bien, à ce que, selon lui, l’enfant partirait du social (au sens de l’indifférenciation entre le groupe et le moi) pour s’individualiser progressivement, tandis que selon moi (c’est-à -dire selon Piaget interprété par Wallon, sous les réserves que nous venons de faire), l’enfant partirait du moi pour se socialiser peu à peu (c’est ce que Wallon appelle l’« individualisme de Piaget »).
Divergence grave, assurément, si l’on ne pèse pas avec soin le sens des mots employés. Mais la gravité de cette petite discussion me paraît tenir précisément, et peut-être uniquement, au fait qu’en plein milieu du xxe siècle, deux psychologues épris de réalité concrète n’arrivent pas à employer les mêmes mots selon les mêmes significations, ni même à adopter, pour un instant, en vue de rendre objectif et efficace l’échange des points de vue, les significations attribuées par le contradicteur aux mots incriminés.
Essayons quand même de comprendre. M. Wallon considère que l’enfant débute par le social, en ce sens qu’il ne parvient pas à différencier son moi des actions exercées sur lui par l’entourage : il procède ainsi d’une sorte de « confusionnisme » (p. 22). Je pense de mon côté que la pensée commence par un état d’égocentrisme, mais en définissant expressément ce terme par une indifférenciation du point de vue propre et du point de vue d’autrui, autrement dit par l’absence de toute conscience claire du moi. Le « confusionnisme » social de Wallon est-il vraiment si contradictoire avec l’égocentrisme de Piaget ? En second lieu, Wallon montre comment l’enfant s’individualise par « différenciation » progressive : cette différenciation, d’abord affective, « se poursuit durant plusieurs années. Tout progrès dans la conscience du moi entraîne un progrès concomitant dans l’aptitude à imaginer la société » (p. 22). Pour ce qui est de l’intelligence (où la différenciation est évidemment plus tardive), j’ai cherché de mon côté à montrer que la conquête de l’autonomie personnelle est fonction de la réciprocité, laquelle implique simultanément la différenciation et la coordination des points de vue. Le moi conquis par différenciation chez Wallon est-il vraiment contradictoire avec la personnalité et la réciprocité de Piaget ? Je ne voudrais pas être juge et partie.
Par contre, il est deux points sur lesquels M. Wallon me paraît s’abuser. Se refusant à adopter ma définition de l’égocentrisme, pour n’y trouver que de l’« individualisme », Wallon reprend le rapprochement que j’avais tenté entre la pensée initiale de l’enfant et l’« autisme » de Bleuler. Considérant l’autisme comme un état spécifique de la pathologie des schizophrènes, il rejette un peu péremptoirement cette comparaison comme « inadmissible » (p. 16). Mais si, de Wallon, on remonte à Bleuler lui-même, qui est le créateur de cette notion d’autisme (et dont j’ai été l’élève à Zürich), on s’aperçoit que Bleuler englobait dans l’autisme la pensée symbolique de Freud ; il y ajoutait seulement ce complément fondamental que, si la pensée symbolique obéit au Lustprinzip c’est précisément parce qu’elle ignore les règles du réel et de la vie sociale, donc parce qu’elle est « autiste ». Dans la perspective de Bleuler, il n’y avait donc rien d’inadmissible à considérer le jeu symbolique du petit enfant comme appartenant à cette catégorie de pensée qu’il appelait « non dirigée et autiste ». Pour éviter toute équivoque, j’ai depuis lors, renoncé au terme d’autisme pour ne plus parler que de pensée symbolique. Mais, quel que soit le terme employé, cela me paraît à nouveau le contraire de l’« individualisme » que de considérer la pensée ludique et symbolique comme inapte à toute logique, faute précisément d’une socialisation adéquate (par coopération et réciprocité, donc par différenciation et coordination des points de vue).
Enfin, le point crucial sur lequel insiste M. Wallon (après y avoir déjà fait allusion dans Les Origines du caractère) : le passage de l’égocentrisme à la coopération, ce serait la réplique de l’individualisme de Rousseau, de l’Émile au Contrat social ! Un anti-rousseauiste qui s’y connaissait, Ernest Seillères, avait écrit, lors de la parution de mon premier livre, tout un article pour montrer comment cet individualisme de Rousseau était contredit de fond en comble par les travaux actuels de l’Institut J.-J. Rousseau. M. Wallon, au contraire, retrouve Rousseau dans Piaget et voit dans une telle rencontre « la force d’attitudes idéologiques aussi persistantes » (p. 19). On comprendra mon embarras. Comme je pense, avec Marx, que les idéologies entraînent une déviation inconsciente de la pensée des individus, je n’oserais affirmer que je ne suis pas dévié, ni que, tout en me croyant aux antipodes de la sociologie de Rousseau, je n’en demeure pas un adepte malgré moi. Mais l’argument idéologique est réversible. On pourrait aussi se demander sous l’influence de quelles idéologies M. Wallon tient à identifier mes vues avec celles de Rousseau. Et quand on constate avec quelle facilité certaines revues polonaises adoptent la même interprétation, on en vient à craindre que la solution du problème tarde encore longtemps.
Mais revenons des oppositions imaginaires aux oppositions réelles. Les vraies divergences qui existent entre M. Wallon et moi — car il en existe aussi de vraies — tiennent aux rapports entre l’intelligence sensori-motrice et la pensée opératoire. Selon M. Wallon, l’intelligence sensori-motrice, qu’il appelle intelligence des situations, n’a pas de rapport direct avec la pensée elle-même. Celle-ci apparaît avec la représentation, c’est-à -dire avec l’imitation (mais sans relation entre celle-ci et l’imitation sensori-motrice, que Wallon considère comme une pseudo-imitation) et surtout apparaît avec le langage. La pensée, qui débute alors par une phase de syncrétisme (encore une parenté avec ce que nous appelons égocentrisme et syncrétisme égocentrique !) ne s’articule que peu à peu (par « couples », « molécules », etc.) et s’organise finalement en opérations. Ce dernier point est sans doute le seul sur lequel M. Wallon se déclare explicitement d’accord avec moi.
Nous sommes donc en présence, non pas de trois mais de deux systèmes sans rapports entre eux : l’« intelligence des situations » et la pensée. Par conséquent, faute d’une reconnaissance de l’égocentrisme, la pensée opératoire dérive tout entière de la pensée représentative, et faute d’une liaison entre les fonctions sensori-motrices et la pensée, l’opération se constitue sans recours à la motricité ou à l’action proprement dite.
Or, deux difficultés nous retiennent en présence d’une telle thèse. Nous n’insisterons pas sur la première, car elle n’intéresse qu’indirectement la sociologie : comment expliquer les opérations qui sont (insistons-y une fois de plus) des actions intériorisées et non pas des représentations, sans faire appel à la motricité sous une forme ou sous une autre ? Il n’y a donc pas continuité entre la pensée verbale et les opérations, mais nécessité d’une réorganisation essentielle, qui plonge ses racines jusque dans les mécanismes sensori-moteurs. La seconde difficulté, par contre, nous paraît plus importante au point de vue de la sociologie de la pensée.
Persuadé des origines verbales de la pensée, M. Wallon a écrit tout un bel ouvrage, Les Origines de la pensée chez l’enfant, sans remonter au-delà de 4 ans, en se contentant de faits extraits de pures conversations verbales et sans recourir à des dispositifs matériels sur lesquels l’action des sujets pourrait s’exercer avant qu’on les interroge. De quelle pensée s’agit-il alors, et comment expliquer, sans artifice de système, le passage de ce verbalisme d’abord incohérent aux opérations logiques structurées ?
C’est ici que l’absence d’un tertium qui serait la pensée égocentrique (compromis entre la contrainte verbale de l’entourage et l’assimilation à l’activité propre) se fait sentir de la façon la plus claire et n’est pas compensée par l’appel à l’un seul des produits de cet égocentrisme : le syncrétisme du raisonnement prélogique. On en vient à se demander si M. Wallon n’a pas été sur ce point quelque peu victime de la sociologie durkheimienne, qui considère la vie sociale comme un bloc unique expliquant indifféremment la constitution de la logique et les formes de pensée sociomorphiques ou sociocentriques. Si, au contraire, en s’inspirant des distinctions marxistes entre les techniques, les idéologies et la science, on rattache la pensée concrète à l’action (ce qui revient à dire les opérations rationnelles à la motricité), alors la pensée verbale ou simplement représentative ne saurait jouer le rôle fondamental que semble lui attribuer M. Wallon. Insérée entre l’action sensori-motrice et l’action opératoire, la pensée verbale prépare bien en partie cette dernière, mais en partie seulement ; par ailleurs elle lui fait obstacle en déviant la pensée dans la direction de l’imaginaire et de l’optatif, en un mot du subjectif par opposition à l’objectivité active : c’est précisément en cela que la pensée simplement verbale ou représentative est égocentrique, en analogie avec ce que sont les idéologies sociocentriques eu égard à la pensée collective scientifique.