Les activités mentales en rapport avec les expressions symboliques, logiques et mathématiques (1954) a

Le problĂšme qu’on a bien voulu nous demander de traiter pour la septiĂšme confĂ©rence internationale de la SociĂ©tĂ© de Signifique peut ĂȘtre Ă©noncĂ© sous la forme abrĂ©gĂ©e suivante : de quoi la logique ou la mathĂ©matique en gĂ©nĂ©ral est-elle l’expression au sein des activitĂ©s mentales ? Les symboles logiques (ou mathĂ©matiques) constituent-ils simplement un langage particulier auquel cas les activitĂ©s mentales qu’ils requiĂšrent pour leur Ă©laboration se rĂ©duiraient Ă  relativement peu de choses et relĂšveraient d’une simple sous-section de la psychologie de la pensĂ©e verbale ? Ou au contraire ces mĂȘmes symboles reflĂštent-ils des opĂ©rations et des structures plus profondes de la pensĂ©e, et, en ce cas, jusqu’oĂč faut-il remonter pour atteindre l’ensemble des activitĂ©s mentales qui en conditionnent la formation et l’emploi ?

I

Or, ce problĂšme, bien que purement psychologique d’apparence, est peut-ĂȘtre l’un des plus importants de l’épistĂ©mologie contemporaine, car dans la mesure oĂč l’on parviendra Ă  dĂ©terminer les liens qui existent entre le symbolisme logique (ou mathĂ©matique) et les activitĂ©s du sujet, on comprendra d’autant mieux leurs relations avec la rĂ©alitĂ© extĂ©rieure elle-mĂȘme, dont le sujet est Ă  la fois l’un des produits et l’un des facteurs. Plus simplement dit, la connaissance des rapports entre la logique et les activitĂ©s mentales est l’un des Ă©lĂ©ments essentiels permettant de dĂ©terminer la portĂ©e de la logique dans le mĂ©canisme de la connaissance en gĂ©nĂ©ral.

Mais, chose paradoxale, si important soit-il, notre problĂšme est de ceux dont la solution s’est compliquĂ©e de plus en plus au fur et Ă  mesure des progrĂšs de la logique elle-mĂȘme, comme si, en se perfectionnant, la logique s’était graduellement Ă©loignĂ©e de la pensĂ©e rĂ©elle ou psychologiquement vivante ! Tandis que la logique d’Aristote Ă©tait conçue comme l’expression, non seulement des structures fondamentales de la pensĂ©e, mais encore des formes constitutives de la rĂ©alitĂ© entiĂšre ; tandis que la combinatoire de Leibniz Ă©tait censĂ©e reflĂ©ter le dynamisme de l’intelligence constructive ; tandis que l’algĂšbre de Boole Ă©tait encore donnĂ©e comme la formulation symbolique directe des « lois de la pensĂ©e », les logisticiens contemporains sont enclins Ă  considĂ©rer le symbolisme logique comme ne caractĂ©risant qu’un pur langage, quand ils ne le rĂ©duisent pas Ă  de simples conventions ; ou, au contraire, lorsqu’ils ressentent le besoin de franchir le fossĂ© ainsi ouvert entre les structures logiques et celles de la pensĂ©e, ils se reprĂ©sentent les premiĂšres comme le reflet de formes idĂ©ales ou d’idĂ©es platoniciennes, c’est-Ă -dire de modĂšles s’imposant du dehors Ă  l’intelligence humaine sans en Ă©maner proprement. Langage conventionnel Ă  des degrĂ©s divers ou modĂšles transcendants Ă  des degrĂ©s divers, tels sont donc les deux pĂŽles entre lesquels oscillent les logisticiens dans leur interprĂ©tation de la logique, sans qu’ils soient en Ă©tat de conserver l’ancien isomorphisme entre les structures abstraites qu’élabore leur discipline et les structures rĂ©elles de la pensĂ©e vivante.

Or, chacun sent les inconvĂ©nients d’une telle situation. Du point de vue de la logique, elle aboutit Ă  faire des schĂ©mas logistiques des modĂšles inapplicables Ă  autre chose qu’à certaines formes raffinĂ©es de la pensĂ©e mathĂ©matique 1 et exclusivement au niveau de la dĂ©monstration. Ces schĂ©mas ne sont donc plus isomorphes qu’à certaines espĂšces particuliĂšres de symbolisme, lesquelles ne constituent qu’une partie restreinte de la pensĂ©e verbale, celle-ci se trouvant elle-mĂȘme ne reprĂ©senter qu’une section limitĂ©e de l’intelligence comme telle. Ainsi les attaches sont rompues entre la logique sous les aspects les plus perfectionnĂ©s et ce qu’on appelle communĂ©ment la raison humaine : comment alors espĂ©rer que la logique puisse conserver longtemps son rĂŽle normatif, si celui-ci, par sa spĂ©cialisation mĂȘme, n’est plus apte Ă  intervenir qu’au sein d’un domaine de plus en plus exigu ? Du point de vue de l’intelligence rĂ©elle, rĂ©ciproquement, la mĂȘme situation aboutit Ă  cette consĂ©quence inĂ©vitable que le domaine du rationnel pur se rĂ©trĂ©cissant progressivement, la grande majoritĂ© des activitĂ©s mentales sont alors Ă  considĂ©rer comme irrationnelles Ă  des degrĂ©s divers : d’oĂč l’abandon facile Ă  cet irrationalisme si puissant aujourd’hui, qui, de maladie sociale qu’il est avant tout, en vient Ă  faire figure, dans certaines doctrines, de seule mĂ©thode adaptĂ©e Ă  l’étude des rĂ©alitĂ©s concrĂštes.

Mais, quel que soit le jugement de valeur que l’on porte sur un tel Ă©tat de choses, sa genĂšse et son dĂ©veloppement s’expliquent aisĂ©ment par les deux sortes de tendances, inverses et Ă  certains Ă©gards complĂ©mentaires, qui ont opposĂ© l’une Ă  l’autre en ces derniĂšres dĂ©cades la logistique et la psychologie de la pensĂ©e. De par ses exigences axiomatiques et abstraites, la logistique a Ă©tĂ© naturellement conduite, non seulement Ă  se dĂ©sintĂ©resser du problĂšme de savoir si les modĂšles correspondaient ou non Ă  quelque structure intervenant dans la pensĂ©e rĂ©elle, mais encore Ă  se mĂ©fier de toute recherche orientĂ©e dans cette direction, et cela en vertu des fĂącheux souvenirs historiques laissĂ©s par les logiques traditionnelles insuffisamment formalisĂ©es. RĂ©ciproquement, la psychologie a Ă©tĂ© amenĂ©e, en rĂ©action contre les anciens travaux qui remplaçaient l’étude expĂ©rimentale de l’intelligence par la description de ses obligations logiques, Ă  Ă©viter toute rĂ©fĂ©rence aux schĂ©mas logistiques. C’est ainsi que par crainte du « psychologisme », d’une part, ou l’intrusion illĂ©gitime des explications psychologiques en logique, et du « logicisme », d’autre part, ou l’intrusion Ă©galement illĂ©gitime des explications logiques en psychologie, la question a cessĂ© de se poser de savoir Ă  quelles activitĂ©s mentales correspondent les structures logiques. L’opposition entre les deux sortes de considĂ©rations est mĂȘme parvenue Ă  un point tel que, dans l’état actuel des travaux de la logistique et de la psychologie expĂ©rimentale il semble n’y avoir plus de rapports entre les modĂšles symboliques ou formalisĂ©s que l’on s’est donnĂ© des instruments logiques de l’esprit et les mĂ©canismes rĂ©els de l’intelligence.

Seulement, tout n’est pas dit ainsi, car, outre les conflits historiques, de mĂ©thodes, la rupture momentanĂ©e entre deux disciplines ayant incontestablement certaines frontiĂšres communes peut tenir Ă  une raison Ă  la fois plus profonde et plus simple, c’est-Ă -dire au fait que le problĂšme de leurs relations a Ă©tĂ© mal posĂ©. Or, c’est prĂ©cisĂ©ment ce que nous croyons. Nous allons donc chercher Ă  montrer que la question de savoir si les expressions symboliques de la logique et des mathĂ©matiques correspondent Ă  certaines activitĂ©s mentales dĂ©finies ne comporte pas seulement deux solutions, mais bien trois. On peut rĂ©pondre Ă  cette question par l’affirmative, comme le faisait la logique classique pour laquelle les structures logiques constituaient une description des opĂ©rations rĂ©elles de la pensĂ©e. Mais cette solution est inacceptable aujourd’hui, car la pensĂ©e vivante est Ă©videmment moins bien structurĂ©e logiquement que les schĂ©mas logiques. On peut rĂ©pondre nĂ©gativement, comme la plupart des logisticiens contemporains. Mais cette solution nous parait Ă©galement inacceptable, car la pensĂ©e rĂ©elle est mieux structurĂ©e logiquement que si la logique demeurait Ă©trangĂšre Ă  sa nature. De plus, mĂȘme si la logique ne constituait qu’un langage, qu’un systĂšme de conventions ou qu’un reflet de modĂšles extĂ©rieurs Ă  l’esprit humain, il resterait Ă  expliquer comment les opĂ©rations intellectuelles nĂ©cessaires Ă  la constitution de ce langage, Ă  l’élaboration de ces conventions ou Ă  l’apprĂ©hension de ces modĂšles transcendants s’organisent en vue de tels rĂ©sultats : or, cette organisation supposerait, elle aussi, une parentĂ© quelconque avec la logique. D’oĂč la troisiĂšme solution, qui sera la nĂŽtre : la logique ne correspond pas sans plus au systĂšme des connexions rĂ©elles de la pensĂ©e, car la logique constitue un systĂšme de purs possibles, donc de connexions idĂ©ales ; mais les activitĂ©s mentales ne sont pas non plus Ă©trangĂšres Ă  la logique, car certaines des formes que prennent les connexions rĂ©elles sont conditionnĂ©es par le possible. Il importe, en effet, de distinguer, Ă  propos de toute activitĂ© de pensĂ©e, la question de son Ă©tat de fait actuel et le problĂšme des formes d’équilibre vers lesquelles elle tend, mĂȘme si cet Ă©quilibre n’est pas atteint ou ne l’est que partiellement. Or, tout Ă©quilibre impliquant la considĂ©ration des transformations virtuelles ou possibles, chaque systĂšme d’activitĂ©s mentales comporte donc, outre ses dimensions rĂ©elles ou actuelles, une structure correspondant Ă  sa forme d’équilibre et dans la dĂ©termination de laquelle intervient l’ensemble des possibilitĂ©s compatibles avec les liaisons de ce systĂšme. La troisiĂšme solution, que nous prĂ©conisons, consiste alors Ă  soutenir que les schĂ©mas abstraits de la logistique correspondent, non pas aux activitĂ©s mentales comme telles, mais bien Ă  leurs formes d’équilibre.

Ainsi se trouvent conciliĂ©es les deux thĂšses jusqu’ici opposĂ©es. D’une part, il reste lĂ©gitime de soutenir, avec la plupart des logisticiens actuels, que les schĂ©mas formalisĂ©s sont isomorphes Ă  certains domaines seulement de la pensĂ©e, domaines trĂšs restreints et se rĂ©duisant en fait Ă  certains aspects de la pensĂ©e mathĂ©matique : la raison en est, dirons-nous, que sur ces seuls terrains un Ă©quilibre permanent de la pensĂ©e a pu ĂȘtre effectivement atteint. Mais, d’autre part, il demeure Ă©galement lĂ©gitime de supposer, avec la logique classique, que toute pensĂ©e (ce qui revenait mĂȘme Ă  dire toute activitĂ© mentale lorsque l’on accordait au terme de pensĂ©e le sens large de Descartes) participe Ă  des degrĂ©s divers de la logique, car toute activitĂ© mentale tend Ă  s’organiser selon certaines formes d’équilibre. Il faut seulement ajouter, et cela entraĂźne la substitution d’un point de vue gĂ©nĂ©tique au fixisme de la logique classique, que ces formes d’équilibre sont multiples, selon les paliers de la construction progressive des actions, et que chacune d’entre elles ne se rĂ©alise que par Ă©tapes et le plus souvent de maniĂšre incomplĂšte. Mais il n’en reste pas moins que chaque forme d’équilibre correspond Ă  une structure d’ensemble et que ces structures correspondent elles-mĂȘmes Ă  des schĂ©matisations logiques possibles, Ă  des degrĂ©s divers de formalisation.

II

Avant de montrer Ă  quelles consĂ©quences particuliĂšres aboutit une telle conception, il faut encore prĂ©ciser briĂšvement les questions de mĂ©thode et dĂ©partager les compĂ©tences respectives du logicien et du psychologue en ce genre d’investigations. En effet, si l’on adopte la troisiĂšme des solutions que nous venons de distinguer, les mĂ©thodes Ă  suivre seront plus complexes que dans le cas des deux premiĂšres interprĂ©tations ; outre les schĂ©mas purement formels, objets de la logistique, et les activitĂ©s mentales en tant que faits d’expĂ©rience, objets de la psychologie expĂ©rimentale, il faudra considĂ©rer Ă  part l’analyse des formes d’équilibre, Ă©tude encore psychologique et reposant Ă©galement sur des donnĂ©es d’expĂ©rience, mais Ă©tude en partie dĂ©ductive parce que supposant l’emploi d’un calcul pour la dĂ©termination des transformations simplement possibles. La question est alors de dĂ©gager les rapports entre les trois sortes de mĂ©thodes et non pas entre les deux premiĂšres seulement comme cela suffirait si l’on adoptait l’une des deux premiĂšres solutions.

Supposons, par exemple, que l’on se demande Ă  quoi correspond, dans les activitĂ©s mentales, l’opĂ©ration banale de la logique bivalente des propositions p √ q. Il convient, Ă  cet Ă©gard, de distinguer trois domaines, qui correspondent Ă  trois mĂ©thodes diffĂ©rentes :

(1) Pour la logique l’opĂ©ration p √ q n’existe qu’en fonction de dĂ©finitions et d’axiomes, qui permettent de l’intĂ©grer d’abord dans un systĂšme de liaisons syntactiques et ensuite dans un systĂšme de significations rĂ©glĂ©es (sĂ©mantique). Ainsi incorporĂ©e en une thĂ©orie entiĂšrement formalisĂ©e ou axiomatique, l’opĂ©ration p √ q constitue une forme pure, solidaire d’autres formes analogues avec lesquelles elle est liĂ©e par un certain nombre de connexions toutes dĂ©terminĂ©es par dĂ©finitions, axiomes ou thĂ©orĂšmes, c’est-Ă -dire de façon exclusivement dĂ©ductive.

(2) Dans le domaine des activitĂ©s mentales, on constate d’autre part, dans certaines situations expĂ©rimentales et Ă  certains niveaux l’apparition de certaines opĂ©rations rĂ©elles, analogues Ă  p √ q. Par exemple, en prĂ©sence de deux tiges de mĂȘmes longueurs, Ă©paisseurs, etc., mais de mĂ©taux diffĂ©rents et de forme de section distincte l’enfant d’un certain stade fera des hypothĂšses pour expliquer le fait que l’une est plus flexible que l’autre et Ă©numĂ©rera, comme causes possibles, soit la matiĂšre, soit la forme de section, soit les deux facteurs rĂ©unis ; au contraire, Ă  connaissances Ă©gales, l’enfant d’un stade infĂ©rieur demeurera incapable d’organiser ses expĂ©riences de contrĂŽle (sur de nouvelles tiges) en fonction de ces trois possibilitĂ©s et ne tiendra compte que de l’une des deux premiĂšres alternativement ou des deux premiĂšres sans la troisiĂšme 2. Dira-t-on alors qu’à ce niveau infĂ©rieur le sujet ignore l’opĂ©ration p √ q tandis qu’il y accĂšde au second des niveaux distinguĂ©s Ă  l’instant ? Ce serait lĂ  une conclusion bien rapide, et cela pour deux raisons. La premiĂšre est que, en des situations plus faciles, des sujets plus jeunes parviendront au maniement de schĂšmes analogues : par exemple prĂ©voir qu’avec une certaine somme d’argent ils pourront acheter soit du chocolat, soit un gĂąteau, soit les deux Ă  la fois. RĂ©ciproquement, en des situations plus difficiles que celles des deux tiges flexibles, des sujets plus ĂągĂ©s oublieront qu’une disjonction n’est pas toujours exclusive. La seconde raison empĂȘchant de conclure sans plus Ă  l’isomorphisme de la disjonction rĂ©elle et de l’opĂ©ration p √ q utilisĂ©e en logique est que si cette derniĂšre fait partie d’un systĂšme bien caractĂ©risĂ© (entiĂšrement formalisĂ©, etc.), l’opĂ©ration rĂ©elle ne saurait ĂȘtre non plus interprĂ©tĂ©e en elle-mĂȘme, indĂ©pendamment de son contexte entier : une mĂȘme apparence verbale peut recouvrir des opĂ©rations de structure fort diffĂ©rente et seule l’étude du systĂšme auquel elle appartient permet d’en dĂ©terminer la nature.

(3) Ceci nous conduit Ă  la considĂ©ration des structures d’ensemble et des formes d’équilibres de tels systĂšmes (considĂ©ration Ă  laquelle on est donc amenĂ© tout naturellement, sans qu’il s’agisse lĂ  d’un a priori doctrinal). Pour dĂ©terminer la diffĂ©rence entre la disjonction du sujet qui raisonne sur les tiges flexibles (soit le mĂ©tal, soit la forme de section, soit les deux) et celle du sujet qui prĂ©voit ses achats (soit un gĂąteau, soit du chocolat, soit les deux), il est Ă©vident tout d’abord qu’il s’agit de tenir compte du contexte psychologique entier : le premier de ces sujets raisonne sur de vraies hypothĂšses, qu’il est capable d’élaborer spontanĂ©ment et dont il cherche mĂȘme Ă  faire une Ă©numĂ©ration exhaustive dans des situations oĂč les enfants plus jeunes passent directement Ă  l’expĂ©rience par tĂątonnements empiriques ; le second de ces sujets, au contraire, ne procĂšde pas par hypothĂšses vĂ©ritables mais se borne Ă  imaginer des Ă©vĂ©nements dĂ©jĂ  vĂ©cus antĂ©rieurement en prĂ©voyant leur retour grĂące Ă  un calcul concret. Quoique analogues en leurs apparences, les deux opĂ©rations sont donc de niveaux trĂšs diffĂ©rents, la seconde Ă©tant certainement beaucoup plus Ă©loignĂ©e que la premiĂšre de la disjonction formelle p √ q.

Mais pour juger de la nature de la disjonction du sujet qui raisonne sur les causes de la flexibilitĂ© il faut faire plus que de constater la prĂ©sence d’une pensĂ©e hypothĂ©tico-dĂ©ductive : il faut chercher Ă  reconstituer le systĂšme d’ensemble des opĂ©rations dont dispose ce sujet. On s’aperçoit alors que, loin de se borner Ă  l’emploi de disjonctions, il utilise bien d’autres schĂšmes opĂ©ratoires rappelant ceux du calcul des propositions (par exemple l’implication : « Si c’est le mĂ©tal seul qui agit, alors deux barres de mĂȘme mĂ©tal ayant des surfaces de section diffĂ©rentes devront plier Ă©galement », etc.).

Or, c’est ici que les difficultĂ©s commencent, lorsque l’on ne distingue pas des opĂ©rations effectivement exĂ©cutĂ©es la forme d’équilibre du systĂšme et lorsque l’on ne cherche pas Ă  caractĂ©riser celle-ci par l’ensemble des possibilitĂ©s ou des transformations virtuelles qui conditionnent les activitĂ©s de fait. À s’en tenir aux donnĂ©es de l’observation et aux rĂ©sultats des expĂ©riences que l’on provoque pour dĂ©terminer les capacitĂ©s dĂ©ductives des sujets, on constate, en effet, le rĂ©sultat trĂšs suggestif qu’un certain nombre de schĂšmes opĂ©ratoires d’apparences bien diffĂ©rentes se constituent Ă  peu prĂšs au mĂȘme niveau, mais sans que les sujets Ă©tablissent toujours de rapports entre eux. Par exemple on voit apparaĂźtre Ă  peu prĂšs simultanĂ©ment, Ă  partir de 12 ans (en moyenne) les opĂ©rations combinatoires (combinaisons et permutations), les premiĂšres opĂ©rations interpropositionnelles (p √ q ; p ⊃ q ; p | q ; etc.) et la capacitĂ© de coordonner entre elles des relations de nĂ©gation (inversion) et de rĂ©ciprocitĂ© (symĂ©trie entre transformations de sens contraires) dans l’explication de phĂ©nomĂšnes physiques jusque-lĂ  non compris (action et rĂ©action entre pressions et rĂ©sistances, etc.). Or, pour expliquer la formation synchronique de schĂšmes opĂ©ratoires si diffĂ©rents (et la frĂ©quence statistique de leurs liaisons exclut les convergences fortuites), il n’est alors qu’une interprĂ©tation possible : ces schĂšmes constituent les divers aspects d’une mĂȘme structure d’ensemble, qui serait dans le cas particulier le lattice (ou rĂ©seau) des opĂ©rations interpropositionnelles. En effet, un tel rĂ©seau comporte une combinatoire, en plus des opĂ©rations entre propositions elles-mĂȘmes, et comporte un jeu d’inversions et de rĂ©ciprocitĂ©s solidaires, formant un groupe de quatre transformations 3. Il est donc naturel d’admettre que si une telle structure d’ensemble se constitue dans les activitĂ©s mentales des sujets d’un certain niveau, les divers caractĂšres de cette structure pourront aussi se manifester sĂ©parĂ©ment, selon les besoins créés par telle ou telle situation expĂ©rimentale. Seulement il est clair que, si les choses se prĂ©sentent ainsi, une telle structure d’ensemble ne se manifeste pas dans l’esprit des sujets sous la forme d’un systĂšme explicite et achevĂ©, comparable Ă  une table d’opĂ©rations ou Ă  une thĂ©orie auxquelles l’enfant pourrait recourir en tout temps, comme il utilise la table de multiplication qu’il conserve dans sa mĂ©moire ou comme il se rĂ©fĂšre Ă  son cours d’arithmĂ©tique. Cette structure d’ensemble n’existe psychologiquement que sous les espĂšces de quelques schĂšmes opĂ©ratoires actuels, sans lien apparent entre eux, et d’un nombre considĂ©rable de transformations virtuelles susceptibles de relier les unes aux autres ces schĂšmes actuels : elle constitue donc, au sens propre du terme, une forme d’équilibre, et c’est d’ailleurs ainsi que sa genĂšse s’explique le plus facilement si l’on ne veut pas tout attribuer Ă  une maturation tardive des coordinations nerveuses.

Du point de vue de la recherche des correspondances entre les schĂ©mas logiques et les activitĂ©s mentales, on voit alors qu’il est nĂ©cessaire, comme nous l’indiquions plus haut, de distinguer trois mĂ©thodes et non pas deux seulement. L’étude des schĂ©mas logiques relĂšve de la logistique seule, ceci n’est pas en question ; et celle des activitĂ©s mentales effectives ou actuelles relĂšve de la seule psychologie expĂ©rimentale, ceci est Ă©galement entendu. Mais comment analyser les formes d’équilibre, caractĂ©risĂ©es par des structures d’ensemble dont il faut pouvoir calculer les transformations virtuelles ? Il est indispensable d’introduire ici une mĂ©thode Ă  la fois expĂ©rimentale (c’est-Ă -dire partant des schĂ©mas actuels rĂ©vĂ©lĂ©s par l’expĂ©rience) et dĂ©ductive (c’est-Ă -dire insĂ©rant ces schĂšmes actuels dans le systĂšme des transformations possibles), et cette partie dĂ©ductive de l’analyse ne saurait s’appuyer que sur les rĂ©sultats de l’algĂšbre logistique ou de l’algĂšbre gĂ©nĂ©rale. Si l’on compare la logistique aux mathĂ©matiques (toutes deux Ă©tant des sciences strictement dĂ©ductives), et si l’on se permet toutes proportions gardĂ©es, de comparer la psychologie expĂ©rimentale Ă  la physique (puisque les deux se subordonnent aux rĂ©sultats de l’expĂ©rience), il faudrait alors concevoir l’étude des Ă©tats d’équilibre de la pensĂ©e comme correspondant, toutes proportions Ă©galement gardĂ©es, Ă  la physique mathĂ©matique, qui utilise les mathĂ©matiques mais en vue uniquement de rĂ©soudre des problĂšmes dont la nature relĂšve de l’expĂ©rience physique. Le but de cette nouvelle discipline serait, en effet, exclusivement d’expliquer et de prĂ©voir des faits expĂ©rimentaux d’ordre psychologique, mais les explications et prĂ©visions utiliseraient Ă  titre d’instrument de calcul, et sous la seule responsabilitĂ© du psychologue, les algorithmes logistiques. Il s’agirait donc non pas d’une logistique ou thĂ©orie des conditions de la vĂ©ritĂ© dĂ©ductive (pas plus qu’on ne demande Ă  la physique mathĂ©matique de dĂ©montrer y les vĂ©ritĂ©s mathĂ©matiques), mais d’une psychologistique 4, ou thĂ©orie des opĂ©rations intellectuelles propres Ă  la pensĂ©e rĂ©elle.

Cela dit, on voit alors par quels dĂ©tours il est indispensable de passer pour Ă©tablir une correspondance entre les schĂ©mas logiques et les activitĂ©s mentales : si les premiers ne correspondent pas directement aux secondes, mais seulement Ă  leurs formes d’équilibre (ainsi que nous l’avons admis en conclusion de I), encore faut-il, avant de pouvoir Ă©tablir cet isomorphisme partiel entre certaines structures logiques et certaines formes d’équilibre, ĂȘtre en Ă©tat de dĂ©terminer avec prĂ©cision la nature de ces derniĂšres : or cette dĂ©termination suppose la psychologistique. Le problĂšme des relations entre la logique et les activitĂ©s mentales implique donc la question prĂ©alable des relations entre la logistique pure et la psychologistique.

Rappelons d’ailleurs, pour nous convaincre qu’un tel dĂ©veloppement n’est pas artificiel, que ces diverses considĂ©rations sont assez symĂ©triques Ă  celles qu’il a fallu faire pour aborder la question des relations entre les structures propres Ă  l’analyse et les mĂ©canismes physiques. AprĂšs que Pythagore eĂ»t confondu les nombres et les figures matĂ©rielles et que Platon eĂ»t conçu les ĂȘtres mathĂ©matiques comme les normes du monde sensible, il a Ă©tĂ© nĂ©cessaire, pour dissocier les Ă©lĂ©ments Ă  mettre en correspondance, de construire une physique mathĂ©matique (elle a commencĂ© avec ArchimĂšde par une statique ou thĂ©orie de certaines formes d’équilibre); et c’est seulement par une confrontation des mathĂ©matiques pures et de la physique mathĂ©matique que l’on pourrait dĂ©cider aujourd’hui jusqu’à quel point le monde physique est isomorphe, aux structures caractĂ©ristiques des premiĂšres et Ă  partir de quel point il leur est irrĂ©ductible (problĂšme dont nous ne nous chargeons pas de dire s’il est dĂ©jĂ  ou non susceptible de solution). Mais dans le cas de la logique et des activitĂ©s mentales, il s’ajoute cette complication que les dĂ©ductions du logicien (en tant qu’il est un ĂȘtre pensant) sont encore des activitĂ©s mentales et que celles du psychologue (en tant qu’il construit des thĂ©ories) sont encore subordonnĂ©es aux rĂšgles de la logique, de telle sorte que le cercle est Ă  certainement plus Ă©troit entre les termes Ă  comparer que dans le cas des rapports entre les mathĂ©matiques et la rĂ©alitĂ© matĂ©rielle (bien que dans ce cas Ă©galement le cerveau du mathĂ©maticien appartienne Ă  cette derniĂšre et qu’en retour celle-ci ne puisse ĂȘtre pensĂ©e que logiquement et mathĂ©matiquement).

III

MalgrĂ© les complications du problĂšme qu’on nous a posĂ© et dont nous venons de chercher Ă  caractĂ©riser les difficultĂ©s mĂ©thodologiques, il n’est cependant pas impossible, dans l’état actuel des connaissances de faire quelques constatations ni mĂȘme interdit de se livrer Ă  quelques anticipations vraisemblables.

Il est d’abord un point sur lequel tout le monde est d’accord : c’est que les structures logiques sont en tous cas isomorphes Ă  certaines formes de la langue et par consĂ©quent Ă  certaines structures de la pensĂ©e verbale. Il y a donc lĂ , de l’aveu universel, un point de contact entre la logique et les activitĂ©s mentales (activitĂ©s qui sur le plan verbal sont susceptibles d’atteindre des formes d’équilibre particuliĂšrement stables).

Mais une premiĂšre question se pose alors d’emblĂ©e : la pensĂ©e verbale est-elle un produit de l’apprentissage de la langue, ce qui confĂ©rerait aux structures logiques psycho-linguistiques un caractĂšre plus sociologique que proprement psychologique, ou au contraire la langue reflĂšte-t-elle les lois de la pensĂ©e, et d’une pensĂ©e impliquant les activitĂ©s propres Ă  l’individu (avec ses caractĂ©ristiques psycho-biologiques, son systĂšme nerveux, etc.) autant que la coopĂ©ration entre les individus ? Nous nous trouvons ainsi, dĂšs le dĂ©part, arrĂȘtĂ© par une difficultĂ© dont chacun sait l’étendue et la gravitĂ©.

Seulement, si la question est d’une complexitĂ© considĂ©rable en ce qui concerne la pensĂ©e en son contenu (le systĂšme des concepts et des catĂ©gories, etc.) elle l’est heureusement beaucoup moins si on la limite aux structures formelles et si on la rĂ©duit mĂȘme Ă  un seul point, particuliĂšrement important pour la logique : celui des opĂ©rations comme telles, ou, si l’on prĂ©fĂšre, des „opĂ©rateurs” ou schĂšmes d’opĂ©rations possibles. À cet Ă©gard on peut, en effet, montrer que les schĂšmes opĂ©ratoires, loin d’ĂȘtre créés de toutes piĂšces par le langage, le prĂ©cĂšdent nĂ©cessairement et sont simplement modifiĂ©s par lui dans le sens d’une plus grande abstraction, due Ă  la symbolisation de leurs objets.

Il faut tout d’abord remarquer qu’une opĂ©ration portant sur des classes ou des propositions verbales est encore une opĂ©ration, c’est-Ă -dire une action proprement dite mais intĂ©riorisĂ©e, et qu’elle n’est pas simplement un symbole d’opĂ©ration. RĂ©unir deux classes d’objets A « et » A’ (soit A + A’) ou mĂȘme deux propositions p « ou » q (soit p √ 7), c’est toujours rĂ©unir effectivement quelque chose Ă  autre chose, mĂȘme si ces « choses » sont des objets symboliques et non pas des objets matĂ©riels ; et le fait que les rĂ©unions soient symbolisĂ©es par les signes (+) ou (v) n’exclut pas cet autre fait qu’il s’agit de rĂ©unions rĂ©elles (quoique portant sur des objets symboliques) et non pas de rĂ©unions symboliques. En effet, bien que les classes A ou A’ ne soient que des ĂȘtres symboliques par opposition aux collections matĂ©rielles correspondantes, rĂ©unir ces deux classes sous la forme A + A’ = B est une rĂ©union aussi rĂ©elle que de rĂ©unir les deux collections matĂ©rielles en une seule, puisque cette rĂ©union aboutit Ă  la construction de la nouvelle classe B (de mĂȘme la rĂ©union des propositions p et q aboutit Ă  la nouvelle proposition p √ q). En un mot il faut donc dire du point de vue psychologique, que rĂ©unir des symboles est encore une opĂ©ration rĂ©elle (donc une action intĂ©riorisĂ©e) et n’est pas simplement une opĂ©ration symbolique (soit la dĂ©signation ou le rĂ©cit d’une action intĂ©rieure qui ne s’accomplirait pas). Il s’agit sans doute d’une action intĂ©riorisĂ©e plus brĂšve et plus facile que d’autres, de mĂȘme que la parole intĂ©rieure est une suite de petites actions rapides et peu coĂ»teuses (comme disait Janet). Mais ce serait une grande source d’erreurs que d’oublier ce caractĂšre encore actif du langage et de la pensĂ©e verbale, caractĂšre qui se manifeste de façon toute spĂ©ciale dans la rĂ©alitĂ© des opĂ©rations propositionnelles.

Cela dit, il va de soi que de telles opĂ©rations ou actions intĂ©riorisĂ©es ont une histoire et une genĂšse psychologiques (en plus de leur histoire sociologique), car l’observation montre que l’enfant ne parvient pas Ă  tous les niveaux Ă  leur maniement, mais bien qu’il les construit peu Ă  peu. C’est alors l’étude de cette genĂšse psychologique qui permet de fournir une solution Ă  la question posĂ©e plus haut.

On pourrait, il est vrai, maintenir la thĂšse de l’origine purement verbale de la pensĂ©e (mĂȘme opĂ©ratoire), en soutenant les deux propositions suivantes : (a) les opĂ©rations verbales seraient des actions intĂ©riorisĂ©es engendrĂ©es par le langage seul ; (b) l’enfant apprendrait peu Ă  peu (et mĂȘme trĂšs lentement) le maniement de telles opĂ©rations dans la mesure oĂč il serait l’objet d’une action Ă©ducative de la part du milieu social (du groupe linguistique) et de la part de la langue elle-mĂȘme. Mais, sans nier en aucune maniĂšre le rĂŽle du milieu dans le dĂ©veloppement, il faut cependant rappeler que l’enfant n’est nullement un ĂȘtre purement rĂ©ceptif, et que l’assimilation des connaissances ambiantes obĂ©it Ă  des lois de succession prĂ©cises, dues au fait qu’assimiler c’est reconstruire ou restructurer l’acquis au moyen de structures internes : de mĂȘme que le langage lui-mĂȘme ne saurait ĂȘtre compris dĂšs la naissance, faute de fonction symbolique (il ne commence Ă  s’acquĂ©rir qu’entre 1 en 2 ans, en corrĂ©lation avec l’apparition d’une fonction symbolique qui se manifeste par bien d’autres caractĂšres : jeu symbolique, imitation diffĂ©rĂ©e, premiĂšres images mentales, etc.), de mĂȘme les divers types de liaisons impliquĂ©s dans la langue ne sont assimilĂ©s que par Ă©tapes, en corrĂ©lation avec une construction en partie spontanĂ©e de structures rendant cette assimilation possible. D’une maniĂšre gĂ©nĂ©rale, le milieu social peut bien accĂ©lĂ©rer le dĂ©veloppement intellectuel de l’individu, mais il ne saurait l’engendrer de toutes piĂšces et il se borne Ă  utiliser et Ă  diffĂ©rencier des structures mentales en partie hĂ©rĂ©ditaires et en partie dues aux activitĂ©s propres de chaque individu.

Il rĂ©sulte de telles considĂ©rations que la construction des opĂ©rations verbales n’est pas due au seul usage de la langue, mais qu’elle suppose une sĂ©rie de substructures dues aux actions mĂȘmes du sujet et que la langue a simplement parachevĂ©es. Pour en rester Ă  l’exemple des opĂ©rations de rĂ©union, il est clair que si la rĂ©union disjonctive de deux propositions p √ q n’est pas identique Ă  l’addition des classes A + A’, et que si cette derniĂšre n’est pas non plus rĂ©ductible sans plus Ă  la rĂ©union matĂ©rielle de deux collections rĂ©elles, etc., il n’en existe pas moins une filiation gĂ©nĂ©tique ininterrompue (malgrĂ© toutes les diffĂ©renciations et transformations survenues en cours de route), entre toutes les formes de rĂ©union, depuis les conduites sensori-motrices les plus Ă©lĂ©mentaires consistant Ă  entasser des objets semblables et jusqu’ aux formes les plus abstraites rendues possibles par la symbolisation. Ce n’est pas la langue qui a appris Ă  l’ĂȘtre humain Ă  rĂ©unir des objets en ensemble variĂ©s, mais c’est parce que les ĂȘtres vivants en gĂ©nĂ©ral et l’homme en particulier Ă©taient capables d’activitĂ©s de rĂ©union que la langue a pu prolonger et diffĂ©rencier encore ces activitĂ©s jusqu’à les transformer en opĂ©rations verbales.

Rien n’est plus instructif, du point de vue des rapports entre la langue et la pensĂ©e, que de comparer les structures leur appartenant en commun aux structures plus Ă©lĂ©mentaires que rĂ©vĂšlent l’analyse des conduites sensori-motrices prĂ©verbales et l’étude de la perception elle-mĂȘme. Nous admettons, cela va de soi, qu’il ne saurait y avoir de pensĂ©e sans langage, car la pensĂ©e au sens strict du terme (impliquant la reprĂ©sentation d’objets en dehors de tout champ perceptif actuel) suppose un instrument d’expression symbolique. Mais il existe une forme d’intelligence antĂ©rieure Ă  la pensĂ©e (l’intelligence sensori-motrice dont les instruments sont la perception et les mouvements ou les postures) et dont la pensĂ©e constitue le prolongement. Or, la meilleure preuve que le langage lui-mĂȘme suppose la pensĂ©e, et qu’il y a entre eux deux non pas action Ă  sens unique mais interdĂ©pendance continue (l’interdĂ©pendance des signes et des significations), c’est qu’il existe un grand nombre d’élĂ©ments communs entre les structures de la pensĂ©e verbale et celles de l’intelligence sensori-motrice ou mĂȘme de la perception comme telle.

En effet, dans la mesure oĂč, comme nous venons de le voir Ă  propos des activitĂ©s de rĂ©union, les opĂ©rations sont des actions intĂ©riorisĂ©es, elles dĂ©rivent alors d’actions matĂ©rielles ou extĂ©rieures, dont les formes Ă©lĂ©mentaires se sont constituĂ©es avant tout langage et sur le plan purement sensori-moteur. Cela ne signifie pas, bien entendu, que les structures sensori-motrices soient dĂ©jĂ  isomorphes aux structures logiques de la pensĂ©e verbale et formelle : comme nous y avons dĂ©jĂ  insistĂ©, les structures logiques ne sont isomorphes qu’aux formes d’équilibre de la pensĂ©e, et les structures de l’intelligence sensori-motrices sont encore fort Ă©loignĂ©es de ces formes d’équilibre finales. Mais elles n’en prĂ©sentent pas moins des activitĂ©s dans lesquelles il faut reconnaĂźtre le point de dĂ©part des futures opĂ©rations qui interviendront dans les structures d’ensemble caractĂ©risant des formes d’équilibre finales. Ceci est vrai en particulier des activitĂ©s de classement et de mise en relation.

Sans que l’on puisse encore parler au niveau sensori-moteur d’une classification logique stricte, au sens d’un systĂšme d’inclusions hiĂ©rarchiques, il y existe cependant des activitĂ©s de classement, qui sont inhĂ©rentes au fonctionnement de ce que nous avons appelĂ© les schĂšmes d’action. C’est ainsi que pour un bĂ©bĂ© de 8 Ă  10 mois, les objets de son univers se rĂ©partissent en choses Ă  secouer (pour en tirer des sons), Ă  frotter contre les bords du berceau, Ă  balancer, etc. avec interfĂ©rences naturellement possibles entre ces sortes de classes. Il est remarquable Ă  cet Ă©gard d’observer le comportement du sujet en prĂ©sence d’un objet inconnu de lui (par exemple un porte-cigarette) : il essaie tour Ă  tour Ă  son endroit de ces diverses activitĂ©s, comme si, pour comprendre la nature de cet objet nouveau, il importait de l’incorporer au prĂ©alable dans les divers schĂšmes d’action possibles, ce qui revient Ă  le classer en fonction de ces sortes de concepts moteurs constituĂ©s par de tels schĂšmes. La meilleure preuve qu’il y a lĂ  un dĂ©but de classement est que, beaucoup plus tard encore, et bien aprĂšs l’apparition du langage, l’enfant de 5 Ă  7 ans Ă  qui l’on demande de dĂ©finir des classes d’objets, commencera (comme l’a montrĂ© Binet) par des dĂ©finitions « par l’usage » avant d’en venir aux dĂ©finitions logiques par le genre seul, puis par le genre et la diffĂ©rence spĂ©cifique. Il dira par exemple qu’une table, c’est « pour Ă©crire » et qu’une maman c’est « pour nous aimer » avant de pouvoir dĂ©crire une table comme « une chose », puis « une chose qui est plate », etc. et une maman comme « une dame », puis « une dame qui a des enfants ».

Il est d’ailleurs Ă©vident que, mĂȘme en ce qui concerne les objets dits sans signification (utilitaire), on trouve jusque dans la perception des linĂ©aments de classements fondĂ©s sur les contrastes ou les ressemblances sensibles : c’est ainsi que, indĂ©pendamment de tout concept, la perception visuelle distingue d’emblĂ©e les figures ouvertes ou fermĂ©es, les figures Ă  Ă©lĂ©ments courbes ou rectilignes, etc. Pour ce qui est des grandeurs, si l’on demande aux sujets de rĂ©partir des tiges verticales en « grandes » et en « petites », on trouve entre ces deux catĂ©gories une frontiĂšre relativement stable (correspondant Ă  une sorte de point neutre absolu) qui est d’environ 9-10 cm chez les jeunes enfants et s’abaisse lĂ©gĂšrement avec l’ñge ; ici Ă  nouveau le classement dichotomique, bien que traduit en paroles, repose sur un schĂ©matisme perceptif antĂ©rieur Ă  tout concept. Notons seulement que ce schĂ©matisme des formes ou des grandeurs est encore de nature active, mais relativement Ă  l’« activitĂ© perceptive » ; une figure ouverte est une figure que l’on ne peut pas suivre du regard (ou de la main) sans interruption, etc., et la frontiĂšre entre les tiges jugĂ©es grandes ou petites correspond Ă  peu prĂšs Ă  la mĂ©diane proportionnelle (proportionnelle et non pas arithmĂ©tique Ă  cause de la loi de Weber) des tiges dont la grandeur peut entrer (Ă  une certaine distance proche) dans le mĂȘme champ visuel.

Mais, outre leurs classements Ă©lĂ©mentaires, les activitĂ©s sensori-motrices et perceptives sont surtout remarquables par leur capacitĂ© de mise en relations. C’est ainsi que, avant tout langage et avant toute pensĂ©e proprement conceptuelle, l’intelligence sensori-motrice et la perception elle-mĂȘme Ă©laborent des systĂšmes trĂšs complexes de relations gĂ©omĂ©triques, cinĂ©matiques, etc. fondĂ©es non seulement sur les ressemblances et les diffĂ©rences qualitatives mais encore sur leur quantification intensive (en plus et en moins ainsi qu’en Ă©quivalences). Sans que ces relations puissent encore donner lieu Ă  des opĂ©rations au sens strict (faute de rĂ©versibilitĂ© complĂšte, etc.), elles se prĂȘtent nĂ©anmoins dĂ©jĂ  Ă  des activitĂ©s de transposition, de compensation (par exemple dans les fameuses constances perceptives de la grandeur, etc.), Ă  des symĂ©tries (source de la rĂ©ciprocitĂ©) et Ă  bien d’autres coordinations qui annoncent sous une forme Ă©lĂ©mentaire l’opĂ©ration. Cette prĂ©paration sensori-motrice de l’opĂ©ration va mĂȘme si loin que H. PoincarĂ© a pu, avec raison, invoquer une sorte de groupe empirique des dĂ©placements dans l’espace proche, qui caractĂ©riserait les coordinations primitives. Nos recherches sur les deux premiĂšres annĂ©es du dĂ©veloppement nous ont permis de confirmer cette hypothĂšse, Ă  cette diffĂ©rence prĂšs que le groupe des dĂ©placements auquel parvient le bĂ©bĂ© de 18 Ă  24 mois n’est pas donnĂ© dĂšs le dĂ©part sous une forme innĂ©e mais constitue la forme d’équilibre de structures sensori-motrices Ă©laborĂ©es au cours de nombreux tĂątonnements et d’une construction progressive dans laquelle l’expĂ©rience joue un rĂŽle partiel.

La conclusion Ă  tirer de tous ces faits est que, si l’on cherche Ă  dĂ©terminer quelles activitĂ©s mentales interviennent dans les structures dont les formes d’équilibre finales seront isomorphes aux structures logiques, il importe essentiellement de ne pas se limiter aux activitĂ©s de la pensĂ©e verbale ; les opĂ©rations de la pensĂ©e verbale ne sont que l’aboutissement d’une longue construction qui procĂšde de l’action elle-mĂȘme ; et c’est par une succession ininterrompue de structures, d’abord trĂšs incomplĂštes et peu Ă©quilibrĂ©es, puis de plus en plus larges, complexes et prĂ©cises, que l’intelligence en arrive aux structures formelles de la pensĂ©e verbale, dont la logique s’est donnĂ©e pour tĂąche de les abstraire de leurs attaches psychologiques de maniĂšre Ă  les formaliser encore davantage.

Trois points sont particuliÚrement importants à noter en cette évolution :

(1) En premier lieu ce sont les opĂ©rations comme telles qui constituent le facteur de continuitĂ© entre les couches profondes de la pensĂ©e (correspondant aux niveaux Ă©lĂ©mentaires de l’intelligence) et les formes les plus Ă©voluĂ©es de la pensĂ©e verbale : en effet, les opĂ©rations Ă©tant des actions intĂ©riorisĂ©es et devenues rĂ©versibles par leur coordination en structures d’ensemble, chaque sorte fondamentale d’opĂ©ration procĂšde de prĂšs ou de loin d’actions proprement dites, de telle sorte que la premiĂšre phase de son Ă©laboration remonte jusqu’aux stades sensori-moteurs de l’organisation mentale.

(2) À cĂŽtĂ© de la formalisation technique, et par consĂ©quent en un sens conventionnel, qui caractĂ©rise l’Ɠuvre propre de la logique, il existe une formalisation graduelle spontanĂ©e, qui caractĂ©rise le passage naturel de chaque niveau d’évolution au suivant. C’est ainsi que le dĂ©but de symbolisation qui marque la transition de l’action purement sensori-motrice aux actions encore matĂ©rielles mais accompagnĂ©es de langage chez les enfants de 2 Ă  7 ans, constitue en un sens un dĂ©but de formalisation ; en effet, en se doublant de dĂ©signations verbales et d’énoncĂ©s Ă©lĂ©mentaires (rĂ©cits, etc.) les schĂšmes sensori-moteurs sont transformĂ©s en concepts et insĂ©rĂ©s peu Ă  peu dans le systĂšme des concepts collectifs vĂ©hiculĂ©s par la langue ; les classes et les relations se dĂ©tachent ainsi des objets perçus pour pouvoir ĂȘtre Ă©voquĂ©es en leur absence et en elles-mĂȘmes, ce qui est une premiĂšre Ă©tape dans la direction de la formalisation. Avec la coordination des actions en opĂ©rations concrĂštes (dĂšs 7-8 ans), certaines infĂ©rences systĂ©matiques, deviennent possibles mais seulement Ă  propos des objets donnĂ©s, et marquent un nouveau progrĂšs dans le sens de la formalisation. Enfin dĂšs 11 Ă  12 ans, de telles infĂ©rences commencent Ă  s’organiser Ă  propos de simples hypothĂšses, et constituent le point de dĂ©part d’un mĂ©canisme hypothĂ©tico-dĂ©ductif se libĂ©rant du concret (des classes et des relations seules accessibles au niveau des opĂ©rations concrĂštes) marquant ainsi l’avĂšnement d’une pensĂ©e proprement formelle. Il existe donc au total une sorte de formalisation naturelle que le langage rend possible mais qui rĂ©sulte surtout du dĂ©veloppement de la pensĂ©e elle-mĂȘme, Ă©voluant du simple donnĂ© (de l’action immĂ©diate) Ă  la nĂ©cessitĂ© opĂ©ratoire concrĂšte puis hypothĂ©tico-dĂ©ductive, de telle sorte que les opĂ©rations nĂ©es de l’action finissent par se coordonner, au niveau de la pensĂ©e verbale supĂ©rieure, en systĂšmes dont les formes d’équilibre deviennent en partie isomorphes aux structures logiques.

(3) En interdĂ©pendance avec cette formalisation spontanĂ©e, les opĂ©rations de la pensĂ©e se coordonnent en structures d’ensemble de plus en plus complexes et de mieux en mieux Ă©quilibrĂ©es. Il faut bien comprendre Ă  cet Ă©gard que la tendance de tels systĂšmes Ă  prendre une forme Ă©quilibrĂ©e et que la transformation des actions en opĂ©rations constituent les deux aspects indissociables d’un mĂȘme processus Ă©volutif. En effet, le caractĂšre propre d’un Ă©tat d’équilibre est de constituer un systĂšme rĂ©versible, c’est-Ă -dire un systĂšme dont les transformations virtuelles compatibles avec ses liaisons se compensent exactement et dont chaque transformation rĂ©elle est annulable par une transformation de sens inverse. Or, les caractĂšres spĂ©cifiques qui distinguent une opĂ©ration d’une action simple (matĂ©rielle ou intĂ©riorisĂ©e) sont prĂ©cisĂ©ment la rĂ©versibilitĂ© et la coordination de chaque opĂ©ration avec l’ensemble des autres de mĂȘme classe en un systĂšme de transformations rĂ©versibles. La transformation des actions Ă  sens unique en opĂ©rations signifie donc ipso facto la constitution de formes d’équilibre mobiles 5 ayant pour loi suprĂȘme la rĂ©versibilitĂ©.

Il existe, d’autre part, deux formes fondamentales de rĂ©versibilité : l’inversion ou nĂ©gation (telle qu’une opĂ©ration soit annulĂ©e par son inverse) et la rĂ©ciprocitĂ© ou symĂ©trie (telle que le produit de deux rĂ©ciproques soit une Ă©quivalence). La premiĂšre est caractĂ©ristique des structures de groupe et la seconde des structures de rĂ©seau.

Tout le dĂ©veloppement de l’intelligence, puis de la pensĂ©e, est ainsi : dominĂ© par cette triple loi du passage des actions aux opĂ©rations ; de la coordination de celles-ci en structures d’autant plus formalisĂ©es qu’elles se rapprochent de la nĂ©cessitĂ© hypothĂ©tico-dĂ©ductive ; et de la constitution, paliers par paliers, de formes d’équilibre caractĂ©risĂ©es par des structures d’ensemble rĂ©versibles fondĂ©es sur l’inversion et la rĂ©ciprocitĂ©.

Si, pour vĂ©rifier ces thĂšses, nous suivons une marche rĂ©gressive, nous constatons d’abord que le dernier palier — c’est-Ă -dire celui dont la forme d’équilibre est isomorphe aux structures que formalise la logistique — est caractĂ©risĂ©, en effet, par une structure d’ensemble prĂ©sentant simultanĂ©ment les propriĂ©tĂ©s des « rĂ©seaux » et celles d’un « groupe » de quatre transformations (transformations directes, inverses, rĂ©ciproques et corrĂ©latives ou inverses des rĂ©ciproques): c’est cette structure qui par sa coordination des inversions et des rĂ©ciprocitĂ©s en un seul systĂšme, explique la formation des opĂ©rations interpropositionnelles (logique des propositions), entre 11-12 et 14-15 ans.

Mais, avant d’en arriver Ă  cette forme d’équilibre terminale, les inversions et rĂ©ciprocitĂ©s opĂ©ratoires se constituent sĂ©parĂ©ment sur le plan des opĂ©rations concrĂštes, les premiĂšres avec les nĂ©gations propres aux opĂ©rations de classes, les secondes avec les conversions propres aux opĂ©rations de relations. En outre, sur ce plan concret, certaines structures d’ensemble se constituent dĂ©jĂ  (de 7-8 Ă  11-12 ans) : ce sont les « groupements » Ă©lĂ©mentaires coordonnant respectivement les opĂ©rations additives et multiplicatives de classes et de relations et constituant chacun pour son compte un semi-lattice et une sorte de groupe imparfait (faute d’associativitĂ© complĂšte).

Or, les „groupements”, qui prĂ©parent la structure d’ensemble unique du niveau formel (laquelle en constitue la coordination totale), sont eux-mĂȘmes prĂ©parĂ©s durant une pĂ©riode de pensĂ©e reprĂ©sentative mais prĂ©opĂ©ratoire (de 2 Ă  7-8 ans) par un ensemble d’activitĂ©s mentales faisant la transition du sensori-moteur Ă  l’opĂ©ratoire et consistant en articulations progressives des classes et relations intuitives. Ces activitĂ©s, encore prĂ©logiques (absence de principes de conservation et de rĂ©versibilitĂ© stricte), procĂšdent cependant par rĂ©gulations prĂ©sentant une rĂ©versibilitĂ© approchĂ©e. Cette structure de rĂ©gulations, intermĂ©diaire entre les structures perceptives et les structures opĂ©ratoires est d’un grand intĂ©rĂȘt gĂ©nĂ©tique, mais ne comporte que des formes d’équilibres limitĂ©es dans leur champ et momentanĂ©es (avec dĂ©placements d’équilibre lorsque de chaque modification notable de la configuration perceptive).

Enfin, au point de dĂ©part de cette Ă©volution sont Ă  situer les structures sensori-motrices dont un cas particulier spĂ©cialement important est constituĂ© par les structures perceptives. LimitĂ©es au champ de l’action directe et de l’espace perçu ces structures ne sont point encore reprĂ©sentatives. Mais, Ă  l’intĂ©rieur de leurs frontiĂšres Ă©troites, elles s’orientent dĂ©jĂ  vers la rĂ©versibilitĂ© (groupe des dĂ©placements pratiques) et vers les invariants qui en rĂ©sultent (schĂšme de l’objet permanent et constances perceptives).

En conclusion, les activitĂ©s mentales dont la structuration progressive prĂ©pare les structures logiques couvrent ainsi tout le champ du dĂ©veloppement, ce qui revient Ă  dire que la logique plonge ses racines bien plus profondĂ©ment qu’on ne l’imagine ordinairement. À suivre ces derniĂšres on est mĂȘme obligĂ© de reculer si loin qu’il est permis de se demander si les intĂ©grations propres aux mĂ©canismes nerveux ne constituent pas une premiĂšre Ă©bauche des emboĂźtements logiques : lorsque l’on voit les modĂšles cybernĂ©tiques contemporains de l’activitĂ© cĂ©rĂ©brale faire appel Ă  des processus d’équilibration selon des structures de rĂ©seaux et de groupes, on est naturellement conduit Ă  supposer que le processus Ă©volutif dont nous venons de rappeler les grandes lignes est en une certaine mesure isomorphe Ă  une Ă©volution organique concomitante, qui n’exclut en rien l’intervention des facteurs linguistiques et sociaux, mais permet l’assimilation des influences du milieu tout en assurant aux adaptations biologiques, mentales et sociales une certaine unitĂ© de fonctionnement.