Le langage et la pensĂ©e du point de vue gĂ©nĂ©tique (1954) a đ
Mon ami de longue date, le Prof. RĂ©vĂ©sz, me demande quelques rĂ©flexions sur les interactions entre le langage et la pensĂ©e du point de vue qui est le mien, câest-Ă -dire du point de vue de la formation de lâintelligence et notamment des opĂ©rations logiques. Les remarques qui suivent seront groupĂ©es sous trois chefs principaux : les relations entre le langage et la pensĂ©e en premier lieu au moment de lâacquisition des dĂ©buts du langage ; en second lieu durant la pĂ©riode dâacquisition des opĂ©rations logiques que nous appellerons concrĂštes (certaines opĂ©rations de la logique des classes et des relations appliquĂ©es, de 7 Ă 11 ans, Ă des objets manipulables) ; enfin, en troisiĂšme lieu, durant la pĂ©riode des opĂ©rations formelles ou interpropositionnelles (logiques des propositions se constituant entre 12 et 15 ans).
I. La pensĂ©e et la fonction symboliqueđ
Lorsque lâon compare un enfant de 2-3 ans, en possession des expressions verbales Ă©lĂ©mentaires, Ă un bĂ©bĂ© de 8 Ă 10 mois dont les seules formes dâintelligence sont encore de nature sensori-motrice, câest-Ă -dire sans autres instruments que les perceptions et les mouvements, il semble au premier abord Ă©vident que le langage a profondĂ©ment modifiĂ© cette intelligence en actes initiale et lui a ajoutĂ© la pensĂ©e. Câest ainsi que, grĂące au langage, lâenfant est devenu capable dâĂ©voquer des situations non actuelles et de se libĂ©rer des frontiĂšres de lâespace proche et du pur prĂ©sent, câest-Ă -dire des limites du champ perceptif, tandis que lâintelligence sensori-motrice est presque entiĂšrement confinĂ©e Ă lâintĂ©rieur de telles frontiĂšres. En second lieu, grĂące au langage, les objets et les Ă©vĂ©nements ne sont plus seulement atteints en leur immĂ©diatetĂ© perceptive, mais insĂ©rĂ©s dans un cadre conceptuel et relationnel qui enrichit dâautant leur connaissance. Bref, on est tentĂ©, Ă comparer simplement lâenfant avant et aprĂšs le langage, de conclure avec Watson et tant dâautres que le langage est la source de la pensĂ©e.
Mais si lâon examine de plus prĂšs les changements de lâintelligence qui se produisent au moment de lâacquisition du langage, on sâaperçoit que celui-ci nâest pas seul responsable de telles transformations. Les deux nouveautĂ©s essentielles que nous venons de rappeler peuvent ĂȘtre considĂ©rĂ©es lâune comme le dĂ©but de la reprĂ©sentation, lâautre comme celui de la schĂ©matisation reprĂ©sentative (concepts, etc.), par opposition Ă la schĂ©matisation sensori-motrice qui porte sur les actions elles-mĂȘmes ou sur les formes perceptives. Or, il est dâautres sources que le langage susceptibles dâexpliquer certaines reprĂ©sentations et une certaine schĂ©matisation reprĂ©sentative. Le langage est nĂ©cessairement inter-individuel et il est constituĂ© par un systĂšme de signes (= signifiants « arbitraires » ou conventionnels). Mais, Ă cĂŽtĂ© du langage, le petit enfant, qui est moins socialisĂ© quâaprĂšs 7-8 ans et surtout que lâadulte lui-mĂȘme, a besoin dâun autre systĂšme de signifiants, plus individuels et plus « motivĂ©s » : tels sont les symboles dont les formes les plus courantes chez le petit enfant se trouvent dans le jeu symbolique ou jeu dâimagination. Or, le jeu symbolique apparaĂźt Ă peu prĂšs en mĂȘme temps que le langage, mais indĂ©pendamment de lui, et joue un rĂŽle considĂ©rable dans la pensĂ©e des petits, Ă titre de source de reprĂ©sentations individuelles (Ă la fois cognitives et affectives) et de schĂ©matisation reprĂ©sentative Ă©galement individuelle. Par exemple, la premiĂšre forme de jeu symbolique que jâai observĂ©e chez lâun de mes enfants a consistĂ© Ă faire semblant de dormir : un matin, bien rĂ©veillĂ©, et assis dans le lit de sa mĂšre, lâenfant aperçoit un coin de drap qui lui rappelle le coin de son oreiller (il faut dire que pour sâendormir, lâenfant tenait toujours dans sa main le coin de son oreiller et mettait dans sa bouche le pouce de la mĂȘme main) ; il saisit alors le coin de ce drap, ferme solidement sa main, met son pouce dans la bouche, ferme les yeux, et toujours assis, sourit largement. Nous avons lĂ lâexemple dâune reprĂ©sentation indĂ©pendante du langage mais attachĂ©e Ă un symbole ludique, lequel consiste en gestes appropriĂ©s imitant ceux qui accompagnent ordinairement une action dĂ©terminĂ©e : or, lâaction ainsi reprĂ©sentĂ©e nâa rien de prĂ©sent ou dâactuel, et se rĂ©fĂšre Ă un contexte ou Ă une situation simplement Ă©voquĂ©s, ce qui est bien la marque de la « reprĂ©sentation ».
Mais le jeu symbolique nâest pas la seule forme du symbolisme individuel. On peut en citer une seconde, qui dĂ©bute Ă©galement Ă la mĂȘme Ă©poque et joue Ă©galement un rĂŽle important dans la genĂšse de la reprĂ©sentation : câest lâ« imitation diffĂ©rĂ©e » ou imitation se produisant pour la premiĂšre fois en lâabsence du modĂšle correspondant. Ainsi lâune de mes filles, recevant un petit ami, a Ă©tĂ© trĂšs surprise de le voir se mettre en colĂšre, crier et taper des pieds. Elle nâa pas rĂ©agi en sa prĂ©sence, mais, aprĂšs son dĂ©part, a imitĂ© toute la scĂšne sans aucune colĂšre de sa part.
En troisiĂšme lieu, on peut aller jusquâĂ classer dans les symboles individuels toute lâimagerie mentale. Lâimage, comme on le sait aujourdâhui, nâest ni un Ă©lĂ©ment de la pensĂ©e elle-mĂȘme ni une continuation directe de la perception : elle est un symbole de lâobjet, et qui ne se manifeste pas encore au niveau de lâintelligence sensori-motrice (sans quoi la solution de plusieurs problĂšmes pratiques serait beaucoup plus facile). Lâimage peut ĂȘtre conçue comme une imitation intĂ©riorisĂ©e : lâimage sonore nâest que lâimitation intĂ©rieure du son correspondant et lâimage visuelle est le produit dâune imitation de lâobjet ou de la personne soit par le corps entier, soit par les mouvements oculaires quand il sâagit dâune forme de petites dimensions.
Ainsi les trois types de symboles individuels que nous venons de citer (on pourrait y ajouter les symboles oniriques, mais ce serait une trop longue discussion) sont des dĂ©rivĂ©s de lâimitation. Celle-ci est donc lâun des termes de passage possibles entre les conduites sensori-motrices et les conduites reprĂ©sentatives et elle est naturellement indĂ©pendante du langage bien quâelle serve prĂ©cisĂ©ment Ă lâacquisition de celui-ci.
Nous pouvons donc admettre quâil existe une fonction symbolique plus large que le langage et englobant, outre le systĂšme des signes verbaux, celui des symboles au sens strict. On peut dire alors que la source de la pensĂ©e est Ă chercher dans la fonction symbolique. Mais on peut tout aussi lĂ©gitimement soutenir que la fonction symbolique elle-mĂȘme sâexplique par la formation des reprĂ©sentations. En effet, le propre de la fonction symbolique consiste en une diffĂ©renciation des signifiants (signes ou symboles) et des signifiĂ©s (objets ou Ă©vĂ©nements, tous deux schĂ©matisĂ©s ou conceptualisĂ©s). Sur le terrain sensori-moteur il existe dĂ©jĂ des systĂšmes de significations, car toute perception et toute adaptation cognitive consiste Ă confĂ©rer des significations (formes, buts ou moyens, etc.). Mais le seul signifiant que connaissent les conduites sensori-motrices est lâindice (par opposition aux signes et aux symboles) ou le signal (conduites conditionnĂ©es). Or, lâindice et le signal sont des signifiants relativement indiffĂ©renciĂ©s de leurs signifiĂ©s : ce ne sont, en effet, que des parties ou aspects du signifiĂ© et non pas des reprĂ©sentants permettant lâĂ©vocation ; ils conduisent au signifiĂ© comme la partie conduit au tout ou les moyens aux buts, et non pas comme un signe ou un symbole permet dâĂ©voquer par la pensĂ©e un objet ou un Ă©vĂ©nement en leur absence mĂȘme. La constitution de la fonction symbolique consiste au contraire Ă diffĂ©rencier les signifiants des signifiĂ©s de maniĂšre Ă ce que les premiers puissent permettre lâĂ©vocation de la reprĂ©sentation des seconds. Se demander si câest la fonction symbolique qui engendre la pensĂ©e ou la pensĂ©e qui permet la formation de la fonction symbolique, câest donc un problĂšme aussi vain que de chercher si câest la riviĂšre qui oriente ses rives ou si ce sont les rives qui orientent la riviĂšre.
Mais, comme le langage nâest quâune forme particuliĂšre de la fonction symbolique, et comme le symbole individuel est certainement plus simple que le signe collectif, il est permis de conclure que la pensĂ©e prĂ©cĂšde le langage, et que celui-ci se borne Ă la transformer profondĂ©ment en lâaidant Ă atteindre ses formes dâĂ©quilibre par une schĂ©matisation plus poussĂ©e et une abstraction plus mobile.
II. Le langage et les opĂ©rations « concrĂštes » de la logiqueđ
Mais le langage nâest-il pas la seule source de certaines formes particuliĂšres de pensĂ©e, telles que la pensĂ©e logique ? On connaĂźt, en effet, la thĂšse de nombreux logiciens (cercle de Vienne, empirisme logique anglo-saxon, etc.) sur la nature linguistique de la logique conçue comme une syntaxe et une sĂ©mantique gĂ©nĂ©rales. Mais, ici encore, la psychologie gĂ©nĂ©tique permet de ramener Ă leurs justes proportions certaines thĂšses quâil est tentant de gĂ©nĂ©raliser lorsquâon sâen tient Ă la seule considĂ©ration de la pensĂ©e adulte.
Le premier enseignement des Ă©tudes sur la formation des opĂ©rations logiques chez lâenfant est que celles-ci ne se constituent pas en un bloc, mais sâĂ©laborent en deux Ă©tapes successives. Les opĂ©rations propositionnelles (logiques des propositions), avec leurs structures dâensemble particuliĂšres, qui sont celles du rĂ©seau (lattice) et dâun groupe de quatre transformations (identitĂ©, inversion, rĂ©ciprocitĂ© et corrĂ©lativitĂ©) nâapparaissent, en effet, que vers 11-12 ans et ne sâorganisent systĂ©matiquement quâentre 12 et 15 ans. Par contre, dĂšs 7-8 ans, on voit se constituer des systĂšmes dâopĂ©rations logiques ne portant pas encore sur les propositions comme telles mais sur les objets eux-mĂȘmes, leurs classes et leurs relations, en ne sâorganisant quâĂ propos de manipulations rĂ©elles ou imaginĂ©es de ces objets. Ce premier ensemble dâopĂ©rations, que nous appellerons les « opĂ©rations concrĂštes », ne consistent quâen opĂ©rations additives et multiplicatives de classes et de relations : classifications, sĂ©riations, correspondances, etc. Mais ces opĂ©rations ne recouvrent pas toute la logique des classes et des relations et elles ne constituent que des structures Ă©lĂ©mentaires de « groupements » consistant en semi-lattices et en groupes imparfaits.
Le problĂšme des relations entre le langage et la pensĂ©e peut alors ĂȘtre posĂ© Ă propos de ces opĂ©rations concrĂštes dans les termes suivants : le langage est-il la seule source des classifications, des sĂ©riations, etc., qui caractĂ©risent la forme de pensĂ©e liĂ©e Ă ces opĂ©rations, ou bien au contraire ces derniĂšres sont-elles relativement indĂ©pendantes du langage ? Voici un exemple trĂšs simplifié : tous les Oiseaux (= classe A) sont des Animaux (classe B), mais tous les Animaux ne sont pas des Oiseaux car il existe des Animaux non-Oiseaux (classe Aâ). Le problĂšme est alors de savoir si les opĂ©rations A + Aâ = B et A = B â Aâ proviennent du langage seul, qui permet de grouper les objets en classes A, Aâ et B, ou si ces opĂ©rations ont des racines plus profondes que le langage. On peut poser un problĂšme analogue Ă propos des sĂ©riations A < B < C < ⊠etc.
Or, lâĂ©tude du dĂ©veloppement des opĂ©rations chez lâenfant permet de faire une constatation trĂšs instructive : câest que les opĂ©rations permettant de rĂ©unir (+) ou de dissocier (â) des classes ou des relations sont des actions proprement dites avant dâĂȘtre des opĂ©rations de la pensĂ©e. Avant dâĂȘtre capable de pouvoir rĂ©unir ou dissocier des classes relativement gĂ©nĂ©rales et relativement abstraites comme les classes des Oiseaux ou des Animaux, lâenfant ne saura, en effet, classer que des collections dâobjets donnĂ©s dans un mĂȘme champ perceptif et rĂ©unis ou dissociĂ©s par la manipulation avant de lâĂȘtre par le langage. De mĂȘme, avant dâĂȘtre capable de sĂ©rier des objets Ă©voquĂ©s par le pur langage (par exemple dans le test de Burt : « Edith est plus blonde que Suzanne et en mĂȘme temps elle est plus brune que Lili ; laquelle est la plus foncĂ©e des trois ? ») lâenfant ne saura construire que des sĂ©ries sous forme de configurations dans lâespace, telle que des rĂ©glettes de longueur croissante, etc. Les opĂ©rations +, â, etc. sont donc des coordinations entre actions avant de pouvoir ĂȘtre transposĂ©es sous une forme verbale et ce nâest donc pas le langage qui est cause de leur formation : le langage Ă©tend indĂ©finiment leur pouvoir et leur confĂšre une mobilitĂ© et une gĂ©nĂ©ralitĂ© quâelles nâauraient pas sans lui, câest entendu, mais il nâest point Ă la source de telles coordinations.
Nous avons actuellement certaines recherches en cours, en collaboration avec Mlle Inhelder et Mlle Affolter, pour dĂ©terminer ce qui, des mĂ©canismes propres aux opĂ©rations concrĂštes, subsiste dans la pensĂ©e des sourds-muets, et il semble que les opĂ©rations fondamentales inhĂ©rentes Ă la classification et Ă la sĂ©riation soient plus largement reprĂ©sentĂ©es en ce cas quâon ne lâadmet dâhabitude.
Sans doute, il sera toujours possible de rĂ©pondre que le sourd-muet possĂšde lui-mĂȘme un langage par gestes, et que le jeune enfant construisant en actions des classifications et des sĂ©riations a acquis par ailleurs un langage parlĂ© qui peut transformer jusquâĂ ses manipulations elles-mĂȘmes.
Mais il suffit alors de remonter Ă lâintelligence sensori-motrice antĂ©rieure Ă lâacquisition du langage, pour trouver dans les coordinations pratiques Ă©lĂ©mentaires lâĂ©quivalent fonctionnel des opĂ©rations de rĂ©union et de dissociation. Lorsque, au cours de la seconde annĂ©e 1, un bĂ©bĂ© soulĂšve une couverture sous laquelle on vient de placer une montre, et que, au lieu de trouver dâemblĂ©e la montre il aperçoit un bĂ©ret ou un chapeau (que lâon avait cachĂ© lĂ sans quâil le sache et sous lequel on a glissĂ© la montre), il soulĂšve alors immĂ©diatement le bĂ©ret et sâattend Ă y dĂ©couvrir la montre ; il comprend donc, en action, une sorte de transitivitĂ© des relations que lâon pourrait exprimer comme suit en paroles : « la montre Ă©tait sous le chapeau, le chapeau Ă©tait sous la couverture, donc la montre Ă©tait bien sous la couverture ». Une telle transitivitĂ© en actions constitue ainsi lâĂ©quivalent fonctionnel de ce que sera, sur le plan reprĂ©sentatif, la transitivitĂ© des relations sĂ©riales ou celle des emboĂźtements topologiques et mĂȘme des inclusions de classes. Sans doute le langage donnera-t-il Ă ces derniĂšres structures une tout autre gĂ©nĂ©ralitĂ© et une tout autre mobilitĂ© que celles dont tĂ©moignent les coordinations sensori-motrices, mais on ne saurait comprendre dâoĂč peuvent provenir les opĂ©rations constitutives des emboĂźtements reprĂ©sentatifs si elles ne plongent pas leurs racines jusque dans les coordinations sensori-motrices elles-mĂȘmes et un grand nombre dâexemples analogues Ă celui que nous venons de citer montrent bien que ces coordinations comprennent en actions des sortes de rĂ©unions et de dissociations comparables fonctionnellement aux futures opĂ©rations de la pensĂ©e.
III. Le langage et la logique des propositionsđ
Mais, sâil est comprĂ©hensible que les opĂ©rations concrĂštes de classes et de relations tirent ainsi leur origine des actions proprement dites de rĂ©unir ou de dissocier, on rĂ©pondra que les opĂ©rations propositionnelles (câest-Ă -dire celles qui caractĂ©risent la « logique des propositions » au sens de la logique contemporaine) constituent par contre un produit authentique du langage lui-mĂȘme. En effet, les implications, disjonctions, incompatibilitĂ©s, etc., qui caractĂ©risent cette logique, nâapparaissent que vers 11-12 ans, Ă un niveau oĂč le raisonnement devient hypothĂ©tico-dĂ©ductif et se libĂšre de ses attaches concrĂštes pour se situer sur un plan gĂ©nĂ©ral et abstrait dont seule la pensĂ©e verbale semble fournir les conditions gĂ©nĂ©ratrices nĂ©cessaires.
Nous ne nierons certes pas le rĂŽle considĂ©rable que le langage joue effectivement dans la formation de telles opĂ©rations. Mais la question nâest pas simplement de savoir sâil constitue une condition nĂ©cessaire, ce que nous admettons naturellement : elle est de savoir si cette condition est en mĂȘme temps suffisante, câest-Ă -dire, si le langage ou la pensĂ©e verbale, parvenus Ă un niveau suffisant de dĂ©veloppement, font surgir ces opĂ©rations ex nihilo, ou si, au contraire, ils se bornent Ă permettre lâachĂšvement dâune structuration qui tire ses origines des systĂšmes dâopĂ©rations concrĂštes et, par consĂ©quent, Ă travers ces derniĂšres, des structures de lâaction elle-mĂȘme.
Mais, si lâon veut faire la psychologie des opĂ©rations propres Ă la logique des propositions, ce nâest ni Ă leur axiomatisation logistique quâil faut sâadresser, ni Ă leur simple Ă©numĂ©ration en tant quâopĂ©rations isolables : la rĂ©alitĂ© psychologique fondamentale qui caractĂ©rise psychologiquement de telles opĂ©rations, câest la structure dâensemble qui les rĂ©unit en un mĂȘme systĂšme et qui caractĂ©rise leur utilisation algĂ©brique (le « calcul » des propositions).
Or, si cette structure dâensemble est complexe, elle se rattache cependant de façon nĂ©cessaire aux structures opĂ©ratoires propres au niveau de 7-11 ans (opĂ©rations concrĂštes). Cette structure consiste dâabord, en effet, en un « rĂ©seau » (ou « lattice »), au sens oĂč lâon dĂ©finit cette notion en algĂšbre gĂ©nĂ©rale. Le problĂšme psychologique de la formation des opĂ©rations propositionnelles consiste ainsi Ă dĂ©terminer comment le sujet passe des structures concrĂštes Ă©lĂ©mentaires (classifications, sĂ©riations, matrices Ă double entrĂ©e, etc.) Ă la structure de rĂ©seau. Or, la rĂ©ponse Ă cette question est aisĂ©e Ă fournir : ce qui distingue un rĂ©seau dâune classification simple (telle que la classification zoologique, par exemple), câest lâintervention dâopĂ©rations combinatoires. Câest ainsi que les 16 opĂ©rations bivalentes quâil est possible de construire avec deux propositions p et q rĂ©sultent dâune combinatoire. Les quatre associations de base (p · q), (p · q), (p · q), (p · q) sont isomorphes Ă ce que donnerait une simple multiplication de classes (P + P) Ă (Q + Q) = PQ + PQ + PQ + PQ, donc Ă une opĂ©ration accessible Ă des sujets de 7-8 ans dĂ©jĂ . Mais la nouveautĂ© propre aux opĂ©rations propositionnelles est que ces quatre associations de base, que nous appellerons 1, 2, 3 et 4, donnent lieu Ă 16 combinations : 1, 2, 3, 4, 12, 13, 14, 23, 24, 34, 123, 124, 234, 134, 1234, et 0.
La question est alors de savoir si câest le langage qui rend possibles de telles opĂ©rations combinatoires ou si ces opĂ©rations se constituent indĂ©pendamment du langage. Or, la rĂ©ponse des faits gĂ©nĂ©tiques ne saurait laisser aucun doute Ă cet Ă©gard : les expĂ©riences de Mlle Inhelder sur le raisonnement expĂ©rimental et sur lâinduction des lois physiques chez les adolescents, de mĂȘme que les recherches faites prĂ©cĂ©demment par Mlle Inhelder et par nous-mĂȘme sur le dĂ©veloppement des opĂ©rations combinatoires 2, montrent que ces opĂ©rations se constituent vers 11-12 ans dans tous les domaines Ă la fois et pas seulement sur le plan verbal. Câest ainsi quâen demandant aux sujets de combiner selon toutes les combinaisons possibles 3 ou 4 jetons de couleurs diffĂ©rentes, on constate que, jusque vers 11-12 ans, les combinaisons demeurent incomplĂštes et sont construites sans mĂ©thode systĂ©matique, tandis que, dĂšs cet Ăąge, le sujet parvient Ă construire un systĂšme complet et mĂ©thodique. Il serait donc bien difficile de soutenir que ce systĂšme est un produit de lâĂ©volution du langage : câest au contraire lâachĂšvement des opĂ©rations combinatoires qui permet au sujet de complĂ©ter ses classifications verbales et de leur faire correspondre ce systĂšme de liaisons gĂ©nĂ©rales que constituent les opĂ©rations propositionnelles.
Un autre aspect de la structure dâensemble propre aux opĂ©rations propositionnelles est le « groupe » des quatre transformations commutatives suivantes : Ă toute opĂ©ration propositionnelle, telle que par exemple lâimplication (p, q), on peut faire correspondre une inverse N (ici p · q) une rĂ©ciproque R (ici q, p) et une corrĂ©lative C (ici p · q). Jointe Ă la transformation identique (I), on a alors :
CNÂ =Â RÂ ; CRÂ =Â NÂ ; RNÂ =Â C et RNCÂ =Â I.
Les deux principales de ces quatre transformations sont donc lâinversion ou nĂ©gation (N) et la rĂ©ciprocitĂ© (R). La corrĂ©lative C nâest, en effet, que la rĂ©ciproque de lâinverse (RN = C), ou, ce qui revient au mĂȘme, lâinverse de la rĂ©ciproque (NR = C). La question est alors, Ă nouveau, de savoir si câest le langage qui entraĂźne cette coordination des transformations par inversion et par rĂ©ciprocitĂ© ou si ces transformations prĂ©existent Ă leur expression verbale et si le langage se borne Ă faciliter leur utilisation et leur coordination.
Or, ici encore, lâexamen des faits gĂ©nĂ©tiques fournit une rĂ©ponse qui sâoriente bien davantage dans le sens dâune interaction entre les mĂ©canismes linguistiques et les mĂ©canismes opĂ©ratoires sous-jacents que dans le sens dâune prĂ©pondĂ©rance du fait linguistique.
Lâinversion et la rĂ©ciprocitĂ© plongent, en effet, leurs racines dans des couches bien antĂ©rieures Ă la fonction symbolique elle-mĂȘme et qui sont de nature proprement sensori-motrice. Lâinversion ou nĂ©gation nâest quâune forme Ă©laborĂ©e de processus que lâon retrouve Ă tous les niveaux du dĂ©veloppement : le bĂ©bĂ© dĂ©jĂ sait utiliser un objet en tant quâintermĂ©diaire ou que moyen pour atteindre un but, et lâĂ©carter ensuite en tant quâobstacle pour lâaccession Ă un nouveau but. Câest jusquâaux mĂ©canismes dâinhibition nerveuse (retirer le bras et la main aprĂšs les avoir tendus dans une certaine direction, etc.), quâil faut remonter pour dĂ©gager les origines de cette transformation par inversion ou nĂ©gation. Quant Ă la rĂ©ciprocitĂ©, elle remonte, de son cĂŽtĂ©, jusquâaux symĂ©tries perceptives et motrices, qui sont aussi prĂ©coces que les mĂ©canismes prĂ©cĂ©dents.
Mais, si lâon peut suivre, au cours de tout le dĂ©veloppement mental, lâhistoire parallĂšle des diverses formes dâinversion et de rĂ©ciprocitĂ©, il est exact que leur coordination, câest-Ă -dire leur intĂ©gration en un systĂšme unique qui les implique toutes deux, ne sâeffectue quâau niveau des opĂ©rations propositionnelles avec le « groupe » INRC dĂ©crit Ă lâinstant. Seulement, il serait difficile de soutenir que cette coordination est lâĆuvre du langage seul : elle est due Ă la construction de la structure dâensemble participant Ă la fois du « rĂ©seau » et du « groupe », qui engendre les opĂ©rations propositionnelles, et non pas Ă lâexpression verbale de ces opĂ©rations ; en dâautres termes, elle est Ă la source de ces opĂ©rations et ne constitue pas leur rĂ©sultat.
Dans les trois domaines que nous venons de parcourir Ă grands traits nous constatons donc que le langage ne suffit pas Ă expliquer la pensĂ©e car les structures qui caractĂ©risent cette derniĂšre plongent leur racine dans lâaction et dans des mĂ©canismes sensori-moteurs plus profonds que le fait linguistique. Mais il nâen est pas moins Ă©vident, en retour, que plus les structures de la pensĂ©e sont raffinĂ©es et plus le langage est nĂ©cessaire Ă lâachĂšvement de leur Ă©laboration. Le langage est donc une condition nĂ©cessaire mais non suffisante de la construction des opĂ©rations logiques. Elle est nĂ©cessaire, car sans le systĂšme dâexpression symbolique que constitue le langage, les opĂ©rations demeureraient Ă lâĂ©tat dâactions successives sans jamais sâintĂ©grer en des systĂšmes simultanĂ©s ou embrassant simultanĂ©ment un ensemble de transformations solidaires. Sans le langage, dâautre part, les opĂ©rations resteraient individuelles et ignoreraient par consĂ©quent ce rĂ©glage qui rĂ©sulte de lâĂ©change interindividuel et de la coopĂ©ration. Câest en ce double sens de la condensation symbolique et du rĂ©glage social que le langage est donc indispensable Ă lâĂ©laboration de la pensĂ©e. Entre le langage et la pensĂ©e il existe ainsi un cercle gĂ©nĂ©tique tel que lâun des deux termes sâappuie nĂ©cessairement sur lâautre en une formation solidaire et en une perpĂ©tuelle action rĂ©ciproque. Mais tous deux dĂ©pendent, en fin de compte, de lâintelligence elle-mĂȘme qui, elle, est antĂ©rieure au langage et indĂ©pendante de lui.