La vie et la pensée : du point de vue de la psychologie expérimentale et de l’épistémologie génétique (1954) a

1. En s’appuyant sur des arguments qui conservent d’ailleurs tout leur intérêt, A. Lalande assignait à l’évolution de la pensée logique une direction contraire à celle de l’évolution vitale. On sait comment Bergson a repris cette opposition.

L’hypothèse spencérienne d’une continuité entre l’évolution de la vie et celle de l’intelligence reste néanmoins la plus plausible, à condition naturellement d’être rajeunie au fur et à mesure des apports de la biologie et de la psychologie.

Une série de travaux serait à discuter à cet égard. Nous nous bornerons à rappeler le beau livre de notre vénéré secrétaire général, Th. Ruyssen, sur L’Évolution psychologique du jugement.

2. Nous nous astreindrons, par méthode, à n’utiliser que des constatations et des interprétations déjà élaborées dans le domaine de la biologie et de la psychologie scientifiques, en nous efforçant de résister aux tentations de la spéculation. Nous croyons, en effet, qu’il n’existe pas de psychologie philosophique, mais seulement une psychologie expérimentale et une philosophie de la psychologie dans le sens d’une épistémologie de la connaissance psychologique. Une psychologie philosophique se proposant de fournir des corrections ou des adjonctions aux résultats de la biologie ou de la psychologie expérimentales nous paraît relever du même genre d’inspiration que la Naturphilosophie du xixe siècle et être vouée aux mêmes destinées.

3. Trois sortes de problèmes actuellement étudiés par les psychologues rejoignent de près la question centrale des relations entre la vie et la pensée : celui des interactions fonctionnelles entre la maturation du système nerveux et le milieu (expérience) ; celui des structures en général et de leur signification psycho-biologique et enfin (à propos notamment des structures) celui du parallélisme ou de l’isomorphisme psychophysiologiques.

I. — Les interactions fonctionnelles entre l’organisme et le milieu

4. Que l’on étudie l’évolution d’un mécanisme perceptif (par exemple la constance de la grandeur en profondeur, ou la réaction aux « bonnes formes », etc.), l’acquisition d’un schème d’intelligence sensori-motrice (par exemple le schème de l’objet permanent ou la coordination des mouvements selon un « groupe de déplacements », etc.), ou même les grandes étapes du développement de l’intelligence chez l’enfant (par exemple l’ensemble des transformations marquant aux environs de 7 ans le passage des représentations préopératoires aux premiers systèmes d’opérations logico-mathématiques), on se heurte sans cesse au même problème, qui réapparaît sous des formes multiples et n’a pu encore donner lieu à des solutions satisfaisant tous les chercheurs : celui de l’influence respective des montages héréditaires (mécanismes présents dès la naissance ou subordonnés à une maturation interne progressive) et de l’expérience acquise ou de l’exercice.

5. Pour certains auteurs les mécanismes cognitifs sont acquis en fonction de l’expérience, dans tous les domaines ou en certains d’entre eux (cf. la position radicale de Piéron, sur le terrain de la perception) ; pour d’autres, l’innéité joue un rôle considérable et assignable, dans le domaine perceptif (cf. la position de Michotte, d’ailleurs atténuée récemment) ou dans les montages sensori-moteurs (cf. Wallon et Bergeron, etc., avant le renouveau de la réflexologie pavlovienne) ; la plupart des auteurs admettent les deux sortes de facteurs, mais se refusent à un dosage exact, en général et même sur aucun point particulier.

6. Il est clair qu’un tel problème psychologique constitue un cas particulier de la question biologique générale des relations entre les caractères génotypiques et les caractères phénotypiques. On pourrait tenter à cet égard (nous y avons insisté ailleurs), une sorte de parallélisme entre les solutions biologiques du problème de la variation ou de l’évolution, les solutions psychologiques du problème de l’intelligence et les grands courants épistémologiques eux-mêmes.

7. Il est probable que le débat restera en suspens tant que ne seront pas dégagés, sur le plan organique comme tel, les mécanismes de la croissance (ontogenèse) dans leurs relations avec l’hérédité, et surtout les rapports phylogénétiques entre l’hérédité et le milieu : l’absence d’un tertium solide entre le mutationnisme et l’hypothèse de l’hérédité de l’acquis entrave aussi fâcheusement l’explication psychologique que l’explication biologique.

8. Mais à défaut d’analyse causale ou structurale, il reste intéressant de dégager les analogies fonctionnelles. Il est à remarquer d’abord, qu’en biologie, on ne saisit jamais un caractère génotypique à l’état isolé, car il est toujours associé, même en laboratoire, à un phénotype lié au milieu considéré : génotype et phénotype ne se font donc pas antithèse sur un même plan, car le génotype est l’ensemble des caractères communs à tous les accommodats phénotypiques compatibles avec une race pure déterminée, y compris la capacité de produire ces accommodats. En d’autres termes, il faut tenir compte de l’ensemble des possibles et pas seulement des caractères actualisés, de telle sorte que les faits observés sont toujours relatifs à un équilibre entre les deux sortes de facteurs d’hérédité et de milieu et non pas à un seul d’entre eux.

9. D’une manière générale, l’organisme assimile sans cesse le milieu à sa structure en même temps qu’il accommode celle-ci au milieu, l’adaptation pouvant se définir comme un équilibre entre de tels échanges.

10. Du point de vue psychologique cette notion d’équilibre joue un rôle considérable et peut-être son importance n’est-elle pas due seulement à notre ignorance des limites entre l’inné et l’acquis. La théorie de la Gestalt a eu le mérite, par exemple, de montrer que les « formes » perceptives pouvaient s’expliquer par des lois d’équilibre indépendamment des limites en question. Les schèmes de l’intelligence sensori-motrice peuvent être interprétés par un équilibre progressif entre l’assimilation et l’accommodation et l’on peut poursuivre cette description fonctionnelle aux niveaux préopératoires et opératoires de la pensée elle-même.

11. D’un tel point de vue, le résultat spécifique de la pensée serait d’atteindre un équilibre permanent entre l’assimilation de l’univers au sujet et l’accommodation du sujet aux objets, alors que les formes organiques ou sensori-motrices et notamment perceptives, ne connaissent que déplacements continuels de l’équilibre : en d’autres termes, le jeu réversible des anticipations et des reconstitutions mentales atteindrait une forme d’équilibre à la fois mobile et stable par opposition aux configurations statiques et instables.

II. — Les structures

12. S’engager dans l’étude des formes d’équilibre revient à s’interroger sur la signification des structures. Le problème est alors de dégager les principales structures cognitives et de chercher leurs relations avec les structures organiques. Toute genèse aboutit à une structure et toute structure est une forme d’équilibre terminale comportant une genèse. L’opposition qu’a voulu introduire la phénoménologie entre la genèse et la structure demeure donc factice.

13. Il existe deux types extrêmes de structures cognitives, reliés par de nombreux chaînons intermédiaires : la « Gestalt » perceptive, à composition non additive et irréversible et les structures opératoires de l’intelligence, à composition additive et fondées sur les deux formes complémentaires de réversibilité : l’inversion ou négation et la réciprocité (groupements, groupes et réseaux).

14. Or, les structures de « Gestalt » ont pu être retrouvées sur le plan organique. Même si l’on n’a pas vérifié les conséquences de la théorie gestaltiste sur le plan de l’organisation cérébrale, il reste qu’un certain nombre de formes organiques relèvent de la « Gestalt », par exemple au cours des premiers stades embryonnaires.

15. Psychologiquement, et notamment sur le terrain des formes perceptives, les caractères de la « Gestalt » s’expliquent sans doute par un mode de composition probabiliste. Les effets de champ procéderaient ainsi d’une sorte d’échantillonnage, cause de déformations, et, dans le cas des « bonnes formes », ces déformations se compenseraient au maximum. La composition non additive propre à la « Gestalt » ne serait donc pas de nature à conférer au « tout » un pouvoir particulier d’émergence : s’il est distinct de la somme des parties (en plus, mais parfois en moins), ce serait simplement à cause de l’indétermination des compositions.

16. La perception ne relève d’ailleurs pas exclusivement de tels mécanismes. Étagée sur plusieurs plans elle débute bien par de tels effets de champ, mais elle est ensuite structurée par une activité perceptive de nature, entre autres, motrice et posturale, et cette activité peut elle-même, à partir d’un certain niveau, être orientée par l’activité opératoire. Lorsque l’on attribue à la perception un jeu d’« implications », de raisonnements inconscients (Helmholtz), une « prolepsis » (von Weizsäcker), etc., il convient donc de déterminer avec soin à quels types de connexions ou de régulations ces vocables répondent lorsqu’ils correspondent à quelque chose 1.

17. Les structures opératoires qui se développent chez l’enfant de 7 à 11-12 ans (groupements de classes et de relations), puis de là à 14-15 ans (groupes et réseaux des opérations interpropositionnelles), attestent la réversibilité progressive de l’intelligence et paraissent ainsi s’éloigner de plus en plus des structures organiques connues.

18. Mais le problème subsiste de savoir si les processus vitaux sont entièrement soumis à l’irréversibilité conforme au deuxième principe de la thermodynamique (accroissement de l’entropie avec les modèles probabilistes qu’on en a fourni) ou si, comme le pensaient Helmholtz, Ch. Eug. Guye et bien d’autres, l’organisation vivante suppose un mécanisme échappant à ce principe et convergeant alors avec la réversibilité caractéristique de l’intelligence.

19. Dans le domaine restreint des structures nerveuses, en particulier, un ensemble de considérations actuelles parlent en faveur d’une telle convergence : les applications par McCulloch et Pitts des structures logiques aux connexions neuroniques ; les efforts de Rashevsky, Rapoport, etc., pour constituer une neurologie mathématique impliquant les mêmes structures (la loi du tout ou rien suppose une arithmétique module 2 isomorphe à l’algèbre de Boole) ; les travaux de la cybernétique, notamment le rôle attribué au « feed-back » en tant que régulation semi-réversible et l’utilisation des structures de groupe et de réseau pour caractériser les phases à l’équilibration et l’arrivée à l’équilibre terminal.

20. Mais, pour autant que l’on parvient à entrevoir de telles correspondances entre les structures opératoires de la pensée et certaines structures physiologiques, cela ne démontre pas pour autant le caractère inné des premières. Ce que fournit une structure héréditaire (et ceci peut être appliqué à tous les problèmes soulevés par la maturation du système nerveux), c’est le tableau des possibilités et des impossibilités caractéristiques d’un niveau donné. Il s’agit donc d’un ensemble de « travaux virtuels » dont la compensation définit un état d’équilibre. Mais s’il y a ainsi correspondance possible entre une forme d’équilibre organique et une forme d’équilibre mentale, le problème reste entier des conditions de l’actualisation des opérations et de la construction progressive du système des opérations effectives ou virtuelles.

III. — Le parallélisme ou l’isomorphisme psycho-physiologique

21. Le problème étant ainsi posé du parallélisme psychophysiologique, plusieurs auteurs s’enferment artificiellement dans l’alternative suivante : ou bien il y a parallélisme entre les états de conscience et certains états physiologiques, et la conscience n’est alors qu’un reflet sans activité propre, ou bien la conscience agit, et alors elle intervient causalement dans les mécanismes organiques (interaction).

22. Une telle alternative provient du fait que partisans ou adversaires de l’une ou de l’autre des deux solutions s’accordent à ne raisonner que selon certaines catégories (substance, énergie, travail, causalité, etc.). Les parallélistes refusant avec raison l’attribution de ces catégories à la conscience croient alors lui enlever, ou sont accusés de lui enlever toute efficacité, tandis que les interactionnistes lui restituent de tels modes d’existence ou d’activité, au prix de conflits insolubles avec la biologie.

23. Supposons, au contraire, que la conscience constitue exclusivement un système d’implications (au sens large) entre significations, système dont les formes supérieures consistent en nécessités logiques ou en obligations morales (implications entre valeurs, imputation juridique au sens du normativisme de Kelsen, etc.), et dont les formes inchoatives demeurent à l’état de relations plus ou moins structurées entre signaux ou indices. En ce cas, toute substantialité, énergie, causalité, etc., resteront propres aux connexions matérielles ou organiques, mais la conscience n’en présentera pas moins une originalité ou une spécificité irremplaçables : source de la logique et des mathématiques, pour nous en tenir à la connaissance, elle constituera l’aspect complémentaire indispensable à la série causale.

24. On peut donc concevoir, non pas un parallélisme terme à terme, mais un isomorphisme structural entre le système des implications conscientes et certains systèmes de causalité organique, sans retomber dans l’alternative précédente.

25. Cet isomorphisme de l’implication consciente et de la causalité organique peut être conçu comme un cas particulier des correspondances entre la déduction et la réalité matérielle qui caractérisent tout le cercle des sciences : supposons les structures logico-mathématiques mises en isomorphisme suffisant avec des structures organiques ; puis celles-ci expliquées causalement de façon efficace par une physico-chimie « généralisée » (comme disait Ch. E. Guye) jusqu’à englober le fait biologique. Cette physico-chimie ne pourra elle-même que devenir mathématique et déductive, s’appuyant ainsi, à titre de point de départ, sur son point d’arrivée… C’est dans la perspective d’un tel cercle ou, si l’on préfère, d’une telle spirale s’élargissant sans cesse qu’il convient probablement de situer les problèmes des rapports entre la vie et la pensée.