La perception d’un carrĂ© animĂ© d’un mouvement de circumduction (effet Auersperg et Buhrmester) (1951) a

Deux neurologues autrichiens, Alf. Auersperg et H. C. Buhrmester 1, ont eu l’heureuse idĂ©e d’étudier la perception de certaines figures en mouvement telles que, par exemple, des carrĂ©s : il y a lĂ , en effet, un problĂšme distinct Ă  la fois de celui de la perception des formes immobiles et de celui de la perception du mouvement comme tel. Adversaires des interprĂ©tations « gestaltistes », ces auteurs ont espĂ©rĂ© trouver, grĂące Ă  l’étude de la perception des objets auxquels on imprime un mouvement de circumduction, la confirmation du rĂŽle jouĂ© par la motricitĂ© dans la perception des formes, et vĂ©rifier ainsi la thĂšse centrale de v. WeizsĂ€cker, Ă  l’école duquel ils se rattachent.

Or, en connexion avec cette intervention Ă©ventuelle de la motricitĂ©, il nous a paru intĂ©ressant de reprendre l’expĂ©rience en question d’un point de vue gĂ©nĂ©tique, en analysant les rĂ©actions des enfants de diffĂ©rents Ăąges et en les comparant Ă  celles de l’adulte. Le principal rĂ©sultat obtenu par Auersperg et Buhrmester est, en effet, qu’entre la simple perception du carré 2, se maintenant aux petites vitesses, et l’image de fusion apparaissant aux grandes vitesses, on assiste Ă  la production de formes perceptives intermĂ©diaires, telles que des croix, etc., dans lesquelles un sujet non averti ne saurait reconnaĂźtre aucune parentĂ© avec un carrĂ©. Il Ă©tait alors indiquĂ© de se demander si l’enfant percevrait lui aussi de telles formes, et surtout si les phases successives de la perception adulte se retrouveraient aux mĂȘmes vitesses chez les sujets de diffĂ©rents Ăąges, ou si l’on obtiendrait une loi d’évolution en connexion probable avec le dĂ©veloppement moteur.

Une telle attente ne nous a point déçus. Non seulement on constate de grandes diffĂ©rences entre l’enfant et l’adulte, quant au moment d’apparition des diverses phases, en fonction de la vitesse de circumduction, mais encore ces diffĂ©rences se sont trouvĂ©es remarquablement rĂ©guliĂšres, au point que les courbes reprĂ©sentant les moyennes obtenues selon l’ñge ne chevauchent presque pas les unes sur les autres — fait rare dans les annales de la psychologie de la perception ! D’autre part, on retrouve en ce nouveau domaine certaines oppositions qualitatives moyennes entre le jeune enfant et l’enfant plus ĂągĂ© ou l’adulte, analogues Ă  celles que nous avions signalĂ©es Ă  propos de l’« effet Usnadze » (Rech. V). À tous les points de vue, une analyse un peu prĂ©cise des problĂšmes soulevĂ©s par l’expĂ©rience d’Auersperg et Buhrmester s’imposait Ă  nous et nous espĂ©rons faire partager aux lecteurs de la prĂ©sente Ă©tude un peu de l’intĂ©rĂȘt que nous n’avons cessĂ© d’éprouver Ă  l’égard des phĂ©nomĂšnes si curieux dĂ©couverts par les neurologues viennois.

§ 1.Description de l’expĂ©rience et rĂ©sultats qualitatifs gĂ©nĂ©raux

Le dispositif rĂ©alisant le mouvement de circumduction (et non pas de rotation) est semblable Ă  celui auquel Auersperg et Buhrmester ont recouru ; il rappelle celui bien connu des bielles de locomotives Ă  vapeur. L’axe de sa poulie motrice est commandĂ©, au moyen d’une transmission Ă  courroie, par un moteur rĂ©glable permettant de lui donner une vitesse variant de 40 Ă  400 tr/mn (et au-delĂ  suivant le rapport de transmission choisi). Son sens de circumduction est celui des aiguilles d’une montre mais peut ĂȘtre inversĂ© facilement.

Fig. 1. — SchĂ©ma du dispositif de circumduction : (M) moteur, (K) transmission Ă  la poulie (P), (PM) poulie motrice, (Pm) poulie menĂ©e, (A) bielle d’accouplement et ses mannetons (m), (T) corde de transmission, (Q) cadre et (C) carrĂ© en circumduction, (EL) Ă©crans latĂ©raux, (E) Ă©cran frontal avec (F) sa fenĂȘtre, supposĂ© enlevĂ©.

Le dispositif lui-mĂȘme (voir figure 1) est composĂ© d’un bĂąti sur lequel sont montĂ©es deux poulies Ă  gorge de 70 mm de diamĂštre, Ă  axes parallĂšles et distants de 31 cm. L’une des poulies est motrice et entraĂźne l’autre au moyen de deux mĂ©canismes : 1) une bielle d’accouplement de 31 cm d’axe Ă  axe, qui rĂ©unit les deux mannetons fixĂ©s aux poulies, Ă  17,5 mm de leur centre ; 2) une courroie de transmission passant dans la gorge des deux poulies, qui assure leur synchronisme et la continuitĂ© du mouvement aux points morts. Sur la bielle d’accouplement est rivĂ©e une plaque carrĂ©e de 19 cm de cĂŽtĂ© et de 1 mm d’épaisseur, qui se trouve donc ainsi entraĂźnĂ©e avec elle dans un mouvement de circumduction de 35 mm de diamĂštre. Les bords de cette plaque sont recourbĂ©s de façon Ă  pouvoir y glisser un carton de mĂȘmes dimensions au centre duquel est dessinĂ©e la figure que l’on veut examiner en circumduction. Toutes ces masses mĂ©caniques mobiles sont Ă©quilibrĂ©es au point de vue cinĂ©tique par une masse rĂ©glable fixĂ©e sur l’axe de la poulie menĂ©e et qui assure ainsi la complĂšte uniformitĂ© du mouvement. L’axe de la poulie motrice est lui-mĂȘme reliĂ© directement Ă  un tachymĂštre de Jaquet permettant de mesurer continuellement la vitesse instantanĂ©e de circumduction en tours par minute. La prĂ©cision du tachymĂštre est de 1 %. La lecture peut en ĂȘtre faite Ă  deux tours prĂšs jusqu’à 400 tr/mn. Enfin, le carton portant la figure Ă  observer en circumduction apparaĂźt Ă  travers et immĂ©diatement derriĂšre une ouverture carrĂ©e de 13 cm de cĂŽtĂ© qui en cache les bords circonduits, ouverture percĂ©e au centre d’un Ă©cran amovible de 90 × 50 cm confectionnĂ© du mĂȘme carton. Cet Ă©cran sert de fond fixe gĂ©nĂ©ral et, avec deux autres Ă©crans latĂ©raux, Ă  dissimuler entiĂšrement l’ensemble du mĂ©canisme.

La figure originelle circonduite peut varier en forme, orientation et dimensions. La figure sur laquelle portent nos rĂ©sultats est un carrĂ© droit de 25 mm extĂ©rieur, tracĂ© d’un trait blanc de 2 mm d’épaisseur sur un carrĂ© de carton noir mat de dĂ©corateur, de 19 cm de cĂŽté 3. Le carrĂ© nous a paru fort bien convenir Ă  nos sujets enfantins, ĂȘtre la figure la plus intĂ©ressante, la plus facile Ă  observer en mĂȘme temps que la plus caractĂ©ristique — pour un diamĂštre de circumduction de 35 mm — par les phĂ©nomĂšnes perceptifs que son mouvement dĂ©clenche. À titre de comparaison des observations ont Ă©tĂ© faites avec des carrĂ©s de 17,5, 20, 30, 35, 40, 45 et 50 mm de cĂŽtĂ© ainsi qu’avec d’autres figures. Les autres conditions expĂ©rimentales seront prĂ©cisĂ©es au prochain paragraphe.

Du point de vue du phĂ©nomĂšne physique objectif, le carrĂ© de 25 mm de cĂŽtĂ© passe par les quatre positions extrĂȘmes figurĂ©es sous 1-4 dans la figure 2, et par l’ensemble des positions successives compris entre elles. Chaque point du carrĂ© fait un mouvement de circumduction, en particulier les quatre sommets des angles qui dĂ©crivent quatre cercles remarquables s’entrecroisant. La surface couverte par le carrĂ© en circumduction se trouve donc ĂȘtre dĂ©limitĂ©e par les deux cĂŽtĂ©s verticaux (1 et 3), les deux horizontaux (2 et 4) et les quatre quarts des cercles ci-dessus, les rĂ©unissant. Ses dimensions principales (entre positions extrĂȘmes) sont ainsi de 60 × 60 mm c’est-Ă -dire Ă©gales au cĂŽtĂ© du carré + diamĂštre de circumduction = 25 + 35 mm.

Fig. 2 (Échelle 1 : 2)
Fig. 3 (Échelle 1 : 2)

Le fait fondamental pour la perception aux grandes vitesses est que la vitesse de dĂ©placement des cĂŽtĂ©s du carrĂ© selon leur propre direction n’est pas la mĂȘme aux diffĂ©rentes positions extrĂȘmes. Soit t l’instant oĂč le carrĂ© se trouve tout proche de la position 1 : Ă  l’instant t + dt (oĂč d est une diffĂ©rence trĂšs petite) les cĂŽtĂ©s marquĂ©s en trait gras sur la figure 3 s’étant dĂ©placĂ©s selon leur propre direction resteront en coĂŻncidence avec leur position Ă  l’instant t sur presque toute leur longueur tandis que les cĂŽtĂ©s marquĂ©s en maigre (dont la vitesse est nulle selon leur propre direction et maximum selon la direction perpendiculaire) occupent Ă  l’instant t + dt des positions parallĂšles Ă  celles occupĂ©es Ă  l’instant t, mais sans qu’il y ait coĂŻncidence. Il en sera de mĂȘme pour le carrĂ© arrivĂ© en position 3, mais dans le sens perpendiculaire en positions 2 et 4. Bref, les traits gras de la figure 3 indiquent les vitesses minimum selon le sens de circumduction et les traits fins les vitesses maximum. Ces vitesses varient suivant une loi sinusoĂŻdale de projection qu’on peut retrouver sur la figure 4 oĂč elle a servi Ă  construire la succession des positions du carrĂ© pour une circumduction totale de 360 degrĂ©s par unitĂ© fractionnaire de vitesse angulaire, mais oĂč, toutefois, les positions ont Ă©tĂ© trĂšs lĂ©gĂšrement dĂ©calĂ©es par rapport aux extrĂȘmes pour plus de clartĂ©.

Du point de vue de la perception, remarquons d’emblĂ©e que l’image de « fusion » (correspondant Ă  ce que donnerait une photographie prise pendant une ou plusieurs circumductions complĂštes du carrĂ©) correspond Ă  peu prĂšs avec les traits gras des figures 3 ou 4 intentionnellement renforcĂ©s (pour symboliser leurs vitesses minimum). Mais elle comporte en outre les sillages circulaires des quatre sommets des angles donnant par leur combinaison, lors de la perception, une lĂ©gĂšre incurvation Ă  l’extrĂ©mitĂ© effilĂ©e des cĂŽtĂ©s sinon rectilignes et une petite croix oblique noire 4 au centre de la figure. Cette image de « fusion » 5, qui converge sans doute en gros avec l’image rĂ©tinienne, apparaĂźt aux grandes vitesses. Nous la dĂ©signerons sous le nom de « croix double ».

Fig. 4 (Échelle 1 : 1)

Mais cette figure ne caractĂ©rise que l’ultime des cinq phases perceptives que l’on observe des petites aux grandes vitesses et que nous allons dĂ©crire successivement 6 et trĂšs schĂ©matiquement. Nous donnerons le nom de « phase », aux rĂ©gimes de vitesse correspondant Ă  la perception d’une figure assez bien dĂ©terminĂ©e et relativement constante pour pouvoir ĂȘtre identifiable. Les interphases sont au contraire caractĂ©risĂ©es par des formes de passage.

Phase I. On perçoit le carré de forme nette et constante se déplaçant de plus en plus rapidement (au fur et à mesure que la vitesse augmente) selon un mouvement de circumduction plus ou moins parfait et qui paraßt déjà réduit par rapport au mouvement réel. Vers la fin de cette premiÚre phase il y a un léger flou des cÎtés du carré, qui semble débuter par les angles.

Interphase I-II. Le carrĂ© semble se brouiller et le mouvement devenir un peu chaotique. Les extrĂ©mitĂ©s contiguĂ«s des cĂŽtĂ©s paraissent s’entrecroiser deux Ă  deux d’une façon instable puis s’écarter en arrondissant et estompant leurs angles tout en laissant apparaĂźtre, Ă  l’intĂ©rieur du « grand carré » ainsi formĂ©, des croix Ă  simples traits parallĂšles aux cĂŽtĂ©s externes, mais plus ou moins dĂ©centrĂ©es et asymĂ©triques, occupant irrĂ©guliĂšrement des positions successives distinctes qui les rendent peu stables. Le carrĂ© circonduit semble se dĂ©membrer de plus en plus (fig. 5).

Phase II. Une figure centrale se prĂ©cise sous la forme d’une croix droite symĂ©trique, Ă  bras simples aux extrĂ©mitĂ©s effilĂ©es, comme fourchues et incurvĂ©es au dehors, inscrite dans un « grand carré » (plus grand que celui de l’interphase I-II) aux coins arrondis et estompĂ©s. C’est la figure que nous dĂ©signerons briĂšvement par « croix simple » (fig. 6). Elle paraĂźt relativement immobile par rapport aux figures prĂ©cĂ©dentes. Puis on voit la croix simple se stabiliser et s’épaissir au point d’intersection sous forme d’un petit carrĂ© blanc sur pointe. On peut estimer la largeur totale de la figure Ă  deux cĂŽtĂ©s du carrĂ©, soit 2 × 25 = 50 mm.

Fig. 5 (Échelle 1 : 3)
Fig. 6 (Échelle 1 : 3)

Interphase II-III. La croix simple continue Ă  s’épaissir et se transforme plus ou moins brusquement en une croix Ă  double bras (« croix double ») aux extrĂ©mitĂ©s effilĂ©es mais incurvĂ©es l’une contre l’autre. La figure s’élargit simultanĂ©ment et les gris de fusion deviennent plus homogĂšnes.

Phase III. La « croix double » apparaĂźt immobile bien que papillotante, Ă  son maximum d’écartement des bras, au milieu du grand carrĂ© dont les cĂŽtĂ©s se sont Ă©cartĂ©s fortement tandis que les angles se sont encore arrondis. La figure a atteint son extension maximum (cf. la figure 4) et ne la modifiera plus aux vitesses supĂ©rieures. Elle rejoint l’amplitude complĂšte d’excursion qui est Ă©gale au cĂŽtĂ© du carrĂ© originel + le diamĂštre de circumduction, soit 25 + 35 = 60 mm. Au dĂ©but de cette phase la figure a rĂ©duit Ă  rien son amplitude d’excursion mais elle est encore papillotante dans ses gris de fusion devenus homogĂšnes. Sa stabilitĂ© complĂšte (comme une photographie) ne serait atteinte qu’à des vitesses trois ou quatre fois supĂ©rieures, au seuil proprement dit de « fusion ».

Il est Ă  noter d’emblĂ©e, d’autre part, que les phases I, II et III, ainsi que les interphases, se retrouvent toutes dans l’ordre inverse lorsque l’on fait l’expĂ©rience en procĂ©dant des grandes aux petites vitesses. De plus, mĂȘme les adultes examinĂ©s qui ne connaissaient pas l’expĂ©rience et qu’on laissait ignorer qu’il s’agissait d’un carrĂ©, lorsqu’on a dĂ©butĂ© avec eux par des vitesses de 400 tr/mn, c’est-Ă -dire par l’image de fusion (croix double), ont tous passĂ© par la phase II, donc par la croix simple, lorsqu’on a rĂ©duit progressivement la vitesse. Aucun 7, cependant, n’a dĂ©couvert au cours des phases III et II que la figure perçue correspondait objectivement Ă  un carrĂ© en mouvement. Il y a lĂ  un point Ă  souligner dĂšs maintenant en vue des interprĂ©tations ultĂ©rieures, d’autant plus que tous ces sujets Ă©taient informĂ©s de la nature particuliĂšre du mouvement de circumduction que la figure aurait Ă  parcourir, et qu’on leur avait d’ailleurs montrĂ©e. Mais ils avouent ne pas pouvoir en tenir compte.

Les phases que nous avons choisies pour nos mesures comparatives sont les phases II et III. Nous avons laissĂ© de cĂŽtĂ© la phase I non seulement pour ne pas allonger trop les sĂ©ances mais aussi parce que le seuil d’apparition ou de disparition du carrĂ© net nous a paru devoir prĂȘter Ă  des confusions chez l’enfant. D’ailleurs, si la phase de la croix simple peut ĂȘtre repĂ©rĂ©e assez exactement, il n’en est pas de mĂȘme du dĂ©but de la phase III. Nous nous sommes basĂ©s sur le critĂšre de la brusque apparition de la croix double. Il va de soi, d’autre part, que les rĂ©sultats ne dĂ©pendent pas seulement de l’ñge des sujets mais de l’éclairement, de la distance, de l’ordre ascendant ou descendant des mesures et aussi du temps de prĂ©sentation. Ce sont ces divers facteurs dont nous allons maintenant chercher Ă  analyser l’influence.

§ 2. Techniques et résultats quantitatifs

L’apparition de la croix simple et de la croix double Ă©tant fonction de nombreux facteurs, il importe d’expĂ©rimenter dans les conditions les plus homogĂšnes possibles. Voici tout d’abord comment nous avons procĂ©dĂ© d’une façon gĂ©nĂ©rale (sauf spĂ©cification contraire) :

On installe le sujet sur un siĂšge, face au carrĂ© encore immobile, et Ă  une distance dĂ©terminĂ©e. On l’avertit qu’on mettra le carrĂ© en mouvement et qu’à un certain moment il verra, Ă  la place du carrĂ©, une croix et qu’il devra faire attention pour annoncer l’instant prĂ©cis oĂč elle apparaĂźtra ou disparaĂźtra ; de mĂȘme pour la croix double.

On met alors en marche le moteur pour un premier sondage au cours duquel on prĂ©cise le vocabulaire afin de distinguer nettement la croix simple de la croix double. Pour plus de sĂ©curitĂ©, on fait dessiner la figure perçue ou, chez les petits enfants, on la dessine soi-mĂȘme devant eux.

On passe alors Ă  la mesure. Pour cela on remet le moteur en marche Ă  une vitesse telle que le sujet puisse voir d’abord le carrĂ©, puis on l’augmente jusqu’à l’apparition de la croix simple. On procĂšde alors successivement Ă  de lĂ©gĂšres diminutions et augmentations progressives de vitesse jusqu’à dĂ©terminer la vitesse critique minimum oĂč la croix simple est tout juste perçue. La mĂ©thode est donc concentrique mais c’est en gĂ©nĂ©ral durant une phase descendante (diminution de vitesse) que le sujet indique avec le plus de prĂ©cision le passage critique : au moment oĂč il voit encore la croix simple, on essaie, en effet, de diminuer encore trĂšs graduellement la vitesse et on parvient ainsi Ă  noter le passage avec une exactitude assez grande (et assez constante d’une expĂ©rience Ă  l’autre pour un mĂȘme sujet). On procĂšde de la mĂȘme maniĂšre pour la vitesse critique d’apparition de la croix double.

Il importe de souligner qu’avec ce procĂ©dĂ© la perception est continue et s’étend sur une durĂ©e quelque peu variable mais dĂ©passant une dizaine de secondes sans cependant durer trop pour ne pas fatiguer le sujet (sinon on introduit un petit repos). On dispose ainsi d’une perception relativement stable pour un mĂȘme sujet, Ă  une vitesse dĂ©terminĂ©e (voir plus loin l’influence du temps de prĂ©sentation). En accord avec ce qui prĂ©cĂšde la rapiditĂ© de variation de vitesse peut ĂȘtre assez grande loin des limites du seuil, tandis que prĂšs de celles-ci on la maintient à 2 ou 3 tr/mn par seconde.

L’examen des enfants nĂ©cessite naturellement des prĂ©cautions spĂ©ciales. Il faut d’abord s’assurer que le sujet regarde constamment la figure et contrĂŽler la valeur de ses rĂ©ponses par quelques questions supplĂ©mentaires. Il faut de plus veiller Ă  ce qu’il conserve la distance voulue en Ă©vitant sa tendance assez frĂ©quente Ă  se rapprocher, comme pour mieux voir la figure qui, de fait, peut apparaĂźtre floue et instable. Enfin, le grand obstacle Ă©tant la distraction — il arrive que le sujet laisse passer la figure phasique sans la signaler — on rĂ©pĂšte la mesure des vitesses critiques.

Mais une sĂ©rie de recoupements divers et surtout la remarquable constance individuelle nous ont permis de nous convaincre de la valeur des rĂ©sultats obtenus mĂȘme chez les petits.

1. Influence de l’éclairement et de la distance avec l’ñge
Groupe des expériences 1 à 5

DĂšs l’abord du sujet de cette recherche nous avons pensĂ© qu’il serait instructif de vĂ©rifier indirectement l’influence de la motilitĂ© oculaire qui nous semblait devoir intervenir dans une large mesure au cours du dĂ©veloppement. Nous avons donc Ă©tudiĂ© la perception de la figure en circumduction en variant deux des conditions expĂ©rimentales qui nous semblaient devoir jouer un rĂŽle : l’éclairement et la distance d’observation. En effet, un Ă©clairement faible — rĂ©duit Ă  une petite fraction d’un Ă©clairement normal moyen — ne doit pas permettre une aussi bonne perception de la figure et de son dĂ©placement et par consĂ©quent entraĂźner un moins bon ajustement de la motilitĂ© oculaire, donc des vitesses critiques plus basses. Mais on ne peut pas passer d’un Ă©clairement Ă  un autre sans tenir compte des phĂ©nomĂšnes d’adaptation. C’est pourquoi l’étude du facteur Ă©clairement a Ă©tĂ© dĂ©doublĂ© en deux expĂ©riences : l’une avec adaptation tout au dĂ©but (expĂ©rience 1) et l’autre sans adaptation (expĂ©rience 3) aprĂšs l’expĂ©rience 2 en Ă©clairement normal. Le facteur d’adaptation lui-mĂȘme nous apporte des enseignements complĂ©mentaires. Voici comment ont Ă©tĂ© rĂ©alisĂ©s ces Ă©clairements.

L’éclairement normal moyen utilisĂ© dans toutes nos expĂ©riences, sauf les expĂ©riences Ă  faible Ă©clairement, a Ă©tĂ© choisi de 60 lux seulement afin de ne pas fatiguer les sujets. Il suffit entiĂšrement Ă  bien distinguer les traits blancs sur fond noir ainsi que toute une Ă©chelle de gris des figures. Il est rĂ©alisĂ© au moyen d’un diffuseur placĂ© Ă  deux mĂštres face au dispositif et Ă  2 mĂštres de hauteur. Il projette indirectement et sans ombre sa lumiĂšre orientĂ©e vers le plafond de la chambre, autrement obscurcie. L’éclairement faible, d’environ 10 lux, soit un sixiĂšme de l’éclairement moyen, est constituĂ© uniquement par la lumiĂšre indirecte diffuse d’une lampe de faible intensitĂ© orientĂ©e vers le sol et placĂ©e dans un des coins de la chambre ; une petite lampe voilĂ©e et dissimulĂ©e derriĂšre l’écran du dispositif est allumĂ©e pour permettre la lecture aisĂ©e du tachymĂštre. Quant Ă  l’adaptation Ă  l’éclairement, elle consiste, dans l’expĂ©rience 1 Ă  Ă©clairement faible, Ă  laisser le sujet s’adapter pendant quelques minutes au cours desquelles, puisque c’est sa premiĂšre expĂ©rience, on prend contact avec lui et le familiarise avec ce qu’il va avoir Ă  faire. Cette adaptation est supprimĂ©e dans l’expĂ©rience 3 (faite aussi en Ă©clairement faible) qui suit l’expĂ©rience 2, tandis que dans celle-ci on laisse le sujet s’adapter Ă  l’éclairement moyen qui a Ă©tĂ© Ă©tabli aprĂšs l’expĂ©rience 1, ce qui nous permettra de comparer tous les rĂ©sultats recueillis en Ă©clairement normal moyen (expĂ©riences 3, 4 et 5).

La distance d’observation est le second des facteurs qui nous semblait devoir intervenir tout en ayant aussi l’avantage d’ĂȘtre facilement rĂ©glable. En effet, l’angle du regard nĂ©cessaire Ă  la poursuite de la figure en circumduction diminue proportionnellement Ă  la distance d’observation et par consĂ©quent autorise des vitesses critiques plus Ă©levĂ©es. Nous avons triplĂ© la distance normale d’observation (expĂ©rience 4) et l’avons ainsi portĂ©e de 1 m Ă  3 m (expĂ©rience 5) au cours d’une mĂȘme sĂ©ance. Rappelons toutefois que l’augmentation de distance entraĂźne avec elle, en plus de celles relevant de la structure de la rĂ©tine, des modifications de tout le champ. Il ne peut donc ĂȘtre question d’établir le rĂŽle exact de chaque facteur.

Avant de passer aux rĂ©sultats numĂ©riques, voici le tableau rĂ©sumĂ© de ce groupe d’expĂ©riences dont nous venons de prĂ©ciser la technique. Les cinq expĂ©riences sont scindĂ©es en deux sĂ©ances espacĂ©es de quelques jours quand il s’agit des mĂȘmes sujets, ou sĂ©parĂ©es par un intermĂšde quand cela n’a pu ĂȘtre possible (enfants de 10 Ă  12 ans). Les rĂ©sultats proviennent donc des mĂȘmes sujets au cours d’une mĂȘme sĂ©ance.

SĂ©ance Ordre Distance d’observation Éclairement 8 (lux )
A 1 1 faible (10) aprĂšs adaptation
2 1 moyen (60) aprĂšs adaptation
3 1 faible (10) sans adaptation
B 4 1 moyen (60)
5 3 moyen (60)

Le nombre des sujets de ce groupe d’expĂ©riences a Ă©tĂ© de 10 à 12 par Ăąge, les adultes Ă©taient tous des Ă©tudiants.

a) Évolution en fonction de l’ñge. ExpĂ©rience 2

Le tableau I groupe les rĂ©sultats obtenus en conditions normales et que nous pouvons donc prendre comme base numĂ©rique, tous les autres types d’expĂ©rience donnant d’ailleurs des rĂ©sultats semblables.

Tableau 1. Évolution des vitesses critiques en fonction de l’ñge (en tr/mn), phases II (croix simple) et III (croix double) pour Ă©clairement moyen. ExpĂ©rience 2
Groupe d’ñge Ans : 5 et 6 7 et 8 10 à 12 Adultes
Croix simple Moyenne 141 155 172 186
Croix double Moyenne 225 230 232 264
Croix simple Maximum 154 174 188 210
Minimum 122 138 152 168
v. m. 9,1 10,8 6,0 13,0
Croix double Maximum 280 260 260 320
Minimum 194 196 194 210
v. m. 13,5 17,3 17,6 24,3

Ce tableau suffit dĂ©jĂ  Ă  mettre en Ă©vidence l’existence d’une Ă©volution avec l’ñge : plus le sujet est jeune, plus petites sont les vitesses auxquelles il voit la croix simple succĂ©der au carrĂ© et la croix double succĂ©der Ă  la simple. Autrement dit, plus le sujet est dĂ©veloppĂ©, mieux il est Ă  mĂȘme de percevoir la croix simple Ă  des vitesses Ă©levĂ©es sans encore cĂ©der Ă  l’image de fusion. Par consĂ©quent on peut en infĂ©rer que plus aussi il parvient Ă  suivre le carrĂ© net dans son mouvement de circumduction malgrĂ© un certain accroissement de vitesse 9.

b) RĂŽle de l’éclairement. ExpĂ©riences 1, 2 et 3

Le tableau 2 fournit les rĂ©sultats pour l’éclairement faible, sans (exp. 3) et avec (exp. 1) adaptation, comparĂ©s Ă  ceux de l’éclairement moyen (exp. 2). Ce sont les mĂȘmes sujets, 10 Ă  12 par groupe d’ñges.

Tableau 2. RĂŽle de l’éclairement (distance du sujet 1 m). Vitesses critiques en tr/mn
Groupe d’ñge 5 et 6 7 et 8 10 à 12 Adultes
Éclairement faible moyen faible moyen faible moyen faible moyen
Expér. N° 3 1 2 3 1 2 3 1 2 3 1 2
Croix simple Moy. 112 121 141 116 129 155 131 141 172 140 156 186
Croix double Moy. 200 203 225 194 212 230 205 229 232 214 232 264
simple Max. 122 132 154 130 140 174 138 154 188 150 180 210
Min. 100 110 122 108 122 138 116 132 152 138 146 168
v. m. 6,1 4,8 9,1 7,0 4,4 10,8 5,2 5,9 6,0 4,6 8,0 13,0
double Max. 220 220 280 210 228 260 240 260 260 270 270 320
Min. 170 192 194 160 190 196 174 210 194 174 180 210
v. m. 13,8 9,3 13,5 14,0 7,9 17,3 17,4 9,6 17,6 19,6 23,8 24,3

On voit que, Ă  part une ou deux irrĂ©gularitĂ©s quant aux maximum et aux minimum, un Ă©clairement moyen donne des valeurs plus Ă©levĂ©es qu’un Ă©clairement faible, avec et surtout sans adaptation prĂ©alable : cela revient Ă  dire que plus l’éclairement est fort, plus le carrĂ© est encore perçu nettement par rapport Ă  la croix simple malgrĂ© l’accroissement de vitesse, comme il en va de la croix simple par rapport Ă  la croix double (ou image de fusion).

c) RĂŽle de la distance d’observation. ExpĂ©riences 4 et 5

Les mesures ont Ă©tĂ© prises successivement Ă  1 m (exp. 4) et Ă  3 m (exp. 5) au cours d’une mĂȘme sĂ©ance avec l’éclairement moyen des expĂ©riences prĂ©cĂ©dentes. Une petite proportion des sujets provient des expĂ©riences prĂ©cĂ©dentes, tandis qu’ils sont tous les mĂȘmes pour le groupe de 10 Ă  12 ans pris au cours d’une mĂȘme sĂ©ance. On constate, ici Ă  nouveau, une influence trĂšs systĂ©matique de la distance : plus la distance est grande, plus les vitesses critiques sont Ă©levĂ©es, ce qui revient Ă  dire que le carrĂ© peut ĂȘtre suivi nettement Ă  des vitesses d’autant plus grandes que le sujet le regarde avec plus de recul ou, exprimĂ© d’une autre façon, que, pour une mĂȘme vitesse, par exemple celle de la croix simple Ă  1 m, plus il verra la figure de l’interphase I-II, ou mĂȘme le carrĂ© net, s’il prend de la distance.

Les tableaux 2 et 3 confirment le fait d’une Ă©volution rĂ©guliĂšre des moyennes avec l’ñge. Cette Ă©volution se retrouve dans celle des maxima et des minima (malgrĂ© le caractĂšre alĂ©atoire de ces extrĂȘmes), qui soulignent aussi les diffĂ©rences entre individus, telles que dans certains cas l’adulte a des valeurs qui ne sont pas trĂšs Ă©loignĂ©es des valeurs enfantines, ou inversement, bien que, en moyenne, les diffĂ©rences soient grandes. Avec l’ñge semble aussi s’accroĂźtre la dispersion du groupe et cette dispersion — dont l’intervariation moyenne (v. m.) fournit une valeur approchĂ©e — se trouve ĂȘtre en gĂ©nĂ©ral plus forte pour la phase III (croix double) que pour la phase II (croix simple). Ce fait semble confirmer notre impression du dĂ©but, d’une plus grande difficultĂ© technique Ă  mesurer la vitesse critique de III avec la mĂȘme exactitude que celle de II. Ces diffĂ©rences subsistent si on les rapporte aux moyennes (indice de variabilitĂ©).

Tableau 3. RĂŽle de la distance d’observation (Ă©clairement normal). Vitesses critiques en tr/mn
Groupe d’ñge Ans 5 et 6 7 et 8 10 à 12 Adultes
Distance 1 m 3 m 1 m 3 m 1 m 3 m 1 m 3 m
Croix simple Moyenne 148 160 153 164 172 184 184 193
Croix double Moyenne 216 220 228 232 225 245 274 296
Croix simple Maximum 154 182 174 178 190 202 210 210
Minimum 140 148 144 146 152 164 170 178
v. m. 4,0 8,6 6,0 7,6 9,8 7,4 8,4 7,2
Croix double Maximum 250 236 250 260 260 280 350 390
Minimum 190 200 202 206 170 204 204 214
v. m. 14,4 14,0 14,0 16,5 21,6 24,0 38,0 48,1

Ceci nous amĂšne Ă  deux recherches complĂ©mentaires se rattachant Ă  des points de technique et par consĂ©quent Ă  mĂȘme de nous apporter de nouvelles informations pour nos interprĂ©tations ultĂ©rieures. L’une porte sur les dĂ©terminations liminaires en mĂ©thode ascendante et descendante, l’autre sur le rĂŽle du temps de prĂ©sentation.

2. Les limites infĂ©rieures de l’apparition-disparition de la croix simple. ExpĂ©rience 6

Il est banal de rappeler que les rĂ©sultats peuvent dĂ©pendre des procĂ©dĂ©s de mesure. Mais la mĂ©thode des variations rĂ©guliĂšres, progressives et continues (dont une certaine forme est la mĂ©thode des limites) offre, semble-t-il, plus de susceptibilitĂ© Ă  divers effets, tels, Ă  cĂŽtĂ© d’effets de cumulation temporelle, ceux dĂ©pendant de certaines attitudes que peuvent prendre les sujets s’ils s’aperçoivent de la marche de la mesure. Mais ces effets peuvent aussi ĂȘtre instructifs pour une Ă©tude portant sur l’évolution d’une perception avec l’ñge, d’autant plus que celle qui nous occupe nous paraissait devoir y ĂȘtre sensible du fait qu’il n’y a pas ici de modĂšle concret et bien dĂ©fini (comme une grandeur) mais qu’il faut adopter un modĂšle interne, qui sera plus ou moins soumis Ă  des variations d’origines diverses, en particulier les perceptions immĂ©diatement antĂ©rieures mais aussi l’attente des ultĂ©rieures. Nous avons donc examinĂ© un certain nombre de sujets n’ayant pas passĂ© par les expĂ©riences prĂ©cĂ©dentes : 10 enfants de chacun des groupes d’ñges de 5 Ă  8 ans et 25 adultes. Voici la mĂ©thode :

Dans les recherches 1 à 5 exposĂ©es plus haut on s’est appliquĂ©, par une sorte de mĂ©thode concentrique continue alternative, Ă  dĂ©terminer la vitesse critique de la croix simple lors de son apparition en vitesse croissante (mĂ©thode ascendante) Ă  partir de sa tout juste disparition en vitesse dĂ©croissante, c’est-Ă -dire sans aller au-delĂ  de la phase II (pour cette seule mesure qui reprĂ©sente la limite infĂ©rieure de son seuil), donc en faisant intervenir le moins possible l’influence de perceptions diffĂ©rentes. La mĂ©thode utilisĂ©e dans ces nouvelles dĂ©terminations diffĂšre en ce que trois mesures successives sont prises en mĂ©thode uniquement ascendante Ă  partir d’une vitesse nettement infĂ©rieure, de 130 à 150 tr/mn (interphase I-II) et trois de mĂȘme mais en mĂ©thode descendante, celles-ci Ă  partir d’une vitesse nettement supĂ©rieure choisie de 250 Ă  300 tr/mn (interphase II-III). On obtient ainsi les limites infĂ©rieures ascendante et descendante. Il faut ajouter immĂ©diatement que la vitesse de dĂ©part de 250 à 300 tr/mn a Ă©tĂ© fixĂ©e un peu arbitrairement dans l’hypothĂšse d’un seuil d’une certaine Ă©tendue, qui s’est rĂ©vĂ©lĂ©e en fait beaucoup plus petite et mĂȘme nĂ©gative comme nous allons le voir. Il en est rĂ©sultĂ© une certaine excentricitĂ© de l’échelle des grandes vitesses par rapport Ă  celle des basses vitesses, asymĂ©trie que nous aurions souhaitĂ©e moins grande. Il y a donc lieu d’en tenir compte, bien que, rappelons-le, il se produise des combinaisons avec divers autres effets. En toute rigueur ces extrĂȘmes scalaires devraient ĂȘtre adaptĂ©s Ă  chaque sujet comme l’un d’entre nous le signalait dans un examen antĂ©rieur des mĂ©thodes (voir Rech. VI).

Rappelons enfin que la variation de vitesse a Ă©tĂ© d’environ 2 Ă  3 tr/mn par seconde, et prĂ©cisons que les expĂ©riences ont Ă©tĂ© faites dans un autre local, sous un Ă©clairement normal artificiel sensiblement le mĂȘme que dans les expĂ©riences 1 à 5, mais Ă  une distance de 1,50 m au lieu de 1 m, ce qui peut expliquer les valeurs moyennes plus Ă©levĂ©es ici que prĂ©cĂ©demment, qu’il s’agisse des vitesses critiques liminaires infĂ©rieures ou supĂ©rieures et aux diffĂ©rents Ăąges.

Le tableau 4 donne le rĂ©sultat de ces mesures. La valeur dĂ©signĂ©e sous le symbole x reprĂ©sente la diffĂ©rence individuelle entre la moyenne des dĂ©terminations en mĂ©thode descendante et la moyenne des dĂ©terminations en mĂ©thode ascendante, divisĂ©e par 2. Soit x = desc.-asc/2. Cette valeur ne reprĂ©senterait pas autre chose que le seuil ordinaire si l’on n’était pas surpris par l’existence d’un certain nombre de valeurs nĂ©gatives dont la frĂ©quence avec l’ñge est donnĂ©e en % dans la derniĂšre colonne du tableau 4. Quelle que soit l’interprĂ©tation qu’on cherche Ă  donner Ă  cette valeur et Ă  son signe, on constate son Ă©volution nette des petits aux aĂźnĂ©s. Cela revient donc Ă  dire que les enfants perçoivent la croix simple Ă  des vitesses plus grandes en ordre ascendant qu’en ordre descendant, tandis qu’à 6 et 7 ans les deux sortes de comparaison se tiennent de prĂšs et que chez l’adulte la croix simple apparaĂźt pour des vitesses plus faibles en ordre ascendant qu’en ordre descendant. Toutefois, on trouve encore environ un quart de x nĂ©gatifs chez les adultes et dĂ©jĂ  un quart de x positifs chez les tout petits. Il semble donc y avoir une diffĂ©rence qualitative frĂ©quente entre les petits et les adultes.

Tableau 4. Comparaison des vitesses ascendante et descendante critiques de la limite inférieure de la croix simple (en tr/mn)
Groupe d’ñge ascendante descendante moyenne x moyenne FrĂ©quence en pourcentage des x nĂ©gatifs
5 à 6 ans 170 163 166 − 3,15 70
6 à 7 ans 174 176 175 + 0,25 30
7 à 8 ans 177 179 178 + 0,65 30
Adultes 211 220 216 + 4,02 24

3. La durée de présentation. Expérience 7

Bien que toutes nos mesures aient Ă©tĂ© faites au cours d’une perception prolongĂ©e sur une certaine durĂ©e, nous avons jugĂ© important d’examiner le rĂŽle de ce facteur qui apparaĂźt facilement dĂ©jĂ  Ă  l’observation ordinaire. Nous nous sommes limitĂ©s Ă  l’étude d’un groupe de 14 adultes et Ă  une Ă©chelle fixe de 5 vitesses entre 200 et 400 tr/mn, assez distantes pour compter sur des diffĂ©rences notables. Les temps de prĂ©sentation ont Ă©tĂ© simplement rĂ©glĂ©s Ă  la main au moyen d’un Ă©cran noir que l’on Ă©levait et abaissait devant l’ouverture de l’écran aprĂšs avoir prĂ©venu le sujet. Ces temps ont variĂ© de 0,5 Ă  10 s. L’éclairement reste normal mais la distance a Ă©tĂ© portĂ©e Ă  4 m 10. Les rĂ©sultats contenus dans le tableau 5 indiquent la frĂ©quence des phases les plus Ă©levĂ©es atteintes pendant le temps indiqué 11.

Tableau 5. Fréquence des figures perçues en jonction du temps de présentation (14 adultes). Temps de présentation en secondes
Vitesses œ s 1 s 2 s 5 s 10 s
tr/mn I II III I II III I II III I II III I II III
200 14 —  —  14 —  —  14 —  —  14 —  —  14 —  — 
250 14 —  —  11 3 —  9 5 —  4 10 —  2 12 — 
300 3 11 —  1 12 1 1 12 1 —  11 3 —  10 4
350 2 12 —  —  13 1 —  11 3 —  6 8 —  5 9
400 —  12 2 —  9 5 —  4 10 —  1 13 —  1 13

L’augmentation de la durĂ©e de prĂ©sentation a donc pour effet de modifier la perception dans le sens des phases I→II→III.

On pourrait enfin Ă©tudier l’influence des variations de longueur du cĂŽtĂ© du carrĂ© circonduit, relativement au diamĂštre de circumduction. Nous nous sommes bornĂ©s Ă  cet Ă©gard Ă  quelques sondages. Lorsque le cĂŽtĂ© du carrĂ© passe de 20 à 25 et Ă  30 mm, la vitesse angulaire nĂ©cessaire Ă  l’apparition de la croix simple est de plus en plus grande. D’autre part, pour un carrĂ© de 35 mm Ă©gal au diamĂštre de circumduction, on ne voit plus de croix double. La chose est comprĂ©hensible, puisque la phase de fusion ne donne alors qu’une croix simple. Mais on aurait pu s’attendre, suivant le mode d’interprĂ©tation adoptĂ©, Ă  voir une croix double aux vitesses infĂ©rieures : or, ce n’est pas le cas.

§ 3. L’interprĂ©tation par la « prolepsis »

Pour expliquer le phĂ©nomĂšne qu’ils ont dĂ©couvert (et n’ont Ă©tudiĂ©, Ă  notre connaissance, que chez les adultes, mais sans prĂ©ciser leur mĂ©thode), Auersperg et Buhrmester invoquent la notion que v. WeizsĂ€cker a introduite sous le nom de « prolepsis ». Pourquoi un objet en mouvement n’est-il pas perçu sous la forme d’une succession d’objets juxtaposĂ©s, mais d’un seul objet identique Ă  lui-mĂȘme, et pourquoi le mouvement comme tel ne se rĂ©duit-il pas perceptivement Ă  une suite d’instantanĂ©s, mais se prĂ©sente-t-il comme un passĂ© qui se prolonge insensiblement dans le prĂ©sent et comme un futur immĂ©diat dĂ©jĂ  liĂ© au prĂ©sent ? C’est, selon ces auteurs, que le futur proche est constamment anticipĂ© grĂące Ă  une sorte de jugement sensori-moteur, la « prolepsis », comparable aux jugements inconscients que Helmholtz faisait intervenir dans la perception, et irrĂ©ductible Ă  une traduction purement physiologique. Dans le cas du carrĂ© en mouvement, les preuves de l’intervention de la prolepsis sont, d’aprĂšs Auersperg et Buhrmester, au nombre de deux. La premiĂšre est liĂ©e Ă  la phase I. Le fait qu’aux petites vitesses on ne voie pas d’emblĂ©e une image de fusion ou tout au moins estompĂ©e (correspondant Ă  ce que donne une photographie non instantanĂ©e dĂšs qu’il y a mouvement), mais que, jusqu’à un nombre dĂ©terminĂ© de tours Ă  la minute, on perçoive distinctement un carrĂ© en mouvement, montrerait dĂ©jĂ  qu’il y a anticipation : ce que l’on voit ne serait pas le carrĂ© actuel, toujours dĂ©passĂ© par son propre dĂ©placement, mais bien le carrĂ© anticipĂ© en des positions qu’il est sur le point d’atteindre et qu’il n’occupe pas encore effectivement. La seconde raison est plus remarquable : entre la perception du carrĂ© lui-mĂȘme et l’image de fusion s’intercale la perception de la croix simple parce que la « prolepsis », d’abord capable de devancer le mouvement objectif, serait Ă  un moment donnĂ© dĂ©bordĂ©e par celui-ci et se combinerait alors avec lui selon un effet de retard et non plus d’anticipation. La vitesse de la « prolepsis » n’étant pas illimitĂ©e, celle-ci prĂ©senterait une sorte d’inertie : la prolepsis « tourne trop lentement », elle « suit avec retard », etc., de telle sorte que le carrĂ© n’est plus localisĂ© oĂč il se trouve objectivement mais à 45° en arriĂšre (= à mi-chemin entre les axes vertical et horizontal du champ, lorsque le carrĂ© est Ă  l’extrĂ©mitĂ© de l’un de ces axes, et rĂ©ciproquement). Il en rĂ©sulterait l’image de la croix simple encadrĂ©e de quatre grands cĂŽtĂ©s.

Mais un certain nombre de difficultĂ©s subsistent, qui vont nous conduire Ă  chercher s’il n’existe pas d’explication plus simple, permettant de remplacer cette sorte de facultĂ©, que risque de constituer la « prolepsis », par le jeu habituel des rapports spatio-temporels dont nous nous sommes servis jusqu’ici dans l’explication de la perception.

1. Tout d’abord, si l’anticipation qui intervient peut-ĂȘtre dans les phĂ©nomĂšnes en question consiste en une sorte de jugement inconscient d’identification, on comprend mal les faits que nous a rĂ©vĂ©lĂ©s l’étude des perceptions en vitesses descendantes chez les sujets ignorant que la figure en mouvement constitue un carrĂ©. Lorsque ces sujets dĂ©butent par les grandes vitesses (phase III : croix double), ils ne devinent alors nullement qu’il s’agit d’un petit carré : ils croient voir « un dé » (cube), une « croix qui tourne », « des cercles », « un grand carré » (le carrĂ© extĂ©rieur aux croix), etc., mais nullement un carrĂ©. Ils ne peuvent donc rien anticiper et cependant cela ne les empĂȘche pas de passer par les mĂȘmes phases et interphases, tout comme ceux qui connaissent le carrĂ©, bien qu’ils ne puissent disposer alors d’une prolepsis adĂ©quate.

2. Dans l’hypothĂšse d’Auersperg et Buhrmester selon laquelle le mouvement anticipateur continue de dĂ©crire un cercle durant la phase II (croix simple), mais avec un dĂ©calage de 45°, il devrait y avoir continuitĂ© entre les phases I et II (puis entre les phases II et III, celle-ci marquant l’arrĂȘt final de la prolepsis) : or, ces auteurs ont Ă©tabli eux-mĂȘmes l’existence de deux sortes de « crises » ou interphases introduisant une discontinuitĂ© entre les trois phases. Pourquoi alors cette discontinuité ? Victorieuse durant la phase I, fatiguĂ©e et en retard durant la phase II et abandonnant la partie Ă  la phase III, la prolepsis se livre Ă  des essais inefficaces durant les interphases critiques, hĂ©ritant donc elle-mĂȘme des variations de comportement qu’elle devrait expliquer.

3. En outre l’explication qu’Auersperg et Buhrmester donnent de la phase II implique que la prolepsis marque, durant toute cette phase, un retard constant de 45° et que, de façon gĂ©nĂ©rale, les trois phases I, II et III reprĂ©sentent des Ă©tats relativement stables par opposition aux interphases I-II et II-III, considĂ©rĂ©es comme beaucoup plus brĂšves (et qualifiĂ©es pour cette raison de « crises »). Or, d’une part, on se demande pourquoi le retard de la « prolepsis » n’augmente pas de façon rĂ©guliĂšre lorsque la vitesse de circumduction s’accroĂźt graduellement. D’autre part, exception faite pour la phase III, dont la stabilitĂ© augmente avec la vitesse, nos observations nous ont conduits Ă  considĂ©rer les transformations prĂ©cĂ©dentes comme beaucoup plus continues que ne semblent l’indiquer Auersperg et Buhrmester : les interphases I-II et II-III prĂ©sentent une durĂ©e apprĂ©ciable, comparable Ă  celle de la phase II (qui est relativement brĂšve), et surtout elles relient de façon trĂšs graduelle les figures caractĂ©ristiques des phases I, II et III. C’est principalement la structure simple et les « bonnes formes » de ces trois phases qui les opposent aux interphases, ainsi, par consĂ©quent, que la facilitĂ© avec laquelle les sujets parviennent Ă  reconnaĂźtre ces formes et Ă  les dĂ©crire. Mais les transformations conduisant d’une phase Ă  l’autre sont plus continues qu’il ne pourrait sembler au premier abord.

4. Enfin, et surtout, pourquoi admettre que le mouvement anticipateur du regard, une fois dĂ©passĂ© par la vitesse rĂ©elle de circumduction du carrĂ©, va s’astreindre Ă  conserver une trajectoire circulaire de mĂȘme amplitude, au lieu de rĂ©duire son diamĂštre et de renoncer mĂȘme Ă  un mouvement proprement circulaire (le regard ne parvient sans doute jamais Ă  parcourir un cercle rĂ©gulier), pour passer selon des courbes diverses d’un point Ă  un autre de la circonfĂ©rence de circumduction ? Or, si le regard dĂ©crit des trajectoires elliptiques irrĂ©guliĂšres d’amplitude toujours plus rĂ©duite, comment expliquer la croix simple par un retard constant de 45° ?

Bref, Ă  examiner de prĂšs le rĂŽle de la « prolepsis », on en vient Ă  douter de son existence Ă  titre de facultĂ©. Ce n’est pas Ă  dire, sans doute, qu’il faille renoncer Ă  l’intervention de toute anticipation, mais il est possible de construire un schĂ©ma Ă  la fois plus simple et plus diffĂ©renciĂ© que celui de la « prolepsis ». D’une façon gĂ©nĂ©rale, la mĂ©thode que nous avons suivie jusqu’ici dans l’étude des perceptions nous interdit de postuler l’existence de fonctions psychologiques prĂ©alables et surtout d’opposer l’explication psychologique Ă  l’explication physiologique. L’explication psychologique ne peut consister qu’en une composition des rapports perceptifs en jeu, quel que soit le substrat causal dont ces rapports sont la manifestation. Le problĂšme est donc, d’abord, de remplacer la « prolepsis » par un systĂšme de purs rapports, en Ă©cartant tout ce qui, en elle, relĂšve d’une facultĂ©, puis de rechercher lesquels de ces rapports sont effectivement nĂ©cessaires Ă  l’explication des phĂ©nomĂšnes observĂ©s. Or, parmi les notions dont nous nous sommes servis prĂ©cĂ©demment dans l’interprĂ©tation des perceptions, ce sont celles de « transports » (Rech. II-VIII) 12 simple ou anticipateur qui se rapprochent le plus de la « prolepsis » : il importe donc de dĂ©terminer si ces notions suffisent Ă  rendre compte de l’effet Auersperg et Buhrmester ou si le recours Ă  la « prolepsis » demeure malgrĂ© tout indispensable.

§ 4.SchĂ©ma d’explication fondĂ© sur le mĂ©canisme des transports

La mise en relations perceptives d’un objet A avec lui-mĂȘme aprĂšs qu’il a changĂ© de position et se prĂ©sente ainsi sous les apparences A’ (oĂč A’ est ici le mĂȘme objet A, simplement dĂ©placĂ©) est Ă  considĂ©rer, par mĂ©thode, comme un cas particulier de la mise en relations perceptives d’un objet A avec un autre objet B (et cela quels que soient les caractĂšres spĂ©cifiques des relations AA’ eu Ă©gard aux relations gĂ©nĂ©rales AB). Commençons donc par rappeler la dĂ©finition des rapports perceptifs qui interviennent lors de la mise en relation AB.

Lorsque le sujet centre son regard sur un objet A, il perçoit un certain nombre de rapports (de dimensions, de forme, de position, etc.) donnĂ©s en un seul tout et que nous dĂ©signerons globalement par le symbole Ct (A). Si le sujet centre ensuite son regard sur un objet B situĂ© Ă  une certaine distance spatiale ou temporelle de A, et mĂȘme sans intention de le comparer à A, l’ensemble des rapports Ct (B) est plus ou moins influencĂ© par Ct (A), et pour une bonne part Ă  l’insu du sujet. Si, maintenant, le sujet cherche Ă  comparer B à A, cette influence de A sur B (et rĂ©ciproquement, en cas de va-et-vient du regard), se manifeste sous une forme plus nette, d’ailleurs complexe (surestimations ou dĂ©valuations dues Ă  la loi des centrations relatives, Ă  l’erreur de l’étalon, etc.) et encore pleine d’obscuritĂ©s. Nous ne savons en particulier rien du processus causal de cet entraĂźnement, sinon que, dans la grande majoritĂ© des cas, il comporte un mouvement des globes oculaires. Mais il nous suffit (1) de constater que le transport est actif, c’est-Ă -dire qu’il suppose une intention de comparer, et (2) de le caractĂ©riser par les relations en jeu, qui Ă©quivalent toutes Ă  ce que produirait un rapprochement des centrations sur A et sur B. Notons enfin que le transport passif et le transport actif sont reliĂ©s entre eux par tous les intermĂ©diaires, les rĂ©sultats du premier ne diffĂ©rant de ceux du second qu’en degrĂ© et non pas en nature.

Quant Ă  la transposition, elle peut ĂȘtre dĂ©finie comme le transport d’un systĂšme de relations (forme d’ensemble, proportions, etc.) et non pas de rapports quelconques. D’autre part, on peut considĂ©rer qu’un transport ou une transposition constituent des « transports temporels » si les rapports perçus lors de la centration sur A sont transportĂ©s sur un terme B qui n’est pas encore donnĂ© dans le champ spatial de comparaison, mais prĂ©sentĂ© ultĂ©rieurement.

Cela dit, ces transports ou transpositions temporels peuvent ĂȘtre qualifiĂ©s d’« anticipateurs » lorsqu’ils sont orientĂ©s dans un certain sens, tel que celui d’une ressemblance entre A et B (ou encore d’une compensation, comme dans le cas des transports en profondeur, etc.). Il faut donc bien comprendre que la seule diffĂ©rence entre le transport anticipateur et les autres formes de transports tient Ă  l’attitude ou Ă  l’« Einstellung » du sujet. Les transports passifs (que l’on pourrait aussi appeler « persĂ©vĂ©rateurs ») se bornent Ă  conserver les rapports donnĂ©s dans Ct (A) au moment oĂč le regard passe de A à B : ne s’attendant Ă  rien, le sujet ne fournit pas alors d’effort particulier de transport, tout en reportant Ă  son insu sur B ce qui a Ă©tĂ© retenu de A. Dans le cas des transports actifs de comparaison, le sujet s’astreint au contraire Ă  reporter sur B, aussi exactement que possible, les caractĂšres de A, de maniĂšre Ă  Ă©valuer les diffĂ©rences autant que les ressemblances et, en gĂ©nĂ©ral, sans orientation dans l’un de ces deux sens de prĂ©fĂ©rence Ă  l’autre. Dans le cas du transport anticipateur, la comparaison est en outre dirigĂ©e dans un certain sens, c’est-Ă -dire que, Ă  l’activitĂ©, s’ajoute une orientation dans le sens de la ressemblance ou de la diffĂ©rence. Mais deux points sont Ă  noter Ă  ce propos. Le premier est que l’anticipation ainsi conçue n’a rien de mystĂ©rieux n’implique aucune « fonction prophĂ©tique » de quelque forme soit-elle : la perception n’anticipe que des rapports dĂ©jĂ  connus, c’est-Ă -dire ayant Ă©tĂ© perçus antĂ©rieurement, et la seule diffĂ©rence, Ă  cet Ă©gard, entre la persĂ©vĂ©ration et l’anticipation tient Ă  l’attitude passive qui accompagne la premiĂšre et Ă  l’attitude active ainsi qu’au choix d’une direction qui caractĂ©risent la seconde. D’oĂč le second point : le transport anticipateur ne se distinguant des autres formes de transport que par l’attitude seule du sujet, il ne suppose aucun mĂ©canisme propre, qualitativement diffĂ©rent de celui des transports ordinaires : l’attitude anticipatrice revient simplement Ă  renforcer le transport lui-mĂȘme et par consĂ©quent Ă  renforcer aussi les effets possibles d’assimilation ou de contraste, selon que l’orientation adoptĂ©e par elle est confirmĂ©e ou infirmĂ©e lors du passage du terme perçu A Ă  la perception de B.

Si nous passons maintenant du cas oĂč les perceptions portent sur deux objets distincts 13 A et B Ă  celui oĂč un mĂȘme objet en mouvement donne lieu Ă  deux perceptions A et A’, on retrouve chacun des mĂ©canismes prĂ©cĂ©dents de transport. Lorsqu’un mĂȘme objet est perçu en deux positions successives diffĂ©rentes, il va en effet de soi que, pour pouvoir le reconnaĂźtre identique Ă  lui-mĂȘme, il s’agit de transporter dans la position correspondant à A’ les caractĂšres perçus en A : il y a donc nĂ©cessairement transport de A en A’ et un transport liĂ© aux mouvements du regard qui accompagne le mobile. Ce transport ne se distingue de celui de A sur B que par l’espĂšce particuliĂšre de comparaison perceptive Ă  laquelle il aboutit : au lieu de conduire Ă  une estimation des ressemblances et des diffĂ©rences entre A et B, il donne lieu Ă  une identification entre A et A’, c’est-Ă -dire Ă  une reconnaissance perceptive de l’identitĂ© d’un objet au travers de ses dĂ©placements. Or, notons-le dĂšs Ă  prĂ©sent, cette identitĂ© ne requiert l’intervention d’aucun jugement proprement dit, conscient ou inconscient : si l’on accorde Ă  la perception, et non pas Ă  l’intelligence seule, le pouvoir de constituer des relations de ressemblance et de diffĂ©rence, il n’est aucune raison de lui refuser celui de reconnaĂźtre Ă©galement (et par voie exclusivement perceptive) les rapports d’identitĂ© ou de non-identitĂ© (distinction), cas limites des relations prĂ©cĂ©dentes. Cela dit, le transport de A sur A’ prĂ©sentera les mĂȘmes variĂ©tĂ©s que celui de A sur B. Il pourra demeurer passif, et mĂȘme persĂ©vĂ©rateur, lorsque le sujet se borne Ă  suivre des yeux le mobile sans intention spĂ©ciale. Il peut ĂȘtre plus ou moins actif, selon les intentions du sujet (discerner la forme ou la grandeur, etc.) et surtout selon les obstacles Ă  vaincre (trop grande vitesse du mobile, trajectoire difficile Ă  suivre du point de vue des mouvements du globe oculaire, etc.). Il peut enfin ĂȘtre anticipateur lorsque, pour une raison quelconque (vitesse, passage derriĂšre un Ă©cran, faible visibilitĂ©, etc.) le sujet cesse momentanĂ©ment de percevoir l’objet ou de reconnaĂźtre nettement sa forme, etc., mais s’attend Ă  les retrouver : les caractĂšres antĂ©rieurement perçus sur A ne sont alors pas instantanĂ©ment transportĂ©s sur A’ mais cherchent un court laps de temps leur point d’application, avec orientation dans le sens d’une rĂ©cognition prochaine. Seulement, ici encore, il n’y a rien de plus dans l’anticipation que dans le transport lui-mĂȘme, sinon une attitude d’attente qui renforce ce dernier.

Dans ce qui suit, nous chercherons donc Ă  expliquer l’effet Auersperg et Buhrmester par le transport comme tel. Lorsque celui-ci est actif, il en rĂ©sulte qu’un transport anticipateur devient alors possible, et nous constaterons effectivement qu’en plusieurs cas son intervention est mĂȘme trĂšs plausible. Mais cette « anticipation » ne sera jamais nĂ©cessaire Ă  notre explication. À plus forte raison Ă©viterons-nous de recourir Ă  la « prolepsis ». Cette notion comporte, en effet, deux sortes d’élĂ©ments. Les uns sont traduisibles en termes de purs rapports ou de transformations de rapports, et les lois du « transport » suffiront Ă  cet Ă©gard. Les autres (c’est-Ă -dire tout ce qui fait intervenir la notion de jugement inconscient ou l’opposition entre le psychologique et le physiologique) sont intraduisibles en un tel langage, et nous les Ă©carterons de ce fait mĂȘme.

Cela dit, le principe de notre explication consistera Ă  adapter aux conditions physiques particuliĂšres d’un objet en mouvement de circumduction, les notions usuelles de centration et de transport, mais avec les transformations essentielles qu’impose cette intervention du mouvement. En prĂ©sence d’objets immobiles, la vitesse du transport n’entre pas en considĂ©ration, et la centration du regard n’est fonction que des rapports entre la configuration spatiale de l’objet et les commoditĂ©s de fixation du sujet. Dans le cas particulier dont nous nous occupons, au contraire, l’action du transport dĂ©pend avant tout des relations entre la vitesse (et la trajectoire) des mouvements oculaires et la vitesse de circumduction de l’objet ; quant Ă  la centration, devenue mobile 14, elle est fonction, elle aussi, des conditions physiques de prĂ©sentation, c’est-Ă -dire des stimulations maximum se prĂ©sentant alternativement et de plus en plus briĂšvement sur tel ou tel point du champ de circumduction. Il rĂ©sulte alors de ces facteurs de vitesse, pour le transport, et d’alternance temporelle, pour la centration, que la structuration de la figure perçue ne consiste plus simplement en une composition des grandeurs spatiales en jeu, mais en outre et essentiellement en une localisation des Ă©lĂ©ments. Rien de neuf n’est créé par notre perception qui ne soit dĂ©jĂ  dans les cĂŽtĂ©s du carrĂ©, mais la composition de la figure d’ensemble suppose que les Ă©lĂ©ments alternativement perçus, et sans cesse reliĂ©s par des transports de plus en plus rapides, soient coordonnĂ©s en fonction non pas seulement de leurs caractĂšres statiques, mais encore de leurs positions successives et de moins en moins aisĂ©es Ă  localiser.

En fait, l’explication revient alors, dans les grandes lignes, Ă  ce qui suit. Pour ce qui est de la phase I, il suffit, pour rendre compte de la perception du carrĂ©, de faire intervenir les transports liĂ©s aux mouvements du regard, sans qu’il se pose encore de problĂšme de localisation : en effet, l’espace vide sur lequel se dĂ©tachent les cĂŽtĂ©s blancs du carrĂ©, entrant Ă  chaque instant dans le champ de centration mobile Ct (A), y compris la partie de cet espace situĂ©e entre les cĂŽtĂ©s internes du carrĂ© en ses diffĂ©rentes positions, le sujet peut localiser sans grandes dĂ©formations les Ă©lĂ©ments perçus, c’est-Ă -dire situer la figure mobile en fonction de son fond relativement immobile. Au cours de la phase II (croix simple), au contraire, ne sont plus perçus que les Ă©lĂ©ments correspondant aux stimulations lumineuses maximum (ce sont alternativement les positions droite et gauche pour les cĂŽtĂ©s verticaux et haut et bas pour les cĂŽtĂ©s horizontaux, au cours de leurs trajets circulaires) et les transports sont liĂ©s Ă  des mouvements oculaires de plus en plus rapides, dĂ©crivant des ellipsoĂŻdes Ă  diamĂštres rĂ©duits : Ă  cause de cette vitesse accrue, d’une part, et faute de pouvoir (de ce fait mĂȘme) englober les espaces intercalaires dans le champ de perception nette, d’autre part, il se produit alors une dĂ©localisation aboutissant tout Ă  la fois Ă  la perception simultanĂ©e de cĂŽtĂ©s du carrĂ© en des positions diffĂ©rentes (dĂ©doublement de certains cĂŽtĂ©s) et Ă  la fusion des cĂŽtĂ©s internes en une croix simple. Cette unification des cĂŽtĂ©s internes constitue un phĂ©nomĂšne comparable Ă  certains Ă©gards au mouvement stroboscopique et nous dĂ©velopperons quelque peu (en Appendice) cette analogie, mais sans entrer Ă  cette occasion dans le fond du sujet. Enfin, la phase III est caractĂ©risĂ©e par une cessation presque complĂšte des mouvements du regard, la vitesse rĂ©elle accrue du carrĂ© en circumduction conduisant Ă  un Ă©tat analogue Ă  celui des Ă©tats de fusion : vision simultanĂ©e de tous les Ă©lĂ©ments paraissant immobiles et diffĂ©rents les uns des autres, alors qu’il s’agit des mĂȘmes Ă©lĂ©ments en positions successives. Mais la fusion complĂšte, sans plus de papillotements, ne se produit en fait qu’au terme de la phase III, aux trĂšs grandes vitesses.

§ 5. La phase I : perception du carré en mouvement

MalgrĂ© les complications inutiles de leur thĂšse, ce restera le grand mĂ©rite d’Auersperg et de Buhrmester d’avoir compris que la vision d’un carrĂ© demeurant identique Ă  lui-mĂȘme, lors d’un mouvement rapide et continu, soulĂšve un problĂšme et requiert l’intervention de la motricitĂ© non pas seulement pour suivre du regard le mobile, mais sans doute et nĂ©cessairement pour en discerner la forme : pourquoi, en effet, sitĂŽt que le carrĂ© entre en mouvement de circumduction, ne voit-on pas aussitĂŽt l’image de fusion (croix double) correspondant Ă  l’image rĂ©tinienne, ou, Ă  son dĂ©faut, une suite de carrĂ©s immobiles et discontinus, ou encore un carrĂ© laissant une trace estompĂ©e derriĂšre lui ?

On pourrait, il est vrai, songer Ă  appliquer sans plus Ă  cette perception des objets en mouvement l’explication propre Ă  la thĂ©orie de la forme : (1) le dĂ©placement perçu constituerait une « forme phi », sans intervention des mouvements du sujet ; (2) la forme du mobile demeurerait constante parce que c’est une « bonne forme » et que la constance de telles formes est rĂ©gie par des lois d’équilibre et de moindre action. Mais, en ce cas, la rĂ©cognition perceptive du carrĂ© en mouvement devrait ĂȘtre indĂ©pendante de la motricitĂ© du globe oculaire. Or, il n’en est rien.

Nous avons tenu Ă  instituer Ă  cet Ă©gard une premiĂšre expĂ©rience de contrĂŽle, consistant Ă  mettre en Ă©vidence le rĂŽle de l’angle visuel : il suffĂźt, pour ce faire, de varier les distances en laissant invariants les autres facteurs en jeu. Or, en plaçant le sujet Ă  3 m au lieu de 1 m du dispositif, on facilite effectivement la vision du carrĂ© en mouvement, laquelle se conserve alors pour un nombre de tours plus grand qu’à 1 m (voir tabl. 3). On comprendrait mal un tel rĂ©sultat s’il ne s’agissait que de l’organisation de « Gestalt » (« phi » ou autres) puisque Ă  3 m un carrĂ© en mouvement ne saurait constituer une « forme » meilleure qu’à 1 m ! On le comprend par contre plus facilement s’il s’agit de motricitĂ© oculaire, puisque l’amplitude des mouvements de l’Ɠil nĂ©cessaire pour suivre la circumduction du carrĂ© diminue assurĂ©ment avec l’angle visuel et la distance.

Mais nous nous sommes Ă©galement livrĂ©s sur nous-mĂȘmes Ă  une seconde contre-Ă©preuve, en partant de l’hypothĂšse que la nettetĂ© conservĂ©e par le carrĂ© entre 30 et 110 tours environ Ă  la minute ne saurait s’expliquer s’il n’était suivi du regard. Nous avons placĂ© au centre de la figure d’ensemble (centre du cercle de circumduction) un point de repĂšre constituĂ© par une pastille blanche de 5 mm de diamĂštre (on se rappelle que les cĂŽtĂ©s du carrĂ© ont 2 mm d’épaisseur et que l’espace carrĂ© intercalaire e situĂ© entre les diverses positions internes des cĂŽtĂ©s a 10 mm2 de surface). On peut alors centrer Ă  volontĂ© le regard sur le point de repĂšre immobile ou sur le carrĂ© en mouvement, et on observe les effets suivants :

(a) Lorsque la centration a lieu sur le point de repĂšre immobile, le carrĂ© perd beaucoup de sa nettetĂ© et devient diffus : preuve que quand il est vu nettement, une centration mobile l’accompagne.

(b) Lorsqu’on s’efforce de suivre le carrĂ© dans son dĂ©placement (donc d’assurer consciemment cette centration mobile), ses cĂŽtĂ©s reprennent une couleur blanche sans mĂ©lange, indiquant par lĂ  qu’ils excitent toujours les mĂȘmes lieux rĂ©tiniens, donc que la projection du carrĂ© se fait toujours Ă  peu prĂšs au mĂȘme endroit, grĂące aux mouvements des yeux.

(c) De mĂȘme, lorsque l’on suit des yeux le carrĂ©, c’est alors le point de repĂšre qui entre en mouvement relatif de circumduction selon un diamĂštre apparent qui, Ă  petites vitesses, est Ă©gal Ă  la diagonale du carrĂ©, soit environ 35 mm (ce qui correspond prĂ©cisĂ©ment au diamĂštre de circumduction du dispositif). Le carrĂ© ne cesse pas d’ailleurs d’apparaĂźtre lui-mĂȘme en circumduction, malgrĂ© le mouvement du repĂšre (d’oĂč l’impression d’un double mouvement excentrique de mĂȘme sens). Cette circumduction apparente du repĂšre peut s’observer assez longtemps Ă  faibles vitesses, mais aura tendance Ă  s’interrompre momentanĂ©ment si l’observation est prolongĂ©e, et, bien entendu, si le regard abandonne la perception nette du carrĂ©.

(d) DĂšs l’instant oĂč l’on commence Ă  regarder le carrĂ© circonduit autour d’un point de repĂšre situĂ© au centre de son parcours (et pourvu que le carrĂ© ne tourne pas trop vite pour pouvoir ĂȘtre encore vu avec nettetĂ©), on constate que le regard est comme attirĂ© par le carrĂ© en son mouvement plutĂŽt que par le point de repĂšre stable. Cela rĂ©sulte du mĂ©canisme rĂ©flexe (convergence, accommodation et direction du regard combinĂ©s) de recherche de la plus grande nettetĂ© et atteste ainsi le caractĂšre rĂ©el de ce que nous appelions plus haut les centrations mobiles. Si l’on fixe le point de repĂšre, au contraire, le carrĂ© est vu flou, non seulement parce qu’il n’est plus au centre de la vision distincte, mais encore parce qu’à ces vitesses les stimulations provenant du carrĂ© en mouvement balaient la rĂ©tine et y laissent persister des traces qui nuisent Ă  la nettetĂ© de la perception. — Nous verrons plus loin que la centration prĂ©fĂ©rĂ©e s’inverse aux vitesses supĂ©rieures.

Il semble donc hors de doute que les mouvements du regard jouent un rĂŽle 15 dans les perceptions de la phase I. Cela ne signifie pas que ce rĂŽle soit exclusif, mais il est nĂ©cessaire Ă  l’explication des durĂ©es plus ou moins grandes de la phase I selon les distances ou les variations d’éclairement. En quoi consiste alors ce rĂŽle ? S’agit-il simplement de maintenir le regard centrĂ© sur le carrĂ© malgrĂ© le dĂ©placement de ce dernier, ou bien les mouvements du regard interviennent-ils dans la structuration de la forme elle-mĂȘme ?

1. En progression ascendante des vitesses de circumduction, il est clair que le sujet parvient, au dĂ©part, Ă  suivre du regard sans aucune difficultĂ© le carrĂ© animĂ© de vitesses encore lentes et Ă  l’accompagner de façon continue. Lorsque la vitesse augmente, par contre, il ne saurait plus en ĂȘtre ainsi. Aux faibles vitesses dĂ©jĂ , il est probable qu’un mouvement circulaire est impossible Ă  suivre exactement, pour l’Ɠil et que le regard procĂšde selon des trajectoires de moins en moins rĂ©guliĂšres et pouvant s’écarter Ă  des degrĂ©s divers du cercle proprement dit, dĂ©crit par le carrĂ© en mouvement. Avec l’accroissement de la vitesse, la difficultĂ© se renforcera et le regard cessera tĂŽt ou tard de pouvoir fixer le carrĂ© en circumduction : il s’efforcera, si l’on peut dire (mais il s’agit lĂ  d’un ajustement rĂ©flexe beaucoup plus que d’une poursuite volontaire), de le rattraper selon tous les itinĂ©raires, et il y rĂ©ussira longtemps, mais il le suivra de moins en moins de façon continue. N’ayant point enregistrĂ© les mouvements oculaires en jeu dans les perceptions, nous ne saurions en dire plus, et il faut rĂ©server toutes les possibilitĂ©s (ellipsoĂŻdes plus ou moins Ă©loignĂ©s du cercle et tendant Ă  la limite vers un va-et-vient occasionnellement rectiligne, cercles de diamĂštres toujours plus rĂ©duits, etc.). Mais, que le regard suive le carrĂ© de façon continue ou qu’il le rejoigne simplement, aprĂšs des discontinuitĂ©s dans l’accompagnement, il faut bien admettre qu’il y a « transport » ou entraĂźnement de quelque chose, d’une perception Ă  la suivante ou d’un Ă©tat antĂ©rieur Ă  un Ă©tat ultĂ©rieur d’une mĂȘme perception durant grĂące au dĂ©placement du globe oculaire : en effet, le sujet ne perçoit pas des carrĂ©s quelconques ou un carrĂ© s’agrandissant, se rapetissant ou se dĂ©formant, mais bien un seul carrĂ© se dĂ©plaçant de façon continue, toujours identique Ă  lui-mĂȘme et conservant sa forme ainsi que ses dimensions. Il y a donc sans cesse entraĂźnement de quelque chose en vue de (ou aboutissant Ă ) la comparaison d’oĂč rĂ©sulte cette identitĂ©.

Or, quelle que soit la nature de ce transport Ă  la fois spatial et temporel, nous avons le droit d’affirmer que le temps employĂ© par lui entre un point X et un point Y quelconques du trajet de circumduction (le transport lui-mĂȘme s’effectuant alors par hypothĂšse le long du trajet de circumduction du carrĂ©) demeure d’abord infĂ©rieur ou Ă©gal au temps nĂ©cessaire Ă  la fraction de circumduction correspondante, ce qui revient Ă  dire que la vitesse du transport doit ĂȘtre Ă©gale ou supĂ©rieure Ă  celle du carrĂ©. S’il n’en Ă©tait pas ainsi, en effet, ou bien le carrĂ© cesserait d’ĂȘtre perceptible, ou bien une nouvelle perception du carrĂ© serait sans rapport avec les prĂ©cĂ©dentes 16, ou le carrĂ© serait quelque peu dĂ©localisĂ©.

On a donc, si t (Tp) est le temps nĂ©cessaire au transport entre X et Y, le long de la trajectoire mĂȘme du carrĂ©, et si t (Circ) est le temps nĂ©cessaire au mouvement de circumduction correspondant :

(1) t (Tp) ≀ t (Circ)

Or, ce rapport fondamental 17 entraĂźne deux consĂ©quences concernant l’une la perception de l’espace parcouru par le mobile et l’autre la localisation de ce dernier, ce qui signifie en fin de compte son identification.

2. Si la vitesse du transport est supĂ©rieure ou Ă©gale Ă  celle de la circumduction, cela signifie d’abord que le regard a le temps, en suivant le carrĂ© dans son mouvement, de s’attacher Ă©galement Ă  l’espace parcouru, c’est-Ă -dire au systĂšme de rĂ©fĂ©rence spatial par rapport auquel il y a mouvement, car le carrĂ© ne saurait ĂȘtre centrĂ© en entier par le regard sans que la zone de centration embrasse une certaine partie de l’espace environnant.

En effet, en comparant les donnĂ©es perceptives de la phase I Ă  celles de la phase II (croix simple), nous sommes en mesure d’établir un fait important en ce qui concerne cette perception de l’espace environnant : contrairement Ă  ce qui se produit avec Ă©vidence durant la phase II, oĂč il y a contraction gĂ©nĂ©rale de la surface d’ensemble, la surface totale balayĂ©e par le carrĂ© en circumduction (ou, si l’on prĂ©fĂšre, le diamĂštre compris entre les cĂŽtĂ©s extĂ©rieurs du carrĂ© dans les positions qu’il occupe aux extrĂ©mitĂ©s gauche et droite, ou supĂ©rieure et infĂ©rieure, du champ) n’est en principe pas sous-estimĂ©e au dĂ©part (faibles vitesses), et correspond Ă  l’amplitude d’excursion complĂšte (comme dans la phase III, de fusion). Mais, avec l’augmentation de la vitesse (et cela dĂ©jĂ  durant la phase I), l’amplitude de circumduction semble rapidement plus petite qu’en rĂ©alitĂ©.

Nous disons donc qu’en principe l’amplitude de l’excursion complĂšte devrait sembler dĂ©croĂźtre rĂ©guliĂšrement, au fur et Ă  mesure de l’augmentation de la vitesse angulaire, Ă  partir d’un Ă©tat initial oĂč elle serait perçue sans sous-estimation. C’est bien ainsi que les choses se passeraient sans doute, s’il n’entrait en jeu que les facteurs primaires de vitesses angulaires de la circumduction, d’une part, et des mouvements du regard, d’autre part. Mais en fait, on observe assez gĂ©nĂ©ralement, dĂšs la mise en marche du carrĂ©, ou presque dĂšs le dĂ©part, une lĂ©gĂšre extension apparente du cercle de circumduction, suivie d’une diminution rapide et enfin de la diminution rĂ©guliĂšre que nous dĂ©crivions « en principe ». C’est donc vraisemblablement qu’il intervient aux faibles vitesses une ou plusieurs influences secondaires dont les rĂ©sultats se surajoutent Ă  l’effet principal. On en peut indiquer deux. L’une est due au fait que plus la vitesse angulaire de circumduction est faible et plus le fond noir entourant le carrĂ© est perçu comme entraĂźnĂ© lui-mĂȘme par le mouvement (tandis qu’à de plus fortes vitesses ses dĂ©placements rĂ©els deviennent indistincts et donnent lieu Ă  une impression d’immobilitĂ© relative). Mais Ă  ce premier facteur, qui joue trĂšs probablement un rĂŽle dans l’estimation de l’amplitude du cercle de circumduction, s’ajoute le fait que, aux faibles vitesses, les mouvements du regard sont encore comme tĂątonnants et insuffisamment entraĂźnĂ©s, d’oĂč certaines irrĂ©gularitĂ©s : le carrĂ© paraĂźt de temps en temps, par exemple, comme dĂ©viĂ© de son orbite vers l’extĂ©rieur, ce qui peut jouer aussi un rĂŽle. — L’examen d’un simple point (petit cercle blanc de 5 mm de diamĂštre) en circumduction donne par contre lieu Ă  une impression de dĂ©croissance plus rĂ©guliĂšre du cercle de circumduction (de 35 mm Ă©galement) Ă  partir d’un Ă©tat initial oĂč l’amplitude de ce cercle paraĂźt cette fois mieux conserver quelque temps ses dimensions rĂ©elles.

D’une maniĂšre gĂ©nĂ©rale l’estimation du cercle apparent de circumduction est difficile Ă  Ă©tablir sans systĂšme de rĂ©fĂ©rence. Seulement, ici Ă  nouveau, la technique du point de repĂšre facilite les choses en permettant les comparaisons. Quand il y a repĂšre, le mouvement de circumduction du carrĂ© (ce n’est d’ailleurs dĂ©jĂ  plus entiĂšrement un mouvement du carrĂ© lui-mĂȘme : c’est sa trace transportĂ©e et plus ou moins interrompue) paraĂźt assez uniforme et de grandeur rĂ©elle. Sans point de repĂšre, au contraire, le mouvement du carrĂ© paraĂźt vite quelque peu atteint dans sa forme et dans sa grandeur ; et son amplitude se rĂ©duit lentement : la forme en est plus elliptique que circulaire, mais dans des directions variables. Parfois il se produit une dĂ©formation accidentelle Ă  laquelle peut s’ajouter une impression d’accĂ©lĂ©ration (en gĂ©nĂ©ral positive mais avec possibilitĂ© de ralentissements).

Or, cette rĂ©duction des dimensions, qui n’est encore guĂšre sensible sans points de comparaison durant la phase I mais prendra toute son importance durant la phase II, est assurĂ©ment due au conflit de vitesses qui survient bientĂŽt entre le mouvement rĂ©el de circumduction et les mouvements du regard qui assurent le transport. Encore faut-il comprendre comment le regard en mouvement parvient Ă  conserver ou commence Ă  dĂ©valuer les dimensions de la figure ou l’amplitude de la circumduction. C’est ici qu’intervient nĂ©cessairement l’espace rĂ©fĂ©rentiel 18, condition de toute localisation, et dont les contractions ou diminutions ultĂ©rieures expliqueront les dĂ©localisations de la phase II.

En un mot, tout se passe comme si, aux petites vitesses angulaires, une partie de l’espace rĂ©fĂ©rentiel restait sans cesse englobĂ©e dans le champ de centration mobile du regard qui suit le carrĂ© en mouvement et comme si, avec l’augmentation de vitesse des mouvements oculaires et surtout avec la rĂ©duction de leur trajectoire, cette partie de l’espace rĂ©fĂ©rentiel diminuait corrĂ©lativement faute d’un repĂ©rage possible des distances au sein des champs successifs de centration : il en rĂ©sulterait alors le rĂ©trĂ©cissement observĂ© de l’amplitude de la circumduction apparente et des dimensions de la figure d’ensemble.

Pour formuler la chose, nous pouvons prendre comme indice une partie de l’espace rĂ©fĂ©rentiel qui jouera un rĂŽle particuliĂšrement important dans la suite, puisque, faute de repĂ©rage, elle finit par s’annuler entiĂšrement durant la phase II (croix simple) : il s’agit de la petite surface carrĂ©e de 10 mm de cĂŽtĂ© comprise entre les positions successives des cĂŽtĂ©s internes du carrĂ© et que nous appellerons l’espace e (voir la fig. 7).

Fig 7 (Échelle 1 : 3)

On peut alors, pour simplifier les notations, symboliser par [Ct (e) > 0] le fait que l’espace e est compris dans l’une quelconque des centrations mobiles en jeu et n’est donc pas annulĂ©.

On aura donc (le symbole → signifiant « entraĂźne ») :

(2) [t (Tp) ≀ t (Circ)] → [Ct (e) > 0]

Mais lorsque la vitesse des mouvements du regard assurant le transport tend Ă  ĂȘtre dĂ©passĂ©e par celle de la circumduction (ce que nous Ă©crirons ≄ eu Ă©gard Ă  t), l’espace e est par le fait mĂȘme quelque peu dĂ©valuĂ© (ce que nous Ă©crirons Ct e < e) :

(2 bis) [t (Tp) ≄ t (Circ)] → [Ct (e) < e]

3. Or, si l’espace rĂ©fĂ©rentiel demeure englobĂ© (mĂȘme quelque peu dĂ©valuĂ©) dans les champs de centrations en jeu, cela revient Ă  dire que les Ă©lĂ©ments du carrĂ© en mouvement restent eux-mĂȘmes relativement localisables. Que le mouvement oculaire assurant le transport prĂ©cĂšde, rattrape ou accompagne le mobile, celui-ci est sans cesse situĂ© par rapport Ă  la trajectoire de circumduction, non pas naturellement en un point prĂ©cis (ce qu’exclut sa vitesse) mais en un secteur de dimensions variables. C’est cette localisation approchĂ©e, jointe au fait que le transport entraĂźne la constance de la forme et des dimensions du mobile, qui permet alors d’expliquer son identitĂ©. Il est clair, en effet, que si le carrĂ© n’était pas localisable, l’égalitĂ© de forme et de dimensions due au transport n’entraĂźnerait pas sans plus une identification, puisque deux carrĂ©s distincts peuvent ĂȘtre Ă©quivalents. Mais que la vitesse du transport permette en outre la localisation du mobile par rapport Ă  un espace qui se conserve sans dĂ©valuations ou contractions suffisantes pour annuler e (prop. 2), alors le carrĂ© circonduit est perçu comme un seul et mĂȘme objet en mouvement et non pas comme deux ou plusieurs objets occupant simultanĂ©ment deux positions diffĂ©rentes.

De mĂȘme que le transport dans l’espace explique (en fonction du chemin parcouru et malgrĂ© les agrandissements ou rĂ©ductions se produisant durant le parcours) les rapports finaux de ressemblance ou diffĂ©rence dimensionnelles (Rech. II), de mĂȘme le transport spatio-temporel intervenant ici explique, en outre, les rapports d’identitĂ© ou de distinction intervenant au cours des phases I à III du prĂ©sent phĂ©nomĂšne. Appelons Pi-dis les dĂ©formations possibles (ou transformations non compensĂ©es) relatives Ă  l’identitĂ© (i) et Ă  la distinction (dis). Le symbole Pi-dis = 0 signifiera donc que les objets distincts demeurent distincts et que les objets identiques demeurent identiques, tandis que Pi-dis > 0 exprimera la confusion des deux rapports. On a alors :

(3) {[t (Tp) ≀ t (Circ)] + [Ct (e)]} → (Pi-dis = 0)

Ce qui signifie : si la vitesse du transport permet au regard de rejoindre le carrĂ© en mouvement et si l’espace parcouru n’est pas ou est peu dĂ©valuĂ©, ce qui rend possible la localisation du mobile, alors celui-ci est perçu comme conservant son identitĂ©.

4. L’identitĂ© du carrĂ© en mouvement sera en outre d’autant mieux assurĂ©e par le transport (3) que celui-ci sera plus anticipateur, c’est-Ă -dire capable de prĂ©voir les diffĂ©rentes positions successives de la figure, et non pas seulement de l’accompagner ou de la rejoindre 19. Mais peut-on admettre qu’il y a anticipation ? Que l’intervention de celle-ci soit vraisemblable, c’est ce que de nombreuses analogies permettent de supposer. L’effet Usnadze tĂ©moigne par exemple d’un transport temporel avec anticipation croissante avec l’ñge (Rech. V) et il en est de mĂȘme de l’illusion de poids, etc. Il est, d’autre part, un fait d’observation courante : c’est la facilitĂ© avec laquelle, lorsqu’on cherche un objet, on croit le discerner Ă  distance, par projection de sa forme sur des figures plus ou moins analogues. Tous les naturalistes qui cherchent sur le terrain une espĂšce particuliĂšre connaissent ce genre d’illusions : par exemple apercevoir une mante religieuse lĂ  oĂč ne se trouve qu’un brin d’herbe pliĂ©, ou une coquille d’espĂšce rare au lieu d’un spĂ©cimen vulgaire. Or, ces anticipations trompeuses ont beau ĂȘtre influencĂ©es par des reprĂ©sentations, elles se traduisent par des perceptions d’autant plus intĂ©ressantes Ă  noter qu’elles portent sur des « Gestalt empiriques » au sens d’E. Brunswick aussi bien que sur des bonnes formes. L’anticipation d’un carrĂ© en mouvement que l’on vient de percevoir nettement Ă  des vitesses infĂ©rieures est donc d’autant plus vraisemblable 20 mais, insistons-y une fois de plus, cette anticipation n’est pas indispensable Ă  l’explication du processus de l’identification.

NĂ©anmoins, que l’anticipation intervienne en quelques cas, c’est ce que semble montrer avec une certaine probabilitĂ© le fait que la frontiĂšre entre l’interphase I-II et la croix simple ne se prĂ©sente pas pour le mĂȘme nombre de tours en vitesses angulaires ascendantes et descendantes. Comme on l’a vu (tableau 4), chez le jeune enfant (5-6 ans), les perceptions antĂ©rieures Ă  la croix simple durent, en marche ascendante, pour un nombre de tours Ă  la minute auquel il y a encore vision de la croix simple en marche descendante. Chez l’adulte et l’enfant dĂšs 6-7 ans, au contraire, la frontiĂšre apparaĂźt pour un nombre de tours moindre Ă  la montĂ©e qu’à la descente ! De plus, les rĂ©actions du premier type, qui sont de 70 % Ă  5-6 ans, se retrouvent dans une proportion de 30 % entre 6 et 8 ans et de 24 % chez l’adulte, tandis que les rĂ©actions du second type croissent du 30 % au 76 % de 5-6 ans Ă  l’ñge adulte. Il semble donc y avoir une diffĂ©rence qualitative de rĂ©actions entre les deux types, cette diffĂ©rence ne pouvant tenir ici qu’à des effets temporels. Or, en conformitĂ© avec ce que nous avons cru constater jusqu’ici dans les autres recherches (publiĂ©es ou achevĂ©es), l’interprĂ©tation la plus probable est alors que ces effets temporels qualitativement diffĂ©rents sont de nature plutĂŽt persĂ©vĂ©ratrice chez les petits et de plus en plus anticipatrice avec le dĂ©veloppement. On peut, en effet, considĂ©rer que, indĂ©pendamment des influences temporelles, la frontiĂšre entre l’interphase I-II et la croix simple serait Ă  situer quelque part entre les valeurs observĂ©es en marche ascendante et en marche descendante, par exemple dans leurs moyennes (voir tableau 4, colonne des « moyennes »). DĂšs lors si, pour une moyenne de 166 Ă  5-6 ans, les sujets ne voient (statistiquement) la croix simple que pour 170 tours Ă  la montĂ©e, et jusqu’à 163 tours Ă  la descente, cela signifierait qu’entre 166 et 170 tours/minute ils continuent, par persĂ©vĂ©ration, de percevoir les figures de l’interphase I-II ; au contraire, Ă  la descente, ils continueraient, de 166 Ă  163 tours de voir la croix simple puisqu’ils la perçoivent dĂ©jĂ  depuis un certain nombre de tr/mn. Dans cette hypothĂšse le x nĂ©gatif de −3,15 exprimerait donc un effet temporel de persĂ©vĂ©ration. Mais alors, pour les sujets de 6-8 ans (x = + 0,25 et + 0,65) et surtout pour l’adulte (x = + 4,02) l’effet, qui est orientĂ© en sens inverse, devrait s’interprĂ©ter par l’anticipation. La frontiĂšre moyenne entre l’interphase I-II et la croix simple Ă©tant de 216 tr/mn, l’adulte perçoit nĂ©anmoins dĂ©jĂ  la croix simple Ă  211 tours Ă  la montĂ©e et accĂšde dĂ©jĂ  Ă  l’interphase I-II dĂšs 220 tours Ă  la descente : ce serait donc ici que l’effet temporel acquiert une signification anticipatrice, soit qu’il y ait anticipation dans les deux sens, soit que la frontiĂšre rĂ©elle (c’est-Ă -dire indĂ©pendante des effets temporels) coĂŻncide avec les mesures dans un sens seulement et qu’il y ait anticipation dans l’autre (par exemple si la frontiĂšre rĂ©elle coĂŻncidait avec la valeur en vitesse ascendante, il y aurait anticipation Ă  la descente, ce qui est le plus probable puisque tous les sujets connaissent l’existence du carrĂ© aux petites vitesses).

Bref, en marche ascendante, le transport spatio-temporel du carrĂ© perçu permet d’assurer son identitĂ© et la continuitĂ© de sa trajectoire, malgrĂ© la vitesse angulaire croissante de sa circumduction. Mais ce transport simple peut devenir anticipateur (et le devient probablement toujours davantage en fonction du dĂ©veloppement mental), dans la mesure oĂč, ayant peine Ă  suivre le trajet circulaire du mobile, le regard le rejoint selon des mouvements d’amplitude plus restreints ou plus irrĂ©guliers. Cette anticipation, quoique non indispensable Ă  l’explication du phĂ©nomĂšne, semble se manifester avec une plausibilitĂ© particuliĂšre dans l’écart entre les valeurs de la limite infĂ©rieure de la phase II (croix simple) lorsque ces Ă©carts sont positifs (x positifs du tableau 4).

Malheureusement la valeur x n’exprime qu’une rĂ©sultante et nous ignorons Ă  la fois l’étendue rĂ©elle du seuil et ses caractĂšres de symĂ©trie ou d’asymĂ©trie Ă©ventuelles. Il se pourrait donc que l’anticipation supposĂ©e tout Ă  l’heure se rĂ©duise Ă  une moindre persĂ©vĂ©ration (la diminution de la persĂ©vĂ©ration avec l’ñge devenant alors le problĂšme principal). C’est pourquoi nous n’avons parlĂ© que d’anticipation plausible sans en faire un facteur effectif, mĂȘme auxiliaire, puisque, en fait, son intervention n’est pas contrĂŽlable dans le cas particulier.

§ 6. L’interphase I-II : cotĂ©s dĂ©doublĂ©s et entrecroisĂ©s (croix dĂ©centrĂ©es)

Si ce qui prĂ©cĂšde est exact, il n’est plus nĂ©cessaire d’admettre, avec Auersperg et Buhrmester, que le sujet anticipe un carrĂ© durant la phase II et que la formation de la croix simple est attribuable Ă  un retard de cette anticipation. En suivant pas Ă  pas les phĂ©nomĂšnes au cours de l’interphase I-II et des dĂ©buts de la phase II, on doit reconnaĂźtre, en effet, qu’un transport non anticipateur suffit pour relier peu Ă  peu en une croix simple les rĂ©gions de stimulation maximum du carrĂ©, qui demeurent alors seules accessibles Ă  la perception nette Ă©tant donnĂ©es la vitesse accrue de la circumduction et la trajectoire rĂ©duite des mouvements oculaires.

1. Examinons donc de prÚs cette interphase I-II.

À partir d’une certaine vitesse, environ 110 tours Ă  la minute et jusque vers 150-160 tours, dans les conditions ordinaires, le carrĂ© n’est plus perçu dans toute sa nettetĂ© (la perte de nettetĂ© dĂ©bute aux angles). L’amplitude de circumduction semble dĂ©croĂźtre. RĂ©ciproquement les cĂŽtĂ©s du carrĂ© tendent Ă  s’épaissir et le carrĂ© Ă  s’agrandir. Les extrĂ©mitĂ©s des cĂŽtĂ©s paraissent s’entrecroiser par paires adjacentes, tout d’abord de peu, puis davantage (« croix dĂ©centrĂ©es »). Il se manifeste alors un phĂ©nomĂšne qui prendra de plus en plus d’importance au cours de la phase II et atteindra son maximum durant la phase III : les extrĂ©mitĂ©s elles-mĂȘmes des cĂŽtĂ©s se mettent Ă  dĂ©crire une trĂšs petite circumduction partielle, dont l’amplitude s’accroĂźtra ensuite avec la vitesse. Il se produit mĂȘme comme une compensation entre la dĂ©croissance de l’amplitude de circumduction du carrĂ© entier et l’augmentation d’amplitude, Ă  partir de zĂ©ro, de cette nouvelle forme de circumduction, ou circumduction des cĂŽtĂ©s eux-mĂȘmes (circumduction que nous appellerons « secondaire »). Ces divers effets semblent tenir Ă  deux mĂ©canismes : d’une part, une certaine persistance des stimulations, due Ă  l’augmentation de la vitesse ; d’autre part, un dĂ©calage des positions rĂ©elles privilĂ©giĂ©es qui donnent lieu Ă  un ensemble de rapprochements ou de dĂ©doublements se traduisant d’abord par l’épaississement des cĂŽtĂ©s du carrĂ© puis par des Ă©cartements.

En effet, au fur et Ă  mesure qu’augmente la vitesse au cours de cette interphase I-II, les cĂŽtĂ©s du carrĂ© semblent s’élargir, puis se dĂ©doubler vers l’intĂ©rieur et l’extĂ©rieur de la figure ; mais il est essentiel de noter qu’on ne les voit jamais le faire simultanĂ©ment, c’est-Ă -dire les quatre Ă  la fois : le phĂ©nomĂšne ne se produit qu’entre deux cĂŽtĂ©s adjacents, ici ou lĂ , probablement suivant les variations de fixation ou les irrĂ©gularitĂ©s de mouvement du regard qui continue Ă  ĂȘtre entraĂźnĂ© par la circumduction gĂ©nĂ©rale du carrĂ©. Autrement dit, la vitesse, bien que trop grande dĂ©jĂ  pour permettre de conserver une perception nette du carrĂ© au cours des dĂ©placements du regard, ne l’est pas encore assez pour que les stimulations privilĂ©giĂ©es soient perçues toutes ensemble simultanĂ©ment. C’est ce qui donne Ă  cette interphase une apparence instable bien que les mĂ©canismes perceptifs en jeu soient exactement les mĂȘmes que durant les phases I et II.

Tout se passe donc comme si, ne pouvant plus suivre le carrĂ© en circumduction Ă  cause de sa vitesse accrue, le regard dĂ©crivait des trajectoires rĂ©duites, formĂ©es d’ellipsoĂŻdes de plus en plus aplatis et d’amplitude diminuĂ©e, en retenant au passage tantĂŽt une partie, tantĂŽt une autre, du carrĂ© qui lui Ă©chappe en son ensemble. Mais il y a toujours mouvement du regard. Il est intĂ©ressant de noter, Ă  cet Ă©gard, qu’au cours de cette interphase l’intĂ©rieur de la figure en dĂ©placement conserve l’intensitĂ© noire du fond, ce qui laisse supposer que le regard parvient encore Ă  s’y maintenir.

2. Il est donc essentiel de formuler d’abord le nouveau rapport de vitesse se vĂ©rifiant dĂšs les dĂ©buts de l’interphase I-II et tel que le mouvement du regard se trouve dĂ©passĂ© par celui de la circumduction rĂ©elle, tout en parvenant encore Ă  assurer des transports partiels. En effet, la vitesse du transport devient infĂ©rieure Ă  celle de la circumduction du carrĂ©, puisque celui-ci n’est plus perçu comme tel. Cependant il subsiste un transport partiel, puisque prĂ©cisĂ©ment divers Ă©lĂ©ments du carrĂ© sont maintenus durant cette interphase et sont mis en relation d’une maniĂšre qui diffĂšre de l’image de fusion. Appelons (1/n Tp) un tel transport partiel, durant lequel le regard, faute de pouvoir centrer et entraĂźner le carrĂ© entier, aura le temps cependant d’en apercevoir une partie et de la transporter le long d’un trajet infĂ©rieur au diamĂštre de circumduction (1/n reprĂ©sente une fraction finie quelconque, supĂ©rieure au seuil de sensibilitĂ©). On a donc, si t (Tp) et t (Circ) ont le mĂȘme sens qu’en (1) et si t (1/n Tp) reprĂ©sente le temps nĂ©cessaire Ă  un trajet d’amplitude moindre que celui de la circumduction :

(4) t (Tp) > t (Circ) mais (4 bis) t (1/n Tp) ≀ t (Circ)

Ces deux inĂ©galitĂ©s caractĂ©risent non seulement l’interphase situĂ©e entre les phases I et II mais encore toute la phase II puisque nous allons constater comment la croix simple peut ĂȘtre interprĂ©tĂ©e en fonction de ces transports partiels (1/n Tp) du carrĂ©.

3. Pour ce qui est maintenant des phĂ©nomĂšnes essentiels du dĂ©doublement des cĂŽtĂ©s et de leur entrecroisement (croix dĂ©centrĂ©es), ainsi que de la circumduction secondaire d’amplitude croissante qui en est l’indice, il est facile de les expliquer, durant toute cette interphase I-II (voir fig. 5) par les deux rapports conjoints (4) et (4 bis), c’est-Ă -dire par la relation entre la vitesse croissante de la circumduction gĂ©nĂ©rale du carrĂ© et la vitesse des mouvements de l’Ɠil et du transport, toujours davantage dĂ©passĂ©s par le mouvement du carrĂ© circumduit, mais embrassant d’autre part des Ă©lĂ©ments de plus en plus nombreux Ă  cause de cette accĂ©lĂ©ration mĂȘme. Il faut bien comprendre, en effet, que deux circonstances objectives diffĂ©rentes interviennent ici concurremment : d’une part, au dĂ©but de l’interphase I-II la vitesse objective de circumduction est trop grande pour que le regard suive encore le carrĂ©, mais trop faible pour que les stimulations provenant de positions privilĂ©giĂ©es successives du carrĂ© agissent simultanĂ©ment au sein d’une mĂȘme perception lorsque ces positions sont trop Ă©loignĂ©es ; d’autre part, au fur et Ă  mesure que la vitesse augmente, les mouvements du regard sont de moins en moins aptes Ă  suivre celui du carrĂ© mais, par le fait mĂȘme de cette augmentation de vitesse, les stimulations provenant de positions privilĂ©giĂ©es successives agissent de plus en plus dans un mĂȘme champ simultanĂ© de perception et cela Ă  des distances de plus en plus grandes.

Il en rĂ©sulte alors qu’au point de dĂ©part de cette interphase I-II, seuls peuvent ĂȘtre perçus simultanĂ©ment des cĂŽtĂ©s du carrĂ© en circumduction correspondant Ă  des positions trĂšs voisines tandis qu’avec l’augmentation de la vitesse, les cĂŽtĂ©s perçus en mĂȘme temps proviennent de stimulations correspondant Ă  des positions du carrĂ© de moins en moins voisines (voir fig. 8).

Fig. 8 (Échelle 1 : 3)

C’est pourquoi les petits cercles de diffusion de circumduction secondaire apparente qui se forment aux extrĂ©mitĂ©s des cĂŽtĂ©s (aux angles du carrĂ©) dĂ©butent Ă  zĂ©ro puis croissent en amplitude au fur et Ă  mesure que le cercle de circumduction gĂ©nĂ©rale paraĂźt se rĂ©trĂ©cir : ce dernier dĂ©croĂźt dans la mesure oĂč le regard ne peut plus suivre le mouvement rĂ©el, Ă  cause de la vitesse accrue, tandis que les cĂŽtĂ©s du carrĂ© se dĂ©doublent Ă©galement Ă  cause de la vitesse croissante, mais parce qu’alors les stimulations successives de plus en plus rapprochĂ©es dans le temps donnent lieu Ă  une perception simultanĂ©e de plus en plus Ă©tendue.

Il y a donc lĂ  deux rĂ©sultats diffĂ©rents, quoique interdĂ©pendants, de l’accĂ©lĂ©ration objective de la circumduction, et il faut les distinguer soigneusement du point de vue de leur effet perceptif. L’un (rĂ©trĂ©cissement du champ de circumduction) sera cause de contractions de l’espace rĂ©fĂ©rentiel, donc de la dĂ©localisation des Ă©lĂ©ments perçus ; nous y reviendrons dans un instant. L’autre engendre le dĂ©doublement des cĂŽtĂ©s du carrĂ© et la perception des cercles de circumduction secondaire d’amplitude croissante, ainsi que les entrecroisements de cĂŽtĂ©s (croix dĂ©centrĂ©es), etc. C’est par lĂ  que nous allons commencer (Ă©tant d’ailleurs entendu que ces deux sortes d’effets interagissent sans cesse l’un sur l’autre). Il faut seulement bien comprendre que ce dĂ©doublement apparent est en rĂ©alitĂ© une duplication (due Ă  des positions objectivement successives d’élĂ©ments perçus simultanĂ©ment) et que la circumduction secondaire est un produit de la mĂȘme cause que les dĂ©doublements et n’a donc pas en elle-mĂȘme de valeur causale puisqu’elle n’est qu’apparente (sa grandeur rĂ©elle est perçue seulement Ă  la phase III).

Pour ce qui est donc des cĂŽtĂ©s dĂ©doublĂ©s ou entrecroisĂ©s (voir fig. 8), il est clair que si l’on a t (Tp) > t (Circ), le regard n’aura plus le temps de transporter d’une position quelconque du carrĂ© Ă  l’une quelconque des positions suivantes la totalitĂ© des Ă©lĂ©ments perceptibles, c’est-Ă -dire la forme complĂšte du carrĂ©. Mais si l’on a, d’autre part, t (1/n Tp) < t (Circ) et non pas t (1/n Tn) > t (Circ), il y aura encore transport de quelque chose c’est-Ă -dire d’une partie au moins des Ă©lĂ©ments du carrĂ©. Cette double relation (4) et (4 bis) exclut donc simultanĂ©ment le transport du carrĂ© simple (comme dans la phase I) et l’absence de transport, c’est-Ă -dire la vision simultanĂ©e de la totalitĂ© des Ă©lĂ©ments du carrĂ© en ses positions successives et privilĂ©giĂ©es (comme ce sera le cas dans l’image de fusion de la phase III). Il reste alors que le regard, passant d’une position quelconque du carrĂ© aux positions suivantes (trĂšs voisines d’abord, puis moins voisines lorsque la vitesse augmente), verra simultanĂ©ment deux ou plusieurs cĂŽtĂ©s correspondant Ă  des positions successives (objectivement parlant) du mobile. Ces Ă©lĂ©ments empruntĂ©s Ă  des positions objectivement diffĂ©rentes et plus ou moins voisines seront en ce cas soit fusionnĂ©s parce que trop proches (cĂŽtĂ©s Ă©paissis), soit parallĂšles et dĂ©calĂ©s (cĂŽtĂ©s dĂ©doublĂ©s), soit entrecroisĂ©s, etc. selon les cĂŽtĂ©s retenus. Si nous appelons Ct (1/n cĂŽtĂ©s) la centration sur une partie seulement des cĂŽtĂ©s correspondant Ă  des positions successives du carrĂ© en circumduction, on a alors :

(5) {[t (Tp) > t (Circ)] + [t (1/n Tp) < t (Circ)]} → Ct (1/n cĂŽtĂ©s)

D’oĂč les visions instables qui caractĂ©risent l’interphase I-II.

4. Mais il y a sans doute plus dans ces cĂŽtĂ©s dĂ©doublĂ©s ou Ă©paissis, ces croix dĂ©centrĂ©es, etc., que la vision simultanĂ©e d’élĂ©ments incomplets et objectivement successifs : il y a dĂ©jĂ  l’esquisse du processus qui va prendre toute son ampleur au cours de la phase II et qui est la dĂ©localisation des Ă©lĂ©ments perçus, c’est-Ă -dire leur dĂ©placement, eu Ă©gard Ă  l’espace rĂ©fĂ©rentiel : preuves en soient les Ă©paississements apparents rĂ©sultant de la fusion de cĂŽtĂ©s perçus simultanĂ©ment bien qu’ils correspondent Ă  des positions successives du carré ; et surtout le fait que l’amplitude de circumduction gĂ©nĂ©rale paraisse dĂ©croĂźtre. Il y a lĂ  un phĂ©nomĂšne fondamental dĂ» Ă  l’amplitude toujours plus rĂ©duite des mouvements du regard, corrĂ©lative de la vitesse croissante de la circumduction gĂ©nĂ©rale : de ce rĂ©trĂ©cissement des trajectoires de transport rĂ©sultent, en effet, d’une part, une contraction sensible de la figure d’ensemble (contraction Ă  laquelle on assiste clairement durant la phase II), et, d’autre part, les dĂ©localisations des cĂŽtĂ©s rendues possibles par cette dĂ©valuation du champ de circumduction, ce qui prive dĂ©sormais les transports d’un espace rĂ©fĂ©rentiel suffisamment Ă©valuable pour pouvoir s’y appuyer.

Ceci nous conduit Ă  la phase II. Si les mĂ©canismes perceptifs sont exactement les mĂȘmes au cours de cette phase II que durant l’interphase I-II, c’est cependant Ă  l’occasion de cette nouvelle phase plus stable qu’il est le plus facile d’analyser le processus de cette dĂ©localisation.

§ 7. La phase II : croix simple

La phase II dĂ©bute, en effet, Ă  partir du moment oĂč les stimulations maximum correspondant aux quatre positions privilĂ©giĂ©es du carrĂ© (fig. 2) donnent lieu Ă  une perception quasi simultanĂ©e et non plus Ă  une succession d’images partielles et instables comme au cours de l’interphase I-II.

1. Cette phase est caractĂ©risĂ©e par l’apparition d’une figure composĂ©e, remplaçant dĂ©finitivement le carrĂ© originel et dont la structure est relativement simple : deux bras, l’un horizontal et l’autre vertical formant entre eux une croix droite symĂ©trique dont les extrĂ©mitĂ©s effilĂ©es sont lĂ©gĂšrement fendues en deux pointes incurvĂ©es au dehors. Elle est situĂ©e Ă  l’intĂ©rieur d’un grand carrĂ© aux angles diffus, chaque angle Ă©tant arrondi par un cercle de circumduction apparente secondaire, dont le diamĂštre est devenu Ă©gal au cĂŽtĂ© du carrĂ© originel (25 mm). Chose essentielle Ă  noter, les quatre cercles diffus de circumduction secondaire sont maintenant tangents, ou plus prĂ©cisĂ©ment ne sont plus sĂ©parĂ©s que par les bras de la croix simple (fig. 9).

Fig. 9 (Échelle 1 : 3)

La figure totale est donc fortement rĂ©duite en ses dimensions par rapport au dĂ©but de la phase I (et abstraction faite des influences secondaires) 21 : au lieu des 60 × 60 mm de la figure rĂ©elle, elle peut ĂȘtre estimĂ©e, en vertu de ce qui prĂ©cĂšde, Ă  50 × 50 mm et serait assez semblable Ă  la figure de fusion d’un carrĂ© de 25 mm en circumduction de 25 mm Ă©galement. Toutefois, cette derniĂšre figure serait homogĂšne et stable, tandis que la premiĂšre est encore comme agitĂ©e, prĂ©sentant des alternances dans les cĂŽtĂ©s composants, aussi bien dans le cas des cĂŽtĂ©s internes (croix) que des externes, les gris de fusion n’étant pas non plus Ă©galement rĂ©partis. On perçoit comme une surimpression plus ou moins bonne et une certaine instabilitĂ© des bras de la croix. Tous les sujets reconnaissent nĂ©anmoins une croix, tant Ă  cause de sa plus grande stabilitĂ© relative, par opposition aux figures de l’interphase I-II, qu’à cause de sa bonne forme facile Ă  dĂ©crire.

2. Mais, avant de tenter une explication de ces faits, il importe encore d’établir que, en prĂ©sence de cette figure relativement immobile, le regard conserve un mouvement de circumduction dont le diamĂštre est assurĂ©ment rĂ©duit, mais qui demeure cependant rĂ©el et agissant. Trois sortes d’observations permettent de montrer qu’il en est bien ainsi.

(a) La premiĂšre est fondĂ©e sur l’emploi du point de repĂšre dont il a Ă©tĂ© dĂ©jĂ  question Ă  propos de la phase I. On suspend tout juste en avant du centre mĂȘme du cercle de circumduction une petite pastille blanche de 5 mm de diamĂštre (qui sera donc situĂ©e au centre de l’espace e compris entre les positions successives du carrĂ©), et on fixe du regard ce repĂšre. L’immobilisation du regard au centre de la figure produit alors ce rĂ©sultat frappant qu’on voit immĂ©diatement la croix simple se dĂ©doubler comme dans la phase III (croix double) et les cercles de circumduction apparente secondaire atteindre leur maximum (35 mm). Cette transformation est d’autant plus nette que le regard, en s’immobilisant, s’accompagne d’un relĂąchement de l’attention accommodative 22. Le mĂȘme effet peut d’ailleurs ĂȘtre obtenu sans point de repĂšre, en fixant simplement le centre de la croix.

Ce premier fait dĂ©montre Ă  lui seul l’intervention du mouvement du regard. On ne saurait objecter, en effet, que la prĂ©sence de la pastille suffit, indĂ©pendamment d’un tel mouvement, Ă  disloquer la croix simple en croix double, car (a) le mĂȘme rĂ©sultat est produit sans pastille par simple immobilisation du regard et (b) si le mouvement ou l’immobilitĂ© des yeux n’intervenaient pas dans la perception de ces figures, la pastille serait alors simplement intĂ©grĂ©e Ă  la structure de la croix simple sous la forme d’un renflement au centre (les cĂŽtĂ©s ont 2 mm d’épaisseur et la pastille 5 mm de diamĂštre : on ne verrait alors qu’un trĂšs lĂ©ger renflement au point d’intersection des bras).

(b) Une seconde observation parle dans le mĂȘme sens. Il suffit de regarder la figure d’ensemble de la phase II (aux vitesses dĂ©terminĂ©es auxquelles le sujet voit normalement la croix simple), mais en renonçant Ă  tout effort d’analyse et en se laissant aller Ă  percevoir passivement (par exemple en pensant Ă  autre chose), pour que la croix double de la phase III se substitue Ă  la croix simple !

Tout se passe par consĂ©quent comme si le regard, en devenant passif, n’exĂ©cutait plus les mouvements nĂ©cessaires Ă  la constitution de la croix simple et comme s’il se laissait aller Ă  un simple enregistrement des donnĂ©es extĂ©rieures, ce qui produit naturellement l’image de fusion.

(c) En troisiĂšme lieu l’examen des nuances du fond sur lequel se dĂ©tache la croix simple conduit Ă  la mĂȘme conclusion, bien qu’ici la preuve soit plus difficile Ă  fournir.

Au cours de la phase III (croix double) le fond est uniformĂ©ment grisĂątre, ainsi qu’il convient Ă  une situation de fusion dans laquelle les mouvements de circumduction du regard ne jouent plus de rĂŽle. Par contre, durant la prĂ©sente phase II les cercles de circumduction secondaire compris entre les bras de la croix simple ne sont pas uniformĂ©ment gris, mais seulement leur partie la plus externe (les angles arrondis du grand carrĂ© extĂ©rieur). Le centre de la croix se dĂ©tache mĂȘme visiblement sur un fond sombre (avec toutes les transitions entre cette couleur et le gris de la pĂ©riphĂ©rie).

Ces faits semblent montrer que le regard continue son mouvement de circumduction autour des bras de la croix, plus ou moins rĂ©guliĂšrement et selon des diamĂštres de plus en plus rĂ©duits. La meilleure preuve en est que, si l’on cherche Ă  examiner la zone diffuse du gris (partie extĂ©rieure) pour en discerner la forme, le gris tend alors Ă  s’étaler sur l’ensemble du cercle de circumduction, comme ce sera le cas dans la phase III. C’est donc que cette fixation a immobilisĂ© l’Ɠil et que les stimulations en balaient toujours les mĂȘmes lieux rĂ©tiniens.

3. Il s’agit maintenant de chercher Ă  interprĂ©ter de tels phĂ©nomĂšnes et cette explication doit porter avant tout sur les points suivants : la perte de l’identitĂ© des cĂŽtĂ©s internes du carré 23, qui fusionnent en une croix au lieu de rester distincts l’un de l’autre ; la dĂ©localisation de ces cĂŽtĂ©s, qui rend possible cette perte d’identité ; et la contraction de la figure d’ensemble par rapport au champ objectif de circumduction, contraction qui favorise elle-mĂȘme la dĂ©localisation. Commençons donc par cette troisiĂšme question, les deux premiĂšres se rĂ©duisant d’ailleurs Ă  une seule.

Un fait frappant oppose la phase II aux dĂ©buts de la phase I et Ă  la phase III : c’est que les dimensions gĂ©nĂ©rales de la figure composĂ©e par la croix simple et le grand carrĂ© extĂ©rieur sont infĂ©rieures Ă  celles de l’image de fusion (phase III), mais aussi Ă  celles du champ d’excursion parcouru par le carrĂ© durant la phase 1. Plus prĂ©cisĂ©ment, on se rappelle que si le diamĂštre de circumduction n’est guĂšre rĂ©duit aux trĂšs faibles vitesses (sous rĂ©serve des irrĂ©gularitĂ©s dĂ©crites au § 5 sous 2), il diminue dĂ©jĂ  au cours de la phase I. On peut donc dire que les dimensions de la figure d’ensemble dĂ©croissent peu Ă  peu des dĂ©buts de la phase I Ă  la phase II pour augmenter rapidement pendant l’interphase II-III et retrouver leur grandeur rĂ©elle durant la phase III. Pourquoi donc cette contraction de la figure atteint-elle son maximum au moment prĂ©cis oĂč les quatre cĂŽtĂ©s extĂ©rieurs du carrĂ© correspondant aux positions successives 1 à 4 (voir fig. 2) commencent Ă  ĂȘtre vus simultanĂ©ment ?

Il convient naturellement de mettre ce phĂ©nomĂšne en relation Ă©troite avec les cercles de circumduction rĂ©els et apparents du carrĂ© entier et de ses cĂŽtĂ©s. Objectivement, on a de façon constante (phases I à III) un cercle gĂ©nĂ©ral de circumduction (du carrĂ©) de 35 mm de diamĂštre, ce qui produit une figure d’ensemble d’environ 60 × 60 mm pour un carrĂ© de 25 mm de cĂŽtĂ©s. Cette figure d’ensemble comprend elle-mĂȘme quatre cercles entrecroisĂ©s correspondant Ă  la circumduction des quatre sommets du carrĂ© et ces cercles ont chacun 35 mm de diamĂštre. Ce sont ces derniers cercles qui correspondent Ă  ce que nous avons appelĂ© les cercles de circumduction apparente secondaire. Or, de la phase I Ă  la phase III, le cercle de circumduction gĂ©nĂ©rale paraĂźt se rĂ©trĂ©cir peu Ă  peu jusqu’à devenir minime durant la phase II et Ă  peu prĂšs nul durant la phase III, tandis que les cercles apparents de circumduction secondaire commencent Ă  zĂ©ro au dĂ©but de l’interphase I-II, s’agrandissent au cours de cette interphase, sont tangents au cours delĂ  phase II (sĂ©parĂ©s seulement par les bras de la croix simple qui en constituent les tangentes) et acquiĂšrent enfin leurs dimensions maximum avec entrecroisement (ce qui correspond donc Ă  leur structure objective) durant la phase III. On pourrait donc dire que la contraction gĂ©nĂ©rale des dimensions de la figure durant la phase II (50 × 50 mm) correspond au point oĂč le mouvement apparent de circumduction gĂ©nĂ©rale devient minime tandis que les cercles apparents de circumduction secondaire atteignent leur avant-dernier palier d’agrandissement.

Seulement, comme cela est Ă©vident, le problĂšme n’est alors que reculé : pourquoi ces cercles de circumduction secondaire, qui correspondent Ă  une grandeur objectivement donnĂ©e dans la circumduction des quatre sommets du carrĂ©, n’atteignent-ils pas d’emblĂ©e les dimensions qu’ils acquerront durant la phase III et pourquoi demeurent-ils tangents durant la phase II ? Pourquoi surtout dĂ©butent-ils durant l’interphase I-II par de trĂšs petits cercles incomplets et n’est-ce qu’à la phase de fusion (III) qu’ils rejoignent leur grandeur objective ? C’est, bien entendu, parce que plus augmente la vitesse rĂ©elle de circumduction, plus est important le sillage laissĂ© par les extrĂ©mitĂ©s des cĂŽtĂ©s (les sommets du carrĂ©) sous forme de persistances rĂ©tiniennes, et moins est perceptible la circumduction du carrĂ© dans son ensemble. La grandeur apparente des cercles de circumduction secondaire et la petitesse apparente du cercle de circumduction gĂ©nĂ©rale sont donc fonction non pas seulement de la vitesse objective de circumduction, mais de la relation entre cette vitesse et celle des mouvements de l’Ɠil cherchant Ă  suivre le mobile. La contraction gĂ©nĂ©rale de la figure durant la phase II dĂ©pend donc Ă  nouveau de cette relation.

Mais ce n’est pas tout. Un mouvement de l’Ɠil n’est Ă  lui seul qu’un dĂ©placement, et ce n’est pas en fonction d’un pur mouvement (mĂȘme accompagnĂ© de rĂ©ceptions proprioceptives) que les grandeurs sont Ă©valuĂ©es. C’est en rendant possible et en facilitant l’enregistrement visuel qu’agit la motricitĂ© oculaire : c’est donc en termes de vision qu’il faut expliquer les variations de dimensions de la figure ainsi que des cercles apparents de circumduction, gĂ©nĂ©rale ou secondaire. À cet Ă©gard, le mouvement ne correspond qu’à deux possibilitĂ©s perceptives : ou bien il permet un enregistrement visuel durant son parcours comme tel, ce qui constitue une centration mobile (d’une figure se dĂ©plaçant elle-mĂȘme ou d’un espace rĂ©fĂ©rentiel lui servant de fond), ou bien il assure le transport d’une centration Ă  une autre, de ce qui a Ă©tĂ© enregistrĂ© au cours de la premiĂšre. Or, comme il y a toujours transport entre deux perceptions successives rapprochĂ©es, les mouvements de l’Ɠil en prĂ©sence des figures dont il est question ici seront simultanĂ©ment facteurs de centrations mobiles et de transports, ce qui ramĂšne Ă  ces deux notions le problĂšme de l’explication des grandeurs apparentes en jeu (y compris celles des cercles de circumduction gĂ©nĂ©rale ou secondaire).

Or, d’un tel point de vue il existe une diffĂ©rence essentielle entre un Ă©tat oĂč la vitesse des mouvements de l’Ɠil parvient Ă  Ă©galer celle du mobile (t Tp ≀ t Circ : prop. 1) et l’état de la phase II, oĂč les mouvements de l’Ɠil sont dĂ©bordĂ©s par le mobile et oĂč par consĂ©quent seul un transport partiel reste possible (prop. 4), ceci naturellement dans le cas oĂč, comme dans la prĂ©sente expĂ©rience, le mobile ou certaines parties du mobile reviennent alternativement en des positions privilĂ©giĂ©es de plus grande stimulation perceptive. Tant que le regard peut suivre l’objet en mouvement, il embrasse en ses centrations successives une part suffisante de l’espace rĂ©fĂ©rentiel pour localiser continuellement ce mobile : il s’ensuit alors que l’espace compris entre ces points de localisation n’est que peu ou pas dĂ©valuĂ©. Lorsque, au contraire, le mobile n’est plus accessible Ă  un repĂ©rage, et que mĂȘme aux points extrĂȘmes de ses trajectoires il n’est plus visible qu’en partie, l’espace rĂ©fĂ©rentiel cesse de donner lieu Ă  une mise en relations continue entre l’objet et ses positions successives, et se trouve donc dĂ©valuĂ© dans la mesure mĂȘme de cette diminution de centration.

C’est donc dans cette direction qu’il faut chercher la raison de la rĂ©duction apparente du cercle de circumduction gĂ©nĂ©rale : ce n’est pas parce que le regard dĂ©crit une trajectoire rĂ©duite qu’une trajectoire objectivement donnĂ©e peut ĂȘtre dĂ©valuĂ©e, si le dĂ©placement du mobile est suffisamment lent, donc sans cesse repĂ©rable : c’est au contraire dans la mesure oĂč le mobile se mouvant trop rapidement n’est plus repĂ©rable que l’amplitude diminuĂ©e des mouvements de l’Ɠil exerce son action sur l’espace rĂ©fĂ©rentiel. Quant aux cercles de circumduction secondaire, ils s’agrandissent, il va de soi, concurremment avec la perte de nettetĂ© des extrĂ©mitĂ©s du carrĂ©, donc Ă©galement avec l’accroissement de la vitesse angulaire et le rĂ©trĂ©cissement d’amplitude ou le retard des mouvements oculaires. De plus, le sillage dont la forme circulaire augmente ainsi de diamĂštre avec la vitesse n’est pas dĂ©valuĂ© Ă  son tour malgrĂ© l’excĂšs de vitesse, puisque le regard ne cherche pas Ă  suivre cette circumduction des sommets du carrĂ© comme il tend Ă  accompagner le carrĂ© entier lui-mĂȘme en sa circumduction gĂ©nĂ©rale. Le seul problĂšme est donc de savoir pourquoi ces cercles secondaires demeurent tangents aux bras de la croix simple : il est Ă©vident que c’est en fonction des dĂ©localisations des cĂŽtĂ©s, amorcĂ©es dĂšs l’interphase I-II, que les cercles sont dĂ©terminĂ©s en leurs dimensions, et en particulier deviennent tangents lorsque les cĂŽtĂ©s internes fusionnent entre eux. En effet, ce sont le carrĂ© lui-mĂȘme et ensuite ses cĂŽtĂ©s disloquĂ©s qui constituent l’objet de la poursuite ou des centrations du regard, et non pas les cercles de circumduction secondaire dus Ă  la persistance rĂ©tinienne : ceux-ci attestent simplement la perte de nettetĂ© des sommets du carrĂ©, en fournissant ainsi la mesure prĂ©cise de l’échec relatif de cette poursuite. En un mot, la grandeur apparente des cercles de circumduction secondaire est l’expression directe de la diffĂ©rence entre la vitesse des mouvements du regard et celle de la circumduction gĂ©nĂ©rale rĂ©elle.

4. Revenons donc aux dĂ©valuations de l’espace rĂ©fĂ©rentiel et cherchons Ă  expliquer par ce moyen la contraction gĂ©nĂ©rale de la figure d’ensemble. La phase II fournit Ă  cet Ă©gard un indice trĂšs significatif : le petit carré e compris entre les cĂŽtĂ©s internes du carrĂ© en ses positions successives est entiĂšrement annulĂ©, et cette annulation constitue le terme d’une contraction progressive dont on perçoit certaines Ă©tapes significatives au cours de l’interphase I-II. À vrai dire, on ne suit que difficilement et partiellement cette rĂ©duction progressive, pour les raisons qu’on a vues plus haut (instabilitĂ© des figures de cette interphase) : on aperçoit seulement et successivement des paires isolĂ©es de bras qui se croisent de plus en plus en se rapprochant du centre (mais parfois moins et parfois plus Ă  une mĂȘme vitesse). C’est ce qui rend l’observation malaisĂ©e et la mesure impossible ; mais ici Ă  nouveau les cercles de circumduction secondaires servent de repĂšre.

Or, il est facile de rendre compte de cette suppression graduelle de l’espace intercalaire e en recourant aux considĂ©rations prĂ©cĂ©dentes. Tant que les quatre cĂŽtĂ©s externes du grand carrĂ© ne sont pas vus simultanĂ©ment, durant l’interphase I-II, le regard passe, au cours de ses mouvements de rotation plus ou moins rĂ©guliers, d’un Ă©lĂ©ment Ă  un autre, en transportant du prĂ©cĂ©dent au suivant les impressions reçues, mais sans pouvoir stabiliser chacun par rapport Ă  l’espace rĂ©fĂ©rentiel. Avec l’augmentation de la vitesse, les quatre cĂŽtĂ©s extĂ©rieurs correspondant aux positions successives privilĂ©giĂ©es du carrĂ© sont perçus simultanĂ©s et constituent un cadre de rĂ©fĂ©rence auquel s’accrochera le regard au cours de ses dĂ©placements. Mais parcourant le trajet qui les sĂ©pare de façon de plus en plus sommaire (voir fig. 10), il ne pourrait estimer sans dĂ©valuations sensibles les distances AD (ou A’D’) qu’en stabilisant en cours de route l’espace rĂ©fĂ©rentiel et les cĂŽtĂ©s intermĂ©diaires B et C (ou B’ et C’). Or la vitesse de circumduction rĂ©elle l’en empĂȘche. D’autre part, le cĂŽté B Ă©tant sans cesse transportĂ© sur C et rĂ©ciproquement, ainsi que B’ sur C’ et rĂ©ciproquement, au cours de chacun des passages du regard, sans qu’ils puissent ĂȘtre repĂ©rĂ©s faute d’une estimation suffisante des distances, au sein du champ des centrations mobiles, leur stabilisation est rendue d’autant plus difficile, ce qui rĂ©sulte de la contraction de l’espace rĂ©fĂ©rentiel mais ce qui la renforce en retour.

Fig. 10 (Échelle 1 : 3)

Il est donc permis de considĂ©rer toute centration, mĂȘme mobile, sur l’espace intercalaire e comme de moins en moins probable (ce que nous Ă©crirons Ct e ⇉ 0), sauf prĂ©cisĂ©ment en cas de ralentissement des mouvements du regard ou de fixation sur le centre de la figure (voir 2, sous a et b). On aura ainsi :

(6) {[t (Tp) > t (Circ)] + [t (1/n Tp) < t (Circ)]} → [Ct (e) ⇉ 0]

Mais il convient de se rappeler que cette dĂ©valuation de l’espace intercalaire e n’est qu’un cas particulier de celle de l’espace rĂ©fĂ©rentiel entier, toutes deux relevant des mĂȘmes causes. Pour ĂȘtre complet, il faudrait dire : 1) que les rapports de vitesse t (Tp) > t (Circ) + t (1/n Tp) < t (Circ) entraĂźnent une diminution d’amplitude des mouvements du regard ; 2) que cette diminution d’amplitude provoque un rĂ©trĂ©cissement du champ total des centrations mobiles ; 3) qu’il rĂ©sulte de ce rĂ©trĂ©cissement du champ des centrations un rapetissement de l’espace rĂ©fĂ©rentiel en son ensemble ; 4) d’oĂč enfin l’annulation de l’espace intercalaire e.

Si nous dĂ©signons par (DTp < D Circ.) la rĂ©duction d’amplitude des mouvements du regard (par rapport au diamĂštre D du cercle de circumduction du carrĂ©) et par (Σ Ct < E) le rĂ©trĂ©cissement du champ total des centrations mobiles par rapport Ă  l’espace rĂ©fĂ©rentiel dans son ensemble (E), nous avons alors :

(6 bis) {[t (Tp) > t (Circ)] + [t (1/n Tp) < t (Circ)]}
 → (D Tp < D Circ) → (Σ Ct < E) → [Ct (e) ⇉ 0]

Cette prop. (6 bis) constitue donc la forme complĂšte dont (6) est l’abrĂ©gĂ©. Ce sont alors les relations (ÎŁ Ct < E) → [Ct (e) ⇉ 0] qui expriment la dĂ©localisation 24.

Notons que cette dĂ©valuation de l’espace rĂ©fĂ©rentiel et spĂ©cialement des petits intervalles e compris entre des droites proches, et apparaissant en rĂ©alitĂ© successivement, n’est pas une simple vue de l’esprit. Sans parler du phĂ©nomĂšne analogue que l’on observe dans le mouvement stroboscopique et sur lequel nous reviendrons, nous avons recouru Ă  la contre-Ă©preuve suivante : si, pour simplifier, on met en mouvement de circumduction une seule barre, horizontale ou verticale (avec extrĂ©mitĂ©s masquĂ©es par un Ă©cran, ce qui exclut tout cercle apparent de circumduction primaire ou secondaire et donne l’impression d’un dĂ©placement uniquement vertical ou horizontal : fig. 11), l’intervalle e compris entre les deux positions extrĂȘmes de la barre donne lieu Ă  un rĂ©trĂ©cissement sensible durant la phase II. Or, la meilleure preuve qu’il s’agit bien d’un effet de centrations relatives est que l’illusion disparaĂźt dĂšs qu’on cherche Ă  la mesurer, Ă  cause de l’introduction du systĂšme de rĂ©fĂ©rence que constitue le mesurant et qui stabilise le regard.

Fig. 11

5. Or, cette dĂ©valuation des intervalles entre les lignes B et C (ou B’ et C’) de la fig. 10, donc en gĂ©nĂ©ral de l’espace parcouru par le carrĂ© en circumduction, comporte une consĂ©quence essentielle en ce qui concerne les rapports d’identitĂ© ou de distinction des cĂŽtĂ©s en question. Plus prĂ©cisĂ©ment, la dĂ©valuation des intervalles spatiaux, qui rĂ©sulte elle-mĂȘme des relations de vitesses exprimĂ©es par la prop. (4), permet Ă  ces rapports entre la vitesse du transport et celle de la circumduction, d’entraĂźner une identification entre les lignes B et C (ou B’ et C’), jusque-lĂ  perçues comme distinctes l’une de l’autre (de mĂȘme qu’ils entraĂźnent une dualitĂ© entre les lignes B et D, perçues durant la phase I comme constituant un seul et mĂȘme cĂŽtĂ© du carrĂ© en circumduction).

Supposons, en effet, que le regard parcoure selon une trajectoire quelconque le champ de circumduction en coupant les cĂŽtĂ©s B et C. Si, conformĂ©ment au rapport t (Tp) > t (Circ) de la prop. (4), le temps nĂ©cessaire au transport le long de la trajectoire conduisant le carrĂ© de gauche Ă  droite est supĂ©rieur au temps pris par la circumduction, alors les lignes C et D seront susceptibles d’apparaĂźtre avant que les cĂŽtĂ©s A et B aient pu ĂȘtre transportĂ©s sur elles et sans que le regard ait donc pu suivre la trajectoire du carré : les lignes C et D perdront ainsi leur identitĂ© avec A et B, ce qui est d’emblĂ©e Ă©vident pour la ligne D qui est vue distincte de la ligne B bien qu’il s’agisse (objectivement) du mĂȘme cĂŽtĂ© du carrĂ© en deux positions successives. Mais, comme l’indique le rapport t (1/n Tp) < t (Circ) de la prop. (4), un transport partiel ayant cependant le temps de s’esquisser, la ligne B est entraĂźnĂ©e par le regard vers la droite. En ce cas le regard, Ă©tant dĂ©jĂ  attirĂ© vers C quand B est encore prĂ©sente mais ne pouvant se reporter sur C avant la disparition de B, ne parvient pas Ă  discerner les limites de l’espace vide e (BC). En effet, pour Ă©valuer l’espace e (BC), il faut, ou bien comparer le point oĂč vient de disparaĂźtre B au point oĂč apparaĂźt C, ou bien comparer B et C simultanĂ©ment : or le rapport t (Tp) > t (Circ) exclut la premiĂšre de ces deux conditions et le rapport t (1/n Tp) < t (Circ) exclut la seconde. Il en rĂ©sulte donc la prop. (6) et, l’intervalle e compris entre B et C cessant alors de pouvoir ĂȘtre Ă©valuĂ©, les lignes B et C cessent de pouvoir ĂȘtre localisĂ©es : l’élĂ©ment B est ainsi entraĂźnĂ© vers l’élĂ©ment C, sous la double influence du transport de B et de l’absence de centration de e. Mais le mĂȘme phĂ©nomĂšne se produit immĂ©diatement en sens inverse, puisque le carrĂ© continue de tourner : l’élĂ©ment C sera donc entraĂźnĂ© rĂ©ciproquement vers B, sous la double influence du transport de C vers la gauche et de la dĂ©valuation de l’intervalle e. C’est pourquoi les lignes B et C finissent par fusionner (fin de l’interphase I-II et dĂ©but de la phase II), fournissant ainsi la branche verticale de la croix simple. De plus le mĂȘme double entraĂźnement se produira pour les mĂȘmes raisons entre les lignes B’ et C’ (fig. 10) : leur fusion fournira Ă  son tour la branche horizontale de la croix simple.

Si nous appelons Pi-dis comme dans la prop. (3) les transformations non compensĂ©es susceptibles d’intervenir dans les rapports d’identitĂ© (i) et de distinction (dis), ces identifications illusoires ou dĂ©formantes des lignes B = C et B’ = C’ rĂ©sultent ainsi des relations :

(7) {[t (Tp) > t (Circ)] + [t (1/n Tp) < t (Circ)] + [Ct (e) ⇉ 0]}
 → (Pi-dis > 0) → [(B = C) + (B’ = C’)]

Quant aux cĂŽtĂ©s extĂ©rieurs du carrĂ©, A et D, A’ et D’, ils se rapprochent Ă©galement les uns des autres en raison de la contraction gĂ©nĂ©rale de la figure d’ensemble. Mais A et D Ă©tant objectivement distants de 60 mm au lieu de 10, ils demeurent distincts l’un de l’autre. NĂ©anmoins, ils perdent leur identitĂ© puisqu’ils se dĂ©doublent, et que les produits de ces dĂ©doublements sont Ă  leur tour fusionnĂ©s (dĂ©doublements et fusions qui donnent les quatre cĂŽtĂ©s formant le grand carrĂ© extĂ©rieur de 50 mm dans lequel la croix est inscrite). Le symbole (Pi-dis > 0) s’applique donc Ă©galement Ă  eux en un sens dĂ©rivĂ©, mais il nous paraĂźt inutile de formuler Ă  part cet effet de dĂ©tail.

Les aspects essentiels de la phase II sont ainsi expliquĂ©s par une dĂ©localisation rĂ©sultant de simples rapports de vitesse entre les transports moteurs du regard et les mouvements rĂ©els de circumduction : sans qu’il soit nĂ©cessaire (comme dans l’explication d’Auersperg et Buhrmester) d’invoquer l’anticipation d’un carrĂ©, l’écart progressif entre la vitesse des mouvements du regard et celle de la circumduction entraĂźne sans plus les effets de fusion dus aux transports et aux difficultĂ©s de centration, rendant compte de la croix simple, du grand carrĂ© entourant cette derniĂšre et de la rĂ©duction gĂ©nĂ©rale des dimensions de la figure.

Remarque. — L’explication qui prĂ©cĂšde n’exclut en rien, il va de soi, mais appelle au contraire une explication physiologique complĂ©mentaire. Celle que propose Lambercier, et qu’il a tirĂ©e de nombreuses observations faites sur lui-mĂȘme 25 (dont on trouve l’essentiel dans le texte) est la suivante. Lorsque le regard ne peut plus suivre le carrĂ© sur sa trajectoire de circumduction, mais dĂ©crit un cercle de diamĂštre rĂ©duit, les excitations ne tombent plus sur les mĂȘmes lieux rĂ©tiniens : ce serait cet Ă©cart entre ces nouveaux lieux et ceux uniques correspondant aux petites vitesses qui provoquerait une dĂ©localisation produisant le dĂ©doublement et le dĂ©membrement des cĂŽtĂ©s du carrĂ© (interphase I-II), d’oĂč s’ensuivent d’abord la figure de la croix simple (ensuite celle de la croix double), ainsi que la diminution, trĂšs apparente Ă  ce moment, de l’espace parcouru par le carrĂ© dans sa circumduction.

Or, si nous retraduisons ce schĂ©ma dans un langage exprimant la gĂ©omĂ©trie de la perception comme telle, nous devons concilier les trois faits suivants : 1) le diamĂštre de la figure d’ensemble diminue ; 2) ni le carrĂ© lui-mĂȘme ni ses cĂŽtĂ©s ne sont dĂ©valorisĂ©s ; 3) les cĂŽtĂ©s perçus simultanĂ©ment n’occupent plus, les uns Ă  l’égard des autres, les mĂȘmes positions que durant les phases I et III. Il n’existe alors qu’une maniĂšre de dĂ©crire les choses en termes d’espace perceptif ou subjectivement perçu (par opposition Ă  l’espace rĂ©tinien) : c’est de caractĂ©riser la dĂ©localisation du carrĂ© en fonction de l’espace rĂ©fĂ©rentiel (c’est-Ă -dire des distances entre les positions successives du carrĂ©), faute de systĂšme de rĂ©fĂ©rence extĂ©rieur Ă  la figure d’ensemble, et de considĂ©rer cet espace rĂ©fĂ©rentiel (quelles que soient ses relations avec l’espace rĂ©tinien) comme se contractant ou diminuant de dimensions. Si nous appelons « centration mobile » (voir § 4) l’ensemble des rapports enregistrĂ©s simultanĂ©ment par le regard en mouvement (distances, etc.) et « transport » le passage d’une centration mobile Ă  la suivante (passage dĂ» au mouvement mĂȘme du regard), il est donc clair que le schĂ©ma physiologique ci-dessus correspond au schĂ©ma relationnel adopté : plus la vitesse du transport est dĂ©passĂ©e par celle de la circumduction du carrĂ©, plus l’espace rĂ©fĂ©rentiel est dĂ©valorisĂ© faute de points de repĂšre dĂ©terminĂ©s par leurs distances rĂ©ciproques dans le champ des centrations mobiles, et plus les cĂŽtĂ©s du carrĂ© sont dĂ©localisĂ©s dans le sens d’un rapprochement entre B et C (ou B’ et C’).

Mais on peut alors se demander pourquoi de tels faits, exprimables en un langage physiologique simple, sont cependant dĂ©crits par nous en termes de centrations et de transports, c’est-Ă -dire de relations construites Ă  l’occasion de perceptions statiques : quel intĂ©rĂȘt trouvons-nous Ă  appliquer ces relations Ă  une situation aussi dĂ©pendante des vitesses que l’effet Auersperg-Buhrmester ? La raison en est double : outre le besoin, que l’on est en droit d’éprouver, d’une thĂ©orie des structures gĂ©nĂ©rales de la perception et notamment d’une gĂ©omĂ©trie de l’espace perçu, les notions de centration et de transport prennent ici un sens Ă  la fois conforme Ă  leur signification habituelle et nouveau Ă  titre de cas particulier.

Si l’on admet, comme nous l’avons fait dans les Recherches prĂ©cĂ©dentes, que la centration joue un rĂŽle dans l’estimation des grandeurs, cette estimation est, en effet, fonction entre autres de l’étendue du champ de centration, des repĂ©rages possibles Ă  l’intĂ©rieur de ce champ, ainsi que du caractĂšre fixe ou variable (et des durĂ©es de prĂ©sentation) des Ă©lĂ©ments centrĂ©s. Or, dans le cas du carrĂ© en circumduction, on est prĂ©cisĂ©ment en prĂ©sence, avec l’augmentation des vitesses du mobile et le rĂ©trĂ©cissement d’amplitude des mouvements du regard, d’une diminution graduelle 1) de la surface totale de centration, 2) des possibilitĂ©s de repĂ©rage et 3) des durĂ©es de prĂ©sentation en une position considĂ©rĂ©e 26. La contraction de l’espace rĂ©fĂ©rentiel, par opposition Ă  la conservation des dimensions de la figure elle-mĂȘme, est donc un cas particulier spĂ©cialement intĂ©ressant de ces mĂ©canismes gĂ©nĂ©raux. Quant au transport qui est, par dĂ©finition, l’établissement d’une continuitĂ© entre les centrations successives, il est clair que s’il est nĂ©cessaire Ă  la comparaison de deux objets diffĂ©rents, il intervient Ă  plus forte raison dans la perception de l’identitĂ© d’un seul et mĂȘme objet en mouvement, c’est-Ă -dire occupant dans le temps une suite de positions distinctes.

§ 8. L’interphase II-III et la phase III : formation et stabilisation de la croix double

La croix simple de la phase II prĂ©sente aux extrĂ©mitĂ©s de ses bras une lĂ©gĂšre fente les partageant en deux pointes incurvĂ©es vers le dehors (dĂ©but des cercles de circumduction secondaire dont les bras de la croix simple constituent la tangente commune). En outre, dĂšs la phase II, on peut distinguer trois formes successives de croix simple : (1) une croix non encore complĂštement centrĂ©e ; (2) une croix bien centrĂ©e mais dont le point d’intersection forme une petite tache blanche carrĂ©e instable, orientĂ©e sur pointe (ses sommets se confondent avec les bras de la croix) ; (3) la mĂȘme croix bien centrĂ©e, mais dont les bras commencent Ă  s’épaissir, les fentes terminales se creusant davantage entre les deux pointes. C’est Ă  ce moment que, avec l’augmentation de la vitesse, dĂ©bute l’interphase II-III.

Au cours de cette interphase la croix simple se dĂ©double progressivement et l’incurvation des deux pointes situĂ©es aux extrĂ©mitĂ©s des bras change peu Ă  peu de direction : orientĂ©es vers le dehors tant que les cercles de circumduction secondaire sont exactement tangents, elles s’orientent graduellement vers l’intĂ©rieur, au fur et Ă  mesure que les cercles en question s’entrecroisent ; on aperçoit ainsi d’abord comme une sorte de pince. Il est clair que ce n’est pas l’incurvation elle-mĂȘme qui change : ce sont les cercles de circumduction secondaire qui, en augmentant de diamĂštre, se croisent de plus en plus.

D’autre part, la petite tache blanche carrĂ©e (apparaissant dĂšs la forme 2 de la croix simple) change Ă©galement de structure : les quatre petits triangles qui la composent, et qui proviennent des traces mĂ©dianes tangentielles des cĂŽtĂ©s internes du carrĂ©, se dĂ©placent en s’agrandissant, s’entrecroisent et engendrent par leur rĂ©union un nouveau carrĂ© central blanc, de 10 mm de cĂŽtĂ©, situĂ© cette fois sur cĂŽtĂ©. Les diagonales de ce carrĂ© sont occupĂ©es par une croix oblique gris foncĂ© allant jusqu’au noir, dont les bras diminuent d’épaisseur du centre Ă  la pĂ©riphĂ©rie suivant une courbe convexe : cette croix est formĂ©e par l’intersection des quatre cercles de circumduction secondaire qui s’entrecroisent au sein de la figure d’ensemble. Le centre de cette croix oblique est constituĂ© lui-mĂȘme par un trĂšs petit carrĂ© (environ 1 Ă  2 mm de cĂŽtĂ© dans le cas de notre carrĂ© de 25 mm Ă  peu prĂšs de cĂŽtĂ©). Ce petit carrĂ© central est le seul endroit, dans ce cas, qui laisse apparaĂźtre la couleur pure du fond.

Ces transformations aboutissent ainsi Ă  la phase III, au cours de laquelle la croix simple est dissociĂ©e en une croix double Ă  extrĂ©mitĂ©s incurvĂ©es vers le dedans. La figure totale devient plus homogĂšne, les gris Ă©tant plus sombres et les blancs moins blancs, ce qui se laisse comprendre si l’on tient compte des valeurs d’excitations temporelles et spatiales unitaires. Mais vers 400 tours Ă  la minute ou mĂȘme avant, la figure marque encore, bien qu’ayant pris sa forme dĂ©finitive, un certain papillotement qui ne disparaĂźt pas complĂštement mĂȘme Ă  la vitesse de 700 tours que nous avons pu rĂ©aliser avec notre dispositif.

Cette phase III constitue donc ce que nous appellerons par convention l’image de fusion, c’est-Ă -dire identique en sa forme Ă  ce qu’elle serait Ă  des vitesses supĂ©rieures illimitĂ©es. Les cercles de circumduction secondaire, dont nous avons vu augmenter la grandeur apparente depuis le dĂ©but de l’interphase I-II atteignent ici leur maximum, Ă©gal au cercle de circumduction rĂ©el de 35 mm. La figure ne se dĂ©place plus, mĂȘme si une alternance perceptive de ses Ă©lĂ©ments subsiste quelque peu aux premiers degrĂ©s de vitesse de cette phase III.

Si nous avons dĂ©taillĂ© cette description, en particulier quant aux petites figures centrales (qui changeraient naturellement de forme, de dimensions et mĂȘme de couleur avec des carrĂ©s de circumduction d’autres grandeurs ou de traits plus minces ou plus Ă©pais), c’est qu’elles montrent combien, au moment de la phase III, notre perception correspond Ă  la rĂ©alitĂ© jusque dans ses moindres dĂ©tails : il serait possible d’en fournir la preuve par la photographie autant que par une construction gĂ©omĂ©trique exacte (voir fig. 4).

Quant aux mouvements du regard, ils ont peu Ă  peu cessĂ© par Ă -coups. La preuve en est que les cercles de circumduction secondaires sont devenus maxima, puisque l’augmentation progressive de leur grandeur, de l’interphase I-II Ă  la phase III, constitue l’indice le plus clair de la difficultĂ© croissante Ă©prouvĂ©e par le regard Ă  suivre le carrĂ© lui-mĂȘme en sa circumduction : on ne peut en effet percevoir simultanĂ©ment la circumduction d’ensemble d’une figure carrĂ©e et celle de chacun de ses sommets ou de ses cĂŽtĂ©s comme tels !

Il est donc aisĂ© de formuler le rapport, propre Ă  la phase III, entre la vitesse Ă  la circumduction rĂ©elle et celle du transport oculaire, dĂ©finitivement vaincu : en effet, durant la phase III, tout transport, mĂȘme partiel, devient impossible durant le temps minime que dure le mouvement du carrĂ© d’une extrĂ©mitĂ© Ă  l’autre du champ parcouru par lui. On a alors :

(8) t (Tp) > t (Circ) et t (1/n Tp) > t (Circ)

Il en rĂ©sulte alors que le carrĂ© se prĂ©sente simultanĂ©ment dans les diffĂ©rentes positions de la fig. 2 sans que le regard ait pu en rien suivre son dĂ©placement : d’oĂč la perception des lignes correspondant aux cĂŽtĂ©s internes et externes du carrĂ© en ces diverses positions, c’est-Ă -dire la perception d’une croix double entourĂ©e par un grand carrĂ© (Ă  cĂŽtĂ©s estompĂ©s et arrondis aux sommets des angles).

Or, les Ă©lĂ©ments A, B, C et D (ou A’, B’, C’ et D’ : voir fig. 10) Ă©tant ainsi visibles simultanĂ©ment, sans que le regard ne cherche plus Ă  suivre un mobile, toute centration devient possible comme en prĂ©sence d’une figure immobile. Il s’ensuit que l’intervalle e compris entre les cĂŽtĂ©s B et C (ou B’ et C’) n’a plus de raison d’ĂȘtre dĂ©valuĂ©, mais est centrĂ© au mĂȘme titre que les autres aspects de la figure. D’oĂč :

(9) {[t (Tp) > t (Circ)] + [t (1/n Tp) > t (Circ)]} → [Ct (e)]

La figure totale reprend ainsi une grandeur correspondant Ă  l’amplitude d’excursion, comme ce serait le cas au dĂ©but de la phase I sans l’intervention de facteurs secondaires (§ 5, sous 2).

Les Ă©lĂ©ments B et C (ou B’ et C’) sont donc dorĂ©navant distinguĂ©s l’un de l’autre, tandis qu’ils Ă©taient perçus successivement durant la phase I et fusionnĂ©s en une seule ligne durant la phase II. NĂ©anmoins les Ă©lĂ©ments A et B (ou A’ et B’ : voir fig. 10) Ă©tant objectivement identiques aux Ă©lĂ©ments C et D (ou C’ et D’), mais en positions successives au cours du dĂ©placement du carrĂ©, tandis que, durant cette phase III, ils sont perçus distincts et immobiles 27, on ne peut considĂ©rer l’ensemble des rapports d’identitĂ© et de distinction comme ne comportant aucune dĂ©formation, donc Pi-dis comme nul. On a, au contraire :

(10) {[t (Tp) > t (Circ)] + [t (1/n Tp) > t (Circ)] → [Ct (e)]} → (Pi-dis > 0)

Telles sont donc les trois caractéristiques essentielles de la phase III.

§ 9. L’évolution des rĂ©actions avec l’ñge

À comparer les rĂ©actions des enfants Ă  celles des adultes, on observe quatre sortes de diffĂ©rences auxquelles nous en adjoindrons une cinquiĂšme (numĂ©rotĂ©e 3) relative au mouvement stroboscopique, avant mĂȘme de justifier un tel rapprochement (voir l’Appendice).

1. L’enfant ne parvient Ă  suivre le carrĂ© qu’à de moindres vitesses de circumduction. Nous n’avons, il est vrai, mesurĂ© Ă  cet Ă©gard que l’apparition de la croix simple (dĂ©but de la phase II) et il existe chez tous les sujets, entre les phases I et II, une interphase au cours de laquelle le carrĂ© cesse d’ĂȘtre visible sans que se forme immĂ©diatement une croix simple unique, centrĂ©e au milieu du champ et immobile. Mais cette interphase marque simplement la transition de la vision du carrĂ© Ă  celle de la croix simple. Les mesures prises sur l’apparition de cette derniĂšre valent donc quant Ă  l’ordre de vitesses auxquelles disparaĂźt le carrĂ©, en fonction de l’ñge, bien que cette disparition ne coĂŻncide donc pas exactement avec l’apparition de l’effet de croix simple.

2. La formation de la croix simple se produit Ă  des vitesses moindres chez l’enfant que chez l’adulte, c’est-Ă -dire que la croix simple apparaĂźt plus tĂŽt chez le premier. Les mesures prises montrent une Ă©volution trĂšs rĂ©guliĂšre, donc une diffĂ©rence quantitative graduelle.

3. Le mouvement stroboscopique entre deux traits verticaux prĂ©sentĂ©s alternativement se produit pour un nombre de prĂ©sentations alternatives Ă  la minute plus faible chez l’enfant que chez l’adulte, c’est-Ă -dire apparaĂźt Ă  de plus petites vitesses (Meili et Tobler).

4. L’effet de fusion (phase III) apparaĂźt Ă©galement Ă  des vitesses moindres chez l’enfant. Ici Ă  nouveau l’apparition de la croix double, sur laquelle ont portĂ© nos mesures, ne coĂŻncide pas entiĂšrement avec la disparition de la croix simple, puisqu’il y a une interphase de crise. Mais les vitesses auxquelles se forme la croix double montrent une Ă©volution trĂšs rĂ©guliĂšre avec l’ñge.

5. Enfin, chez les sujets de 5 Ă  6 ans, l’apparition du carrĂ© en vitesses descendantes a lieu pour un nombre de tours infĂ©rieur Ă  celui auquel la croix simple se forme en vitesses ascendantes. À partir de 6-7 ans, au contraire, et de façon de plus en plus sensible jusque chez l’adulte, la vision du carrĂ© se produit Ă  des vitesses supĂ©rieures Ă  celles de sa disparition en vitesses ascendantes : c’est donc comme s’il y avait anticipation plus forte du carrĂ© de la phase I en vitesses descendantes, avec l’ñge.

Comme on le voit, les quatre premiĂšres de ces diffĂ©rences sont simplement quantitatives : les rĂ©actions sont qualitativement les mĂȘmes entre l’enfant et l’adulte et seule une variation des vitesses critiques caractĂ©rise les rĂ©actions diffĂ©rentielles avec l’ñge. La cinquiĂšme diffĂ©rence est au contraire d’ordre qualitatif : une inversion de sens se produit entre 5 et 7 ans quant au rapport des vitesses critiques en marche ascendante et en marche descendante.

NĂ©anmoins, si l’on accepte le schĂ©ma d’interprĂ©tation que nous avons dĂ©veloppĂ© aux § 4 Ă  7, l’ensemble de ces diffĂ©rences, y compris la cinquiĂšme, se rĂ©duit Ă  une seule que l’on peut Ă©noncer comme suit : la vitesse du transport augmente avec le dĂ©veloppement. Soit (cf. § 7) :

(11) t (Tp) Enf > t (Tp) Ad

En effet, si la rapiditĂ© des mouvements assurant le transport visuel est moindre chez l’enfant que chez l’adulte, le carrĂ© ne pourra ĂȘtre suivi qu’à de plus faibles vitesses (1). Par contre, et rĂ©ciproquement, les effets de composition dus Ă  un transport incomplet, se produiront plus tĂŽt et assureront donc la formation de la croix simple Ă  des vitesses infĂ©rieures (2). D’une maniĂšre gĂ©nĂ©rale, les Ă©lĂ©ments prĂ©sentĂ©s alternativement ne demeureront distincts qu’à de moindres vitesses de succession, ce qui signifie l’apparition plus aisĂ©e du mouvement stroboscopique sous sa forme classique (3). Pour les mĂȘmes raisons, la croix simple disparaĂźtra Ă  des vitesses infĂ©rieures (faute de transports partiels), ce qui signifie une apparition de l’image de fusion complĂšte pour un nombre infĂ©rieur de tours Ă  la minute (4). Enfin, si le transport visuel est moins rapide chez l’enfant, il aura tendance Ă  s’exercer en vitesses ascendantes, tandis qu’il s’adaptera moins vite aux nouvelles situations en vitesses descendantes : d’oĂč cette persĂ©vĂ©ration plus considĂ©rable chez les petits, que nous avons dĂ©jĂ  notĂ©e Ă  propos de l’effet Usnadze (Rech. V) et que nous retrouvons ici au sujet de la rĂ©cognition de la forme d’un carrĂ© lorsque dĂ©croĂźt progressivement la vitesse de circumduction de celui-ci (5).

Il convient naturellement de souligner que cette moindre vitesse du transport chez l’enfant peut recouvrir, neurologiquement et mĂȘme psychologiquement, des phĂ©nomĂšnes multiples et sans doute trĂšs complexes (dĂ©veloppement inachevĂ© de la motilitĂ©, plus grands effets de persĂ©vĂ©ration, etc.). Il nous a cependant paru intĂ©ressant de montrer que l’on peut rĂ©duire Ă  un seul rapport de vitesses l’ensemble des rĂ©sultantes observĂ©es dans la prĂ©sente expĂ©rience, indĂ©pendamment de leur causalitĂ© sous-jacente, qui demeure entiĂšrement Ă  explorer.

D’une maniĂšre gĂ©nĂ©rale, la prĂ©sente recherche confirme donc en une situation trĂšs nouvelle ce que nous avons dĂ©jĂ  vu de la diffĂ©rence d’activitĂ© motrice et perceptive entre l’enfant et l’adulte et des modifications se produisant entre autres aux environs de 6-7 ans. Mais, dans le cas particulier de l’effet Auersperg et Buhrmester, l’évolution sensori-motrice dont la vitesse de transport visuel est la manifestation se prĂ©sente sous une forme particuliĂšrement rĂ©guliĂšre, et les transformations qualitatives observĂ©es (diffĂ©rence 5) se produisent vers 6 ans dĂ©jĂ  et non pas aux environs de 7-8 ans. Ces deux circonstances montrent la continuitĂ© de l’évolution psychomotrice et l’exagĂ©ration qu’il y aurait Ă  insister seulement sur certaines phases, par ailleurs spĂ©cialement remarquables, de rĂ©organisation ou d’équilibration.

⁂

Appendice. Les phases I-III et le mouvement stroboscopique

Le but de cet appendice n’est pas d’examiner si le mouvement stroboscopique intervient dans la perception du carrĂ© en circumduction. Si quelques sujets ont signalĂ© des mouvements apparents entre certains Ă©lĂ©ments de la figure d’ensemble et s’il est possible que ces mouvements interviennent pour faciliter l’apparition de la croix simple, ils ne sont nullement prĂ©supposĂ©s par les phĂ©nomĂšnes analysĂ©s au cours de cette Ă©tude et notre explication n’a pas eu Ă  les invoquer. Par contre, non seulement le processus formateur de la croix simple (phase II), tel que nous avons cherchĂ© Ă  le dĂ©crire au § 7 prĂ©sente quelque analogie avec un phĂ©nomĂšne stroboscopique, mais encore la succession des trois phases de la perception du carrĂ© en circumduction rappelle d’assez prĂšs les trois phases connues dans l’analyse des mouvements stroboscopiques. La chose mĂ©rite d’autant plus d’ĂȘtre soulignĂ©e que les rĂ©actions diffĂ©rentielles des enfants et des adultes sont Ă©galement analogues dans les deux cas.

En d’intĂ©ressantes expĂ©riences sur le mouvement stroboscopique chez l’enfant et chez l’adulte, Meili et Tobler 28 ont prĂ©sentĂ© aux sujets, selon une technique de Wertheimer, deux traits verticaux X et Y apparaissant successivement Ă  la mĂȘme hauteur et Ă  une distance de 20 cm l’un de l’autre. Ils ont retrouvĂ© l’existence des trois phases habituelles en de tels cas, lesquelles sont comparables Ă  celles que nous Ă©tudions ici Ă  propos du carrĂ© en circumduction : (A) lors des petites vitesses (nombre faible de prĂ©sentations alternatives Ă  la minute), le sujet voit deux traits indĂ©pendants apparaĂźtre successivement ; (B) lors de vitesses moyennes, le sujet ne voit plus deux objets distincts mais un seul trait se dĂ©plaçant de la position de X Ă  celle de Y et retour ; (C) lors des grandes vitesses, enfin, le sujet voit l’image de fusion : deux traits simultanĂ©s et immobiles. En outre, Meili et Tobler ont Ă©tabli que l’enfant perçoit les dĂ©placements propres Ă  la phase B et la simultanĂ©itĂ© (C) pour un nombre de prĂ©sentations alternatives Ă  la minute plus petit que l’adulte, de mĂȘme que l’enfant, dans nos prĂ©sents rĂ©sultats, en vient Ă  percevoir la croix simple Ă  des vitesses auxquelles l’adulte voit encore le carrĂ© complet et la croix double Ă  des vitesses auxquelles l’adulte en reste Ă  la croix simple.

On voit donc l’analogie entre les faits et ceux que nous dĂ©crivons ici. Quant aux diffĂ©rences, elles sont Ă©galement Ă©videntes. Dans le cas des traits X et Y il s’agit de deux Ă©lĂ©ments distincts prĂ©sentĂ©s tour Ă  tour Ă  l’état d’immobilitĂ© et qui sont identifiĂ©s perceptivement sous la forme d’un seul Ă©lĂ©ment exĂ©cutant un mouvement de va-et-vient. Dans le cas des cĂŽtĂ©s B et C du carrĂ©, au contraire, il s’agit de deux Ă©lĂ©ments distincts, objectivement animĂ©s d’un mouvement trĂšs rapide, et que la perception identifie sous la forme d’un seul trait immobile. Est-il nĂ©anmoins possible de comparer l’un Ă  l’autre ces deux sortes de phĂ©nomĂšnes, du point de vue des rapports perceptifs en jeu et indĂ©pendamment de toute hypothĂšse sur le mĂ©canisme causal, donc physiologique, du mouvement stroboscopique (thĂ©ories de Koehler ou de Hillebrand, etc., entre lesquelles nous n’avons pas Ă  choisir) ?

1. Lors de la perception alternative de X et de Y (phase I), il y a transport spatio-temporel, c’est-Ă -dire entraĂźnement de quelque chose de X sur Y et rĂ©ciproquement. Ce transport de X sur Y (ou l’inverse) exige un certain temps que nous appellerons t (Tp), tandis que nous dĂ©signerons par t (XY) le temps s’écoulant entre la disparition (objective) de X et l’apparition de Y (ou l’inverse). Nous pouvons admettre, puisque X et Y sont vus sĂ©parĂ©s et chacun immobile, que le temps t (Tp) est infĂ©rieur ou tend Ă  ĂȘtre Ă©gal Ă  t (XY), c’est-Ă -dire que quand Y apparaĂźt, le sujet a le temps de voir X disparaĂźtre et d’englober Y dans le champ de centration de son regard. Soit :

(12) t (Tp) ≀ t (XY)

dont on voit l’analogie avec la prop. (1).

En ce cas l’intervalle spatial donnĂ© entre X et Y, que nous appellerons e (XY), est lui-mĂȘme perçu en tant qu’espace vide au cours du parcours, et conserve donc ses dimensions relativement constantes. Si nous appelons Ct (e) XY cette perception de l’espace vide, on a donc (cf. prop. 2), pour des conditions constantes d’éclairement, etc. :

(13) [t (Tp) ≀ t (XY)] → Ct (e) XY

Cet intervalle conservant approximativement ses dimensions, les Ă©lĂ©ments X et Y sont alors localisables : ils sont donc perçus Ă  l’état immobile et le transport exĂ©cutĂ© par le sujet lui apparaĂźtra donc comme subjectif et non pas comme un mouvement des objets X et Y. Ceux-ci sont par consĂ©quent maintenus distincts par la perception. Si nous appelons Pi-dis la dĂ©formation des rapports d’identitĂ© (i) et de distinction (dis), nous avons donc :

(14) {[t (Tp) ≀ t (XY)] + [Ct (e) XY]} → [Pi-dis = 0]

proposition dont on voit le rapport avec la prop. (3).

2. Diminuons 29 maintenant t (XY) en augmentant le nombre de prĂ©sentations par minute (phase II). MĂȘme s’il est susceptible de variations, le temps t (Tp) nĂ©cessaire au transport sera tĂŽt ou tard plus grand que t (XY). Mais, mĂȘme si t (Tp) est supĂ©rieur Ă  t (XY) pour ce qui est de la totalitĂ© du transport, on peut admettre que le temps nĂ©cessaire Ă  un dĂ©but de transport (= à un transport ne parcourant qu’une fraction perceptible de l’intervalle e XY) reste infĂ©rieur Ă  t (XY). D’oĂč, si nous appelons t (1/n Tp) le temps nĂ©cessaire Ă  ce transport partiel :

(15) t (Tp) > t (XY) mais t (1/n Tp) < t (XY)

On retrouve ainsi la prop. (4). En ce cas, le regard est attiré 30 par Y (surgissant Ă  distance de X) avant que X ait lui-mĂȘme disparu ; nĂ©anmoins la disparition de X est encore perçue puisqu’on voit cet Ă©lĂ©ment quitter la position qu’il occupait initialement (nous ne parlons pas pour le moment de la perception de son mouvement comme tel, mais seulement du fait que cette perception dĂ©bute par une impression de dĂ©part). C’est ce double rapport spatio-temporel qu’expriment les deux inĂ©galitĂ©s de (15) : l’objet X semble encore lĂ  quand Y apparaĂźt (= t Tp > t XY) mais il y a dĂ©part de X pendant le transport lui-mĂȘme (= t 1/n Tp < t XY).

En ce cas, le regard, Ă©tant dĂ©jĂ  attirĂ© par Y quand X est encore prĂ©sent, mais ne pouvant fixer Y avant le dĂ©part de X, ne parvient plus Ă  centrer l’espace vide e (XY) en sa totalitĂ©, ce que nous Ă©crirons Ct (e) XY ⇉ 0. En effet, pour centrer l’espace e (XY) il faut, ou bien pouvoir comparer le point oĂč vient de disparaĂźtre X au point oĂč apparaĂźt Y, ou bien comparer X et Y prĂ©sents simultanĂ©ment. Or le rapport t (Tp) > t (XY) exclut la premiĂšre de ces deux conditions et le rapport t (1/n Tp) > t (XY) exclut la seconde. D’oĂč :

(16) {[t (Tp) > t (XY)] + [t (1/n Tp) < t (XY)]} → [Ct (e) XY ⇉ 0]

Notons que cet affaiblissement de la centration sur l’intervalle e (XY) n’est pas une simple supposition dĂ©ductive : conformĂ©ment aux lois habituelles de la centration (Rech. I-IV), la plupart des sujets prĂ©sentent, en effet, durant cette phase II du mouvement stroboscopique, une sous-estimation de la distance e (XY), et Scholz, qui a Ă©tudiĂ© cet effet de contraction de la distance parcourue par le mouvement apparent, a montrĂ© que le maximum de contraction de cette distance correspondait prĂ©cisĂ©ment au mouvement optimum (par opposition aux mouvements discontinus, etc., caractĂ©ristiques des interphases). Si cette contraction 31 qui a Ă©tĂ© mise en doute Ă©tait confirmĂ©e, il serait difficile de ne pas voir l’analogie d’un tel phĂ©nomĂšne avec la contraction de la figure d’ensemble dans la phase II de l’effet Auersperg et Buhrmester, phase correspondant Ă  la phase B du mouvement stroboscopique.

Il en rĂ©sulte alors que, faute de centration suffisante sur les intervalles vides, les objets X et Y ne peuvent plus ĂȘtre localisĂ©s, le temps t (XY) Ă©tant trop court par rapport Ă  ceux du transport, ou rapprochement des centrations. Sans localisation, ils ne sauront donc ĂȘtre distinguĂ©s l’un de l’autre, et le mouvement inhĂ©rent au transport de X sur Y ou l’inverse ne pourra plus ĂȘtre diffĂ©renciĂ© d’un mouvement des objets eux-mĂȘmes : Y sera donc assimilĂ© aux Ă©lĂ©ments de X entraĂźnĂ©s par son transport, et rĂ©ciproquement ; et le transport de X sur Y ou l’inverse se traduira perceptivement, non plus sous la forme d’une comparaison de X et de Y mais sous celle d’un mouvement des objets transportĂ©s eux-mĂȘmes :

(17) {[t (Tp) > t (XY)] + [t (1/n Tp) < t (XY)] + [Ct (e) XY ⇉ 0]} → [Pi-dis > 0] → (X = Y)

Quant Ă  savoir pourquoi X et Y ne sont pas fusionnĂ©s en un trait immobile situĂ© Ă  mi-chemin de leurs positions objectives, cela est d’abord dĂ» Ă  la valeur de la distance e (XY) qui est de 20 cm pour des traits X et Y de 10 cm de hauteur), tandis que dans le cas des cĂŽtĂ©s B et C du carrĂ© en circumduction, la valeur de l’intervalle e (BC) est de 10 mm pour des lignes B et C de 25 mm. Et, surtout, les traits donnĂ©s dans les expĂ©riences en question sur le mouvement stroboscopique sont au nombre de deux seulement, tandis que dans la circumduction du carrĂ© ils sont au nombre de quatre (les deux internes fusionnant et les deux externes se rapprochant simplement). En outre (et sans parler du rĂŽle de l’éclairement, etc.) les traits X et Y sont prĂ©sentĂ©s Ă  l’état immobile, leur identification impliquant alors un mouvement, tandis que, les cĂŽtĂ©s B et C du carrĂ© en mouvement se dĂ©plaçant Ă  grande vitesse dans les deux sens successifs gauche-droite et droite-gauche, leur identification aboutit Ă  la suppression de l’intervalle e (BC) et non pas Ă  une simple sous-estimation, d’oĂč leur fusion en un trait immobile (ou presque immobile mais sans intervalle).

3. Lorsque le temps nĂ©cessaire au transport est plus grand que t (XY) et que mĂȘme un transport partiel ne peut ĂȘtre amorcĂ© pendant ce temps t (XY), alors l’intervalle e (XY) est Ă  nouveau centrĂ© parce que, aprĂšs l’apparition de Y, l’élĂ©ment X paraĂźt encore prĂ©sent :

(18) {[t (Tp) > t (XY)] + [t (1/n Tp) > t (XY)] → [Ct (e) XY]

En ce cas les objets X et Y sont perçus immobiles et simultanés (phase III).

4. Il suffit alors d’admettre que, chez l’enfant, la vitesse de transport est plus faible que chez l’adulte, c’est-Ă -dire que t (Tp) est plus grand, pour comprendre le rĂ©sultat obtenu par Meili et Tobler : l’adulte ne perçoit le mouvement stroboscopique (phase II) qu’à 144 battements par minute en moyenne, tandis que l’enfant le perçoit Ă  104 battements dĂ©jĂ . D’oĂč :

t (Tp) Enf > t (Tp) Ad (cf. prop. 11)

On pourrait invoquer en outre, pour expliquer que l’enfant parvienne plus tĂŽt Ă©galement Ă  la phase III, le fait que, contrairement Ă  ce qu’affirment Meili et Tobler, l’enfant prĂ©sente peut-ĂȘtre un seuil de fusion infĂ©rieur Ă  celui de l’adulte (mesurĂ© au disque de Talbot). Mais les rĂ©sultats des diverses expĂ©riences ne sont pas encore clairs sur ce point. ConsidĂ©rons provisoirement que la persĂ©vĂ©ration plus grande de l’impression perceptive constitue l’un des facteurs de la vitesse infĂ©rieure de transport.

Bref, le mouvement stroboscopique peut ĂȘtre dĂ©crit (sans que nous songions ici Ă  une explication proprement dite) comme liĂ© Ă  une vitesse insuffisante du transport visuel relativement au temps de prĂ©sentation des Ă©lĂ©ments. Mais notons expressĂ©ment qu’une telle description se propose simplement de dĂ©duire les uns des autres les rapports spatio-temporels en jeu dans la perception elle-mĂȘme, en ramenant au minimum les prĂ©suppositions. Il est donc clair qu’elle n’exclut en rien mais appelle au contraire une explication physiologique correspondante, seule susceptible d’atteindre la causalité : par exemple le modĂšle de KƓhler qui revient en derniĂšre analyse, comme l’a montrĂ© SĂ©gal, Ă  lier le mouvement stroboscopique aux interactions polysynaptiques 32. Mais, d’une part, les explications neurologiques sont multiples et exigent de continuelles retouches, tandis que l’expression des rapports perceptifs selon un modĂšle purement spatio-temporel constitue un systĂšme stable s’imposant Ă  toute explication causale. D’autre part, nous ne comprenons jamais trĂšs bien pourquoi tels aspects du modĂšle physiologique choisi se traduisent en faits de conscience ou de conduite, tandis qu’un systĂšme cohĂ©rent de rapports spatio-temporels exprime directement le contenu de la perception.