PrĂ©face. Recherches sur la comprĂ©hension des rĂšgles algĂ©briques chez l’enfant (1956) a

Le problĂšme de la comprĂ©hension des rĂšgles algĂ©briques, bien qu’intĂ©ressant directement la pĂ©dagogie des mathĂ©matiques, dĂ©passe largement les frontiĂšres d’un tel domaine et rejoint en rĂ©alitĂ© les questions les plus centrales de la psychologie de l’intelligence en gĂ©nĂ©ral.

La leçon proprement pĂ©dagogique qui se dĂ©gage de l’ouvrage de Mlle L. MĂŒller suffit dĂ©jĂ  Ă  le faire pressentir. Pour que l’élĂšve, parvenu au niveau de l’enseignement de l’algĂšbre, comprenne rĂ©ellement la « rĂšgle des signes » Ă  titre de mĂ©canisme opĂ©ratoire formel, il est indispensable que les opĂ©rations ne demeurent pas suspendues dans le vide, mais qu’elles s’appuient, en tant prĂ©cisĂ©ment qu’elles constituent des opĂ©rations, sur des actions concrĂštes susceptibles de leur confĂ©rer une signification (voir Ă  cet Ă©gard p. 179-180 le procĂ©dĂ© utilisĂ© par M. Extermann dans son enseignement des dĂ©buts de l’algĂšbre). Or, ces actions ou opĂ©rations concrĂštes sont accessibles Ă  l’enfant dĂšs le niveau de 7-8 ans, c’est-Ă -dire bien avant les dĂ©buts de la structuration formelle requise par l’enseignement de l’algĂšbre ; et Mlle MĂŒller insiste avec raison sur le fait que plus l’enfant aura manipulĂ© les doubles inversions au cours de ce stade des opĂ©rations concrĂštes, mieux il comprendra plus tard le formalisme de l’algĂšbre. Une telle filiation entre les actions et les opĂ©rations, ainsi qu’entre les opĂ©rations concrĂštes et les opĂ©rations formelles montre dĂ©jĂ , Ă  elle seule, combien la comprĂ©hension des rĂšgles algĂ©briques tient Ă  des mĂ©canismes qui se manifestent au cours de toute l’évolution intellectuelle de l’enfant et non pas seulement au niveau de 14-15 ans.

La gĂ©nĂ©ralitĂ© de ces mĂ©canismes tient Ă  des raisons profondes qu’il importe de rappeler ici, car les pĂ©dagogues et mĂȘme les psychologues oublient trop souvent que les rĂšgles algĂ©briques Ă©lĂ©mentaires, et notamment celle dite des signes, ne constituent pas simplement un petit secteur des mathĂ©matiques (dont on imagine alors que l’on peut avoir ou ne pas avoir la comprĂ©hension ou la « bosse »), mais qu’elles correspondent Ă  l’une des structures fondamentales de l’intelligence humaine.

Rappelons d’abord qu’au terme de son effort pour dĂ©gager l’« architecture » des mathĂ©matiques, l’école Bourbaki a montrĂ© la possibilitĂ© de reconstruire l’ensemble de celles-ci sur la base de trois « structures-mĂšres » irrĂ©ductibles ; les structures algĂ©briques, dont le prototype est le groupe, les structures d’ordre, dont la forme courante est le rĂ©seau, et les structures topologiques (espace). Or, au niveau de ces structures fondamentales, les mathĂ©matiques ne font qu’un avec la logique, chacune de ces trois structures se retrouvant prĂ©cisĂ©ment dans les systĂšmes d’opĂ©rations logiques.

Cela Ă©tant, la question n’est plus alors que de dĂ©cider si les structures logiques font partie de l’intelligence en actes, c’est-Ă -dire caractĂ©risent les coordinations gĂ©nĂ©rales de l’action, ou si elles ne constituent qu’un produit linguistique et culturel, se transmettant d’une gĂ©nĂ©ration Ă  la suivante par l’intermĂ©diaire du langage seul. Or, tout ce que nous savons aujourd’hui du dĂ©veloppement de la logique chez l’enfant nous montre prĂ©cisĂ©ment que la logique correspond aux mĂ©canismes fondamentaux de l’intelligence elle-mĂȘme, dĂšs les coordinations de l’action, et que les opĂ©rations formalisĂ©es reprĂ©sentent, mĂȘme sous leur forme symbolique ou verbale, le terme d’une longue structuration au cours de laquelle les actions concrĂštes jouent un rĂŽle essentiel avant de pouvoir s’intĂ©rioriser en opĂ©rations proprement dites. Nous avons insistĂ© ailleurs 1 sur le fait que, d’un tel point de vue, les trois structures-mĂšres des Bourbaki sont en rĂ©alitĂ© des structures « naturelles », dont on peut suivre pas Ă  pas l’évolution Ă  partir de formes particuliĂšres Ă©lĂ©mentaires dans les opĂ©rations de la logique des classes, de la logique des relations et dans les structurations topologiques de l’enfant.

On comprend alors pourquoi la question de la comprĂ©hension des rĂšgles algĂ©briques chez l’enfant rejoint en rĂ©alitĂ© tous les problĂšmes de la logique et de l’intelligence en formation. Par exemple, la « rĂšgle des signes », si spĂ©ciale semble-t-elle (puisque la majoritĂ© des adultes cultivĂ©s en ont oubliĂ© l’usage, sous sa forme technique et spĂ©cifiquement algĂ©brique), ne prĂ©sente ce caractĂšre de spĂ©cialisation que lorsqu’elle est formulĂ©e symboliquement : (− x) × (− y) = + xy. En fait, elle dĂ©rive de l’une des lois les plus gĂ©nĂ©rales de la logique bivalente, Ă  savoir la double nĂ©gation : « non (non p) = p » (soit : « il est faux que p soit faux » = « p est vrai »). Et cette loi gĂ©nĂ©rale participe elle-mĂȘme de l’un des caractĂšres les plus fondamentaux de l’intelligence, c’est-Ă -dire de sa rĂ©versibilitĂ©, qui est le pouvoir, une fois parcouru en pensĂ©e ou en action le chemin conduisant de A à B, de refaire le mĂȘme chemin en sens inverse et de retrouver le point de dĂ©part inchangĂ©.

Les intĂ©ressantes expĂ©riences de Mlle L. MĂŒller permettent ainsi de suivre pas Ă  pas les Ă©tapes de la comprĂ©hension de ces rĂšgles mystĂ©rieuses, ou, pour mieux dire, de ces rĂšgles que l’on enveloppe artificiellement de mystĂšre dans la seule mesure oĂč l’on dĂ©tache arbitrairement leur point d’arrivĂ©e symbolique de l’ensemble des dĂ©marches opĂ©ratoires et des actions rĂ©elles qui ont permis leur constitution. Il faut savoir grĂ© Ă  l’auteur d’avoir ajoutĂ© une sĂ©rie de faits nouveaux et consciencieusement Ă©tablis Ă  ce que nous savions dĂ©jĂ  des Ă©tapes de la structuration logico-mathĂ©matique de l’intelligence de l’enfant.

Outre leur intĂ©rĂȘt thĂ©orique, ces faits apportent une contribution prĂ©cieuse Ă  la pĂ©dagogie, toujours si discutĂ©e, de l’enseignement mathĂ©matique. Si vraiment les mathĂ©matiques se trouvent reliĂ©es, par une continuitĂ© complĂšte, Ă  la logique, et si vraiment la logique procĂšde des lois de l’intelligence en actes et pas seulement du langage, alors il faut avouer que le problĂšme des meilleures mĂ©thodes didactiques propres Ă  une telle branche du savoir n’est pas encore rĂ©solu, Ă©tant donnĂ© le nombre d’élĂšves intelligents et d’adultes respectueux de la logique qui ne comprennent rien, ou croient ne rien comprendre, Ă  cette science universelle. La raison en est peut-ĂȘtre que les mathĂ©maticiens de formation, parmi lesquels se recrutent les professeurs de mathĂ©matiques, ne se sont pas suffisamment penchĂ©s sur la question de la genĂšse psychologique des structures formelles. Épris de formalisme, ils se mĂ©fient de l’action et de ses schĂšmes opĂ©ratoires, sans voir que la meilleure prĂ©paration Ă  l’exercice des opĂ©rations formelles est la construction d’une solide substructure d’opĂ©rations concrĂštes en dehors de laquelle le formalisme perd toute signification. Ou bien, au contraire, dĂ©sireux de faciliter la tĂąche des Ă©lĂšves, ils recourent Ă  l’« intuition » sans voir que ce mot Ă©quivoque peut recouvrir plusieurs sens, les uns relatifs Ă  la simple perception des configurations ou Ă  la simple lecture d’expĂ©riences physiques, les autres (les seuls fĂ©conds au point de vue psycho-pĂ©dagogique) se rapportant non pas aux objets comme tels, mais bien aux actions ou aux opĂ©rations que le sujet effectue sur ces objets. Le jour oĂč les Ă©ducateurs tireront parti des relations psychologiques existant entre l’action et les opĂ©rations, ainsi qu’entre les structures opĂ©ratoires concrĂštes et les structures formelles, ce jour-lĂ  le succĂšs des Ă©lĂšves en mathĂ©matiques sera rĂ©ellement fonction de leur niveau intellectuel gĂ©nĂ©ral et non plus seulement de cette aptitude particuliĂšre qu’est la comprĂ©hension du langage symbolique utilisĂ© entre eux par les mathĂ©maticiens (Ă  supposer que le mot aptitude ait ici un sens et ne soit pas lui-mĂȘme de nature symbolique).