Les structures mathĂ©matiques et les structures opĂ©ratoires de l’intelligence (1955) 1 a

I

Qu’on se place au point de vue pratique du pĂ©dagogue chargĂ© d’enseigner les vĂ©ritĂ©s mathĂ©matiques ou au point de vue thĂ©orique de l’épistĂ©mologiste rĂ©flĂ©chissant sur la nature des ĂȘtres mathĂ©matiques, le problĂšme central semble ĂȘtre dans les deux cas de savoir si les connexions mathĂ©matiques sont engendrĂ©es par l’activitĂ© de l’intelligence ou si celle-ci dĂ©couvre celles-lĂ  comme une rĂ©alitĂ© extĂ©rieure et toute faite. Or, ce problĂšme, aussi ancien que la philosophie occidentale, peut aujourd’hui ĂȘtre posĂ© en termes de psychologie et mĂȘme de psychologie de l’enfant : c’est entre autres Ă  l’étude du dĂ©veloppement mental de nous montrer si le jeu des actions du sujet, puis des opĂ©rations de la pensĂ©e, suffit Ă  expliquer la construction des ĂȘtres mathĂ©matiques, ou si ceux-ci sont dĂ©couverts du dehors, comme le sont les ĂȘtres physiques avec leurs propriĂ©tĂ©s objectives, et comme le sont aussi ces sortes d’ĂȘtres idĂ©aux constituĂ©s par les syntagmes du langage imposĂ© Ă  l’individu par le groupe social dont il fait partie (et l’on sait assez que la comparaison entre les ĂȘtres logico-mathĂ©matiques et les liaisons linguistiques est soutenue par un grand nombre de logisticiens, que leur prĂ©occupation derniĂšre soit de nature conventionnaliste ou de nature platonicienne).

Or, si les mĂ©thodes d’approche de ce problĂšme Ă©ternel peuvent ĂȘtre rajeunies par l’appel Ă  la psychologie gĂ©nĂ©tique, les termes mĂȘmes du problĂšme ont Ă©tĂ© rĂ©cemment renouvelĂ©s par les perspectives ouvertes, grĂące aux Bourbaki, sur l’architecture des mathĂ©matiques et par le rĂŽle fondamental attribuĂ© dans ces travaux Ă  la notion de « structure ».

À la base de l’édifice des mathĂ©matiques, on a longtemps cherchĂ© quelques natures simples, imaginĂ©es sur un mode plus ou moins atomistique. C’étaient les nombres entiers, que Kronecker attribuait Ă  Dieu lui-mĂȘme par opposition Ă  toutes les autres variĂ©tĂ©s numĂ©riques, relevant de la fabrication humaine. C’étaient le point, la ligne, etc., dont les compositions engendraient l’espace. Mais c’étaient toujours des ĂȘtres donnĂ©s en eux-mĂȘmes, que l’esprit Ă©tait appelĂ© soit Ă  contempler soit Ă  manipuler, selon que la rĂ©flexion n’avait point encore pris conscience du rĂŽle des opĂ©rations ou qu’elle superposait celles-ci aux natures simples, comme les outils qu’un maçon utilise pour cimenter les matĂ©riaux donnĂ©s au prĂ©alable en vue de la construction d’un mur ou d’une maison.

Mais si les fondements consistent en « structures » et si la construction procĂšde grĂące Ă  elles Ă  la fois du simple au complexe et du gĂ©nĂ©ral au particulier, les perspectives sont autres. Une structure telle que, par exemple, un « groupe » est un systĂšme opĂ©ratoire : la question est alors de savoir si les Ă©lĂ©ments de nature trĂšs diverse auxquels s’applique la structure existent prĂ©alablement Ă  celle-ci, c’est-Ă -dire ont une signification suffisante indĂ©pendamment d’elle, ou si c’est au contraire l’action de la structure — action non explicitĂ©e d’abord, parce que l’ordre de la prise de conscience renverse l’ordre de la genĂšse — qui confĂšre aux Ă©lĂ©ments leurs propriĂ©tĂ©s essentielles. Plus prĂ©cisĂ©ment, le problĂšme psychologique (et c’est le seul dont nous ayons Ă  traiter) est d’établir si les ĂȘtres servant d’élĂ©ments aux structures constituent le produit d’opĂ©rations qui les engendrent ou s’ils prĂ©existent aux opĂ©rations s’appliquant Ă  eux aprĂšs coup.

Or, les remaniements qu’entraine l’idĂ©e de structure dans le jeu des dĂ©finitions et des dĂ©monstrations sont significatifs Ă  cet Ă©gard. Au lieu de dĂ©finir les Ă©lĂ©ments isolĂ©ment, par convention, ou par construction, la dĂ©finition structurale consiste Ă  les caractĂ©riser par les relations opĂ©ratoires qu’ils entretiennent entre eux en fonction du systĂšme. Et la dĂ©finition structurale d’un Ă©lĂ©ment tiendra lieu de dĂ©monstration de la nĂ©cessitĂ© de cet Ă©lĂ©ment, en tant qu’il est posĂ© comme appartenant Ă  un systĂšme dont les parties sont interdĂ©pendantes. Ainsi un principe de totalitĂ© est donnĂ© dĂšs le dĂ©part, et cette totalitĂ© est nĂ©cessairement de nature opĂ©ratoire. MĂȘme en un systĂšme de pures relations comme les structures d’ordre, si le produit de deux relations est encore une relation, c’est que les relations sont coordonnĂ©es entre elles par des opĂ©rations de la logique des relations.

Non moins rĂ©vĂ©latrices sont les transformations introduites grĂące Ă  la notion de structure dans l’« architecture » des mathĂ©matiques, ce qui revient Ă  dire dans l’ordre de construction ou de filiation des innombrables classes qu’il est possible de distinguer en ces ĂȘtres abstraits. On peut dire Ă  cet Ă©gard que l’introduction des structures reprĂ©sente un progrĂšs analogue Ă  celui que l’anatomie comparĂ©e a rĂ©alisĂ© en biologie, en substituant une classification fondĂ©e sur les connexions internes et gĂ©nĂ©tiques Ă  une classification se contentant des caractĂšres extĂ©rieurs, en leurs discontinuitĂ©s statiques. Partant de quelques structures fondamentales, la marche suivie consiste Ă  les diffĂ©rencier, du gĂ©nĂ©ral au particulier, et Ă  les combiner entre elles, du simple au complexe : d’oĂč une hiĂ©rarchie substituant aux anciens domaines juxtaposĂ©s une sĂ©rie de plans superposĂ©s selon ces deux modes de gĂ©nĂ©ration. Il s’ensuit Ă  nouveau un principe de totalitĂ© subordonnant les Ă©lĂ©ments ou les classes d’élĂ©ments au dynamisme d’une construction proprement dite.

Notons encore le grand intĂ©rĂȘt, pour la psychologie de la pensĂ©e mathĂ©matique, du mode de dĂ©couverte des structures — et ceci nous ramĂšne Ă  notre alternative de dĂ©part de la continuitĂ© entre le travail de l’intelligence et la construction mathĂ©matique ou de l’extĂ©rioritĂ© d’ĂȘtres idĂ©aux que l’esprit apprĂ©henderait comme du dehors. Au premier abord, l’examen des dĂ©marches du mathĂ©maticien pour atteindre les structures fondamentales semble parler en faveur de la seconde de ces thĂšses : loin de les dĂ©duire d’emblĂ©e, il part d’analogies dĂ©couvertes aprĂšs coup entre les formes de raisonnement en jeu dans des domaines sans affinitĂ© apparente, puis, en quelque sorte inductivement, et comme l’on procĂšde en prĂ©sence de faits expĂ©rimentaux, et reconstitue les mĂ©canismes communs jusqu’à dĂ©gager les lois les plus gĂ©nĂ©rales de la structure cherchĂ©e ; c’est alors seulement qu’intervient l’axiomatisation, puis l’exploitation, c’est-Ă -dire l’application de ces lois gĂ©nĂ©rales aux thĂ©ories particuliĂšres par diffĂ©renciation progressive. De plus, le passage des structures mĂšres aux structures secondaires se fait par combinaison de structures multiples : ici encore cette combinaison n’est pas une dĂ©duction, car il faut faire intervenir Ă  propos de chaque structure nouvelle de nouveaux axiomes pour pouvoir y intĂ©grer de nouveaux Ă©lĂ©ments.

Mais cette dĂ©marche en quelque sorte inductive de la dĂ©couverte des structures est au contraire trĂšs rĂ©vĂ©latrice des relations que soutiennent les structures avec les Ă©lĂ©ments divers qu’elles ordonnent. Si, historiquement, ces Ă©lĂ©ments semblent donnĂ©s antĂ©rieurement Ă  la dĂ©couverte de la structure, et si cette derniĂšre joue ainsi essentiellement le rĂŽle d’un instrument rĂ©flexif destinĂ© Ă  dĂ©gager leurs caractĂšres les plus gĂ©nĂ©raux, il ne faut pas oublier que, psychologiquement, l’ordre de la prise de conscience renverse celui de la genĂšse : ce qui est premier dans l’ordre de la construction apparaĂźt en dernier Ă  l’analyse rĂ©flexive, parce que le sujet prend conscience des rĂ©sultats de la construction mentale avant d’en atteindre les mĂ©canismes intimes 2. Loin de constituer un argument dĂ©cisif en faveur de l’indĂ©pendance des « structures » par rapport au travail de l’intelligence, leur dĂ©couverte tardive et quasi inductive tendrait donc au contraire Ă  faire soupçonner leur caractĂšre primitif et gĂ©nĂ©rateur. Mais si ce qui est fondamental apparaĂźt au terme de l’analyse, la rĂ©ciproque n’est pas nĂ©cessairement vraie et le problĂšme reste donc ouvert de dĂ©gager les connexions Ă©ventuelles entre les structures mĂšres de l’édifice mathĂ©matique et les structures opĂ©ratoires que l’étude du dĂ©veloppement mental permet de considĂ©rer comme constitutives de la construction logico-mathĂ©matique. C’est ce qu’il s’agit d’examiner maintenant sur le terrain de la psychogĂ©nĂšse.

Les trois structures fondamentales sur lesquelles repose l’édifice mathĂ©matique, selon les Bourbaki, seraient les structures algĂ©briques, dont le prototype est le « groupe », les structures d’ordre, dont une variĂ©tĂ© couramment utilisĂ©e aujourd’hui (avec excĂšs d’ailleurs en certains cas) est le « rĂ©seau », et les structures topologiques. Ce nombre de trois n’est au reste pas exhaustif, et le dĂ©veloppement des mathĂ©matiques pourrait conduire Ă  l’augmenter. Mais, en l’état actuel des connaissances, ces trois structures se trouvent seules irrĂ©ductibles les unes aux autres, et jouent ainsi le rĂŽle de structures mĂšres.

Or, il est du plus haut intĂ©rĂȘt de constater que, si l’on cherche Ă  retracer jusqu’en ses racines le dĂ©veloppement psychologique des opĂ©rations arithmĂ©tiques et gĂ©omĂ©triques spontanĂ©es de l’enfant, et surtout des opĂ©rations logiques qui en constituent les conditions nĂ©cessaires prĂ©alables, on retrouve Ă  toutes les Ă©tapes, d’abord une tendance fondamentale Ă  l’organisation de totalitĂ©s ou de systĂšmes, en dehors desquels les Ă©lĂ©ments n’ont pas de signification ni mĂȘme d’existence, et ensuite une rĂ©partition de ces systĂšmes d’ensemble selon trois sortes de propriĂ©tĂ©s qui correspondent prĂ©cisĂ©ment Ă  celles des structures algĂ©briques, des structures d’ordre et des structures topologiques. C’est ce que nous allons tenter de, montrer en les examinant une Ă  une, pour dĂ©gager ensuite la leçon gĂ©nĂ©rale que cette convergence comporte.

II

Il convient d’abord de rappeler que la notion de structure est devenue depuis quelques dĂ©cades, et indĂ©pendamment de l’évolution rĂ©cente des mathĂ©matiques, l’une des notions courantes de la psychologie des fonctions cognitives (perception et intelligence). Dans les domaines les plus divers, les psychologues ont Ă©tĂ© conduits Ă  admettre que la marche « naturelle » de l’esprit, qui consiste Ă  chercher les Ă©lĂ©ments antĂ©rieurement aux totalitĂ©s et Ă  engendrer celles-ci par la composition de ceux-lĂ , reposait sur des analogies trompeuses avec la fabrication matĂ©rielle. Sur le terrain de la perception, en particulier, oĂč les actions de champ sont faciles Ă  analyser expĂ©rimentalement, on en est venu Ă  constater que les prĂ©tendus Ă©lĂ©ments sont toujours le produit d’une dissociation ou d’une sĂ©grĂ©gation Ă  l’intĂ©rieur d’une totalitĂ© prĂ©alable et qu’aucune relation particuliĂšre ne saurait ĂȘtre dĂ©gagĂ©e sans procĂ©der dĂšs le dĂ©part des caractĂšres structuraux d’ensemble.

Sur le terrain spĂ©cial de l’intelligence, qui seul nous intĂ©resse ici, ce rĂŽle des totalitĂ©s est aussi constant, mais celles-ci prĂ©sentent une autre forme que dans le domaine perceptif. L’intelligence apparaĂźt essentiellement, en effet, comme une coordination des actions. Ces derniĂšres sont d’abord simplement matĂ©rielles ou sensori-motrices (c’est-Ă -dire sans intervention de la fonction symbolique ni de la reprĂ©sentation), mais, dĂ©jĂ  alors, elles s’organisent en schĂšmes qui comportent certaines structures de totalitĂ©. Puis, avec l’aide de la fonction symbolique et notamment des images mentales et du langage, les actions s’intĂ©riorisent progressivement, et, aprĂšs une phase plus ou moins longue de transition entre l’acte matĂ©riel et la reprĂ©sentation (pĂ©riode que nous appellerons de la pensĂ©e prĂ©opĂ©ratoire, entre 2 et 7-8 ans), elles se constituent en « opĂ©rations » proprement dites et prĂ©sentent alors sous une forme typique les structures d’ensemble caractĂ©ristiques de l’intelligence.

Pour comprendre la nature de ces structures opĂ©ratoires, il faut partir du fait fondamental que, contrairement aux processus perceptifs qui sont irrĂ©versibles, parce que reposant sur un mode de composition probabiliste, l’intelligence s’oriente dĂšs le dĂ©part vers une rĂ©versibilitĂ© qui augmente sans cesse d’importance au cours du dĂ©veloppement. Sans doute les actions sensori-motrices initiales sont-elles encore irrĂ©versibles parce que dirigĂ©es Ă  sens unique vers le but pratique qu’il s’agit d’atteindre. Mais dĂšs la coordination des schĂšmes sensori-moteurs l’intelligence devient capable d’une certaine mobilitĂ© se marquant par des dĂ©tours et des retours et l’on voit alors poindre un dĂ©but de rĂ©versibilitĂ© plus ou moins systĂ©matique qui se retrouvera sur le plan des reprĂ©sentations. Sur ce nouveau plan, la rĂ©versibilitĂ© est d’ailleurs loin de s’imposer immĂ©diatement. Durant toute la phase prĂ©opĂ©ratoire, le sujet raisonne sur les configurations plus que sur les transformations et il s’agit pour lui d’apprendre Ă  penser ce qu’il est parvenu Ă  faire en actions (par exemple de se reprĂ©senter un systĂšme de dĂ©placements alors qu’il a dĂ©jĂ  appris Ă  les effectuer matĂ©riellement). Aussi bien la reprĂ©sentation naissante prĂ©sente-t-elle encore, durant toute cette phase importante de la petite enfance, une difficultĂ© systĂ©matique Ă  la rĂ©versibilitĂ© et par consĂ©quent Ă  la conservation des invariants Ă©lĂ©mentaires (longueurs, distances, ensembles discontinus, quantitĂ©s physiques, etc.). Mais dĂšs cette phase prĂ©opĂ©ratoire, un jeu toujours plus dense de rĂ©gulations conduit Ă  une compensation progressive des erreurs dues Ă  l’irrĂ©versibilitĂ© de dĂ©part et annonce ainsi la rĂ©versibilitĂ© opĂ©ratoire.

L’apparition des premiĂšres opĂ©rations systĂ©matiques, vers 7-8 ans, marque donc l’arrivĂ©e Ă  l’état d’équilibre vers lequel tendait la pensĂ©e durant la phase inchoative prĂ©cĂ©dente et il faut bien comprendre cette relation d’équilibration progressive entre la phase prĂ©opĂ©ratoire et la premiĂšre pĂ©riode opĂ©ratoire (de 7-8 Ă  11-12 ans), pour ne pas considĂ©rer celle-ci comme une sorte de commencement absolu. Les opĂ©rations naissantes, ainsi prĂ©parĂ©es par les coordinations sensori-motrices et par les rĂ©gulations reprĂ©sentatives prĂ©opĂ©ratoires, prĂ©sentent alors les caractĂšres suivants. Elles sont des actions proprement dites, prolongeant les actions matĂ©rielles antĂ©rieures mais intĂ©riorisĂ©es en pensĂ©e grĂące Ă  la fonction symbolique. Elles sont essentiellement rĂ©versibles, c’est-Ă -dire que l’opĂ©ration est une action pouvant se dĂ©rouler dans les deux sens et que la comprĂ©hension de l’un des sens entraĂźne ipso facto la comprĂ©hension de l’autre. Et surtout, elles sont dĂšs le dĂ©part solidaires d’un systĂšme : il n’existe pas d’opĂ©ration isolĂ©e, car une action isolĂ©e est Ă  sens unique et n’est donc pas une opĂ©ration. Une opĂ©ration est ainsi nĂ©cessairement solidaire d’autres opĂ©rations et la nature mĂȘme de l’opĂ©ration tient Ă  cette capacitĂ© de composition mobile et rĂ©versible Ă  l’intĂ©rieur d’un systĂšme. Il y a donc structure opĂ©ratoire dĂšs qu’il y a opĂ©ration et la structure d’ensemble n’est pas un produit aprĂšs coup des compositions entre opĂ©rations prĂ©alables puisque l’action initialement irrĂ©versible ne devient opĂ©ratoire et rĂ©versible qu’à l’intĂ©rieur d’une structure et sous l’effet de son organisation.

Notons encore, avant de pouvoir dĂ©tailler les types de structure, que la rĂ©versibilitĂ©, constituant ainsi sans doute la loi fondamentale des compositions propres Ă  l’intelligence, se prĂ©sente dĂšs le dĂ©part (donc dĂšs les schĂšmes sensori-moteurs) sous deux formes complĂ©mentaires et irrĂ©ductibles : l’inversion ou nĂ©gation et la rĂ©ciprocitĂ©. Lorsqu’un bĂ©bĂ© de 10 Ă  12 mois, qui commence Ă  organiser de façon systĂ©matique les dĂ©placements dans son espace proche, a dĂ©placĂ© un objet de A en B, il peut annuler cette transformation par la transformation inverse en ramenant l’objet de B en A ce qui, au total, Ă©quivaut bien Ă  un mouvement nul. Mais il peut aussi laisser l’objet en B et se dĂ©placer lui-mĂȘme de A en B, ce qui reproduira la situation initiale oĂč l’objet Ă©tait en face de son corps propre : en ce cas le mouvement de l’objet n’a point Ă©tĂ© annulĂ©, mais simplement compensĂ© par un dĂ©placement rĂ©ciproque du corps propre, ce qui constitue une autre transformation. Sans vouloir mettre en formules logistiques les conduites d’un bĂ©bĂ©, notons cependant que cette diffĂ©rence essentielle entre la nĂ©gation ou inversion et la rĂ©ciprocitĂ© ou compensation constitue ainsi dĂšs le dĂ©part deux formes essentielles de la rĂ©versibilitĂ©, que nous retrouverons cĂŽte Ă  cĂŽte durant tout le dĂ©veloppement et qui ne parviendront Ă  une synthĂšse en un systĂšme unique qu’au niveau des opĂ©rations formelles aprĂšs 11-12 ans, lorsque se constituera le groupe des quatre transformations interpropositionnelles (qui, pour reprendre cet exemple des dĂ©placements, permettra Ă  l’enfant, mais seulement alors, de coordonner en un mĂȘme tout les dĂ©placements selon deux systĂšmes de rĂ©fĂ©rences Ă  la fois, l’un mobile et l’autre fixe).

Nous voici donc en mesure de prĂ©ciser en quel sens les trois structures fondamentales des Bourbaki correspondent Ă  des structures Ă©lĂ©mentaires de l’intelligence, dont elles constituent le prolongement formalisĂ© et non pas naturellement l’expression directe.

III

Les structures algĂ©briques, et notamment celle de « groupe », correspondent aux mĂ©canismes opĂ©ratoires de l’intelligence rĂ©gis par la premiĂšre des deux formes de rĂ©versibilitĂ©s, que nous avons appelĂ©e inversion ou nĂ©gation (le produit d’une opĂ©ration par son inverse Ă©tant alors l’opĂ©ration identique ou transformation nulle).

Il convient d’insister fortement, Ă  cet Ă©gard, sur le fait que, si tardive qu’ait Ă©tĂ© la dĂ©couverte de la notion de groupe en tant qu’ĂȘtre mathĂ©matique (xixe siĂšcle), une telle structure exprime en rĂ©alitĂ© certains des mĂ©canismes les plus caractĂ©ristiques de l’intelligence. Relevons, de ce point de vue, la signification de quatre des propriĂ©tĂ©s Ă©lĂ©mentaires du groupe : que le produit de deux Ă©lĂ©ments du groupe donne encore un Ă©lĂ©ment du groupe, que toute opĂ©ration directe corresponde Ă  une et une seule opĂ©ration inverse, qu’il existe ainsi une opĂ©ration identique et que les compositions successives soient associatives. ExprimĂ©es en langage d’actions intelligentes, ces quatre propriĂ©tĂ©s signifient : (1) que la coordination de deux schĂšmes d’action constitue un nouveau schĂšme s’ajoutant aux prĂ©cĂ©dents ; (2) qu’une coordination peut Ă  volontĂ© se faire ou ĂȘtre supprimĂ©e, et plus simplement dit, qu’une action intelligente (opĂ©ration) peut se dĂ©rouler dans les deux sens ; (3) que le retour au point de dĂ©part permet de retrouver celui-ci inchangĂ© et (4) que le mĂȘme point d’arrivĂ©e peut ĂȘtre atteint par des chemins diffĂ©rents sans ĂȘtre modifiĂ© par le chemin parcouru. D’une maniĂšre gĂ©nĂ©rale, le « groupe » est donc la traduction symbolique de certains des caractĂšres fondamentaux de l’acte d’intelligence : la possibilitĂ© d’une coordination des actions, la possibilitĂ© des retours et celle des dĂ©tours.

Mais il y a plus. Les transformations propres Ă  un groupe sont toujours solidaires de certains invariants, d’oĂč il rĂ©sulte que la constitution d’un groupe va de pair avec la construction d’invariants qui s’y rapportent. Or, il en va exactement de mĂȘme en ce qui concerne les formes d’organisation spontanĂ©es que se donne l’intelligence au cours de son dĂ©veloppement : Ă  l’irrĂ©versibilitĂ© initiale des actions correspond une absence de conservation et Ă  la construction de structures rĂ©versibles correspond l’élaboration de notions de conservation relatives au domaine ainsi structurĂ©.

C’est dĂšs le niveau sensori-moteur que de tels processus peuvent ĂȘtre observĂ©s, par une sorte de prĂ©figuration pratique (et liĂ©e Ă  l’espace proche) de ce que seront les opĂ©rations sur le plan de la reprĂ©sentation ou de la pensĂ©e. C’est ainsi que durant les premiers mois de l’existence, les dĂ©placements ne peuvent encore ĂȘtre organisĂ©s en un « groupe » parce que centrĂ©s sur le corps propre et composĂ©s selon certaines erreurs systĂ©matiques en fonction de cet Ă©gocentrisme 3 : Ă  ce niveau il n’y a pas encore, non plus, d’objets permanents Ă  trajectoire indĂ©pendante de l’action propre. Vers la fin de la premiĂšre annĂ©e, au contraire, il y a simultanĂ©ment constitution de ce groupe expĂ©rimental des dĂ©placements dĂ©jĂ  invoquĂ© par H. PoincarĂ© (mais qu’il croyait innĂ© alors qu’il constitue une forme d’équilibre finale de l’organisation sensori-motrice) et Ă©laboration du schĂšme de l’objet permanent (en fonction des localisations successives, ainsi que des dĂ©tours et des retours).

Le dĂ©veloppement de la pensĂ©e reprĂ©sentative, au cours de la phase prĂ©opĂ©ratoire et au niveau des premiĂšres opĂ©rations concrĂštes (7 Ă  11 ans) donne lieu Ă  un tableau analogue. Tant que l’emporte l’irrĂ©versibilitĂ© de la pensĂ©e, il ne saurait y avoir de notions de conservation mĂȘme dans les domaines d’observation les plus simples (conservation d’un ensemble en cas de modification de la configuration des Ă©lĂ©ments ; conservation de l’équivalence entre deux ensembles correspondants lorsque les Ă©lĂ©ments, aprĂšs avoir Ă©tĂ© en regard les uns des autres, ne prĂ©sentent plus de correspondance optique ; conservation de l’égalitĂ© de longueurs de deux tiges rigides lorsque l’une est lĂ©gĂšrement dĂ©calĂ©e par rapport Ă  l’autre ; conservation de la distance entre deux Ă©lĂ©ments immobiles lorsque de nouveaux objets sont intercalĂ©s entre eux ; etc., etc.). Au contraire, la construction des premiĂšres structures reprĂ©sentatives rĂ©versibles, vers 7-8 ans, entraĂźne par le fait mĂȘme l’élaboration des notions correspondantes de conservation.

Il est inutile de reproduire ici la description des nombreuses structures rĂ©versibles de type algĂ©brique que nous avons signalĂ©es ailleurs dans l’élaboration, par l’enfant de 6-8 ans, des notions de nombre entier, de droites projective ou euclidienne, de mesure gĂ©omĂ©trique, de temps, etc. L’important est de rappeler que chacune de ces constructions suppose une Ă©laboration logique prĂ©alable, participant entre autres de la logique des classes, et que les premiĂšres opĂ©rations de cette logique qui soient accessibles Ă  l’enfant supposent Ă©galement, pour se constituer, certaines structures de type algĂ©brique non encore identiques au groupe, mais prĂ©sentant cependant quelques-uns de ses caractĂšres.

Prenons comme exemple l’inclusion d’une classe partielle A en une classe totale B. Rien ne parait plus simple Ă  comprendre qu’un tel emboĂźtement, lorsque tous les Ă©lĂ©ments sont fournis simultanĂ©ment dans le mĂȘme champ perceptif (ainsi lorsque B = une collection visible de perles en bois, A = une partie de B formĂ©e de 20 perles brunes et A’ = une autre partie formĂ©e de 2 Ă  3 perles blanches). Cependant, il suffit de demander Ă  l’enfant si le tout B est plus ou moins nombreux que la plus grande partie A (= « Y a-t-il ici plus de perles en bois ou plus de perles brunes ? » etc.) pour apercevoir la complexitĂ© opĂ©ratoire de cet emboĂźtement inclusif. Avant 7 ans en moyenne l’enfant rĂ©pond que A l’emporte sur B et cela parce que, sitĂŽt le tout B dissociĂ© en parties, ce tout n’existe plus comme tel et ce qui reste de B n’est alors que l’autre partie A’ (« Il y a plus de brunes que de perles en bois parce qu’il reste seulement deux blanches » dira ainsi l’enfant tout en sachant que les brunes sont elles aussi en bois). Pour Ă©tablir la relation A < B, l’enfant doit passer par l’opĂ©ration rĂ©versible A + A’ = B, d’oĂč A = B − A’ et A’ = B − A. C’est seulement une fois acquise cette rĂ©versibilitĂ© de l’addition et de la soustraction logiques des classes que le tout B se conserve indĂ©pendamment des subdivisions que l’on peut introduire en lui. En d’autres termes, l’inclusion de la partie dans le tout suppose elle-mĂȘme une structure algĂ©brique prĂ©alable.

En quoi consiste cette structure ? Sa forme la plus simple, que nous avons dĂ©nommĂ©e structure des « groupements » Ă©lĂ©mentaires, peut ĂȘtre illustrĂ©e par l’exemple de la classification ou groupement additif des classes. Ses opĂ©rations constitutives sont :

(1) A + A’ = B ; B + B’ = C ; C + C’ = D ; etc.,

oĂč toutes les classes de mĂȘme rang sont disjointes (A × A’ = 0 ; B × B’ = 0 ; etc.).

(2) −A − A’ = −B, d’oĂč A’ = B − A ; etc.

(3) A − A = 0.

(4) A + A = A (tautologie).

(5) Associativité limitée aux opérations non tautologiques :

(A + A’) + B’ = A + (A’ + B’)

mais

A + (A − A) ≠ (A + A) − A.

On reconnaĂźt en cette structure certaines transformations communes avec le « groupe » telles que +A, −A et 0. Mais, d’une part, l’associativitĂ© est restreinte. D’autre part les transformations ne sont effectuĂ©es que de façon contiguĂ«, c’est-Ă -dire en passant par la complĂ©mentaritĂ© sous la classe immĂ©diatement supĂ©rieure. Ces deux limitations diminuent naturellement beaucoup la gĂ©nĂ©ralitĂ© de cette structure. Mais, du point de vue gĂ©nĂ©tique, elle n’en prĂ©sente pas moins un intĂ©rĂȘt suffisant puisqu’elle atteste sans doute la nĂ©cessitĂ© de passer par une structure algĂ©brique pour atteindre les plus simples des constructions logiques.

Notons d’ailleurs que certaines formes de la pensĂ©e scientifique en demeurent Ă  des structures de ce type, par exemple la classification zoologique dans laquelle on retrouve chacun de ces caractĂšres y compris la contiguĂŻtĂ© (on ne peut dissocier deux classes quelconques, telles que le Chameau et le Lombric, pour en faire une nouvelle classe sans passer par une sĂ©rie de dĂ©boĂźtements du type : A’ + C’ = D − B’ ; etc.).

Nous verrons, d’autre part, que de telles structures constituent Ă©galement, du point de vue des structures d’ordre, des rĂ©seaux incomplets puisque toutes les bornes infĂ©rieures entre classes de mĂȘme rang sont nulles. Mais, du point de vue qui nous intĂ©resse ici, qui est celui de la filiation des structures Ă  partir des mĂ©canismes du dĂ©veloppement spontanĂ© de l’intelligence, il est d’autant plus prĂ©cieux de trouver ainsi, en deçà des structures de portĂ©e gĂ©nĂ©rale, certaines formes inchoatives d’organisation qui, prĂ©cisĂ©ment parce qu’elles ont Ă©chappĂ© Ă  la formulation des logiciens et des mathĂ©maticiens, attestent leur caractĂšre primitif.

IV

Les structures d’ordre, auxquelles nous pouvons en venir maintenant, sont, nous dit-on, des structures de relations et non pas d’opĂ©rations : tel, par exemple, le « rĂ©seau » ou « lattice ». Mais encore faut-il s’entendre. Sans doute peut-on dĂ©finir entiĂšrement le rĂ©seau en termes de relations au lieu d’introduire les opĂ©rations + et × : en ce cas, on considĂšre comme primitives les relations « x prĂ©cĂšde y » ou « y succĂšde Ă  x » au lieu de les tirer des opĂ©rations x × y = x et x + y = y. Mais mĂȘme en ne considĂ©rant que les relations entre Ă©lĂ©ments semi-ordonnĂ©s, il reste que la transitivitĂ© « x prĂ©cĂšde y, y prĂ©cĂšde z, donc x prĂ©cĂšde z » consiste Ă  enchaĂźner deux relations en une seule, ce que nous considĂ©rerons comme une opĂ©ration additive mais portant sur des relations.

Mais le rĂ©seau n’est pas seulement une structure opĂ©ratoire : il est par le fait mĂȘme une structure rĂ©versible. Seulement — et c’est lĂ  le grand intĂ©rĂȘt psychologique de tels systĂšmes — sa rĂ©versibilitĂ© n’est plus, sous sa forme gĂ©nĂ©rale, l’inversion ou nĂ©gation (seules certaines variĂ©tĂ©s de rĂ©seaux distributifs sont complĂ©mentĂ©s de façon dĂ©finie et possĂšdent ainsi des « élĂ©ments complĂ©mentaires de premiĂšre et de deuxiĂšme espĂšces ») : la rĂ©versibilitĂ© gĂ©nĂ©rale propre au rĂ©seau est la « rĂ©ciprocité ». En effet, le rĂ©seau comporte une loi de dualitĂ© qui consiste Ă  permuter les × et les +, ainsi que les relations « prĂ©cĂšde » et « succĂšde ». Appliquons alors la loi de dualitĂ© Ă  l’exemple suivant, en notant ici par le symbole → la relation « prĂ©cĂšde » et par le symbole ← la relation « succĂšde » :

(1) AB → A et AB → B ; A → (A + B) et B → (A + B), d’oĂč :

(2) (AB) → (A + B)

Par dualité, on a en ce cas :

(3) (A + B) ← (AB)

Or, on constate que (3) n’est nullement la nĂ©gation de (2) mais au contraire une simple conversion de la relation (2). D’une maniĂšre gĂ©nĂ©rale, la loi de dualitĂ© propre au rĂ©seau n’aboutit pas Ă  une inversion ou nĂ©gation comme c’est le cas dans les structures algĂ©briques, mais Ă  une transformation fondĂ©e sur la rĂ©ciprocitĂ©, c’est-Ă -dire sur la permutation de l’ordre. Tandis que l’inversion revient Ă  nier l’opĂ©ration elle-mĂȘme, indĂ©pendamment des relations d’ordre, la rĂ©ciprocitĂ© revient Ă  transformer l’ordre sans nĂ©gation des opĂ©rations en jeu.

Les structures d’ordre sont donc aussi fondamentales pour le mĂ©canisme de l’intelligence que les structures de groupe (ou autres structures voisines), et il serait facile de montrer, comme nous l’avons fait pour ces derniĂšres, qu’elles sont en voie de formation aux niveaux prĂ©opĂ©ratoires, dĂšs les conduites sensori-motrices et a fortiori durant toute la pĂ©riode des reprĂ©sentations imagĂ©es s’étendant de 2 Ă  7-8 ans. Mais bornons-nous Ă  caractĂ©riser le rĂŽle qu’elles jouent au niveau des opĂ©rations concrĂštes (7 Ă  11 ans), avant l’apparition des opĂ©rations propositionnelles ou formelles (11-12 ans), et Ă  chercher quels sont leurs rapports, Ă  ce premier niveau opĂ©ratoire, avec les structures algĂ©briques. Les structures d’ordre sont constituĂ©es, durant ce stade de 7 Ă  11 ans, par les systĂšmes de relations. Tandis que les « groupements » Ă©lĂ©mentaires de classes reposent sur un mode de rĂ©versibilitĂ© qui est l’inversion ou nĂ©gation (+A et −A), les « groupements » de relations reposent sur un second mode qui est celui de la rĂ©ciprocitĂ©.

L’exemple le plus simple de ces systĂšmes spontanĂ©s, dont on peut suivre le dĂ©veloppement dĂšs les conduites sensori-motrices et qui parvient Ă  son palier d’équilibre (c’est-Ă -dire Ă  son niveau opĂ©ratoire) dĂšs l’ñge de 6-7 ans, est celui de l’enchaĂźnement des relations asymĂ©triques transitives ou « sĂ©riation qualitative ». DĂšs le niveau sensori-moteur, lorsqu’un petit de 1 œ Ă  2 ans s’amuse Ă  construire une tour, en mettant Ă  la base le plus gros de ses plots et en continuant selon un ordre dĂ©croissant, on peut dire qu’il Ă©labore empiriquement et par une mĂ©thode de tĂątonnements (essais et erreurs) un schĂšme pratique prĂ©parant la sĂ©riation. Mais il ne s’agit encore que d’un schĂšme empirique, fondĂ© sur une configuration perceptive et sur l’inĂ©galitĂ©, immĂ©diatement perçue, des quelques Ă©lĂ©ments Ă  disposition. Si, au lieu de ces Ă©lĂ©ments dont les dimensions relatives sont jugĂ©es au simple coup d’Ɠil, nous prĂ©sentons Ă  l’enfant des Ă©lĂ©ments qu’il s’agit de comparer de façon plus dĂ©taillĂ©e et par comparaison deux Ă  deux (par exemple dix tiges de 10 Ă  19 cm disposĂ©es au hasard), en demandant de les disposer en ordre de grandeurs croissantes, nous constatons que la sĂ©riation systĂ©matique est autre chose que cette sĂ©riation empirique et qu’elle suppose un jeu complexe d’opĂ©rations. En effet, aprĂšs une sĂ©rie d’étapes prĂ©paratoires (couples ou petits ensembles non coordonnĂ©s entre eux, sĂ©ries empiriques avec corrections aprĂšs coup, etc.), l’enfant en vient, mais seulement vers 6 œ-7 ans, Ă  dĂ©couvrir une mĂ©thode, qui cette fois assure la construction d’une sĂ©riation complĂšte et exacte, sans tĂątonnements ni erreurs : il cherche, par comparaisons deux Ă  deux, la plus petite de toutes les tiges, A et la pose ; puis, il dĂ©termine par les mĂȘmes comparaisons la plus petite de toutes les tiges restantes, B et la pose Ă  cĂŽtĂ© de A ; il trouve de mĂȘme la tige C, la plus petite de toutes celles qui demeurent non sĂ©riĂ©es, et ainsi de suite. La mĂ©thode ainsi construite suppose donc la comprĂ©hension des relations suivantes : (I) qu’un Ă©lĂ©ment quelconque, comme E, soit plus grand que tous ses prĂ©dĂ©cesseurs : soit E > A, B, C, D ; (II) que le mĂȘme Ă©lĂ©ment E soit plus petit que tous ses successeurs : E < F, G, H, etc. De plus, il est essentiel de noter qu’au niveau des sĂ©riations par tĂątonnements, l’enfant n’est nullement certain de la transitivitĂ© des inĂ©galitĂ©s : aprĂšs avoir vu les deux Ă©lĂ©ments cĂŽte Ă  cĂŽte A < B et les deux Ă©lĂ©ments B < C il n’est pas persuadĂ© de la relation A < C si l’on cache A en laissant C dans le champ visuel. Au contraire, la dĂ©couverte des deux relations E > D, C, etc., et E < F, G, etc., entraĂźne ipso facto la transitivité (III) A < C si A < B et B < C.

Or, si l’on cherche Ă  formuler les relations utilisĂ©es par l’enfant dans cette sĂ©riation, on trouve une structure analogue Ă  celle de la classification, mais portant sur les seules relations. Appelons a la relation A < B, b la relation A < C, c la relation A < D, etc., et appelons a’ la relation B < C, b’ la relation C < D, etc. On a alors :

(1) a + a’ = b ; b + b’ = c ; etc.

(2) b − a’ = a ; etc.

(3) a − a = 0

(4) a + a = a et (5) associativité incomplÚte comme p. 20.

Mais on constate que, si la soustraction des classes A − A = 0 donne la classe nulle, ce qui est le propre de l’inversion, la soustraction des relations a − a = 0 donne la diffĂ©rence nulle, ce qui n’est pas la mĂȘme opĂ©ration, puisqu’une diffĂ©rence nulle est une Ă©quivalence. La composition, dans le domaine de la relation, consiste donc simplement Ă  lire la relation entre les Ă©lĂ©ments extrĂȘmes de deux segments de sĂ©riation juxtaposĂ©s : A (a) B + B (a’) C = A (b) C et l’opĂ©ration inverse Ă  permuter l’ordre A (b) C − B (a’) C = A (b) C + C (a’) B = A (a) B. D’un tel point de vue la rĂ©versibilitĂ© en jeu dans de tels systĂšmes repose donc sur la rĂ©ciprocitĂ© et non plus sur la nĂ©gation : c’est pourquoi a − a aboutit Ă  une Ă©quivalence et non pas Ă  une relation nulle.

On peut donc soutenir que, de 7 Ă  11 ans, au niveau des opĂ©rations concrĂštes (groupements Ă©lĂ©mentaires de classes et de relations portant sur les objets eux-mĂȘmes, par opposition aux Ă©noncĂ©s verbaux dissociĂ©s de toute manipulation), les structures de classes relĂšvent de l’inversion (structures algĂ©briques) et les structures de relations de la rĂ©ciprocitĂ© (structures d’ordre). Mais ces deux types de structures coexistent-elles ainsi, en leur pĂ©riode inchoative, sans liaisons entre elles, ou peut-on au contraire discerner quelque connexion rattachant l’un de ces systĂšmes Ă  l’autre ?

Du point de vue de la psychologie des opĂ©rations de la pensĂ©e et sans nous prĂ©occuper de la formalisation Ă©ventuelle de ces systĂšmes opĂ©ratoires primitifs, il convient de faire Ă  cet Ă©gard une remarque essentielle. Si l’on se rĂ©fĂšre Ă  la distinction classique de l’extension et de la comprĂ©hension des concepts, on doit naturellement admettre (ce sur quoi tout le monde est d’accord) que l’extension est constituĂ©e par les systĂšmes de classes, qui correspondent donc Ă  l’inversion et aux structures algĂ©briques ; mais, psychologiquement, la comprĂ©hension est toujours constituĂ©e par des systĂšmes de relations, et c’est ce que l’on ne reconnaĂźt pas toujours. Que les caractĂšres connotĂ©s dans la comprĂ©hension d’un concept consistent en prĂ©dicats d’apparence non relative (les arbres sont « ligneux », l’herbe est « verte », etc.) ou en relations explicites (les ainĂ©s sont « plus ĂągĂ©s » que les puĂźnĂ©s, etc.), il n’en est pas moins impossible de penser les prĂ©dicats du premier type autrement qu’en termes de relations : « vert » signifie ou bien une qualitĂ© en plus ou en moins dans la sĂ©rie continue des teintes conduisant du jaune ou du bleu au vert, ou bien une qualitĂ© commune Ă  diffĂ©rents objets ; « vert » est donc psychologiquement une relation asymĂ©trique ou symĂ©trique selon les contextes.

D’un tel point de vue, il existe donc entre les structures de classes fondĂ©es sur l’inversion et les structures de relations fondĂ©es sur la rĂ©ciprocitĂ©, une connexion Ă©troite qui est celle de l’extension et de la comprĂ©hension des concepts. C’est pourquoi les quatre « groupements » Ă©lĂ©mentaires que nous avons pu distinguer dans les structures de classes au niveau des opĂ©rations concrĂštes (groupements additifs et multiplicatifs, et Ă  formes de correspondance bi-univoques ou co-univoques) correspondent terme Ă  terme Ă  quatre « groupements » Ă©lĂ©mentaires de relations. Autrement dit, les mĂȘmes collections d’élĂ©ments peuvent ĂȘtre structurĂ©es soit selon le modĂšle des classes, soit selon celui des relations, ce qui assure l’unitĂ© psychologique du systĂšme. Mais, du point de vue de la structure opĂ©ratoire, il n’existe pas, au niveau des opĂ©rations concrĂštes, de structure qui rĂ©unisse l’ensemble de ces propriĂ©tĂ©s en un mĂȘme systĂšme de transformations et qui assure ainsi la synthĂšse de l’inversion et de la rĂ©ciprocité : cette synthĂšse des deux formes fondamentales de rĂ©versibilitĂ© ne s’effectuera qu’au dernier palier d’équilibre du dĂ©veloppement des opĂ©rations logiques, c’est-Ă -dire au stade des opĂ©rations interpropositionnelles dont nous parlerons sous VI.

V

Si les structures algĂ©briques et les structures d’ordre semblent ainsi profondĂ©ment enracinĂ©es dans le fonctionnement psychologique des opĂ©rations intellectuelles, peut-on en dire autant des structures topologiques ?

Il est d’un certain intĂ©rĂȘt de constater d’abord, Ă  cet Ă©gard, que l’ordre de construction des notions et des opĂ©rations gĂ©omĂ©triques dans le dĂ©veloppement spontanĂ© de l’enfant 4 n’est nullement conforme Ă  l’ordre historique des Ă©tapes de la gĂ©omĂ©trie et se rapproche davantage de l’ordre de filiation des groupes fondamentaux sur lesquels reposent les divers types d’espaces. Historiquement la gĂ©omĂ©trie euclidienne ou mĂ©trique a prĂ©cĂ©dĂ© de nombreux siĂšcles la gĂ©omĂ©trie projective, et la topologie n’a donnĂ© lieu Ă  une rĂ©flexion autonome qu’à une Ă©poque bien plus rĂ©cente encore. Du point de vue des groupes fondamentaux au contraire, la topologie est premiĂšre et l’on en peut tirer simultanĂ©ment la gĂ©omĂ©trie mĂ©trique euclidienne (par l’intermĂ©diaire de la mĂ©trique gĂ©nĂ©rale) et la gĂ©omĂ©trie projective (celle-ci rejoignant la mĂ©trique euclidienne par l’intermĂ©diaire de la gĂ©omĂ©trie affine et de celle des similitudes). Or, sans que l’enfant parte naturellement de schĂšmes topologiques gĂ©nĂ©raux (car ses intuitions topologiques sont subordonnĂ©es Ă  certaines conditions perceptives rapidement structurĂ©es sur un mode euclidien 5), il n’en est pas moins frappant que, lors des dĂ©buts du dessin, l’enfant ne distingue pas les carrĂ©s, cercles, triangles et autres figures mĂ©triques, mais qu’il diffĂ©rencie fort bien les figures ouvertes ou fermĂ©es, les situations d’extĂ©rioritĂ© ou d’intĂ©rioritĂ© par rapport Ă  une frontiĂšre (y compris la position « sur la frontiĂšre »), les sĂ©parations et les voisinages (sans conservation de la distance), etc. Or, partant ainsi d’intuitions topologiques fondamentales, il s’oriente ensuite simultanĂ©ment dans la direction des structures projectives et dans celle des structures mĂ©triques.

Du point de vue proprement opĂ©ratoire, il convient d’ajouter que, Ă  cĂŽtĂ© des opĂ©rations de classes et de relations qui constituent les seules opĂ©rations logiques en jeu au niveau des opĂ©rations concrĂštes, il faut distinguer ce que nous avons appelĂ© les « opĂ©rations infralogiques ». Tandis que l’opĂ©ration logique part de l’objet individuel et aboutit en extension Ă  des classes demeurant indĂ©pendantes de la configuration spatiale des Ă©lĂ©ments qui les composent, l’opĂ©ration infralogique dĂ©compose au contraire l’objet d’un seul tenant ou le recompose Ă  partir de ses Ă©lĂ©ments, ce mode de composition diffĂ©rant donc du prĂ©cĂ©dent par l’intervention du continu et des configurations. Distinctes en leur structure des opĂ©rations logiques, les opĂ©rations infralogiques ne les prĂ©cĂšdent d’ailleurs pas dans le temps : au niveau prĂ©opĂ©ratoire il y a indiffĂ©renciation entre les premiĂšres intuitions infralogiques et les premiĂšres intuitions logiques, tandis qu’au niveau des opĂ©rations concrĂštes les deux sortes de structures se constituent parallĂšlement. Il est intĂ©ressant de noter ce parallĂ©lisme au niveau des premiĂšres structures opĂ©ratoires spontanĂ©es, car, si modestes et insuffisamment structurĂ©es que soient les formes Ă©lĂ©mentaires d’organisation opĂ©ratoire, on pourrait y discerner les racines de cette parentĂ© ou plutĂŽt de cette complĂ©mentaritĂ© profonde entre les structures topologiques et les structures algĂ©briques que certains dĂ©veloppements rĂ©cents de la topologie ont mis en Ă©vidence 6.

VI

Il n’est donc pas exagĂ©rĂ© de soutenir que les structures opĂ©ratoires de l’intelligence en formation manifestent dĂšs le dĂ©part la prĂ©sence des trois grands types d’organisation correspondant Ă  ce que deviendront en mathĂ©matiques les structures algĂ©briques, les structures d’ordre et les structures topologiques. Mais il convient en outre de relever que, trĂšs rapidement, les structures mĂšres se coordonnent entre elles et engendrent, par leurs compositions interstructurales, certaines structures plus tardives dont l’importance n’est pas moins grande pour la construction des notions logiques et mathĂ©matiques.

Au niveau des opĂ©rations concrĂštes, liĂ©es Ă  la manipulation des objets et ne comportant ainsi que certaines opĂ©rations de classes et de relations (« groupements » Ă©lĂ©mentaires), il n’existe encore aucune structure d’ensemble qui fusionne en un mĂȘme systĂšme de transformations les inversions propres aux structures algĂ©briques et les rĂ©ciprocitĂ©s propres aux structures d’ordre. Mais, vers 11-12 ans en moyenne, il se surajoute Ă  ces opĂ©rations concrĂštes un ensemble d’opĂ©rations nouvelles portant cette fois sur des propositions et non plus sur des objets et ces opĂ©rations interpropositionnelles constituent alors une double structure de groupe et de rĂ©seau, mais dont chacun de ces deux aspects concilie pour sa part l’inversion propre aux structures algĂ©briques et la rĂ©ciprocitĂ© propre aux structures d’ordre.

Le groupe qui entre ainsi en jeu comporte quatre transformations (groupe de Klein) que l’on peut dĂ©finir de la façon suivante dans le cas particulier des opĂ©rations interpropositionnelles :

(1) L’inverse ou nĂ©gation N d’une opĂ©ration est sa complĂ©mentaire sous l’ensemble des associations de base. Par exemple :

N (p ∹ q) = p ∹ q = (p . q) ou N (p ⊃ q) = (p ⊃ q) = (p . q).

(2) La rĂ©ciproque R d’une opĂ©ration est la mĂȘme opĂ©ration mais entre propositions niĂ©es. Par exemple :

R (p ∹ q) = (p ∹ q) = (p / q) ou R (p ⊃ q) = (p ⊃ q) = (q ⊃ p).

Notons que la rĂ©ciproque revient ainsi Ă  permuter l’ordre des termes de l’implication, ce qui prĂ©sente une signification gĂ©nĂ©rale puisque toute opĂ©ration propositionnelle peut prendre la forme de l’implication.

Exemple :

(p ∹ q) = (p ⊃ q). Or R (p ⊃ q) = (q ⊃ p) = (p / q).

(3) La corrĂ©lative C d’une opĂ©ration rĂ©sulte de la permutation des (√) et des (.) dans la forme normale de cette opĂ©ration. Par exemple :

C (p √ q) = (p √ q) . (p √ q) . (p √ q) = (p . q)

C (p ⊃ q) = (p ∹ q) . (p ∹ q) . (p ∹ q) = (p . q).

(4) La transformation identique I laisse l’opĂ©ration inchangĂ©e. On a alors le groupe commutatif :

NR = C ; NC = R ; RC = N et NRC = I.

Par exemple dans le cas de p ⊃ q, on a :

N (q ⊃ p) = (p . q) = C (p ⊃ q) soit NR = C

N (p . q) = (q ⊃ p) = R (p ⊃ q) soit NC = R

R (p . q) = (p . q) = N (p ⊃ q) soit RC = N

R (p . q) = (p . q) et N (p . q) = (p ⊃ q) soit NRC = I.

Il en va de mĂȘme des opĂ©rations ternaires, etc. 7 Mais, en certains cas (diagonales de la table des opĂ©rations binaires, tertiaires, etc.), on a R = N et C = I ou R = I et C = N mais l’inverse N est naturellement toujours distincte de I.

On constate donc que ce groupe INRC, qui constitue une structure algĂ©brique, s’incorpore nĂ©anmoins les rĂ©ciprocitĂ©s, qui constituent la forme de rĂ©versibilitĂ© des structures d’ordre. Psychologiquement, ce groupe constitue ainsi Ă  la fois la synthĂšse et la forme d’équilibre finale des deux sĂ©ries de structures opĂ©ratoires jusque-lĂ  distinctes et fondĂ©es l’une sur l’inversion et l’autre sur la rĂ©ciprocitĂ©.

Mais le systĂšme des opĂ©rations interpropositionnelles constitue en mĂȘme temps un rĂ©seau : tout couple d’opĂ©rations comporte une borne infĂ©rieure dĂ©finie par leur partie commune (.) : exemple (p = q) . (p √ q) = (p . q) ; et une borne supĂ©rieure dĂ©finie par leur rĂ©union (√) : exemple (p . q) √ (p . q) = (p = q). Seulement, du fait mĂȘme qu’il est complĂ©mentĂ©, ce rĂ©seau admet donc des opĂ©rations inverses. En outre, et ceci est important Ă  souligner, deux opĂ©rations quelconques, leur borne infĂ©rieure (= BJ) et leur borne supĂ©rieure (= BS) constituent ensemble un groupe, qui n’est pas le groupe INRC mais qui lui est isomorphe et porte sur les transformations que nous appellerons Ia Na Ra Ca et dĂ©finirons de la maniĂšre suivante.

Soit une opĂ©ration binaire telle que p √ q. Elle peut ĂȘtre conçue comme composĂ©e de deux opĂ©rations uninaires p et q reliĂ©es par l’opĂ©ration composante (√). De mĂȘme une opĂ©ration ternaire telle que :

(p . q . r) ∹ (p . q . r) ∹ (p . q . r) ∹ (p . q . r) = [(q ⊃ p) ⋅ (p ⊃ r)]

peut ĂȘtre conçue comme composĂ©e de deux opĂ©rations binaires (q ⊃ p) et (p ⊃ r) reliĂ©es par l’opĂ©ration composante (.). Nous appellerons Ia, Na, Ra et Ca les transformations I, N, R et C appliquĂ©es Ă  l’opĂ©ration composante. Cela dit, si nous appelons x et y deux opĂ©rations quelconques du rĂ©seau, BJ leur borne infĂ©rieure et BS leur borne supĂ©rieure, on a le groupe 8 :

(Ia) x . y (= BJ)

Et

(Ia) x √ y (= BS)

(Na) x / y = x √ y

(Na) x . y

(Ra) x . y

(Ra) x / y = x √ y

(Ca) x √ y (= BS)

(Ca) x . y (= BJ)

On a donc :

Ca (BJ) = BS et Ca (BS) = BJ.

On a de plus :

Na (BJ) = Ra (BS) et Na (BS) = Ra (BJ).

Et toutes les transformations habituelles du groupe :

Na (x . y) = Ra Ca (xy) ; Na Ra Ca (x . y) = x . y ; etc.

En d’autres termes, si le groupe INRC s’incorpore la rĂ©ciprocitĂ©, le rĂ©seau des opĂ©rations interpropositionnelles s’adjoint l’inversion et admet une structure de groupe quant Ă  la relation fondamentale entre les bornes et les opĂ©rations qu’elles relient.

Or, du point de vue gĂ©nĂ©tique, cette double structure de groupe et de rĂ©seau que constituent les opĂ©rations interpropositionnelles n’est que l’aboutissement des structures Ă©lĂ©mentaires de « groupements » (qui reprĂ©sentent, avons-nous vu, des groupes imparfaits, faute d’associativitĂ© entiĂšre, et des semi-rĂ©seaux). Le passage des groupements de classes et de relations Ă  la structure de groupe et de rĂ©seau des opĂ©rations propositionnelles peut, en effet, se concevoir comme rĂ©sultant de l’intervention d’opĂ©rations combinatoires se substituant aux opĂ©rations simplement additives ou multiplicatives. En d’autres termes, aux emboĂźtements simples d’une classification, etc., le rĂ©seau substitue un « ensemble de parties » par combinaison n Ă  n de ces parties, entre elles. Mais une telle composition combinatoire n’est elle-mĂȘme qu’une gĂ©nĂ©ralisation de la classification : l’ensemble des parties, qui constitue la double structure de rĂ©seau et de groupe dont il vient d’ĂȘtre question, rĂ©sulte, en dĂ©finitive, de l’ensemble des classifications possibles appliquĂ©es aux Ă©lĂ©ments du groupement, eux-mĂȘmes traduits en langage propositionnel.

VII

Il nous reste Ă  conclure et c’est ce que nous ferons du point de vue de l’interprĂ©tation gĂ©nĂ©rale des mathĂ©matiques, laquelle influence nĂ©cessairement l’éducateur — qu’il le veuille ou non — et du point de vue des applications pratiques.

En ce qui concerne la premiĂšre de ces deux questions, le problĂšme essentiel est de savoir si l’éducateur, pour ĂȘtre fidĂšle Ă  l’esprit des mathĂ©matiques contemporaines, doit s’inspirer d’un logicisme rigoureux Ă  tendance platonicienne ou s’il peut considĂ©rer la pensĂ©e mathĂ©matique comme prolongeant les constructions spontanĂ©es de l’intelligence et recourir ainsi aux enseignements de la psychologie autant qu’à ceux de la logique.

Or, si les donnĂ©es psychogĂ©nĂ©tiques qui prĂ©cĂšdent sont bien exactes, le conflit entre le logicisme et le psychologisme semble devenir susceptible de quelque attĂ©nuation, Ă  condition, tout au moins, d’introduire un certain nombre de distinctions qui reviennent d’ailleurs simplement Ă  dissocier la psychologie elle-mĂȘme du « psychologisme » et la logique elle-mĂȘme du « logicisme ».

Le « psychologisme » est une tentative pour fonder la logique sur des lois psychologiques : « Pour le psychologisme, dit ainsi L. Apostel, les lois logiques sont des lois psychologiques et dĂ©crivent le raisonnement rĂ©el, soit le plus frĂ©quent, soit le plus normal, soit le plus efficient pratiquement. 9 » Plus familiĂšrement dit, le psychologisme est donc une maniĂšre d’appliquer la psychologie en un domaine oĂč elle n’est plus compĂ©tente, puisque les lois psychologiques reposent sur des constatations de fait et que les lois logiques relĂšvent de la nĂ©cessitĂ© dĂ©ductive ou normative.

RĂ©ciproquement le « logicisme » est une intrusion de la rĂ©flexion du logicien dans le domaine des faits. Il consistera par exemple Ă  affirmer que l’intelligence d’individus en chair et en os (qu’il s’agisse des savants eux-mĂȘmes ou des Ă©coliers dĂ©butants en mathĂ©matiques) ne parvient Ă  la rigueur logique qu’en suivant certaines voies seulement : intuition des essences, ou soumission de l’individu aux rĂšgles d’un langage acquis de l’extĂ©rieur, etc., etc.

Mais, si l’on convient de laisser Ă  la psychologie le soin d’étudier les faits et Ă  la logique celui d’analyser les fondements, il se trouve que ces deux sciences prĂ©sentent entre elles davantage de contacts que le cas des philosophies en « ismes » dont on a voulu les rendre solidaires. Or, ce sont les contacts qui sont utiles Ă  l’éducateur plus que les oppositions doctrinales Ă©trangĂšres Ă  la marche mĂȘme de telles sciences.

La psychologie tend, en effet, une main Ă  la logique en montrant que l’intelligence est orientĂ©e spontanĂ©ment vers l’organisation de certaines structures opĂ©ratoires qui sont isomorphes Ă  celles ou Ă  quelques parties de celles que les mathĂ©maticiens mettent au dĂ©part de leur construction ou que les logiciens retrouvent dans les systĂšmes qu’ils Ă©laborent. Mais cet isomorphisme partiel ne signifie pas que les rĂšgles logiques sont des lois de la pensĂ©e. Les structures d’ensemble vers lesquelles s’oriente l’intelligence au cours de son dĂ©veloppement ne correspondent ni Ă  des structures nerveuses prĂ©formĂ©es (ou Ă  des formes a priori) ni Ă  des structures physiques empiriquement enregistrĂ©es : ce ne sont que des lois d’équilibre se prĂ©sentant sous la forme de systĂšmes d’opĂ©rations possibles, dont certaines seulement sont actualisĂ©es en fonction des conditions ambiantes physiques et sociales. Ce sont ces possibilitĂ©s dont la logique Ă©tudie par ailleurs les ensembles complets et libre Ă  elle de leur fournir les fondements qu’elle entend : on ne saurait ainsi concevoir de points de friction entre l’analyse dĂ©ductive et exhaustive des possibles logiques, d’une part, et, d’autre part, la dĂ©termination expĂ©rimentale des possibilitĂ©s ou des impossibilitĂ©s qui caractĂ©risent les formes d’équilibre correspondant aux diffĂ©rents niveaux d’organisation de l’intelligence. Sans doute, les techniques algĂ©briques du logicien peuvent-elles ĂȘtre utiles au psychologue dans sa description des formes d’équilibre ou structures, mais cela ne signifie pas qu’il ait la candeur d’assimiler sans plus les lois de la logique Ă  celles de la pensĂ©e.

Quant Ă  savoir si la logique cherchera en retour quelque contact avec la psychologie, ce, sera Ă  l’histoire des recherches futures de nous le montrer. Certains logiciens restent dominĂ©s par la mĂ©fiance Ă  l’égard du psychologisme en gĂ©nĂ©ral, comme notre ami Beth dont l’intĂ©ressant chapitre (voir plus bas chap. II) prĂ©cisera la position. Mais la question est de savoir si la crainte du psychologisme rĂ©sulte de l’attitude logique elle-mĂȘme ou d’un rĂ©sidu de logicisme conduisant Ă  son insu le logicien Ă  opter sur le terrain psychologique en faveur d’une conception plutĂŽt que d’une autre de la maniĂšre dont l’individu en vient Ă  atteindre les connexions logiques. D’autres logiciens, comme Apostel, distinguent entre le psychologisme traditionnel et un recours plus subtil Ă  la psychologie : «   nous n’affirmons pas comme les psychologistes du xixe siĂšcle (Sigwart, Heymans, Wundt, Erdmann) que les rĂšgles logiques sont des lois de la pensĂ©e. Nous disons seulement : il y a des lois de la pensĂ©e telles que, dans une certaine structure sociale et pour des individus possĂ©dant certaines propriĂ©tĂ©s, nous pouvons infailliblement (avec nĂ©cessitĂ© physique) contraindre ces individus Ă  accepter nos conclusions s’ils acceptent nos prĂ©misses, et pourvu que nous exĂ©cutions certaines opĂ©rations, dont les Ă©tapes sont dĂ©crites par les rĂšgles de la dĂ©monstration correcte. 10 » D’une maniĂšre gĂ©nĂ©rale, il est fort possible que les travaux actuels sur les relations entre la logique et le langage finissent par aboutir Ă  cette constatation que la langue elle-mĂȘme plonge ses racines, dans la mesure prĂ©cisĂ©ment oĂč ses structures reflĂštent celles de la logique, en des systĂšmes opĂ©ratoires plus profonds que les connexions existant entre les seuls signes verbaux.

En bref, l’avenir des relations entre la psychologie et la logique reste largement ouvert et ne saurait ĂȘtre prĂ©jugĂ© en fonction des erreurs passĂ©es. Du point de vue pratique, il ne saurait donc ĂȘtre question, pour l’éducateur, d’un choix entre les mĂ©thodes formalistes fondĂ©es sur la logique et les mĂ©thodes actives fondĂ©es sur la psychologie : le but de l’enseignement des mathĂ©matiques reste toujours d’atteindre la rigueur logique ainsi que la comprĂ©hension d’un formalisme suffisant, mais seule la psychologie est en Ă©tat de fournir aux pĂ©dagogues les donnĂ©es sur la maniĂšre dont cette rigueur et ce formalisme seront obtenus le plus sĂ»rement. Or rien ne prouve qu’en mettant le formalisme au dĂ©part on le retrouve Ă  l’arrivĂ©e sous ses espĂšces authentiques et les ravages d’un pseudo-formalisme ou formalisme demeurant verbal parce que trop prĂ©coce montrent au contraire les dangers d’une mĂ©thode ignorant les lois du dĂ©veloppement mental.

En rĂ©alitĂ©, si l’édifice des mathĂ©matiques repose sur des « structures », qui correspondent par ailleurs aux structures de l’intelligence, c’est sur l’organisation progressive de ces structures opĂ©ratoires qu’il faut baser la didactique mathĂ©matique. Or, psychologiquement, les opĂ©rations dĂ©rivent d’actions qui, en s’intĂ©riorisant, se coordonnent en structures. Il est donc vain d’imaginer que le recours initial aux actions compromette la rigueur ultĂ©rieure et favorise l’empirisme. Il y a empirisme lorsque l’éducateur substitue Ă  la dĂ©monstration mathĂ©matique une expĂ©rience physique avec simple lecture des rĂ©sultats obtenus. Mais lorsque l’expĂ©rience sert d’occasion Ă  la coordination des actions et que l’abstraction porte sur ces actions elles-mĂȘmes 11 et non pas sur l’objet, l’expĂ©rience prĂ©pare l’esprit dĂ©ductif au lieu de le contrecarrer. Si toute connaissance, chez l’enfant, suppose une participation de l’expĂ©rience pour se constituer, cette constatation psychologique ne justifie en rien l’empirisme, car il existe donc deux sortes d’expĂ©riences : l’expĂ©rience physique conduisant Ă  une abstraction de propriĂ©tĂ©s tirĂ©es de l’objet lui-mĂȘme et l’expĂ©rience logico-mathĂ©matique avec abstraction Ă  partir des actions ou opĂ©rations effectuĂ©es sur l’objet et non pas Ă  partir de l’objet comme tel. Ainsi le recours Ă  l’expĂ©rience et Ă  l’action, et de façon gĂ©nĂ©rale la pĂ©dagogie dite active parmi les procĂ©dĂ©s d’initiation mathĂ©matique ne compromettent en rien la rigueur dĂ©ductive ultĂ©rieure mais la prĂ©parent au contraire en lui fournissant des bases rĂ©elles et non pas simplement verbales.