Classification des disciplines et connexions interdisciplinaires (1964) a

L’auteur énumère neuf sciences des « lois » (sociologie, anthropologie culturelle, psychologie, économie politique et économétrie, démographie, linguistique, cybernétique, logique symbolique et épistémologie de la pensée scientifique, pédagogie expérimentale), et les distingue des autres disciplines, historiques, juridiques et philosophiques, qui, dans leur ensemble, constituent les sciences sociales et humaines. Après un aperçu sommaire des tendances de chacune des sciences des « lois », et des rapports qui existent entre elles, l’auteur termine par des observations sur les recherches fondamentales et le rôle de leurs applications.

Il s’agira dans ce qui suit d’une interprétation particulière du projet en question, interprétation tendant à assurer le plus grand parallélisme possible avec la réalisation de M. Auger dans le domaine des sciences exactes et naturelles. D’autres conceptions sont possibles, mais il y a avantage, croyons-nous, à en développer une en toutes ses conséquences, en laissant au Département des sciences sociales de l’Unesco ou à un comité d’experts le soin de la comparer à d’autres et de choisir, plutôt que de décrire nous-même les diverses possibilités sans parvenir au même degré de conviction pour chacune d’entre elles. En un mot, nous croyons que le projet présente une signification précise et une utilité certaine tant qu’il s’agit de « sciences » au sens strict, tandis qu’il perdrait son efficacité en embrassant toutes les disciplines.

Objet de la recherche

Le but de la recherche ne saurait être de fournir une sorte de vulgarisation schématique et encore moins une synthèse rapide des résultats de chaque discipline particulière : il y aurait, sans cela, double emploi complet avec les « traités » ou les « initiations », ouvrages d’enseignement, etc., dont chacune des branches du savoir a pu provoquer la publication en son propre domaine.

L’intérêt d’une tentative parallèle à celle de Pierre Auger pourrait par contre tenir à la perspective évolutive et constructiviste dans laquelle elle se placerait : décrire la science en devenir ou la science qui se fait plutôt que les résultats acquis. Mais, s’il s’agit de renseigner le public, les « traités » modernes remplissent déjà cet office : les consignes que nous avons données, P. Fraisse et moi-même, à nos collaborateurs du Traité de psychologie expérimentale en voie de parution, sont précisément d’insister sur les problèmes ouverts et que les directions de recherche autant — et, à l’occasion, plus encore — que sur les acquisitions définitives. Quant à se borner aux très grandes lignes, on retombe dans la vulgarisation. Et s’il s’agit d’exercer une action sur les chercheurs eux-mêmes, le rôle des congrès internationaux est justement de marquer d’étape en étape les orientations nouvelles et chacun peut décider, d’un congrès au suivant, s’il y a stagnation ou si de nouvelles voies sont à exploiter ou à espérer.

Par contre, deux objectifs 1 peuvent raisonnablement être assignés à la recherche prévue, mais en se plaçant à un point de vue résolument comparatif.

Du point de vue des chercheurs, il peut être utile de disposer d’éléments de comparaison d’une discipline à une autre, car si chacun est renseigné sur la sienne propre, le cloisonnement des domaines dans les sciences humaines présente quelque chose de saisissant et même de très inquiétant. Dans un symposium récent de psychologie du langage, les psychologues de langue française ont tenu à s’entourer des conseils de linguistes qui assisteraient aux débats et répondraient aux questions qu’on aurait à leur poser. Or, d’une part, ils ont eu beaucoup de peine à trouver des linguistes se prêtant à cet office, sous le prétexte que la linguistique n’a point d’attaches avec la psychologie. D’autre part, ceux qui ont accepté et ont participé aux discussions ont exprimé après coup (et cela en un sens favorable !) leur étonnement à l’égard des travaux entendus, par rapport à ce qu’ils imaginaient. D’une manière générale, chacun répète que l’avenir appartient aux recherches interdisciplinaires, mais, en fait, elles sont souvent très difficiles à organiser à cause d’ignorances réciproques parfois systématiques.

Le premier but de la recherche serait donc de dégager les éléments de comparaison possible entre les tendances et les courants des sciences humaines en leur développement contemporain et en leur devenir actuel, de manière à favoriser les échanges et les collaborations interdisciplinaires, ou simplement à renforcer les recherches de chaque discipline sous l’influence des comparaisons fournies.

Or il ne faut pas se dissimuler que le problème est bien plus délicat sur le terrain des sciences humaines que sur celui des sciences exactes et naturelles. Un biologiste sait bien qu’il a besoin de chimie et de physique, un chimiste sait bien que sa science repose sur la physique, un physicien sait bien qu’il ne peut rien sans les mathématiques, etc. (les réciproques seules n’étant pas, ou pas encore, générales). Par contre, dans les sciences humaines, les interactions sont infiniment plus faibles, faute de hiérarchie et pour bien d’autres raisons. Par exemple, entre la linguistique structuraliste, l’économétrie, la psychologie expérimentale, la logistique, etc., il n’y a pas de filiations ou d’ordre hiérarchique et l’absence de tout échange empêche peut-être de dégager des liaisons éclairantes qui relèveraient par ailleurs de la cybernétique ou de la théorie de l’information. D’autre part, fort peu de disciplines recourant aux travaux spécialisés des psychologues, parce que chacun se croit suffisamment psychologue pour subvenir à ses propres besoins, etc.

Du point de vue de l’organisation de la recherche, les fondations, les centres nationaux de recherche scientifique, les pouvoirs universitaires, etc., travaillent bien souvent en fonction de ce même cloisonnement, tandis qu’un aperçu d’ensemble permettant la comparaison des tendances nouvelles dans les différentes disciplines favoriserait peut-être les collaborations et les recherches interdisciplinaires. Pour ne donner qu’un exemple, il m’a fallu plusieurs années pour convaincre la Fondation Rockefeller de l’utilité d’un « centre international d’épistémologie génétique » faisant collaborer des logiciens, des psychologues et des spécialistes des sciences considérées, parce que les directeurs des départements de la fondation, malgré toute leur bienveillance, croyaient cette collaboration chimérique. Le Fonds national suisse de la recherche scientifique a repris depuis la chose en main au vu des résultats obtenus, tandis qu’un simple projet préalable eût rencontré sans doute un très grand scepticisme.

On peut donc attendre d’une étude comparative sur les tendances actuelles des différentes sciences humaines, un renforcement de l’intérêt et de l’aide matérielle pour les recherches interdisciplinaires à tous les degrés : entre deux disciplines seulement, voisines ou éloignées, ou entre plusieurs disciplines considérées d’un point de vue commun (comme celui de la recherche des modèles, de la mathématisation, etc.).

Étendue (disciplines à considérer)

Mais pour atteindre ces objectifs, il semble indispensable de restreindre le champ des disciplines à envisager ; c’est-à-dire qu’il conviendrait de s’en tenir à celles des sciences humaines et sociales qui comportent des techniques proprement scientifiques au sens strict du terme : recherche des « lois » par observation systématique, expérimentation, mathématisation ou déduction qualitative mais réglée par des algorithmes symboliques rigoureux (comme en logique moderne).

I

Sans doute plusieurs documents récents de l’Unesco parlent-ils d’un besoin qu’éprouverait l’Organisation de pouvoir dégager sa philosophie, sous la forme par exemple d’une philosophie des valeurs qui pourrait être invoquée dans certaines de ses grandes tâches (comme dans les questions d’aide aux pays sous-développés, ou lorsqu’il s’agit de situer l’éducation dans l’ensemble des préoccupations humaines). Mais, d’une part, il n’est pas certain qu’un examen des tendances dominantes actuelles de la philosophie serait d’un grand secours à cet égard, car il mettrait surtout en évidence l’irréductibilité des courants principaux (qu’y a-t-il en effet de commun entre la phénoménologie d’inspiration husserlienne et la dialectique marxiste ?) ; d’autre part, si l’on veut atteindre, sous les idéologies et les métaphysiques, les communs dénominateurs des valeurs humaines, c’est sans doute beaucoup plus à une sociologie comparée qu’il convient de s’adresser qu’à une philosophie forcément entachée d’un coefficient subjectif plus ou moins important.

Quant aux études juridiques, elles constituent un monde à part, dominé par des problèmes, non pas de faits ou d’explications causales, mais de normes. Or, si les relations entre les normes et les sociétés elles-mêmes sont fondamentales dans les sciences sociales, c’est à la sociologie juridique (science de ces faits particuliers que les spécialistes de cette discipline appellent des « faits normatifs ») qu’il faut recourir pour les comprendre et non à la science juridique, qui n’est apte à connaître que du droit comme tel, à l’exclusion de la société en sa totalité complexe.

Restent toutes les disciplines historiques, philologiques, littéraires, etc., qui comportent naturellement une grande variété de connaissances, mais ignorent la recherche des « lois » au sens où l’on peut parler de lois économiques, psychologiques ou linguistiques. Il est vrai qu’on emploie couramment le terme de « lois de l’histoire », mais ou bien il s’agit de métaphores (en particulier lorsqu’il y a intention politique), ou bien c’est au niveau où l’histoire rejoint la sociologie diachronique (portant sur le développement des sociétés).

En bref, l’enquête sur « les tendances principales de la recherche dans les sciences sociales et humaines » peut être conçue sur un plan très large ou volontairement étroit. Mais s’il s’agit du plan large, on n’en saisit plus exactement le but et l’on risque de tomber dans des généralités un peu hétérogènes. S’il s’agit au contraire du plan restreint, correspondant aux buts définis dans la section « Objet de la recherche », ci-dessus, il conviendrait de sacrifier un certain nombre de disciplines pour se limiter à celles au sein desquelles la recherche peut être stimulée par une telle étude comparative, notamment sous la forme de travaux interdisciplinaires.

Examinons cependant le plan large, quitte à insister ensuite sur le plan restreint (correspondant au groupe « sciences des lois »), et partons à cet égard d’une classification provisoire de ce qu’on appelle en général « sciences humaines et sociales » :

Sciences des lois. Sociologie, anthropologie culturelle, psychologie, économie politique et économétrie, démographie, linguistique, cybernétique, logique symbolique et épistémologie de la pensée scientifique, pédagogie expérimentale.

Disciplines historiques. Histoire, philologie, critique littéraire, etc.

Disciplines juridiques. Philosophie du droit, histoire du droit, droit comparé, etc.

Disciplines philosophiques. Morale, métaphysique, théorie de la connaissance, etc.

Si l’on voulait traiter de toutes ces variétés de « sciences humaines et sociales », il faudrait donc considérer à part chacune des quatre catégories de disciplines ci-dessus, en insistant sur les recherches interdisciplinaires au sein de chaque catégorie séparément. Quant aux relations interdisciplinaires entre les catégories, elles sont par la force des choses assez pauvres, et c’est pourquoi nous déconseillons pour notre part un plan aussi ambitieux. Indiquons néanmoins une ou deux des interconnexions qui existent en fait, mais dont nous ne croyons pas qu’elles puissent mener aussi loin que les interactions internes entre les disciplines de la catégorie « sciences des lois ».

1. Il existe par exemple des relations traditionnelles entre la logique et le droit, et l’on pourrait les développer encore dans la perspective du normativisme de H. Kelsen. On fait actuellement à Bruxelles, sous l’impulsion du logicien Ch. Perelmann, des études assez poussées sur le raisonnement juridique, auxquelles collaborent juristes et logiciens 2.

2. Il existe naturellement des rapports entre la sociologie et les sciences historiques, ainsi qu’entre la première et le droit (grâce à la sociologie juridique), mais il s’agit là plutôt de relations à sens unique que d’interaction véritable : la sociologie puise des informations dans les disciplines historiques et juridiques plus que l’inverse, et l’on voit mal (malgré Duguit et, en un sens, Pétrajitsky) le droit se contenter d’un fondement sociologique.

3. Il existe aussi des relations entre la philosophie du droit et la philosophie générale, mais peut-être aussi sont-elles à sens unique. Par contre, les rapports entre la psychologie ou la sociologie, d’une part, et la philosophie, d’autre part, sont de plus en plus distendus et inefficaces, bien que l’organisation universitaire de certains pays continue de placer la psychologie, la sociologie et la philosophie dans la même faculté.

II

Si nous examinons par contre les disciplines de la catégorie « sciences des lois », nous constatons : d’abord, qu’elles se prêtent toutes à une étude analogue à celle sur les sciences mathématiques, physiques et naturelles, parce qu’elles procèdent toutes par expérimentation, par observation systématique (statistique, etc.) ou par déduction algorithmique (le « ou » n’étant pas exclusif et plusieurs de ces disciplines combinant ces trois procédés de connaissance en un tout organique) ; ensuite, qu’elles présentent déjà un certain degré plus ou moins haut de connexions interdisciplinaires et pourraient être fécondées encore bien davantage par de telles interactions — le but principal de l’étude comparative projetée pouvant donc être atteint sur ce terrain en soulignant la portée de ces tendances interdisciplinaires et les perspectives nouvelles qui sont ainsi ouvertes.

Sociologie. Il va de soi, tout d’abord, que la sociologie, sans constituer pour autant comme quelques-uns l’ont pensé la synthèse de toutes les sciences sociales (car elle comporte elle-même son objet spécifique), a besoin des apports de chacune d’entre elles et les enrichit en retour. Un exemple particulièrement frappant est celui de la convergence entre les analyses linguistiques de F. de Saussure et les analyses sociologiques de Durkheim quant au caractère collectif et « institutionnel » (au sens durkheimien) de la langue opposée à la parole et quant aux parts respectives de la collectivité et de l’individu dans les innovations (linguistiques pour de Saussure et quelconques pour Durkheim) ainsi que dans leur contrôle. Cette convergence (qui ne constitue qu’une illustration très particulière des nombreuses interactions entre la sociologie et la linguistique) est fort instructive : d’une part, la linguistique étant l’une des plus développées des sciences sociales différenciées, ses conceptualisations peuvent servir de modèle très fécond pour la sociologie entière (lorsque nous eûmes jadis, pour notre malheur, à enseigner la sociologie en trois universités de Suisse romande, nous avons trouvé dans les travaux de linguistique générale des sources d’inspiration bien plus directes que dans les autres sciences sociales) ; d’autre part, la linguistique a tout à gagner de pouvoir se situer dans un cadre sociologique comparatif, et c’est ce qu’ont compris tous les continuateurs de la linguistique saussurienne.

Les relations entre la sociologie et l’économie politique, l’anthropologie culturelle et la psychologie sociale vont tellement de soi qu’il est inutile d’y insister pour l’instant. Il n’en sera pas moins nécessaire de les développer suffisamment dans l’étude projetée car, ici encore, les tendances au cloisonnement sont telles que les relations interdisciplinaires demeurent singulièrement étroites par rapport à ce qu’elles devraient être pour permettre un rendement suffisant. Il est en particulier surprenant de constater que, parfois, les sociologues manquent d’une culture économique étendue et que, réciproquement, il existe des économistes ignorant les tendances fondamentales de la sociologie (malgré les points de jonction essentiels soulignés par le marxisme, par Pareto, Max Weber, Simiand et tant d’autres). La raison en est qu’en bien des pays l’économie politique s’enseigne dans les facultés de droit et la sociologie dans celles des lettres, sans qu’une faculté des sciences sociales les réunisse en un tout organique et les protège de la double contagion de la spéculation philosophique et du normativisme juridique : il n’en est que plus nécessaire de mettre en évidence dans l’étude projetée, les tendances interdisciplinaires profondes de telles disciplines, sans demeurer esclave d’un conservatisme universitaire hérité d’une classification des branches du savoir fondée sur des cloisonnements pédagogiques et de hiérarchies sociales, et qui ne tient pas compte des interactions ou des circularités.

Anthropologie culturelle. Elle est un très bel exemple d’une science qui par les progrès internes de ses méthodes autant que par la nature de son objet tend nécessairement à l’état interdisciplinaire. L’impulsion a avant tout été donnée dans cette direction, par les travaux de Claude Lévi-Strauss. Qu’on nous permette ici les remarques d’un psychologue, puisqu’elles seront de nature à souligner davantage encore cet aspect.

Le premier résultat frappant des analyses de Lévi-Strauss est l’interdépendance entre le système des signes linguistiques et le système plus général des signes sociaux découverts grâce à l’étude ethnographique. Cette convergence est de la plus haute importance pour la constitution d’une sémiologie générale, discipline entrevue par F. de Saussure et vers laquelle s’orientent les travaux les plus récents du structuralisme linguistique contemporain.

L’aspect complémentaire de cette sémiologie ethnographique est alors un structuralisme dont les méthodes (quant aux structures signifiées et non pas seulement aux systèmes de signifiants) relèvent de l’algèbre générale (théorie des réseaux, etc.) et de cette mathématique qualitative qu’est la logique contemporaine. D’où une série d’interactions avec toutes celles des sciences humaines qui collaborent en fait à l’édification d’une théorie générale des structures concrètes.

Dans cette double perspective, les faits économiques présentent, sur le terrain des analyses ethnographiques, un ensemble de relations avec d’autres domaines, notamment linguistiques, relations dont l’importance est beaucoup moins claire à des niveaux plus complexes et plus évolués (mises à part les analyses marxistes).

Le rôle de la psychologie expérimentale tend à devenir important dans l’ethnographie américaine (mais reste un peu pâle dans l’œuvre de Lévi-Strauss, peut-être à cause de ses attaches phénoménologiques). Il est cependant évident que la seule réponse décisive au débat Lévi-Strauss — Lévy-Bruhl sera fournie par une étude expérimentale systématique des réactions des sujets de tous âges, dans un certain nombre de sociétés élémentaires, à des épreuves de différents niveaux opératoires (structures logico-mathématiques les plus générales) aujourd’hui contrôlées un peu partout 3. Ce jour-là les relations entre le structuralisme ethnographique et le structuralisme psychogénétique se développeront sous des formes assurément étroites et d’une fécondité facile à prévoir.

Psychologie. La psychologie contemporaine constitue un bel exemple de discipline se prolongeant en ramifications qui rejoignent les recherches d’autres domaines scientifiques, et cela en vertu de ses développements spontanés et non pas d’initiatives ou de décisions individuelles, et encore moins de spéculations philosophiques (la psychologie scientifique s’est séparée de la philosophie dès la seconde moitié du xixe siècle, et les tendances actuelles de l’Union internationale de psychologie scientifique et des congrès internationaux qu’elle réunit tous les trois ans demeurent fidèles à cet esprit d’autonomie). La raison de ces ramifications interdisciplinaires est donc à chercher dans le progrès même des études qui conduisent par leur approfondissement à soulever des problèmes relevant d’autres domaines autant que de celui de la psychologie. Voici quelques exemples.

Il va d’abord de soi que sur tous les terrains psychophysiologiques et « éthologiques » (psychologie animale), la psychologie entre en interaction avec la neurologie et avec la biologie tout entière, ce qu’il sera important de souligner à propos de certaines des tendances générales des sciences humaines (on retrouve des tendances analogues, mais sous une forme plus faible, dans certains travaux de sociologie comparée qui font une part aux recherches sur les sociétés animales, dans les travaux de la phonétique expérimentale en jonction avec les lois de la phonation, et, surtout, dans les recherches cybernétiques, qui constituent un lien plein de promesses entre les sciences humaines, d’une part, et entre ces dernières et les sciences biologiques et exactes, d’autre part).

Les interactions entre la psychologie et la sociologie vont également de soi, puisque l’homme est un être social et que la société modifie, développe et, peut-être, crée de toutes pièces certains mécanismes mentaux. Aussi bien n’est-ce pas seulement sur le terrain restreint appelé « psychologie sociale » que la psychologie a besoin d’échanger avec la sociologie, mais dans des domaines bien plus vastes intéressant les opérations intellectuelles, les sentiments moraux, la volonté, etc.

Les interactions entre la psychologie et la linguistique n’ont nullement atteint l’ampleur des échanges évoqués ci-dessus, mais la question est de savoir si cette pauvreté relative tient à la nature des choses ou à de simples circonstances historiques. Or la seconde interprétation est la plus probable, d’abord à cause du manque de préparation linguistique des psychologues (leur formation étant poussée dans les directions physiologiques ou philosophiques sans qu’ils aient l’occasion, en général, de s’initier aux travaux des linguistes), ensuite à cause des tendances sociologiques qui prédominent chez la plupart des linguistes et leur font croire souvent à l’inutilité de la psychologie. Cependant un certain nombre de tendances nouvelles se sont dessinées depuis quelque temps qui laissent entrevoir des interactions prometteuses : du côté de la psychologie, on cherche à analyser les fonctions du langage et surtout le fonctionnement de la « parole », distinguée de la « langue » — d’où une « psycholinguistique » à laquelle, par exemple, les psychologues de langue française ont consacré tout leur dernier congrès 4 ; du côté des linguistes, les progrès de la linguistique dite structuraliste (Hjelmslev, Togeby, Harris, etc.) ont conduit à dégager des structures générales et abstraites dont la généralité même les rend indépendantes de tel ou tel groupe social particulier naturellement, le problème se pose alors d’établir à quoi ces structures correspondent dans la vie mentale du sujet, et ce sont de telles questions qu’étudient actuellement les spécialistes des rapports entre le langage et la pensée (G. Miller, N. Chomsky, etc.).

Les relations entre la psychologie et l’économie politique sont beaucoup plus pauvres, mais sans doute pour des raisons historiques analogues à celles qui ont ralenti les échanges entre la première et la linguistique (séparation en facultés universitaires sans contacts, etc.) ; il semble cependant évident que l’avenir des recherches comporte la nécessité d’un jeu d’échanges analogues à ceux dont nous venons de parler. D’une part, en effet, un certain nombre de théories de la valeur ou de l’« ophélimité » se réfèrent à des mécanismes psychologiques très généraux, dont l’étude n’est nullement épuisée ; d’autre part, l’analyse psychologique de la régulation des forces dont dispose un individu dans l’organisation de ses conduites (nous pensons aux beaux travaux de P. Janet sur les régulations affectives élémentaires) met en évidence le rôle d’une « économie » interne et spontanée dont il est impossible qu’on ne soulève pas tôt ou tard la question de ses relations avec les échanges interindividuels et avec l’économie sociale. On a plusieurs fois déjà proposé de mettre de tels problèmes à l’étude dans certaines associations psychologiques et la difficulté a été, comme bien souvent, de savoir comment organiser le dialogue entre interlocuteurs (psychologues et économistes) susceptibles de se comprendre mutuellement. Une telle carence montre à elle seule l’utilité d’une étude comparative sur les tendances actuelles de la recherche en sciences sociales et humaines.

Les relations entre la psychologie et la logique sont d’un grand intérêt du point de vue des perspectives d’avenir, bien qu’elles demeurent aujourd’hui de faible densité. La logique moderne, dite symbolique ou mathématique, s’est, en effet, dissociée de la psychologie, en ce sens qu’elle veut être purement formelle ou normative et ne plus considérer en rien les questions de fait. Elle constitue ainsi une logique sans sujet, ou, du moins, c’est l’idéal qu’elle a poursuivi inlassablement depuis quelques décennies. Mais ses travaux actuels sur les limites de la formalisation sont de nature à modifier cet état de choses et à réintroduire un constructivisme opératoire qui se réfère implicitement ou explicitement (cf. le grand ouvrage de Ladrière) aux activités du sujet. De leur côté, les travaux de psychologues sur le développement des opérations intellectuelles ont, non pas rejoint la logique des logiciens, mais mis en évidence l’existence de certaines structures qui sont à la racine de la logique « naturelle » et dont l’axiomatisation est possible, ce qui soulève alors le problème des relations avec les logiques formalisées. Il en résulte que de jeunes logiciens comme L. Apostel, S. Papert, J. B. Grize, etc., s’occupent aujourd’hui de questions communes à la logique et à la psychologie, ce qui eût été inconcevable il y a quelques années et ce qui laisse entrevoir des recherches interdisciplinaires de plus en plus fécondes.

L’épistémologie contemporaine, comme nous y insisterons plus loin, n’est plus l’œuvre des seuls philosophes, mais tend de plus en plus à se constituer sur le terrain des sciences particulières sous la forme de discussions sur les « fondements » et de réflexion sur l’histoire de ces sciences. Il en résulte que bien souvent cette épistémologie interne rencontre des problèmes psychologiques, ainsi que l’ont montré, entre autres, des mathématiciens comme Enriques, Gonseth, etc., sans parler de Poincaré. Il s’est donc constitué, sous le nom d’« épistémologie génétique », une discipline visant à organiser systématiquement cet échange entre les travaux portant sur le développement psychologique des notions et opérations, et ceux qui relèvent de l’épistémologie des sciences particulières. Modèle de recherche interdisciplinaire, l’épistémologie génétique semble témoigner d’une certaine fécondité 5.

Mais les courants interdisciplinaires les plus prometteurs sont sans doute ceux que l’on peut réunir sous le nom de courants cybernétiques. La cybernétique est déjà par elle-même de nature interdisciplinaire puisqu’elle vise entre autres à fournir la théorie et la réalisation pratique de mécanismes à la fois programmés et autorégulateurs comme des êtres vivants, et qu’elle y parvient en utilisant des modèles relevant notamment de l’algèbre générale, de la logique, de la théorie de l’information et de la théorie des jeux ou de la décision. La cybernétique est donc actuellement le lieu de rencontre le plus polyvalent entre les sciences physico-mathématiques, les sciences biologiques et les sciences humaines. Il en résulte, quant aux recherches proprement psychologiques, qu’elle est de plus en plus sollicitée de répondre à des questions particulières, intéressant soit le mécanisme de la pensée en relation avec le fonctionnement du cerveau (machines de Turing, calculatrices électroniques, homéostat d’Ashby), soit certaines formes d’apprentissage (le conditionnement des « tortues » de Grey Walther, le « perceptron » de Rosenblatt), soit même le processus du développement mental par équilibrations successives (le « génétron » de S. Papert). Inutile de rappeler que c’est aussi là le domaine où les applications à portée économique et sociale sont les plus nombreuses et imprévues (rôle de la cybernétique dans l’automation) ; mais nous y reviendrons.

Linguistique. Si nous passons maintenant de la psychologie à la linguistique, nous nous trouvons en présence d’un système d’interactions interdisciplinaires tout aussi intense, mais dont le déroulement était plus imprévu. La psychologie étudiant une vie mentale qui n’est pas désincarnée, mais qui reste constamment solidaire des réactions nerveuses et endocrinologiques de l’organisme entier, les liaisons de cette discipline avec la biologie vont de soi, autant qu’avec la sociologie et les autres sciences humaines : elle se situe donc au carrefour des sciences naturelles et des sciences sociales. La linguistique, par contre, pouvait paraître beaucoup plus indépendante des premières et son autonomie semblait garantie par la nature à la fois strictement humaine et sociologiquement institutionnalisée de son objet. Or l’étude des courants actuels de cette discipline nous fournit un tableau entièrement différent de ce qu’on aurait pu prévoir il y a quelques décennies.

À vouloir dégager les modèles les plus généraux dont relève l’échange interindividuel qu’assure le langage, on est naturellement conduit à recourir à la théorie de l’information. Or chacun sait la liaison étroite qui s’est établie entre les notions d’information, de néguentropie et d’entropie proprement dite, de telle sorte que pour dominer l’emploi de ces notions en linguistique générale une certaine culture thermodynamique est d’un secours évident. Qu’on lise à cet égard l’ouvrage récent d’un physicien comme O. Costa de Beauregard, Le second principe de la science du temps, et l’on apercevra combien les considérations thermodynamiques, biologiques et psycholinguistiques sont aujourd’hui interdépendantes (en dissociant, dans cet ouvrage si suggestif, la métaphysique personnelle et un peu aventureuse de l’auteur et son argumentation technique) ; voir aussi les nombreux travaux de B. Mandelbrot.

La linguistique statistique aboutit à certaines lois qui, comme la loi de Zipf, se retrouvent sur le terrain de la taxonomie biologique : d’où une première connexion entre la linguistique et la biologie. Mais cette rencontre est-elle due à la nature des choses, c’est-à-dire à la structure interne des « formes » dont doivent rendre compte les classifications botaniques et zoologiques, ou ne tient-elle qu’à la convergence entre les attitudes du classificateur et celles des sujets de la langue ? La seconde solution est la plus probable, encore que, si la classification réussit, elle est sans doute alors plus ou moins fondée sur les réalités à classer. Mais il est aujourd’hui un second terrain de rencontres bien plus urgentes avec la biologie. La fonction du langage est un cas particulier de cette grande fonction que les spécialistes de l’aphasie nomment la fonction symbolique et qu’il vaut mieux appeler, dans une terminologie saussurienne, « fonction sémiotique » (puisqu’elle porte simultanément sur les signes et sur les symboles). Or la fonction sémiotique, que l’on croyait réservée à l’homme, existe chez l’animal : le « langage » des abeilles découvert par v. Fritsch, celui des dauphins, que l’on étudie de près actuellement, les conduites sociales des chimpanzés à propos des jetons de distributeurs automatiques (expériences de Wolfe, etc.), témoignent de l’existence de formes particulières de la fonction sémiotique dont les différences et les éléments communs avec le langage humain sont à déterminer de près. La constitution d’une telle sémiologie comparée ne saurait se réaliser sans échanges avec la biologie.

La sémiologie générale intéresse naturellement surtout les comportements humains, mais, même sur ce seul terrain, la linguistique ne pourra y conduire qu’en établissant des relations interdisciplinaires avec bien d’autres branches du savoir : l’ethnographie (comme on l’a vu plus haut dans la section « Anthropologie culturelle »), ainsi que les parties de la sociologie qui s’occupent des signes et des symboles collectifs qui dépassent le domaine du langage au sens strict ; l’étude de tout le secteur des représentations collectives, qui ne se cristallisent pas en systèmes rationnels mais en mythes et en idéologies et constituent ainsi une pensée symbolique relevant d’une interprétation sémiologique plus que de l’histoire du savoir 6 ; enfin les études sur le symbolisme individuel, du jeu symbolique de l’enfant à l’image mentale en passant par le symbolisme inconscient (au sens freudien, etc.). Si disparates que puissent paraître ces divers courants de recherche, ils portent tous sur des relations de signifiants à signifiés et non pas sur les propriétés intrinsèques d’objets ou de concepts considérés en eux-mêmes.

Quant aux interdépendances directes entre la linguistique et la psychologie ou la sociologie, il en a été question ci-dessus dans les sections « sociologie » et « psychologie contemporaine ».

Reste un problème considérable, à l’ordre du jour de plusieurs recherches actuelles, et dont l’avenir est de nature à influencer profondément les sciences humaines et leur épistémologie : c’est celui des relations entre la linguistique et la logique. Tout le mouvement de l’empirisme logique contemporain (qui est en perte de vitesse après l’apogée qui a suivi la conquête des États-Unis d’Amérique par les émigrés du « Cercle de Vienne », mais qui demeure très important dans les pays anglo-saxons) tend à présenter la logique comme un simple langage et non pas comme un système de vérités nécessaires : syntaxe et sémantiques générales, telles seraient les assises de la logique formelle, avec éventuellement une pragmatique (Morris), mais réduite au rang de règles pour la bonne utilisation du langage. Dans l’Encyclopédie pour l’unité de la science, qui est la « somme » de l’école, le grand linguiste Bloomfield proclame ainsi que la logique et les mathématiques entières (ce qui ne fait qu’un, d’un tel point de vue réductionniste) ne consistent qu’en un jeu de manipulations linguistiques, et que les attardés s’obstinant à chercher dans ces disciplines des systèmes de « concepts » relèvent de la théologie ou de la critique littéraire, mais n’ont rien à voir avec les sciences elles-mêmes. L’épistémologie génétique, que nous représentons, tend au contraire à démontrer, par des voies psychogénétiques, que les racines de la logique sont à chercher au niveau sensori-moteur et qu’il existe, antérieurement au langage et au niveau de ses substructures, une logique des coordinations d’actions comportant les structures fondamentales d’ordre et d’emboîtements : le langage reste alors sans doute une condition nécessaire de l’achèvement des structures logico-mathématiques, mais il ne saurait en constituer la condition suffisante.

Or, outre qu’elle utilise les données neurologiques, psychologiques et sociologiques (ces dernières, surtout dans le domaine de l’analyse des techniques) nécessaires à la discussion de ce problème, il reste que la linguistique contemporaine l’aborde plus ou moins directement à propos des connexions entre les modèles structuralistes et les structures logiques, et cela d’une manière bien plus positive et prudente que ne laissent supposer les exagérations de Bloomfield. C’est ainsi que Hjelmslev entrevoit l’existence d’un niveau « sublogique » où ces connexions se noueraient, mais sans réduction de la logique au langage ou l’inverse. Notons à titre anecdotique que nous avons été une fois invité par un structuraliste bien connu à exposer nos thèses sur la logique et le langage en son séminaire : après que ses collaborateurs (inspirés d’ailleurs par l’empirisme logique bien plus que par le structuralisme de leur maître) nous eussent éreinté, il prit la parole le dernier pour dire qu’il ne voyait dans notre exposé sur la logique des coordinations préverbales d’actions rien que d’acceptable dans sa perspective linguistique.

En bref, il y a là un problème central, dont la solution ne saurait être cherchée que sur un terrain résolument interdisciplinaire.

Économie politique. Elle paraît, au premier abord, plus encore que n’était la linguistique il y a quelques lustres, le modèle de la science isolable, confinée sur un terrain sans relation avec certaines au moins des principales sciences humaines (psychologie, logique, épistémologie, linguistique, etc.). Or la théorie des jeux, construite par l’économiste Morgenstern et le mathématicien v. Neumann dans un but strictement économique, constitue aujourd’hui (c’est-à-dire peu d’années après son lancement) un instrument très largement utilisé, et cela jusqu’en psychologie de la pensée (J. Bruner, nous-même, etc.), dans la théorie des seuils de la perception (Tanner et l’école de Michigan), et partout où les concepts de décision et de stratégie sont appelés à remplacer utilement ceux de constatation simple ou de lecture en quelque sorte passive ou tout au moins automatique de l’expérience. D’autre part, une doctrine économique comme celle de Marx ne se borne plus à inspirer toute une sociologie : elle renforce les modes généraux de pensée du type dialectique, nés il est vrai avant elle, mais elle conduit aussi aux applications les plus imprévues en sociologie de la pensée, comme la découverte par L. Goldmann d’un janséniste oublié des historiens, l’abbé Barcos, pour ainsi dire déduit et calculé (un peu comme la planète Neptune par Leverrier) avant d’être retrouvé dans les documents historiques. Ces deux sortes d’exemples, l’un relevant de l’économétrie et l’autre de l’économie la plus générale, illustrent de façon particulièrement frappante l’interdépendance vers laquelle s’acheminent les sciences sociales et humaines et dont la reconnaissance constitue sans doute la condition essentielle de leurs progrès futurs.

Or, les méthodes de l’économie politique tendent à se renouveler depuis trois événements situés entre 1925 et 1940 : la création de l’économétrie (avec le manifeste de Schumpeter), celle des instituts de conjoncture, et la théorie générale de Keynes. Tous trois marquent un effort de combinaison entre l’esprit mathématique et l’esprit expérimental qui oriente l’économie dans des directions voisines de celles des sciences physiques, et en un sens dynamique, alors que les axiomatiques anciennes de Walras et de Pareto s’en tenaient à une mathématisation de la notion d’équilibre.

Il semble alors clair que, si distincts des autres faits sociaux ou mentaux que soient en leurs contenus les faits économiques, les structures générales qui sont ainsi dégagées par les nouveaux moyens d’analyse ne peuvent que rejoindre tôt ou tard un plan de généralité rendant possible et féconde la comparaison avec les structures mises en évidence dans les autres domaines des sciences humaines. Ce que nous avons rappelé de la théorie des jeux en est une illustration, qui concerne pour l’instant les seules méthodes de recherche, mais qui annonce des interactions de fond.

Démographie. Nous ne dirons rien de la démographie, faute d’y rien connaître (bon exemple de lacune dans l’esprit interdisciplinaire actuel) sinon que procédant exclusivement par analyse statistique elle peut jouer un rôle de grande importance dans les échanges méthodologiques. Il n’est, en effet, aucune science sociale ou humaine (au sens limité où nous considérons l’ensemble « sciences des lois » de notre classification provisoire établie plus haut) qui n’ait recours actuellement aux procédés statistiques de quantification (sans relation ou en relation avec les modèles mathématiques qualitatifs et généraux). Or la démographie a mis au point un ensemble de méthodes pouvant être utiles à toutes les autres sciences sociales et humaines, en particulier quant aux courbes de croissance dont l’emploi s’impose partout où l’on est en présence d’un déroulement historique ou d’un développement (et qui peuvent s’étendre des formes simplement qualitatives et ordinales, comme les hiérarchies de Guttmann, jusqu’aux formes quantitatives raffinées).

Logique. La logique contemporaine ne procède plus d’une simple réflexion de la pensée sur elle-même, à l’instar des logiques philosophiques classiques. Née des travaux de mathématiciens anglais et allemands du xixe siècle (après avoir été prévue par Leibniz), elle a pris une forme algorithmique grâce à un symbolisme analogue à celui de l’algèbre et a servi surtout d’instrument pour la solution des problèmes soulevés au sujet du fondement des mathématiques. Depuis les Principia Mathematica, de Whitehead et Russell, qui marquent le couronnement de sa phase d’élaboration, elle a continué à se développer à un rythme accéléré, marqué non seulement par la construction d’une série de nouvelles logiques (polyvalentes, « intuitionnistes », etc.), mais encore par des découvertes fondamentales quant aux limites de la formalisation (théorèmes de Gödel, Tarski, Church, etc.).

Sous cette forme algébrique moderne, la logique pourrait donner l’impression, en tant que science autonome détachée de la philosophie, d’appartenir plutôt aux disciplines mathématiques qu’aux sciences humaines. Il est vrai que l’un des fondateurs de cette logique algébrique, G. Boole, intitulait en 1854 l’un de ses grands ouvrages Les Lois de la pensée, mais les progrès de la formalisation ont conduit les logiciens à faire abstraction des processus mentaux, à tel point qu’on a pu qualifier la logique algébrique de « logique sans sujet ».

Mais il convient que nous sachions résister aux apparences et il paraît entièrement exclu qu’on fasse aujourd’hui un rapport sur les tendances de la recherche dans les sciences humaines, et surtout qu’on insiste particulièrement sur les connexions interdisciplinaires, sans y inclure en bonne place la logique symbolique contemporaine.

Les raisons en sont au moins au nombre de quatre.

1. La logique peut servir d’instrument de formalisation pour n’importe quelle théorie un peu élaborée, humaine ou sociale autant que mathématique ou physique. C’est ainsi que le psychologue Hull s’est associé au logicien Fitch pour axiomatiser sa célèbre théorie de l’apprentissage. On peut formaliser de même tout modèle économique un peu précis. Nous avons, pour notre part, proposé un modèle fondé sur la logique et portant sur l’Échange des valeurs qualitatives en sociologie statique 7, etc.

2. La psychologie génétique, en étudiant le développement des opérations intellectuelles, décrit la formation de structures logico-mathématiques dont la logique fournit par ailleurs la formalisation. Il existe donc un échange non seulement possible, mais à présent réel, entre logiciens et psychologues au sujet de la filiation génétique et de la généalogie formelle de telles structures. Un premier exemple est celui de la formation de la série des nombres, que les Principia Mathematica réduisent à la logique des classes pour ce qui est du nombre cardinal et à celle des relations pour ce qui est des ordinaux. Or les données psychogénétiques montrent l’équivoque qui subsiste sous l’opération de mise en correspondance utilisée dans ces réductions par B. Russell (ces correspondances pouvant être ou qualifiées ou quelconques) et la nécessité pour construire le nombre entier, d’une synthèse nouvelle qui fusionne en un tout les groupements de classes et la sériation. Le logicien J. B. Grize a alors formalisé cette construction psychologique et a pu démontrer que ses traits principaux intervenaient en fait implicitement dans les formalisations antérieures. Un second exemple est celui du « groupe » de quaternalité de la logique des propositions, découvert en psychologie de l’intelligence, avant de retenir l’attention des logiciens.

3. Nous avons déjà mentionné la question des relations entre le structuralisme linguistique et la logique formelle algébrique. Or ces relations sont étudiées du point de vue logistique comme du point de vue linguistique et, même si l’on n’accepte pas la réduction (conforme aux vœux de l’empirisme logique) de la logique à une syntaxe et à une sémantique générale, il est impossible aujourd’hui de ne pas tenir compte de telles interactions.

4. Enfin, la logique formelle a elle-même évolué dans la direction d’une réintroduction des activités du sujet. En effet, depuis que le théorème de Gödel a montré l’impossibilité de formaliser entièrement une théorie par ses propres moyens et la nécessité de s’appuyer sur des instruments plus « forts » que les siens et non pas plus élémentaires, deux problèmes nouveaux ont été posés de ce fait et ouvrent de nouvelles perspectives. Le premier est celui des raisons de cette limitation, et l’on ne peut invoquer à cet égard que l’impossibilité pour un sujet d’embrasser simultanément la totalité des opérations constructibles, ce qui constitue un appel implicite à des considérations relatives au sujet. Le second est celui de la nature d’une construction qui ne repose plus sur sa base, mais qui est sans cesse suspendue à ses états ultérieurs : un tel constructivisme n’a également de sens que mis en correspondance avec les activités réelles d’un sujet.

Épistémologie. L’épistémologie contemporaine présente, comme la logique, une situation bien différente de celle qui caractérisait son passé philosophique, et les raisons en sont analogues puisqu’elle entretient avec la logique les plus étroites relations. Les sciences les plus avancées (mathématiques et physiques) en sont, en effet, venues à inclure dans leur programme l’étude de leurs propres fondements, ce qui constitue une épistémologie interne et non plus dictée du dehors par des doctrines métaphysiques. Or cette épistémologie interne ne peut s’appuyer que sur deux ordres de considérations : les unes formelles, relevant de la logique, et les autres réelles, relevant alors de l’histoire des sciences et des mécanismes sociogénétiques et psychogénétiques que cette histoire, dès qu’elle est un peu poussée, met forcément en évidence.

Il en résulte que, si les mathématiques et la physique n’appartiennent pas aux sciences humaines, leur épistémologie — et toute épistémologie scientifique (y compris l’histoire des sciences) — rejoint le domaine des sciences sociales et humaines puisque la formation, le développement et la portée épistémique de toute science constituent des manifestations essentielles de l’activité de l’homme.

De plus, si nous proposons d’inclure cette épistémologie contemporaine dans les disciplines à envisager, et cela sur le même plan que la sociologie, la psychologie, la linguistique, etc., par opposition à l’ensemble des disciplines philosophiques traditionnelles, c’est que cette épistémologie entretient en fait des interactions avec plusieurs des sciences humaines particulières.

La première raison en est que les sciences humaines ou sociales comportent elles-mêmes leur propre épistémologie. Le volume Logique, épistémologie, méthodologie que nous préparons pour l’« Encyclopédie de la Pléiade » contiendra de beaux chapitres sur l’épistémologie de l’économie politique par G. G. Granger, sur l’épistémologie de la linguistique par L. Apostel, etc. L’épistémologie de la psychologie conduit à distinguer les notions qui s’appliquent à la conscience seule, comme la notion d’implication, et celles qui s’appliquent à l’organisme seul, comme la notion de causalité : le parallélisme psychophysiologique prend en ce cas la forme d’un isomorphisme entre l’implication et la causalité, ce qui soulève un problème correspondant à celui du rapport entre les structures logico-mathématiques et les réalités physiques.

La seconde raison est qu’il est impossible de pousser quelque peu l’analyse de la psychogenèse ou de la sociogenèse de la pensée humaine sans retrouver sur le plan positif tous les problèmes de l’épistémologie. Par exemple, en étudiant le développement de la pensée chez l’enfant (comme déjà vu sous la section « Psychologie » ci-dessus), on est conduit nécessairement à faire la part de l’expérience, celle des activités du sujet, etc., ce qui aboutit à départager entre les thèses empiristes, aprioristes, dialectiques, etc.

L’épistémologie scientifique contemporaine revient à coordonner les résultats de la logique avec un certain nombre de données psychologiques : on ne saurait donc réserver une place, dans l’étude que nous projetons, à la psychologie et à la logique sans considérer également l’épistémologie scientifique elle-même.

Pédagogie expérimentale. Une dernière discipline à insérer dans l’ensemble des domaines à couvrir est la pédagogie expérimentale. La pédagogie générale est comparable à la médecine, en ce qu’elle repose sur des données scientifiques tout en constituant à d’autres points de vue un art au niveau de ses applications. Mais, au sein des sciences de l’éducation, il convient de faire une place à part à cette jeune discipline qui, sans aborder tous les problèmes, normatifs ou autres, que soulève l’éducation, se propose plus simplement de résoudre par un contrôle expérimental ceux d’entre eux qui comportent une telle vérification : par exemple comparer deux méthodes didactiques quant à leur rendement, analyser leurs avantages et leurs inconvénients respectifs par une étude objective et statistique des résultats obtenus, etc. Largement répandue dans les pays anglo-saxons et dans les Républiques populaires de l’Est, cette pédagogie expérimentale est représentée dans les pays de langue française par un groupe de chercheurs assez actifs, qui ont leurs congrès réguliers, etc.

Il est clair, sans qu’il soit besoin d’y insister, que cette discipline soutient des rapports étroits avec la psychologie et avec la sociologie, ainsi, sur certains points (enseignement de la grammaire), qu’avec la linguistique.

Nous n’avons pas distingué dans ce qui précède deux catégories correspondant respectivement aux sciences sociales et aux sciences humaines parce que cette distinction nous paraît entièrement artificielle : toute science humaine est, en effet, sociale par l’un au moins de ses aspects. La psychologie est inconcevable sans la considération des relations interindividuelles et du milieu entier. La logique est liée au langage et à la communication. L’épistémologie est liée à l’histoire des sciences, et donc à une sociogenèse autant et plus qu’à une psychogenèse, etc.

Recherches fondamentales et applications

Après avoir défini sommairement l’ensemble des domaines à considérer dans l’étude projetée en prenant pour critère ceux qui comportent entre eux des connexions interdisciplinaires nécessaires à leur développement et que l’ouvrage prévu pourrait favoriser, il nous reste à parler de la délicate question des proportions à établir entre le tableau des recherches fondamentales et celui des applications.

Il est clair que la résolution 3.43 de la Conférence générale de l’Unesco qui est à l’origine du projet songe aux applications des sciences sociales et humaines lorsqu’elle parle de leur « contribution essentielle au progrès économique et social ». Et il va de soi que cet aspect des choses est à considérer de très près, comme il l’est déjà dans le rapport concernant les sciences naturelles.

Ce que nous allons dire n’est donc nullement destiné à sous-estimer le rôle des applications, mais au contraire à essayer d’en déterminer les conditions optimales.

Partons d’abord de deux constatations de fait. La première est que, dans le domaine des sciences avancées, comme les sciences physiques, les applications les plus fécondes sont souvent sorties de travaux qui à l’origine n’étaient nullement orientés vers des applications ni vers l’application en général, mais bien vers la solution de problèmes rigoureusement théoriques. On cite souvent à cet égard les équations de Maxwell, nées d’un souci de symétrie et d’élégance formelle, et dont les répercussions ont été incalculables sur les techniques modernes les plus quotidiennes, au point que tout auditeur écoutant son poste de radio est tributaire de ces recherches initialement théoriques.

Le second fait, c’est que dans le domaine des sciences humaines, une recherche prématurée de l’application peut être néfaste au développement d’une science et peut par conséquent aboutir à des fins contraires, en retardant des applications plus sérieuses faute d’une élaboration scientifique préalable suffisante. Un bon exemple est celui de la psychologie, qui a été mise à contribution presque dès sa naissance pour des applications souvent prématurées et qui continue à perdre une bonne partie de ses forces vives en vue d’applications qui seraient bien meilleures si cette science était plus avancée.

Il est ici question de la psychologie, puisque c’est la science à laquelle s’adonne l’auteur de ces lignes. Or quarante-cinq ans d’expérience l’ont convaincu de l’existence d’une illusion systématique, que l’on retrouve peut-être en d’autres disciplines sociales et humaines : il semble évident que le meilleur moyen de favoriser une application particulière de la psychologie — par exemple d’élaborer un procédé un peu sûr de diagnostic de l’intelligence — consiste à confier à des spécialistes de la psychologie appliquée l’étude de ce problème d’application considéré en lui-même. Mais comme on connaît mal les mécanismes intimes de l’intelligence, le résultat sera que les spécialistes la mesureront à ses seuls résultats et en choisissant de préférence ceux d’entre eux qui seront le plus facilement mesurables : d’où les innombrables tests qui constituent des mesures de rendements ou de performances et ne nous renseignent que peu sur les capacités d’adaptation intellectuelle, donc sur l’intelligence réelle et fonctionnellement efficace d’un individu. L’illusion est donc de croire qu’en se spécialisant dans la perspective de l’application, on favorise d’autant la qualité de cette application. Au contraire les études purement théoriques sur les structures opératoires de l’intelligence, dans leurs relations avec les problèmes logiques et épistémologiques (totalement ignorés de la psychologie appliquée), nous fournissent un début de lueur sur les mécanismes mêmes de l’intelligence par opposition à leurs rendements, et c’est cette connaissance des mécanismes qui donnera lieu tôt ou tard aux applications les plus fécondes — à la condition, toutefois, de ne pas les chercher trop tôt et de ne pas se confiner dans cette recherche en oubliant les problèmes généraux sous le prétexte qu’ils sont inutiles à la pratique quotidienne.

Il n’en reste pas moins, naturellement, qu’à un certain degré de développement une science sociale ou humaine peut tirer des connaissances nouvelles de ses applications elles-mêmes : c’est le cas notamment en économie politique où les travaux de F. Perroux, par exemple, parviennent à une harmonie remarquable entre les considérations les plus théoriques et un sens très concret de la pratique. C’est le cas surtout des applications pratiques de la cybernétique.

Tout cela montre que si le projet envisagé veut considérer la recherche scientifique dans son utilité économique et sociale, il ne doit pas être centré sur les applications elles-mêmes, mais bien sur les recherches fondamentales, étant entendu que c’est le progrès de celles-ci qui donnera lieu aux applications les plus fécondes. Or si l’équilibre entre la recherche pure et les recherches d’application était relativement aisé à maintenir sur le terrain des sciences naturelles (sans vouloir diminuer par là le talent de Pierre Auger dans sa manière de concilier les deux présentations), la tentation serait forte, dans le domaine des sciences humaines, de surestimer les tendances pratiques aux dépens de la recherche théorique (étant donné la pauvreté relative des résultats de cette dernière, comparés à ceux des sciences exactes). Et ce serait mal servir les intérêts de l’application elle-même.

Il n’empêche, naturellement, qu’il conviendra de faire un tableau détaillé des tendances de l’économie politique appliquée, de la psychologie appliquée, de la cybernétique appliquée, des applications de la pédagogie expérimentale, etc. Mais nous proposerions de construire ce tableau à part, pour les raisons qu’on vient de voir et, aussi, de manière que les fondations, etc., qui pourraient être influencées par notre futur rapport dans leur aide aux sciences sociales et humaines, ne perdent pas de vue la recherche fondamentale et ne soient pas tentées de ne penser qu’aux applications. Il faudrait en outre insister soigneusement sur les origines de ces applications et montrer combien souvent ce sont les travaux les plus désintéressés qui ont donné lieu aux initiatives pratiques les plus adéquates.