Note sur des Limnaea stagnalis L. var. lacustris Stud, Ă©levĂ©es dans une mare du plateau vaudois (1965) a đ
Chacun sait que la LimnĂŠa stagnalis donne naissance dans les grands lacs de Suisse et de Scandinavie Ă une variĂ©tĂ© lacustris dont la forme globuleuse semble en relation avec lâagitation de lâeau. Dans les endroits exposĂ©s aux vagues et Ă substrat caillouteux, chaque secousse conduit, en effet, lâanimal Ă adhĂ©rer fortement Ă son support, dâoĂč, pendant la croissance, un agrandissement de lâouverture et une traction frĂ©quente sur le muscle columellaire, ce qui tend Ă©galement Ă raccourcir la spire.
Or, dans une Ă©tude parue en 1929 nous avons pu dâabord confirmer cette explication par une analyse statistique des variations en fonction de lâagitation de lâeau en nature, par des changements de milieu au cours de la croissance et par des Ă©levages en agitateur. Mais nous avons surtout cherchĂ© Ă montrer que les formes globuleuses des endroits les plus exposĂ©s du lac de NeuchĂątel et du Bodan correspondaient Ă une race contractĂ©e, demeurant stable en aquarium et que nous avons appelĂ©e race V (une race IV un peu moins contractĂ©e habite les mĂȘmes lacs et le LĂ©man et les races III Ă I, dâallongement croissant, se rencontrent dans les baies tranquilles ou les marais).
Un tel fait soulĂšve alors un problĂšme intĂ©ressant : si la race V sâest constituĂ©e indĂ©pendamment de toute influence du milieu, selon les interprĂ©tations du mutationnisme classique dâil y a 30 ou 40 ans, pourquoi ne lâobserve-t-on pas nâimporte oĂč ? Rien nâempĂȘche, en effet, quâelle ne conserve sa contraction en eaux stagnantes, Ă la maniĂšre des LimnĂŠa ovata, ou auricularia, etc. Or, depuis le temps que lâon publie des catalogues malacologiques, on nâa signalĂ© ces formes lacustris que dans certains grands lacs, les formes de marais ou dâĂ©tang Ă©tant rĂ©guliĂšrement allongĂ©es.
Ă quoi notre regrettĂ© collĂšgue GuyĂ©not nous a rĂ©pondu : « Rien nâexclut que des mutations contractĂ©es apparaissent un peu partout, au hasard et sans relation avec le milieu, mais que pour des raisons inconnues, comme par exemple une insuffisance dâoxygĂšne ou une action nocive dâacide humique, elles soient Ă©liminĂ©es des eaux stagnantes et ne subsistent que dans les grands lacs et prĂ©cisĂ©ment aux endroits agitĂ©s. »
Nous avons alors fait lâexpĂ©rience qui sâimposait : nous avons placĂ© en juillet 1928 dans une mare du Plateau vaudois (au Jordillon, au-dessus de Cully Ă 700 m environ dâaltitude) un boudin dâĆufs de race V (de sixiĂšme gĂ©nĂ©ration en aquarium). La mare ne contenait jusque lĂ que des LimnĂŠa peregra. En septembre dĂ©jĂ nous avons pu rĂ©colter une vingtaine dâexemplaires adultes, dâindice 1,39 de contraction (rapport de la plus grande longueur de lâouverture Ă la hauteur de la coquille) alors que lâindice de la race V est en moyenne de 1,43 en aquarium (lâindice moyen des lacustris est de 1,37-1,50 et celui du type de lâespĂšce est de 1,78). Depuis lors nous sommes allĂ©s faire quelques prĂ©lĂšvements pĂ©riodiques jusquâen 1943, date Ă laquelle la mare a malheureusement Ă©tĂ© dessĂ©chĂ©e. Mais nous sommes en possession de 527 exemplaires recueillis pendant quinze ans Ă lâĂ©tat vivant, ou mort mais encore Ă©pidermĂ© ou parfois dĂ©jĂ blanchi, et cela semble suffire pour se faire une opinion car, sur 270 spĂ©cimens rĂ©coltĂ©s en 1943 lâindice moyen de contraction Ă©tait toujours de 1,39 ! Il nous a donc semblĂ© utile de publier les rĂ©sultats de cette petite expĂ©rience de transplantation.
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§ 1. Le premier point Ă examiner est la relation entre les individus qui se sont dĂ©veloppĂ©s dans la mare du Jordillon et ceux que nous avons Ă©levĂ©s en aquarium. Rappelons (loc. cit., pp. 422-423) que ces derniers, de race V, Ă©taient issus dâune population rĂ©pandue aux environs du port dâHauterive (lac de NeuchĂątel), dâindice de contraction de 1,35 en moyenne. LâĂ©levage en aquarium nous a donnĂ© en six gĂ©nĂ©rations 575 exemplaires dont la moyenne a Ă©tĂ© de 1,43 dâindice de contraction et dont le premier et le dernier quartiles ont Ă©tĂ© de 1,385 et de 1,495. Les 527 individus du Jordillon ont par contre fourni une moyenne de 1,39, un premier quartile de 1,34 et un troisiĂšme de 1,44. Voici la distribution de ces deux populations, en y ajoutant, pour comparaison, 420 exemplaires de la population mĂšre (Hauterive-Monruz : 1,35 de moyenne, premier quartile Ă 1,32, troisiĂšme Ă 1,39) :
| Indices de contraction | Mare du Jordillon (527Â ex.) | Aquarium (575Â ex.) | Lac (Hauterive-Monruz) (420Â ex.) |
|---|---|---|---|
| 1,15 | 0 | 0 | 2 |
| 1,20 | 3 | 1 | 20 |
| 1,25 | 26 | 8 | 56 |
| 1,30 | 103 | 24 | 93 |
| 1,35 | 181 | 98 | 152 |
| 1,40 | 136 | 224 | 74 |
| 1,45 | 53 | 135 | 17 |
| 1,50 | 17 | 61 | 5 |
| 1,55 | 4 | 22 | 1 |
| 1,60 | 2 | 2 | 0 |
| 1,65 | 2 | 0 | 0 |
| Moy. | 1,39 | 1,43 | 1,35 |
On constate ainsi ce fait essentiel que la population nĂ©e dans la mare du Jordillon et multipliĂ©e sur place pendant quinze ans nâa rien perdu de la contraction de ses prĂ©dĂ©cesseurs en aquarium, mais prĂ©sente au contraire une contraction un peu plus accentuĂ©e, intermĂ©diaire entre la prĂ©cĂ©dente et celle de la population mĂšre vivant dans le lac : la moyenne de 1,39 est, en effet, situĂ©e Ă mi-chemin exactement des moyennes de 1,43 et de 1,35.
Si la population du Jordillon est un peu moins contractĂ©e que celle du lac Ă Hauterive, câest naturellement que, en cette station-mĂšre, une certaine contraction phĂ©notypique due aux vagues peut sâajouter Ă la contraction gĂ©notypique, tandis que les eaux stagnantes du Jordillon ignorent ce facteur.
Par contre, si lâeffet dâagitation ne se produit pas en cette mare, un autre effet est de nature Ă favoriser la contraction : câest celui de reptation sur la vase, par opposition Ă la vie sur les plantes aquatiques. On sait Ă cet Ă©gard que dans les canaux oĂč habitent ordinairement des formes typiques allongĂ©es (moyenne : contraction 1,75 Ă 1,82), les dessications partielles dâautomne, durant lesquelles les LimnĂ©es rampent sur la fange elle-mĂȘme, produisent des formes turgida, ampliata, gibbosa, etc., Ă contractions plus fortes (loc. cit., p. 313, 321, etc.), mais ne dĂ©passant pas 1,69 Ă 1,65 en moyenne lorsquâil sâagit des races II-III.
Dans le cas des phĂ©notypes de race V, ce facteur de reptation sur la vase peut jouer un certain rĂŽle, sâajoutant Ă celui de la contraction gĂ©notypique. Câest ce qui expliquerait pourquoi la population du Jordillon est lĂ©gĂšrement plus contractĂ©e que celle des aquariums. Effectivement nous avons rĂ©coltĂ© au Jordillon, notamment vers 1938, un certain nombre de formes Ă ouverture trĂšs dilatĂ©e (f. ampliata), dont un exemplaire a fourni jusquâĂ 34,5 mm de largeur maximale de la coquille pour une hauteur de 37,8 mm. Il va de soi quâen de tels cas, la contraction est favorisĂ©e, et mĂȘme parfois Ă tel point quâon observe un lĂ©ger relĂšvement du labre ou bord supĂ©rieur de lâouverture (cf. la var. bodamica Cless.), ce qui ne se rencontre pas en aquarium.
Notons, avant de poursuivre, que si le tableau I nous fournit ainsi trois distributions dâindividus de mĂȘme race V dont les diffĂ©rences phĂ©notypiques sâexpliquent par les considĂ©rations qui prĂ©cĂšdent, rien ne nous permet par contre de dĂ©cider en quoi consisterait une contraction gĂ©notypique « absolue » propre Ă cette race V. On nâobserve, en effet, jamais directement un gĂ©notype comme tel, mĂȘme en lignĂ©e plus ou moins « pure » 1 puisquâil est toujours incarnĂ© en des formes vivant en un certain milieu et sâaccompagnant donc de variations stationnelles ou phĂ©notypiques : le gĂ©notype est simplement ce quâil y a de commun Ă tous les phĂ©notypes de mĂȘme race et si nous savons que cette race V existe, câest quâen lignĂ©es « pures » et en conditions identiques (aquariums de mĂȘmes formes et de mĂȘmes dimensions), elle diffĂšre des produits des races I Ă IV.
Il subsiste cependant un problĂšme quant aux donnĂ©es du tableau I : si les exemplaires du Jordillon sont en moyenne plus contractĂ©s que ceux dâaquarium, pourquoi trouve-t-on en 1943 deux individus de contraction minimale (> 1,60), lâun de 1,67 et lâautre de 1,68 dĂ©passant les limites de la variabilitĂ© en aquarium ? La lignĂ©e est-elle demeurĂ©e « impure » malgrĂ© nos prĂ©cautions (sĂ©lection des exemplaires les plus contractĂ©s durant cinq gĂ©nĂ©rations dâĂ©levages en aquarium), ou bien y a-t-il eu entre 1928 et 1943 un lĂ©ger glissement dans le sens dâun retour au type allongĂ© de lâespĂšce ? Câest ce que nous discuterons plus loin (§ 3 et 4), mais il reste dâabord Ă dire quelques mots de la taille des individus rĂ©coltĂ©s.
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§ 2. Pour qui a lâhabitude de rĂ©colter les LimnĂŠa stagnalis var. lacustris et bodamica sur les rives des lacs de NeuchĂątel ou de Constance, oĂč elles sont de taille relativement petite, câest une chose surprenante que de constater la grandeur des exemplaires de forme analogue trouvĂ©s dans la mare du Jordillon, du moins pendant les premiĂšres annĂ©es. Il vaut donc la peine de dĂ©crire avec quelque prĂ©cision ces variations de taille, dâautant plus que les dimensions des LimnĂ©es soulĂšvent, de façon gĂ©nĂ©rale, de curieux problĂšmes.
Chacun sait, par exemple, quâen Ă©levages oĂč toutes les conditions peuvent ĂȘtre maintenues constantes sauf celle que lâon fait varier, la taille des LimnĂ©es dĂ©pend de la grandeur de lâaquarium et reste dâautant plus petite que celui-ci est moins volumineux. En nature on observe un phĂ©nomĂšne sans doute comparable dans le cas des petites var. arenaria habitant ces mares exiguĂ«s et peu profondes, mais lâon ne saurait alors dĂ©terminer le rĂŽle Ă©ventuel de la nourriture (ou de la tempĂ©rature, etc.). Par contre, Ă comparer les formes de lacs et de marais le problĂšme commence Ă se compliquer, puisque les lacs sont bien plus vastes : or, les var. lacustris, etc., sont plus petites que les formes allongĂ©es dâeau stagnantes, sans que la contraction des premiĂšres explique cette inĂ©galité ; rien nâempĂȘcherait, en effet, ces formes Ă courte spire mais Ă ouverture dâautant plus grande dâatteindre les tailles respectables des var. turgida Mke, intermedia Godet, etc.
Voici donc quelques donnĂ©es comparatives concernant les lacustris du Jordillon (par tranches de 100 Ă Â 180 selon les annĂ©es) et les populations mĂšres ou analogues, mais sans nous occuper des petites formes dâaquarium qui nâont pas dâintĂ©rĂȘt Ă cet Ă©gard. Nous y avons ajoutĂ© les tailles de 130 exemplaires dâune mare situĂ©e sur la grĂšve, Ă Hauterive et qui comprend une population sur laquelle nous reviendrons (sous § 3), bien distincte de la race V du Jordillon, mais de grandeur analogue :
| Hauteurs (en mm) | Hauterive, lac (120Â ex. Ă 1,35) | Cortaillod (120Â ex. Ă 1,38) | Jordillon 1928-37 (120Â ex.) | Jordillon 1938 (100Â ex.) | Jordillon 1943 (186Â ex.) | Mare dâHauterive (130Â ex. Ă 1,54) |
|---|---|---|---|---|---|---|
| 17 | 1 | 4 | 0 | 0 | 0 | 0 |
| 19 | 2 | 8 | 0 | 0 | 0 | 0 |
| 21 | 9 | 11 | 0 | 0 | 0 | 2 |
| 23 | 15 | 14 | 1 | 1 | 1 | 4 |
| 25 | 23 | 28 | 1 | 3 | 8 | 5 |
| 27 | 28 | 18 | 2 | 4 | 20 | 11 |
| 29 | 19 | 14 | 9 | 6 | 34 | 13 |
| 31 | 12 | 12 | 14 | 22 | 46 | 21 |
| 33 | 7 | 7 | 28 | 26 | 40 | 22 |
| 35 | 2 | 3 | 33 | 18 | 18 | 23 |
| 37 | 2 | 0 | 19 | 15 | 8 | 14 |
| 39 | 0 | 1 | 9 | 3 | 9 | 6 |
| 41 | 0 | 0 | 4 | 3 | 2 | 5 |
| 43 | 0 | 0 | 0 | 0 | 0 | 3 |
| 45 | 0 | 0 | 0 | 0 | 0 | 1 |
| Médians | 27 | 62 | 35 | 34 | 32 | 34 |
On constate ainsi une forte diffĂ©rence de taille entre les individus de la population mĂšre (ou dâune population du mĂȘme lac mais dâindice de contraction de 1,38 voisin de celui du Jordillon) et la population de mĂȘme race qui sâest dĂ©veloppĂ©e dans la mare du Jordillon : les mĂ©dians caractĂ©ristiques sont en effet, de 32-35 contre 26-27. Par contre la taille atteinte au Jordillon est de mĂȘme ordre de grandeur que celle dâindividus vivant dans une mare Ă Hauterive Ă 100 m environ de lâendroit oĂč ont Ă©tĂ© recueillis, mais dans le lac mĂȘme, les ancĂȘtres de la lignĂ©e du Jordillon : or cette mare situĂ©e sur la grĂšve ne contient que des individus, ou de race IV, ou, ce qui est plus probable, de races III-IV-V mĂȘlĂ©es.
On remarque, dâautre part, que la population du Jordillon a lĂ©gĂšrement changĂ© de taille entre 1928-1937 et 1943, dans le sens dâun rapetissement progressif. Ce fait est sans doute dĂ» au rĂ©trĂ©cissement de la mare, qui a malheureusement Ă©tĂ© comblĂ©e peu Ă peu jusquâau jour oĂč elle lâa Ă©tĂ© complĂštement. Ce changement de taille nous conduit Ă chercher sâil nây aurait pas eu Ă©galement une variation dans lâindice ou le coefficient de contraction, ce qui est important quant au problĂšme que nous nous posons en cet article de la possibilitĂ© de survie des races contractĂ©es en eaux stagnantes avec conservation de cette contraction mĂȘme.
Notons auparavant que, au point de vue de la couleur, la population du Jordillon a conservĂ© jusquâen 1943 lâalbinisme relatif qui caractĂ©rise les var. lacustris et bodamica.
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[p. 775]§ 3. Il convient de rĂ©partir nos 527 individus du Jordillon en deux groupes suffisamment larges, les 257 exemplaires recueillis entre 1928 et 1938 et les 270 rĂ©coltĂ©s en 1943 et de comparer les distributions respectives de leurs indices de contraction Ă un Ă©chelon plus fin quâau tableau I 2. Nous y ajouterons pour comparaison les indices des 130 spĂ©cimens de la mare dâHauterive (moyenne 1,54) dont il a Ă©tĂ© question au tableau II. (Voir le tableau III.)
On constate effectivement lâexistence dâun lĂ©ger dĂ©placement entre la premiĂšre distribution du Jordillon et la seconde : un peu moins dâindividus entre les indices 1,20 et 1,32 et un peu plus entre 1,47 et 1,68 avec surtout lâapparition de cinq individus allongĂ©s de 1,56 Ă Â 1,68. Serait-ce donc le signe dâun retour progressif au type allongĂ© de lâespĂšce stagnalis ?
Mais, en premier lieu les courbes de distribution gardent une allure trĂšs voisine, avec une mĂȘme moyenne de 1,39 ; et, sauf en ce qui concerne les extrĂȘmes, la distribution de 1943 demeure plus proche de celle de la population mĂšre dans le lac Ă Hauterive que de celle de ses descendants en aquarium (tabl. I).
En second lieu les diffĂ©rences entre les distributions de 1928-1938 et 1943 vont de pair avec un changement de taille (tabl. II) et avec la disparition des nombreux phĂ©notypes de forme ampliata et presque bodamica : Ă considĂ©rer lâaspect qualitatif des individus rĂ©coltĂ©s nous nous attendions donc Ă un dĂ©placement sensible de la moyenne des indices de contraction et avons Ă©tĂ© surpris de retrouver la valeur constante de 1,39. On peut ainsi attribuer les changements observĂ©s Ă un rĂ©trĂ©cissement de la mare, qui a conduit Ă des modifications phĂ©notypiques orientĂ©es dans le sens de celles que lâon constate en aquarium (tabl. I).
En troisiĂšme lieu, la chance nous a permis de comparer la population du Jordillon Ă celle dâune petite mare autrefois situĂ©e sur la grĂšve Ă Hauterive (derriĂšre le cordon littoral), Ă 100 m de la station de lac dâoĂč est issue la lignĂ©e du Jordillon : or, la diffĂ©rence des distributions entre les lacustris de cette mare dâHauterive et celles du Jordillon est frappante et parle nettement en faveur de la stabilitĂ© de la lignĂ©e du Jordillon.
[p. 776]| Indices de contraction | Jordillon 1928-1938 (257 ex.) | Jordillon 1943 (270 ex.) | Mare dâHauterive (130 ex.) |
|---|---|---|---|
| 1,20 | 1 | 0 | 0 |
| 1,23 | 4 | 1 | 0 |
| 1,26 | 7 | 4 | 0 |
| 1,29 | 23 | 17 | 0 |
| 1,32 | 40 | 34 | 1 |
| 1,35 | 47 | 50 | 2 |
| 1,38 | 54 | 68 | 4 |
| 1,41 | 41 | 37 | 6 |
| 1,44 | 27 | 26 | 8 |
| 1,47 | 6 | 15 | 12 |
| 1,50 | 4 | 7 | 17 |
| 1,53 | 3 | 1 | 21 |
| 1,56 | 0 | 1 | 18 |
| 1,59 | 0 | 1 | 16 |
| 1,62 | 0 | 1 | 15 |
| 1,65 | 0 | 1 | 7 |
| 1,68 | 0 | 1 | 2 |
| 1,71 | 0 | 0 | 1 |
Mais il reste, en quatriĂšme lieu, les cinq exemplaires de 1,56 Ă Â 1,68 trouvĂ©s au Jordillon en 1943 sans Ă©quivalent en 1928-1938. Seulement deux circonstances attĂ©nuent sensiblement la valeur de cette constatation. La premiĂšre est que, Ă comparer les formes de race V dâaquarium Ă celles du lac, on constate dĂ©jĂ lâexistence dâextrĂȘmes orientĂ©s dans ce sens dans la courbe des frĂ©quences (jusquâĂ Â 1,64 dans la deuxiĂšme en aquarium : tableau I et loc. cit., p. 423). La seconde est que rien ne prouve, malgrĂ© nos sĂ©lections, que la lignĂ©e dâHauterive-Jordillon soit entiĂšrement pure. La raison en est que la station dâoĂč proviennent les individus-souches de cette lignĂ©e est situĂ©e Ă 200 m environ du petit port dâHauterive oĂč vit une population de 1,55 dâindice de contraction (donc de race IV ou mĂ©langĂ©e) et que, entre deux se trouve sur la grĂšve la mare Ă individus de 1,54 en communications temporaires avec le lac. Dâautre part, rappelons que, juste en dessous de la zone littorale oĂč habitent les var. lacustris Stud. et bodamica Cless. sâĂ©tend une zone sublittorale occupĂ©e par une petite variĂ©tĂ© allongĂ©e, que nous avons appelĂ©e Bollingeri : or les croisements et les intermĂ©diaires sont frĂ©quents entre ces var. lacustris et Bollingeri, ce qui conduit Ă©galement Ă douter de la puretĂ© des populations sur lesquelles on travaille. Il est donc difficile dâinvoquer ces cinq exemplaires de 1,56 Ă Â 1,68 (sans discontinuitĂ© avec les autres) comme indice dâun retour au type stagnalis allongĂ© de lâensemble de la population du Jordillon, alors que la partie centrale des frĂ©quences ne se dĂ©place pas.
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§ 4. Il est alors utile, pour complĂ©ter cette discussion, de comparer maintenant la population du Jordillon Ă lâensemble des distributions des individus lacustres et non lacustres, ce qui nous permettra de poser le problĂšme en sa gĂ©nĂ©ralitĂ©. Voici donc un dernier tableau, comprenant Ă lâĂ©chelon de 3 les indices de contraction de 7600 individus de la faune littorale des lacs de Suisse romande, 8000 individus dâeaux stagnantes indĂ©pendantes des lacs, 1000 individus de mares communiquant avec les lacs (ou des mares trĂšs proches comme celle dâHauterive) et les 527 individus du Jordillon :
On constate dâabord que la distribution des formes du Jordillon est presquâentiĂšrement comprise dans les deux premiers quarts des formes de lac littorales, ce qui constitue un premier rĂ©sultat essentiel.
[p. 778]| Indices de contraction | Individus non lacustres (8000) | Individus lacustres (7600) | Mares du littoral 3 (1000) | Mare du Jordillon (527) |
|---|---|---|---|---|
| 1,14 | 0 | 3 | 0 | 0 |
| 1,17 | 0 | 8 | 0 | 0 |
| 1,20 | 0 | 32 | 0 | 1 |
| 1,23 | 0 | 65 | 0 | 5 |
| 1,26 | 0 | 126 | 0 | 11 |
| 1,29 | 0 | 200 | 0 | 30 |
| 1,32 | 0 | 302 | 0 | 74 |
| 1,35 | 0 | 409 | 1 | 97 |
| 1,38 | 0 | 513 | 5 | 122 |
| 1,41 | 0 | 630 | 8 | 78 |
| 1,44 | 1 | 692 | 17 | 53 |
| 1,47 | 2 | 742 | 29 | 21 |
| 1,50 | 5 | 743 | 78 | 11 |
| 1,53 | 20 | 704 | 89 | 9 |
| 1,56 | 52 | 642 | 103 | 1 |
| 1,59 | 120 | 530 | 135 | 1 |
| 1,62 | 257 | 422 | 132 | 1 |
| 1,65 | 440 | 325 | 134 | 1 |
| 1,68 | 658 | 267 | 94 | 1 |
| 1,71 | 870 | 191 | 68 | 0 |
| 1,74 | 1042 | 150 | 41 | 0 |
| 1,77 | 1100 | 94 | 23 | 0 |
| 1,80 | 1053 | 26 | 20 | 0 |
| 1,83 | 853 | 23 | 5 | 0 |
| 1,86 | 646 | 22 | 4 | 0 |
| 1,89 | 434 | 19 | 3 | 0 |
| 1,92 | 237 | 9 | 2 | 0 |
| 1,95 | 128 | 6 | 2 | 0 |
| 1,98 | 54 | 4 | 2 | 0 |
| 2,01 | 22 | 3 | 2 | 0 |
| 2,04 | 6 | 2 | 1 | 0 |
| 2,07 | 3 | 1 | 1 | 0 |
| 2,10 | 1 | 1 | 1 | 0 |
En second lieu ces formes Ă©chappent presque totalement au domaine des variations non lacustres : le premier millĂ©sile de ces formes dâeau stagnante Ă©tant de 1,529 (sur 65 000 exemplaires en tout : loc. cit., p. 311), il nây a donc que 14 spĂ©cimens du Jordillon, soit le 2,6 %, qui franchissent cette frontiĂšre minimale. En troisiĂšme lieu et surtout, la distribution des formes du Jordillon est nettement distincte de celle des mares communiquant avec les lacs ou des mares situĂ©es derriĂšre le cordon littoral, comme nous lâavons vu au tableau III pour celle de la grĂšve dâHauterive. Or, ce dernier rĂ©sultat nous paraĂźt dĂ©cisif, car il montre que, en quinze ans, câest-Ă -dire en une vingtaine de gĂ©nĂ©rations 4, une lignĂ©e de race V conserve en eaux stagnantes et en conditions naturelles des caractĂšres sensiblement diffĂ©rents de ceux que dâautres races (notamment IV et III) peuvent prĂ©senter en des situations beaucoup plus proches des stations proprement lacustres.
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§ 5. Conclusion. â Le but de cette expĂ©rience de transplantation Ă©tait de montrer quâun gĂ©notype contractĂ© de LimnĂŠa stagnalis, comme il sâen est constituĂ© dans les seuls endroits les plus exposĂ©s aux vagues des lacs de NeuchĂątel et de Constance, etc., peut survivre en eaux stagnantes et y conserver son caractĂšre de contraction. Ainsi tombe lâhypothĂšse selon laquelle de tels gĂ©notypes de race V pourraient apparaĂźtre partout au hasard mais seraient Ă©liminĂ©s des marais ou des mares pour des raisons variĂ©es excluant sa survie en de tels milieux.
Une autre hypothĂšse pour expliquer la localisation apparemment si spĂ©ciale de nos gĂ©notypes de race V consisterait Ă supposer que des mutations contractĂ©es surgissant nâimporte oĂč seraient en fait partout « dominĂ©es » lors de leurs croisements avec les formes allongĂ©es. Mais nous avons pu montrer (loc. cit., p. 427) que le croisement des races I et V nâaboutissait pas Ă une dominance mais Ă la production dâune premiĂšre gĂ©nĂ©ration dâintermĂ©diaires avec possibilitĂ© de sĂ©grĂ©gation ultĂ©rieure. Si la race V apparaissait nâimporte oĂč, son dĂ©veloppement devrait donc au moins entraĂźner, en cas de croisements, des dĂ©viations notables des indices de contraction en eaux stagnantes, ce que lâon nâa pas observĂ© jusquâici. Pourquoi, dâailleurs, ne rencontrerait-on jamais de ces formes contractĂ©es Ă lâĂ©tat pur, comme on recueille des races I (subula) sans croisements ni mĂ©langes ?
Au vu des rĂ©sultats de lâexpĂ©rience du Jordillon il nous paraĂźt donc plus difficile encore quâauparavant dâexpliquer, sans recourir sous une forme ou une autre aux influences du milieu, pourquoi la race V ne se produit quâaux endroits agitĂ©s des grands lacs, alors quâelle pourrait aussi bien vivre partout ailleurs.
Quâon nous permette Ă ce sujet une remarque oubliĂ©e lors de notre Ă©tude de 1929 et qui nous est venue Ă lâesprit tĂŽt aprĂšs sa parution 5. La race V a Ă©tĂ© trouvĂ©e en Suisse dans les seuls lacs de NeuchĂątel et de Constance, tandis que le LĂ©man ne semble connaĂźtre que la race IV (un peu moins contractĂ©e), comme ceux de Bienne et de Morat 6, et que les grands lacs des Quatre-Cantons, de Zurich, de Lugano, de CĂŽme, etc., ignorent les formes contractĂ©es (les formes allongĂ©es ou turgida qui les habitent sont alors confinĂ©es dans les baies tranquilles et dans les phragmitaies fangeuses). Or, outre les facteurs dâexposition aux vents, etc., que nous avions mentionnĂ©s pour expliquer ces diffĂ©rences, il en est un qui est fondamental : câest la prĂ©sence, dans le complexe agitation-substrat, de rives non seulement caillouteuses mais encore dâinclinaison assez faible pour que les vagues agissent sur une large surface. Lorsque la profondeur de lâeau augmente trop rapidement, ou bien les LimnĂ©es sont rares ou elles trouvent un refuge rapide en descendant quand les vagues deviennent fortes, tandis que sur une pente caillouteuse et faiblement inclinĂ©e les conditions sont optimales pour une action de cinĂ©togenĂšse. Il semble alors Ă©vident que de telles conditions sont prĂ©cisĂ©ment rĂ©alisĂ©es au maximum dans le Bodan et le lac de NeuchĂątel, tandis quâelles le sont au minimum dans les lacs subalpins.
Cela dit, les données du problÚme soulevé par nos Limnées sont les suivantes :
- La contraction phĂ©notypique sâexplique aisĂ©ment, dans la nature, par un effet de cinĂ©togenĂšse en fonction du complexe agitation Ă substrat.
- Dans les stations lacustres oĂč cette contraction phĂ©notypique est maximale, et seulement dans celles-lĂ (qui coĂŻncident donc avec les conditions optimales agitation Ă substrat) on trouve un gĂ©notype (race V) orientĂ© dans le mĂȘme sens.
- Cette modification hĂ©rĂ©ditaire pourrait se produire nâimporte oĂč 7, puisque rien nâempĂȘche une forme contractĂ©e de vivre en eaux stagnantes (comme le prouvent les tableaux I et III-IV) : or on ne lâa signalĂ©e nulle part sauf prĂ©cisĂ©ment dans les conditions de n° 2.
- Peut-on alors admettre, dâun point de vue probabiliste, que lâapparition de gĂ©notypes contractĂ©s se produise par hasard sur les seuls points oĂč une contraction phĂ©notypique maximale rĂ©sulte de lâagitation de lâeau par cinĂ©togenĂšse ou existe-t-il une liaison causale entre ces contractions phĂ©notypique et gĂ©notypique ?
Câest lĂ un simple cas particulier de ces situations innombrables oĂč une variation dâabord non hĂ©rĂ©ditaire semble ensuite se fixer. Mais lâintĂ©rĂȘt de ce cas particulier est quâici tout paraĂźt se passer en un domaine simplement mĂ©canique : celui des mouvements de lâanimal au cours de sa croissance et des rĂ©percussions de cette motricitĂ© sur la forme de la coquille 8. Lâaction apparente du milieu sur la forme hĂ©rĂ©ditaire nâen est que plus frappante.
En notre article de 1929 nous appelions donc de nos vĆux la venue dâune position thĂ©orique susceptible de constituer un tertium entre le lamarckisme, qui expliquait tout par le milieu mais nâa pas Ă©tĂ© vĂ©rifiĂ© par lâexpĂ©rience, et le mutationnisme classique, qui ne disposait que des seules notions de variations atomistiques alĂ©atoires, sans relations avec le milieu, et de leur sĂ©lection aprĂšs coup, par mort ou survie des organismes porteurs de telles variations. Or, il semble que lâon soit en voie aujourdâhui de sâacheminer vers une telle position conciliatrice, grĂące Ă la gĂ©nĂ©tique des populations et aux travaux particuliĂšrement frappants de C. H. Waddington (1957). Il peut donc ĂȘtre intĂ©ressant de situer notre problĂšme en de telles perspectives.
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[p. 782]I. Le gĂ©nome nâapparaĂźt plus actuellement comme une collection dâĂ©lĂ©ments discontinus ou atomiques agissant isolĂ©ment, mais comme un systĂšme organisĂ© et surtout fonctionnel, tel quâun gĂšne nâagit jamais seul et quâil existe, en plus des gĂšnes structuraux, des gĂšnes rĂ©gulateurs ou modificateurs (on distingue dâailleurs les unitĂ©s de mutations, les unitĂ©s de recombinaison et celles de fonction ou cistrons). Ce systĂšme est en continuelle disponibilitĂ© active, puisque les mutations vraies (distinctes des dĂ©ficiences irrĂ©cupĂ©rables) ont un taux constant, en moyenne (n pour la mutation directe, v pour son inverse avec Ă©quilibre mobile variable) et constituent une sorte de scanning 9 ou de production spontanĂ©e et combinatoire de toutes les possibilitĂ©s compatibles avec le systĂšme. Les gĂ©nomes sont en outre des systĂšmes comportant diverses formes dâĂ©quilibre, des dĂ©sĂ©quilibres et des rééquilibrations avec compensations possibles des mutations dĂ©favorables (cf. lâexpĂ©rience classique de Dobzhansky et Spassky).
Inutile de rappeler lâactivitĂ© synthĂ©tique des gĂšnes au cours du dĂ©veloppement ontogĂ©nĂ©tique, Ă©chelonnĂ©e dans le temps et dans lâespace grĂące Ă des jeux dâactivations et dâinhibitions dont on commence Ă peine Ă entrevoir les mĂ©canismes complexes.
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II. La sĂ©lection, de son cĂŽtĂ©, nâest plus conçue aujourdâhui comme un simple triage absolu, mais comme lâensemble des processus qui modifient les proportions du gĂ©nome, conçues en tant que probabilitĂ©s de survie ou dâadaptation. La sĂ©lection, qui atteint finalement les gĂšnes rĂ©gulateurs autant que les structuraux, dĂ©pend de deux facteurs, gĂ©nĂ©ralement conjoints :
- Les facteurs indirects (appelĂ©s aussi externes) ou dâĂ©limination.
- Les facteurs directs (appelĂ©s parfois internes), tels que la longĂ©vitĂ©, la vigueur, la plasticitĂ©, etc., dĂ©pendant naturellement du milieu comme de lâorganisme.
Mais surtout, comme y a insistĂ© Waddington, la sĂ©lection ne porte jamais immĂ©diatement sur les gĂšnes, mais exclusivement sur les phĂ©notypes en tant quâinteractions entre le gĂ©nome et le milieu. Dâun tel point de vue la sĂ©lection est un choix des meilleures « capacitĂ©s de rĂ©ponses au milieu ».
Au total, la sĂ©lection constitue donc une modification de lâĂ©quilibre du systĂšme gĂ©nĂ©tique, procĂ©dant dâune façon comparable Ă celles dont on concevait autrefois lâaction dâun facteur extĂ©rieur sur lâorganisme, mais substituant Ă lâaction causale simple une action de forme probabiliste sur les proportions dâune pluri-unitĂ©. En dâautres termes, le caractĂšre qui sâajoute ou se retranche est conçu, non plus comme lâexpression dâune adjonction ou dâun retranchement absolu, mais comme le rĂ©sultat dâun changement de proportions dans un systĂšme organisĂ©. Câest pourquoi on ne parle souvent plus de « mutation nouvelle » mais dâune rééquilibration nouvelle qui modifie le systĂšme gĂ©nĂ©tique en sa totalité 10 (il faut dâailleurs bien rĂ©server aussi lâapparition possible de gĂšnes nouveaux, puisque leur nombre est variable selon les groupes).
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III. Il rĂ©sulte de ce qui prĂ©cĂšde que lâon peut distinguer deux sortes dâactions possibles du milieu sur le systĂšme gĂ©nĂ©tique, qui se relient dâailleurs lâune Ă lâautre de façon continue. Supposons un systĂšme gĂ©nĂ©tique G, comportant par rapport Ă un milieu M modifiĂ© en MâČ trois groupes dâĂ©lĂ©ments (structuraux, rĂ©gulateurs, etc.) : A, etc., neutres ; B, etc., favorables et C, etc., dĂ©favorables. Les deux sortes dâactions possibles du milieu MâČ sont alors les suivantes :
- La sĂ©lection au sens indirect (II sous 1) Ă©limine les phĂ©notypes dans lesquels prĂ©dominent les C sur les B et favorise ceux de proportion inverse ; câest-Ă -dire Ă©limine les individus Ă caractĂšres c (issus de C, etc.) dĂ©veloppĂ©s et Ă caractĂšres b (issus de B, etc.) peu dĂ©veloppĂ©s, et favorise les individus Ă caractĂšres inverses.
- Mais cette mort ou cette survie des phĂ©notypes (valeurs adaptatives w de 0 Ă Â 1) nâest que lâaboutissement, Ă un stade quelconque, dâune croissance continue des individus et celle-ci pourrait dĂ©jĂ donner lieu au mĂȘme processus, mais sous une forme plus directe : les facteurs B, etc., peuvent bĂ©nĂ©ficier dâun fonctionnement renforcĂ© par le milieu dans la production des caractĂšres b, tandis que le fonctionnement des Ă©lĂ©ments C peut ĂȘtre constamment inhibĂ© dans la production des caractĂšres c Ă cause des obstacles opposĂ©s par le milieu pendant la croissance. Cette modification des « rĂ©actions » correspond Ă ce que Waddington appelle la « rĂ©ponse » des gĂ©notypes Ă une « tension » (stress) du milieu ; elle aboutit Ă une rééquilibration se manifestant par un changement de proportions, Ă©quivalant donc Ă ce que donne la sĂ©lection directe (sous II 2).
Ce processus 2 nâest que lâexpression de la formation de phĂ©notypes adaptĂ©s, mais il reste Ă distinguer le cas oĂč lâĂ©quilibre atteint demeure momentanĂ© (spĂ©cial aux individus) et celui oĂč il devient stable par « assimilation gĂ©nĂ©tique ». Et la question demeure dâĂ©tablir si cette assimilation gĂ©nĂ©tique peut rĂ©sulter de ces processus de forme 2 ou si elle exige une sĂ©lection par Ă©limination (III 1 ou II 1).
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IV. On appelle « norme de rĂ©action » ou norme adaptative dâun gĂ©notype ou dâune population lâensemble des phĂ©notypes quâils peuvent produire dans les milieux occupĂ©s, en fonction de la variation de lâun des facteurs de ce milieu (voir la fig. 1, sous NR). Dans le cas oĂč un milieu restreint MâČ est sĂ©parĂ© des autres Ă lâextrĂ©mitĂ© de la norme de rĂ©action (voir sur la fig. 1, les deux barres verticales encadrant MâČ), on assiste alors Ă un dĂ©placement de la norme de rĂ©action dans le sens du renforcement du caractĂšre b (voir N II en pointillĂ©) 11. Câest le cas de nos LimnĂ©es en eau agitĂ©e.
Ce dĂ©placement (N II) peut rĂ©sulter de deux processus, agissant lâun sans lâautre ou de façon conjointe :
- Le premier est la sĂ©lection par Ă©limination (voir III sous 1) : les phĂ©notypes Ă caractĂšres c non favorables (allongement de la spire) sont Ă©liminĂ©s, ceux Ă caractĂšres b (contraction) sont favorisĂ©s et les croisements entre un certain nombre de porteurs de b donnent un dĂ©placement de la norme parce que, en situation habituelle, ils sont noyĂ©s dans la masse des variations de toutes sortes, dâoĂč une faible proportion de caractĂšre b, tandis quâavec la sĂ©lection par Ă©limination, les proportions changent et le caractĂšre b devient prĂ©gnant.
- Mais le mĂȘme rĂ©sultat peut ĂȘtre atteint par un processus de forme III 2. Pendant toute la croissance de lâanimal les actions des gĂšnes C, etc., sont bloquĂ©es par les rĂ©sistances du milieu et les actions des gĂšnes B, etc., sont favorisĂ©es. Comme lâaction morphogĂ©nĂ©tique des gĂšnes constitue un processus fonctionnel continu (action de lâADN sur lâARN sous ses diverses formes et de lĂ sur les protĂ©ines) les rĂ©sistances et les renforcements systĂ©matiques dus au milieu ne peuvent quâobliger Ă des rééquilibrations de proche en proche dont nous ne savons pas jusquâoĂč elles remontent dans la direction du gĂ©nome : il peut donc se produire une « rĂ©ponse » gĂ©nĂ©tique au sens de Waddington, et, passĂ© un certain seuil, une « assimilation gĂ©nĂ©tique » au sens dâune consolidation.
La différence entre ces deux processus possibles 1 et 2 est que, en 1, il y a préformation des caractÚres nouvellement apparus et que, en 2, la rééquilibration peut se traduire par une réorganisation et une « réponse » nouvelles 12.
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V. Lâexemple de nos LimnĂŠa stagnalis var. lacustris fournit quelques indices en faveur de la solution 2 : en effet, du moment que la race V contractĂ©e peut vivre dans les Ă©tangs comme au Jordillon, et pas seulement dans les lacs, et que la race III encore allongĂ©e donne dans les lacs des variations individuelles trĂšs suffisamment contractĂ©es pour vivre sur des grĂšves agitĂ©es (mais sans conserver leur contraction en aquarium), on voit mal comment aurait procĂ©dĂ© la sĂ©lection par seule Ă©limination (de type 1). On voit encore plus mal comment les deux races lacustres IV et V, de contraction croissante, se seraient diffĂ©renciĂ©es par Ă©limination seulement (sĂ©lection de type 1) alors que la contraction de la race IV est largement suffisante pour assurer la survie aux endroits les plus agitĂ©s ; au contraire une sĂ©lection « directe » ou de type 2 rĂ©sulterait facilement dâune action cumulative du milieu.
On rĂ©pondra certes que ce ne sont pas lĂ des preuves et que pour voir si les races IV et V nâĂ©taient pas prĂ©formĂ©es dans les populations de marais il eĂ»t au moins fallu introduire dans la mare du Jordillon des races I Ă III et examiner si la population ainsi mĂȘlĂ©e avec la race V aurait ou non dĂ©passĂ© la norme habituelle de rĂ©action. Câest ce que nous aurions naturellement fait si la mare nâavait pas Ă©tĂ© assĂ©chĂ©e.
Ă dĂ©faut de ce contrĂŽle, un examen dĂ©taillĂ© des distributions en nature est dĂ©jĂ instructif. Ă cet Ă©gard trois remarques sâimposent :
a) La distribution des stations non lacustres sâĂ©tend, au point de vue de lâindice de contraction, de 1,65 Ă Â 1,89 (moyennes des populations par station sur 209 stations de Suisse romande) avec donc un Ă©cart de 0,24 entre les extrĂȘmes. Celle des stations lacustres descend jusquâĂ 1,31 (lac de NeuchĂątel) ce qui comporte un dĂ©passement de 0,34 par rapport aux stations prĂ©cĂ©dentes (1,65 â 1,31 = 0,34), supĂ©rieur Ă Â 0,24. Il est ainsi douteux que les formes lacustres contractĂ©es de races IV et V rĂ©sultent dâun simple triage parmi des variations prĂ©formĂ©es et ne constituent pas une « rĂ©ponse » nouvelle au sens oĂč Waddington dit que toute modification du systĂšme des gĂšnes est une rĂ©ponse Ă une tension du milieu.
b) Les populations contractĂ©es de races IV et V ne sont pas sĂ©parĂ©es de celles de races allongĂ©es comme le sont celles dâĂ©tangs ou de lacs distants de quelques kilomĂštres : non seulement la race III donne, comme on vient de le rappeler, des phĂ©notypes contractĂ©s, mais encore les populations littorales lacustris (IV) ou bodamica (V) sont en contact constant avec les populations sublittorales allongĂ©es de var. Bollingeri. Ă la page 338 de notre Ă©tude de 1929 on trouve un tableau de 600 exemplaires de la Pointe-du-Grain (lac de NeuchĂątel) dont la courbe bimodale (modes Ă Â 1,35 et 1,70-1,75) donne tous les intermĂ©diaires entre 1,20 et 2,10 et entre les deux modes lacustris-bodamica et Bollingeri. Or, comme rien nâempĂȘche la race III dont est sans doute issue la var. Bollingeri de fournir des variations individuelles contractĂ©es, une sĂ©lection procĂ©dant uniquement par Ă©liminations est ici peu probable, tandis que la sĂ©lection de type 2 lâest bien davantage.
c) Pour en revenir aux races IV (lacustris du LĂ©man, des lacs de Bienne et de Morat et dâun grand nombre de stations du lac de NeuchĂątel) et V (Bodamica du Bodan et des grĂšves les plus exposĂ©es du lac de NeuchĂątel), la premiĂšre fournit en nature des populations de 1,40 Ă Â 1,45 en gĂ©nĂ©ral de moyennes mais peut se contracter jusquâĂ 1,37 (Crans au LĂ©man, etc.), et la seconde des populations de 1,30 Ă Â 1,40 et un peu plus. Comment donc admettre quâentre deux populations de races IV et V Ă moyennes Ă©gales de 1,37 Ă Â 1,40 la sĂ©lection ait pu rĂ©sulter dâune simple Ă©limination ? Tout semble indiquer, au contraire, en cette situation que le changement de proportions du systĂšme gĂ©nĂ©tique rĂ©sulte dâune « rĂ©ponse » au sens de Waddington, acquise fonctionnellement par les phĂ©notypes et qui sâaccentue en passant de la race IV Ă la race V.
Bibliographie
Binder, E. 1963. La forme et lâespace. MusĂ©es de GenĂšve, n° 36.
Waddington, C. H. 1957. The Strategy of the genes. Allen and Unwin (London).