Biologie et connaissance (1966) a đ
Cet article rĂ©sume un projet de conclusion pour un ouvrage en prĂ©paration sur Biologie et connaissance : dâoĂč le caractĂšre un peu gĂ©nĂ©ral des rĂ©flexions qui vont suivre. Ă vouloir comparer les mĂ©canismes de la connaissance Ă ceux de la vie, on constate dâabord que les premiers prolongent et utilisent les auto-rĂ©gulations organiques, dont ils constituent une sorte de rĂ©sultante. Pour le montrer, on peut dâabord insister sur le parallĂ©lisme assez Ă©troit des principaux problĂšmes quâont eu jusquâici Ă rĂ©soudre les biologistes et les thĂ©oriciens de lâintelligence ou de la connaissance. On peut se livrer, en second lieu, Ă une analyse des analogies fonctionnelles et surtout des isomorphismes structuraux entre la vie organique et les instruments cognitifs : emboĂźtements, structures dâordre, correspondances multiplicatives, etc. On peut sâessayer Ă©galement Ă une sorte dâĂ©pistĂ©mologie comparative des diffĂ©rents niveaux du comportement (« logique » de lâinstinct ou de lâapprentissage, etc.). On peut enfin examiner les schĂšmes explicatifs dont dispose actuellement la biologie pour rendre compte de la formation de lâintelligence. Mais si ces diverses analyses conduisent Ă souligner la continuitĂ© qui relie la vie organique et les mĂ©canismes cognitifs, il reste Ă montrer, dâautre part, que ceux-ci constituent les organes diffĂ©renciĂ©s et spĂ©cialisĂ©s des rĂ©gulations physiologiques dans les interactions avec lâextĂ©rieur, autrement dit que, tout en prolongeant les structures organiques en gĂ©nĂ©ral, ils remplissent des fonctions particuliĂšres quoique encore biologiques. Câest sur ce point quâinsisteront surtout les pages quâon va lire, Ă©tant donc entendu quâil ne sâagit pas dâopposer la connaissance Ă la vie organique, mais au contraire de situer les fonctions propres de la premiĂšre dans le cadre de la seconde.
A. Les fonctions propres de la connaissanceđ
En Ă©tudiant les correspondances fonctionnelles et les isomorphismes structuraux partiels entre les fonctions cognitives et organiques, on constate lâexistence dâun ensemble remarquable de convergences, mais aussi dâun certain nombre de diffĂ©rences montrant que la connaissance remplit Ă©galement des fonctions qui lui sont propres. Le contraire serait dâailleurs impensable, car si lâorganisme se suffisait Ă lui-mĂȘme sans instincts, apprentissage, ni intelligence, ce serait, puisque de tels mĂ©canismes cognitifs existent, lâindice dâune dualitĂ© radicale de nature entre la vie et la connaissance, ce qui soulĂšverait des difficultĂ©s inextricables pour une Ă©pistĂ©mologie se proposant simplement dâexpliquer pourquoi la science atteint le rĂ©el.
I. â Le comportement, lâextension du milieu et la fermeture du « systĂšme ouvert »đ
Ă vouloir partir des donnĂ©es Ă©lĂ©mentaires de lâĂ©thologie, lâimmense majoritĂ© des connaissances propres aux animaux sont de lâordre du « savoir faire » utilitaire et pratique. Lâinstinct est toujours au service des trois besoins fondamentaux de la nutrition, de la protection contre lâennemi et de la reproduction et si, avec les migrations ou les divers modes dâorganisation sociale, il semble poursuivre des fins dĂ©rivĂ©es, elles ne sont que dĂ©rivĂ©es en ce sens que ces intĂ©rĂȘts, greffĂ©s sur les trois principaux, en dĂ©pendent encore et sont donc finalement subordonnĂ©s Ă la survie de lâespĂšce et, dans la mesure du possible, Ă celle de lâindividu.
Les formes Ă©lĂ©mentaires dâapprentissage perceptif ou sensori-moteur ne sortent pas dâun tel cadre fonctionnel et il en est de mĂȘme pour une trĂšs large part de lâintelligence pratique ou sensori-motrice. Cependant, sur ce dernier terrain, il faut sans doute admettre que, chez les mammifĂšres, et surtout les anthropoĂŻdes, on assiste Ă un lĂ©ger dĂ©passement dans la direction dâun exercice Ă©galement fonctionnel mais de la comprĂ©hension pour elle-mĂȘme. On sait, en effet, que les jeunes mammifĂšres jouent et que le jeu nâest pas exclusivement, comme le voulait K. Groos, un exercice des instincts, mais un exercice gĂ©nĂ©ral des conduites possibles Ă un niveau donnĂ©, sans utilisation ou consommation utilitaire actuelle. Or, le jeu nâest quâun pĂŽle des exercices fonctionnels agissant au cours du dĂ©veloppement de lâindividu et lâautre pĂŽle est lâexercice non ludique, oĂč le jeune sujet « apprend Ă apprendre » (Harlow) dans un contexte dâadaptation cognitive et pas seulement de jeu. Un de nos enfants vers un an, qui avait rĂ©ussi Ă passer par hasard Ă travers les barreaux de son parc un jouet quâil dĂ©sirait mais qui, trop gros, devait ĂȘtre placĂ© verticalement pour rendre le passage possible, nâa nullement Ă©tĂ© satisfait de sa rĂ©ussite fortuite : il lâa remis en dehors et a recommencĂ© ses essais jusquâĂ ce quâil ait « compris ». Ce dĂ©but de connaissance dĂ©sintĂ©ressĂ©e est sans doute accessible Ă©galement aux chimpanzĂ©s.
Mais, exclusivement utilitaires ou parvenant Ă ce dĂ©passement du « savoir-faire » en « comprendre », les connaissances chez lâanimal tĂ©moignent ainsi dĂ©jĂ dâune fonction particuliĂšre bien claire, comparĂ©e Ă la survie, Ă la nutrition ou Ă la reproduction en leurs aspects proprement organiques : câest la fonction dâextension du milieu. Chercher sa nourriture au lieu de la puiser dans le sol ou dans lâatmosphĂšre comme les vĂ©gĂ©taux, câest dĂ©jĂ Ă©largir son milieu. Chercher la femelle et sâoccuper de la descendance, câest assurer Ă la reproduction un rĂ©glage dâextension spatio-temporelle plus grande que celle du seul fonctionnement physiologique. Et explorer pour explorer, sans utilitĂ© immĂ©diate (comme les rats de Blodgett), jusquâĂ en venir Ă apprendre pour apprendre, comme on lâentrevoit au plan de lâintelligence sensori-motrice, câest Ă©tendre davantage encore le milieu utilisable.
Il est clair que, dans la suite, le seul fait dâavoir Ă©laborĂ© des instruments de connaissance intelligente, mĂȘme si celle-ci nâa poursuivi au dĂ©part que des fins utilitaires, crĂ©e une nouvelle situation fonctionnelle, puisque tout organe tend Ă se dĂ©velopper pour lui-mĂȘme et Ă sâalimenter : dâoĂč les besoins cognitifs fondamentaux de comprendre et dâinventer ; mais ils nâen conduisent pas moins Ă une extension croissante du milieu, et cette fois Ă titre dâensemble des objets de connaissance.
On peut alors exprimer biologiquement cette extension lente puis, avec lâhomme, de plus en plus accĂ©lĂ©rĂ©e, du milieu accessible aux besoins dâabord vitaux et ensuite proprement cognitifs, en la rattachant aux traits fondamentaux de lâorganisation vivante. Un organisme, nous dit Bertalanffy, est un « systĂšme ouvert », en ce sens prĂ©cisĂ©ment quâil ne conserve sa forme quâau travers dâun flux continu dâĂ©changes avec le milieu. Or, un systĂšme ouvert est un systĂšme sans cesse menacĂ© et ce nâest donc pas pour rien que les aspects fondamentaux de la survie, de la nutrition et de la reproduction se prolongent en comportements ayant pour rĂ©sultats dâĂ©tendre le milieu utile. Cette extension doit alors ĂȘtre traduite dans le langage qui exprime son fonctionnement effectif : elle est essentiellement une recherche de la fermeture du systĂšme, et cela justement parce quâil est trop « ouvert ». Dâun point de vue probabiliste, et câest le seul qui convienne en lâoccurrence, le risque propre au systĂšme ouvert est que son milieu immĂ©diat ou ses frontiĂšres ne fournissent pas les Ă©lĂ©ments nĂ©cessaires Ă son maintien. Fermer le systĂšme consisterait au contraire Ă circonscrire un champ tel que la probabilitĂ© des Ă©changes soit suffisante Ă la conservation.
On voit alors aussitĂŽt que la fermeture du systĂšme constitue sous cet angle une limite constamment poursuivie mais jamais atteinte. Ce nâest pas que les besoins initiaux de nutrition, de protection et de reproduction soient infinis, loin de lĂ . Mais câest que, sitĂŽt inventĂ©s, les divers comportements servant Ă la recherche des moyens de satisfaire ces besoins, grĂące Ă une petite extension du milieu initial, les rĂ©gulations cognitives de ces comportements conduisent tĂŽt ou tard Ă une extension illimitĂ©e du systĂšme, et cela pour deux raisons.
La premiĂšre tient Ă la probabilitĂ© de rencontre avec les Ă©lĂ©ments dĂ©sirĂ©s (nourriture et sexe) ou redoutĂ©s (protection). Tant que lâĂȘtre vivant ne possĂšde pas dâorganes sensoriels diffĂ©renciĂ©s, les Ă©vĂ©nements extĂ©rieurs ne le concernent que lors des contacts immĂ©diats et sont inexistants sitĂŽt la distance accrue : il nâexiste donc dâautres besoins que les besoins momentanĂ©s, qui sâĂ©teignent sitĂŽt satisfaits pour ne rĂ©apparaĂźtre que dans la suite, selon un cycle pĂ©riodique plus ou moins court ou Ă©tendu. SitĂŽt quâapparaĂźt, par contre, une rĂ©gulation perceptive et que des organes olfactifs ou visuels signalent la nourriture ou le danger Ă quelque distance, les besoins sont modifiĂ©s par cette extension mĂȘme : mĂȘme si lâappĂ©tit est momentanĂ©ment satisfait, lâabsence de nourriture visible ou subodorĂ©e devient inquiĂ©tante en tant que modification des probabilitĂ©s dâoccurrence et crĂ©e un besoin nouveau sous la forme dâun besoin de recherche, mĂȘme sâil nây a pas urgence de consommation immĂ©diate. De mĂȘme la perception dâennemis, mĂȘme situĂ©s Ă distance convenable, engendre un besoin nouveau de vigilance ou de surveillance. En dâautres termes, lâapparition dâun contrĂŽle perceptif entraĂźne son amĂ©lioration, Ă titre de consĂ©quence fonctionnelle, et cette amĂ©lioration entraĂźne une extension du milieu, sans que la fermeture du « systĂšme ouvert » soit alors jamais possible sur ce terrain Ă©lĂ©mentaire. Notons dâailleurs quâun tel processus gĂ©nĂ©ral dâextension du milieu sâamorce dĂ©jĂ sur le plan organique avant tout contrĂŽle sensoriel : câest le cas de la dissĂ©mination des graines dans la reproduction sexuĂ©e des vĂ©gĂ©taux, bel exemple dâextension spontanĂ©e sans rĂ©gulation cognitive : que serait-ce si un contrĂŽle perceptif permettait Ă la plante dâĂȘtre informĂ©e par feed-back de lâinsuccĂšs relatif de cette propagation ?
II. â Comportement et rĂ©gulations cognitivesđ
La seconde raison dâextension du milieu visant Ă la fermeture du « systĂšme ouvert », mais reculant sans cesse les bornes de cette fermeture, est le progrĂšs des rĂ©gulations cognitives dans leur mĂ©canisme interne lui-mĂȘme. Nous touchons ici Ă un point essentiel quant Ă la nature et au mode de dĂ©veloppement des processus de connaissance.
Soit un cycle physiologique quelconque (A Ă Aâ) â (B Ă Bâ) â (Z Ă Zâ) â (A Ă Aâ) ââŠ, oĂč A, B, ⊠Z sont des Ă©lĂ©ments de lâorganisme et Aâ, Bâ, ⊠Zâ les Ă©lĂ©ments du milieu avec lesquels ils sont en interaction nĂ©cessaire. On peut alors schĂ©matiser lâintervention dâun mĂ©canisme cognitif Ă ses dĂ©buts sous la forme dâune rĂ©gulation qui signale la prĂ©sence dâun Ă©lĂ©ment extĂ©rieur quelconque Aâ, en informe les organes correspondants A et intervient ainsi dans le processus A â B en facilitant le dĂ©roulement.
DĂšs le dĂ©part, la rĂ©activitĂ© cognitive joue donc un rĂŽle de rĂ©gulation et aboutit Ă des facilitations, renforcements, modĂ©rations, compensations ou autres rĂ©glages du processus physiologique. Mais il va de soi que cette rĂ©activitĂ© Ă©lĂ©mentaire, dont les manifestations peuvent prendre des formes de tropismes ou de rĂ©flexes peu diffĂ©renciĂ©s, comporte en tant prĂ©cisĂ©ment que mĂ©canisme rĂ©gulateur des possibilitĂ©s et mĂȘme des exigences de dĂ©veloppement indĂ©fini, car câest le propre dâune rĂ©gulation que de pouvoir entraĂźner son autocorrection sous forme de rĂ©gulations de rĂ©gulations. Dans le cas de notre schĂ©ma Ă©lĂ©mentaire, la boucle ou feed-back ramenant de Aâ Ă Â A qui englobe une signalisation sur Aâ, ou affĂ©rence, et un effet sur A, ou effection, entraĂźne deux sortes de perfectionnements possibles ou rĂ©gulations de comportement Ă la seconde puissance, pendant que des rĂ©gulations physiologiques ou internes peuvent amĂ©liorer le processus A â B : 1) il peut y avoir des affinements dans lâenregistrement de Aâ, sous la forme de conditionnements divers assimilant de nouveaux signaux ou indices aux schĂšmes perceptifs initiaux et enrichissant ainsi toujours plus largement le clavier perceptif par des rĂ©gulations diffĂ©renciant lâassimilation globale de dĂ©part ; 2) il y aura surtout des affinements dans les schĂšmes de rĂ©action intervenant sur A, et câest lĂ que de nouvelles rĂ©gulations se montrent possibles en une sĂ©rie ininterrompue dont le dĂ©veloppement sensori-moteur du nourrisson de lâhomme nous donne une image saisissante.
En effet, sur les schĂšmes rĂ©flexes initiaux comme ceux de la succion, de la prĂ©hension palmaire ou des rĂ©flexes oculo-moteurs, on voit sâĂ©difier une succession de conduites de plus en plus complexes dont les deux principes gĂ©nĂ©raux sont lâaccommodation des schĂšmes dâassimilation conduisant Ă leur diffĂ©renciation et surtout lâassimilation rĂ©ciproque des schĂšmes (vision et prĂ©hension, etc.) conduisant Ă leur coordination. Or, du point de vue qui nous occupe ici, le double enseignement fondamental de ce dĂ©veloppement, qui aboutit Ă lâintelligence sensori-motrice, est : a) que les progrĂšs observĂ©s sont dus Ă des rĂ©gulations de rĂ©gulations entraĂźnant un exercice des fonctions cognitives pour elles-mĂȘmes indĂ©pendamment des intĂ©rĂȘts utilitaires et Ă©troitement biologiques initiaux (nutrition, etc.) et b) quâils reculent par consĂ©quent de plus en plus loin de la « fermeture » du systĂšme ouvert sur le milieu.
Que ces progrĂšs se fassent par rĂ©gulations de rĂ©gulations est Ă©vident dâabord dans le cas de la diffĂ©renciation par accommodation des schĂšmes dâassimilation. Dâune part, en effet, cette accommodation sâeffectue par tĂątonnements et ceux-ci constituent le modĂšle des systĂšmes Ă boucles oĂč lâaction est corrigĂ©e en fonction de ses rĂ©sultats. Mais, dâautre part, cette rĂ©gulation du tĂątonnement ne se dĂ©roule pas Ă titre de commencement absolu, mais Ă lâintĂ©rieur dâun cadre prĂ©alable, donc Ă partir de schĂšmes dâassimilation acquis ou rĂ©flexes, et ces schĂšmes de dĂ©part constituent la rĂ©gulation de base dont la diffĂ©renciation est obtenue par une rĂ©gulation surajoutĂ©e.
Quant Ă la coordination des schĂšmes par assimilation rĂ©ciproque, il sâagit aussi de rĂ©gulations rĂ©glant des rĂ©gulations antĂ©rieures, et ces rĂ©gulations de seconde puissance sont spĂ©cialement importantes puisquâelles sâengagent dans la direction des opĂ©rations. En effet, une coordination de schĂšmes est un processus simultanĂ©ment proactif et rĂ©troactif, puisquâil aboutit Ă une synthĂšse nouvelle en modifiant en retour les schĂšmes ainsi coordonnĂ©s.
Ce progrĂšs interne du mĂ©canisme des rĂ©gulations cognitives suppose alors leur exercice, câest-Ă -dire la formation dâune sĂ©rie dâintĂ©rĂȘts nouveaux ne se rĂ©duisant plus aux intĂ©rĂȘts de dĂ©part et provoquĂ©s par le fonctionnement comme tel du systĂšme : ces intĂ©rĂȘts sont lâexpression fonctionnelle du mĂ©canisme mĂȘme de lâassimilation cognitive mais, comme on vient de le voir une fois de plus, en prolongement direct des assimilations initiales. Lâextension du milieu ainsi dĂ©terminĂ©e concerne donc bien Ă la fois le milieu au sens biologique de lâensemble des stimuli intĂ©ressant lâorganisation en son cycle physiologique et le milieu cognitif en tant quâensemble des objets intĂ©ressant la connaissance.
Or cette extension nouvelle du milieu ne saurait non plus suffire Ă la fermeture du « systĂšme ouvert », puisquâelle demeure subordonnĂ©e aux probabilitĂ©s dâoccurrence, autrement dit aux hasards de lâexpĂ©rience du sujet. Ce nâest quâavec la reprĂ©sentation ou pensĂ©e, qui multiplie de façon accĂ©lĂ©rĂ©e les distances spatio-temporelles caractĂ©risant le champ de lâaction et de la comprĂ©hension du sujet, que la fermeture du systĂšme commence Ă sâentrevoir. Mais elle suppose alors lâensemble des Ă©changes interindividuels ou sociaux en plus des Ă©changes avec le milieu individuel, et nous retrouverons le problĂšme dans la suite.
III. â Ăquilibre organique et Ă©quilibre cognitifđ
Si la premiĂšre fonction essentielle des mĂ©canismes cognitifs est ainsi la fermeture progressive du « systĂšme ouvert » de lâorganisme grĂące Ă une extension indĂ©finie du milieu (et cette fonction est bien essentielle sous lâangle des processus, mĂȘme si ou surtout si elle nâaboutit jamais complĂštement dâun point de vue statique), cette fonction en entraĂźne une sĂ©rie dâautres.
La seconde Ă rappeler est Ă©galement dâimportance fondamentale, car elle tient aux mĂ©canismes dâĂ©quilibration du systĂšme. Lâorganisation vivante est essentiellement autorĂ©gulation. Si ce quâon vient de voir est exact, le dĂ©veloppement des fonctions cognitives apparaĂźt bien, selon notre hypothĂšse directrice, comme la constitution dâorganes spĂ©cialisĂ©s de rĂ©gulation dans le rĂ©glage des Ă©changes avec lâextĂ©rieur, Ă©changes physiologiques dâabord, portant sur des matiĂšres et des Ă©nergies, Ă©changes purement fonctionnels ensuite, câest-Ă -dire intĂ©ressant essentiellement le fonctionnement des actions ou du comportement. Mais sâil y a formation dâorganes diffĂ©renciĂ©s, leurs propres rĂ©gulations sont-elles identiques Ă celles de lâorganisme, autrement dit les formes dâĂ©quilibres atteintes sont-elles les mĂȘmes ?
Lâensemble des faits connus conduit Ă rĂ©pondre oui et non. Ce sont les mĂȘmes rĂ©gulations ou les mĂȘmes formes dâĂ©quilibres en ce sens que lâorganisation cognitive prolonge lâorganisation vitale et introduit donc une Ă©quilibration dans les secteurs oĂč lâĂ©quilibre organique demeure insuffisant en son champ (on vient de le voir) et en ses rĂ©alisations mĂȘmes. Mais les rĂ©gulations et lâĂ©quilibre cognitifs diffĂšrent prĂ©cisĂ©ment de lâĂ©quilibration vitale en ce quâils rĂ©ussissent lĂ oĂč celle-ci demeure incomplĂšte.
LâĂ©volution des ĂȘtres organisĂ©s apparaĂźt comme une suite ininterrompue dâassimilations du milieu Ă des formes de plus en plus complexes, mais la diversitĂ© mĂȘme de ces formes montre quâaucune nâa suffi Ă mettre cette assimilation en Ă©quilibre avec une accommodation dĂ©finitive. Si chaque groupe ou espĂšce est Ă©quilibrĂ©, leur succession mĂȘme tĂ©moigne dâun recommencement perpĂ©tuel. Câest donc dâabord dans les relations entre lâassimilation et lâaccommodation que les fonctions cognitives introduisent quelque nouveautĂ©.
Ă considĂ©rer dâabord lâĂ©volution mĂȘme des connaissances, il semble Ă premiĂšre vue que nous soyons en prĂ©sence dâun phĂ©nomĂšne exactement comparable. Sans parler de la diversitĂ© des instincts ni de celle des apprentissages Ă©lĂ©mentaires, lâĂ©volution des sciences humaines ne fournit pas toujours le tableau dâun dĂ©veloppement cohĂ©rent tel que chaque accommodation nouvelle due Ă lâexpĂ©rience vienne sâinscrire sans heurt dans un cadre assimilateur permanent et lâĂ©largit ou la diffĂ©rencie simplement. Mais il y a une exception et câest lâexception majeure des structures logico-mathĂ©matiques, dĂ©jĂ fort importante en elle-mĂȘme et dont la signification est encore notablement accrue du fait que ces structures fournissent en dĂ©finitive les principaux schĂšmes assimilateurs utilisĂ©s par la connaissance expĂ©rimentale. Les structures logico-mathĂ©matiques prĂ©sentent, en effet, cet exemple unique au monde dâun dĂ©veloppement Ă©volutif sans cassures, tel quâaucune structuration nouvelle nâait conduit Ă Ă©liminer les prĂ©cĂ©dentes : celles-ci peuvent bien ĂȘtre dites non adaptĂ©es Ă telle ou telle situation imprĂ©vue, mais au sens oĂč elles ne suffisent pas Ă rĂ©soudre un problĂšme nouveau et non pas oĂč elles seraient contredites par les termes mĂȘmes de ce problĂšme comme cela peut arriver en physique.
Or, les structures logico-mathĂ©matiques comportent donc une situation sui generis dâĂ©quilibre en ce qui concerne les relations entre lâassimilation et lâaccommodation. Dâune part, elles se prĂ©sentent comme une construction continue de nouveaux schĂšmes dâassimilation : assimilation des structures antĂ©rieures dans la nouvelle qui lâintĂšgre et assimilation du donnĂ© expĂ©rimental dans les structures ainsi construites. Mais, dâautre part, elles tĂ©moignent dâune accommodation permanente en ce sens quâelles ne sont modifiĂ©es ni par les structures nouvellement construites (sauf alors prĂ©cisĂ©ment par enrichissement) ni par les donnĂ©es expĂ©rimentales quâelles permettent dâassimiler. Certes, de nouvelles donnĂ©es de lâexpĂ©rience physique peuvent poser aux mathĂ©maticiens des problĂšmes imprĂ©vus et conduire Ă une invention de thĂ©ories destinĂ©es Ă les assimiler : mais lâinvention nâest pas en ce cas tirĂ©e de lâaccommodation Ă la maniĂšre dâun concept physique et elle dĂ©rive au contraire intĂ©gralement des structures ou schĂšmes antĂ©rieurs tout en sâaccommodant Ă la nouvelle rĂ©alitĂ©.
On peut donc proposer une interprĂ©tation qui paraĂźtra osĂ©e, mais qui semble comporter un sens biologique profond si lâon admet, comme tout semble y conduire, que la source premiĂšre des coordinations dâactions dont sont tirĂ©es les mathĂ©matiques est Ă chercher dans les lois gĂ©nĂ©rales de lâorganisation : câest que lâĂ©quilibre entre lâassimilation et lâaccommodation rĂ©alisĂ© par les structures logico-mathĂ©matiques constitue lâĂ©tat Ă la fois mobile ou dynamique et stable vainement poursuivi par la succession des formes, tout au moins de comportement, au cours de lâĂ©volution des ĂȘtres organisĂ©s. Alors que cette Ă©volution est marquĂ©e par une suite ininterrompue de dĂ©sĂ©quilibres et de rééquilibrations, les structures logico-mathĂ©matiques atteignent, en effet, un Ă©quilibre permanent malgrĂ© ces constructions sans cesse nouvelles qui caractĂ©risent leur propre Ă©volution.
Ceci nous conduit au problĂšme de la « vection » ou du « progrĂšs », soulevĂ© par de nombreux biologistes contemporains. La vection dont semble tĂ©moigner lâĂ©volution organique est caractĂ©risĂ©e par lâunion remarquable de deux caractĂšres dâapparence antithĂ©tique, mais dont la solidaritĂ© est nĂ©cessaire aux rĂ©ussites supĂ©rieures de lâadaptation. Lâun a Ă©tĂ© soulignĂ© surtout par Schmalhausen : câest une intĂ©gration toujours plus profonde rendant les processus du dĂ©veloppement de plus en plus autonomes par rapport au milieu. Lâautre, soulignĂ© par Rensch et par J. Huxley, est lâ« ouverture » croissante des possibilitĂ©s dâaction sur le milieu et par consĂ©quent lâinsertion en des milieux de plus en plus Ă©tendus.
Il va dâabord de soi que ces deux aspects solidaires se retrouvent dans le progrĂšs des connaissances : câest dans la mesure oĂč lâintelligence humaine trouve avec les structures logico-mathĂ©matiques un instrument dâintĂ©gration de plus en plus indĂ©pendant de lâexpĂ©rience quâil y a prĂ©cisĂ©ment conquĂȘte plus large et plus profonde du milieu expĂ©rimentĂ©. Mais Ă cet Ă©gard encore, les structures cognitives dĂ©passent, en les prolongeant, les structures organiques, en raison mĂȘme de la nature de leurs formes dâĂ©quilibration : nature commune mais, on vient de le rappeler, poussĂ©e sur le terrain cognitif jusquâĂ des formes inaccessibles Ă lâĂ©quilibre organique. En ce qui concerne la vection, la diffĂ©rence se marque alors de la façon suivante. Le progrĂšs dans lâintĂ©gration, soulignĂ© par Schmalhausen, ne concerne quâune intĂ©gration pour ainsi dire actuelle ou synchronique, donc toujours Ă reconstituer en chaque groupe nouveau, sans quâelle intĂšgre tout le passĂ© phylĂ©tique Ă titre de sous-systĂšmes Ă la fois conservĂ©s et dĂ©passĂ©s (autrement dit concrĂštement, les mammifĂšres ont perdu une partie des caractĂšres des reptiles en devenant mammifĂšres, etc.). Le caractĂšre unique de lâintĂ©gration propre aux Ă©volutions cognitives est au contraire, comme on vient de le voir, de nâĂȘtre pas seulement actuelle, mais dâintĂ©grer lâensemble des structures antĂ©rieures Ă titre de sous-systĂšmes de lâintĂ©gration actuelle. Cette intĂ©gration, Ă©tonnamment diachronique et synchronique Ă la fois, sâeffectue mĂȘme sans aucun heurt en mathĂ©matiques (dont les « crises » ne sont que de croissance, sans autres contradictions que momentanĂ©es), tandis que sur le terrain des connaissances expĂ©rimentales une thĂ©orie nouvelle peut contredire les prĂ©cĂ©dentes, mais il reste remarquable quâelle vise toujours au maximum dâintĂ©gration du passĂ©, de telle sorte que la thĂ©orie la meilleure est Ă nouveau celle qui intĂšgre tous les rĂ©sultats antĂ©rieurs en ajoutant simplement Ă lâintĂ©gration les corrections rĂ©troactives nĂ©cessaires.
IV. â La dissociation des formes et la conservationđ
Mais cette victoire est due Ă un autre caractĂšre spĂ©cifique des fonctions cognitives comparĂ©es aux formes de lâorganisation vivante : câest la dissociation possible des formes et des contenus. Une forme organique est insĂ©parable de la matiĂšre quâelle organise et elle ne convient en chaque cas particulier quâĂ un ensemble limitĂ© et bien dĂ©terminĂ© de matiĂšres, dont la modification Ă©ventuelle entraĂźne un changement de forme. Ici encore on retrouve une telle situation (Ă©tant donnĂ© la continuitĂ© qui relie lâorganisation vivante Ă lâorganisation cognitive) dans le cas des formes Ă©lĂ©mentaires de connaissance, comme les schĂšmes sensori-moteurs et perceptifs, encore quâils soient dĂ©jĂ beaucoup plus gĂ©nĂ©raux que les formes innombrables dâorganisation vivante. Mais avec les progrĂšs de lâintelligence, les schĂšmes opĂ©ratoires deviennent trĂšs gĂ©nĂ©raux, encore quâau niveau des opĂ©rations concrĂštes (classes et relations) ils soient encore rattachĂ©s Ă leur contenu comme une structuration lâest Ă la matiĂšre structurĂ©e lorsque la premiĂšre ne procĂšde que de proche en proche sans mobilitĂ© dĂ©ductive suffisante. Avec les opĂ©rations hypothĂ©tico-dĂ©ductives enfin, que permet la combinatoire propositionnelle, une logique formelle devient possible au sens dâune structure organisatrice applicable Ă nâimporte quel contenu : câest ce qui rend possible la constitution de mathĂ©matiques « pures », en tant que construction de formes dâorganisation prĂȘtes Ă tout organiser mais nâorganisant plus rien momentanĂ©ment dans la mesure oĂč on les dissocie de leur application ! Ici encore on se trouve en prĂ©sence dâune situation biologique impensable sur le terrain organique, oĂč lâon voit bien des micro-organismes « transduire » un message gĂ©nĂ©tique dâune espĂšce Ă une autre, mais en tant que contenu ou matiĂšre, et oĂč lâon nâa pas vu encore de « transduction » gĂ©nĂ©tique porter sur lâorganisation seule en tant que forme dissociĂ©e de toute substance !
Or, cette Ă©puration de la forme aboutit sur le terrain cognitif Ă des rĂ©ussites constamment recherchĂ©es, si lâon peut dire, dans le domaine organique mais jamais atteintes pleinement. Il est possible dâĂ©tablir certaines analogies entre la conservation des formes biologiques (si Ă©vidente dĂšs le cas de lâauto-conservation rĂ©gulatrice du gĂ©nome) et les exigences de conservation propres aux diverses formes dâintelligence, Ă partir de lâintelligence sensori-motrice (schĂšme de la permanence des objets) jusquâaux conservations opĂ©ratoires. On peut certes Ă©prouver Ă cet Ă©gard lâimpression dâune comparaison artificielle entre des systĂšmes quasi physiques, dâun cĂŽtĂ©, et normatifs ou idĂ©aux de lâautre. Mais depuis que lâon voit mieux la nature essentielle de rĂ©gulation propre aux fonctions cognitives Ă©lĂ©mentaires et le passage des rĂ©gulations aux opĂ©rations, la comparaison sâimpose de façon plus naturelle, puisque les conservations organiques sont prĂ©cisĂ©ment lâĆuvre de mĂ©canismes rĂ©gulateurs. Mais les analogies ainsi rappelĂ©es dĂ©bouchent nĂ©anmoins sur une diffĂ©rence importante, et câest elle qui nous intĂ©resse ici : les conservations organiques ne sont jamais quâapprochĂ©es, ce qui est dâailleurs aussi le cas des formes cognitives prĂ©opĂ©ratoires (constances perceptives, etc.), tandis que seules les conservations opĂ©ratoires de lâintelligence sont rigoureuses et « nĂ©cessaires » Ă cause, on lâa vu Ă lâinstant, de la dissociation des formes et des contenus.
Ă la conservation est liĂ©e de prĂšs la rĂ©versibilitĂ© opĂ©ratoire, qui en constitue la source et manifeste par ailleurs la forme particuliĂšre dâĂ©quilibre atteinte par les structures logico-mathĂ©matiques. Nous sommes donc sans doute ici au cĆur mĂȘme des diffĂ©rences qui, au sein de leurs analogies, opposent le travail constructif des opĂ©rations intellectuelles et celui des transformations organiques. Lâanalogie profonde est que tous deux ont sans cesse Ă lutter contre lâirrĂ©versibilitĂ© des Ă©vĂ©nements et la dĂ©gradation des Ă©nergies et des informations. Et tous deux y parviennent par lâĂ©laboration de systĂšmes organisĂ©s et Ă©quilibrĂ©s dont le principe est la compensation des dĂ©viations et des erreurs. Il y a donc dĂšs les rĂ©gulations de toute homĂ©ostasie 1, gĂ©nĂ©tique comme physiologique, une tendance fondamentale Ă la rĂ©versibilitĂ© dont la conservation approchĂ©e du systĂšme constitue la rĂ©sultante. Quelles que soient les solutions, non encore dĂ©cisives actuellement, que lâon finira par donner du problĂšme de la fonction antihasard nĂ©cessaire Ă lâorganisation et Ă lâĂ©volution de la vie (exceptions au principe de Carnot ou conciliations diverses), il reste, en effet, quâun systĂšme autorĂ©gulateur comporte des actions orientĂ©es en deux directions opposĂ©es et que câest cette rĂ©versibilitĂ© approchĂ©e dont on peut suivre les progrĂšs avec le dĂ©veloppement des rĂ©gulations cognitives. Mais, comme on y a insistĂ© plus haut, et comme cela rĂ©sulte de façon gĂ©nĂ©rale du jeu des abstractions rĂ©flĂ©chissantes et des reconstructions convergentes avec dĂ©passements, ces dĂ©passements qui marquent le progrĂšs de chaque niveau par rapport au prĂ©cĂ©dent reposent davantage sur des rĂ©gulations de rĂ©gulations, donc sur un affinement rĂ©flexif du systĂšme ou sur des rĂ©glages superposĂ©s, que sur une simple extension horizontale : câest en quoi le mĂ©canisme des « opĂ©rations » de la pensĂ©e reprĂ©sente plus quâun prolongement des rĂ©gulations infĂ©rieures et marque une sorte de passage Ă la limite oĂč la rĂ©versibilitĂ© stricte se constitue sitĂŽt que lâaction rĂ©troactive du feed-back devient « opĂ©ration inverse » et assure ainsi lâĂ©quivalence fonctionnelle exacte des deux directions possibles de la construction.
V. â Vie sociale et coordination gĂ©nĂ©rale de lâactionđ
Mais le caractĂšre le plus remarquable de la connaissance humaine quant Ă son mode de formation, comparĂ© aux transformations Ă©volutives de lâorganisme et aux formes de connaissances accessibles Ă lâanimal, est sa nature collective autant quâindividuelle. LâĂ©bauche dâun tel caractĂšre sâobserve certes chez plusieurs espĂšces animales et en particulier le chimpanzĂ©. Cependant la nouveautĂ© chez lâhomme est que la transmission extĂ©rieure ou Ă©ducative (par opposition Ă la transmission hĂ©rĂ©ditaire ou interne de lâinstinct) a abouti Ă une organisation telle quâelle a pu engendrer des civilisations.
Notons dâabord que, sâil faut distinguer deux sortes de dĂ©veloppements, lâun organique (propre Ă un seul organisme) et lâautre gĂ©nĂ©alogique (comportant des arbres de filiations, quâelles soient sociales ou gĂ©nĂ©tiques), lâhistoire de la science humaine rĂ©unit ces deux dĂ©veloppements en un mĂȘme tout : les idĂ©es, les thĂ©ories et les Ă©coles sâengendrent gĂ©nĂ©alogiquement et on peut construire Ă leur Ă©gard des arbres reprĂ©sentant la filiation des structures. Mais celles-ci sâintĂšgrent en un seul organisme intellectuel au point que la succession des chercheurs est comparable, comme le disait Pascal, Ă un seul homme qui apprend indĂ©finiment.
Or, les sociĂ©tĂ©s humaines ont Ă©tĂ© conçues tour Ă tour comme des rĂ©sultantes dâinitiatives individuelles se propageant par imitation, comme des totalitĂ©s façonnant du dehors des individus ou comme des systĂšmes dâinteractions complexes dont les produits sont aussi bien lâaction individuelle, toujours solidaire dâun secteur plus ou moins important du groupe, que le groupe entier, systĂšme de ces interactions. Sur le terrain de la connaissance, il semble Ă©vident que les opĂ©rations individuelles de lâintelligence et les opĂ©rations assurant lâĂ©change dans la coopĂ©ration cognitive sont une seule et mĂȘme chose, la « coordination gĂ©nĂ©rale des actions » qui constitue la source de la logique Ă©tant une coordination interindividuelle aussi bien quâintra-individuelle parce que ces « actions » sont aussi bien collectives quâexĂ©cutĂ©es par des individus. Câest donc une question dĂ©pourvue de sens de se demander si la logique ou les mathĂ©matiques sont en leur essence individuelles ou sociales : le sujet Ă©pistĂ©mique qui les construit est Ă la fois un individu, mais dĂ©centrĂ© par rapport Ă son moi particulier, et le secteur du groupe social dĂ©centrĂ© par rapport aux idoles contraignantes de la tribu, parce que ces deux sortes de dĂ©centrations manifestent lâune et lâautre les mĂȘmes interactions intellectuelles ou coordinations gĂ©nĂ©rales de lâaction qui constituent la connaissance.
Le rĂ©sultat est alors, et câest la derniĂšre diffĂ©rence fondamentale que nous rappellerons entre les organisations biologiques et cognitives, que les formes les plus gĂ©nĂ©rales de la pensĂ©e, pouvant ĂȘtre dissociĂ©es de leurs contenus, sont de ce fait mĂȘme des formes dâĂ©change cognitif ou de rĂ©gulation interindividuelle, en mĂȘme temps quâelles sont tirĂ©es du fonctionnement commun propre Ă toute organisation vivante. Certes, du point de vue psychogĂ©nĂ©tique, ces rĂ©gulations interindividuelles ou sociales (et non hĂ©rĂ©ditaires) constituent un fait nouveau par rapport Ă la pensĂ©e individuelle qui sans elles est exposĂ©e Ă toutes les dĂ©formations Ă©gocentriques et une condition nĂ©cessaire de la formation dâun sujet Ă©pistĂ©mique dĂ©centrĂ©. Mais, du point de vue logique, ces rĂ©gulations supĂ©rieures nâen relĂšvent pas moins des conditions de toute coordination gĂ©nĂ©rale des actions et rejoignent ainsi le mĂȘme fonds biologique commun.
B. RĂ©gulations organiques et rĂ©gulations cognitivesđ
Ce dĂ©passement collectif de formes construites par ailleurs Ă partir de lâorganisation vitale situe dans leur vrai cadre les quelques rĂ©flexions quâil nous reste Ă exposer. LâhypothĂšse que nous chercherons Ă justifier est donc que les fonctions cognitives constituent un organe spĂ©cialisĂ© de la rĂ©gulation des Ă©changes avec lâextĂ©rieur, bien quâelles tirent leurs instruments de lâorganisation vitale sous ses formes gĂ©nĂ©rales.
I. â Vie et vĂ©ritĂ©đ
On dira que cette nĂ©cessitĂ© dâun organe diffĂ©renciĂ© tombe sous le sens puisque le propre de la connaissance est dâatteindre le vrai, tandis que le propre de la vie est seulement de chercher Ă continuer de vivre. Mais si lâon ne sait pas exactement en quoi consiste la vie, on sait encore moins ce que signifie la « vĂ©rité » cognitive. On sâaccorde en gĂ©nĂ©ral Ă y voir autre chose quâune copie conforme du rĂ©el pour cette bonne raison quâune telle copie est impossible, puisque seule la copie fournirait la connaissance du modĂšle Ă copier et que cette connaissance est, dâautre part, nĂ©cessaire Ă la copie ! Ă vouloir nĂ©anmoins la tenter, on nâa jamais abouti quâĂ un simple phĂ©nomĂ©nisme, oĂč la subjectivitĂ© du « moi » interfĂšre sans cesse avec le donnĂ© perceptif, lequel tĂ©moigne lui-mĂȘme dâun inextricable mĂ©lange entre le sujet et lâobjet.
Si le vrai nâest pas copie, il est alors une organisation du rĂ©el. Mais une organisation due Ă quel sujet ? Si câest seulement le sujet humain, le risque est en ce cas dâĂ©largir lâĂ©gocentrisme en un anthropo- qui sera aussi un socio-centrisme et le gain est minime. Il en rĂ©sulte que tous les philosophes soucieux dâabsolu ont recouru Ă un sujet transcendantal, qui dĂ©passe lâhomme et surtout la « nature » de maniĂšre Ă situer le vrai au-delĂ des contingences spatio-temporelles et physiques et Ă rendre cette nature intelligible dans une perspective intemporelle ou Ă©ternelle. Mais la question est alors de savoir sâil est possible de sauter par-dessus son ombre et dâatteindre le « Sujet » en soi, sans quâil demeure malgrĂ© tout « humain, trop humain », comme disait Nietzsche. Le malheur est, en effet, que, de Platon Ă Husserl, le sujet transcendantal a sans cesse changĂ© de figure, et sans autres amĂ©liorations que celles dues aux progrĂšs des sciences elles-mĂȘmes, donc du modĂšle rĂ©el et non pas transcendantal.
Le sens de notre tentative est donc de ne pas chercher Ă fuir la nature, parce que personne nâĂ©chappe Ă la nature, mais de lâapprofondir pas Ă pas avec lâeffort des sciences, parce que, malgrĂ© les philosophes, elle est bien loin dâavoir livrĂ© ses secrets et que, avant de situer lâabsolu dans les nuages, il est peut-ĂȘtre utile de regarder Ă lâintĂ©rieur des choses. DĂšs lors, si le vrai est une organisation du rĂ©el, la question prĂ©alable est de comprendre comment sâorganise une organisation, et câest lĂ une question biologique. En dâautres termes, le problĂšme Ă©pistĂ©mologique Ă©tant de savoir comment la science est possible, il convient, avant de recourir Ă une organisation transcendantale, dâĂ©puiser les ressources de lâorganisation immanente.
Mais, de ce que le vrai nâest pas Ă©gocentrique et ne doit pas demeurer non plus anthropocentrique, faut-il le rĂ©duire Ă une organisation biocentrique ? Du fait que la vĂ©ritĂ© dĂ©passe lâhomme, faut-il la rechercher chez le protozoaire, le termite et le chimpanzé ? Si lâon dĂ©finissait le vrai comme Ă©tant ce quâil y a de commun Ă la vision du monde de tous les ĂȘtres vivants, y compris lâhomme, ce serait un pauvre rĂ©sultat. Mais le propre de la vie est de se dĂ©passer sans cesse et, si lâon cherche le secret de lâorganisation rationnelle dans lâorganisation vitale, y compris ses dĂ©passements, la mĂ©thode consiste alors Ă essayer de comprendre la connaissance par sa construction mĂȘme, ce qui nâa plus rien dâabsurde puisquâelle est essentiellement construction.
II. â Les insuffisances de lâorganismeđ
Ces dĂ©passements, aussi essentiels donc que les donnĂ©es de dĂ©part, nous sont apparus du point de vue cognitif comme inhĂ©rents Ă lâorganisation vivante elle-mĂȘme. Cette organisation est celle dâun systĂšme dâĂ©changes avec le milieu ; elle tend donc Ă sâĂ©tendre Ă lâensemble du milieu, mais elle nây parvient pas : dâoĂč le rĂŽle de la connaissance qui assimile fonctionnellement lâunivers entier sans demeurer bornĂ©e aux assimilations physiologiques matĂ©rielles. Cette organisation est crĂ©atrice de formes et elle tend Ă les conserver en toute stabilitĂ©, mais elle nây parvient pas : dâoĂč le rĂŽle de la connaissance qui prolonge les formes matĂ©rielles en formes dâactions ou dâopĂ©rations, alors susceptibles de conservation au travers de leurs applications Ă des contenus variĂ©s dont elles sont dissociĂ©es. Cette organisation vivante est source dâhomĂ©ostasies, Ă toutes les Ă©chelles procĂ©dant par rĂ©gulations qui assurent lâĂ©quilibre par des mĂ©canismes quasi rĂ©versibles. Seulement cet Ă©quilibre demeure fragile et ne rĂ©siste Ă lâirrĂ©versibilitĂ© ambiante que par paliers momentanĂ©s, de telle sorte que lâĂ©volution apparaĂźt comme une suite de dĂ©sĂ©quilibres et de rééquilibrations laissant la place, mais sans lâatteindre, Ă un mode de construction avec intĂ©grations et mobilitĂ© rĂ©versible que seuls les mĂ©canismes cognitifs seront en mesure de rĂ©aliser en intĂ©grant la rĂ©gulation Ă la construction elle-mĂȘme sous forme dâ« opĂ©rations ».
En un mot, la nĂ©cessitĂ© dâorganes diffĂ©renciĂ©s de rĂ©gulation des Ă©changes avec lâextĂ©rieur rĂ©sulte des insuffisances de lâorganisation vitale Ă rĂ©aliser son propre programme, tel quâil sâinscrit dans les lois mĂȘmes de cette organisation. Dâune part, en effet, elle comporte des mĂ©canismes gĂ©nĂ©tiques qui sont formateurs et pas seulement transmetteurs, mais les modes de formation (actuellement connus) par recombinaison des gĂšnes ne constituent quâun secteur limitĂ© de construction, bornĂ© par les exigences dâune programmation hĂ©rĂ©ditaire toujours restreinte, faute de concilier la construction et la conservation en un mĂȘme dynamisme cohĂ©rent (comme le fera la connaissance) et faute dâinformations suffisamment mobiles sur le milieu. Dâautre part, les phĂ©notypes 2 qui rĂ©alisent en un certain dĂ©tail cette interaction avec le milieu se distribuent en une « norme de rĂ©actions » elle-mĂȘme bornĂ©e, mais surtout dont chaque rĂ©alisation individuelle demeure Ă la fois limitĂ©e et sans influence sur lâensemble (faute dâinteractions sociales ou extĂ©rieures que lâhomme connaĂźtra par ses Ă©changes cognitifs), sinon par les recombinaisons gĂ©nĂ©tiques avec les limites indiquĂ©es.
Cette double insuffisance des organismes en leurs Ă©changes matĂ©riels avec le milieu est compensĂ©e en partie par la constitution du comportement, inventĂ© par lâorganisation en tant quâextension de son programme interne. Le comportement nâest pas autre chose, en effet, que lâorganisation mĂȘme de la vie, mais appliquĂ©e ou gĂ©nĂ©ralisĂ©e Ă un secteur plus large dâĂ©changes avec le milieu. Ces Ă©changes deviennent fonctionnels, puisque les Ă©changes matĂ©riels et Ă©nergĂ©tiques sont dĂ©jĂ assurĂ©s par lâorganisation physiologique ; et « fonctionnel » signifie quâil sâagit dâactions et de formes ou schĂšmes dâaction prolongeant les formes organiques. Ces nouveaux Ă©changes consistent nĂ©anmoins comme tous les autres en accommodations au milieu, tenant compte de ses Ă©vĂ©nements et de leurs sĂ©quences, mais surtout en assimilations utilisant le milieu et consistant mĂȘme souvent Ă lui imposer des formes par construction ou arrangement dâobjets en fonction des besoins de lâorganisme.
Ce comportement, comme toute organisation, comporte alors des rĂ©gulations dont la fonction est de contrĂŽler accommodations et assimilations constructives en sâappuyant sur les rĂ©sultats obtenus au cours de lâaction ou sur des anticipations permettant de prĂ©voir Ă©vĂ©nements favorables ou obstacles et dâassurer les compensations nĂ©cessaires. Ce sont ces rĂ©gulations, diffĂ©renciĂ©es par rapport aux rĂ©glages internes de lâorganisme (puisquâil sâagit maintenant de comportement), qui constituent les fonctions cognitives. Et le problĂšme est alors de comprendre comment elles vont dĂ©passer ces rĂ©gulations organiques jusquâĂ rĂ©aliser le programme interne de lâorganisation en gĂ©nĂ©ral sans plus ĂȘtre limitĂ©es par les insuffisances rappelĂ©es Ă lâinstant.
III. â Instinct, apprentissage et structures logico-mathĂ©matiquesđ
Les faits fondamentaux Ă cet Ă©gard sont en premier lieu que ces rĂ©gulations cognitives commencent par utiliser les seuls instruments dont se sert lâadaptation organique en gĂ©nĂ©ral, câest-Ă -dire lâhĂ©rĂ©ditĂ© avec ses variations limitĂ©es et lâaccommodation phĂ©notypique : tels seront les modes hĂ©rĂ©ditaires de connaissance et particuliĂšrement les instincts. Mais ensuite les mĂȘmes insuffisances dont tĂ©moigne lâorganisation initiale, et auxquelles lâĂ©chelle nouvelle du comportement nâapporte quâun faible correctif, vont se retrouver au niveau de ces connaissances innĂ©es : dâoĂč, mais seulement aux paliers supĂ©rieurs de lâĂ©volution, lâĂ©clatement final de lâinstinct, conduisant Ă une dissociation selon ses deux composantes dâorganisation interne et dâaccommodation phĂ©notypique. Il en rĂ©sulte alors, et non pas dĂšs cette dissociation mais par reconstructions complĂ©mentaires en deux directions opposĂ©es, la double formation des structures logico-mathĂ©matiques et de la connaissance expĂ©rimentale, encore indiffĂ©renciĂ©es dans lâintelligence pratique des anthropoĂŻdes (qui sont gĂ©omĂštres 3 autant que techniciens) et dans lâintelligence technique des dĂ©buts de lâhumanitĂ©.
Les trois types fondamentaux de connaissance Ă©tant le savoir innĂ©, dont le prototype est lâinstinct, la connaissance du monde physique prolongeant lâapprentissage en fonction du milieu et la connaissance logico-mathĂ©matique, ce rapport entre le premier et les deux derniĂšres paraĂźt essentiel pour comprendre en quoi les formes supĂ©rieures constituent bien un organe de rĂ©gulation des Ă©changes. Aussi allons-nous y insister Ă titre de conclusion.
Lâinstinct comporte certes dĂ©jĂ des rĂ©gulations cognitives : preuve en soit, par exemple, le systĂšme Ă boucles constituĂ© par les stigmergies 4 de GrassĂ©. Mais ces rĂ©gulations demeurent limitĂ©es et rigides, prĂ©cisĂ©ment parce quâelles se dĂ©roulent dans un cadre de programmation hĂ©rĂ©ditaire et quâune rĂ©gulation programmĂ©e nâest pas susceptible dâinvention. Certes, il arrive que lâanimal parvienne Ă faire face Ă certaines situations imprĂ©vues, selon des rĂ©ajustements annonçant lâintelligence, et les coordinations de schĂšmes se produisant Ă cette occasion peuvent ĂȘtre comparĂ©es aux coordinations innĂ©es du cycle trans-individuel instinctif, ce qui fournit une indication prĂ©cieuse sur la parentĂ© de fonctionnement possible entre lâinstinct et lâintelligence, malgrĂ© la diffĂ©rence des niveaux Ă©pigĂ©notypiques 5 et phĂ©notypiques qui les caractĂ©risent. Mais ces prolongements phĂ©notypiques de lâinstinct demeurent trĂšs restreints et son insuffisance reste donc systĂ©matique, ce qui montre quâune forme de connaissance restant assujettie aux seuls instruments de lâadaptation organique, malgrĂ© quelques Ă©bauches de rĂ©gulation cognitive, ne sâavance guĂšre dans la direction des conquĂȘtes que lâintelligence rĂ©alise par rapport Ă la vie.
La zone dâapprentissage proprement dite, situĂ©e au-delĂ de lâinnĂ©, a beau dĂ©buter dĂšs le niveau des protozoaires, elle ne sâĂ©largit que trĂšs lentement jusquâĂ la cĂ©rĂ©bralisation des vertĂ©brĂ©s supĂ©rieurs et, si remarquables que soient les exceptions notĂ©es dĂšs le niveau des insectes, elle ne marque aucun dĂ©marrage systĂ©matique avant les primates.
IV. â LâĂ©clatement de lâinstinctđ
Le phĂ©nomĂšne fondamental de lâĂ©clatement, autrement dit de la disparition presque totale chez les anthropoĂŻdes et chez lâhomme, dâune organisation cognitive demeurĂ©e prĂ©dominante durant toute lâĂ©volution du comportement animal, est alors hautement significatif. Ce nâest pas, comme on le dit trĂšs gĂ©nĂ©ralement, parce quâun mode nouveau de connaissance, câest-Ă -dire lâintelligence considĂ©rĂ©e en un bloc, remplace un mode pĂ©rimĂ©. Câest, beaucoup plus profondĂ©ment, parce quâune forme de connaissance encore presque organique se prolonge en de nouvelles formes de rĂ©gulations qui, tout en se substituant Ă la prĂ©cĂ©dente, ne la remplacent pas Ă proprement parler, mais en hĂ©ritent en la dissociant et en utilisant ses composantes en deux directions complĂ©mentaires.
Ce qui disparaĂźt avec lâĂ©clatement de lâinstinct, câest la programmation hĂ©rĂ©ditaire, et cela au profit de deux sortes nouvelles dâautorĂ©gulations cognitives, mobiles et constructives. On dira donc que câest bien lĂ un remplacement, et mĂȘme total. Mais on oublie deux facteurs essentiels. Lâinstinct ne consiste pas exclusivement en montages hĂ©rĂ©ditaires, et, comme le dit excellemment Viaud, câest lĂ un concept limite. Lâinstinct tire, dâune part, ses programmations et surtout sa « logique » dâun fonctionnement organisĂ© qui tient aux formes les plus gĂ©nĂ©rales de lâorganisation vitale. Dâautre part, il prolonge cette programmation en actions individuelles ou phĂ©notypiques qui comportent une marge importante dâaccommodation et mĂȘme dâassimilation en partie apprise et en certains cas quasi intelligente.
Or, ce qui sâĂ©vanouit avec la disparition de lâinstinct, câest exclusivement la partie centrale ou mĂ©diane, câest-Ă -dire la rĂ©gulation programmĂ©e, tandis que les deux autres rĂ©alitĂ©s subsistent : et les sources dâorganisation et les aboutissants dâajustement individuel ou phĂ©notypique. Lâintelligence hĂ©rite alors bien de lâinstinct tout en rejetant la mĂ©thode de rĂ©gulation programmĂ©e au profit de lâauto-rĂ©gulation constructive : et ce quâelle retient lui permet alors de sâengager dans les deux orientations complĂ©mentaires de lâintĂ©riorisation, dans la direction des sources, et dâextĂ©riorisation, dans la direction des ajustements appris ou mĂȘme expĂ©rimentaux.
La condition prĂ©alable de cette double dĂ©marche est naturellement la construction dâun nouveau mode de rĂ©gulation et câest dâabord ce quâil convient de rappeler. Ces rĂ©gulations, dorĂ©navant mobiles et non plus programmĂ©es, commencent par le jeu habituel des corrections en fonction du rĂ©sultat des actions et des anticipations. Mais, liĂ©es Ă la construction mĂȘme des schĂšmes dâassimilation et Ă leurs coordinations, ces rĂ©gulations en viennent par la combinaison des effets proactifs et rĂ©troactifs Ă sâengager dans la direction qui est celle des opĂ©rations elles-mĂȘmes, en tant que rĂ©gulations de prĂ©correction et non plus de correction et en tant que lâopĂ©ration inverse assure une rĂ©versibilitĂ© complĂšte et non plus approximative.
Câest alors grĂące Ă ces rĂ©gulations dâun nouveau type, constituant un organe diffĂ©renciĂ© de vĂ©rification dĂ©ductive en mĂȘme temps que de construction, que lâintelligence sâengage simultanĂ©ment dans les deux directions dâintĂ©riorisation rĂ©flexive et dâextĂ©riorisation expĂ©rimentale distinguĂ©es tout Ă lâheure. On comprend bien que cette double orientation ne revient pas sans plus et mĂȘme pas du tout Ă se partager les dĂ©pouilles de lâinstinct. Il ne reste au contraire de lâinstinct que ses sources dâorganisation et ses aboutissants dâexploration et de recherche individuelle. Pour remonter aux premiĂšres et prolonger les seconds, il sâagit donc, dans le travail de lâintelligence, de se livrer Ă des constructions nouvelles, les unes par abstraction rĂ©flĂ©chissante en dĂ©gageant les conditions nĂ©cessaires des coordinations gĂ©nĂ©rales de lâaction, les autres par assimilation du donnĂ© expĂ©rimental aux schĂšmes opĂ©ratoires ainsi construits. Mais il nâen demeure pas moins que ces deux directions prolongent deux des composantes antĂ©rieures de lâinstinct.
AprĂšs lâĂ©clatement de lâinstinct, une nouvelle Ă©volution cognitive commence ainsi, et recommence mĂȘme Ă zĂ©ro puisque les montages innĂ©s de lâinstinct ont disparu et que, si hĂ©rĂ©ditaire que soit le systĂšme nerveux cĂ©rĂ©bralisĂ© et lâintelligence comme capacitĂ© dâapprendre et dâinventer, le travail Ă fournir est dorĂ©navant phĂ©notypique. Câest dâailleurs parce que cette Ă©volution intellectuelle recommence Ă zĂ©ro que lâon aperçoit en gĂ©nĂ©ral si peu ses relations avec lâorganisation vivante et surtout avec les constructions pourtant si remarquables de lâinstinct. Il y a donc lĂ un bel exemple de ce que lâon peut appeler les « reconstructions convergentes avec dĂ©passement » et, Ă considĂ©rer la connaissance humaine, cette reconstruction est mĂȘme si totale que presque aucun des thĂ©oriciens de la connaissance logico-mathĂ©matique nâa songĂ© Ă remonter pour lâexpliquer aux cadres pourtant nĂ©cessaires de lâorganisation vivante, du moins avant que la mĂ©canophysiologie ait montrĂ© la parentĂ© de la logique, des modĂšles cybernĂ©tiques et du travail du cerveau et avant que McCulloch ait parlĂ© dâune logique des neurones.
V. â Connaissance et sociĂ©tĂ©đ
Mais si une reconstruction aussi complĂšte est possible, câest que, en lĂąchant lâappui fourni par les montages hĂ©rĂ©ditaires et en sâengageant dans la direction de rĂ©gulations construites et phĂ©notypiques, lâintelligence ne renonce aux cycles transindividuels de lâinstinct que pour se confier aux interactions interindividuelles ou sociales. Il semble mĂȘme nây avoir aucune discontinuitĂ© Ă ce sujet puisque dĂ©jĂ les chimpanzĂ©s ne travaillent quâen groupe.
On peut dire Ă cet Ă©gard que le groupe social joue au point de vue cognitif le mĂȘme rĂŽle que la « population » au point de vue gĂ©nĂ©tique et par consĂ©quent Ă celui de lâinstinct. En ce sens la sociĂ©tĂ© est lâunitĂ© suprĂȘme et lâindividu ne parvient Ă ses inventions ou constructions intellectuelles que dans la mesure oĂč il est le siĂšge dâinteractions collectives dont le niveau et la valeur dĂ©pendent naturellement de la sociĂ©tĂ© en son ensemble. Le grand homme qui paraĂźt lancer des courants nouveaux nâest quâun point dâintersection ou de synthĂšse dâidĂ©es Ă©laborĂ©es par une coopĂ©ration continue, et mĂȘme lorsquâil sâoppose Ă lâopinion rĂ©gnante il rĂ©pond Ă des besoins sous-jacents dont il nâest pas la source. Câest pourquoi le milieu social remplace effectivement pour lâintelligence ce quâĂ©taient les recombinaisons gĂ©nĂ©tiques de la population entiĂšre pour la variation Ă©volutive ou le cycle transindividuel des instincts.
Mais la sociĂ©tĂ©, si extĂ©rieurs et Ă©ducatifs que soient ses modes de transmission et dâinteraction par opposition aux transmissions ou combinaisons hĂ©rĂ©ditaires, nâen est pas moins un produit de la vie et les « reprĂ©sentations collectives », comme sâexprimait Durkheim, nâen supposent pas moins lâexistence de systĂšmes nerveux chez les membres du groupe. Câest pourquoi la question importante nâest pas de peser les mĂ©rites de lâindividu et du groupe (problĂšme analogue Ă celui des relations de filiation entre lâĆuf et la poule) : elle est de distinguer la logique, dans la rĂ©flexion solitaire comme dans la coopĂ©ration, et les erreurs ou insanitĂ©s, dans lâopinion collective comme dans la conscience individuelle. Or, malgrĂ© Tarde, il nây a pas deux logiques, lâune Ă lâintention du groupe et lâautre de lâindividu : il nây a quâune maniĂšre de coordonner des actions A et B selon des relations dâemboĂźtement ou dâordre, etc., que ces actions soient celles dâindividus distincts, lâun ou les uns pour A et lâautre ou les autres pour B, ou quâelles soient celles du mĂȘme individu (qui ne les a dâailleurs pas inventĂ©es seul, puisquâil participe de la sociĂ©tĂ© entiĂšre). Câest en ce sens que les rĂ©gulations cognitives ou opĂ©rations sont les mĂȘmes dans un seul cerveau ou dans un systĂšme de co-opĂ©rations (ce quâen français est le sens du mot « coopĂ©ration »).
Au total, et si banales que soient de telles thĂšses, il nâest donc pas sans signification de soutenir que les fonctions cognitives prolongent les rĂ©gulations organiques et quâelles constituent un organe diffĂ©renciĂ© de rĂ©gulation des Ă©changes avec lâextĂ©rieur, car ces hypothĂšses demeurent bien plus riches en implications que ce que ces quelques pages ont pu en dĂ©gager.