La psychologie, les relations interdisciplinaires et le système des sciences (1966) a

Mes chers Collègues 1,

Je suis très reconnaissant à votre Comité du Programme et à mon vieil ami Luria de me donner l’occasion de défendre ici des idées qui me sont chères. À un âge où l’on a déjà trop parlé et trop écrit il n’y a que deux solutions pour une Conférence générale : raconter le passé ou se réjouir de l’avenir. Je choisis la seconde solution (sans renoncer d’ailleurs toujours à la première…).

1. L’avenir de la psychologie, ce sont d’abord ses propres progrès qu’il serait intéressant, mais dangereux, de prophétiser. Ce sont ensuite l’ensemble des relations interdisciplinaires au moyen desquelles elle sera enrichie par d’autres sciences et les enrichira de son côté. Or, sur ce point, il est permis de prévoir l’avenir, parce qu’il est évident qu’il y a là des lacunes encore considérables et que, sur un tel terrain les lacunes se comblent tôt ou tard.

Les lacunes des recherches interdisciplinaires actuelles sont encore grandes pour deux sortes de raisons, les unes tenant aux sciences exactes et naturelles, les autres aux sciences sociales et humaines.

Sur le terrain des sciences exactes et naturelles il existe une admirable collaboration interdisciplinaire. Elle est courante depuis longtemps entre mathématiciens et physiciens et elle devient usuelle entre mathématiciens et biologistes (génétique mathématique, etc.). Des sciences neuves comme la génétique moléculaire, la biophysique (avec, à la pointe, la biophysique quantique) et la biochimie réclament une collaboration étroite entre physiciens, chimistes et biologistes et ceux-ci sont souvent installés dans les Instituts de physique. Malheureusement ces collaborations multiples touchent encore peu la psychologie et si l’on fait parfois appel à nous à propos de ce que les biologistes appellent la « mémoire », par exemple l’apprentissage chez les Protozoaires ou les micro-organismes, la psychologie est en général considérée comme un peu en dehors du mouvement. J’appartiens comme psychologue à la Faculté des sciences de Genève, mais si, dans une séance il m’arrive de parler en psychologue de topologie ou d’algèbre générale, ou des applications de la théorie des jeux au démon de Maxwell en thermodynamique, je sens une petite inquiétude chez mes collègues, qui sont pourtant charmants pour la psychologie, mais la classent une fois pour toutes dans la « biologie humaine ». Ils savent pourtant que j’étais autrefois zoologiste, mais pensent que j’ai complètement changé de métier depuis, ce que je ne crois pas du tout.

Dans les sciences sociales et humaines (et je ne parle que des sciences « nomothétiques ») la situation est par contre toute autre que dans les sciences exactes et naturelles, et il est inquiétant de constater combien peu existent encore d’échanges interdisciplinaires, faute peut-être de filiations hiérarchiques nettes entre les disciplines. Un économiste peut ignorer complètement la linguistique et réciproquement, alors qu’entre leurs deux sciences il existe des mécanismes communs concernant les échanges, l’équilibre, les régulations et peut-être même (en tous cas dans les civilisations élémentaires ou tribales) la représentation symbolique. Un psychologue peut ignorer la linguistique (et il a bien tort) et l’économie politique (même remarque) et ces ignorances peuvent être réciproques. Même entre la psychologie et la sociologie qui se touchent de si près, les rapports ne sont pas si étroits qu’on pourrait le supposer et si tous les psychologues ne savent pas que la psychologie de l’enfant est une branche aussi bien sociologique que psychologique (cela dépend des pays), les sociologues n’ont pas toujours compris qu’elle peut constituer un instrument essentiel de vérification ou de critique pour certaines de leurs hypothèses en sociologie de la connaissance ou des sentiments moraux. On pourrait multiplier les exemples de ces lacunes interdisciplinaires dans les sciences sociales ou de l’homme et nous y reviendrons.

Ces lacunes sont si graves que l’UNESCO, chargée d’un rapport d’ensemble sur les tendances actuelles des sciences sociales ou humaines a décidé de consacrer une partie spéciale de cette publication à l’étude des relations interdisciplinaires et une autre à la position de ces disciplines dans le système des sciences. Ayant été chargé de ces deux sections, c’est un plaisir particulier pour moi d’en parler à ce Congrès, de manière à ce que vous me donniez des idées sur ces sujets et critiquiez les miennes, car la première condition pour parler des relations interdisciplinaires est assurément de commencer par savoir collaborer en sa propre discipline.

2. Le plan que nous suivons consistera à examiner d’abord l’une après l’autre les grandes disciplines en cherchant pour chacune où en sont les collaborations possibles, puis à terminer par quelques réflexions sur la psychologie dans le système des sciences.

À commencer par les mathématiques, il semble au premier abord que nous ayons tout à attendre d’elles et rien à leur offrir. Nous leur demandons d’abord, bien entendu, des procédés de calcul et de vérification pour établir nos statistiques et contrôler les probabilités en jeu. Mais ce n’est que le côté banal et restreint des questions et l’essentiel est le nombre toujours plus grand de « structures » en un sens qualitatif autant qu’opérationnel auxquelles les psychologues recourent. K. Lewin s’inspirait de la topologie et de la théorie des graphes (et l’on continue dans cette direction : Jonckheere, etc.) ; Luneburg cherchait à retrouver les courbures de l’espace riemannien dans la perception des parallèles, Tanner (de Michigan) applique la théorie des jeux à la question des seuils perceptifs et J. Bruner à la solution des problèmes de pensée. Les structures de « réseaux » (lattices) sont utilisées en psychologie sociale et je m’en suis servi avec B. Inhelder dans l’étude des opérations intellectuelles, ainsi que des structures de « groupe », etc.

Mais rien de tout cela ne constitue des échanges interdisciplinaires : ce sont des services à sens unique que les mathématiques nous rendent, à une échelle bien plus modeste (étant donnée l’imprécision relative de notre science) qu’en physique ou en biologie, mais d’une manière comparable dans l’utilisation. En certains cas, par exemple, l’application d’une structure mathématique permet certaines prévisions. En étudiant les applications du groupe de quaternalité (le Vierergruppe de Klein) à la logique des propositions, j’étais arrivée à l’idée que, une fois construits par l’enfant les « groupements » d’opérations concrètes élémentaires (classification, sériation, etc.), l’adolescent devait pouvoir réunir en un seul système les deux formes de réversibilité qui les caractérisent (inversion et réciprocité) et atteindre ainsi ce « groupe » propositionnel : c’est ce que les expériences de B. Inhelder sur l’induction des lois physiques entre 12 et 15 ans ont confirmé ensuite.

Le problème ne subsiste pas moins, si l’on évoque la possibilité de relations interdisciplinaires entre les mathématiques et la psychologie, de savoir ce que nous pouvons offrir, et la réponse générale risque d’être : rien ! Rien tout d’abord pour cette raison que les mathématiques sont déductives ou formelles et que la psychologie est expérimentale. Ensuite rien, parce que les mathématiques ont 25 siècles d’existence scientifique et la psychologie à peine un !

Mais, s’il est exact qu’un mathématicien ne demandera jamais à un psychologue de vérifier un théorème, il reste à considérer qu’une science ne se distribue pas sur un seul plan surtout si elle est déjà très avancée : elle en vient nécessairement à se poser le problème de sa propre nature et de ses fondements. Or, cet intérêt est devenu si général que les Congrès internationaux actuels de mathématiciens réservent une section aux problèmes de fondements. De plus, ces problèmes conditionnent ceux de l’enseignement même des mathématiques, car, selon que celles-ci sont à considérer comme purement formelles, ou intuitives, ou d’origine physique, etc., l’enseignement à donner sera tout différent. Or, pour de telles questions, il n’est nullement exclu que l’on fasse appel à nous et j’ai considéré il y a quelques années comme un « signe des temps » très encourageant le fait d’être invité à donner une conférence au Congrès international des mathématiciens à Edimbourg 2.

Si l’on considère alors ce problème essentiel de la nature et de la formation des structures mathématiques, il n’y a que deux méthodes d’approche possible. Remarquons d’abord, et ceci est déjà très instructif au point de vue psychologique, que si les mathématiciens sont les hommes de science les plus d’accord entre eux lorsqu’il s’agit de savoir si une opération ou un théorème sont « vrais » ou « exacts », ils ne le sont plus du tout quand ils se demandent ce qu’est le nombre ou la nature des « structures » ou de la vérité mathématique en général. Les deux seules méthodes pour l’analyse de ces problèmes sont alors (1) l’analyse des conditions formelles et (2) l’étude de la formation réelle. La méthode (1) est fournie par la logique et on a cru longtemps qu’elle suffirait. Mais depuis les mémorables théorèmes de Gödel en 1930 on sait qu’une théorie ne peut pas démontrer par ses propres moyens ou par des moyens plus faibles sa propre non-contradiction : on est donc obligé pour justifier une théorie, de s’appuyer sur des moyens plus « forts » et cela conduit à construire l’édifice toujours plus haut, au lieu de se contenter des bases de départ. Cela signifie donc qu’on est en présence d’une construction réelle et continuelle, et non pas seulement apparente et que le vrai problème est ainsi celui des modes de formations.

Or, la question de la formation des structures mathématiques est d’abord une question d’histoire. Mais l’histoire ne remonte pas sur ce point à l’homme préhistorique, qui serait le plus intéressant. C’est ensuite une question de sociogenèse, mais la sociologie est arrêtée par les mêmes barrières. Il reste alors l’enfant, c’est-à-dire l’ontogenèse mentale, qui peut rendre des services comme l’embryologie en a rendu aux théories de l’évolution. Et effectivement la formation des opérations et des structures mathématiques chez l’enfant nous donne des quantités d’enseignements. Elle nous apprend d’abord que le nombre ne se construit pas de la manière que croyaient Russell et Whitehead dans les Principia mathematica mais par une sorte de synthèse dialectique entre l’inclusion et l’ordre. Elle nous apprend ensuite que les trois grandes « structures-mères » de N. Bourbaki (structures algébriques, structures d’ordre et structures topologiques) ne sont pas artificielles mais « naturelles » et à l’œuvre dès 7 ou 8 ans. Elle nous apprend aussi que la construction psychologique des structures spatiales est conforme à l’ordre théorique moderne (de la topologie aux structures projectives et euclidiennes) et non pas à l’ordre historique, etc.

Mais surtout cette étude nous enseigne que les structures mathématiques ne sont pas tirées de l’objet de la même manière que les connaissances physiques. Celles-ci sont tirées d’objets particuliers dont elles atteignent ainsi les propriétés. Les objets des mathématiques sont « quelconques » et leurs propriétés sont celles que lui attribue l’action en les réunissant, en les ordonnant en les mettant en correspondance, ou en « morphismes », etc. Et ces actions ne sont pas non plus des actions particulières, dues à un sujet individuel isolable : ce sont les coordinations les plus générales des actions, exprimant les connexions nerveuses ou organiques de l’être vivant aussi bien que celles de l’intelligence humaine. C’est en tant que résultant de ces coordinations générales que les mathématiques sont à la fois universelles et adaptées à l’objet, leurs sources étant donc à chercher dans les interactions fondamentales de l’organisme et du milieu, dont le sujet et l’objet ne constituent que des secteurs.

La psychologie a donc quelque chose à offrir aux théoriciens des mathématiques. J’ai parlé des exemples que je connais, mais il y en a bien d’autres, tels que les travaux américains sur la probabilité subjective où les considérations psychologiques et mathématiques sont également indissociables. Sur ces différents points la voie est donc ouverte aux recherches interdisciplinaires et c’est ce qu’ont compris les mathématiciens de métier qui ont bien voulu collaborer avec les psychologues à notre « Centre international d’épistémologie génétique » à Genève. Mais le travail à accomplir est immense avant d’atteindre des certitudes, et il ne fait que de commencer.

3. En ce qui concerne les sciences physiques, elles ont déjà donné à la psychologie beaucoup plus que l’on ne s’en souvient généralement. Il y a, bien sûr, les aspects mineurs, tels que la contribution de la chimie à l’étude des réactions mentales modifiées par les « drogues ». Mais il y a surtout quelques modèles théoriques fondamentaux. W. Koehler, qui était physicien de formation, a pensé la psychologie de la Gestalt en termes de champs électromagnétiques. La théorie de l’information, qui est si utile à la biologie et à la psychologie est calquée sur la thermodynamique. On sait en outre que, à la suite des intuitions remarquables de Szilard, on a donné (en combinant l’information avec la théorie des jeux) une interprétation physico-mathématique du démon de Maxwell en montrant quelle activité anti-entropique est possible avec un faible « coût d’information » : de telles vues de l’esprit, dues aux recherches des physiciens dans le cadre des relations entre le principe de Carnot et les phénomènes vitaux sont aussi importantes pour la psychologie (sinon davantage encore) que pour la biologie.

Mais surtout nous devons à la physique, d’abord la théorie des formes d’équilibre et des « déplacements d’équilibre » avec le principe de Le Châtelier, d’autre part le régulateur de Watt et finalement cette discipline fondamentale qui fait le pont entre la physique et la biologie et qui est la cybernétique. Théorie de la communication et du guidage ou de l’autoguidage, la cybernétique est en voie de renouveler la biologie (de Schmalhausen en URSS à Waddingdon en Grande-Bretagne, etc.) et elle fournit des modèles de régulations dont il est aujourd’hui impossible à la psychologie de se passer de la théorie du réflexe conditionné ou des constances perceptives jusqu’à celle des opérations de l’intelligence.

Notre dette envers la physique est donc considérable, même si nous l’oublions souvent et ne l’apercevons en général qu’à travers la biologie et les régulations organiques. Par contre, si l’on nous demande en quoi la psychologie peut intéresser la physique, la réponse risque d’être au premier abord plus négative encore qu’à propos des mathématiques. On me permettra d’opposer à ce scepticisme deux arguments, l’un tiré d’une petite expérience personnelle et l’autre suggéré par œuvre de l’un des physiciens qui a le plus réfléchi il y a quelques années aux relations entre la physique et la biologie.

D’abord l’expérience personnelle, et je m’en excuse, mais je la crois de nature à intéresser des psychologues. J’ai eu la chance de connaître Einstein, d’abord dans un petit symposium en 1928 à la montagne, où les participants se voyaient tout le jour et pouvaient causer de tout, ensuite peu avant sa mort, à l’Institute for advanced Studies d’Oppenheimer à Princeton, où j’ai passé trois mois. Einstein, qui s’intéressait à tout, me faisait lui raconter à Princeton nos expériences sur les non-conservations de matière, de poids, de quantités variées chez l’enfant et s’émerveillait du caractère tardif de ces conservations (entre 7 et 11 ans) et de la complexité des opérations en jeu : « comme c’est difficile » s’écriait-il souvent, « comme la psychologie est plus difficile que la physique ! ». Venant d’Einstein, un tel propos est à la fois inquiétant et réconfortant !

Mais la question n’est pas là. En 1928 Einstein m’avait conseillé d’étudier la formation psychologique des notions et des perceptions du temps et de la vitesse, d’abord parce qu’en physique elles présentent un cercle gênant (on définit la vitesse au moyen du temps et de l’espace, mais on ne mesure le temps qu’avec des vitesses), et surtout parce qu’en mécanique classique le temps paraît constituer une notion plus directe et élémentaire que la vitesse tandis qu’en mécanique relativiste, c’est l’inverse. Nous avons donc cherché au point de vue psychologique la relation entre ces deux sortes de notions ou de perceptions et trouvé deux résultats :

1) Il existe une intuition primitive de la vitesse qui est indépendante de la durée (mais naturellement pas de l’ordre de succession spatial ou temporel) : c’est l’intuition du « dépassement », selon laquelle un mobile A va plus vite que B si d’abord il est derrière B et ensuite il se trouve devant lui : cette notion purement ordinale dure jusque vers 8-9 ans et suffit à expliquer tous les faits perceptifs (avec ou même sans mouvements du regard 3).

2) La construction des perceptions ou notions de durée se réfère par contre toujours à des vitesses (vitesses-mouvement ou vitesses-fréquences, rythmes, etc.) pour ce qui est du temps vécu comme du temps évalué dans les phénomènes extérieurs.

Or, dans leur ouvrage Vitesse et univers relativiste deux physiciens français Abelé et Malvaux ont cherché, par une réélaboration des notions de départ, à éviter le cercle vicieux du temps et de la vitesse, et pour cela ils se sont demandé comment se construisait cette notion de vitesse. Et ce qui me semble remarquable et nouveau chez les physiciens, ils ne se sont pas contentés alors d’une réflexion psychologique spéculative sur ce qu’ils éprouvaient eux-mêmes en concevant ou percevant des vitesses : ils ont cherché les travaux des psychologues sur la formation de ces notions ou perceptions et utilisé nos résultats sur la relation ordinale de dépassement. Partant de là ils ont réussi, par l’adjonction d’un compteur à billes, d’une loi logarithmique et d’un groupe abélien, à définir une loi d’addition des vitesses et retrouver ainsi les principes relativistes sans recourir à la durée pour la structuration des vitesses. Voici donc un petit exemple d’utilisation de la psychologie en physique, et, comme on le voit, c’est à nouveau (comme en mathématiques) non pas naturellement pour établir des lois mais pour favoriser la réflexion sur les principes ou les notions de base.

Passons maintenant aux rêves d’avenir d’un physicien. Dans ses travaux sur les relations entre la physico-chimie et la biologie, Ch. Eug. Guye constate d’abord que, en physique, on n’explique pas seulement le complexe par le simple, mais aussi l’inverse de telle sorte qu’il n’y a pas de réduction mais assimilation réciproque (voir, par exemple, les relations entre la mécanique et l’électro-magnétisme, etc.). Il en conclut alors que les connexions entre la biologie et la physico-chimie ne consisteront pas en une simple réduction du supérieur à l’inférieur mais conduiront à la découverte de phénomènes physiques nouveaux, comprenant les anciens mais les enrichissant de relations plus complexes : d’où cette formule remarquable que la physico-chimie biologique (ou comprenant la biologie) sera plus « générale » et non pas plus spéciale que la physico-chimie connue et que, en nous renseignant sur les propriétés des macromolécules elle nous apprendra du neuf jusqu’en physique quantique. Ces écrits qui datent d’il y a une quarantaine d’années ont été véritablement prophétiques pour ce qui est des travaux actuels. Mais Ch. Eug. Guye ne s’arrête pas là et soutient que, dans la suite, ce sera à la psychologie à poser les problèmes. Aucune physico-chimie, pense ce grand physicien (on sait qu’il est le premier à avoir fourni des preuves expérimentales sur les relations entre la masse et l’énergie en relativité) ne sera complète et « générale » avant que l’on comprenne ce qui se passe dans la matière même du système nerveux ou du cerveau lors d’un comportement ou d’un travail mental.

Nous n’en sommes certes pas là et pour le moment nous recevons peu de visites de physiciens dans les laboratoires de psychologie dans la perspective des visions d’avenir de Guye. Par contre, ces échanges interdisciplinaires commencent à un tout autre point de vue qui est celui de l’initiation à la physique. J’ai été extrêmement frappé, lors de deux congrès pédagogiques récents aux universités de Cornell et de Berkeley (USA), de voir des physiciens de métier (professeurs de technique électronique, etc.) qui avaient quitté momentanément leur Institut pour faire des expériences pédagogiques sur de jeunes enfants à la lumière des travaux psychologiques sur la formation des notions physiques 4 : le Pr Karplus, par exemple, étudie et éduque chez l’enfant la coordination entre plusieurs observateurs pour la détermination d’un même phénomène, ou la substitution des interactions à la causalité simple, etc. Or, de telles expériences sont très instructives pour la psychologie elle-même.

4. Si l’on en vient aux relations entre la psychologie et la biologie, nous sommes déjà sur un tout autre terrain, qui n’est plus seulement celui des rêves ou des espoirs d’avenir, mais des collaborations commencées. Je n’ai pas besoin de rappeler le domaine de la psychologie physiologique, où le psychologue fournit presque autant qu’il reçoit, ni tous les domaines de la psychologie médicale (psychiatrie, défectologie, diagnostic psychologique, psychanalyse) où la psychologie atteint un plein rendement en même temps qu’elle apprend. La psychologie animale ou éthologie, constitue d’autre part un champ commun, où les zoologistes se font psychologues autant que l’inverse, et même si ces zoologistes ne savent pas toujours exactement ce que nous pensons en psychologie humaine, il est tout à fait évident que nous avons tout à gagner à voir faire de la psychologie authentique et profonde, en tant que science du comportement de tous les êtres vivants (au moins animaux), par des collègues qui n’ont pas notre formation et dont les rencontres avec nos propres travaux n’en sont que plus précieuses.

Je pourrais donc passer rapidement sur les échanges interdisciplinaires entre la psychologie et la biologie, car c’est avec cette science que ces échanges sont sans doute actuellement les plus nombreux et divers. Mais on me permettra d’insister au contraire sur ce qui me paraît constituer une lacune systématique à cet égard, et une lacune qu’il serait peut-être relativement facile de combler si l’on en prenait mieux conscience : je veux parler des relations entre les problèmes de l’intelligence ou des fonctions cognitives en général (je parle d’elles parce que ce sont elles que je connais) et les grands problèmes dont s’occupe la biologie contemporaine au sujet de l’évolution ou des relations entre l’organisme et le milieu.

Il y a 20 ou 30 ans la plupart des biologistes n’admettaient comme mécanismes fondamentaux de la variation ou évolution que a) la mutation, conçue comme une variation aléatoire se produisant au milieu d’un paquet ou agrégat de gènes indépendants les uns des autres ; et b) la sélection conçue à la manière d’un triage des individus (comme à travers un tamis !) laissant survivre les aptes et éliminant les autres. D’autre part les phénotypes étaient considérés comme des variations individuelles sous l’influence du milieu, mais sans hérédité possible ni par conséquent aucun intérêt pour l’évolution. Comme les connaissances (perceptions, apprentissage, intelligence) semblent constituer des adaptations essentiellement phénotypiques, il n’y avait donc aucune relation entre l’intelligence et le noyau central de l’organisation vivante.

Aujourd’hui, au contraire, nous avons appris ce qui suit, grâce en partie à la « génétique des populations »: (a) le génome n’est pas une petite collection de particules atomistiques (« un sac de fèves » comme dit plaisamment Mayr) mais un système organisé, autorégulateur, dont les gènes sont « coadaptés » et agissent « comme un orchestre et non pas comme des solistes » dit Dobzhansky, c’est-à-dire par polygénie et pléiotropisme ; (b) les variations essentielles ne sont pas dues aux mutations mais aux « recombinaisons génétiques » se produisant au sein du « pool génétique » de la population (avec panmixies, etc.) et qui comportent leurs propres lois d’équilibre (voir l’expérience classique de Dobzhansky et Spassky) ; (c) le phénotype est le produit de l’activité synthétique du génome (synthèse des protéines, etc.) mais en interaction constante avec le milieu, de telle sorte qu’il constitue une « réponse » du génotype aux tensions du milieu (Dobzhansky, Waddington, etc.) ; (d) la sélection n’est pas un simple triage, mais une modification des proportions du génome (en termes de probabillité de survie et de descendance) et cela selon des circuits cybernétiques (Schmalhausen, Waddington, etc.) : l’organisme choisit son milieu, autant qu’il en dépend, etc. ; (e) la sélection ne porte que sur les phénotypes, en tant que « réponses » au milieu, et elle retient les meilleures réponses par un processus d’« assimilation génétique » (Waddington) qui représente, mais en termes de modifications probabilistes des proportions, l’équivalent de l’« hérédité de l’acquis » (voir Waddington : The Strategy of the Genes).

De manière générale, on est donc en voie de trouver un tertium entre le lamarckisme et le mutationnisme : l’adaptation est due, non plus aux actions « directes » du milieu, ni au simple hasard avec triage sélectif, mais à de multiples régulations à différentes échelles selon des circuits cybernétiques, dont on en distingue au moins quatre. En d’autres termes l’organisme réagit au milieu par réorganisations et rééquilibrations, selon des « feed-back » qui interviennent pendant toute la croissance. Et le plus intéressant pour le psychologue est alors que l’embryogenèse et le développement ontogénétique acquièrent un rôle éminent : ils sont à la fois le résultat ou l’effet de la phylogenèse et la source des « réponses » adaptatives nouvelles qui commandent cette phylogenèse, selon un processus dialectique et non plus une causalité à sens unique.

Il est impossible de considérer un tel tableau sans être frappé du contraste de son contenu avec certaines théories de l’intelligence et de sa convergence avec d’autres. Rappelons d’abord ce fait essentiel que le cerveau humain est un organe presque entièrement héréditaire de régulations, mais qu’il ne contient presque pas de programmation héréditaire de ces régulations, contrairement aux cas de si nombreux instincts chez les Oiseaux ou les Poissons (l’Épinoche !) sans parler des Insectes. Cela ne signifie pas (au contraire) qu’en résolvant des problèmes d’intelligence nous restions sans relations avec les régulations organiques et même génétiques, puisque toute réaction phénotypique résulte d’une interaction indissociable entre une organisation endogène et le milieu. Mais cela signifie que, contrairement à l’instinct, notre intelligence remplace le système trop étroit des régulations programmées héréditairement par la combinaison de deux moyens cognitifs : l’expérience (ou action du milieu), d’une part, et les régulations endogènes, d’autre part, source des « opérations » intellectuelles par prolongement des feedbacks corrigeant les erreurs (tâtonnements) en instruments de précorrection de l’erreur (déduction).

Or, beaucoup de théories de l’intelligence (apprentissage de Hull, etc.) oublient simplement les régulations internes au profit des seules associations acquises, exactement comme faisait Lamarck faute de connaître les régulations du génome. Au contraire, les conceptions qui insistent sur le rôle des actions du sujet et sur l’intériorisation des actions en opérations peuvent être dans la ligne de la biologie contemporaine dans la mesure où elles comprennent que la connaissance n’est pas une simple copie du réel, mais une organisation procédant par équilibrations et rééquilibrations continuelles.

Nous avons vu plus haut que l’un des principaux problèmes que soulève la connaissance humaine est de comprendre comment les structures logico-mathématiques peuvent s’adapter d’une manière surprenante au détail do l’expérience physique, alors que les premières tirent leurs éléments des coordinations générales de l’action ou du cerveau (voir les travaux de McCulloch et Pitts sur l’isomorphisme des liaisons neuroniques et des opérations de la logique des propositions). Il y a là un très beau problème d’adaptation biologique, et, si l’on voulait développer les recherches interdisciplinaires entre biologistes et psychologues de l’intelligence, il y aurait là un thème tout trouvé : mais, si j’étais chargé d’organiser une année de travail sur cette question, je consacrerais les trois premiers mois aux essais pour se comprendre mutuellement, tant les idées préconçues et le vocabulaire lui-même sont des obstacles graves à cet égard. Par contre, une fois les problèmes bien posés, je suis persuadé que le parallélisme deviendrait évident entre les processus reliant le milieu à l’organisme et l’assimilation de l’expérience par l’intelligence. Le zoopsychologue Konrad Lorenz a écrit tout un article pour montrer que les catégories a priori de Kant se justifient et s’expliquent par la biologie (Lorenz en est du reste demeuré au mutationnisme classique et semble ignorer les travaux révolutionnaires de Waddington). Je ne crois pas pour ma part qu’il existe des catégories a priori, parce que l’intelligence est en construction perpétuelle et je ne crois pas non plus que les mathématiques correspondent à un instinct, puisqu’elles reposent sur un fonctionnement interne et non pas une programmation héréditaire. Mais un tel article est un signe très intéressant de l’existence de problèmes communs à la biologie et à la psychologie des connaissances et un immense avenir semble ouvert à de telles recherches.

5. Si nous passons maintenant de la nature aux sciences sociales, il n’est pas besoin de longs commentaires pour vous convaincre que la psychologie comporte autant de liens avec la sociologie qu’avec la biologie. De même que, en biologie contemporaine, l’unité n’est pas le génome individuel mais la « population », source des recombinaisons génétiques dont le génome est le siège, de même avec la perte quasi complète des instincts en tant que programmations héréditaires, la pensée humaine ne peut se contenter des transmissions internes et elle en est venue à conserver ses acquisitions par transmission extérieure (linguistique ou éducative), de telle sorte que la nouvelle unité n’est plus la « population » ou le pool génétique, mais le groupe social, dont participe l’individu à titre d’élément structuré, siège d’interactions multiples qui le dépassent.

Les relations interdisciplinaires entre sociologues et psychologues sont multiples et fécondes et toute la psychologie sociale joue ici le même rôle de trait d’union que l’éthologie avec la biologie. Mais, une fois de plus pensons aux problèmes qui demeurent à résoudre sans trop nous glorifier du peu qui est commencé.

Il existe trois grandes méthodes d’analyse du groupe social. La première est atomistique ou individualiste : toute initiative vient des individus et le groupe n’est que la somme des individus et de leurs actions. Répandues encore au xviiie siècle (Rousseau, etc.), cette conception n’a été soutenue par aucun sociologue (même par Tarde, si on le lit de près) ; mais il en existe de nombreux résidus.

Le second point de vue est celui de l’« émergence » : le tout social est une réalité qui émerge de la réunion des individus, comme la molécule de la combinaison des atomes, disait Durkheim, et il produit des propriétés nouvelles (logique, morale, droit, etc.) qui s’imposent à l’individu du dedans comme du dehors, par voie de contraintes extérieures ou d’obligations internes modifiant sa nature. Les deux difficultés sont alors que tout s’explique de soi-même, sans processus constructif, et ensuite que la psychogenèse se réduit à une simple transmission éducative, sans que l’on ne comprenne plus le rôle du système nerveux ni des facteurs biologiques d’organisation.

La troisième méthode peut être appelée relationnelle ou dialectique : le tout social est un système d’interactions à toutes les échelles et de toutes sortes de formes (organisation, contraintes, luttes et exploitation, coopération et rééquilibrations, etc.) et le déroulement historique de ces interactions fournit l’explication aussi bien du tout social en ses différentes étapes que des consciences et comportements individuels en leur développement.

La sociologie possède ainsi le grand privilège de situer ses recherches à une échelle supérieure à celle de notre modeste science et par conséquent de tenir en mains les secrets dont nous dépendons. Malheureusement ce privilège se paye d’un prix assez élevé en ce sens que l’expérimentation proprement dite n’est pas facile sur les sociétés elles-mêmes et que les seuls procédés dont dispose la sociologie générale sont (a) la synthèse des données économiques, démographiques, linguistiques, etc. (b) l’histoire et (c) la sociologie comparée ou anthropologie culturelle, etc.

J’ai donc toujours été assez surpris, pour ma part, qu’on ne recoure pas davantage en sociologie à la psychologie de l’enfant en tant qu’étude de la socialisation de l’individu, c’est-à-dire du processus fondamental qu’utilise la société pour sa conservation, par opposition aux transmissions héréditaires ou biologiques. J’ai été élevé dans la perspective de la sociologie de Durkheim et, lors de mes travaux sur les opérations intellectuelles et les jugements moraux du jeune enfant, tous les sociologues français d’alors me disaient que j’étudiais ainsi simplement les reflets éducatifs du groupe social, sans atteindre jamais une activité plus ou moins spontanée de l’intelligence. Étant de formation biologique, je ne crois pas beaucoup non plus à l’individu, et je suis persuadé moi aussi qu’aucun individu n’a « inventé » des vérités comme 2 + 3 = 5 ou A < C si A < B et B < C. Mais je crois tout de même à l’existence du système nerveux et je ne comprenais plus exactement le rôle qu’il jouait dans ce développement, si l’individu n’est qu’une boîte vide remplie par la société : s’il ne s’agit que de mémoire, alors le cerveau est la plaque sensible d’enregistrement de cette boîte, et tout marche bien. Mais s’il s’agit d’inventer ou même simplement de comprendre toutes les mathématiques actuellement connues, il faut cependant que la société dispose de quelques cerveaux actifs, qui travaillent ou ont travaillé en coopération bien sûr, mais dans leur cortex et non pas seulement dans la vie sociale.

J’ai alors passé au moins 20 ans à me demander si les opérations intellectuelles dont j’étudiais la formation chez l’enfant étaient des produits de la vie en société (par opposition aux illusions égocentriques naturelles à l’individu) ou étaient les résultats de l’activité nerveuse ou organique utilisée par l’individu dans la coordination de ses actions. Je m’excuse de la lenteur de mes réflexions, mais c’est seulement après ces efforts patients que j’ai compris combien le problème était mal posé : les deux solutions sont vraies l’une et l’autre parce que ce sont les mêmes opérations qui règlent l’échange « intellectuel » entre individus et le travail de coordination intra-individuelle ; ces opérations sont l’expression de la coordination « générale » des actions, que ces actions soient celles d’un individu A et d’un individu B, etc., dans leur coopération ou qu’elles soient momentanément intérieures à chaque individu.

Mais alors cela signifie que la société n’est pas complètement indépendante de l’organisation biologique et cela signifie surtout que la société n’est pas un tout homogène ou une « âme collective » qui forme les individus du dehors, mais qu’elle est, comme toute organisation, un système d’interactions dont chaque individu constitue un petit secteur à la fois biologique et social. En ce cas le développement de l’enfant s’effectue par interactions continues et il est beaucoup trop simple d’y voir le simple reflet de l’action éducative des parents ou des maîtres. Il y a, ici comme partout, construction dialectique et l’enfant n’assimile la nourriture sociale que dans la mesure où il est actif et engagé en des interactions réelles et non pas passif ou purement réceptif.

Ce petit exemple est cependant instructif, car il est une quantité considérable de problèmes mal débrouillés parce qu’on s’enferme dès le départ dans l’alternative « individu ou société » en oubliant la perspective relationnelle selon laquelle il n’existe que des interactions, et pouvant être étudiées aussi bien globalement à la manière du sociologue qu’ontogénétiquement au cours de chaque développement individuel. De même que dans la biologie contemporaine l’ontogenèse et la phylogenèse sont reliées par des circuits ou des spirales dialectiques, de même une collaboration étroite entre psychologues et sociologues dans les questions de développement serait profitable aux deux disciplines.

En sociologie comparée cette collaboration est bien plus urgente encore. Lévy-Bruhl avait cru trouver des modes particuliers de raisonnements dans les Sociétés dites « primitives » c’est-à-dire au niveau des civilisations tribales. Lévi-Strauss s’est opposé vigoureusement à cette thèse en mettant en évidence des structures de parenté qui supposent une logique complexe et la présence de « réseaux » au sens algébrique du terme. Mais on ne sait nullement encore comment ces « réseaux » ont été construits ni comment ils sont compris. En fait, le problème demeurera en suspens tant qu’une série d’expériences précises n’auront pas été faites sur les structures opératoires utilisées dans les raisonnements courants par les adultes et les enfants de telles sociétés. Or de telles expériences sont très délicates, car il faut la collaboration de l’ethnographe comprenant les coutumes et les langues, mais aussi du psychologue formé aux méthodes d’interrogation opératoire, ce qui exige une longue pratique 5.

6. La linguistique est sans doute la plus avancée des sciences sociales, par sa structuration théorique aussi bien que par la précision de son savoir, et elle entretient avec d’autres disciplines des relations d’un grand intérêt. En premier lieu elle soutient avec la sociologie des relations étroites : chacun a pu noter, par exemple, la convergence remarquable qui existe entre la linguistique de F. de Saussure et la sociologie de Durkheim, tant du point de vue du caractère institutionnel de la langue qu’à celui du rôle restreint des initiatives individuelles. Sur le premier point la langue est conçue par de Saussure comme une « institution » au sens de Durkheim, c’est-à-dire un système collectif, dont l’organisation ne dépend que d’usages et de règles élaborés socialement et dont la transmission est à la fois « extérieure » aux individus (éducative, etc.) et coercitive. Cette coercition peut ne pas se sentir comme telle, car chacun aime sa langue et éprouve normalement une « attirance » plus qu’une obligation à l’égard des modèles qu’elle propose ; mais il suffit que l’individu s’insurge sur quelque point contre la règle ou l’usage pour que les pressions collectives, étagées entre la simple ironie ou la critique et le blâme, ramènent le récalcitrant à l’ordre. D’autre part, l’individu semble parfois innover par des mots populaires ou savants : mais il ne le fait que selon des modèles collectifs préétablis et le succès de son initiative est entièrement soumis à la sanction collective (acceptation s’il y avait une lacune à combler du point de vue de la signification ou de l’expressivité, ou refus en cas de double emploi).

En second lieu, chacun connaît les relations de la linguistique avec la théorie générale de la communication et de l’information, qui relie ainsi cette discipline aux considérations abstraites, mathématiques ou physico-mathématiques sur lesquelles il est inutile d’insister ici. Rappelons seulement l’intérêt particulier de la loi de Zipf, reformulée par Mandelbrot, et qui trouve son application partout où il y a classification, dans la taxonomie biologique comme ailleurs.

Il va de soi qu’il existe des connexions entre la linguistique et la psychologie. Il y a longtemps, par exemple, que psychologues et linguistes s’intéressent à l’acquisition du langage par l’enfant, problème soulevé par W. Stern au début de ce siècle et que bien d’autres ont repris depuis en découvrant des régularités aujourd’hui bien connues. D’une manière plus générale, il s’est constitué sous le nom de « psycholinguistique » une étude de la « parole », telle qu’elle est utilisée par l’individu, en conformité avec la distinction célèbre de F. de Saussure, entre la langue comme système collectif et la parole comme emploi individuel de ce système.

Mais si réjouissantes que soient ces collaborations, il demeure des lacunes considérables dans les échanges interdisciplinaires entre la linguistique et la psychologie, et elles s’expliquent en partie par deux raisons essentielles.

La première de ces raisons découle de ce que nous venons de voir quant aux rapports entre la linguistique et la sociologie (et c’est pourquoi nous y avons insisté) : du moment que la langue est essentiellement un fait social et même l’un des plus indépendants par rapports aux volontés et aux initiatives de l’individu, le linguiste est naturellement porté à se désintéresser de la psychologie et même en certains cas à s’en méfier. Il est certes de notables exceptions, comme Jespersen, Jakobson et Chomsky, mais nous connaissons aussi d’excellents linguistes qui ne voient aucun intérêt à se renseigner sur la psychologie de l’intelligence et les opérations en partie spontanée dont on peut retracer le développement en référence avec la logique. En présence des données de la psychologie de l’enfant à cet égard leur aptitude naturelle est à peu près celle que je décrivais (sous 5) à propos des durkheimiens : tout ce que l’on observe chez l’enfant est un produit de l’éducation et du langage lui-même.

D’où la seconde raison, qui est fondamentale : il existe un grand nombre de linguistes et tout une école de logique pour lesquels la logique humaine, sous ses aspects aussi bien techniques et mathématiques que « naturels » ou « naïfs », constitue non seulement un produit mais l’expression directe du langage, de telle sorte qu’entre la langue, d’une part, et les opérations logiques, de l’autre, il n’y a place pour aucune réalité « mentale » ni même souvent pour aucune conceptualisation.

Il convient cependant d’introduire des distinctions, car les positions sont variées à cet égard et la plupart des linguistes ne s’occupent pas directement d’un tel problème. Leur préoccupation majeure est alors d’atteindre des lois de structure inhérentes au langage et se suffisant à elle-même. Ce « structuralisme », dont l’origine remonte à de Saussure, connaît aujourd’hui un grand essor et est d’ailleurs d’un vif intérêt pour notre propre discipline, notamment lorsque, avec Chomsky et G. Miller on cherche à l’appliquer au langage de l’enfant et à dégager certaines structures linguistiques qui lui sont propres. Mais pour ce qui est des relations avec la logique, il est des structuralistes comme Harris qui ne s’en préoccupent pas et j’en connais qui ne voient pas de difficulté à admettre que la logique tient à la coordination générale des actions à un niveau plus profond encore que celui du langage. Hjelmslev a même fait l’hypothèse très intéressante d’un « niveau sublogique » où les connexions se noueraient entre les structures linguistiques et logiques, mais sans réductions des unes aux autres dans aucun des deux sens.

Par contre, la réduction de la logique ou langage est affirmée vigoureusement par d’autres grands linguistes, comme Bloomfield, et partout le mouvement du « positivisme logique ». Bloomfield (Encycl. f. unif. Science) considère comme des naïfs (ou même comme des « théologiens ») les auteurs qui ont encore la candeur de croire qu’on trouve des concepts sous les mots du langage ou sous les signes du langage mathématique et le positivisme logique soutient que la logique se réduit entièrement à une syntaxe et à une sémantique généralisées.

On voit alors l’ensemble considérable de recherches interdisciplinaires qui restent à organiser sur ces problèmes difficiles, et, ici encore on voit le rôle décisif que peut jouer l’analyse précise du développement de l’enfant du double point de vue linguistique et logique. Une linguiste de profession H. Sinclair, a entrepris à notre Institut des recherches qui sont très prometteuses à cet égard. En étudiant par exemple deux groupes d’enfants, les uns parvenus aux conservations opératoires et les autres sans aucune notion de conservation, elle étudie les procédés linguistiques qu’ils emploient pour exprimer des différences de quantité, etc. Or, le premier résultat frappant est une corrélation très nette entre le niveau linguistique et le niveau opératoire. Après quoi elle soumet les sujets du groupe préopératoire à un apprentissage linguistique jusqu’à réussite facile dans l’emploi des expressions du second groupe et elle cherche ce qui en résulte dans le raisonnement opératoire : or les progrès ne dépassent pas 1 cas sur 10 environ, c’est-à-dire qu’ils se seraient peut-être accomplis spontanément. D’autres recherches sur le langage et l’opération portent sur la sériation, etc. Les conclusions qui semblent s’imposer sont que, au lieu de développer son raisonnement sous la contrainte du langage ambiant, l’enfant sélectionne en celui-ci ce qui correspond à son niveau opératoire. Comme, d’autre part, on observe dès le niveau sensori-moteur toute une logique en action, il semble bien que les opérations logiques dépendent moins qu’on ne le dit du langage, mais il va de soi que de multiples recherches interdisciplinaires doivent encore être conduites à cet égard.

Un autre domaine où la collaboration est très souhaitable avec la linguistique est très souhaitable pour nous est celui de la sémiotique générale, débordant les signes du langage articulé. On connaît grâce à v. Fritsch le langage des abeilles et l’on étudie celui des Dauphins et ces formes animales de communication soulèvent déjà des problèmes importants de sémiotique comparée. Mais chez l’homme même le signe verbal n’est qu’un cas particulier de la fonction sémiotique et la constitution de la représentation ou pensée dépend de l’ensemble de cette fonction et pas seulement du langage, l’imitation jouant sans doute un rôle essentiel dans le passage du sensori-moteur au représentatif (imitation différée et imitation intériorisée en images). Il reste un nombre considérable de recherches à poursuivre à cet égard, notamment sur le langage par gestes des sourds-muets.

7. L’économie politique s’est livrée en ces dernières décades à des recherches d’un grand intérêt avec l’économétrie et les applications de la statistique ou du calcul des probabilités, et l’on assiste ainsi à un effort de combinaison entre l’esprit mathématique et l’esprit expérimental qui oriente l’économie dans des directions voisines de celles des sciences physiques, alors que les anciennes tentatives de mathématisations portaient essentiellement sur des états d’équilibre en fait assez artificiellement conçus.

Bornons-nous à trois remarques à cet égard. La première tient à l’importance des régulations dans le domaine des valeurs économiques. Rappelons d’abord que les principales réalités créées par la voie sociale et intéressant par ailleurs très directement la psychologie des individus sont (1) les règles (morales, juridiques, logiques, etc.) ; (2) les valeurs subordonnées ou non à de telles règles et (3) les signes. Nous venons de dire quelques mots des signes à propos de la linguistique et avons fait allusion aux règles ou obligations à propos de la sociologie. Or, si les signes relèvent des systèmes de signification et les règles de systèmes déductifs plus ou moins élaborés, les valeurs par contre correspondent à des mécanismes spéciaux que de nombreux économistes ont décrits sous le nom de régulations. Mais on sait assez qu’il existe des régulations à toutes les échelles des phénomènes vitaux, psychologiques et sociaux. En biologie, on étudie des régulations au niveau du génome, de l’épigénotype, de la physiologie et des échanges avec le milieu. En psychologie on connaît un grand nombre de régulations intéressant les fonctions cognitives (de la perception aux conduites de solution des problèmes par tâtonnement) et les fonctions affectives sur lesquelles nous reviendrons à l’instant. Sur le terrain social il existe de telles régulations dans tous les domaines où interviennent des valeurs, non économiques ou économiques. Il est donc d’un très grand intérêt pour une théorie générale des régulations de trouver en économétrie des exemples précis et bien étudiés de régulations collectives, dont la comparaison avec les régulations d’autres échelles ne peut être que hautement profitable. Mais les intérêts des chercheurs en ces domaines multiples sont actuellement si éloignés les uns des autres que peu de confrontations précises n’ont encore été tentées : il y a là un champ sans doute extrêmement fécond pour les recherches interdisciplinaires futures.

Seconde remarque : les concepts de valeur et d’intérêt sont loin d’être exclusivement économiques ou, si l’on préfère s’exprimer ainsi, les processus d’économie collective étudiés par l’économie politique ne constituent qu’un secteur particulièrement important de phénomènes, mais qui n’excluent pas l’existence possible d’une économie interne de l’organisme ou de son comportement individuel. Mon maître Pierre Janet, qui était médecin autant que psychologue et qui a étudié l’affectivité élémentaire dans ses relations avec les comportements pathologiques ou normaux, est parvenu à une conception importante des rôles de cette affectivité dont il est regrettable que le retentissement international n’ait pas été plus grand. Pour lui toute conduite comporte un aspect primaire ou structural, qui est la relation cognitive entre le sujet et l’objet, et un aspect secondaire ou économique, qui est le réglage du coût de cette conduite par rapport aux forces en réserve (ou en reconstitution périodique) dont dispose l’individu. Ce réglage économique se traduit alors par les régulations affectives particulières, d’activation soit positive (intérêt, effort, ardeur, etc.) soit négative ou de freinage (fatigue, dépression), ou de terminaison positives (joies, valorisations liées au succès) ou négatives (tristesses, dévalorisations). Il y a là un beau modèle d’économie qualitative (faute de mesures actuelles) et interne ou individuelle mais dont il cherchait aussi les applications dans les liaisons interindividuelles (sympathies, valorisations, etc.) : on voit d’emblée l’intérêt qu’il y aurait à étudier ses relations avec les économies collectives, à toutes les échelles ethnographiques impliquant des valorisations sociales diverses (cf. le potlatch) jusqu’aux économies spécialisées.

Je n’ai pas besoin de signaler, en troisième lieu, le fait que tous les économistes ont en réalité utilisé des concepts psychologiques dans leurs théories de la valeur. Les théories marginalistes avec Böhm-Bawerk, l’ophélimité de Pareto, la liaison si importante que Marx invoquait entre la valeur et le travail, etc., comportant des aspects psychologiques. Sur ces points fondamentaux encore des recherches interdisciplinaires sont d’un grand intérêt, en tous cas pour les psychologues, mais peut-être aussi pour les économistes eux-mêmes.

Que ces trois sortes de remarques n’aient rien de chimérique est attesté par le fait décisif suivant. On sait que l’économiste Morgenstern et le mathématicien v. Neumann ont élaboré une « théorie des jeux » ou de la « décision » permettant de calculer les « stratégies » les plus profitables dans les échanges ou les rivalités entre deux partenaires, selon que le but poursuivi est conforme au critère habituel de Bayes (minimum de pertes et maximum de gains) ou au critère minimax (minimiser selon le maximum). Or, cette théorie des jeux a immédiatement trouvé un champ très large d’application et dépassant de loin le domaine économique, car en tout processus biologique et même en une régulation physique (nous l’avons vu à propos du démon de Maxwell), il y a des gains et des pertes d’énergie, des gains ou des pertes d’informations, etc. C’est pourquoi quand Ashby dans son Introduction to Cybernetics veut établir le modèle le plus simple et le plus général de régulation biologique, il le construit en s’appuyant sur une table d’imputations tirée de la théorie des jeux. Dans un phénomène psychophysiologique comme celui des seuils de la perception on peut de même substituer aux modèles psycho-physiques courants un modèle de jeux d’information où le jeu s’établit entre le sujet qui cherche à discriminer avec sécurité et le dispositif qui mêle à ses informations des « bruits » perturbateurs : Tanner de Michigan et son équipe sont parvenus ainsi à des courbes théoriques qui sont plus proches des données expérimentales que les courbes habituelles. Quant au comportement économique lui-même, il a été étudié de ce point de vue par des équipes de psychologues et d’économètres (Luce, Seigel, Fouraker, etc.).

On pourrait citer bien d’autres exemples, mais ce qui nous importe est de noter ainsi que dans les domaines biologiques et psychologiques on retrouve constamment, à côté des problèmes de structures, des questions de gains et de pertes d’énergie ou d’informations qui relèvent d’une économie bien plus générale que l’économie interindividuelle ou sociologique dont s’occupent les économistes spécialisés. Il n’est donc pas utopique de prévoir le jour où les mécanismes communs qui règlent les phénomènes de production et d’échange seront à l’étude en tant que généraux car ni la production ni l’échange ne sont des caractères spéciaux à l’activité économique de l’homme en société, ou plutôt cette activité économique relève elle-même de facteurs biologiques et psychologiques à l’œuvre sur tous les terrains.

8. J’en viens à la logique, mais avec toutes sortes de précautions, car, pour les uns elle appartient à la philosophie et non pas aux sciences et pour d’autres elle est bien une science, mais mathématique et non pas « humaine ». De plus pour ces derniers comme pour les premiers, elle n’a aucun rapport possible avec la psychologie. Mais comme le but de cette conférence est moins d’exposer des opinions que de soulever des problèmes et de faire réfléchir à l’avenir des relations interdisciplinaires, on ne peut nous empêcher de poser de telles questions à propos de la logique elle-même.

Il convient naturellement de commencer par interroger les logiciens eux-mêmes pour leur demander ce qu’est la logique. Or, leurs réponses sont aussi diverses que celles des mathématiciens : s’ils s’entendent presque toujours sur la valeur d’une démonstration ils s’accordent beaucoup moins entre eux sur ce qu’est la nature de la logique. On trouve cependant (en simplifiant beaucoup) deux sortes d’opinions. Pour les uns la logique constitue essentiellement un langage bien fait et général : mais alors c’est donc la rattacher à l’homme, et il faut par conséquent que les autres sciences de l’homme vérifient cette assertion, ce qui revient à faire une part à la psychologie. Pour d’autres au contraire, la logique ne repose que sur elle-même et constitue ainsi un absolu qui est au point de départ de tout le reste, y compris des mathématiques elles-mêmes.

Mais cette dernière opinion, qui est courante, ne résout nullement les questions, malgré les apparences, et cela pour deux raisons. D’abord les logiques sont multiples et, dès qu’il s’agit du « fondement » de la logique, aucune n’est assez « forte » pour les étayer toutes et leur réunion est trop complexe pour fournir un fondement univoque. En second lieu les théorèmes de Gödel, dont nous avons parlé à propos des mathématiques, valent aussi en logique 6, ce qui exclut tout fondement à la « base » et oblige à une construction continuelle. La logique n’a donc pas de fondement statique, mais repose sur sa propre marche, ce qui est sans doute plus sûr, mais en tous cas bien différent.

Une telle situation pose alors à nouveau le problème du sujet. La logique mathématique voulait être une « logique sans sujet ». Mais il n’y a pas réciproquement, de « sujets sans logique » et, si le logicien en vient par ses constructions mêmes à se demander comment il construit la logique, il est bien obligé de constater qu’il ne la tire pas de rien, même si par méthode, il part d’axiomes au-delà desquels il ne remonte pas : or, ces axiomes eux-mêmes constituent une prise de conscience d’un mécanisme déjà existant et qui, qu’on l’appelle ainsi ou non, est le mécanisme de la pensée ou de ses opérations, au sein desquelles il choisit ce qui lui revient pour la reconstruire librement sur le terrain de la formalisation.

Si nous laissons là le logicien pour examiner l’individu en son développement socialisé, nous nous trouvons en présence de ce fait remarquable d’une construction progressive de structures opératoires qui sont formalisables logiquement. Que ce soit sous l’influence directe des adultes qui l’éduquent ou en fonction d’incitations inter-individuelles multiples, peu importe (mais la seconde solution semble plus probable), l’enfant en vient tôt ou tard à des opérations de classification et de sériation, de correspondance, etc., à des notions de conservation dues à la réversibilité de ces opérations et finalement à des opérations propositionnelles lui permettant de raisonner sur des hypothèses et plus seulement sur des objets. Il construit donc une logique cohérente même si les structures en sont encore éloignées de celles des logiciens et il est facile de montrer par une étude formalisée de la filiation de ces structures qu’elles sont susceptibles de donner lieu à des développements multiples. Bien plus, comme nous l’avons entrevu à propos des mathématiques, ces structures logiques « naturelles » se prolongent en structures numériques et surtout en certaines « représentations » particulières de ces structures générales ou « structures mères » que les mathématiciens de l’école Bourbaki placent au point de départ de la construction de l’édifice mathématique.

Il semble donc impossible de fournir aujourd’hui une théorie raisonnable de la formation des structures logico-mathématiques en faisant totalement abstraction, comme l’aurait voulu Platon, des mécanismes inhérents aux activités psycho-biologiques du sujet et cela conduit donc à une collaboration nécessaire de logiciens et de psychologues et ce qui concerne ces questions de construction. Que le psychologue n’ait rien à apprendre au logicien quant à la vérité ou à la valeur de ses axiomatiques, cela va de soi comme nous l’avons vu à propos des mathématiques. Mais une axiomatique est toujours le résultat de l’axiomatisation d’une réalité antérieure et les axiomatiques mathématiques ont toujours consisté à formaliser des formes de pensée « intuitives » ou « naturelles » dont elles reconstruisaient le contenu à un étage supérieur en formulant sous forme d’« axiomes » les points de départ qui en étaient tirés. On ne voit donc pas pourquoi la logique elle-même échapperait à cette règle. Si elle était « innée » en chaque être humain et donnée dès l’âge le plus tendre, il faudrait songer à d’autres solutions et y chercher avec Konrad Lorenz, un instinct a priori. Mais comme elle est le produit d’une longue construction dont on suit les étapes de la naissance à 14-15 ans, on ne saurait y voir qu’un résultat d’activité coordinatrices au sein desquelles le système nerveux, la vie mentale et les échanges sociaux collaborent étroitement.

9. Au terme de cet exposé, si schématique soit-il, je ne puis m’empêcher d’éprouver quelque fierté quant à la position-clef qu’occupe la psychologie dans le système des sciences. D’une part, la psychologie dépend de toutes les autres sciences et elle voit dans la vie mentale la résultante des facteurs physico-chimiques, biologiques, sociaux, linguistiques, économiques, etc., étudiés par toutes les disciplines particulières portant sur les objets ou la réalité ambiante. Mais, d’un autre côté aucune de ces disciplines n’est possible sans une coordination logico-mathématique qui exprime, certes la structure du réel, mais dont la prise de possession n’est possible qu’à travers les activités de l’organisme sur les objets et c’est la psychologie qui seule permet l’étude de ces activités en leur développement.

Plus précisément dit, on ne comprend rien à la classification des sciences si on l’envisage statiquement, alors que la connaissance est en perpétuel devenir ou en continuelle construction. Si l’on cherche à déterminer la situation de la psychologie dans le système des sciences, il faut donc se garder de considérer celui-ci comme conforme à un ordre linéaire qui, comme celui d’A. Comte, débutait par les mathématiques et finissait par la biologie et la sociologie (la psychologie scientifique étant considérée comme intermédiaire entre ces deux dernières). La difficulté d’une telle série linéaire est d’abord qu’on ne sait pas où placer la logique : avant les mathématiques, si l’on veut en faire une sorte de commencement absolu ? Mais si l’on croit, comme A. Comte, à une « logique naturelle », celle-ci est étudiée par la sociologie et la psychologie, ce qui nous ramène à l’autre extrémité de la série linéaire. D’autre part, il faut considérer en toute science (a) son objet, (b) sa structure théorique et (c) sa propre épistémologie, élaborée par les spécialistes de la science considérée, lorsqu’ils réfléchissent sur leur travail (on l’a vu pour les mathématiques et la logique elle-même). Si l’on tient compte de ces trois dimensions, le système des sciences ne saurait être linéaire.

Une classification non linéaire des sciences a donc été proposée par un dialecticien soviétique, B. Kedroff, et elle est très intéressante pour la psychologie, qui occupe en ce tableau une situation centrale. L’intérieur de ce tableau est une sorte de triangle, dont le sommet comprend les sciences naturelles, l’angle inférieur de droite les sciences philosophiques et l’angle inférieur gauche les sciences sociales : la psychologie est alors placée au centre même du triangle avec trois sortes d’attaches la reliant à ces trois groupes de sciences. Quant aux mathématiques, elles occupent une situation intermédiaire entre les sciences de la nature et les sciences philosophique (logique et gnoséologie), tandis que les sciences techniques sont placées symétriquement entre les sciences naturelles et sociales.

On voit combien une telle classification des sciences est plus satisfaisante qu’une série linéaire, mais la question qui se pose immédiatement alors est d’établir si les relations entre l’un des groupes de sciences du tableau et le groupe voisin ou parent sont des relations à sens unique (des flèches) ou des relatons réciproques et circulaires. Or, la position centrale de la psychologie, dans le tableau de Kedroff, prend un sens différent, selon qu’elle est le produit commun des sciences naturelles, sociales et philosophiques (logique et épistémologie) ou qu’elle agit en retour sur elles aussi bien qu’elle en dépend. Kedroff met naturellement tout l’accent sur l’objet, et pense que tout le tableau est suspendu aux sciences naturelles, puisque l’objet existe indépendamment du sujet. Pour ma part, je pense aussi que l’objet existe indépendamment du sujet et je ne suis donc pas idéaliste. Mais je suis biologiste, ce qui n’est pas la même chose, et je pense donc que l’organisme ne dépend pas seulement du milieu et qu’il réagit activement au milieu et donne des « réponses » qui dépendent de ces activités : le sujet ne connaît donc l’objet qu’en agissant sur lui et la connaissance de l’objet (ce qui n’est pas la même chose que l’objet en lui-même) suppose donc une interaction indissociable entre l’objet et les activités de l’organisme ou du sujet. Les relations entre les sciences ne dont donc pas des flèches à sens unique mais des doubles flèches, autrement dit des relations circulaires ou en spirale, ce qui est d’ailleurs conforme à l’esprit dialectique. Si la logique, les mathématiques ou la physique ne dépendent nullement de la psychologie en leurs méthodes ou structures théoriques, elles en dépendent néanmoins en leur épistémologie, parce que toutes ces sciences sont dues à des actions particulières ou générales du sujet ou de l’organisme sur les objets, et c’est la psychologie qui explique ces actions en se fondant sur la biologie. La psychologie occupe donc bien une position centrale, et non pas seulement comme produit de toutes les autres sciences mais comme source possible d’explication de leur formation et de leur développement.

Il y a quelques années, dans une discussion très amicale à l’Académie des Sciences de Moscou, Kedroff m’a présenté une remarque profonde, qui m’a beaucoup fait réfléchir depuis : « vous avez une tendance, m’a-t-il dit, à psychologiser l’épistémologie, tandis que nous sommes au contraire portés à épistémologiser la psychologie ». Kedroff avait naturellement raison en soulignant cette dualité de tendances, mais je suis de plus en plus convaincu qu’elles sont légitimes l’une et l’autre et qu’elles sont même nécessairement complémentaires. Nous avons fondé à Genève il y a une dizaine d’années un « Centre international d’Epistémologie génétique » pour étudier la formation des notions scientifiques par une collaboration interdisciplinaire de psychologues, de logiciens, de mathématiciens et cybernéticiens, de physiciens, etc., et les 20 volumes que nous avons déjà publiés montrent que la méthode est féconde pour l’analyse de la pensée scientifique autant que pour la psychologie génétique. Toutes les relations interdisciplinaires dont j’ai cherché à donner des échantillons en cette conférence beaucoup trop schématique, sont de nouveaux exemples de ces situations circulaires. Je conclus donc cet exposé en affirmant ma double conviction de la position centrale qu’occupe à cet égard notre science psychologique et de l’avenir indéfiniment fécond des recherches interdisciplinaires.