Intelligence et adaptation biologique. Les processus d’adaptation : symposium de l’Association de psychologie scientifique de langue frangaise, Marseille, 1965 (1967) a

Le fonctionnement de l’intelligence est liĂ© Ă  celui du systĂšme nerveux et constitue donc un secteur particulier des activitĂ©s de l’organisme. Les objets sur lesquels porte la connaissance intelligente constituent, d’autre part, au dĂ©but un secteur et ensuite une extension indĂ©finie du milieu biologique, et si ce « milieu » de l’intelligence s’étend ainsi considĂ©rablement, c’est que le comportement des animaux marque dĂ©jĂ  une tendance nette, quoique non toujours continue, Ă  cette extension progressive. On peut donc considĂ©rer l’adaptation cognitive du sujet aux objets comme un cas particulier de l’adaptation biologique de l’organisme au milieu, encore que, si l’on passe de la filiation Ă  l’explication causale, cette causalitĂ© sera naturellement tĂŽt ou tard circulaire.

Seulement, si ces constatations sont Ă  la fois Ă©videntes et banales, elles prennent un sens assez nouveau dans la perspective des travaux de la biologie contemporaine et de la gĂ©nĂ©tique renouvelĂ©e par l’étude des « populations » et des rĂ©gulations inhĂ©rentes aux « pools gĂ©nĂ©tiques » ou aux gĂ©nomes. Dans la perspective mutationniste classique, les variations phĂ©notypiques n’avaient aucun intĂ©rĂȘt au point de vue de l’évolution et des adaptations hĂ©rĂ©ditaires, et il existait donc un abĂźme entre les adaptations cognitives non innĂ©es, dont relĂšve l’intelligence humaine, et les processus centraux Ă©tudiĂ©s par la biologie. Depuis, au contraire, que l’on considĂšre le phĂ©notype comme une « rĂ©ponse » du gĂ©nome aux tensions du milieu, et une rĂ©ponse conforme Ă  des « normes de rĂ©action », depuis que l’on parle Ă  nouveau d’hĂ©rĂ©ditĂ© de l’acquis, en l’expliquant avec Waddington par une « assimilation gĂ©nĂ©tique », depuis que l’on insiste sur le fait que les organismes « choisissent » et modifient leurs milieux, les mĂ©canismes de la sĂ©lection Ă©tant donc Ă  concevoir comme circulaires, depuis, en gĂ©nĂ©ral, que les interprĂ©tations biologiques s’orientent de plus en plus vers les schĂšmes cybernĂ©tiques et les systĂšmes Ă  boucles, les rapports entre l’adaptation cognitive et l’adaptation biologique prennent une signification toute nouvelle. Le but de cet exposĂ© est de chercher Ă  la dĂ©gager.

Nous suivrons, pour cela, l’ordre dialectique des interprĂ©tations qui expliquent ces deux sortes d’adaptations par l’action prĂ©pondĂ©rante du milieu (empirisme et lamarckisme), celle des structurations endogĂšnes (apriorisme et mutationnisme classique) et par une interaction constructive, crĂ©atrice de « formes » cognitives ou organiques.

I

L’interprĂ©tation la plus simple de l’adaptation cognitive dont tĂ©moigne l’intelligence consiste Ă  la concevoir comme une sorte de copie du milieu, obtenue par associations rĂ©pĂ©tĂ©es qui rĂ©sultent elles-mĂȘmes d’une contrainte exercĂ©e par les sĂ©quences rĂ©guliĂšres propres aux phĂ©nomĂšnes se dĂ©roulant dans le milieu extĂ©rieur. Une telle interprĂ©tation empiriste est loin d’ĂȘtre caduque en psychologie et la thĂ©orie de l’apprentissage de Hull, par exemple, conçoit explicitement les associations et habitudes acquises comme une « copie fonctionnelle » des sĂ©quences imposĂ©es par les stimuli externes ou par l’« expĂ©rience » en gĂ©nĂ©ral. Puisqu’il ne se prononce pas sur les mĂ©canismes intĂ©rieurs Ă  la « boĂźte noire », l’apprentissage instrumental de Skinner pourrait donner lieu Ă  de toutes autres interprĂ©tations mais, Ă  s’en tenir au seul schĂ©ma S-R ou inputs-outputs, on est tentĂ© de demeurer dans le mĂȘme cadre strictement empiriste.

Or, le paradoxe de l’empirisme anglo-saxon est qu’il prĂȘte le flanc sur le terrain de la connaissance et de l’intelligence, Ă  des objections exactement parallĂšles Ă  celles que les biologistes anglo-saxons ont constamment adressĂ©es, depuis le dĂ©but du siĂšcle, Ă  la doctrine lamarckienne dans le domaine de l’adaptation organique, tandis que les courants dominants dans les pays latins ont Ă©tĂ© simultanĂ©ment lamarckiens en biologie et anti-empiristes en Ă©pistĂ©mologie ou sur le terrain des adaptations cognitives, sans qu’on se soit toujours aperçu de cette contradiction, rĂ©ciproque de la prĂ©cĂ©dente. La raison en est, bien sĂ»r, d’abord que les psychologues et Ă©pistĂ©mologistes s’occupent trop peu de biologie et que les biologistes ont longtemps ignorĂ© tous les problĂšmes de l’adaptation cognitive (cela change aujourd’hui avec l’éthologie). Une seconde raison plus valable est qu’on ne songeait pas Ă  confronter les adaptations intellectuelles phĂ©notypiques avec les problĂšmes de l’adaptation gĂ©notypique, tandis qu’aujourd’hui les deux sortes de questions ne peuvent plus ĂȘtre entiĂšrement dissociĂ©es.

Quoi qu’il en soit, le lamarckisme fournit, sur le terrain des adaptations biologiques hĂ©rĂ©ditaires, c’est-Ă -dire de la formation des organes adaptĂ©s, un type d’explications trĂšs parallĂšle Ă  celui de l’empirisme : a) Aux rĂ©gularitĂ©s imposĂ©es par un nouveau milieu correspond la formation d’habitudes nouvelles, langage qui est commun Ă  Hume et Ă  Lamarck ; et b) De mĂȘme que l’empirisme ne voit pas de diffĂ©rences entre des associations cumulatives exogĂšnes et la comprĂ©hension par formation de structures conceptuelles stables (cf. le passage de l’habitude Ă  la causalitĂ© chez Hume), de mĂȘme le lamarckisme considĂšre chaque habitude comme susceptible de se stabiliser par passage de la fonction Ă  l’organe et par fixation de ces variations organiques ou hĂ©rĂ©ditĂ© de l’acquis.

AprĂšs une longue pĂ©riode de nĂ©gation dogmatique, oĂč les innombrables cas apparents de fixation gĂ©notypique des phĂ©notypes n’étaient expliquĂ©s que par le hasard des convergences fortuites et par la sĂ©lection, on assiste chez certains grands auteurs Ă  un retour non dissimulĂ© au fonctionnalisme lamarckien et le nĂ©o-darwinien Waddington se plaĂźt Ă  employer le terme mĂȘme d’« hĂ©rĂ©ditĂ© de l’acquis » pour dĂ©signer certains faits que l’on aurait tenus en son Ă©cole pour invraisemblables, il y a encore 20 ans : l’interruption des nervures transversales chez une race de drosophiles sous l’influence de la tempĂ©rature, la dilatation de la papille anale des larves sous l’influence de la salinitĂ© ou l’identification du 2e et du 3e segment de larves de drosophiles sous l’influence de vapeurs d’éther 1.

Et, s’il explique ces faits autrement que Lamarck, Waddington n’en dĂ©finit pas moins son « assimilation gĂ©nĂ©tique » comme le processus par lequel un caractĂšre qui, en un premier stade, dĂ©pend de l’environnement n’en dĂ©pend plus une fois fixĂ© hĂ©rĂ©ditairement.

Que manque-t-il donc Ă  l’explication lamarckienne pour rendre compte de l’adaptation hĂ©rĂ©ditaire ? On ne saurait ainsi lui reprocher de faire appel Ă  l’action du milieu, pas plus qu’on ne peut s’en prendre Ă  l’empirisme de souligner l’importance du rĂŽle de l’expĂ©rience. La lacune, dans les deux cas, est d’oublier les structurations endogĂšnes et d’interprĂ©ter l’adaptation comme subie du dehors, au lieu d’y voir le produit de rĂ©ponses actives, autrement dit de rĂ©gulations compensatrices opĂ©rant par recombinaisons constructives et par ajustement de rĂ©ponses efficaces donnĂ©es aux problĂšmes soulevĂ©s par le milieu.

Psychologiquement, la difficultĂ© peut ĂȘtre centrĂ©e sur la notion d’« association » et sur l’interprĂ©tation du schĂ©ma S-R en tant que simple liaison mĂ©canique sans un jeu de transformations reliant le stimulus Ă  la rĂ©ponse Ă  travers un organisme capable d’invention. Le rapport fondamental dans le contact entre le sujet et l’objet n’est donc point un rapport associatif qui copie simplement les caractĂšres de l’objet, mais une assimilation qui enrichit l’objet d’une structuration due aux activitĂ©s transformatrices du sujet. En d’autres termes, le sujet ne connaĂźt l’objet qu’en agissant sur lui aussi bien que l’inverse et en insĂ©rant les relations ainsi dĂ©couvertes dans les structures construites progressivement grĂące Ă  cette interaction continuelle entre les deux termes du rapport cognitif. Autrement dit encore, l’adaptation n’est pas accommodation pure, mais Ă©quilibre graduel entre l’accommodation et une assimilation active et constructive.

Or, lorsque Waddington retient du lamarckisme ses donnĂ©es positives pour les intĂ©grer dans le contexte actuel de nos connaissances gĂ©nĂ©tiques et embryologiques, c’est tout naturellement dans une direction cybernĂ©tique qu’il cherche ce tertium entre le lamarckisme et le nĂ©o-darwinisme classiques. Sans anticiper sur ce que nous retrouverons dans la suite de cette position nouvelle, qui constitue un rĂ©el dĂ©passement par rapport aux antithĂšses classiques, bornons-nous pour l’instant Ă  souligner deux aspects de la doctrine. L’un est la conception des adaptations phĂ©notypiques en tant qu’interaction constante entre les activitĂ©s synthĂ©tiques du gĂ©nome (synthĂšse des protĂ©ines au cours de la morphogenĂšse) et les actions du milieu, de telle sorte que le dĂ©veloppement est Ă  considĂ©rer comme un ajustement continuel par Ă©quilibration des facteurs endogĂšnes et exogĂšnes : or, c’est sur ces « rĂ©ponses » phĂ©notypiques ou rĂ©ponses du gĂ©nome aux « tensions du milieu », que porte la sĂ©lection et non pas directement sur les gĂšnes. L’autre est que si les meilleures rĂ©ponses se fixent hĂ©rĂ©ditairement, c’est par un processus d’« assimilation gĂ©nĂ©tique » (et le choix mĂȘme de ce terme est hautement significatif) : la sĂ©lection, conçue non plus comme un simple triage mais comme une modification des proportions du gĂ©nome au cours des recombinaisons, aboutit Ă  une consolidation des rĂ©ponses construites au cours du dĂ©veloppement, de telle sorte qu’il n’y a plus dualitĂ© radicale entre l’épigenĂšse et le gĂ©nome, mais formation d’un systĂšme « épigĂ©notypique ».

Notons entre parenthĂšses combien ce rĂŽle accordĂ© au dĂ©veloppement ontogĂ©nĂ©tique est de nature Ă  rĂ©jouir les psychologues de l’enfance. Et la comparaison va fort loin, car en insistant sur les canalisations ou « crĂ©odes » qui caractĂ©risent le dĂ©veloppement, sur le caractĂšre sĂ©quentiel des stades et sur cette forme d’équilibration cinĂ©tique qu’il appelle « homĂ©o-rhĂ©sis » par opposition Ă  l’homĂ©ostasie finale, Waddington fournit un fondement biologique inapprĂ©ciable aux vues de ceux qui cherchent dans le dĂ©veloppement cognitif le secret des adaptations intellectuelles ultĂ©rieures de la pensĂ©e humaine.

II

À l’empirisme, qui met tout l’accent sur l’objet, s’est opposĂ©e classiquement une interprĂ©tation de la connaissance en fonction des cadres a priori du sujet. Dans la mesure oĂč cet apriorisme est intĂ©gral, il confĂšre aux concepts et opĂ©rations jugĂ©s comme nĂ©cessaires le caractĂšre d’une prĂ©dĂ©termination innĂ©e : leur capacitĂ© d’adaptation est alors Ă  considĂ©rer comme le produit d’une harmonie préétablie. Cette notion, qui a convenu Ă  bien des Ă©pistĂ©mologies, est peu satisfaisante pour le psychologue : aussi bien les tendances aprioristes se traduisent-elles plutĂŽt en notre domaine sous des formes mitigĂ©es, telles que les thĂ©ories du tĂątonnement ou des essais et erreurs, lorsqu’elles considĂšrent les essais comme le produit d’activitĂ©s endogĂšnes, leur contrĂŽle Ă©tant dĂ», aprĂšs coup ou par anticipation, Ă  une sĂ©lection s’imposant en vertu des rĂ©ussites ou des Ă©checs. De Jennings Ă  ClaparĂšde, c’est selon un tel schĂ©ma que l’on a pu concevoir l’adaptation intelligente ou ses Ă©bauches chez l’animal.

Au lamarckisme s’est opposĂ©e de mĂȘme en biologie toute une Ă©cole dite nĂ©o-darwinienne ou mutationniste, qui a classiquement interprĂ©tĂ© l’adaptation organique par les deux seules notions suivantes : d’une part, une capacitĂ© de variation, mais purement endogĂšne et par consĂ©quent alĂ©atoire, relativement au milieu ambiant (les mutations) ; d’autre part, une sĂ©lection aprĂšs coup, opĂ©rant par simple triage, c’est-Ă -dire retenant les variations utiles au sens de la survie et Ă©liminant les individus porteurs de mutations lĂ©tales ou de variations moins propices que celles des concurrents.

Que l’on puisse comparer le mutationnisme au schĂ©ma du tĂątonnement, cela va de soi : la principale diffĂ©rence est que le tĂątonnement intelligent est phĂ©notypique ou individuel et tient compte des erreurs observĂ©es, tandis que la sĂ©lection triant les mutations est statistique et de niveau gĂ©notypique. Mais qu’on le compare Ă  l’apriorisme, au sens kantien du terme, peut paraĂźtre plus discutable et tĂ©moigner de rapprochements plus Ă©pistĂ©mologiques que psychologiques, encore que plusieurs mutationnistes comme Bateson en sont venus, en insistant sur l’un des deux caractĂšres de ce systĂšme bipolaire, Ă  accentuer la possibilitĂ© de prĂ©formation des mutations et des gĂšnes (cf. Weismann lui-mĂȘme), ce qui l’oriente en une direction voisine de celle de l’apriorisme.

Mais un Ă©vĂ©nement fort instructif s’est produit depuis lors. Le grand Ă©thologiste K. Lorenz, qui est par ailleurs un nĂ©o-darwinien trĂšs orthodoxe et peu influencĂ© par la gĂ©nĂ©tique nouvelle, s’est rĂ©vĂ©lĂ© kantien, non pas seulement par fidĂ©litĂ© Ă  son « vieux collĂšgue de Königsberg », comme il disait en enseignant dans cette ville, mais par une double mĂ©ditation sur les mĂ©canismes de l’adaptation instinctive et sur ceux de l’adaptation cognitive propre Ă  l’intelligence humaine. En une longue Ă©tude sur la signification biologique de l’apriorisme, Lorenz commence par louer Kant d’avoir dĂ©couvert l’existence de liaisons cognitives s’imposant prĂ©alablement Ă  toute expĂ©rience, et il interprĂšte ainsi l’a priori dans le sens d’une innĂ©itĂ© instinctive : les mathĂ©matiques et la logique constitueraient donc chez l’homme l’équivalent de ce « savoir-faire » programmĂ© hĂ©rĂ©ditairement dans le cas des instincts de l’animal et se coordonnant avec l’expĂ©rience grĂące Ă  une sĂ©rie d’ajustements qui rĂ©ussissent en rĂšgle gĂ©nĂ©rale. Mais comment expliquer alors leur caractĂšre adaptatif ? Hostile avec raison Ă  toute solution paresseuse et vitaliste d’harmonie préétablie, Lorenz recourt simplement au schĂ©ma nĂ©o-darwinien classique du hasard et de la sĂ©lection, et il conclut : nos notions a priori sont Ă  la fois prĂ©alables Ă  l’expĂ©rience et adaptĂ©es Ă  elle pour la mĂȘme raison que les sabots du cheval se prĂ©parent au cours de la vie embryonnaire avant qu’il galope sur le sol ou que les nageoires des poissons s’ébauchent bien avant qu’ils ne s’en servent effectivement.

Mais, si nos notions supposĂ©es a priori sont le produit de variations hĂ©rĂ©ditaires fortuites et de sĂ©lections aprĂšs coup, elles n’ont plus rien de « nĂ©cessaire ». C’est curieusement ce qu’accorde Lorenz, qui sacrifie allĂšgrement leur nĂ©cessitĂ© Ă  leur caractĂšre prĂ©alable, mais variable d’une espĂšce animale Ă  l’autre : les a priori ne sont plus alors que des « hypothĂšses hĂ©rĂ©ditaires de travail » (innate Working hypothesis) et la pensĂ©e de Lorenz marque ainsi une transition spontanĂ©e entre l’apriorisme et le conventionnalisme ou la thĂ©orie du tĂątonnement.

Cette analyse paradoxale de Lorenz nous paraĂźt mettre en Ă©vidence les trois sortes de difficultĂ©s que l’on rencontre Ă  vouloir expliquer l’adaptation par les seules notions de variations alĂ©atoires et de sĂ©lection par triage.

La premiĂšre est de nature biologique et tient Ă  la probabilitĂ© d’autant plus faible d’obtenir des variations adaptatives que celles-ci sont plus spĂ©cialisĂ©es. Qu’un animal acquiĂšre par hasard telle couleur plutĂŽt que telle autre et que cette couleur le protĂšge contre des prĂ©dateurs, cela reste dans les probabilitĂ©s acceptables. Mais qu’un Ɠil se forme de cette maniĂšre, Darwin dĂ©jĂ  disait que ce problĂšme l’empĂȘchait de dormir et un spĂ©cialiste de la gĂ©nĂ©tique mathĂ©matique (Bleuler) a calculĂ© que la probabilitĂ© de cette formation, en cas de mutations convergentes et simultanĂ©es (dont le concours serait nĂ©cessaire Ă  l’organisation de l’Ɠil), ne serait que de 1/1042, ce qui est minime. S’il s’agit par contre de mutations successives (ce qui suppose que chacune soit stabilisĂ©e quand la suivante apparaĂźt) le nombre de gĂ©nĂ©rations nĂ©cessaires comporterait une durĂ©e supĂ©rieure Ă  l’ñge de la terre. Appliquer Ă  la formation de n’importe quel organe spĂ©cialisĂ© le schĂ©ma simple du hasard et de la sĂ©lection, comme on l’a fait pendant un demi-siĂšcle, c’est, nous dit Bertalanffy, un peu comme faire tourner un « moulin Ă  priĂšres tibĂ©tain » en oubliant toute exigence de calcul probabiliste ou de vĂ©rification expĂ©rimentale.

Du point de vue psychologique, expliquer les grandes structures opĂ©ratoires et logico-mathĂ©matiques par une innĂ©itĂ© qui sacrifie leur nĂ©cessitĂ©, c’est contredire sur deux points essentiels les faits d’observation les plus Ă©vidents : les structures deviennent nĂ©cessaires, mais elles ne le deviennent qu’au terme d’un long dĂ©veloppement, ce qui suggĂšre irrĂ©sistiblement un mode de formation par autorĂ©gulation et Ă©quilibration et non par une simple programmation hĂ©rĂ©ditaire Ă  caractĂšres limitĂ©s et contingents. De plus, si l’accord si remarquable des structures mathĂ©matiques et de la rĂ©alitĂ© physique ne rĂ©sulte que d’une adaptation par sĂ©lections progressives, cet accord et cette adaptation ne sauraient demeurer que trĂšs approximatifs. En ce cas toute thĂ©orie devient alors suspecte, Ă  commencer par celle du biologiste, et il vaudrait donc peut-ĂȘtre mieux ajourner notre discussion d’aujourd’hui en attendant que se produise dans l’espĂšce humaine quelque mutation cĂ©rĂ©brale ou intellectuelle un peu plus Ă©clairante.

Du point de vue de l’éthologie elle-mĂȘme, enfin, le phĂ©nomĂšne capital qui caractĂ©rise les primates supĂ©rieurs et l’homme n’est pas tant une intĂ©riorisation de l’instinct en notions a priori impossibles Ă  dĂ©celer comme telles qu’un Ă©clatement de l’instinct, qui se dissocie alors en deux de ses composantes fondamentales. Chez les insectes, les poissons ou les oiseaux, oĂč l’on a le mieux Ă©tudiĂ© les comportements instinctifs, ceux-ci comportent trois aspects essentiels. La partie centrale consiste en une programmation hĂ©rĂ©ditaire qui rĂšgle la succession et la nature des actes Ă  accomplir en se guidant sur des indices significatifs Ă©galement innĂ©s (IRM). Mais il s’y ajoute, et on y insiste de plus en plus aujourd’hui (Lehrmann, etc.), un facteur marginal d’exercice ou d’apprentissage, c’est-Ă -dire que les processus innĂ©s sont indissociables d’un ajustement de dĂ©tail pouvant s’orienter en certains cas dans la direction d’actions de dĂ©tour, etc., quasi intelligentes (Deleurance, Viaud, etc.). Enfin, et il ne faut pas l’oublier, l’instinct suppose un fonctionnement rĂ©gulateur gĂ©nĂ©ral sous forme d’emboĂźtements de schĂšmes, de mise en relations (relations d’ordre, etc.), de correspondance, etc., et Tinbergen a pu avec raison parler Ă  cet Ă©gard d’une sorte de « logique » de l’instinct, qu’il est aisĂ© de dĂ©gager.

Cela dit, l’éclatement de l’instinct, si caractĂ©ristique des espĂšces supĂ©rieures, ne consiste sans doute qu’en un affaiblissement de sa composante mĂ©diane, c’est-Ă -dire de la programmation hĂ©rĂ©ditaire elle-mĂȘme, mais au profit des deux autres composantes. D’une part, ce qui n’est plus programmĂ© devient alors affaire d’ajustement et de construction par apprentissage ou invention intelligente, et telle est la part d’accommodation au milieu physique ou extĂ©rieur. Mais, d’autre part, ces adaptations ne sont possibles que par assimilation continuelle aux lois de fonctionnement ou d’organisation qui constituent la composante interne nĂ©cessaire de tout instinct et qui jouent un rĂŽle prĂ©pondĂ©rant lors de l’affaiblissement du programme hĂ©rĂ©ditaire. En d’autres termes, l’éclatement de l’instinct oriente le comportement en deux directions complĂ©mentaires, l’une d’extĂ©riorisation ou d’ajustement aux donnĂ©es extĂ©rieures, l’autre d’intĂ©riorisation ou de rĂ©glage fonctionnel des coordinations d’actions, source des structurations logiques et plus tard logico-mathĂ©matiques. Autrement dit encore, l’éclatement de l’instinct conduit tout Ă  la fois Ă  des prolongements centrifuges ou adaptations acquises et Ă  une remontĂ©e aux sources fonctionnelles ou coordinatrices, d’oĂč procĂšdent les structures logiques, l’adaptation intelligente supposant l’union indissociable de ces deux composantes.

III

Il existe trois sortes d’interprĂ©tations de l’adaptation biologique et non pas deux seulement, comme on l’imagine trop souvent : ou bien l’on fait appel Ă  une action directe du milieu, comme c’est le cas du lamarckisme ; ou bien l’on invoque des variations endogĂšnes fortuites avec ajustement aprĂšs coup par sĂ©lection, comme c’est le cas du mutationnisme ; ou bien l’on peut encore recourir Ă  une activitĂ© endogĂšne avec ajustements continuels, non plus alĂ©atoires ou seulement alĂ©atoires, mais relevant de mĂ©canismes rĂ©gulateurs et d’interactions effectives telles que l’organisme invente activement et contrĂŽle ses stratĂ©gies au lieu de subir des solutions toutes faites ou de les multiplier au hasard. En d’autres termes, l’antithĂšse du lamarckisme et du mutationnisme peut ĂȘtre dĂ©passĂ©e par une synthĂšse de forme cybernĂ©tique invoquant des circuits de plus en plus complexes entre l’organisme et le milieu.

C’est vers cette troisiĂšme solution que s’engage la gĂ©nĂ©tique contemporaine, parfois timidement et avec toutes sortes de rĂ©sidus mutationnistes, mais parfois franchement comme en tĂ©moigne l’ouvrage de C. H. Waddington sur La stratĂ©gie des gĂšnes. Il n’est pas besoin de longs commentaires pour faire saisir l’intĂ©rĂȘt de telles interprĂ©tations de l’adaptation quant Ă  la comprĂ©hension des mĂ©canismes de l’intelligence : Ă  mettre au premier plan les notions de rĂ©gulation et d’équilibration, on fournit une base biologique Ă  l’étude du dĂ©veloppement des opĂ©rations, en conduisant Ă  concevoir celles-ci Ă  la fois comme un achĂšvement neuropsychologique des rĂ©gulations organiques et comme un organe diffĂ©renciĂ© de rĂ©gulation des Ă©changes fonctionnels avec le milieu, autrement dit comme un organe supĂ©rieur d’adaptation au niveau du comportement.

1) La gĂ©nĂ©tique nouvelle est nĂ©e de l’étude des populations (avec panmixie) par opposition Ă  celle des lignĂ©es pures. Elle a, d’un tel point de vue, Ă©tĂ© conduite Ă  mettre l’accent sur l’importance des recombinaisons gĂ©nĂ©tiques, par opposition aux simples mutations alĂ©atoires. Une expĂ©rience classique de Dobzhansky et Spassky sur 14 races mĂ©langĂ©es en une « cage Ă  population » et dont on connaissait les taux de mutation et de survie montre l’existence au cours des gĂ©nĂ©rations successives d’un processus d’équilibration au sein du « pool gĂ©nĂ©tique » (avec prĂ©dominance d’hĂ©tĂ©rozygotes multiples) ce qui conduit Lerner Ă  parler d’« homĂ©ostasie gĂ©nĂ©tique ».

2) Le gĂ©nome lui-mĂȘme n’est plus conçu comme un agrĂ©gat atomistique de particules agissant indĂ©pendamment les unes des autres (comme dans la thĂ©orie classique que Mayr appelle plaisamment « la gĂ©nĂ©tique du sac de fĂšves ») mais comme un systĂšme d’ensemble agissant « à la maniĂšre d’un orchestre » (Dobzhansky) avec ses caractĂšres de polygĂ©nie et de plĂ©iotropisme. Ce systĂšme comporte sa propre autorĂ©gulation et, aprĂšs avoir parlĂ© de « gĂšnes rĂ©gulateurs », on Ă©tend aujourd’hui la propriĂ©tĂ© de « coadaptation » Ă  l’ensemble du systĂšme. Or, ce point est fondamental car le propre d’une rĂ©gulation est d’utiliser des informations sur le rĂ©sultat des actions exercĂ©es, ce qui suppose des interactions et non plus une causalitĂ© Ă  sens unique exogĂšne ou endogĂšne.

3) Le gĂ©nome agit au cours de tout le dĂ©veloppement embryonnaire d’une maniĂšre qui exclut une simple prĂ©formation et qui implique au contraire des interactions croissantes en une Ă©pigenĂšse caractĂ©risant ce que Waddington appelle le systĂšme Ă©pigĂ©notypique. Ce dĂ©veloppement comporte, comme dĂ©jĂ  dit, des lois de canalisation ou « crĂ©odes » et sa propre Ă©quilibration ou « homĂ©orhĂ©sis », telle que, en cas de dĂ©viation il y a tendance au retour Ă  la crĂ©ode normale ou au contraire production d’une nouvelle variation phĂ©notypique stable.

4) Le phĂ©notype n’est donc plus conçu comme une sorte d’excroissance individuelle greffĂ©e sur un plasma germinatif isolĂ© et continu, mais comme une « rĂ©ponse » du gĂ©nome aux tensions du milieu. Cette rĂ©ponse n’est pas quelconque, mais obĂ©it Ă  des « normes de rĂ©actions » fixant pour chaque gĂ©nome les rĂ©ponses possibles en fonction des variations d’un facteur du milieu. Du point de vue psychologique, cette donnĂ©e est importante et tend Ă  faire admettre qu’en n’importe quel apprentissage l’adaptation est fonction de structurations internes et Ă©pigĂ©nĂ©tiques et non pas seulement des donnĂ©es extĂ©rieures imposĂ©es par l’expĂ©rience.

5) La sĂ©lection n’est plus conçue comme un simple triage comparable Ă  l’action d’un tamis mais comme une modification des proportions du gĂ©nome 2. Cette modification dĂ©pend naturellement de facteurs externes et des Ă©liminations imposĂ©es par le milieu, mais aussi de facteurs internes de santĂ©, plasticitĂ©, etc., donc des rĂ©gulations assurant le dĂ©veloppement.

6) Mais le fait essentiel est que la sĂ©lection porte sur les phĂ©notypes, c’est-Ă -dire qu’elle revient Ă  choisir les meilleures rĂ©ponses et non pas Ă  trier directement les gĂšnes. Or, comme l’organisme choisit son milieu et le modifie sans le subir sans plus, la sĂ©lection tĂ©moigne de l’existence d’un nouveau circuit entre le milieu et le dĂ©veloppement, circuit qui s’ajoute Ă  tous les prĂ©cĂ©dents.

L’adaptation apparaĂźt alors beaucoup plus, en de telles perspectives, comme une suite de rééquilibrations actives, c’est-Ă -dire de rĂ©ponses constamment contrĂŽlĂ©es, que comme une simple soumission aux contraintes extĂ©rieures ou comme une sĂ©rie d’essais incoordonnĂ©s et divergents passĂ©s trop tard au crible d’une sĂ©lection toute mĂ©canique.

En un mot l’adaptation fait partie du processus Ă©volutif lui-mĂȘme, en sa constante construction de formes nouvelles, comme le voulait Lamarck avec son fonctionnalisme, sauf qu’il s’agit de mĂ©canismes endogĂšnes autant qu’exogĂšnes ; et elle n’est plus le rĂ©sultat surajoutĂ© d’un simple triage Ă©tranger Ă  la variation mĂȘme, comme le voulait le mutationnisme. Le dĂ©veloppement phĂ©notypique, source du comportement et de la vie mentale, n’est plus sĂ©parĂ© de ses racines gĂ©nĂ©tiques et soutient avec la phylogenĂšse une rĂ©action circulaire : il en procĂšde, puisque le gĂ©nome assure les synthĂšses morphogĂ©nĂ©tiques, mais il la commande en retour puisque les variations phĂ©notypiques constituent les rĂ©ponses entre lesquelles choisit la sĂ©lection ; c’est alors en tant que systĂšme de rĂ©ponses qu’il oriente l’évolution dans les directions adaptatives.

Il en rĂ©sulte que la notion de progrĂšs qui allait de soi dans la phase optimiste des dĂ©buts de l’évolutionnisme darwinien, mais qui a perdu toute signification dans la perspective du mĂ©canisme alĂ©atoire propre au mutationnisme, retrouve son actualitĂ© et donne lieu Ă  des recherches prĂ©cises de la part de J. Huxley, de Rentsch, etc. : le progrĂšs, que nous prĂ©fĂ©rerions nommer simplement la vection pour mieux marquer la tendance actuelle indĂ©pendante de tout jugement de valeur philosophique, c’est essentiellement alors (sans recourir nĂ©cessairement aux facteurs de dominance statistique, de complexitĂ©, etc., qui demeurent discutables) l’ouverture toujours plus large sur de nouvelles possibilitĂ©s d’utilisation du milieu. Du point de vue qui nous intĂ©resse ici la vection est donc un accroissement d’adaptativitĂ©, et les adaptations ainsi ouvertes se rĂ©fĂšrent mĂȘme essentiellement au comportement comme tel, prolongement fonctionnel de la morphogenĂšse. En ce qui concerne en particulier l’espĂšce humaine cette ouverture sur les adaptations fonctionnelles l’emporte de façon spectaculaire sur la variabilitĂ© biogĂ©nĂ©tique.

IV

Il nous reste Ă  situer l’intelligence et les fonctions cognitives dans l’ensemble des rĂ©gulations organiques pour comprendre en quoi les adaptations sensori-motrices ou opĂ©ratoires prolongent les adaptations vitales. À cet Ă©gard, les mĂ©canismes cognitifs apparaissent comme constituant Ă  la fois un aboutissement des rĂ©gulations organiques et un organe spĂ©cialisĂ© de rĂ©gulation dans les Ă©changes fonctionnels (par opposition Ă  matĂ©riels ou physico-chimiques) avec le milieu.

L’organisation vivante se prĂ©sente dĂšs le dĂ©part comme un systĂšme autorĂ©gulateur. On peut distinguer dans les interactions embryologiques et physiologiques des rĂ©gulations structurales, qui modifient l’anatomie ou l’histologie de l’organisme (exemple les rĂ©gulations au sens de Driesch au niveau de la blastula des embryons d’oursins) et des rĂ©gulations fonctionnelles portant sur le fonctionnement seul. Les rĂ©gulations initiales ne comportant pas d’organes spĂ©cialisĂ©s : exemple la coagulation du sang (dont les processus impliquent une vingtaine de facteurs biochimiques), s’observent dĂšs le niveau des cƓlentĂ©rĂ©s pour n’ĂȘtre qu’ensuite subordonnĂ©es Ă  des rĂ©gulations hormonales et finalement en outre Ă  des rĂ©gulations nerveuses. Les premiers organes rĂ©gulateurs sont constituĂ©s par le systĂšme hormonal, centrĂ© surtout sur les rĂ©gulations structurales, puis intervient le systĂšme nerveux, chargĂ©, d’une part, des rĂ©gulations fonctionnelles internes (avec encore quelques rĂ©gulations structurales : mĂ©diateurs chimiques et neurosĂ©crĂ©tion), et, d’autre part, de la rĂ©gulation des Ă©changes avec l’extĂ©rieur. C’est en prolongement de cette derniĂšre qu’apparaissent les mĂ©canismes cognitifs liĂ©s au comportement.

La connaissance prolonge donc la vie, et l’adaptation cognitive se constitue en fonction de l’adaptation organique. Il est Ă  cet Ă©gard d’un certain intĂ©rĂȘt de constater que toutes les grandes fonctions de la connaissance correspondent en fait Ă  des fonctions organiques :

1) La connaissance est en premier lieu une organisation des donnĂ©es, dans le mĂȘme sens que l’organisation vitale constitue pour Bertalanffy la forme stable et ouverte d’un flux continuel d’échanges : forme ouverte puisqu’il y a Ă©change avec le milieu (le contenu d’une mĂȘme forme cognitive peut se modifier, par gĂ©nĂ©ralisation, etc., au sein de la mĂȘme forme), mais comportant un cycle fermĂ© d’interactions et plus prĂ©cisĂ©ment de transformations.

L’organisation vitale suppose une certaine conservation du tout, des emboĂźtements de partie Ă  tout, des relations d’ordre, des correspondances (divisions et multiplications), etc. : autant de propriĂ©tĂ©s structurales essentielles dans l’organisation cognitive.

2) La vie comporte une assimilation au sens large d’une intĂ©gration de donnĂ©es extĂ©rieures aux structures internes (de la nutrition Ă  l’« assimilation gĂ©nĂ©tique » ) et il en est de mĂȘme de la connaissance. Lalande a voulu opposer les deux formes d’assimilations en rĂ©duisant l’assimilation cognitive Ă  la seule identification logique, sans diffĂ©renciations, mais cette thĂšse rĂ©ductionniste est insoutenable aujourd’hui en mathĂ©matiques et mĂȘme en logique (thĂ©orĂšmes de Gödel, etc.).

3) On trouve tous les intermĂ©diaires entre la sensibilitĂ© ou l’excitabilitĂ© protoplasmiques Ă©lĂ©mentaires et la perception proprement dite avec significations attribuĂ©es aux indices dans le schĂ©ma S → R (lequel, comme on l’a vu, n’est comprĂ©hensible qu’en y ajoutant une dimension d’assimilation : S → (A) → R, car le stimulus n’agit qu’en fonction du schĂšme d’assimilation qui dĂ©termine la rĂ©ponse). MĂȘme chez les vĂ©gĂ©taux, la sensibilitĂ© Ă  la chaleur et Ă  la lumiĂšre, qui se manifeste au cours des thermostades ou des photostades, prĂ©sente un aspect perceptif : il suffit qu’une partie minime de la plante soit exposĂ©e Ă  l’excitant pour que la stimulation se transmette, et cela sans doute ondulatoirement car on n’a jamais pu dĂ©celer d’intermĂ©diaires chimiques.

4) Les biologistes parlent aujourd’hui sans cesse d’information et de « mĂ©moire ». Il y a stockage de l’information gĂ©nĂ©tique dans l’ordre des sĂ©quences de l’ADN (Watson et Crick), mais il y a aussi conservation de l’information acquise et elle suppose probablement l’intĂ©gritĂ© de l’ARN. On pose le problĂšme dĂšs le niveau de l’immunologie (antigĂšnes et anticorps) et il s’agit sans doute lĂ  de fonctions trĂšs gĂ©nĂ©rales communes Ă  la vie organique et Ă  la vie cognitive.

5) L’information, innĂ©e ou acquise, est au point de dĂ©part d’« anticipations » multiples et il n’est guĂšre besoin d’insister sur l’importance de ce processus en ce qui concerne les adaptations cognitives. Toute l’embryogenĂšse est faite d’anticipations fondĂ©es sur l’information gĂ©nĂ©tique, mais on trouve des anticipations plus variables liĂ©es Ă  des adaptations phĂ©notypiques. Nous avons Ă©tudiĂ© Ă  cet Ă©gard la prĂ©paration morphogĂ©nĂ©tique de la chute des rameaux secondaires stĂ©riles chez les Sedum (CrassulacĂ©es), servant Ă  la reproduction vĂ©gĂ©tative, et pu montrer que cette anticipation Ă©tait fondĂ©e sur des informations acquises au niveau hypogĂ©, avec transfert trĂšs progressif (et statistiquement mesurable) d’un schĂšme Ă  partir du niveau des racines ou rhizomes jusqu’à celui des rejets rampants et de lĂ  aux rameaux aĂ©riens.

6) D’une maniĂšre gĂ©nĂ©rale, le problĂšme de l’apprentissage est liĂ© aussi bien Ă  la vie organique (habituation Ă  des modifications brusques ou lentes du milieu) qu’au comportement. Nous avons Ă©tudiĂ© jadis l’effet des mouvements de l’animal sur les formes de la coquille chez un mollusque (LimnĂŠa stagnalis) habitant, soit dans les marais, soit les lacs jusqu’aux endroits trĂšs exposĂ©s aux vagues. Or, le phĂ©notype contractĂ© en eaux agitĂ©es se fixe hĂ©rĂ©ditairement en un gĂ©notype ne se rencontrant qu’en de telles conditions (et qui a conservĂ© ses caractĂšres en aquarium et en une mare stagnante). Cette « hĂ©rĂ©ditĂ© de l’acquis » faisait sourire en 1929 quand nous l’avons publiĂ©e : elle trouve aujourd’hui une explication dans l’« assimilation gĂ©nĂ©tique » de Waddington.

7) Bien d’autres liaisons entre la vie organique et les fonctions cognitives pourraient ĂȘtre mentionnĂ©es dans cette perspective de l’adaptation : il y aurait lieu d’analyser Ă  cet Ă©gard les notions de « rĂ©ponse », de finalitĂ© (depuis que la cybernĂ©tique fournit une « tĂ©lĂ©onomie » sans tĂ©lĂ©ologie et des « équivalents mĂ©caniques de la finalité »), les adaptations Ă  l’espace et au temps (les « rythmes » de BĂŒning), etc.

8) Enfin toute l’éthologie fournit une vaste gamme de transitions entre les adaptations innĂ©es du comportement, liĂ©es Ă  la logique des organes et les adaptations cognitives supĂ©rieures. Il y aurait lieu Ă  cet Ă©gard de poursuivre toute une Ă©tude comparĂ©e sur les structures de l’intelligence Ă  diffĂ©rents niveaux zoologiques et aux diffĂ©rents stades de l’évolution de l’enfant (surtout sensori-moteurs, mais aussi reprĂ©sentatifs). On a, par exemple, repris chez les petits chats (Gruber) et les babouins (laboratoire de Paillard) nos expĂ©riences sur le schĂšme de l’objet permanent chez le nourrisson, mais des comparaisons plus systĂ©matiques manquent encore passablement. Les conduites de dĂ©tour sont bien connues en de nombreux cas (de l’insecte aux primates et Ă  l’enfant), mais il reste beaucoup Ă  faire pour analyser le dĂ©tail de cette structure rĂ©pandue et ses variĂ©tĂ©s possibles. Le rĂŽle de la reprĂ©sentation supposĂ© par Maier et Schneirla (ideational behavior) demeure Ă  l’état de problĂšme et une analyse conduite conjointement par des Ă©thologistes et des psychologues de l’enfance serait utile Ă  cet Ă©gard.

9) Ajoutons que si les notions d’autorĂ©gulation et d’équilibration jouent un rĂŽle de plus en plus important dans la biologie contemporaine, on peut Ă  cet Ă©gard considĂ©rer les « opĂ©rations » rĂ©versibles de l’intelligence comme la forme d’équilibre supĂ©rieure Ă  laquelle aboutissent les rĂ©gulations organiques. Une rĂ©gulation constitue, en effet, un contrĂŽle des actions constructrices qui porte sur leurs rĂ©sultats et corrige celles-lĂ  par une action en retour (feed-back) Ă  partir de ceux-ci. L’opĂ©ration procĂšde de façon analogue, mais en portant par anticipation sur les actions elles-mĂȘmes et non plus sur leurs rĂ©sultats : elle constitue donc une prĂ©correction des erreurs et non plus une correction aprĂšs coup, donc une rĂ©gulation « parfaite » et non plus approximative, et au sein de laquelle l’action en retour devient rĂ©versibilitĂ© entiĂšre et non plus simplement approchĂ©e.

En conclusion, il semble de plus en plus probable que l’adaptation cognitive propre Ă  l’intelligence trouve ses racines, et Ă  certains Ă©gards son explication, dans l’adaptation biologique, telle que son interprĂ©tation en a Ă©tĂ© renouvelĂ©e par les travaux contemporains.

Le plus bel exemple d’adaptation cognitive est sans aucun doute celui des structures logico-mathĂ©matiques Ă  la rĂ©alitĂ© physique. Non seulement tout phĂ©nomĂšne physique est mathĂ©matisable, ce qui est dĂ©jĂ  surprenant (et ce contre quoi Hegel avait voulu, mais en vain, s’insurger), mais encore il arrive constamment que des cadres mathĂ©matiques soient prĂ©parĂ©s longtemps d’avance, et sans aucun souci d’application, puis servent clans la suite d’instruments indispensables Ă  l’explication physique : la gĂ©omĂ©trie riemanienne et le calcul sensoriel pour la relativitĂ©, les opĂ©rateurs hermitiens, etc., pour la microphysique ; etc. Or, les mathĂ©matiques ne sont pas tirĂ©es de l’expĂ©rience physique (ces anticipations mĂȘmes en sont la preuve) et quand la « physique mathĂ©matique » reprend dĂ©ductivement un schĂ©ma propre Ă  la « physique thĂ©orique », le mathĂ©maticien rĂ©invente par ses seuls instruments opĂ©ratoires ce qu’il s’agit d’expliquer : il travaille ainsi, si l’on peut dire, comme le gĂ©nome qui, en prĂ©sence d’une variation phĂ©notypique, reconstruit par ses propres moyens un modĂšle adaptĂ© sous forme de « phĂ©nocopies » 

L’accord adaptatif des mathĂ©matiques et de l’expĂ©rience ne comporte donc, croyons-nous, qu’une explication possible et elle est de nature biologique. L’expĂ©rience physique fournit la connaissance de la rĂ©alitĂ© extĂ©rieure Ă  l’organisme. Quant aux structures logico-mathĂ©matiques, elles sont tirĂ©es, Ă  l’origine, et par une abstraction Ă  la fois rĂ©flĂ©chissante et constamment constructive, des coordinations gĂ©nĂ©rales de l’action (emboĂźtements, ordre, correspondances, rĂ©seaux, groupes, etc.). Or, celles-ci s’appuyent sur les coordinations nerveuses (cf. la logique des neurones de McCulloch et Pitts et le rĂ©seau boolĂ©en qu’ils retrouvent dans les synapses) et ces derniĂšres tiennent aux coordinations de l’organisation vivante en gĂ©nĂ©ral. Si les mathĂ©matiques s’adaptent Ă  la rĂ©alitĂ© physique, c’est donc, pour ainsi dire, par l’intĂ©rieur de l’organisme lui-mĂȘme, et parce que celui-ci fait partie du monde physico-chimique ou est en constant Ă©change avec lui 3.

DeuxiĂšme partie, discussion

M. F. MEYER. — Je voudrais tout d’abord tenter de dissiper un malaise, dĂ» Ă  l’emploi de certaines expressions qui me semble cacher quelque confusion, comme l’expression, en apparence trĂšs ingĂ©nue et trĂšs simple d’« adaptation au milieu ». On privilĂ©gie par lĂ  le milieu, auquel on donne en quelque sorte l’initiative dans le phĂ©nomĂšne d’adaptation, selon le schĂ©ma suivant : un changement apparaĂźt dans le milieu, l’organisme est alors en Ă©tat de dĂ©sadaptation, puis s’adapte aux nouvelles conditions du milieu. L’adaptation du vivant n’intervient alors qu’en rĂ©ponse au milieu. On va mĂȘme souvent plus loin dans ce sens, en usant d’expressions comme : « le milieu impose, ou dĂ©termine telle adaptation, le milieu est responsable de l’adaptation ». C’est faire, tout le monde l’accordera, bon marchĂ© de la spontanĂ©itĂ© Ă©vidente du vivant, mais on se laissera malgrĂ© tout bien souvent entraĂźner Ă  ces abus de langage. La raison en est que, en rĂ©alitĂ©, ces façons de s’exprimer sont rĂ©vĂ©latrices d’images confuses auxquelles on reste malgrĂ© soi attachĂ©. L’une de ces images tient dans la conviction que l’adaptation est une rĂ©ponse du vivant au milieu (Ă  une modification du milieu en fait). Or on pourrait tout aussi bien, et souvent avec beaucoup plus de vraisemblance, renverser la relation et imaginer que c’est le vivant qui pose la question et le milieu qui rĂ©pond. L’ĂȘtre vivant tente une stratĂ©gie, il lance un dĂ©fi au milieu et c’est le milieu qui rĂ©pond par oui ou par non.

Il s’agirait donc, non pas simplement de compliquer le schĂ©ma S-R comme on le propose souvent, Ă  l’aide de flĂšches inverses ou de boucles plus ou moins complexes de feed-back, mais d’inverser radicalement la flĂšche elle-mĂȘme. L’initiative de la procĂ©dure adaptative peut trĂšs bien appartenir Ă  l’animal, en l’absence de toute variation du milieu. Pour s’en convaincre, ou peut revenir Ă  une description de l’adaptation en termes d’équilibre et d’équilibration. M. Nuttin a fait Ă©tat du concept de rupture d’équilibre, qui est Ă©videmment fondamental dans l’analyse de la mise en Ɠuvre du processus adaptatif. Or, il serait parfaitement faux d’imaginer que la rupture d’équilibre est toujours exogĂšne, en imaginant que c’est dans tous les cas le milieu qui provoque le dĂ©sĂ©quilibre de l’organisme. En fait, la rupture d’équilibre est bien, dans un trĂšs grand nombre de cas, endogĂšne. On a parlĂ© de la faim, ou de l’apparition de l’appĂ©tit sexuel dans sa maturation. Dans ces deux cas, il y a apparition d’un dĂ©sĂ©quilibre, aussi bien intra-organique qu’entre l’organisme et le milieu, et il est clair que ce n’est pas le milieu qui a l’initiative de cette rupture mais bien l’organisme lui-mĂȘme : c’est dans un cas l’épuisement des rĂ©serves organiques, dans l’autre un processus de maturation qui font naĂźtre l’état de dĂ©sĂ©quilibre, en l’absence de toute variation du milieu. C’est l’ĂȘtre vivant lui-mĂȘme qui, pour des raisons internes propres, se trouve en Ă©tat de dĂ©sĂ©quilibre. Il peut changer par dĂ©ficit, comme c’est le cas pour la faim, ou par maturation comme dans le cas de l’instinct sexuel, mais, que ce soit par excĂšs ou par dĂ©faut, c’est lui qui crĂ©e les conditions du dĂ©sĂ©quilibre. Il reste, bien sĂ»r, des cas oĂč le dĂ©sĂ©quilibre est exogĂšne, et ce sont ces cas que privilĂ©gie l’expĂ©rimentation pour des raisons Ă©videntes : les variations du milieu sont au pouvoir de l’expĂ©rimentateur, elles sont propres Ă  la mise en Ɠuvre des schĂ©mas causalistes dont la logique Ă©lĂ©mentaire flatte un stĂ©rĂ©otype tenace, elles conduisent aisĂ©ment Ă  cette rĂ©duction mĂ©caniste qui est un tic Ă©pistĂ©mologique fort rĂ©pandu. Mais, si on convient de rĂ©tablir les justes relations du vivant et du milieu, on s’accoutumera Ă  ne voir dans ces montages expĂ©rimentaux qu’un parti pris rĂ©vĂ©lateur, et Ă  rendre au vivant l’initiative de la rupture d’équilibre.

On en dira autant de la rééquilibration, et ceci Ă  bien plus forte raison. Personne n’imaginera que c’est le milieu en tant que tel qui en est responsable. L’exposĂ© de M. Marx a surabondamment montrĂ© que la rééquilibration se fait dans une mobilisation totale de l’organisme : multiples adaptations internes coordonnĂ©es par lesquelles l’organisme se remodĂšle et se restructure ; mise en Ɠuvre du milieu lui-mĂȘme par projection de boucles comportementales par lesquelles l’organisme organise l’environnement et adapte le milieu Ă  ses besoins, au moins autant qu’il s’adapte au milieu. C’est l’organisme qui se rééquilibre en remodelant le milieu interne et en annexant Ă  ce remodelage le milieu externe. DĂšs l’apparition, par maturation, de l’instinct sexuel, Ă  un certain moment du dĂ©veloppement ontogĂ©nĂ©tique endogĂšne, une restructuration complexe s’opĂšre ; c’est cette restructuration complexe que nous analysons en multiples processus adaptatifs, mais ceux-ci ne sont actualisĂ©s qu’autant que le devenir propre de l’organisme rééquilibre les dĂ©sĂ©quilibres qu’il a lui-mĂȘme dĂ©terminĂ©s. Si on reprĂ©sente les processus adaptatifs par un enchevĂȘtrement complexe, il faudrait complĂ©ter ce schĂ©ma par une flĂšche qui le traverserait de part en part et qui dĂ©signerait la cause endogĂšne de la rupture d’équilibre et de la rééquilibration. Un schĂ©ma de ce genre soulignerait sans doute le problĂšme posĂ© Ă  la fois par M. Piaget, par M. Nuttin et par M. Marx. L’un postulait l’organisation, l’autre une poussĂ©e de vie qui rappelait Lamarck. Quel que soit le vocabulaire, on reconnaĂźt l’existence d’une origine endogĂšne de la dĂ©sadaptation autant que de l’adaptation. On renvoie Ă  l’obsession d’une image primaire le schĂ©ma d’une origine exogĂšne de l’adaptation et on refuse l’idĂ©e que l’adaptation est une rĂ©ponse de l’organisme au milieu. Sans doute l’organisme subit-il les agressions du milieu, c’est trop Ă©vident, mais il vit aussi de sa vie propre et ses changements les plus profonds ne sont pas d’origine mĂ©sologique. Toute la psychologie gĂ©nĂ©tique le montre Ă  l’évidence. Il y a Ă©mergence de stratĂ©gies, et cette Ă©mergence nous l’appelons tendance, besoin, force organisatrice, sans abolir complĂštement le caractĂšre assez obscur de ce que nous dĂ©signons par lĂ .

J’ai Ă©tĂ© particuliĂšrement frappĂ© par une remarque de M. Bresson faisant intervenir la distinction d’une langue et d’une mĂ©talangue, en relation avec ce problĂšme. Je ne pense cependant pas, comme lui, qu’il y ait un concept prĂ©alable, un peu vague mais nĂ©cessaire, de l’adaptation, qui appartiendrait Ă  la mĂ©talangue d’une science qui serait langue bien faite et bien formĂ©e dans l’observation scientifique et dans la thĂ©orie des jeux. J’aurais moins de mĂ©pris pour la mĂ©talangue, dans laquelle je verrais moins un bavardage nĂ©buleux, avantageusement remplacĂ© par un discours bien formĂ©, que le fondement nĂ©cessaire de ce discours mĂȘme. Sans doute est-il impossible de jeter sur cette mĂ©talangue la mĂȘme lumiĂšre que sur la langue, mais, sans l’enveloppement actuel de cette langue dans l’horizon de sa mĂ©talangue, il n’y aurait point mĂȘme d’occasion, ni de prĂ©texte Ă  discourir selon son discours bien formĂ©. La mĂ©talangue n’est point ici un prĂ©alable, purement postulatif et inĂ©laborĂ©, que l’on pourrait lĂ©gitimement oublier dans la bonne conscience d’une langue enfin bien formĂ©e, et abandonner dans une sorte de prĂ©histoire vouĂ©e Ă  l’affabulation ; elle doit ĂȘtre constamment prĂ©sente pour soutenir le pur langage et aussi pour lui rappeler sa dĂ©pendance et lui interdire l’illusion de l’autonomie. En d’autres termes, la mĂ©talangue, contrairement Ă  ce qui peut se passer en logique pure, conserve ici une rĂ©fĂ©rence rĂ©aliste.

Il est une question enfin qui n’a pas Ă©tĂ© abordĂ©e de front mais qui mĂ©riterait sans doute de l’ĂȘtre : c’est celle de la valeur d’une notion de hiĂ©rarchie des adaptations. Nous pensons spontanĂ©ment qu’il y a des adaptations meilleures que d’autres. Une telle expression a-t-elle un sens ? Ce sens est-il lĂ©gitime ? Il ne semble pas qu’il soit possible de rĂ©pondre Ă  ces questions en se rĂ©fĂ©rant aux exposĂ©s que nous avons entendus. Il y a pourtant lĂ  un problĂšme de premier plan, s’il est vrai que nous y sommes constamment affrontĂ©s dans la conduite de notre existence, et que le psychologue clinicien le rencontre Ă  tout moment dans l’exercice de son art. Des critĂšres scientifiques et objectifs sont-ils possibles ou s’agit-il d’une notion purement pragmatique, qu’il faut abandonner au flair, Ă  la subjectivitĂ©, Ă  l’idĂ©ologie ? Il semble pourtant que des indications, des Ă©lĂ©ments de rĂ©ponse, aient Ă©tĂ© suggĂ©rĂ©s ici et lĂ . Je poserai en particulier Ă  M. Bresson une question. Dans l’analyse trĂšs Ă©clairante qu’il nous a prĂ©sentĂ©e, figure un schĂ©ma de matrice en losange : au sommet, le supremum, puis Ă  d’autres niveaux d’autres adaptations possibles, les adaptations figurant sur une mĂȘme ligne horizontale Ă©tant Ă©quivalentes entre elles. Les remarques de M. Bresson soulignaient ainsi, sur la base de la thĂ©orie des jeux, l’équivalence d’un grand nombre d’adaptations possibles lorsqu’on se tient, non pas au sommet de la matrice, mais en son centre. M. Bresson pense-t-il qu’il est lĂ©gitime de s’autoriser de la prĂ©sence, au sein de la matrice, de lignes superposĂ©es s’échelonnant vers le supremum, pour donner consistance au concept d’une hiĂ©rarchie des adaptations ? La question a-t-elle un sens du point de vue de la thĂ©orie des jeux, ou repose-t-elle sur un malentendu ? Dans une perspective plus concrĂšte, en se rĂ©fĂ©rant Ă  l’exposĂ© de M. Marx et plus particuliĂšrement Ă  la distinction qu’il Ă©tablit entre adaptations Ă©troites et adaptations larges, faut-il pressentir qu’on se trouve en prĂ©sence d’un critĂšre objectif de valeur, peut-on tenir les adaptations larges pour « meilleures » que les adaptations Ă©troites ? La rĂ©ponse de M. Marx sera sans doute nĂ©gative, mais que valent alors les expressions qu’il emploie :« Les nombreuses adaptations d’un animal forment des systĂšmes hiĂ©rarchisĂ©s : les adaptations les plus Ă©troites Ă©tant conditionnĂ©es par les adaptations plus larges ? » Cette hiĂ©rarchie, on en convient, est fonctionnelle et non axiologique, mais n’est-on pas en droit de voir dans les adaptations larges un cadre favorisant l’apparition d’un plus grand nombre d’adaptations Ă©troites et, partant, une plus grande probabilitĂ© d’adaptation ? M. Marx n’hĂ©site pas Ă  se situer dans cette perspective lorsqu’il Ă©voque « une bonne adaptation Ă  la vie aĂ©rienne  » suggĂ©rant par lĂ  qu’il peut y en avoir de moins bonnes et de meilleures. Quel sens faut-il donner Ă  ce langage ? Est-il purement mĂ©taphorique, ou recĂšle-t-il quelque possibilitĂ© de conceptualisation rigoureuse ? Ou bien est-ce dans la distinction, qu’il propose par ailleurs, entre mĂ©canismes suiveurs et mĂ©canismes rĂ©gulateurs, qu’il faut mettre quelque espoir de voir s’établir une hiĂ©rarchie des adaptations ?

Enfin, puisqu’il s’agit ici de formuler des questions critiques, je m’opposerai Ă  moi-mĂȘme une objection. Cherchant un critĂšre de la « bonne » adaptation, j’ai suggĂ©rĂ© qu’elle Ă©tait celle qui se fait au moindre prix, c’est-Ă -dire celle dans laquelle l’accommodation est infĂ©rieure Ă  l’assimilation, celle qui obtient l’entretien du systĂšme organique par une moindre modification de l’organisme. Mais il est clair qu’une assimilation supĂ©rieure Ă  l’accommodation peut apparaĂźtre comme une mauvaise adaptation, comme une adaptation rigide, captative, et sans doute le systĂšme vivant a-t-il non seulement Ă  maintenir ses homĂ©ostasies Ă  moindre frais, mais aussi Ă  enrichir et Ă  activer son mĂ©tabolisme, aussi bien que la circulation de ses sentiments et de ses idĂ©es. En ce sens, il est possible de dire qu’une bonne adaptation consiste autant Ă  se modifier en fonction du milieu qu’à modifier le milieu en fonction de soi. À vrai dire, c’est Ă  un Ă©quilibre entre accommodation et assimilation qu’on reconnaĂźt l’adaptation. Il reste que cet Ă©quilibre peut s’établir entre une accommodation et une assimilation minimes, et une accommodation et une assimilation d’envergure : le critĂšre d’une hiĂ©rarchie des adaptations tient peut-ĂȘtre dans cette maximation fonctionnelle des deux composantes de l’adaptation.

M. CH. MARX. — Je suis bien embarrassĂ© pour discuter parce qu’il n’y a pas, me semble-t-il, d’oppositions nettes entre les opinions qui viennent d’ĂȘtre exposĂ©es, mais plutĂŽt une grande variĂ©tĂ© de points de vue. Cela me rappelle un peu l’apologue des aveugles hindous qui rencontrent un Ă©lĂ©phant ; chacun se fait, en palpant l’animal, une idĂ©e diffĂ©rente de cet Ă©lĂ©phant. Ces idĂ©es sont partielles bien entendu, mais elles ne sont pas erronĂ©es. Nous sommes d’abord confrontĂ©s avec un problĂšme de terminologie. Nous ne parlons pas exactement le mĂȘme langage. Si nous nous en tenons simplement Ă  mon domaine, le mot adaptation est employĂ© en biologie et en physiologie avec des significations assez diffĂ©rentes, il y a eu des glissements de sens : par exemple, l’adaptation telle que l’envisage le naturaliste (adaptation du pic), n’est pas exactement ce que l’évolutionniste entend par adaptation d’une espĂšce luttant pour survivre. Quand le physiologiste parle d’adaptation, quand il analyse les fonctions et essaie de saisir comment ces fonctions s’adaptent les unes aux autres, il donne au mot adaptation encore un autre sens ; quand il se place plutĂŽt du point de vue Ă©cologique et qu’il examine quelles sont les relations physiologiques entre l’organisme et le milieu, il parle aussi d’adaptation mais avec une signification encore diffĂ©rente. Et je n’ai pas parlĂ© des nombreuses autres significations du mot adaptation en biologie, je profite de cette discussion pour en Ă©numĂ©rer quelques-unes : les bactĂ©riologistes nous parlent d’adaptation enzymatique, les Ă©cologistes et, parmi eux, les parasitologues Ă©tudient les adaptations entre espĂšces (associations Ă©quilibrĂ©es de toute nature, commensalisme, symbiose, parasitisme, etc.). Si nous ouvrons le chapitre des adaptations dans le domaine mĂ©dical, nous trouvons, entre autres, le syndrome d’adaptation de Selye, les adaptations de l’organisme Ă  certaines maladies (il suffit de rappeler les extraordinaires observations de Goldstein auxquelles on peut rattacher les expĂ©riences montrant la plasticitĂ© du systĂšme nerveux de Bethe), le problĂšme de la rĂ©adaptation fonctionnelle des traumatisĂ©s et des handicapĂ©s. Si nous entrons dans la philosophie chirurgicale de Leriche, nous trouvons lĂ  encore des problĂšmes d’adaptation : la maladie elle-mĂȘme, les processus pathologiques ont-ils tous un sens ? L’organisme s’adapte-t-il en se dĂ©fendant ? La fiĂšvre en particulier, est-ce une dĂ©fense, ou bien une simple consĂ©quence de la prĂ©sence de toxines ? Vous savez que pour Leriche, il n’y a pas toujours finalitĂ© des rĂ©actions pathologiques puisque les tissus rĂ©pondent suivant leurs propriĂ©tĂ©s propres sans Ă©gard pour les intĂ©rĂȘts supĂ©rieurs de l’ensemble, ce qui peut conduire Ă  des situations mettant l’organisme entier en pĂ©ril. Mais il y a aussi en mĂ©decine des cas d’adaptations indiscutables, par exemple les hypertrophies compensatrices.

En rĂ©flĂ©chissant un peu sur tout ce qui s’est dit, que peut-on en dĂ©gager ? En tant que biologiste, je suis un chemin tout Ă  fait diffĂ©rent de celui du philosophe ; nous partons de la collection des faits et nous essayons d’y voir clair. Certes, les philosophes et les mathĂ©maticiens nous proposent des modĂšles et nous essayons « d’adapter » ces modĂšles Ă  la rĂ©alitĂ©, c’est le problĂšme Ă©voquĂ© par M. Piaget Ă  propos de l’adaptation des mathĂ©matiques Ă  la physique ou de la physique aux mathĂ©matiques. Je crois que l’on peut distinguer deux types de processus ou mĂ©canismes, mais je ne vois pas trĂšs bien comment les appeler. LĂ , je m’en excuse, je vais employer des mots qui, pour les biologistes, ont une forte charge affective car ils rappellent de nombreuses querelles qu’ils allumĂšrent au cours de leur longue histoire : ce sont les mots de prĂ©formation et d’épigenĂšse. D’une part, il y a des mĂ©canismes prĂ©formĂ©s, c’est-Ă -dire que chaque individu est dotĂ© de structures qu’il hĂ©rite de ses parents et qui lui permettent de rĂ©agir en s’adaptant ; un trĂšs grand nombre d’adaptations, surtout en physiologie, sont de ce type-lĂ , par exemple les adaptations homĂ©ostasiques. Ensuite, nous avons Ă  un autre niveau les processus qui construisent ces mĂ©canismes prĂ©formĂ©s d’adaptation dont rien n’existait auparavant. Nous pouvons parler alors d’épigenĂšse ou de crĂ©ation. Comment se construisent ces mĂ©canismes et cette construction mĂȘme est-elle une adaptation ? C’est lĂ  le problĂšme oĂč nous retrouvons le schĂ©ma de M. Meyer. Ce problĂšme se pose Ă  propos de l’évolution des espĂšces lorsque de nouveaux organismes et de nouveaux mĂ©canismes apparaissent. Mais le problĂšme se pose Ă©galement en physiologie du systĂšme nerveux. Un exemple sur lequel mon maĂźtre et ami Viaud revenait trĂšs souvent, est la rĂ©action de retournement de la planaire. Une planaire entiĂšre placĂ©e sur le dos se retourne par un mouvement de torsion autour de l’axe antĂ©ropostĂ©rieur du corps ; une planaire coupĂ©e en deux longitudinalement, rĂ©duite Ă  une laniĂšre, ne peut effectuer un tel mouvement. AprĂšs quelques essais, elle se flĂ©chit ventralement, se redresse sur sa partie postĂ©rieure et finit par basculer sur sa face ventrale 4. Elle se retourne donc d’une façon tout Ă  fait nouvelle, diffĂ©rente de la rĂ©action usuelle. Une rĂ©action inĂ©dite, hors de l’ordinaire apparaĂźt. On n’a pas l’impression que cette rĂ©action soit due Ă  un mĂ©canisme particulier et prĂ©formĂ©. Il me paraĂźt invraisemblable de supposer qu’au cours de l’histoire antĂ©rieure de l’espĂšce, des planaires se soient trouvĂ©es coupĂ©es en deux longitudinalement et que le mĂ©canisme ait Ă©tĂ© sĂ©lectionnĂ© alors parmi les rĂ©actions apparues au hasard. Dans ce cas, une nouvelle structure se forme : nous rejoignons si vous voulez la flĂšche centrale du schĂ©ma de M. Meyer. C’est ce phĂ©nomĂšne pour lequel on n’a pas de nom, on parle de poussĂ©e, de tendances, de besoin, d’élan. Mais au fond, la science ne commence-t-elle pas toujours avec des idĂ©es vagues ? Et notre problĂšme est de les clarifier. En tant qu’expĂ©rimentateur, je proposerai de commencer par faire comme en histoire naturelle, zoologie ou botanique, un inventaire et une classification des phĂ©nomĂšnes auxquels on applique le nom d’adaptation, en distinguant l’état d’adaptation et le processus qui y conduit. À la liste des adaptations en biologie, qu’il faudrait complĂ©ter, il faudrait ajouter les adaptations dans les autres domaines, l’ensemble comprendrait les formes actuelles. Je crois que pour les philosophes, il serait intĂ©ressant d’étudier les formes ancestrales ensuite, et mĂȘme des formes fossiles, c’est-Ă -dire les phĂ©nomĂšnes que l’on a considĂ©rĂ©s autrefois comme des adaptations et que l’on a cessĂ© d’envisager ainsi ; alors on pourrait voir comment les idĂ©es ont Ă©voluĂ© et comment nous en sommes arrivĂ©s au dĂ©sordre actuel que nous cherchons Ă  clarifier dans ce symposium.

Il y a un dernier point que j’aimerais prĂ©ciser : c’est ma position dans le schĂ©ma donnĂ© par M. Piaget. M. Piaget distingue trois groupes de thĂ©ories : j’ai l’impression qu’il a oubliĂ© un quatriĂšme groupe de thĂ©ories. Pour bien me faire comprendre, le plus simple est de faire un schĂ©ma. Les Ă©volutionnistes constatent la variation de l’organisme. Cette variation, tout le monde est d’accord, est un fait d’observation. Les lamarckiens interprĂštent cette variation en disant qu’elle est dĂ©terminĂ©e par le milieu. Cette explication n’est plus acceptĂ©e. On lui a substituĂ© maintenant les thĂ©ories gĂ©nĂ©tiques. C’est Ă  partir des variations du gĂ©nome que l’on essaye d’expliquer la variation de l’organisme. Le problĂšme est alors de savoir quelle est la cause de la variation du gĂ©nome. Nous connaissons certains facteurs, mais fort imparfaitement (rayonnement, agitation molĂ©culaire produisant des mutations ; la redistribution des gĂšnes), car le gĂ©nome est un systĂšme extrĂȘmement compliquĂ©. L’organisme, construit selon les indications du gĂ©nome, est ensuite confrontĂ© avec le milieu et c’est de cette confrontation que va naĂźtre une sorte de jugement qui sera la rĂ©ussite totale, partielle, nulle (c’est-Ă -dire sans avantages ni inconvĂ©nients) ou nĂ©gative (Ă©chec). De cette confrontation dĂ©coulent des consĂ©quences trĂšs importantes pour l’espĂšce puisque l’espĂšce, ou bien devient envahissante et florissante, ou bien subsiste juste, ou bien pĂ©riclite et disparaĂźt. Donc, si vous voulez, voilĂ  la deuxiĂšme conception schĂ©matisĂ©e, c’est la conception synthĂ©tique de l’évolution. La conception de Waddington ou la sĂ©lection organique de Hovasse qui remonte en rĂ©alitĂ© au vieux principe de Baldwin introduit quelque chose de plus, une action du milieu sur les processus de la rĂ©alisation du gĂ©nome, c’est la troisiĂšme conception. On pourrait aussi dire qu’il s’agit d’un cas particulier de la deuxiĂšme conception. Mais il reste un mystĂšre et on est attirĂ© par ce mystĂšre. Il rĂ©side dans les facteurs qui prĂ©sident Ă  la variation du gĂ©nome. S’agit-il simplement du hasard ? Pour Waddington, entiĂšrement d’accord avec Mayr sur ce point, c’est purement et simplement du hasard. Je ne crois pas que tout soit uniquement du hasard. Le gĂ©nome est considĂ©rĂ© actuellement comme un ensemble de macromolĂ©cules d’acide dĂ©soxyribonuclĂ©ique. Par consĂ©quent, il doit y avoir lĂ , en considĂ©rant simplement les liaisons de la molĂ©cule, des liaisons plus solides et d’autres plus instables. Pour illustrer cette remarque, on peut relever que les agents qui produisent des mutations, font toujours apparaĂźtre les mĂȘmes variations, mettant ainsi en Ă©vidence la plus grande fragilitĂ© de certaines parties du gĂ©nome. D’autre part, toutes les variations ne sont pas possibles. Au point de vue molĂ©culaire, on sait qu’il existe des empĂȘchements stĂ©riques. Dans le mĂȘme ordre d’idĂ©es, Mattey, Ă  Lausanne, a cherchĂ© si du cĂŽtĂ© des grandes configurations chromosomiques, il n’y a pas des limitations d’ordre configurationnel aux possibilitĂ©s de variations. C’est dire que le facteur X n’est pas seulement le hasard, j’ai l’impression qu’il faut aussi envisager des facteurs imposant des directions « privilĂ©giĂ©es » de variations. Il y a si vous voulez, une sorte de canalisation, et ce n’est pas du tout la canalisation au sens de Waddington ; il y a dans l’évolution du gĂ©nome des directions possibles et des directions interdites. Cette trajectoire du gĂ©nome, on l’envisage parfois comme une succession de bifurcations ; mais s’il y a choix entre deux directions seulement, cela prouve qu’il y a des contraintes internes au gĂ©nome. On peut se demander si la canalisation des variations du gĂ©nome n’est pas illustrĂ©e par l’évolution des mammifĂšres placentaires et des marsupiaux. Les mammifĂšres placentaires ont Ă©voluĂ© en se diversifiant en chats, loups, marmottes, etc. Mais avant les placentaires, il y a eu l’épanouissement des mammifĂšres marsupiaux. Or, dans cette sous-classe, nous trouvons des formes semblables aux formes des mammifĂšres, chats, loups, marmottes, mĂȘme des fourmiliers et des taupes de formes marsupiales. La question se pose alors de savoir si ces analogies de types sont l’expression d’une mĂȘme loi de structuration du gĂ©nome ayant prĂ©sidĂ© Ă  l’évolution de ces deux groupes, ou bien si les marsupiaux et les placentaires ayant Ă©tĂ© soumis dans les mĂȘmes milieux Ă  des pressions sĂ©lectives semblables, ont donnĂ© naissance de ce fait Ă  des types d’organismes semblables. Mais, mĂȘme dans ce dernier cas, on peut se demander pour quelles raisons la variation du gĂ©nome a pris les mĂȘmes directions ? C’est cela je crois qu’il faudrait ajouter Ă  la classification de M. Piaget, c’est ce quatriĂšme groupe de conceptions 5. Vous voyez d’ailleurs qu’elles ne sont pas du tout exclusives les unes des autres, il s’agit en rĂ©alitĂ© de prĂ©ciser davantage les phĂ©nomĂšnes ; il y a une part de hasard, c’est certain, dans l’évolution, mais il y a encore autre chose et il me semble qu’il faille aussi tenir compte de l’intervention des lois de structures internes du gĂ©nome. LĂ  nous rejoignons les conceptions de M. Nuttin. Mais nous atteignons alors le terme de ce que nous pouvons encore Ă©noncer sans trop d’obscuritĂ©.

M. J. PIAGET. — Les orateurs prĂ©cĂ©dents ont fait un certain nombre de rĂ©serves extrĂȘmement importantes, en particulier celles que l’on vient d’entendre, mais ils ont oubliĂ© peut-ĂȘtre la tradition : une discussion entre rapporteurs doit ĂȘtre une sorte de bagarre, car nous sommes lĂ  pour poser nettement les problĂšmes. Je vais donc insister sur les points d’accord, mais surtout sur ceux de dĂ©saccord.

Pour ce qui est de l’exposĂ© de M. Meyer, je suis entiĂšrement d’accord avec lui sur la notion qu’il a si bien su exprimer du dĂ©placement de l’équilibre, qui me paraĂźt encore une Ă©quilibration, parce qu’un dĂ©placement de l’équilibre, selon le principe de Le Chatelier, ne se fait pas dans tous les sens mais dans celui de la compensation. Je suis surtout d’accord avec lui sur les fluctuations qu’on peut appeler internes et externes par rapport Ă  l’organisme ; il y a lĂ  des remarques extrĂȘmement judicieuses.

Mais lĂ  oĂč je ne le suivrai plus du tout, c’est sur la notion d’une assimilation qui l’emporte sur l’accommodation, car cette assimilation, au point de vue psychologique, peut mener tout droit Ă  l’autisme, Ă  la pathologie.

En fait, je n’ai rien à dire puisque M. Meyer a fait son autocritique et a rejoint exactement les remarques que j’aurais faites.

En ce qui concerne l’exposĂ© de M. Marx, je voulais lui demander des prĂ©cisions sur la fin de son exposĂ© qu’il a Ă©tĂ© obligĂ© d’écourter ; il vient de nous donner une satisfaction totale en nous exposant sa position. Je me permettrai de dire que je ne vois pas une quatriĂšme solution : il me paraĂźt interprĂ©ter Waddington d’une maniĂšre trop limitative. Je pourrais citer des textes que je n’ai malheureusement plus en tĂȘte, oĂč il conteste absolument que le hasard puisse tout expliquer. En particulier, il n’admet pas le caractĂšre fortuit de la production des recombinaisons.

M. CH. MARX. — Des recombinaisons, soit ! Mais au dĂ©part il y a les mutations.

M. J. PIAGET. — Oui, mais la recombinaison est bien plus essentielle aujourd’hui que la mutation.

M. CH. MARX. — S’il n’y avait pas de mutations, si les gùnes n’existaient que sous une forme, il n’y aurait pas de recombinaisons.

M. J. PIAGET. — Pas nĂ©cessairement : il y a des recombinaisons sexuelles.

M. CH. MARX. — Mais au dĂ©part il y a un donnĂ©, c’est la mutation.

M. J. PIAGET. — Un passage de La stratĂ©gie des gĂšnes est trĂšs Ă©clairant Ă  ce sujet : Waddington s’appuie sur les calculs de Fischer et montre l’impossibilitĂ© de tout expliquer par le hasard. Il y a une semaine, j’ai participĂ© Ă  un symposium Ă  1’OMS avec Waddington. Il est revenu sans cesse sur cette notion de l’impossibilitĂ© de tout expliquer par le hasard. Autrement dit, la direction de recherches que nous suggĂšre aujourd’hui M. Marx me paraĂźt ĂȘtre une extension du point de vue n° 3 aux notions d’organisation de dĂ©part.

M. CH. MARX. — Une extension en ce sens que l’organisation est un anti-hasard qui a sa place, je crois, encore ailleurs que dans l’action du milieu sur la construction de l’organisme par les gùnes et qui s’y ajoute, car on ne peut pas nier les constatations faites par Waddington.

M. J. PIAGET. — J’ai l’impression que Waddington applaudirait sans rĂ©serves Ă  ce que vous avez dit ce matin. Waddington est Anglais, il se dit nĂ©o-darwinien parce que c’est une obligation pour tout Anglais normal
 Mais il est complĂštement hĂ©rĂ©tique au point de vue du nĂ©o-darwinisme.

M. CH. MARX. — Cela dĂ©pend alors de la fonction d’utilitĂ© que vous appliquez.

M. J. PIAGET. — Waddington s’est senti peu darwinien sur deux points : sur la question du hasard et sur la question des totalitĂ©s organisĂ©es, et lĂ  c’est une extension que j’appelle « troisiĂšme point de vue ». AprĂšs avoir entendu votre exposĂ©, je n’osais pas vous classer aussi dans ce « troisiĂšme point de vue » ; je le fais aujourd’hui sans aucune espĂšce d’hĂ©sitation. Bien entendu, il y a toutes sortes de nuances entre les auteurs, mais c’est une seule et mĂȘme direction organiciste — appelons cela l’organicisme si vous voulez — la direction de Bertalanffy dans sa « thĂ©orie gĂ©nĂ©rale ». Vous nous donnez, certes, des aperçus nouveaux, mais qui paraissent absolument dans cette ligne-lĂ .

M. CH. MARX. — Waddington a dit : « le rĂŽle du hasard a Ă©tĂ© surestimé ». Mais cela ne veut pas dire qu’il le supprime.

M. J. PIAGET. — Mais vous non plus !

M. CH. MARX. — Bien sĂ»r ; je me demande s’il ne faudrait pas appeler la troisiĂšme catĂ©gorie 2 b ?

M. J. PIAGET. — Le 2 b, c’est la thĂ©orie synthĂ©tique de Huxley.

M. CH. MARX. — Alors, ce pourrait ĂȘtre le 2 c.

M. J. PIAGET. — Pour ce qui est des transformations dans les gĂšnes, je me permets de vous rappeler un schĂ©ma absolument sensationnel Ă  mon point de vue, si on le compare Ă  ce qui se disait il y a trente ans, un schĂ©ma que, dans La stratĂ©gie des gĂšnes, Waddington appelle, par prudence, « spĂ©culation ». Il nous montre dans la synthĂšse des protĂ©ines la possibilitĂ© d’actions en retour sur le gĂ©nome lui-mĂȘme. etc. Que voulez-vous de plus, dans la direction que vous indiquez ?

M. CH. MARX. — C’est simplement que la petite flĂšche (Facteur X → Variation de l’organisme) est trĂšs compliquĂ©e. Enfin, je crois que nous sommes partis d’une idĂ©e globale et que maintenant nous sommes en train de la diffĂ©rencier.

M. J. PIAGET. — Pour finir, si nous appelons le troisiĂšme point de vue l’organicisme en gĂ©nĂ©ral, est-ce que vous m’autorisez Ă  vous classer dans cette direction ?

M. CH. MARX. — Je crois que oui.

M. J. PIAGET. — Je n’ai rien Ă  dire au sujet de l’exposĂ© de M. Osterrieth.

À propos de celui de M. Bresson, il m’a incitĂ© Ă  reprendre la discussion en disant que l’accord des mathĂ©matiques avec le rĂ©el implique bien un accord interne entre l’organisme comme partie du monde physicochimique et le monde en son ensemble. Et il ajoute : « C’est une condition nĂ©cessaire, mais pas suffisante. » Bien sĂ»r, ce n’est pas suffisant, mais je pense que l’accord des mathĂ©matiques avec le rĂ©el ne s’explique pas simplement par des expĂ©riences au niveau phĂ©notypique et au niveau de l’apprentissage individuel, par les expĂ©riences que l’individu, depuis sa naissance jusqu’au moment oĂč il est mathĂ©maticien crĂ©ateur, peut faire sur le monde physique. Ce n’est pas la manipulation des objets qui suffit Ă  amener le nourrisson au groupe de dĂ©placement, ou qui l’amĂšne Ă  certaines structures qui conduiront peu Ă  peu Ă  la thĂ©orie des ensembles ou Ă  celle des ensembles transfinis ou Ă  la thĂ©orie actuelle des « catĂ©gories ». Si ce n’est pas le contact extĂ©rieur avec le monde physique au niveau de l’activitĂ© individuelle, ce peut ĂȘtre un contact par l’intĂ©rieur de l’organisme (formule trĂšs vague, je suis le premier Ă  le reconnaĂźtre), Ă©tant donnĂ© que, dĂšs le dĂ©part de l’organisation du gĂ©nome, vous trouvez dĂ©jĂ  des notions d’ordre, des emboĂźtements, des correspondances, des endomorphismes, toutes sortes de notions mathĂ©matiques trĂšs gĂ©nĂ©rales qui interviennent dans la structure mĂȘme de l’organisme. Or, cette structure Ă©tant un cas particulier de structures physicochimiques, il en rĂ©sulte un accord avec le milieu extĂ©rieur. Que ce facteur ne soit pas suffisant, bien entendu ; il reste Ă  expliquer comment, partant de lĂ  par abstraction rĂ©flĂ©chissante, il va se produire des sĂ©ries de reconstructions sur tous les paliers. Cette direction me paraĂźt plus satisfaisante qu’un accord extĂ©rieur ou exogĂšne.

M. F. BRESSON. — À la fin de votre exposĂ©, vous avez invoquĂ© McCulloch et Pitts. Seriez-vous prĂȘt Ă  faire jouer un rĂŽle plus qu’hypothĂ©tique Ă  ces considĂ©rations de McCulloch et Pitts, dans la possibilitĂ© de reprĂ©senter les rĂ©seaux neuroniques comme un treillis ?

M. J. PIAGET. — Je suis portĂ© Ă  penser qu’il y a des treillis dans l’organisation du systĂšme nerveux, mais je ne pense pas du tout que la logique de l’individu dans sa pensĂ©e consciente soit simplement la prise de conscience d’une structuration donnĂ©e dans ses rĂ©seaux neuroniques. Les rĂ©seaux neuroniques ouvrent des possibilitĂ©s. Quand l’individu commence Ă  construire ses premiĂšres notions mathĂ©matiques, il travaille avec ses possibilitĂ©s. Il ne les traduit pas telles quelles en thĂ©ories mathĂ©matiques. Je crois que nous partageons le mĂȘme point de vue.

M. F. BRESSON. — Tout à fait !

M. J. PIAGET. — J’en viens maintenant aux derniĂšres remarques que j’avais Ă  faire en ce qui concerne l’exposĂ© de M. Nuttin, exposĂ© qui, si j’ai bien compris, revient Ă  dire que l’adaptation n’est pas tout, qu’il y a la formation de la personnalitĂ©, qu’il y a un facteur d’organisation interne et que l’adaptation n’est qu’un facteur secondaire dans cette histoire. Cela est vrai si l’on dĂ©finit l’adaptation d’une maniĂšre Ă©troite et il m’a semblĂ© que M. Nuttin prenait le mot adaptation dans ce sens restrictif de pure accommodation aux conditions du milieu. Mais si l’on dĂ©finit l’adaptation (cela m’a paru ĂȘtre l’attitude gĂ©nĂ©rale des autres rapporteurs) comme Ă©tant un Ă©quilibre entre l’accommodation au milieu et l’assimilation, mais l’assimilation Ă  une structure organisĂ©e interne, je ne vois pas la portĂ©e des critiques de M. Nuttin. Cette construction de la personnalitĂ©, c’est l’organisation interne de n’importe quel organisme. Qu’on veuille dĂ©livrer un certificat de perfection particuliĂšre Ă  l’espĂšce humaine, c’est une affaire de jugement individuel, mais en tout animal qui se dĂ©veloppe, vous avez Ă©galement l’équivalent de ce que vous appelez la construction de la personnalité ; vous avez tout au moins, dans toute espĂšce animale, un certain type d’organisation qui tend Ă  se rĂ©aliser au cours des Ă©changes avec le milieu. Dans ce cas-lĂ , j’appellerai adaptation l’équilibre entre l’assimilation Ă  ses structures internes et l’accommodation aux circonstances mouvantes, mais cela suppose, bien entendu, une organisation interne. Je ne vois pas le conflit, je ne vois surtout pas la dĂ©valorisation de l’idĂ©e d’adaptation qu’a suggĂ©rĂ©e, m’a-t-il semblĂ©, l’exposĂ© de M. Nuttin. Les relations avec le milieu sont des relations circulaires. Il m’a semblĂ© que M. Nuttin prenait le milieu d’une maniĂšre trop classique. Il a insistĂ© au dĂ©but de son exposĂ© en disant : le milieu s’impose, le milieu nous contraint, le milieu ne change pas. Mais en rĂ©alitĂ© Ă  n’importe quel niveau de l’adaptation l’organisme modifie le milieu. L’atmosphĂšre que nous respirons a Ă©tĂ© profondĂ©ment transformĂ©e par les organismes ; s’il n’y avait pas de vĂ©gĂ©tation sur la planĂšte, notre milieu physiologique serait complĂštement diffĂ©rent. De telle sorte que la relation organisme-milieu est une relation circulaire qui consiste Ă  modifier le milieu aussi bien qu’à subir des modifications de la part du milieu. Il s’agit bien d’un circuit, et, si vous me le permettez, je rappellerai Ă  nouveau Waddington : c’est un des quatre circuits fondamentaux sur lesquels il insiste. Or, cela me paraĂźt essentiel au point de vue psychologique ; dĂ©jĂ , sur le plan biologique, l’organisme choisit d’un cĂŽtĂ©, par toutes sortes de conduites, et modifie de l’autre le milieu autant qu’il en dĂ©pend en retour. Or, c’est lĂ  la source de l’activitĂ© du sujet au sens oĂč je l’entends, sur le terrain de la conduite humaine. Pour ma part, je rĂ©sisterai beaucoup Ă  accepter une opposition nette entre la conduite de l’homme et celle des animaux et je pense que, sur le plan biologique, le dĂ©veloppement est tout aussi riche que ce que M. Nuttin appelait la rĂ©alisation de la personnalitĂ©, par opposition Ă  la soumission au milieu.

M. P. A. OSTERRIETH. — Je voudrais me permettre un trĂšs bref retour Ă  mon exposĂ© qui a pu faire penser que, dans la perspective du dĂ©veloppement de l’enfant, je ne voyais l’adaptation que sous l’angle de la conformisation de l’individu au milieu. J’ai cru qu’il n’était pas tout Ă  fait inutile — bien qu’un peu terre Ă  terre par rapport Ă  d’autres exposĂ©s — de rappeler la variĂ©tĂ© des processus, de niveaux fort diffĂ©rents, qui contribuent Ă  l’adaptation chez le jeune enfant ou qui nous apparaissent comme les conditions de son adaptabilitĂ©, et que nous voyons se manifester dans son comportement journalier. Sans doute, beaucoup de ces manifestations nous paraissent-elles aller dans le sens d’une conformisation du rĂ©pertoire comportemental individuel Ă  celui du groupe, et c’est peut-ĂȘtre Ă  cet aspect que l’adulte est le plus sensible ; il ne faut d’ailleurs pas sous-estimer son importance puisque, sans cette tendance, il n’y aurait pas de socialisation. Mais sans doute aussi, chacun de ces mĂ©canismes considĂ©rĂ©s isolĂ©ment constitue-t-il une de ces dead ends auxquels M. Meyer faisait allusion tout Ă  l’heure. Je n’ai toutefois pas le sentiment d’avoir perdu de vue, dans mon exposĂ©, cet Ă©lĂ©ment d’organisation interne sur lequel M. Piaget vient encore d’insister et qui nous apparaĂźt non seulement dans les rĂ©ponses conformistes de l’enfant, mais encore dans sa rĂ©sistance aux suggestions et aux pressions du milieu et dans certains changements assez brusques de son comportement, que l’on peut observer parfois. À ce propos, il me revient Ă  l’esprit un petit exemple concret : c’est celui de l’enfant qui, le jour de ses trois ans, dĂ©clare Ă  son entourage :« Maintenant je suis un grand garçon », et dont, en effet, Ă  partir de ce moment, le comportement gĂ©nĂ©ral devient trĂšs diffĂ©rent de ce qu’il Ă©tait auparavant. Or ici, il ne s’agit nullement d’une conformisation limitĂ©e, en rĂ©ponse Ă  quelque pression prĂ©cise du milieu mais plutĂŽt d’une rĂ©organisation globale et tout Ă  fait originale de grands secteurs du comportement, comme si l’enfant avait « choisi » d’ĂȘtre dĂ©sormais diffĂ©rent. Il semble que l’enfant modĂšle son comportement selon des lignes qui ne sont pas nĂ©cessairement imposĂ©es de l’extĂ©rieur, mais qui tĂ©moignent de l’existence de rĂ©fĂ©rences internes : c’est ce que j’ai voulu exprimer par le terme d’image de soi, qui ne me satisfait d’ailleurs pas tout Ă  fait. L’enfant ne cherche pas seulement Ă  ĂȘtre conforme Ă  l’image qu’on lui donne de lui ou qu’il croit qu’on a de lui ; il a ce que j’appelle sa propre image de lui-mĂȘme, en fonction de quoi il se comporte, et qui est Ă©videmment sujette Ă  remaniements.

M. F. BRESSON. — Je suis inquiet, M. Piaget a voulu qu’il y ait bagarre, mais la bagarre, me semble-t-il, s’est rĂ©duite Ă  un accord. Il y a deux positions possibles : la position optimiste, c’est qu’effectivement nous sommes tous d’accord parce qu’on a trouvĂ© la vĂ©rité ; la solution pessimiste : on est d’accord parce qu’on n’a rien Ă  dire, il n’y a rien de rĂ©futable, c’est creux, et par consĂ©quent tout est dans tout et rĂ©ciproquement. Il faut peut-ĂȘtre se situer entre ces deux positions extrĂȘmes. On peut se demander, par exemple, de quoi avons-nous besoin ? Pourquoi dĂ©sire-t-on avoir cette notion d’adaptation ?
 On a besoin, si j’ai bien compris ce que nous avons tous dit, d’un processus orientĂ©, on a besoin de considĂ©rer des systĂšmes isolĂ©s pour lesquels on peut dĂ©finir des domaines de stabilitĂ©, c’est-Ă -dire dans lesquels il y a quelque chose qui reste invariant, et ces systĂšmes, on les isole par abstraction, c’est-Ă -dire en ne tenant pas compte de certaines contraintes. Alors, quand on veut les regrouper ensemble, on s’aperçoit que d’autres contraintes apparaissent et changent les domaines de stabilitĂ©. Si bien que lorsque nous parlons d’un systĂšme isolĂ©, nous savons de quoi nous parlons, et nous pouvons en gĂ©nĂ©ral arriver Ă  dĂ©finir des mĂ©canismes, mais nous voudrions aussi que l’union de tous ces mĂ©canismes conserve les propriĂ©tĂ©s des sous-systĂšmes, c’est-Ă -dire quelque chose qui soit aussi orientĂ©, aussi stable ; nous ne savons plus trĂšs bien alors, Ă  ce niveau-lĂ  ce qui demeure invariant. On a besoin pour comprendre, de se donner des conditions du type extremum. Ce n’est pas seulement vrai en biologie : les Ă©conomistes cherchent la mĂȘme chose, les linguistes aussi, par exemple la position de Mandelbrot sur la loi Zipf consiste Ă  prĂ©senter le systĂšme linguistique comme un systĂšme qui s’adapte Ă  certaines conditions, la rĂ©duction de l’ambiguĂŻtĂ©, et certains linguistes, comme Dubois, ont pu essayer de rendre compte des transformations Ă©tudiĂ©es par Chomsky, en parlant de leur fonction de rĂ©duction de l’ambiguĂŻtĂ©. Par consĂ©quent on cherche encore Ă  se donner un systĂšme qui s’équilibre. Mais pourquoi rĂ©duire l’ambiguĂŻté ? C’est une fonction ! Et cela on se la donne chaque fois. Autrement dit, hier je parlais de fonctions d’utilitĂ©, ces fonctions d’utilitĂ© on les met du cĂŽtĂ© de Dieu, du biologiste, oĂč on veut. Mais toujours en dehors du systĂšme ; c’est un choix prĂ©liminaire. Mais alors la solution est peut-ĂȘtre de chercher Ă  tracer le rĂ©seau de ces propriĂ©tĂ©s d’équilibres. On a des Ă©quilibres depuis le niveau mĂ©canique jusqu’à des niveaux aussi complexes que ceux que l’on a invoquĂ©s, par exemple, dans les problĂšmes de rĂ©alisation de la personnalitĂ© dont parlait M. Nuttin ou dans ceux qu’évoquait M. Osterrieth. Le rĂ©seau doit nous montrer que lorsqu’on passe d’un systĂšme d’équilibre Ă  un autre, on ajoute des contraintes. Par exemple, les systĂšmes de type cybernĂ©tique ou autorĂ©guliers paraissent Ă  un certain niveau. Et cette espĂšce de catalogue, je ne peux pas dire de flore ou de taxinomie parce que je ne pense pas que ce soit simplement un arbre, est un rĂ©seau comme par exemple le rĂ©seau des thĂ©orĂšmes dans un traitĂ© de mathĂ©matiques. Nos discussions, me semble-t-il, portent souvent sur le fait qu’on dit : oui, ce que vous appelez adaptation c’est ce niveau-lĂ , mais moi je suis au-delĂ , donc ce n’est plus de l’adaptation. Mais en fait, ce qu’il y a de commun Ă  tous ces niveaux, c’est que toujours on a besoin de systĂšmes qui paraissent rĂ©aliser un but. Qu’est-ce que rĂ©aliser un but ? C’est Ă©videmment diminuer l’écart entre la situation oĂč l’on est et la situation visĂ©e. Et l’on peut traduire en ces termes aussi bien l’équilibre d’une balance que l’équilibre de l’enfant qui exige une certaine image de ce qu’il va rĂ©aliser. Mais naturellement la source du but, elle, est donnĂ©e au niveau de l’équilibre mĂ©canique dans le fait qu’on a des propriĂ©tĂ©s gĂ©nĂ©rales dans un systĂšme de force ; aux autres niveaux, c’est beaucoup plus complexe car il faut qu’il puisse y avoir construction d’un but, Ă©tant donnĂ© ce qui existe dĂ©jĂ . Ceci nous amĂšne alors Ă  un nouveau point, car ce qui nous gĂȘne, c’est que lorsque nous parlons d’un invariant, nous voulons aussi que ça change. C’est-Ă -dire que nous voyons bien que derriĂšre tout cela il y a la thĂ©orie de l’évolution et ses dĂ©rivĂ©s. Si Ă  chaque niveau on est adaptĂ©, il y a tout de mĂȘme quelque chose qui change : on est passĂ© du Dinosaure Ă  l’Homme et de l’Homme de NĂ©anderthal au cosmonaute ! Autrement dit, une perspective statique ne nous satisfait pas, nous voulons quelque chose qui Ă©volue. Si on veut dire que c’est le systĂšme gĂ©nĂ©ral de l’univers, avec nous dedans, qui Ă©volue vers un certain terme, on le peut, bien sĂ»r, mais on n’en est pas beaucoup plus avancĂ© parce qu’on n’a aucun moyen de dĂ©finir ses buts. Je crois que c’est un peu pour cela que M. Meyer tout Ă  l’heure, tout comme M. Marx, ont parlĂ© de mystĂšre. Il y avait une flĂšche mystĂ©rieuse dans le schĂ©ma de M. Meyer et il y avait un f (x) qui Ă©tait un mystĂšre dans celui de M. Marx. Ce mystĂšre, n’est-ce pas le fait que, si nous voulons nous situer dans un systĂšme global, nous n’avons pas l’information nĂ©cessaire pour le traiter correctement. C’est ce que je voulais dire hier en parlant de mĂ©talangue ; on postule, on dit : puisque ça marche comme ça, c’est que le systĂšme gĂ©nĂ©ral doit ĂȘtre Ă  l’image des sous-systĂšmes que nous pouvons, eux, considĂ©rer avec prĂ©cision. Je pense que c’est la raison de l’absence de bagarre dans notre discussion et je ne crois pas qu’elle puisse naĂźtre Ă  ce niveau-lĂ . Il nous aurait fallu quelqu’un qui soit un opposant farouche ; comme il n’est pas lĂ , je n’en dis pas plus !


M. J. NUTTIN. — Je vois l’intĂ©rĂȘt de notre Symposium, entre autres, dans le fait qu’au cours des diverses communications l’ambiguĂŻtĂ© de la notion d’adaptation, et aussi ses limites, ont Ă©tĂ© clairement mises en Ă©vidence. Ceci est important, surtout pour les psychologues qui, trop souvent, ont tendance Ă  penser qu’une explication du comportement ou de la motivation en termes d’adaptation est quelque chose de suffisamment prĂ©cis et de dĂ©finitif. On nous a montrĂ©, au contraire, que des processus trĂšs variĂ©s peuvent ĂȘtre impliquĂ©s dans ce qu’on appelle adaptation (voir, entre autres, l’exposĂ© de M. Marx). Certains mĂ©canismes que les psychologues considĂšrent comme des processus d’adaptation ne sont mĂȘme pas toujours considĂ©rĂ©s comme tels en biologie ou en physiologie. DĂšs lors, il n’y a pas lieu de souligner uniquement l’analogie qui existe entre les diffĂ©rentes formes d’interaction qui unissent l’individu au milieu, en les qualifiant toutes d’adaptatives ; il sera surtout utile de mettre en Ă©vidence les diffĂ©rences profondes qui caractĂ©risent certaines d’entre elles.

Prenons comme exemple une de ces formes d’interaction, à savoir la transformation du milieu par l’individu.

Je suis d’accord avec M. Piaget pour dire qu’il existe, au niveau biologique et au niveau de la personnalitĂ©, certaines analogies frappantes et rĂ©elles en cette maniĂšre. J’ai moi-mĂȘme, dans mon rapport, insistĂ© sur ce point. Ainsi on peut dire, avec M. Piaget, qu’aussi au niveau biologique l’organisme transforme son milieu. L’air qui nous environne, par exemple, est profondĂ©ment changĂ© par l’organisme. Cette influence de l’organisme sur l’air environnant s’exerce suivant des processus bien dĂ©terminĂ©s. Le point intĂ©ressant est de savoir dans quelle mesure les processus par lesquels l’homme transforme son milieu — en changeant par exemple la nature en culture — prĂ©sentent les mĂȘmes caractĂ©ristiques que ceux par lesquels l’activitĂ© d’un organisme change la composition chimique de l’air environnant. On sera d’accord pour dire que les diffĂ©rences sont probablement considĂ©rables. De mĂȘme, lorsque M. Bresson nous dit, en parlant des situations de jeu, que l’adaptation consiste ici dans le choix que fait le sujet et dans la dĂ©cision qu’il prend, il ne se contente pas d’indiquer l’analogie entre cette conduite et d’autres formes d’adaptation ; ce sont les processus spĂ©cifiques qui interviennent dans ces choix et dans ces dĂ©cisions qu’il importe de connaĂźtre avec plus de prĂ©cision. M. Piaget lui-mĂȘme est d’ailleurs le premier Ă  chercher prĂ©cisĂ©ment les caractĂ©ristiques propres des processus adaptatifs qu’il Ă©tudie au niveau cognitif.

En un mot, le psychologue doit se mĂ©fier de toute explication du comportement et de sa motivation en simples termes d’adaptation et de recherche d’équilibre. Il importe, au contraire, qu’il mette en Ă©vidence les caractĂ©ristiques propres Ă  chacun des processus impliquĂ©s dans les formes multiples d’influence exercĂ©e, aux diffĂ©rents niveaux de son activitĂ©, par l’individu sur son milieu. Toutefois, nous ne nions pas le fait que le rapprochement entre un processus spĂ©cifique et une notion plus large, telle celle d’adaptation ou d’équilibre, puisse ĂȘtre le point de dĂ©part d’hypothĂšses et de recherches fĂ©condes, comme c’est le cas dans la balance theory de Heider, la thĂ©orie de la dissonance cognitive de Festinger et beaucoup d’autres.

Je prends un autre exemple, celui de la rupture d’équilibre. Je pense que c’est M. Meyer qui a attirĂ© l’attention sur le fait qu’en biologie Ă©galement — dans le cas de la maturation sexuelle, par exemple — cette rupture d’équilibre est endogĂšne. Une fois de plus, je me demande dans quelle mesure le mĂ©canisme impliquĂ© dans la rupture d’équilibre entre l’organisme et le milieu lors de la maturation sexuelle diffĂšre des processus en jeu lorsque la personnalitĂ© rompt son Ă©tat d’équilibre avec le monde par le fait d’un nouveau projet qu’il conçoit et qu’il met en action. Il s’agit, dans les deux cas, d’une forme endogĂšne de rupture d’équilibre ; mais ici Ă©galement, c’est dans l’étude des caractĂšres spĂ©cifiques de chacun de ces processus, plutĂŽt que dans la mention de l’analogie, que consiste le progrĂšs de notre science.

D’autre part, j’ai beaucoup apprĂ©ciĂ© la maniĂšre dont M. Piaget nous a montrĂ© l’action conjuguĂ©e du gĂ©nome et du milieu dans la crĂ©ation du phĂ©notype. L’apport positif du milieu est un facteur capital ; et il ne s’agit pas de choisir entre la « force » endogĂšne (ou la « flĂšche » dont on vient de parler) et l’action du milieu. Le phĂ©notype, ou l’individu concret, n’est pas le simple produit du milieu ; il n’est pas le « sac de cailloux » dont on a parlé ; mais la personnalitĂ© n’est pas non plus une structure dynamique qui se rĂ©alise Ă  travers tout. Elle est en grande partie ouverte aux stimulations ou aux sollicitations du milieu, dont elle a besoin pour se donner la forme concrĂšte qu’elle prend et le degrĂ© de dĂ©veloppement qu’elle atteint. Ceci est d’ailleurs un aspect de la thĂšse que j’ai avancĂ©e en disant que l’adaptation est un processus secondaire. L’adaptation n’a pas son but en elle-mĂȘme ; mais c’est surtout dans et par l’« adaptation » (dans ses formes multiples et trĂšs diverses) que certaines potentialitĂ©s de la structure interne, plutĂŽt que d’autres, parviennent Ă  se rĂ©aliser.

Pour terminer, je voudrais poser une question Ă  M. Osterrieth. J’ai beaucoup apprĂ©ciĂ© ce qu’il a dit, entre autres, au sujet de l’image de soi et de sa rĂ©alisation. Je me suis demandĂ© s’il n’y a pas lieu de faire intervenir aussi dans d’autres mĂ©canismes — qu’il a considĂ©rĂ©s uniquement du point de vue de l’adaptation — cette mĂȘme activitĂ© et cet effort de construction et de rĂ©alisation de l’image de soi. Je pense surtout au mĂ©canisme de l’identification dont il a parlĂ© en termes d’adaptation. Je pense que dans l’identification de l’enfant avec son pĂšre, il y a lieu de voir dĂ©jĂ  Ă  l’Ɠuvre cette tendance Ă  la crĂ©ation d’une image de soi et Ă  sa rĂ©alisation. La personnalitĂ© naissante de l’enfant a besoin d’un modĂšle pour se donner une forme individuelle et pour rĂ©aliser cette forme. L’identification — dans certaines de ses formes, au moins — peut ĂȘtre considĂ©rĂ©e comme un processus grĂące auquel l’enfant tend Ă  se construire sa propre personnalitĂ© sur le modĂšle de celle d’un autre (son pĂšre, par exemple). En ce sens, l’identification en tant qu’adaptation serait aussi au service d’un dynamisme plus fondamental, Ă  savoir la tendance Ă  se rĂ©aliser ou Ă  se dĂ©ployer dans une forme individuelle (image de soi), qui se construit normalement en interaction (adaptation) avec certaines personnalitĂ©s privilĂ©giĂ©es du milieu. L’identification serait ainsi un autre exemple de l’adaptation comme processus secondaire. Dans d’autres circonstances, le dĂ©veloppement de l’image de soi peut se faire en rĂ©agissant contre — plutĂŽt qu’en s’adaptant Ă  — certaines personnes du milieu. L’adaptation, en effet, n’est pas le modĂšle unique du comportement de la personnalitĂ© dans son effort de rĂ©alisation de soi.

M. D. ANZIEU (Paris). — Je vais me placer au point de vue de la psychologie clinique et pathologique. Dans la pratique, nous rencontrons le problĂšme de l’adaptation. Sous quelle forme ? Nous avons affaire Ă  des enfants, Ă  des adolescents, Ă  des ĂȘtres humains inadaptĂ©s et nous cherchons Ă  les comprendre pour mieux les conseiller, voire pour les guĂ©rir. Qu’est-ce que veut dire qu’ils sont inadaptĂ©s ? Par exemple, un jeune garçon schizophrĂšne est inadaptĂ© Ă  quoi ? Il est inadaptĂ© Ă  l’école, Ă  certaines rĂšgles sociales, mais il est merveilleusement bien adaptĂ© Ă  son milieu familial, notamment Ă  une mĂšre qui, par son attitude, l’a prĂ©cisĂ©ment rendu schizophrĂšne. Une des grandes difficultĂ©s que nous rencontrons en hygiĂšne mentale rĂ©side prĂ©cisĂ©ment dans l’opposition des parents Ă  tout traitement, Ă  toute intervention psychologique ou Ă©ducative sur leurs enfants : en effet, l’adaptation rĂ©ciproque de l’enfant Ă  son milieu familial se trouve mise en question par l’évolution d’un traitement qui rend l’enfant plus conforme Ă  ce que nous pouvons appeler certaines normes d’hygiĂšne mentale. Prenons un exemple inverse : qu’est-ce que la nĂ©vrose obsessionnelle ? Si on l’envisage uniquement du point de vue de l’adaptation, c’est une nĂ©vrose qui, en gĂ©nĂ©ral, favorise remarquablement l’adaptation professionnelle, grĂące Ă  la quantitĂ© de travail que de tels nĂ©vrosĂ©s sont capables de fournir, Ă  la rĂ©gularitĂ©, Ă  la minutie, Ă  la ponctualitĂ© avec lesquelles ils l’accomplissent. Par ailleurs, toutefois, l’obsessionnel supporte une souffrance intĂ©rieure qui est considĂ©rable et cette souffrance se manifeste par un certain nombre de symptĂŽmes. Est-il donc adapté ? Est-il inadapté ? À quoi l’est-il ? VoilĂ  le problĂšme tel que nous le rencontrons dans sa complexitĂ©. Un troisiĂšme exemple sera empruntĂ© Ă  la recherche de l’accomplissement, par un individu, de sa vocation. Avec plusieurs collĂšgues, j’effectue depuis quelques annĂ©es une recherche, Ă  la demande d’une Fondation qui distribue des bourses pour aider les jeunes gens Ă  rĂ©aliser leur vocation. Nous procĂ©dons Ă  un examen psychologique des candidats, afin d’apprĂ©cier la validitĂ© de leur vocation. Soit l’un d’entre eux : ce garçon a Ă©tĂ© orphelin de pĂšre trĂšs tĂŽt ; il a Ă©tĂ© Ă©levĂ© par sa mĂšre et par sa grande sƓur qui travaillaient au-dehors et il Ă©tait gardĂ© Ă  la maison par une voisine qui faisait de la couture, en attendant leur retour. Toute son enfance s’est donc passĂ©e au milieu de ces trois femmes et le bonheur qu’il a connu alors, c’est d’ĂȘtre entourĂ© de femmes qui cousaient. Quelle vocation a-t-il dĂ©veloppĂ©e ? Devenir un grand couturier. D’oĂč les Ă©tudes qu’il a faites pĂ©niblement Ă©tant donnĂ© son origine familiale et ses difficultĂ©s financiĂšres. D’oĂč ses premiĂšres tentatives de rĂ©alisation. Cette vocation se prĂ©sente avec un caractĂšre authentique ; elle est fondĂ©e sur un souvenir d’enfance, qui est le souvenir d’un bonheur perdu, qu’il essaie de retrouver, et qui constitue la ligne de force de ses activitĂ©s. Un autre exemple est fourni par le cas d’un fils naturel, qui n’a jamais connu son pĂšre. Il a Ă©tĂ© conçu pendant la LibĂ©ration. La jeune fille enceinte a Ă©tĂ© obligĂ©e de se placer comme bonne, en mĂȘme temps qu’elle a vainement cherchĂ© Ă  retrouver l’homme qui Ă©tait le pĂšre de son enfant et dont elle n’a plus jamais eu de nouvelles. Ce garçon a eu une enfance matĂ©riellement difficile, auprĂšs de sa mĂšre ballottĂ©e de patron en patron, de patrons qui acceptent une bonne avec son enfant naturel. Imaginez tout ce que cela peut comporter de rĂ©actions ambivalentes de part et d’autre. Le garçon travaille bien en classe ; il est orientĂ©, en raison de ses capacitĂ©s, vers des Ă©tudes techniques, de façon Ă  gagner sa vie le plus vite possible ; il passe le brevet industriel, et devient un excellent Ă©lectronicien. Mais sa vocation est ailleurs : sa vocation, c’est l’égyptologie, c’est le dĂ©chiffrement des hiĂ©roglyphes. Et il rĂ©ussit ce tour de force, dans un milieu qui ne peut lui apporter aucune aide financiĂšre ni morale, de passer son bachot et d’obtenir les diplĂŽmes de l’École du Louvre, tout en achevant ses Ă©tudes de brevet industriel et en commençant Ă  travailler comme Ă©lectronicien. Ici, une hypothĂšse d’ordre psychanalytique semble s’imposer : la recherche de ses origines inconnues est le ressort de cette motivation au dĂ©chiffrement des hiĂ©roglyphes, de cette quĂȘte d’une civilisation perdue et de sa religion qu’il dĂ©crivait comme la plus belle qu’il connĂ»t.

Si nous essayons maintenant de tirer les consĂ©quences thĂ©oriques de ces quelques faits cliniques, que pouvons-nous dire ? Ces gens-lĂ  sont-ils des adaptĂ©s ou des inadaptĂ©s ? Il est bien difficile de rĂ©pondre Ă  cette question. Leur vocation repose, non pas sur une image idĂ©ale de soi qui se serait dĂ©veloppĂ©e tardivement, mais sur quelque chose de prĂ©cis — recherche d’un souvenir perdu, d’un bonheur perdu — qui remonte trĂšs haut dans la petite enfance et qui est du ressort de l’imaginaire. C’est la quĂȘte de cette trace qui est le moteur essentiel. Nous sommes en dehors de l’adaptation ou de l’inadaptation. Ce que ces garçons vont faire dans la vie, c’est essayer de trouver dans notre sociĂ©tĂ© et dans la nature une chose dans laquelle ils puissent accomplir la rĂ©cupĂ©ration de cette trace perdue. Adaptation si vous voulez, qui consisterait alors Ă  rechercher dans le champ des possibles ce Ă  quoi on pourra s’articuler. Mais ce que l’expĂ©rience clinique nous apprend, contrairement Ă  ce que M. Nuttin proposait (l’adaptation, c’est ce que l’homme choisit, nous disait-il), c’est que l’adaptation est surtout ce que l’homme refuse, surtout ce Ă  quoi l’homme renonce. L’histoire du dĂ©veloppement de l’enfance est justement faite de ces renoncements. Ce Ă  quoi l’enfant refuse de renoncer et qu’il poursuit malgrĂ© tout, c’est ce qui peut aussi bien donner naissance au dĂ©lire schizophrĂ©nique qu’au comportement pervers, mais aussi Ă  une vocation rĂ©ussie. Toutefois, l’adaptation conçue dans cette perspective reste quelque chose de mineur. Peut-ĂȘtre mĂȘme pourrait-on dire que c’est dans la mesure oĂč un enfant a rĂ©agi en s’opposant aux conditions nĂ©vrotisantes de son milieu familial ou aux conditions appauvrissantes intellectuellement ou matĂ©riellement de celui-ci, qu’il a pu garder sa bonne santĂ©, devenir ce qu’il est devenu, inadaptĂ© certes Ă  ce micro-milieu, mais apte Ă  rĂ©aliser des adaptations plus crĂ©atrices Ă  des milieux plus vastes.

La thĂ©orie psychanalytique essaie de rendre compte de la conduite humaine Ă  partir de trois principes gĂ©nĂ©raux : le principe du plaisir, qui est la dĂ©charge immĂ©diate de la tension provoquĂ©e par la montĂ©e du dĂ©sir, ensuite le principe de rĂ©pĂ©tition et le troisiĂšme principe qui est le principe de rĂ©alitĂ©. Or, de ces trois principes, un seul concerne l’adaptation, c’est le principe de rĂ©alitĂ©. Ce principe est le plus tardif et a un fonctionnement qui est beaucoup moins puissant, beaucoup plus alĂ©atoire que les deux autres. Le principe du plaisir explique la recherche de la satisfaction imaginaire, ce qui me permet de retrouver mon propos de tout Ă  l’heure sur la quĂȘte de la trace perdue. L’automatisme de rĂ©pĂ©tition permet de rendre compte d’une difficultĂ© que M. Bresson a soulevĂ©e dans son rapport en disant : « On ne comprend pas comment le rat se prĂ©cipite systĂ©matiquement sur la mauvaise porte, alors qu’on lui ouvre la bonne porte et qu’il ne la regarde mĂȘme pas. » C’est justement un automatisme de rĂ©pĂ©tition dont Freud a Ă©tĂ© obligĂ© de faire l’hypothĂšse en constatant l’existence, chez l’homme aussi, de conduite d’échecs rĂ©pĂ©tĂ©s d’une façon manifestement intentionnelle. C’est seulement avec le principe de rĂ©alitĂ© que l’on trouve un effort d’adaptation. Il faut alors s’interroger sur quand et comment ce principe de rĂ©alitĂ© commence Ă  jouer son rĂŽle, dans le fonctionnement de l’appareil psychique. Pour le psychanalyste, il n’y a qu’une seule rĂ©ponse : c’est seulement lorsque le complexe d’ƒdipe a Ă©tĂ© vĂ©cu et en partie dĂ©passĂ© que la rĂ©alitĂ© peut ĂȘtre constituĂ©e comme telle et que l’adaptation Ă  la rĂ©alitĂ© peut se prĂ©senter comme un but pour l’organisme humain.

M. PH. MALRIEU (Toulouse). — Sur un fond d’accord essentiel permettez-moi de dĂ©tacher quelques critiques, ou plutĂŽt rĂ©serves.

Fondamentalement d’accord avec M. Piaget, trĂšs sĂ©duit par sa dĂ©fense de l’hypothĂšse de l’hĂ©rĂ©ditĂ© de l’acquis, par son interprĂ©tation des rapports entre mathĂ©matiques et physique, je me sentais gĂȘnĂ© tout Ă  l’heure par le rapprochement qu’il faisait entre biologique et psychologique, et je me trouvais alors plus prĂšs de M. Nuttin. M. Nuttin me paraĂźt en effet avoir raison d’opposer des niveaux ; n’est-ce pas une rĂšgle mĂ©thodologique capitale de diffĂ©rencier avant d’essayer de dĂ©couvrir les analogies ? Mais il faut comprendre aussi le passage d’un niveau Ă  l’autre : et sur ce point M. Nuttin ne me semble pas pousser assez loin la recherche des conditions du passage de l’adaptation de type biologique Ă  l’adaptation de la personnalitĂ©. Aussi bien est-ce sur ce plan que mon exposĂ© voudrait prĂ©senter quelques hypothĂšses, Ă  partir de quelques remarques ontogĂ©nĂ©tiques.

M. Osterrieth a tracĂ© un tableau trĂšs complet des divers comportements par lesquels l’enfant s’adapte Ă  ses milieux. Il convient d’insister sur le pluriel. Il est soumis par des Ă©ducateurs Ă  divers types de modifications de milieu : on change le rythme des tĂ©tĂ©es, on associe certains gestes et certaines gratifications, certains de ses actes et certaines sanctions. Et on constate alors une adaptation par anticipation, qui relĂšve des divers types du conditionnement. C’est lĂ  une premiĂšre forme d’adaptation, on pourrait l’appeler plutĂŽt prĂ©adaptation. S’adapter, de ce point de vue, c’est se prĂ©parer Ă  agir, c’est Ă©conomiser l’effet de la surprise, Ă©conomiser les essais, les erreurs, Ă©conomiser du temps. Non seulement, par consĂ©quent, s’orienter vers l’homĂ©ostasie, mais vers la possibilitĂ©, et seulement la possibilitĂ© d’utiliser le temps gagnĂ© pour faire autre chose ; grande conquĂȘte qui se manifeste notamment dans le domaine du travail : il faut gagner du temps ou disparaĂźtre — ainsi par exemple chez les paysans qu’une insuffisance d’outillage moderne chasse de leur mĂ©tier.

Cette premiùre forme d’adaptation est surtout exogùne.

Mais, M. Meyer nous le faisait remarquer, il y a des dĂ©sĂ©quilibres dont l’origine est endogĂšne. La maturation met l’enfant en mesure de passer de gestes globaux Ă  des gestes de plus en plus diffĂ©renciĂ©s : ainsi la prĂ©hension palmaire cĂšde la place Ă  la prĂ©hension digitale, reproduisant ontogĂ©nĂ©tiquement ce qui a Ă©tĂ© la conquĂȘte de la phylogenĂšse ; et ici vaut sans doute l’hypothĂšse de l’hĂ©rĂ©ditĂ© de l’acquis dont M. Piaget nous a montrĂ© qu’elle pouvait enfin acquĂ©rir un statut scientifique. On dit parfois que la diffĂ©renciation « adapte » : il y a Ă  l’heure actuelle aux États-Unis, depuis Lewin, Werner, Witkin, une Ă©cole qui insiste sur le rĂŽle jouĂ© par la diffĂ©renciation dans l’adaptation. Mais le processus n’est pas simple. Les diffĂ©renciations qui se succĂšdent sur le plan sensorimoteur, par exemple, posent Ă  l’enfant des problĂšmes nouveaux. Elles le privent passagĂšrement des activitĂ©s globales qui suffisaient auparavant Ă  son Ă©quilibre. Sans doute orientent-elles l’enfant vers des comportements qui lui permettront de tenir compte de propriĂ©tĂ©s qu’il ignorait jusque-là ; comme elles lui permettront d’établir des connexions entre des activitĂ©s et des champs qui Ă©taient primitivement juxtaposĂ©s. Mais l’enfant qui se trouve potentiellement capable de saisir les objets qu’il voit, d’introduire un objet dans un autre, qui de par la maturation se trouve apte Ă  ce comportement, n’y est pas adaptĂ© pour si peu, et n’y parvient pas d’emblĂ©e. Il lui faut pour cela, non seulement s’exercer, mais encore surmonter la tendance Ă  n’user que des anciens comportements. C’est dire que la diffĂ©renciation n’est un instrument d’adaptation qu’au travers du dĂ©sĂ©quilibre qu’elle introduit. L’adaptation consiste alors Ă  dĂ©passer ce conflit entre l’ancien et le nouveau par des processus d’intĂ©gration.

Quel est le mĂ©canisme de l’intĂ©gration ? Si nous restons dans le domaine des diffĂ©renciations introduites par la maturation, cette intĂ©gration va ĂȘtre « guidĂ©e », au dĂ©but, par un schĂšme hĂ©rĂ©ditaire. Mais ce schĂšme ne suffit jamais, il faut aussi des rĂ©actions circulaires, associĂ©es Ă  des processus conditionnels, et il faut Ă©galement l’incitation du milieu social, pour que puisse s’effectuer le dĂ©passement du dĂ©sĂ©quilibre introduit par la diffĂ©renciation. Ainsi, Ă  ce niveau encore primitif, l’adaptation n’est dĂ©jĂ  plus le façonnement de l’organisme en fonction des propriĂ©tĂ©s du milieu. Il ne s’agit pas de prĂ©parer la satisfaction d’un besoin de façon Ă©conomique. Il s’agit de se rĂ©vĂ©ler « à soi-mĂȘme » (si on peut parler de soi dans cette premiĂšre annĂ©e de l’enfance) de nouvelles rĂ©alitĂ©s dans ce milieu, ce qui exige l’abandon de certains modes d’adaptation plus faciles. Il ne s’agit pas de gagner du temps, mais de s’ouvrir Ă  de nouvelles influences, d’abaisser le seuil de rĂ©ceptivitĂ©, et d’introduire des conflits Ă  surmonter.

Ici — c’est sur ce point qu’il me paraĂźt difficile de suivre M. Piaget — nous avons dĂ©jĂ  dĂ©passĂ© le niveau du biologique ; nous sommes en prĂ©sence de cette caractĂ©ristique du psychisme humain, que le progrĂšs passe par un accroissement continuel de rĂ©ceptivitĂ© sensorielle, qui n’est pas simplement le fait d’une sorte de poussĂ©e vitale : il est le rĂ©sultat d’exercices, d’efforts, de recherches, qui ne peuvent pas, en ce qui concerne l’enfant, se comprendre sans les incitations du milieu social. Sans doute, au cours de l’évolution, constatons-nous un progrĂšs continu des rĂ©ceptivitĂ©s sensorielles, le perfectionnement des organes sensoriels : il y a lĂ  comme un prototype de ce qui va se passer au niveau psychologique. Mais chez l’enfant, il n’est pas moins certain que le progrĂšs exige la prĂ©sence d’un milieu familial attentif aux possibilitĂ©s, aux dĂ©sirs et aux lassitudes du sujet, comme les psychanalystes l’ont bien montrĂ©, et Spitz notamment.

Cette adaptation de type progressif, qu’on peut appeler sur-adaptation, requiert la prĂ©sence d’autrui. Mais comment agit-elle ? Il faut considĂ©rer ici, Ă  cĂŽtĂ© des dĂ©sĂ©quilibres provoquĂ©s par les changements dans le milieu et des dĂ©sĂ©quilibres endogĂšnes, les dĂ©sĂ©quilibres qui proviennent des conflits sociaux. La psychanalyse a insistĂ©, avec raison, sur le rĂŽle des conflits interpersonnels. Le dĂ©sĂ©quilibre Ă  ce niveau est celui que produit l’Autre
 M. Bresson nous en a montrĂ© un aspect important. Je ne suis pas renseignĂ© hĂ©rĂ©ditairement pour savoir ce qui se passe en autrui. Je ne sais pas s’il dort ou s’il fait semblant de dormir, s’il m’accepte ou s’il me rejette, ou du moins je ne le sais pas tout de suite. Ces dĂ©sĂ©quilibres dus Ă  l’ignorance des attitudes d’autrui sont la source et la condition des adaptations de type culturel. En quoi consistent-elles ? Prenons l’exemple du langage. Nous y voyons s’effectuer un processus constant de diffĂ©renciations : l’enfant commence par dire lĂ  pour dĂ©signer un objet, pour faire valoir un dĂ©sir, pour exposer l’acte qu’il vient de faire. Puis, cette adaptation globale cĂšde la place au substantif, s’il s’agit de l’objet, Ă  l’impĂ©ratif s’il s’agit du dĂ©sir, Ă  l’indicatif s’il s’agit de l’expression d’un acte. Ici encore, comme pour la diffĂ©renciation par maturation, cette diffĂ©renciation linguistique n’est pas d’emblĂ©e adaptative, l’enfant risque au dĂ©but de ne pas mieux se faire comprendre par le mot qu’il ne le faisait par le geste. La confusion, le transfert incorrect, sont la rĂšgle sur le plan technique ou linguistique ; on peut donc penser qu’au dĂ©but du moins la diffĂ©renciation se rĂ©vĂšle ĂȘtre en elle-mĂȘme source de dĂ©sadaptation. Comment celle-ci est-elle surmontĂ©e ?

M. Osterrieth a justement insistĂ© sur le rĂŽle de l’imitation. Certes. Mais l’imitation ne peut apparaĂźtre comme un processus de pure et simple assimilation. Elle suppose — dĂšs qu’on a franchi le niveau des Ă©chopraxies, indispensable Ă  l’avĂšnement des imitations supĂ©rieures, imitations intentionnelles — une sorte d’opposition Ă  autrui. Ainsi en est-il dĂ©jĂ  dans les premiĂšres formes d’imitation, dans les rĂ©actions circulaires interpersonnelles avec deux partenaires opposĂ©s, et plus tard, vers onze mois, dans les imitations vraies oĂč le sujet oppose le modĂšle qu’il imite Ă  ce qu’il est. La motivation de l’imitation, c’est que je ne suis pas encore l’Autre ; et son mĂ©canisme, c’est qu’en moi l’Autre lutte contre moi. Nous avons tous, Ă  ce sujet, prĂ©sentes Ă  la mĂ©moire les pages profondes que Henri Wallon a Ă©crites sur L’Autre et le Moi ; elles me paraissent fondamentales pour comprendre le problĂšme et l’entrĂ©e dans l’Humain, qui est l’objet central de la psychologie. Or — et la psychanalyse l’a vu, partiellement du moins — il n’y a pas un Autre, il n’y en a pas deux, le pĂšre et la mĂšre, il y en a un grand nombre et ils s’opposent entre eux comme ils s’opposent au sujet. Ce qu’évoquait bien M. Bresson, dont l’exposĂ© avait pour toile de fond les guerres passĂ©es, prĂ©sentes et futures.

Mais quel est le processus rĂ©adaptatif qui correspond Ă  ce troisiĂšme type de dĂ©sĂ©quilibre ? Il ne suffit plus de prĂ©parer Ă  l’avance une rĂ©ponse comme dans le premier type d’adaptation au milieu, oĂč le milieu menait le jeu, puisque je ne sais pas quelle est la situation ; il ne suffit pas d’imiter non plus, puisqu’il y a une pluralitĂ© de modĂšles et qu’il ne peut ĂȘtre question de construire un projet du Moi par le moyen de l’image composite. On doit insister Ă  ce point — plus peut-ĂȘtre que ne l’a fait M. Osterrieth — sur le caractĂšre dramatique de la construction de cette image de soi. M. Anzieu tout Ă  l’heure nous a donnĂ© quelques exemples de tels drames. Ne peut-on aller un peu plus loin qu’il ne l’a fait ? La notion d’identification est-elle suffisante ? Nous ne le croyons pas. Ainsi, chez le couturier qu’il nous citait, il n’est pas absolument sĂ»r qu’il s’agisse d’un processus d’identification. Il a cherchĂ© un dĂ©passement, il ne s’est pas contentĂ© d’imiter les personnages fĂ©minins de son enfance, il a voulu devenir un grand couturier. Pourquoi ne s’est-il pas bornĂ© Ă  ĂȘtre un tailleur ordinaire, ce qui lui aurait permis tout aussi bien de retrouver son milieu d’enfance ? La construction de l’idĂ©al du Moi ne se fait pas par le processus de l’identification, tout au moins pas toujours et pas seulement.

C’est que l’adaptation du niveau vraiment humain passe par la confrontation d’une pluralitĂ© de motivations. Elle consiste Ă  rĂ©soudre le conflit intĂ©rieur qui rĂ©sulte de la prĂ©sentation d’une multiplicitĂ© de modĂšles, saisis en un mĂȘme instant dans leur opposition, par un processus de rĂ©trospection. L’adaptation rĂ©trospective, c’est l’adaptation par laquelle l’Homme essaye de refaire son passĂ©, de saisir les influences qui se sont exercĂ©es sur le Moi, de les confronter et de les intĂ©grer, non seulement en composant l’histoire de son Moi, mais encore en essayant de situer ce Moi dans l’ensemble de l’histoire de sa sociĂ©tĂ©. Tout au moins quand l’homme est parvenu au niveau de l’histoire. Cette intĂ©gration suppose la mĂ©moire, mais aussi le traitement mĂ©thodique de l’information, le dĂ©veloppement de l’intelligence, la connaissance de soi. Il s’agit d’une rĂ©trospection qui, en dĂ©finitive, aboutit Ă  crĂ©er une image du Moi, ou, si l’on veut Ă©viter le caractĂšre statique du mot image, l’idĂ©al du Moi, Ă  la condition d’élargir la conception psychanalytique d’IdĂ©al du Moi par la prise en considĂ©ration des projets culturels qui sont offerts Ă  l’enfant, et surtout Ă  l’adolescent.

C’est par l’analyse et la critique de l’ensemble de ces projets culturels que le sujet s’adapte en inventant. L’invention, voilĂ  en effet la troisiĂšme forme de comportement adaptatif, qui permet de rĂ©pondre aux dĂ©sĂ©quilibres créés par la diffĂ©renciation des Moi, la diffĂ©renciation des sujets.

On demandera peut-ĂȘtre : mais comment se fait-il que le sujet ne se contente pas des modĂšles qui lui sont proposĂ©s, qu’il cherche Ă  les critiquer, qu’il effectue une rĂ©trospection, qu’il y ait tout un traitement de l’information pour aboutir Ă  la restructuration des conduites ? Je pense que ces processus ne peuvent se comprendre indĂ©pendamment des incitations de l’histoire, et que c’est lĂ  prĂ©cisĂ©ment ce qui distingue les sociĂ©tĂ©s de la pĂ©riode historique des sociĂ©tĂ©s, je ne dis pas prĂ©historiques, mais des sociĂ©tĂ©s figĂ©es. Les inventions techniques, la division du travail, l’opposition des classes, les luttes politiques intĂ©rieures et extĂ©rieures les ont placĂ©es pour ainsi dire devant l’obligation de progresser, par l’invention de structures nouvelles, obligation qui reprend sur le plan psychologique et social la poussĂ©e de l’évolution, mais avec ces instruments nouveaux que sont la mĂ©moire et l’intelligence.

Quelle est alors la portĂ©e de la notion d’adaptation dans la recherche psychologique ? Puisqu’elle est si complexe, il semble qu’il ne faille pas en user sans une grande prudence. Peut-on dire par exemple, comme le suggĂ©rait M. Osterrieth, que grandir ce soit s’adapter ? Ne vaut-il pas mieux dire que c’est s’adapter au travers des dĂ©sadaptations, par la prise de conscience, par la recherche, mĂȘme, d’un certain nombre de dĂ©sadaptations, et par la volontĂ©, comme nous le voyons dans les crises d’opposition de l’adolescence, de marquer que l’on n’est pas d’accord. Ce refus de l’adaptation est essentiel pour le devenir d’une sociĂ©tĂ©. Que vaudrait une sociĂ©tĂ© oĂč les enfants ne voudraient pas ĂȘtre en opposition aux parents ?

Si cela est vrai sur le plan pĂ©dagogique, il ne l’est pas moins, sur le plan mĂ©thodologique, que nous ne pouvons pas considĂ©rer que l’adaptation constitue l’objet de la psychologie, que cet objet, c’est bien plutĂŽt la conduite humaine en sa totalitĂ©, qui consiste alternativement Ă  opposer et Ă  intĂ©grer, Ă  rompre les adaptations acquises pour en conquĂ©rir de nouvelles.

M. G. NOIZET (Aix-en-Provence). — Au fur et Ă  mesure que la discussion avance, je vois se rĂ©trĂ©cir le champ des questions. Il m’en reste pourtant deux Ă  poser aux rapporteurs. La premiĂšre concerne le titre mĂȘme de ce symposium. À LiĂšge, notre Association avait traitĂ© des modĂšles de la personnalitĂ© et non pas des thĂ©ories de la personnalitĂ©. Aujourd’hui nous traitons non pas des mĂ©canismes de l’adaptation, mais des processus de l’adaptation. Il me semble que le choix de tels titres ne relĂšve pas d’une simple conformitĂ© Ă  la mode linguistique, mais qu’il faut y voir des raisons plus fondamentales. Ce qui invite en particulier Ă  le croire, c’est que ces deux termes de modĂšles et de processus sont des termes scientifiquement et techniquement prĂ©cis, familiers notamment aux spĂ©cialistes de la psychologie mathĂ©matique. La premiĂšre question que je souhaite donc poser, c’est de savoir s’il convient, lorsqu’il s’agit d’adaptation, de prendre le mot de processus dans son sens fort. Car il ne signifie pas seulement qu’intervient une contrainte de durĂ©e dans la rĂ©alisation ou l’atteinte d’un certain Ă©tat. Cela ne reviendrait qu’à marquer l’évidence que l’adaptation n’est pas instantanĂ©e. L’idĂ©e de processus, c’est surtout l’idĂ©e d’une loi qui rend compte de la suite des Ă©vĂ©nements, qui rend compte de la chronique qu’on peut Ă©tablir des divers Ă©tats d’un systĂšme aux diffĂ©rents moments du temps. Des processus, pris dans ce sens, peuvent sans doute ĂȘtre dĂ©gagĂ©s en biologie, sans que j’aie toute la compĂ©tence pour le dire. C’est du moins ce que suggĂ©raient les schĂ©mas et les graphes que M. Marx nous a proposĂ©s. En ce qui concerne la psychologie, la rĂ©ponse me semble devoir ĂȘtre plus nuancĂ©e. La possibilitĂ© de mettre en Ă©vidence des processus est certaine dans le domaine du conditionnement, dont on a peu parlĂ© d’ailleurs jusqu’à prĂ©sent. Elle est certaine aussi dans le domaine de l’apprentissage, comme toutes les formalisations rĂ©centes le montrent. Mais en est-il de mĂȘme Ă  d’autres niveaux ? Peut-on encore parler de processus, au sens technique du terme, dans l’adaptation perceptive ? Qu’en est-il au niveau cognitif, par exemple lors de la recherche et de l’application de la stratĂ©gie optimale ? C’est cette derniĂšre question que je pose plus particuliĂšrement Ă  M. Bresson, en prĂ©cisant qu’à mon point de vue, l’adaptation ne peut pas ĂȘtre envisagĂ©e uniquement au plan du rĂ©sultat, c’est-Ă -dire au terme de l’entreprise. Car l’adaptation ne se limite pas Ă  l’équilibre final, elle est surtout le chemin qui y mĂšne. Il est mĂȘme permis d’aller plus loin : au niveau cognitif le problĂšme de l’adaptation ne se situe pas, du moins pour l’essentiel, au moment du dĂ©roulement de la stratĂ©gie, puisque, une fois la stratĂ©gie dĂ©couverte, seul intervient un jeu tactique qui relĂšve d’une plasticitĂ© normale. C’est donc lors de la dĂ©couverte de la stratĂ©gie que peut apparaĂźtre, Ă  un tel niveau de comportement, un Ă©ventuel processus d’adaptation. Or, la dĂ©couverte d’une stratĂ©gie peut-elle ĂȘtre vraiment comprise comme un processus ? Peut-on dĂšs maintenant dĂ©gager les lois de cette dĂ©couverte ou s’agit-il d’un programme ouvert Ă  la psychologie de demain ?

Ma deuxiĂšme question concerne la difficultĂ© qu’a soulevĂ©e M. Meyer Ă  propos de la hiĂ©rarchie des adaptations. Il est trop simple, en effet, d’opposer brutalement adaptation et dĂ©sadaptation, puisque ce que l’on rencontre, en fait, ce sont des adaptations plus ou moins rĂ©ussies. La nĂ©vrose ne peut-elle pas, en un sens, ĂȘtre considĂ©rĂ©e comme une adaptation, du moins comme une pseudo-adaptation ? Il n’est donc pas possible d’écarter le problĂšme de la hiĂ©rarchisation des adaptations, mĂȘme si l’on Ă©prouve quelque crainte de l’horizon axiologique que l’on voit se dessiner derriĂšre. Pour sortir de cette difficultĂ©, il semble qu’il faille tenter de dĂ©gager les critĂšres de cette hiĂ©rarchie des adaptations. Ces critĂšres, bien Ă©videmment, peuvent ĂȘtre des critĂšres externes comme le sont les critĂšres d’efficacitĂ©, de rendement, de coĂ»t. C’est vers de tels critĂšres qu’on se tournera s’il s’agit d’estimer le degrĂ© de l’adaptation Ă  telle ou telle tĂąche. Mais sans doute peut-on conjointement dĂ©gager des critĂšres internes. Qu’il me soit permis d’en rappeler quelques-uns, qui furent d’ailleurs Ă©voquĂ©s Ă  tel ou tel moment des rapports ou de la discussion. D’abord un critĂšre de complexité : les adaptations font jouer des rĂ©seaux plus ou moins complexes. Les analogies, rappelĂ©es en particulier dans le rapport de M. Bresson, entre les processus d’adaptation et les servomĂ©canismes rendent ce critĂšre d’autant plus intĂ©ressant Ă  expliciter. Pour emprunter Ă  l’adaptation perceptive un exemple de cette hiĂ©rarchie en complexitĂ© et en finesse, on montrera qu’au moment oĂč la perception se trouve modelĂ©e par le langage, enrichie par le jeu des catĂ©gories et des concepts, une adaptation perceptive plus prĂ©cise, plus fine, est alors rendue possible. Il n’est pas interdit d’aller chercher, Ă  ce niveau-lĂ , les critĂšres de l’adaptation perceptive dans la richesse ou dans la disponibilitĂ© du vocabulaire utilisĂ© lors de la dĂ©nomination, ou encore dans l’étendue du contexte liĂ© Ă  l’acte perceptif. Un deuxiĂšme critĂšre de la hiĂ©rarchisation des adaptations est celui de la rĂ©gulation et du contrĂŽle. Ce dernier invite, entre autres, Ă  des analyses d’ordre psychosociologique. On observe par exemple, lors de la propagation des modĂšles culturels du comportement, un affinement des rĂ©actions et un drainage des motivations, surtout en ce qui concerne le comportement alimentaire ou le comportement sexuel. C’est ainsi que se substituent aux faims spĂ©cifiques, que dĂ©crit le biologiste, des rĂ©gimes alimentaires fondĂ©s sur d’autres contraintes que biologiques, qui sont des contraintes Ă©conomiques ou culturelles. Le troisiĂšme critĂšre fait jouer l’idĂ©e d’intĂ©gration. Les adaptations primaires se transforment en s’incorporant Ă  des adaptations plus diffĂ©renciĂ©es et, si l’assimilation est imparfaite, d’anciens noyaux persistent, que la moindre rĂ©gression fait resurgir. Si l’on compare, comme l’a fait B. Inhelder, les niveaux de raisonnement chez l’enfant normal et chez l’enfant dĂ©bile, on constate bien sĂ»r et d’abord des diffĂ©rences de vitesse qui sont manifestes, mais on rencontre aussi chez l’enfant dĂ©bile des difficultĂ©s plus spĂ©cifiques relevant d’un mĂ©canisme d’intĂ©gration qui n’aboutit pas complĂštement. ComplexitĂ© donc, rĂ©gulation et contrĂŽle, intĂ©gration sont peut-ĂȘtre trois critĂšres par lesquels une hiĂ©rarchie des adaptations serait possible Ă  Ă©tablir. Pour complĂ©ter l’analyse, sans doute faut-il aussi Ă©voquer le lien, qu’avait si fortement marquĂ© Janet, entre la complexitĂ© d’une adaptation et sa fragilitĂ©. C’est une idĂ©e qu’on rencontre dĂ©jĂ  chez Jackson, mais Ă  laquelle Janet a donnĂ© un lustre particulier. Elle comporte une consĂ©quence importante : s’il est vrai que nous avons, en chaque circonstance, Ă  Ă©tablir un Ă©quilibre entre la complexitĂ© cherchĂ©e d’une adaptation et sa fragilitĂ©, cela revient Ă  mettre en jeu comme une stratĂ©gie psychologique, qui consisterait Ă  Ă©valuer le coĂ»t d’une conduite en tenant compte du risque de fragilitĂ© couru en visant une efficacitĂ© donnĂ©e. Quoi qu’il en soit, l’objectif de la recherche est de parvenir Ă  rendre opĂ©rationnels des critĂšres de hiĂ©rarchisation, qu’il s’agisse des critĂšres prĂ©cĂ©dents ou d’autres critĂšres. La difficultĂ© Ă  dĂ©passer, c’est que ces critĂšres, une fois rendus opĂ©rationnels, ne cessent pour autant d’ĂȘtre vraiment pertinents. L’obstacle est de taille, mais il me semble que le surmonter, c’est s’ouvrir une voie pour Ă©tablir une hiĂ©rarchisation des adaptations, problĂšme que la psychologie comparative ne peut pas esquiver.

M. J. PIAGET. — J’ai deux mots Ă  dire. Je voudrais tout d’abord rĂ©pondre Ă  M. Malrieu, qui me reproche de ne pas admettre une diffĂ©rence de niveau suffisante entre l’organique et le psychique, si j’ai bien compris. Je rĂ©pondrai Ă  M. Malrieu que j’ai peine Ă  le suivre s’il ne distingue que deux niveaux mais, s’il en propose cinquante, alors je serai complĂštement d’accord.

M. PH. MALRIEU. — Moi aussi !

M. J. PIAGET. — M. Anzieu a reprochĂ© aux rapporteurs d’avoir construit un « nĂšgre blanc », en prenant l’adaptation dans tous les sens du terme. Je me demande si avec le « principe de plaisir », le « principe de rĂ©alité » et la compulsion de la rĂ©pĂ©tition on n’aboutirait pas Ă  un rĂ©sultat trĂšs semblable en voulant l’appliquer un petit peu dans le dĂ©tail. J’étais trĂšs frappĂ© dans l’exposĂ© de M. Anzieu du fait qu’il localise, dans la chronologie du dĂ©veloppement, les dĂ©buts du « principe de rĂ©alité » lors de la solution du problĂšme du complexe d’ƒdipe. J’ai au contraire toujours cru que la rĂ©alitĂ©, l’adaptation Ă  la rĂ©alitĂ©, ou le « principe de rĂ©alité » si l’on veut employer ce vocabulaire, commençait Ă  peu prĂšs dĂšs la naissance, en mĂȘme temps que celui de plaisir, et en mĂȘme temps que la compulsion de la rĂ©pĂ©tition, bien entendu, qu’on trouve dĂ©jĂ  dans les schĂšmes d’exercice rĂ©flexe ; mais, Ă  prendre le nourrisson, un moment trĂšs capital, me semble-t-il, pour l’évolution du principe de rĂ©alitĂ©, si l’on retient ce vocabulaire, c’est le moment oĂč la rĂ©alitĂ© cesse d’ĂȘtre une sĂ©rie de tableaux mouvants qui apparaissent, disparaissent, etc., au grĂ© des Ă©vĂ©nements, mais commencent Ă  prendre une espĂšce de consistance avec la permanence de l’objet. Or, la construction de l’objet permanent, elle, se localise entre neuf et douze mois, Ă  peu prĂšs. Je ne crois pas que mes enfants avaient liquidĂ© leur complexe d’ƒdipe Ă  neuf ou douze mois, et pourtant vous avez lĂ  une adaptation Ă  la rĂ©alitĂ©, un principe de rĂ©alitĂ©, dans la construction de l’objet permanent. Ceci n’est pas pour faire fi des hypothĂšses psychanalytiques, loin de lĂ , car au moment oĂč se construit l’objet permanent il y a une connexion trĂšs nette avec ce que les psychanalystes appellent les relations objectales, et Mme Gouin-Decarie a fait tout un livre sur 90 bĂ©bĂ©s (alors que je n’en avais que trois Ă  ma disposition) pour montrer les corrĂ©lations Ă©troites entre les Ă©tapes de la construction de l’objet permanent sur le plan cognitif, et les Ă©tapes des relations objectales sur le plan affectif
 Mais le principe de rĂ©alitĂ©, je le rĂ©pĂšte, dĂ©bute dĂšs la naissance, dĂšs le moment oĂč le nourrisson qui tĂšte a ratĂ© le mamelon et s’efforce de le retrouver. Il n’y a pas que le principe du plaisir qui joue ici : il faut qu’il trouve le mamelon et pas autre chose, et il faut qu’il soit au bon endroit et pas ailleurs, c’est de la rĂ©alité 

M. CH. MARX. — Je voudrais revenir sur la question des critĂšres qui vient d’ĂȘtre soulevĂ©e, et que M. Meyer m’avait dĂ©jĂ  posĂ©e et Ă  laquelle j’ai oubliĂ© de rĂ©pondre. Je parle du point de vue de la biologie oĂč la situation est dĂ©jĂ  assez compliquĂ©e ; car, quand je vous Ă©coute, je suis effarĂ© par la complexitĂ© des systĂšmes en psychologie. Les critĂšres constituent ce que M. Bresson avait appelĂ© la fonction d’utilitĂ©. En biologie, nous sommes dans une mauvaise situation, nous voyons quelque chose se passer, mais nous ne sommes pas les gĂ©nĂ©raux de la guerre, nous voyons comment la guerre s’est dĂ©roulĂ©e, c’est l’évolution des ĂȘtres vivants, puis nous essayons de deviner quelles lois d’utilitĂ© ont pu jouer. Il y en a eu probablement beaucoup, si bien que les biologistes ne savent pas trĂšs bien lesquelles sont les plus importantes. On pense en gĂ©nĂ©ral que les formes qui survivent Ă  une Ă©preuve sont supĂ©rieures Ă  leurs ancĂȘtres qui auraient Ă©tĂ© Ă©liminĂ©s. Aussi certains disent que le critĂšre est le succĂšs des espĂšces. Oui, mais quelle forme de succĂšs faut-il envisager ? Certaines espĂšces ont occupĂ© la terre entiĂšre, d’autres ont une distribution trĂšs limitĂ©e. Les premiĂšres espĂšces sont donc mieux adaptĂ©es que les secondes. Pour d’autres biologistes, l’espĂšce supĂ©rieure est celle dont le succĂšs se traduit par une lignĂ©e Ă©volutive qui a Ă©tĂ© trĂšs loin. Ce n’est pas forcĂ©ment une espĂšce trĂšs rĂ©pandue. Si l’on avait pu observer le mammifĂšre primitif Ă  l’époque oĂč il venait de se diffĂ©rencier du reptile, je me demande si on aurait pu dire qu’il avait un avenir Ă©volutif extraordinaire ; il n’était certainement pas trĂšs rĂ©pandu non plus, car au point de vue fossile, ainsi que le fait trĂšs justement remarquer Teilhard de Chardin, tous les commencements sont flous simplement parce qu’il y a trĂšs peu d’individus nouveaux et pourtant ils sont riches de possibilitĂ©s. Alors que dire des critĂšres de l’adaptation sinon qu’ils sont excessivement difficiles Ă  prĂ©ciser. Parmi ceux qui ont Ă©tĂ© proposĂ©s, de complexitĂ©, de rĂ©gulation, d’intĂ©gration, on peut distinguer deux aspects : il y a la stabilitĂ© du systĂšme, c’est-Ă -dire la constance du systĂšme dans le temps surtout, et puis il y a un autre aspect qui n’a rien Ă  voir avec la stabilitĂ©, c’est que le systĂšme se complique. Depuis Lamarck, et mĂȘme avant Lamarck, on l’a constatĂ©. C’est une propriĂ©tĂ© des ĂȘtres vivants : le systĂšme se complique, et plus il se complique, plus il doit se rĂ©gler pour ĂȘtre stable ; les cybernĂ©ticiens remarquent que plus un systĂšme est complexe, plus il peut y apparaĂźtre de boucles de rĂ©gulation, et plus il y aura de variables qui deviennent constantes, ce qui stabilise le systĂšme. Je ne peux pas dĂ©velopper ici la question de l’importance de la constance de certains paramĂštres pour la stabilitĂ© du systĂšme 6. Au point de vue physiologique, c’est extrĂȘmement net : par exemple, si la pression artĂ©rielle n’était pas rĂ©glĂ©e, nous irions devant des catastrophes continuelles, il y aurait interfĂ©rence perpĂ©tuelle entre les effets du fonctionnement des diffĂ©rents organes. Si bien que les rĂ©gulations sont absolument indispensables pour que le systĂšme soit stabilisĂ© au fur et Ă  mesure qu’il devient plus complexe.

Quant au critĂšre de supĂ©rioritĂ©, de progrĂšs, je propose Ă  vos mĂ©ditations un fait : nous estimons tous que l’Homme est un ĂȘtre supĂ©rieur Ă  tous les autres. Le biochimiste, lui, est obligĂ© de constater que l’Homme n’est pas capable de faire un certain nombre de synthĂšses, il y a des molĂ©cules dont il a absolument besoin. Ce sont entre autres les vitamines et les acides aminĂ©s indispensables que l’Homme est obligĂ© de trouver dans son alimentation. Donc, biochimiquement, il est fort dĂ©fectueux. Mais si nous descendons dans l’échelle Ă©volutive, nous trouvons les micro-organismes au sujet desquels Lwoff a fait remarquer, et c’est une idĂ©e de base de son livre sur L’évolution physiologique, que les ĂȘtres les plus simples sont les plus puissants et les plus complets au point de vue biochimique ; ils prospĂšrent avec une alimentation qui ne contient que trĂšs peu d’élĂ©ments et fabriquent eux-mĂȘmes tout ce dont ils ont besoin. Quels critĂšres appliquer ? Comment juger ? Si nous nous plaçons au point de vue biochimique, l’Homme est un dĂ©bile, un infĂ©rieur, mais comme vous ĂȘtes psychologues, vous constatez que nous sommes des ĂȘtres supĂ©rieurs aux autres et vous avez raison de votre point de vue. Pourtant, s’il y avait des philosophes parmi les micro-organismes, ils auraient leurs raisons de se considĂ©rer, eux, comme supĂ©rieurs Ă  nous. Je vous laisse mĂ©diter la situation telle qu’elle apparaĂźt au biologiste.

M. F. BRESSON. — Je rĂ©pondrai Ă  M. Noizet, qui posait la question de savoir s’il y a des processus, qu’il y en a. On a des sĂ©ries d’états, des sĂ©quences qui convergent vers certains Ă©tats finaux. Alors il me semble qu’il s’agit bien lĂ  de processus. Lorsque Suppes traite des situations de jeu dans un modĂšle markovien, ce sont des processus. Pourquoi ne pas parler aussi de processus cognitifs ? Mais il s’agit de processus complexes : par exemple des marches dans un rĂ©seau. De mĂȘme pour tous les phĂ©nomĂšnes d’équilibration, par exemple, comme l’avait montrĂ© Volterra, on a aussi des traitements en termes de processus. Sur ce premier point, je crois donc que l’on peut rĂ©pondre oui. Le deuxiĂšme point Ă©voquĂ© par M. Noizet Ă©tait celui de la complexitĂ©. Je partage son point de vue. C’est ce que j’avais essayĂ© d’exprimer tout Ă  l’heure en disant que si nous avions ici un mathĂ©maticien suffisamment fort, il aurait peut-ĂȘtre pu nous faire un rĂ©seau des diffĂ©rents Ă©quilibres, en ajoutant des contraintes : le rĂ©seau de ces complexitĂ©s progressives et de leurs conditions. Je crois que lĂ  aussi on pourrait avoir, en utilisant ces notions de critĂšres, un outil puissant pour classer tous ces problĂšmes.

M. NOIZET. — Est-ce que la distinction entre le dĂ©roulement de la stratĂ©gie et la dĂ©couverte de la stratĂ©gie est utile ? Si la prĂ©sence d’un processus, dans le premier cas, ne fait aucun doute, il n’en est peut-ĂȘtre pas de mĂȘme dans le second.

M. F. BRESSON. — Lorsqu’on se donne non pas des jeux sĂ©quentiels, mais le jeu en forme normale, la stratĂ©gie est dĂ©terminĂ©e d’un seul coup ; lorsqu’on a des jeux sĂ©quentiels, comme c’est le cas par exemple des jeux Ă©voquĂ©s avec des optima locaux, la diffĂ©rence entre la dĂ©couverte de la stratĂ©gie et l’exĂ©cution de la stratĂ©gie disparaĂźt.

M. J. NUTTIN. — Nous avons tous, au cours de cet Ă©change de vues, fait des efforts louables pour crĂ©er certaines oppositions. Toutefois, l’opposition proposĂ©e par M. Anzieu entre une adaptation par choix et une adaptation par renoncement me paraĂźt difficile Ă  maintenir. En effet, renoncer Ă  quelque chose est toujours, me semble-t-il, choisir autre chose. Tout renoncement est Ă  base de choix. D’autre part, chaque fois que je choisis entre deux ou plusieurs possibilitĂ©s, je renonce Ă  celle que, par mon choix mĂȘme, j’élimine. Ainsi, le choix, Ă  son tour, est Ă  base de renoncement, mĂȘme si ce renoncement objectif n’est pas acceptĂ© de bon grĂ©.

Quant Ă  l’intervention de M. Malrieu, je voudrais dire tout simplement qu’il nous a donnĂ©, Ă  mon avis, un bel exemple d’une voie de recherche par laquelle il est possible d’arriver Ă  une connaissance plus prĂ©cise des processus d’adaptation dans leurs rapports avec les processus de croissance. La psychologie gĂ©nĂ©tique paraĂźt bien ĂȘtre un des domaines privilĂ©giĂ©s pour l’étude des processus d’adaptation situĂ©s dans le contexte global de la croissance et du dĂ©ploiement de la personnalitĂ©.

M. AL. ROSCA (Cluj). — Dans son rapport particuliĂšrement intĂ©ressant, M. Piaget mentionne que l’adaptation cognitive propre Ă  l’intelligence trouve ses racines et, Ă  certains Ă©gards, son explication, dans l’adaptation biologique. Je veux ajouter, et j’espĂšre que cela est en accord avec la conception dialectique de M. Piaget, qu’il est nĂ©cessaire d’envisager Ă©galement la relation inverse : l’influence des adaptations cognitives sur les adaptations biologiques. En rĂšgle gĂ©nĂ©rale, les systĂšmes les plus rĂ©cents au point de vue gĂ©nĂ©tique dirigent, rĂ©gularisent les systĂšmes les plus anciens.

Au cours du dĂ©veloppement des processus cognitifs, du fait de l’apparition et du dĂ©veloppement du langage qui, d’un cĂŽtĂ©, transmet les acquisitions de la sociĂ©tĂ© et, d’un autre, sert d’instrument Ă  la pensĂ©e, les processus sensori-moteurs ne se manifestent plus de la mĂȘme façon, car le second systĂšme de signalisation influence le premier.

En mĂȘme temps, du fait de l’activitĂ© de la pensĂ©e, l’homme crĂ©e des moyens pour maĂźtriser et transformer la nature, les modalitĂ©s d’adaptation morpho-physiologique et les processus sensori-moteurs perdent de leur importance initiale et leur Ă©volution se ralentit, Ă©tant compensĂ©e par lesdits moyens. Je veux souligner en mĂȘme temps que nous ne pouvons pas pousser l’analogie trop loin et parler d’une mĂȘme technique d’adaptation lorsqu’on se rĂ©fĂšre Ă  la toile que tisse l’araignĂ©e ou Ă  la technique humaine collective, comme le fait M. Meyer. Ce sont des choses tout Ă  fait diffĂ©rentes.

Le mĂ©canisme gĂ©nĂ©ral de l’adaptation semble ĂȘtre, Ă  tous les niveaux, celui de la rĂ©troaction qui mĂšne Ă  l’adaptation active. Le perfectionnement, ainsi que le remarque W. R. Ashby, est le rĂ©sultat de l’action de l’homme sur le milieu, de l’information sur les rĂ©sultats de ses actions et de nouvelles actions sur le milieu transformĂ©. La forme supĂ©rieure de cette adaptation est, me semble-t-il, la capacitĂ© d’anticipation ou, selon Piaget, la prĂ©correction des erreurs.

Ce mĂ©canisme doit nous faire penser aussi Ă  la possibilitĂ© d’une adaptation nĂ©gative, dans certaines conditions, mĂȘme dans le domaine de la pensĂ©e. Les donnĂ©es de certains auteurs, ainsi que nos propres observations, montrent que dans le processus de l’adaptation de la pensĂ©e aux exigences de l’enseignement se dĂ©veloppent soit la rigiditĂ© et le conformisme, soit la flexibilitĂ©, l’originalitĂ© et la crĂ©ativitĂ©, selon le mode de ces exigences, suivant le genre de renforcement. Certains auteurs inclinent Ă  penser qu’en gĂ©nĂ©ral le systĂšme actuel d’enseignement ne favorise pas la crĂ©ativitĂ©, mais plutĂŽt le conformisme, les Ă©lĂšves et les Ă©tudiants Ă©tant poussĂ©s Ă  emmagasiner des donnĂ©es et Ă  les reproduire, et non pas Ă  raisonner indĂ©pendamment. Cette situation n’est certainement pas sans remĂšde, et, dans de nombreux pays, on cherche des formes d’enseignement qui puissent assurer l’assimilation crĂ©atrice des connaissances.

M. B. PAVELCO (Jassy). — Je suis tout Ă  fait d’accord avec l’exposĂ© synthĂ©tique de M. Piaget. Je veux souligner la fĂ©conditĂ© de sa conception dialectique sur les rapports entre les Ă©tages psychiques, entre les niveaux du comportement de l’individu. L’adaptation comme phĂ©nomĂšne d’ordre biologique et de nature matĂ©rielle revĂȘt, au niveau psychique, une forme d’échange fonctionnel, en parcourant des stades progressifs vers un Ă©tat d’équilibre stable, de nature logique, entre l’assimilation et l’accommodation. Aux exemples si suggestifs de M. Piaget, je me permets d’ajouter le phĂ©nomĂšne si important de l’allergie, de la sensibilisation, avec son corollaire d’immunitĂ© et d’habituation. L’approfondissement de la connaissance de ces phĂ©nomĂšnes, du mĂ©canisme des rapports entre le niveau biologique et psychologique, pourrait servir aussi bien au physiologiste qu’au psychologue dans leurs efforts d’élucidation du concept d’adaptation. Comment se rĂ©alise le passage d’un niveau infĂ©rieur d’adaptation Ă  un niveau supĂ©rieur ? Je crois que nous sommes en prĂ©sence d’un perpĂ©tuel effort de prise de conscience, conçu en mĂȘme temps comme un acte d’accommodation et d’assimilation, comme l’a si brillamment dĂ©montrĂ© M. Piaget. En commençant par les objets, la conscience s’oriente vers nos actions sur les objets. C’est un effort continuel de l’action rĂ©currente (feed-back), de schĂ©matisation, de construction de modĂšles sur les modĂšles, de symboles sur les symboles et de signes. Les nouveaux rapports ne portent plus directement sur les qualitĂ©s des objets, mais sur les propriĂ©tĂ©s des symboles eux-mĂȘmes. Les rapports logico-mathĂ©matiques, si j’ai bien compris la pensĂ©e de M. Piaget, expriment dans leur nature non pas les qualitĂ©s matĂ©rielles des objets, mais les qualitĂ©s de leurs symboles modelĂ©s sur les objets. Ainsi, les relations logico-mathĂ©matiques ne sont pas de simples mĂ©diateurs entre nous et la rĂ©alitĂ©, mais les objets mĂȘmes de notre pensĂ©e, objets intellectuels. Ces relations ne sont, Ă  mon avis, que le rĂ©sultat d’un acte de prise de conscience.

En ce qui concerne le rapport de M. Meyer sur le concept d’adaptation, je me demande si la description et l’explication de l’interdĂ©pendance des caractĂšres qui varient du fait de l’adaptation ne gagneraient pas Ă  l’emploi du schĂ©ma multidimensionnel. On comprendrait ainsi plus clairement comment certaines structures d’adaptation se forment au dĂ©triment des autres, pourquoi une spĂ©cialisation trop loin poussĂ©e rĂ©duit les virtualitĂ©s de l’adaptation de l’individu. De mĂȘme, on comprendrait mieux pourquoi une fixation adaptative sur un niveau empĂȘche souvent le succĂšs de l’adaptation Ă  un niveau supĂ©rieur. On peut aussi mieux comprendre l’interaction proactive et rĂ©tro-active sur la dimension temporelle entre les moments d’une trajectoire adaptative ou les forces d’un systĂšme dynamique. Cela nous amĂšne Ă  une notion relativiste de l’adaptation. On ne peut juger du caractĂšre adaptatif d’une conduite que par rapport Ă  une norme. Ce qui est jugĂ© comme adaptation d’un point de vue, peut ne pas l’ĂȘtre d’un autre. De mĂȘme qu’un phĂ©nomĂšne psychique ne peut ĂȘtre apprĂ©ciĂ© comme conscient que par rapport Ă  un autre phĂ©nomĂšne psychique, de mĂȘme une conduite ne peut ĂȘtre conçue comme adaptation que par rapport Ă  une autre conduite ou Ă  une norme de comportement.

Le rapport de M. Osterrieth souligne Ă  juste titre l’importance de l’imitation des modĂšles dans le dĂ©veloppement de l’enfant. Le jeu de l’enfant, son activitĂ© ludique, constitue une fonction d’élaboration de symboles, de significations sociales essentielles. Le jeu est ainsi une phase importante de l’adaptation de l’homme Ă  la rĂ©alitĂ© sociale.

M. Nuttin met en Ă©vidence d’une maniĂšre trĂšs claire le caractĂšre spĂ©cifiquement humain de l’adaptation du milieu Ă  l’individu. Cette idĂ©e nĂ©cessite, je crois, quelques Ă©claircissements. Il y a des « inadaptations » qui sont en rĂ©alitĂ© des formes adaptatives dĂ©gradĂ©es. Le bovarysme, les transformations illusoires de la rĂ©alitĂ©, le retranchement d’un dĂ©lirant paranoĂŻaque dans un monde imaginaire sont autant de transformations de la rĂ©alitĂ©, sur le plan mental, imaginaire. La transformation rĂ©elle du milieu ne peut jamais ĂȘtre sĂ©parĂ©e de notre croyance, de l’idĂ©e que nous nous faisons de la rĂ©alitĂ©.

M. W. METZGER (MĂŒnster). — Je suis heureux d’entendre M. Piaget Ă©voquer une troisiĂšme possibilitĂ© entre l’empirisme et le nativisme au sens strict : la productivitĂ© des organismes qui dĂ©veloppent des modes de rĂ©actions aux stimuli venant du milieu. Un jeune collaborateur m’a dit, il y a quelques semaines : « Faire une thĂ©orie de la prĂ©gnance comme l’ont fait Wertheimer et Köhler pour la perception, c’est introduire un principe esthĂ©tique dans la psychologie Ă©lĂ©mentaire. » Aujourd’hui, je lui rĂ©pondrais que c’est exactement mon opinion. L’hypothĂšse de travail que l’organisme semble avoir adoptĂ©e est que, par un principe esthĂ©tique, on peut s’approcher de la rĂ©alitĂ© mieux que grĂące Ă  tout autre principe. Une seconde question serait : pourquoi l’organisme dĂ©veloppe-t-il une hypothĂšse de ce genre ? Pour rĂ©pondre Ă  cette question, on pourrait recourir aux remarques de M. Piaget sur les relations entre les mathĂ©matiques et le monde physico-chimique. C’est d’ailleurs ce qu’avait tentĂ© W. Köhler en 1920. Je crois que Köhler serait trĂšs heureux de la convergence des idĂ©es de M. Piaget et des siennes.

Je suis un peu Ă©tonnĂ© de la façon dont nous avons traitĂ© le problĂšme de l’adaptation. Nous l’avons envisagĂ© comme une donnĂ©e du dĂ©veloppement des organismes et du dĂ©veloppement individuel et nous n’avons presque pas parlĂ© de ses incidences quotidiennes qui me semblent productives et les plus connues dans la psychologie. Je songe Ă  des adaptations rĂ©versibles. Je vais donner des exemples : pour l’enfant, s’adapter consiste Ă  pouvoir ĂȘtre en plein air en hiver, sans manteau, sans bĂ©ret et sans s’enrhumer. Autre exemple : pouvoir marcher dans un endroit inconnu, dans l’obscuritĂ©, sans lampe de poche, ou faire de la voile sur la MĂ©diterranĂ©e, sans lunettes noires et sans maux de tĂȘte. Autre exemple encore : faire le voyage de MĂŒnster Ă  Marseille pour avoir connaissance des opinions et des programmes de recherche des collĂšgues français, sans ĂȘtre dĂ©rangĂ© par les secousses du train, par le climat du Sud et par la nourriture marseillaise. Ce sont des problĂšmes quotidiens d’adaptation, et ces problĂšmes montrent que l’adaptation dans ce sens ne peut ĂȘtre un but pour l’organisme, mais une condition nĂ©cessaire Ă  l’activitĂ© et Ă  la poursuite sans embĂ»che de buts quelconques. Il me semble que le problĂšme principal n’est pas d’ĂȘtre adaptĂ© mais d’ĂȘtre adaptable. Il me semble que c’est Ă  travers cette considĂ©ration que les cas mal adaptĂ©s, et en mĂȘme temps sur-adaptĂ©s, prĂ©sentĂ©s par M. Anzieu, pourraient ĂȘtre compris. Il me semble plus productif de faire des recherches sur les conditions de l’adaptation que sur les Ă©tats d’adaptation complĂšte. Je voudrais rappeler le fait que l’adaptation dans le sens quotidien peut ĂȘtre autre chose que l’apprentissage. Il est connu que la plus grande adaptabilitĂ© se trouve chez les enfants et la plus petite chez les vieillards. Ce sont les conditions internes de l’organisme qui changent pendant la vie et elles ne sont pas suffisamment connues.

Je renoncerai à des remarques plus détaillées sur les rapports de MM. Osterrieth et Nuttin car je pense que ces remarques générales sont les plus importantes.

M. R. PAGÈS. — Je suis un peu gĂȘnĂ© d’avoir Ă  faire allusion Ă  des problĂšmes de sĂ©mantique qui sont certainement clairs pour tout le monde dans cette assemblĂ©e mais qui ont Ă©tĂ©, tels quels, peut-ĂȘtre un peu plus obscurs du point de vue d’un psycho-sociologue. Je ne suis donc pas sĂ»r malgrĂ© tout qu’une tentative de les dĂ©mĂȘler soit totalement dĂ©nuĂ©e de pertinence.

Je crois que tout le monde est d’accord pour considĂ©rer que le concept d’adaptation reprĂ©sente d’une part un aspect d’état, d’autre part un aspect de changement, soit donc un terminus et un processus dont il est la limite. LĂ , je ne crois pas qu’il y ait lieu Ă  dĂ©bats, tout au plus Ă  une meilleure ordonnance des arguments.

En revanche, je ne suis pas sĂ»r qu’on ait toujours distinguĂ©, de façon suffisamment explicite, les diffĂ©rents niveaux d’intĂ©gration ou de systĂ©matisation auxquels ce concept a Ă©tĂ© utilisĂ©. En gros, on note bien quelque chose de commun dans toutes les utilisations qui en sont faites. Elles comportent toutes un schĂšme avec des variations issues de sources de variation ; et puis, sur ces variations, un dispositif de filtrage, lequel filtrage est adaptatif, c’est-Ă -dire qu’il assure, au bout du compte, l’établissement ou le rĂ©tablissement d’un certain Ă©tat relativement stable. Ce schĂšme est explicite ou sous-jacent dans les discussions ; seulement tantĂŽt on en a parlĂ© sur le plan ontogĂ©nĂ©tique, tantĂŽt on en a parlĂ© sur le plan phylogĂ©nĂ©tique et cela sans toujours examiner la portĂ©e du passage de l’un Ă  l’autre.

Or, il se trouve, me semble-t-il, que les psychologues s’occupent par vocation bien davantage du point de vue ontogĂ©nĂ©tique alors qu’on a dĂ©battu de façon plus insistante sur le plan phylogĂ©nĂ©tique. Il y a lĂ  un paradoxe qui me paraĂźt ĂȘtre le paradoxe probablement dĂ©libĂ©rĂ© de ce colloque et aussi ce qu’il a de stimulant. La phylogenĂšse Ă©tant, sur le plan morphologique et fonctionnel, le processus de formation d’un patrimoine gĂ©nĂ©tique particulier Ă  travers la suite des gĂ©nĂ©rations, l’ontogenĂšse pourrait peut-ĂȘtre de façon parallĂšle se rĂ©sumer psychologiquement par la formation des habitudes ou des modalitĂ©s d’action, dans l’histoire d’un organisme individuel, par une sĂ©lection rĂ©sultant de sanctions endogĂšnes ou exogĂšnes. Entre les deux il y a analogie de mĂ©canisme mais il importe de souligner l’opposition, ne serait-ce que pour avoir la possibilitĂ© d’expliciter les liens entre les deux domaines.

Par exemple, d’une part les phĂ©nomĂšnes de maturation dont on a parlĂ© nous fournissent des sources de changements et de variabilitĂ© au cours de l’évolution ontogĂ©nĂ©tique, ce qui relie l’ontogenĂšse Ă  l’aspect gĂ©nĂ©tique plus habituellement laissĂ© aux soins des biologistes ; d’autre part dans le domaine de la formation des individus, et lĂ  M. Piaget y a insistĂ©, nous avons la source de spĂ©cifications des variations phĂ©notypiques sur lesquelles, en fait, la sĂ©lection phylogĂ©nĂ©tique se produit. Il y a donc bien ici un lien rĂ©ciproque associĂ© Ă  la distinction rappelĂ©e tout Ă  l’heure. Ce lien s’associe Ă  un parallĂ©lisme dont nous pouvons dire aprĂšs H. PiĂ©ron, qui, il y a bien longtemps, avait fait remarquer ce genre d’analogie, que l’évolution est bien une espĂšce d’apprentissage phylogĂ©nĂ©tique, et que de son cĂŽtĂ© la formation individuelle produit bien quelque chose d’analogue Ă  l’évolution, par sĂ©lection des comportements mais en ajoutant que l’action des deux processus est rĂ©ciproque.

Quelle est par ailleurs la nature de cette sĂ©lection des comportements dont nous parlons ? La façon la plus frĂ©quente de la considĂ©rer s’appelle la thĂ©orie de l’apprentissage (ou plutĂŽt le domaine des thĂ©ories
). Nous nous rendons bien compte qu’avec cette notion d’apprentissage nous rencontrons le mĂȘme type de schĂ©ma que nous avons rencontrĂ© avec les phĂ©nomĂšnes de sĂ©lection sur le plan phylogĂ©nĂ©tique : une initiative de variabilitĂ© est la source des processus qui donnent lieu ultĂ©rieurement Ă  des sanctions, lesquelles filtrent les comportements d’abord Ă©bauchĂ©s ou « essayĂ©s ». Nous voyons bien que le type de questions qui se pose est celui du degrĂ© d’autonomie de la source aussi bien que de la sĂ©lection de ces comportements individuels qui sont progressivement engrenĂ©s les uns aux autres et complĂ©mentaires dans des ensembles (ex. des rĂŽles complĂ©mentaires dans une famille ou un groupe de travail). Quelles sont les sources de variations qui donnent lieu aux comportements qui sont ultĂ©rieurement sĂ©lectionnĂ©s : ce n’est que la premiĂšre question. Nous avons toute une sĂ©rie de problĂšmes parallĂšles : initiative de variation, dĂ©termination de la variabilitĂ© inter- et intra-individuelle, mode de filtrage de sanctions qui effectivement aboutissent finalement aux Ă©tats sĂ©lectionnĂ©s et ensuite dĂ©finition des critĂšres qui caractĂ©risent la stabilitĂ© d’une habitude ou le succĂšs d’une action.

C’est ici que j’introduirai la notion d’une classification des niveaux d’adaptation. Ces considĂ©rations sont en effet compliquĂ©es par le fait que, dans la discussion qui a eu lieu ici, on a dĂ» distinguer Ă  chaque instant de façon plus ou moins explicite entre le vocable d’adaptation selon qu’il portait sur l’ensemble du systĂšme organique individuel (problĂšmes d’évolution) ou selon qu’il portait sur des sous-systĂšmes (M. Marx et les problĂšmes de rĂ©gulations partielles). Ainsi nous avons le niveau de l’organisme dans lequel nous observons un systĂšme qui a des dĂ©limitations fort strictes ; au-dessous, nous avons des sous-systĂšmes dont le degrĂ© de dĂ©limitation est beaucoup moins net, et au sujet desquels se posent des problĂšmes de compatibilitĂ© et d’inter-organisation du type de ceux dont M. Bresson a Ă©voquĂ© les formes les plus gĂ©nĂ©rales.

Ce problĂšme de la coordination de sous-systĂšmes dont l’effet rĂ©sultant se trouve dans la persistance du systĂšme global considĂ©rĂ©, c’est-Ă -dire de l’organisme individuel, n’est qu’un cas particulier de la notion de sous-systĂšme.

C’est ici que je voudrais mentionner un deuxiĂšme point qui me paraĂźt important Ă  considĂ©rer et que je souhaiterais encore introduire de façon plus explicite, c’est celui des super-systĂšmes ou sur-systĂšmes dotĂ©s d’une extension supĂ©rieure Ă  celle de chaque organisme individuel et qui en enveloppent plusieurs. Nous rencontrons, en d’autres termes, et je crois qu’il ne faut pas le dissimuler, un problĂšme de dĂ©finition de l’agent adaptatif ou de l’unitĂ© d’adaptation. Qu’est-ce que c’est qui est le support des actes et des processus d’adaptation ? Est-ce que c’est finalement dans tous les cas l’organisme individuel ou bien plutĂŽt tel ou tel sous-systĂšme de cet organisme individuel ? Ou bien est-ce que ce sont des sur-systĂšmes ? Est-ce qu’il y a un fondement lĂ©gitime et un avantage Ă©ventuel pour la recherche Ă  considĂ©rer, au-dessus de ce niveau de l’organisme individuel et symĂ©triquement en quelque sorte par rapport aux sous-systĂšmes organiques, des sur-systĂšmes collectifs, disons psycho-sociaux ?

Tout Ă  l’heure M. Anzieu, me semble-t-il, a donnĂ© quelques arguments qui dĂ©passaient largement la spĂ©cialitĂ© psychanalytique en ce sens, en montrant, avec quelques autres (M. Noizet notamment), qu’il se posait certains problĂšmes de critĂšres d’adaptation ; de quel droit dire que tel individu, et, Ă  plus forte raison, que tel ou tel comportement est plus ou moins adaptĂ© ou inadapté ? Cette question est bien « claire » pour tout le monde, en ce sens que tout le monde sait qu’il ne possĂšde pas Ă  cet Ă©gard de rĂ©ponse objective. Dans quels termes ce type de question pourrait-il donc ĂȘtre posĂ© utilement ?

Car la question n’est pas acadĂ©mique ; au contraire : la plupart des psychologues, statistiquement, sont effectivement des praticiens pour lesquels se posent fondamentalement toutes ces questions. Les uns sont, pour prendre un cas extrĂȘme, des conseillers conjugaux ou familiaux, pour qui l’ajustement Ă  la situation familiale est essentiel ; d’autres sont directement ou non liĂ©s Ă  la thĂ©rapeutique, d’autres au fonctionnement des entreprises. Dans tous ces cas, les critĂšres sont de nature diffĂ©rente et tous peuvent se recouper avec la typologie gĂ©nĂ©rale des critĂšres que M. Noizet esquissait. Il n’est pas Ă©tonnant que tous soient prĂ©sentĂ©s gĂ©nĂ©ralement de façon normative ; mais le fait qu’ils le soient et qu’il soit aisĂ© de montrer qu’une notion comme celle de nĂ©vrose est bien dans ce cas, avec beaucoup d’autres, ne les dĂ©pouille pas du point de vue objectif de tout intĂ©rĂȘt ; car nous nous trouvons devant un fait et une hypothĂšse : premiĂšrement, devant le fait que des organisations supra-individuelles, des groupes, sont des sources de « valeurs », que ces valeurs sont des principes d’apprĂ©ciation pour le normal, le pathologique, etc., c’est-Ă -dire pour le critĂšre d’adaptation et que ces critĂšres sont agissants sur les individus ; d’autre part, et ceci va un tout petit peu plus loin, c’est qu’il est tout Ă  fait possible que ces groupes soient des groupes Ă  rĂ©gulation qui dĂ©finissent des systĂšmes autorĂ©gulateurs Ă  l’intĂ©rieur du groupe de sorte que l’action des critĂšres soit une action de maintien du groupe sĂ©lectionnĂ©e elle-mĂȘme par rĂ©fĂ©rence Ă  cette fonction. C’est une question que nous avons Ă  nous poser : au mĂȘme titre que nous avons des boucles d’adaptation Ă  l’intĂ©rieur des sous-systĂšmes intra-organiques, de mĂȘme nous avons quelques raisons de penser qu’il y a quelque chose de type plus ou moins homĂ©ostatique Ă  un niveau collectif. Je me contenterai ici, bien entendu, de poser le problĂšme et de souhaiter que l’on examine si Ă  l’intĂ©rieur de groupes — sur le plan dĂ©mographique, sur le plan des modalitĂ©s d’actions — il ne se peut pas qu’il y ait des boucles de type homĂ©ostatique.

Nous savons bien que nous avons des phĂ©nomĂšnes avĂ©rĂ©s de cet ordre dans les sociĂ©tĂ©s animales (sur le plan nutritionnel, thermique, dĂ©mographique) mais nous n’avons jusqu’à maintenant que peu de preuves concernant l’homme Ă  cet Ă©gard. Et pourtant, lorsque je parle de la localisation ou de l’imputation, Ă  un agent de tel ou tel niveau, des actes et du processus mĂȘme d’adaptation, que je pose la question de situer l’unitĂ© adaptative, on pourrait dire que j’enfonce des portes ouvertes si je me trouvais devant un auditoire de sciences sociales. En ces matiĂšres, en effet, cette idĂ©e est chose banale, en particulier pour les Ă©conomistes libĂ©raux ou nĂ©o-classiques, fondamentalement confiants dans des processus d’auto-Ă©quilibration. Devant des psychologues, gĂ©nĂ©ralement en garde contre des conceptions de cette nature, c’est un ordre d’hypothĂšses que j’inviterai simplement Ă  prendre au sĂ©rieux.

En psychologie sociale proprement dite, le problĂšme est vraiment posĂ©. Je citerai seulement un travail assez ancien comme certaines conceptions de Bales : dans un groupe il y a des fonctions de maintien ou d’entretien, c’est-Ă -dire que le groupe s’entretient et se maintient lui-mĂȘme dans les intervalles des phases pendant lesquelles il agit surtout sur l’extĂ©rieur du groupe ; Bales dĂ©crit au fond un systĂšme Ă  oscillations, avec une boucle Ă  rĂ©troaction. Du moins c’est ce que la description des phĂ©nomĂšnes permet d’induire : lorsqu’un groupe travaille sur lui-mĂȘme Ă  se maintenir il ne travaille pas beaucoup sur le monde extĂ©rieur ; par suite, la situation extĂ©rieure se dĂ©grade. À ce moment-lĂ  le groupe est invitĂ© par des indicateurs de menace extĂ©rieure ou d’insatisfaction Ă  travailler sur l’extĂ©rieur. Quand il a longuement travaillĂ© sur l’extĂ©rieur, il tend cette fois Ă  se dĂ©sorganiser Ă  l’intĂ©rieur ; de nouveau des indicateurs le lui signalent ; Ă  ce moment-lĂ  il se produit un report de l’activitĂ© organisatrice de l’action sur l’intĂ©rieur du groupe et ainsi de suite. Nous avons bien lĂ  une espĂšce d’équilibre oscillant qui s’établirait Ă  travers les circuits de rĂ©troaction.

À partir d’exemples de ce type, le problĂšme qui se pose Ă  nous est un problĂšme d’articulation entre, non plus seulement les sous-systĂšmes, mais les super-systĂšmes, qui interfĂšrent intra-individuellement, interindividuellement, et Ă©galement entre les groupes. À partir de ces considĂ©rations on dĂ©finit bien, comme le disait M. Meyer, une hiĂ©rarchie des adaptations, mais moins sans doute une hiĂ©rarchie des valeurs de l’adaptation, une hiĂ©rarchie axiologique, qu’une hiĂ©rarchie de l’organisation des adaptations. Encore faut-il tenir compte du fait qu’un certain nombre de systĂšmes d’adaptation sont imbriquĂ©s les uns dans les autres plutĂŽt que simplement « emboĂźtĂ©s » et donc hiĂ©rarchisĂ©s. Rien n’empĂȘche d’ailleurs d’examiner scientifiquement comment s’organisent les axiologies ou jugements de valeurs par rapport aux diffĂ©rentes articulations, souvent conflictuelles, des systĂšmes et sous-systĂšmes d’adaptation. D’une certaine façon mon propos est de donner une place et un traitement objectif Ă  l’axiologie. Un avantage fondamental des formulations cybernĂ©tiques, c’est d’avoir plus encore que Tolman « dĂ©douané » pour les psychologues une façon objective de traiter les finalitĂ©s.

Un trait original de l’adaptation super ou supra-organique par rapport Ă  l’organisation intra ou infra-organique consisterait effectivement en ce que le systĂšme supremum (le systĂšme supĂ©rieur par rapport aux sous-systĂšmes d’adaptation), au lieu d’ĂȘtre le plus fortement dĂ©limitĂ© et stabilisĂ© (comme c’est le cas lorsque l’on considĂšre la biologie de l’organisme), montrerait au contraire des systĂšmes-enveloppes circonscrits aux autres, de moins en moins dĂ©limitĂ©s Ă  mesure que ces sur-systĂšmes collectifs seraient de plus en plus Ă©tendus. Ce serait au contraire le systĂšme Ă©lĂ©mentaire de base qui serait le mieux dĂ©limitĂ© puisqu’il s’agit de l’organisme individuel lui-mĂȘme. On aperçoit une espĂšce de symĂ©trie de part et d’autre de l’organisme individuel et par rapport Ă  lui, telle que peut-ĂȘtre les boucles, Ă  mesure que l’on s’adresse Ă  des systĂšmes supra-organiques plus Ă©tendus, seraient en gĂ©nĂ©ral moins strictes ou rigoureuses, laissant place Ă  des rĂ©gulations plus lĂąches et plus sujettes aux alĂ©as ou aux perturbations. Toutefois, il y a certainement quantitĂ© d’autres facteurs, en dehors de la dimension relative, qui donnent Ă  un groupe des propriĂ©tĂ©s plus ou moins « homĂ©ostatiques » et stabilisent en lui des propriĂ©tĂ©s favorables Ă  sa persistance. Un État est plus homĂ©ostatique qu’un petit groupement fortuit ! Je ne chercherai donc pas Ă  articuler en dĂ©tail une quelconque organisation de sur-systĂšmes rĂ©gulateurs.

Je m’en tiendrai pour l’essentiel Ă  ces rĂ©flexions, faute de pouvoir discuter aussi largement qu’il le faudrait cette notion, Ă  premiĂšre vue, selon les goĂ»ts, sĂ©duisante ou suspecte, de rĂ©gulations sociales qui seraient Ă  la fois biologiques dans leur mĂ©canisme fondamental et extĂ©rieures Ă  la physiologie des organismes individuels dans leur support.

J’esquisserai seulement l’examen d’un troisiĂšme point. Si l’on acceptait un instant la perspective proposĂ©e, on serait amenĂ© Ă  considĂ©rer point par point les schĂšmes de rĂ©gulation propres aux « sur-systĂšmes » (je prĂ©fĂšre dĂ©cidĂ©ment ce terme Ă  celui de systĂšmes supra-organiques qui Ă©voque des spiritualitĂ©s Ă©loignĂ©es de ma pensĂ©e prĂ©sente). Dans ce cas, certains problĂšmes parallĂšles Ă  ceux que les physiologistes et gĂ©nĂ©ticiens se posent au niveau infra-organique pourraient ĂȘtre pertinents. En particulier, on s’interrogerait sur les sources de variabilitĂ© ou de variation. D’oĂč il rĂ©sulterait, pour se rĂ©fĂ©rer aux rapports prononcĂ©s ici-mĂȘme par certains collĂšgues psychologues, que telles de leurs plus riches indications devraient ĂȘtre situĂ©es un peu diffĂ©remment. M. Osterrieth a insistĂ©, Ă  juste titre, dans la formation de l’enfant, sur les phĂ©nomĂšnes d’imitation, dont les psycho-sociologues, un peu partout, recommencent Ă  parler aprĂšs une longue Ă©clipse oĂč l’on avait quelque peu altĂ©rĂ© tout au moins le vocabulaire. Il faut bien noter que la pensĂ©e des psychologues appuie bien davantage, couramment, sur les phĂ©nomĂšnes de « conformisation », de rĂ©duction de variĂ©tĂ©, que sur les phĂ©nomĂšnes de crĂ©ation de diffĂ©rences et de variations, que pourtant les premiers supposent ! Toute la psychologie sociale des « pressions vers l’uniformité » comme celle de la rĂ©duction des « dissonances cognitives » (Festinger) illustre mon propos. Or, il me semble que cela rĂ©sulte du fait que les comportements et processus sociaux (y compris les fameux « processus d’influence » omniprĂ©sents depuis Tarde et A. Binet) n’ont pas Ă©tĂ© insĂ©rĂ©s dans le processus plus gĂ©nĂ©ral de rĂ©gulation sociale, avec ses diffĂ©rents niveaux, et dans son analogie fonciĂšre avec les problĂšmes d’innovation et de sĂ©lection biologique tels qu’ils apparaissent dans les autres domaines d’emploi du mot adaptation.

Au point de vue que je propose, on est amenĂ© Ă  s’intĂ©resser beaucoup plus aux faits et aux facteurs de variation.

Par exemple, pour revenir Ă  un type de thĂšmes qui ont Ă©tĂ© Ă©voquĂ©s Ă  propos d’imitation, on observe que « l’imitation » ne crĂ©e pas forcĂ©ment la conformitĂ© ou l’uniformitĂ©. Quand le parent punit, il rejette un comportement de l’enfant. Imiter le parent, ce ne sera pas pour l’enfant forcĂ©ment rejeter les mĂȘmes choses que lui et, par lĂ , se ramener aux mĂȘmes acceptations et Ă  la ressemblance avec lui ; ce peut ĂȘtre au contraire mimer son acte de rejet (ou de « punition »), faire comme le parent, certes, mais en ce sens qu’on rejette ce que « l’autre » fait. L’« opposition », Ă  ce moment-lĂ  — c’est un fait banal mais qui mĂ©rite peut-ĂȘtre d’ĂȘtre relevĂ© dans notre perspective —, apparaĂźt plutĂŽt comme une forme trĂšs particuliĂšre d’imitation, avec des propriĂ©tĂ©s innovatrices. Les expĂ©riences de Bandura et des Ross (1961) 7 tendent Ă  montrer la liaison entre punitivitĂ© des parents et agressivitĂ© des enfants. Mais l’agressivitĂ© a des formes multiples (contradiction, dĂ©limitation
) nullement limitĂ©es Ă  l’attaque destructrice. Par ailleurs, on peut se demander s’il ne se constitue pas justement Ă  cet Ă©gard dans l’éducation des « boucles » stabilisatrices : plus le parent serait punitif (c’est-Ă -dire plus il aurait de conduites d’opposition Ă  l’égard de l’enfant), autrement dit plus il serait « conformisant » dans ses intentions, et plus l’enfant rĂ©sisterait Ă  cette conformisation du fait mĂȘme qu’il « s’identifierait » Ă  (ou qu’il imiterait) l’attitude opposante du parent limitant ainsi le « dangereux » processus d’uniformisation (cf. quelques Ă©lĂ©ments Ă  l’appui dans Bandura et Walters, 1959) 8. (Je note « dangereux » pour signaler une menace possible Ă  l’égard des capacitĂ©s adaptatives d’une population et non d’un individu.)

Ce point de vue proposĂ© s’accorde particuliĂšrement avec tout ce qui a Ă©tĂ© dit pour l’explicitation des critĂšres d’adaptation et de leurs caractĂ©ristiques (Bresson, Noizet, par exemple). Ce sont en effet ces caractĂ©ristiques abstraites et formelles qui se prĂȘtent le mieux aux transpositions qui me paraissent nĂ©cessaires. Par ailleurs, je trouve que les considĂ©rations de critĂšres, de fonction d’utilitĂ©, trouvent motif Ă  s’expliciter davantage lorsque leur nature apparaĂźt non seulement indĂ©pendante d’un contenu physiologique mais particuliĂšrement propre Ă  recouvrir Ă  la fois ce contenu et un contenu psycho-social de « l’autre cĂŽté ». L’autre cĂŽtĂ© est celui des sursystĂšmes dans lesquels l’individu est inscrit et qui, d’une certaine façon, lui imposent ses particularitĂ©s supĂ©rieurement « utiles » et, par lĂ  sans doute, une part aussi de celles des sous-systĂšmes. Si, comme le souligne M. Piaget avec Waddington, les adaptations au niveau gĂ©nĂ©tique ne sont pas indĂ©pendantes de sĂ©lections opĂ©rĂ©es sur critĂšres phĂ©notypiques, alors les rĂ©gulations de tout niveau qui rĂ©gissent les rĂ©alisations phĂ©notypiques ne sont pas indiffĂ©rentes non plus, touchant les adaptations gĂ©nĂ©tiques proprement dites. Le programme gĂ©nĂ©tique doit s’éprouver aussi et donc s’altĂ©rer « adaptativement » au niveau des sur-systĂšmes psycho-sociaux qui ne sont plus si « externes » que cela.

M. CH. CHANDESSAIS (Paris). — J’ai Ă©tĂ© particuliĂšrement intĂ©ressĂ© au cours de ce symposium par la multiplicitĂ© des niveaux et des points de vue, malgrĂ© de trĂšs nombreuses ressemblances entre les divers rapporteurs. Je me suis paradoxalement demandĂ© si ce symposium sur l’« adaptation » aurait pu se faire sans que l’on emploie une seule fois ce mot, par exemple en utilisant plus systĂ©matiquement celui de « critĂšre ». Le mot a Ă©tĂ© employĂ© plusieurs fois, mais plutĂŽt Ă  la fin. Au dĂ©but, on parlait beaucoup de l’adaptation et peu de critĂšre. Il semble, d’aprĂšs ce que j’ai entendu ces jours-ci et d’aprĂšs ce que j’ai lu antĂ©rieurement, que l’adaptation consiste Ă  se rapprocher le plus possible d’un critĂšre. Ainsi formulĂ©, on constate qu’il s’agit d’un vieux problĂšme qui est bien connu des spĂ©cialistes des servo-mĂ©canismes. Cette notion de servo-mĂ©canisme conduit, Ă  penser que peut-ĂȘtre on pourrait trouver un langage isomorphe de celui que nous avons employĂ© ici, et, pour ne plus employer le mot adaptation, essayer de trouver dans la formalisation une expression gĂ©nĂ©rale des phĂ©nomĂšnes Ă©tudiĂ©s. Je voudrais Ă  ce sujet soulever quelques questions. Nous supposerons que c’est l’adaptation d’un systĂšme qui est Ă©tudiĂ©e. Un organisme est un systĂšme. Le mot « systĂšme » a Ă©tĂ© dĂ©fini d’une maniĂšre extrĂȘmement prĂ©cise par Ashby : c’est un ensemble de variables. Par consĂ©quent, en reprenant une remarque de M. PagĂšs, on dĂ©finit un systĂšme particulier en isolant les variables que l’on dĂ©sire Ă©tudier. Nous appellerons X l’ensemble des variables dĂ©finissant un systĂšme X, et X0 un critĂšre. On nous a beaucoup parlĂ© d’homĂ©ostasie. Peut-on prĂ©ciser cette notion au moyen de cette notation ? L’homĂ©ostasie consiste Ă  faire : X − X0 = 0, c’est-Ă -dire Ă  rendre nul l’écart entre le but Ă  atteindre et les rĂ©sultats effectivement obtenus. Ce n’est pas la seule solution possible. La preuve en est que nous savons que l’ĂȘtre vivant s’accommode de diffĂ©rences de tempĂ©ratures assez importantes. NĂ©anmoins, si on met un individu dans une baignoire Ă  plus de 60°, il ne peut supporter cette tempĂ©rature. Il y a donc un seuil d’acceptation et l’on peut admettre un autre type d’utilisation du critĂšre : il ne s’agit plus d’atteindre un but mais de rester dans une zone. La formule prĂ©cĂ©dente est Ă  remplacer par une formule de la forme :

X — X0 < 0

Il y a une troisiĂšme maniĂšre d’envisager l’utilisation du critĂšre. Si le systĂšme ne peut rester dans une zone, et, Ă  plus forte raison, atteindre le but, il peut essayer de rendre minimum la diffĂ©rence entre les rĂ©sultats et le but Ă  atteindre. C’est ce point de vue qu’a dĂ©veloppĂ© M. Bresson. On symbolisera ce type de critĂšre par : min. (X — X0). Or, de quoi a-t-on parlĂ© jusqu’à prĂ©sent ?
 On a parlĂ© d’agir sur X pour obtenir l’une de ces trois solutions.

J’en viens maintenant Ă  une des questions que je dĂ©sirais poser aux psychologues, mais aussi aux sociologues : ne pourrait-on pas remplir l’une de ces conditions en agissant sur le critĂšre ?
 Autrement dit, en reprenant une formule connue : « Quand on n’a pas ce que l’on aime, il faut aimer ce que l’on a. » Cela revient Ă  dire : « Quand on ne peut pas atteindre son critĂšre, on change de critĂšre. » Est-ce que ce point de vue a Ă©tĂ© abordĂ© par les psychologues ?
 Il semble que le critĂšre soit d’ordre culturel, et changer le critĂšre, c’est modifier la culture, c’est-Ă -dire, comme l’a fait remarquer M. PagĂšs, envisager un systĂšme plus grand. VoilĂ  donc une premiĂšre question.

Une deuxiĂšme question est celle-ci : Nous avons distinguĂ© trois maniĂšres d’utiliser un critĂšre. Pourquoi l’une est-elle adoptĂ©e plutĂŽt que l’autre ?
 Appelons A1, A2 et A3 ces trois procĂ©dures. Le choix entre A1, A2 et A3 suppose l’existence d’un critĂšre d’ordre supĂ©rieur. Comment peut-on dĂ©finir un tel critĂšre ? Telle est la deuxiĂšme question. Enfin, Ă  supposer que l’on ait choisi un de ces trois modes d’atteinte du critĂšre, il y a plusieurs maniĂšres de le rĂ©aliser suivant la façon dont les feed-back sont Ă©tablis. En particulier, on peut avoir une rĂ©duction de X — X0 continue mais lente. On peut, par « pompage », passer pĂ©riodiquement par X0, le dĂ©passer et y revenir pour le dĂ©passer encore. Ici encore, il faut choisir entre une atteinte lente, mais sĂ»re du but, ou une atteinte rapide, mais oscillante. Quel est le critĂšre qui dĂ©termine le choix du processus, c’est-Ă -dire, en dĂ©finitive, des feed-back ? Telles sont les trois questions que je voulais poser et que je me permets de livrer Ă  vos rĂ©flexions.

M. E. VALENTINI (Rome). — Il me semble avoir notĂ© une certaine opposition entre les concepts d’adaptation en biologie et les concepts d’adaptation tels qu’on peut les tirer de la thĂ©orie des jeux. On a dit Ă  propos du terme d’adaptation qu’il y a lĂ  une langue et une mĂ©talangue. Je voudrais poser la question de savoir s’il ne s’agit pas plutĂŽt d’un problĂšme et de mĂ©ta-problĂšmes tels que l’adaptation conçue comme une rĂ©ponse Ă  des conditions supposĂ©es comme plus probables, voire formalisĂ©es par les mathĂ©maticiens plutĂŽt qu’observĂ©es directement par des biologistes et des psychologues. Je ne veux pas par cela nier l’approche probabiliste de l’étude du comportement. D’ailleurs, M. Bresson nous a donnĂ© un rapport pĂ©nĂ©trant et sĂ©duisant, Ă  ce sujet ; mais je crois que l’on peut poser la question de savoir si l’on peut considĂ©rer l’adaptation comme une rĂ©ponse ou bien comme un systĂšme de rĂ©actions de l’ĂȘtre vivant aux stimuli du milieu intra-organique et aux situations stimuli du milieu extra-organique.

M. P. FRAISSE (Paris). — Je voudrais provoquer quelques discussions en posant des questions un peu abruptes à quelques-uns de nos brillants rapporteurs.

Je me tournerai d’abord vers M. Meyer. Il nous a laissĂ© entendre qu’il Ă©tait mal Ă  l’aise dans un systĂšme SR oĂč les stimulations seraient toujours Ă  l’origine de quelque rĂ©ponse, et il nous a proposĂ©, pour nous en tirer, d’utiliser une flĂšche qui, pour ma part, m’a fait beaucoup penser Ă  l’élan vital de Bergson. Pour illustrer son propos, il a pris le cas du dĂ©veloppement. L’instinct sexuel, une des grandes forces biologiques, apparaĂźtrait dans l’ontogenĂšse Ă  un moment donnĂ©. Il crĂ©erait des dĂ©sĂ©quilibres qui entraĂźneraient des processus de rĂ©organisation et la recherche d’un nouvel Ă©quilibre. Comment interprĂ©ter dans cette perspective les rĂ©sultats des expĂ©riences de Harlow, dans lesquelles il montre que de jeunes singes, Ă©levĂ©s depuis la naissance en dehors de la prĂ©sence de leurs congĂ©nĂšres, montrent au moment de leur pubertĂ© une indiffĂ©rence Ă  l’autre sexe et de la frigiditĂ© ou de l’impuissance ? Le dĂ©veloppement sexuel n’apparaĂźt-il pas dans cette perspective comme le rĂ©sultat d’interactions entre le dĂ©veloppement ontogĂ©nĂ©tique et les stimulations du milieu ?

À M. Osterrieth, je demanderai s’il est d’accord pour admettre qu’en nous dĂ©crivant le dĂ©veloppement de l’enfant il utilise le concept d’adaptation, aussi bien pour dĂ©crire les processus d’assimilation que les processus d’accommodation. Il m’a semblĂ© qu’il ne voulait pas distinguer ces deux aspects mais qu’ils Ă©taient toujours mĂȘlĂ©s et qu’en rĂ©alitĂ© toute une partie de son propos correspondait Ă  celui de M. Nuttin. Je souhaiterais qu’il dissipe cette ambiguĂŻtĂ©, s’il le juge utile.

M. Nuttin, en un premier temps, nous a peut-ĂȘtre fait douter de la nĂ©cessitĂ© d’utiliser en psychologie le concept d’adaptation. Il nous a montrĂ© que les adaptations Ă©taient des sous-systĂšmes et que les processus les plus importants sont ceux par lesquels l’homme façonne le monde Ă  son image. Mais n’a-t-il pas introduit l’adaptation comme une position centrale en affirmant que le facteur essentiel du progrĂšs serait la tendance de l’homme Ă  rechercher une adaptation Ă  lui-mĂȘme ? Nous avons peu parlĂ© jusqu’à prĂ©sent du progrĂšs et c’est cependant son existence qui nous pose les plus grands problĂšmes quand nous envisageons l’adaptation comme un principe explicatif central. Nous pensons que dans l’échelle Ă©volutive, malgrĂ© les dĂ©viations, malgrĂ© les ralentissements, il y a eu progrĂšs. Nous sommes d’autant plus tentĂ©s de le penser que cette Ă©volution a abouti Ă  quelque chose d’assez rĂ©ussi et qui est l’homme actuel, puisque nous avons tendance Ă  valoriser notre espĂšce. Au point de vue du dĂ©veloppement des espĂšces, au point de vue du dĂ©veloppement socio-culturel de l’humanitĂ©, comme au point de vue du dĂ©veloppement de chacun d’entre nous, nous pensons qu’il y a progrĂšs. Or, les rapporteurs, Ă  part M. Osterrieth et M. Nuttin, ont parlĂ© de l’adaptation comme d’un processus d’équilibre. Comment ces processus d’équilibre peuvent-ils aboutir aux progrĂšs que nous constatons ? Je pose cette question Ă  tous les rapporteurs.

Enfin, je poserai Ă  M. Anzieu une question qui lui montrera combien je connais mal la psychanalyse. Il nous a dit qu’il y avait trois principes clĂ©s dans la psychanalyse : principe de plaisir, principe de rĂ©pĂ©tition, principe de rĂ©alitĂ©, et qu’à son avis il n’y en avait qu’un qui correspondait au processus d’adaptation : le principe de rĂ©alitĂ©. J’avais cru, jusqu’à prĂ©sent, que le principe de plaisir correspondait aussi Ă  des processus d’adaptation dans lesquels l’homme choisit dans le milieu qui l’entoure ce qui peut le satisfaire. Ces processus correspondraient Ă  ce que l’on a appelĂ©, dans plusieurs rapports, les processus d’assimilation. Le principe de rĂ©alitĂ© correspondrait essentiellement aux processus d’accommodation. Je me permettrai donc de penser que le principe de plaisir et le principe de rĂ©alitĂ© sont deux modes diffĂ©rents d’adaptation et que le principe nous posant de vĂ©ritables problĂšmes au point de vue de l’adaptation est celui de rĂ©pĂ©tition. M. Anzieu a citĂ© beaucoup de conduites dominĂ©es par le principe de rĂ©pĂ©tition, dans lesquelles il n’y a pas adaptation ni au monde, ni Ă  soi-mĂȘme.

M. J. PIAGET. — J’ai Ă©tĂ© trĂšs touchĂ© des interventions de MM. Rosca, Pavelco et Metzger qui m’ont vivement intĂ©ressĂ©. J’ai deux mots Ă  rĂ©pondre.

En ce qui concerne M. Rosca, j’ai Ă©tĂ© particuliĂšrement intĂ©ressĂ© par les allusions pĂ©dagogiques qu’il a faites ; en effet, l’assimilation Ă  l’action, qui pour moi fait la transition entre la vie organique et la vie mentale, suppose bien entendu une pĂ©dagogie active. Le rĂ©gime de conformisme d’une pĂ©dagogie oĂč on insisterait seulement sur le milieu social adulte est un risque trĂšs rĂ©el et je suis heureux de voir M. Rosca souligner ce problĂšme et esquisser une solution qui paraĂźt trĂšs convergente avec les miennes.

M. Pavelco a parlĂ© dans un sens qui m’a paru extrĂȘmement parallĂšle Ă  ce que j’avais dit dans mes interventions prĂ©cĂ©dentes ; par consĂ©quent, je n’ai pas grand-chose Ă  ajouter ; j’aimerai simplement noter une petite nuance : quand il nous dit que dans la mathĂ©matique il n’y a pas seulement le reflet de l’objet, mais Ă©galement des symboles que nous employons pour dĂ©signer les objets, je suis d’accord ; mais j’irai plus loin ; la mathĂ©matique n’est pas seulement un langage, la mathĂ©matique est un systĂšme d’opĂ©rations. Or, l’opĂ©ration transforme le rĂ©el, ajoute au rĂ©el et ne se borne pas simplement Ă  symboliser. Mais je pense qu’il n’y avait lĂ  que deux maniĂšres d’exprimer la mĂȘme idĂ©e et je vois des signes d’assentiment dans la mimique de M. Pavelco.

J’ai Ă©tĂ© trĂšs heureux d’entendre M. Metzger parler d’une convergence avec la Gestaltpsychologie de W. Köhler. Je ne l’avais pas vue, pour ma part, Ă  cause de l’insistance de Köhler sur les « Gestalts physiques » et j’y rĂ©flĂ©chirai avec intĂ©rĂȘt. D’autre part, M. Metzger parle du caractĂšre esthĂ©tique de la prĂ©gnance qui expliquerait au point de vue organique les structures logico-mathĂ©matiques : esthĂ©tique si l’on veut, mais c’est une esthĂ©tique rationnelle, ce qui pose quand mĂȘme un problĂšme.

M. J. CHATEAU (Bordeaux). — En tant que prĂ©sident, je ne pensais point prendre la parole, mais, en Ă©coutant les rapporteurs, il m’est venu quelques idĂ©es qui permettront peut-ĂȘtre d’ouvrir de nouvelles perspectives en vue d’une discussion plus large. C’est pourquoi je dirai moi-mĂȘme quelques mots avant de donner la parole aux rapporteurs pour leurs rĂ©ponses.

En premier lieu, jusqu’ici on n’a toujours parlĂ© que d’adaptation. Or, la biologie elle-mĂȘme nous montre peut-ĂȘtre qu’une certaine dĂ©sadaptation est Ă  la source de l’adaptation. Je pense aux recherches de Simpson. On peut reprĂ©senter une population animale ou vĂ©gĂ©tale par une courbe gaussienne dans laquelle les sujets les mieux adaptĂ©s sont situĂ©s au centre ; mais, lorsque le milieu Ă©cologique se modifie, ce ne sont plus les sujets situĂ©s au centre qui sont les mieux adaptĂ©s, mais ceux qui sont situĂ©s Ă  l’une ou Ă  l’autre extrĂ©mitĂ©, si bien que l’adaptation provient ici des sujets qui auparavant Ă©taient les plus proches de la dĂ©sadaptation, disons, en empruntant ce terme aux ethnologues, des « dĂ©viants ». Eh bien, je me demande si cette idĂ©e, les psychologues ne peuvent l’emprunter aux biologistes et si, en psychologie aussi, l’adaptation ne proviendrait pas d’une dĂ©sadaptation primitive.

Il est vrai qu’en parlant ainsi je reconnais une continuitĂ© entre l’évolution biologique et l’évolution psychologique et humaine ; et il est bien Ă©vident qu’il y a une continuitĂ©. Mais cela n’empĂȘche nullement l’existence d’une certaine coupure au point oĂč apparaĂźt la pensĂ©e humaine, coupure sur laquelle j’insisterai bientĂŽt. Cette coupure, Piaget le disait tout Ă  l’heure fort justement, c’est une coupure entre cinquante autres : lorsque, par exemple, les VertĂ©brĂ©s sont sortis de l’eau, c’était une coupure aussi importante, et il y en eut bien d’autres. Oui, mais nous, psychologues, ce qui nous intĂ©resse particuliĂšrement, c’est la derniĂšre coupure, parce que c’est elle qui a donnĂ© naissance Ă  la pensĂ©e humaine actuelle ; aussi devons-nous lui accorder une importance capitale. Or, Ă  ce propos, on peut se demander si, lors de cette coupure, il n’y a pas encore une dĂ©sadaptation qui est Ă  l’origine de l’adaptation.

D’une maniĂšre gĂ©nĂ©rale, ce que je voudrais essayer de dĂ©velopper, c’est ceci : on a beaucoup parlĂ© des feed-back, et il est vrai qu’on peut tout rĂ©soudre en boucles et en feed-back au niveau de l’organisme, au niveau du milieu et mĂȘme au niveau du cosmos en rĂ©introduisant les saisons qui, aprĂšs tout, sont, elles aussi, des conditions de catĂ©gories mentales. On peut utiliser un schĂ©ma dans lequel des boucles plus ou moins longues se dĂ©tachent Ă  l’avant d’un mĂ©canisme du type S-R pour revenir Ă  son arriĂšre : c’est lĂ  le type mĂȘme de toutes les organisations dont on a parlĂ©, avec des feed-back organiques, psychologiques ou mĂȘme sociaux. Mais, avec l’homme, apparaĂźt un courant, analogue Ă  ceux des feed-back, qui, au lieu de s’incurver lentement comme dans les boucles les plus longues, se prolonge : c’est lĂ  la flĂšche dont a parlĂ© Meyer. Par la suite, Ă  partir de cette flĂšche, il peut certes s’établir des retours, mais Ă  l’origine il ne s’agit point d’une Ă©bauche de boucle, mais d’une poussĂ©e en avant — de ce que, pour ma part, je nomme l’élan humain, terme d’ailleurs assez mauvais parce qu’il fait trop penser Ă  l’élan vital bergsonien que je n’apprĂ©cie guĂšre. Il y a ainsi, au niveau de l’homme, par l’apparition de cet Ă©lan, une coupure comparable Ă  la sortie de l’eau des VertĂ©brĂ©s Ă  laquelle je faisais allusion tout Ă  l’heure. Si, par la suite, il s’opĂšre un retour, c’est lĂ  un fait bien connu ; c’est le vieux dĂ©tour platonicien que nous retrouvons ici, et, lui aussi, c’est une sorte de feed-back.

Pour mieux voir comment se fait cette coupure, il faut envisager, dans l’espĂšce et dans l’individu, comment la pensĂ©e humaine Ă©merge de la pensĂ©e animale. Au niveau de la PrĂ©histoire, il y a deux choses qui, depuis quelque temps, m’ont beaucoup frappĂ©. La premiĂšre, c’est que les progrĂšs de l’humanitĂ©, disons plutĂŽt l’hominisation, dĂ©pendent d’abord moins du cerveau que de la station debout, comme l’ont montrĂ© les rĂ©centes dĂ©couvertes africaines : les pieds se sont transformĂ©s avant que le cerveau ne se dĂ©veloppe. Si c’était le cerveau qui s’était dĂ©veloppĂ© d’abord, on pourrait invoquer une adaptation d’ordre purement biologique ; mais, si c’est la station debout qui est premiĂšre, n’y a-t-il pas lieu de supposer, derriĂšre, un effort, aussi Ă©lĂ©mentaire, aussi naturel qu’il puisse ĂȘtre ? Un autre fait aussi important qui me frappe, c’est qu’à la source des activitĂ©s indubitablement symboliques, disons artistiques et intellectuelles, les premiers documents que nous trouvions soient simplement des curiosa : alors qu’il ne savait pas encore user du graphisme le plus grossier, l’homme prĂ©historique recueillait des coquilles, des cristallisations, des objets bizarres. Et s’il y a indubitablement lĂ  quelque chose de nouveau et d’important, je ne vois pas comment on pourrait parler d’adaptation : en quoi y aurait-il adaptation Ă  porter dans la hutte ou la grotte ces objets curieux ? Cependant, de cette conduite l’animal reste bien incapable, mĂȘme si elle s’ébauche quelque peu chez les chimpanzĂ©s de Köhler sĂ©duits par des pierres brillantes. Enfin, en se plaçant toujours au point de vue de la genĂšse de l’espĂšce, je me demande bien comment on peut envisager le problĂšme de l’adaptation sans poser le problĂšme de l’instrument, et aussi bien de l’instrument matĂ©riel que de l’instrument actif — ce que nous n’avons pas encore fait dans ce congrĂšs, et ce qui me paraĂźt trop important pour en traiter rapidement.

Sur le plan de la genĂšse individuelle, il me semble possible de retrouver aussi cette espĂšce de poussĂ©e humaine qui n’est point encore adaptation. J’ai beaucoup insistĂ© autrefois, un peu aprĂšs Wallon et Piaget et indĂ©pendamment d’eux, sur l’importance de l’imitation Ă  la source de la pensĂ©e humaine, mais en notant, ce qui pour moi est trĂšs important, que cette imitation ne commence point par l’imitation d’un modĂšle extĂ©rieur, par la copie, mais par l’imitation de soi. La copie sur laquelle insistent les psychanalystes, et sur laquelle a insistĂ© aussi Osterrieth, n’est point premiĂšre. Lorsqu’on Ă©tudie les observations si minutieuses faites par Piaget ou par Malrieu, et beaucoup d’autres, on constate toujours, ce que Decroly avait dĂ©jĂ  vu, que l’enfant commence par l’imitation de soi avant de pratiquer l’imitation des autres : ainsi, un enfant de Piaget fait semblant de se balancer sur une planche gondolĂ©e comme il l’a fait la veille, ou il fait semblant de dormir. Peut-on vraiment dire qu’il y a lĂ  une adaptation ? Il y aura sans doute adaptation lorsqu’il y aura copie de modĂšles, Ă  ce moment-lĂ  la boucle commencera Ă  se refermer : l’enfant aura d’abord commencĂ© par la flĂšche non adaptative, non par la boucle adaptative.

Or, c’est lĂ  tout le problĂšme de l’imaginaire, sans lequel on concevrait bien mal un progrĂšs humain. Peut-on mĂȘme dire que ceux qui guident ce progrĂšs, ce sont des hommes qui savent bien s’adapter ? Ne seraient-ce point plutĂŽt de vĂ©ritables « dĂ©viants » que la plupart des artistes, des philosophes, des savants, et mĂȘme des intellectuels en gĂ©nĂ©ral ? Il m’est arrivĂ© une fois de faire passer Ă  mes Ă©tudiants un questionnaire de nervosisme, celui d’Eysenck. Selon celui-ci, quand on arrive Ă  une note de 4, il y a un sĂ©rieux danger de trouble pathologique. Or, la moyenne de mes Ă©tudiants Ă©tait aux environs de 12. Au dĂ©but, je me suis demandĂ© si cela ne provenait pas du fait que les sujets de Eysenck Ă©taient des Anglais flegmatiques, et les miens des gens du Midi de la France
 Je sais maintenant que la diffĂ©rence provenait de ce que les sujets d’Eysenck Ă©taient des soldats tout-venant et les miens des Ă©tudiants, donc des intellectuels. Et les intellectuels, plus nĂ©vrotiques, sont par lĂ  mĂȘme trĂšs souvent moins bien adaptĂ©s : c’est tout de mĂȘme un signe que l’adaptation ne suffit pas.

Je voudrais aussi attirer l’attention sur une conduite que l’on n’étudie plus guĂšre de nos jours, bien qu’elle soit Ă  la base de tous les processus intellectuels supĂ©rieurs, je veux dire la conduite de l’étonnement. À quoi rĂ©pond cette « conduite du Ah » dont Köhler a montrĂ© l’importance, sinon justement Ă  la conduite Ă©lĂ©mentaire de l’étonnement ? Et le rĂŽle de l’étonnement dans la pensĂ©e est capital. Le plus difficile, ce n’est point de rĂ©soudre les problĂšmes ; d’ailleurs, les problĂšmes, de plus en plus ce seront les machines qui se chargeront de les rĂ©soudre. Le plus difficile c’est de poser les problĂšmes ; et poser des problĂšmes, ça se fait par des ruptures d’équilibre, ça se fait par l’étonnement : un homme cultivĂ©, c’est d’abord un homme qui sait s’étonner. C’est pourquoi la formation de l’enfant est d’abord une Ă©ducation de l’étonnement. Pensez Ă  un commentaire de texte : il faut savoir s’étonner devant tous les mots. Il y a lĂ  un apprentissage de la non-adaptation, on apprend Ă  ne pas s’adapter.

J’en arrive par lĂ  Ă  me demander si, au lieu de faire un congrĂšs sur l’adaptation, il n’eĂ»t pas mieux valu faire un congrĂšs sur la non-adaptation. Non certes sur la non-adaptation qui vient d’un manque ou d’une rĂ©gression, celle des enfants inadaptĂ©s par exemple, mais sur ces non-adaptations qui sont recherchĂ©es par l’homme qui pense. Et j’en arrive Ă  une autre idĂ©e, c’est que, en fin de compte, l’apparente non-adaptation de l’homme, c’est en rĂ©alitĂ© en un certain sens une adaptation recherchĂ©e, voulue — alors que ce n’est pas le cas chez l’animal, ce qui fait une Ă©norme diffĂ©rence —, c’est une adaptation qui suppose un risque. L’homme est un ĂȘtre qui prend des risques : cette dĂ©finition en vaut bien une autre. Et, quand il prend des risques, il arrive qu’il les prenne sans s’adapter le moins du monde ; c’est pourquoi nos critĂšres de l’adaptation humaine sont si mauvais. Sommes-nous donc adaptĂ©s, nous, hommes d’aujourd’hui ? J’avoue que parfois je serais tentĂ© de dire plutĂŽt que l’homme de notre civilisation est un inadaptĂ©. Lorsque tout Ă  l’heure PagĂšs, Ă  la suite de Bresson, mettait derriĂšre son dĂ©veloppement un horizon de guerre, il soulevait un problĂšme qui doit compter aussi pour le psychologue qui se prĂ©occupe de l’adaptation. Nous ne savons point ce que deviendra l’HumanitĂ©. Si les physiciens ne la dĂ©truisent pas, ce seront peut-ĂȘtre les biologistes, et ensuite ce peut encore ĂȘtre les psychologues ; il serait mĂȘme Ă©tonnant que les uns ou les autres n’y parviennent pas
 Il faut donc appliquer Ă  l’homme ce que Marx disait tout Ă  l’heure de l’adaptation : pas plus pour les hommes que pour les animaux, on ne peut voir de critĂšres certains de l’adaptation.

Il me semble — oh, trĂšs sommairement, et je m’en excuse — qu’il faudrait distinguer Ă  l’intĂ©rieur de l’homme comme deux pĂŽles. Un pĂŽle que j’appellerai le pĂŽle de la sĂ©curitĂ© ou de la maison ; c’est un pĂŽle beaucoup plus animal, celui de l’ĂȘtre qui rentre dans sa coquille, qui se terre dans sa maison. Et un autre pĂŽle qui serait le pĂŽle du risque, le pĂŽle de la route sur laquelle on cherche des aventures. L’homme est toujours partagĂ© entre ces deux pĂŽles et, plutĂŽt qu’aux principes psychanalytiques Ă©voquĂ©s tout Ă  l’heure — et qui, d’ailleurs, ont aussi leur valeur —, j’avoue prĂ©fĂ©rer faire appel d’ordinaire Ă  cette opposition de l’adaptation et de la non-adaptation, de la maison et de la route. Or, dans ce congrĂšs, je me demande si, conservateurs que nous sommes toujours, plus ou moins malgrĂ© nous, nous n’étudions pas seulement la maison en laissant de cĂŽtĂ© la route.

M. J. NUTTIN. — Je remercie d’abord M. Fraisse de me donner, par son intervention, l’occasion de prĂ©ciser quelque peu certains points de mon exposĂ©. Il dit que j’ai tendance Ă  considĂ©rer l’adaptation comme un « sous-systĂšme », et il pose en plus le problĂšme du progrĂšs et celui du rĂŽle du progrĂšs dans l’équilibre et dans le rĂ©tablissement de l’équilibre. Il est exact de dire que je considĂšre l’adaptation comme un « sous-systĂšme », mais il faudrait prĂ©ciser ce que l’on entend par lĂ , et quelle est la raison exacte de cette maniĂšre de voir.

En psychologie, on considĂšre souvent le comportement et sa motivation Ă  partir du fait qu’une rupture s’est produite dans l’équilibre entre l’organisme et le milieu ou dans l’état d’équilibre homĂ©ostatique. Cette rupture est considĂ©rĂ©e comme un fait qui se produit automatiquement, avec une pĂ©riodicitĂ© rĂ©guliĂšre, comme c’est le cas avec la sensation de faim, de froid, ou toute autre rupture de l’équilibre homĂ©ostatique. Le comportement est considĂ©rĂ© alors comme la rĂ©action et l’effort dĂ©ployĂ©s par l’organisme pour rĂ©tablir l’équilibre ; c’est dans ce sens spĂ©cial que le comportement est conçu souvent en psychologie comme un processus adaptatif. La thĂšse que j’ai avancĂ©e tend Ă  considĂ©rer ce processus adaptatif de rĂ©tablissement de l’équilibre entre l’organisme et son milieu comme Ă©tant seulement une phase d’un processus comportemental et motivationnel plus complet. En ce sens on peut parler de l’adaptation comme d’un sous-systĂšme qu’il convient d’incorporer dans un systĂšme plus large. Ce systĂšme plus large, ou le processus complet, comprend une autre phase que je considĂšre comme essentielle dans la conduite et dans la motivation humaines, Ă  savoir le processus par lequel le sujet rompt, de façon active et constructive, l’état d’équilibre atteint antĂ©rieurement. Ce qui caractĂ©rise la motivation humaine, c’est que l’homme ne peut se rĂ©signer Ă  en rester Ă  l’état d’adaptation ou d’équilibre atteint ; il tend Ă  rompre cet Ă©quilibre par des projets nouveaux de rĂ©alisation, comme nous l’avons dĂ©jĂ  signalé 9.

C’est en rapport avec cette « tendance au dĂ©passement » que ma conception de l’adaptation comme sous-systĂšme rejoint l’idĂ©e de progrĂšs exprimĂ©e par M. Fraisse. Le progrĂšs qui est une caractĂ©ristique essentielle de la conduite et de la motivation humaines rĂ©sulte prĂ©cisĂ©ment de cette tendance Ă  rompre, de façon active, l’état d’adaptation atteint. La conduite « adaptative » par laquelle on essaie d’atteindre un nouvel Ă©tat d’équilibre Ă  un niveau supĂ©rieur (c’est-Ă -dire la rĂ©alisation du projet ou de l’objet-but) est Ă  considĂ©rer comme la deuxiĂšme phase du « systĂšme », la premiĂšre Ă©tant celle dans laquelle l’homme se pose de nouveaux buts ou Ă©labore de nouveaux projets.

M. Fraisse a suggĂ©rĂ© Ă  ce sujet une formule intĂ©ressante lorsqu’il se demande si, aprĂšs tout, ce que l’homme cherche n’est pas de s’adapter Ă  soi-mĂȘme. Ce serait le moyen de s’en tenir, malgrĂ© tout, Ă  la formule de l’adaptation. Toutefois, ce qui importe alors est de prĂ©ciser en quoi consiste cette adaptation de l’homme Ă  soi-mĂȘme. Pour un ĂȘtre qui, comme l’homme, se caractĂ©rise par une tendance au dĂ©passement du niveau acquis, l’inadaptation fondamentale semble ĂȘtre celle qui consiste Ă  ne pas rĂ©ussir Ă  aller au-delĂ  de l’état d’adaptation ou d’équilibre acquis. C’est ce qu’on constate chez la personne qui ne parvient plus Ă  se proposer quelque but Ă  atteindre ou quelque tĂąche Ă  accomplir ; elle n’a plus rien Ă  faire et, de ce fait, ne trouve mĂȘme plus de sens Ă  soi-mĂȘme et Ă  sa vie. Ceci revient Ă  dire que l’inadaptation fondamentale de l’homme, au niveau psychologique, n’est pas tant une inadaptation au milieu qu’une inadaptation Ă  soi-mĂȘme.

Il y a lieu de distinguer au moins deux formes de cette inadaptation. D’une part, il y a celle qui consiste dans l’incapacitĂ© psychique de passer de la phase « projet » Ă  la phase « rĂ©alisation » ; d’autre part, il y a l’incapacitĂ© de passer Ă  l’élaboration de nouveaux projets.

En un mot, l’adaptation de l’homme Ă  soi-mĂȘme implique qu’il s’adapte Ă  l’exigence fondamentale de son mode de vie psychique, Ă  savoir celle de ne pas se contenter de l’adaptation acquise. Cette formule est Ă©quivalente Ă  celle que j’ai employĂ©e dans mon rapport, Ă  savoir que l’homme ne se sent adaptĂ© au monde et Ă  soi-mĂȘme que lorsqu’il rĂ©ussit Ă  adapter le monde Ă  ses propres projets. Je ne vois donc aucune objection Ă  la thĂšse que l’homme cherche surtout Ă  s’adapter Ă  soi-mĂȘme, mais ceci ne fait qu’ajouter un sens nouveau Ă  ceux, dĂ©jĂ  multiples, que revĂȘt ce terme englobant.

Quant Ă  la question que M. Pavelco vient de me poser, je pense qu’il y a moyen de situer le problĂšme de l’adaptation imaginaire dans le cadre de ce que je viens de dire sur l’adaptation Ă  soi-mĂȘme. L’adaptation au niveau imaginaire me semble ĂȘtre surtout un processus par lequel l’homme, qui ne parvient pas Ă  rĂ©tablir, au niveau de la rĂ©alitĂ©, l’équilibre entre la phase « projet » et la phase « rĂ©alisation », essaie d’atteindre ses objets-buts Ă  un niveau comportemental moins « coĂ»teux ». Il se trouve, en effet, que le matĂ©riel de la rĂ©alitĂ© sociale — celui qu’il faut travailler pour rĂ©aliser effectivement ses projets — est un matĂ©riel fort rĂ©sistant. Le matĂ©riel du monde imaginaire, au contraire, se prĂȘte, avec moins de frais, Ă  une rĂ©alisation dans le sens dĂ©sirĂ©. C’est ainsi que la nĂ©vrose — on l’a dit plusieurs fois — peut ĂȘtre une adaptation au niveau de l’imaginaire pour celui Ă  qui la rĂ©alitĂ© psychique et sociale oppose une rĂ©sistance invincible ou dangereuse. Toutefois, l’homme normal a des « prĂ©jugĂ©s » Ă  cet Ă©gard. À ses yeux, l’adaptation au niveau de l’imaginaire est de qualitĂ© infĂ©rieure Ă  celle qui s’établit au niveau des rĂ©alisations sociales et tangibles. Toutefois, l’adaptation et la rĂ©alisation au niveau de la vie imaginative et reprĂ©sentative sont extrĂȘmement importantes chez l’homme dans la mesure oĂč elles prĂ©parent et rendent plus efficiente une conduite « exĂ©cutive » au niveau du rĂ©el. L’expression littĂ©raire et artistique de l’imaginaire peut ĂȘtre considĂ©rĂ©e comme une forme spĂ©ciale de ces conduites au niveau rĂ©el. Mais nous qualifions volontiers de pathologique, ou au moins de compensatrice, l’adaptation purement imaginative. Ceci touche au problĂšme difficile des critĂšres du normal et du pathologique en psychologie. Quoiqu’un certain relativisme soit de mise en cette matiĂšre, il semble bien qu’il y ait quelques raisons de prĂ©fĂ©rer certaines formes d’adaptation Ă  d’autres.

M. F. MEYER. — Je remercie M. Fraisse de l’occasion qu’il m’offre de prĂ©ciser ma pensĂ©e. Il vient en effet de faire peser sur moi la lourde hypothĂšque des brumes du bergsonisme, en donnant Ă  la flĂšche du schĂ©ma dont je me suis servi un sens vitaliste chargĂ© de tous les pĂ©chĂ©s Ă©pistĂ©mologiques. En vĂ©ritĂ©, il va de soi qu’il n’y a lĂ  aucun appel Ă  quelque transcendance obscure, et que cette pulsion, ou si l’on veut cette vection, reste justiciable de telle ou telle explication positive qu’on voudra. Qu’il s’agisse de mettre en Ă©vidence des causalitĂ©s comparables Ă  celles que rappelle M. Fraisse d’aprĂšs les expĂ©riences de Harlow sur la maturation de l’instinct sexuel, ou de tout autre mode d’explication, il faut se fĂ©liciter de voir le phĂ©nomĂšne accĂ©der Ă  un statut d’intelligibilitĂ© positive. Je voudrais simplement faire valoir la remarque suivante : lorsqu’on parle d’adaptation dans le domaine de l’activitĂ© sexuelle, on dĂ©crit des comportements, la chasse, la parade, l’accouplement
 avec toutes les complexitĂ©s du champ spatial et temporel que cela implique, et c’est cela qu’on dĂ©signe comme adaptations. Ces adaptations, pour une part, rĂ©pondent Ă  des stimuli du milieu, mais ces stimuli, prĂ©cisĂ©ment, n’auraient pas le caractĂšre de stimuli pour un animal chez qui l’instinct sexuel ne serait pas venu Ă  maturation. Il faut donc se donner l’instinct comme pulsion pour que les processus dĂ©finis et complexes de relation entre l’organisme et le milieu soient prĂ©sents. Maintenant, que cette pulsion elle-mĂȘme soit justiciable d’une explication, au moins en partie mĂ©sologique, c’est une autre affaire.

Je me tournerai, Ă  ce propos, vers M. Anzieu qui nous a montrĂ©, dans un exemple concret, un autre type de pulsion, sous le nom de vocation. M. Anzieu en a esquissĂ© une explication sur le mode psychanalytique. Il pourrait sans doute y en avoir d’autres, dans d’autres cas et sur toute l’échelle des comportements du vivant. Je ne tiens nullement, pour ma part, que cette flĂšche qui dĂ©signe ce qui est responsable de la mise en Ɠuvre des processus d’adaptation soit le rĂ©ceptacle de toute l’obscuritĂ© vitaliste ; je souhaite seulement qu’on en accorde l’existence, comme condition de possibilitĂ© de l’existence mĂȘme des adaptations, et qu’on ne tienne pas une simple phĂ©nomĂ©nologie comportementale pour quelque chose qui tient en l’air tout seul.

Bien mieux, la « pulsion » responsable d’une adaptation peut fort bien ĂȘtre elle-mĂȘme une adaptation. En rappelant les analyses de M. PagĂšs et l’existence de feed-back adaptatifs Ă  toutes les dimensions possibles (intraorganiques, interorganiques, extra-organiques) on s’en convainc aisĂ©ment. Supposons que Pierre ait la vocation d’enseigner ; elle lui est certes personnelle mais il est Ă©vident que cette fonction enseignante est un feed-back social, un processus fonctionnel de rĂ©gulation du groupe comme toute autre fonction sociale. C’est une adaptation du groupe, mais cette boucle de feed-back collectif passe par l’individu et anime son activitĂ©. Maintenant, une fois cela admis, on voit l’individu accomplir, en relation avec le milieu, des adaptations multiples. Ces adaptations sont des rĂ©gulations qui reçoivent leur impulsion d’une rĂ©gulation sociale : elles impliquent cette impulsion (la flĂšche dont il a Ă©tĂ© question) comme force motrice. Maintenant, que cette force motrice ne soit pas un X mystĂ©rieux, on l’admet volontiers, mais elle trouve son statut d’intelligibilitĂ© Ă  un autre niveau de phĂ©nomĂšnes. Il n’y a pas lĂ  refus de rationalisation, mais rappel des distinctions nĂ©cessaires des niveaux de rationalisation, ou si l’on veut des fonctions logiques, dans leurs articulations subtiles.

Pour ĂȘtre plus prĂ©cis, toute investigation se dĂ©finit par un certain niveau d’observation. À ce niveau se dessine une problĂ©matique dĂ©finie et exprimĂ©e dans un certain langage aussi « bien formé » que possible. La description de la logique des adaptations dĂ©coupe l’un de ces niveaux problĂ©matiques. Mais ce dĂ©coupage laisse en dehors du champ, et le domaine dans lequel il est dĂ©coupĂ©, et le langage qui dĂ©finit ce domaine et qui est alors, pour le premier, un mĂ©talangage. Et il convient de se souvenir que toute fermeture d’un champ, si elle est condition de sa « bonne formation », est aussi en quelque mesure abstraite, pour ne pas dire arbitraire ; il faut alors ĂȘtre sensible, pour demeurer dans le concret, Ă  ce qui vient de l’au-delĂ  du champ. C’est lĂ  la signification de cette « flĂšche » : son irruption dans le domaine de l’observation des stratĂ©gies adaptatives rappelle que ce domaine est tributaire d’une fonction logique appartenant Ă  un autre niveau Ă©pistĂ©mologique.

⁂

Un autre problĂšme semble demeurer ouvert, Ă  l’issue de ces journĂ©es, c’est celui d’une hiĂ©rarchie des adaptations : peut-on donner un sens Ă  des expressions comme « une bonne adaptation », une adaptation « meilleure » qu’une autre ? Bien que le problĂšme n’ait pas Ă©tĂ© abordĂ© de front, les positions prises sur des questions voisines, notamment par M. PagĂšs ou par M. Marx, impliquaient qu’il y a lĂ  un langage non scientifique, entachĂ© de subjectivitĂ©. Ce serait lĂ  un problĂšme « de valeur », et on sait combien la bonne tenue, dans une rĂ©union scientifique, impose de rejeter comme une marque de mauvaise Ă©ducation toute allusion Ă  un monde des valeurs. Et pourtant, il semble difficile de s’en tirer Ă  si bon compte !

Reprenant l’exemple apportĂ© par M. Anzieu, on peut envisager bien des adaptations diffĂ©rentes de ce garçon qui, Ă©levĂ© au milieu de femmes occupĂ©es Ă  coudre, voit naĂźtre en lui une vocation qui n’est que la nostalgie de cette ambiance enfantine. Supposons que nous le retrouvions vingt ans aprĂšs : une premiĂšre adaptation serait celle de la nĂ©vrose, qui le condamnerait Ă  demeurer dans un asile et Ă  mimer la cousette toute son existence ; il peut aussi Ă©pouser une couturiĂšre non point par amour, mais pour Ă©quilibrer une pulsion inconsciente ; il peut devenir grand couturier, en une rĂ©ussite Ă©clatante. On nous a appris, en fait, qu’il est, pour l’instant, un tailleur modeste. VoilĂ  donc un Ă©ventail d’adaptations possibles : qui hĂ©sitera Ă  Ă©tablir entre elles une hiĂ©rarchie ? En un sens, il est bien vrai que tout ce qui survit est adaptĂ©, mais n’y a-t-il pas un (ou plusieurs) critĂšres objectifs distinguant divers modes de vivre : est-il Ă©quivalent de s’adapter par nĂ©vrose, ou aux limites seulement du pathologique, ou en rĂ©servant un « bon » Ă©quilibre psychologique et de « bonnes » relations avec le milieu ? Il vaut sans doute mieux Ă©pouser, mĂȘme sans amour, une couturiĂšre, que d’ĂȘtre pensionnaire d’un hĂŽpital psychiatrique ! Sans doute dira-t-on que de telles distinctions ne sont pas scientifiques, mais purement cliniques : est-il cependant possible que le psychologue « scientifique » se dĂ©solidarise avec tant de lĂ©gĂšretĂ© et se sĂ©pare avec tant de mĂ©pris des responsabilitĂ©s du psychologue clinicien ? S’il en Ă©tait ainsi, il faudrait accepter d’abandonner la pratique psychologique Ă  un monde rĂ©gi par la pure « subjectivité », par l’intuition, par l’éthique personnelle, par l’idĂ©ologie, c’est-Ă -dire faire bon marchĂ© de toutes les vertus qui animent la recherche psychologique. Or, en psychologie moins qu’ailleurs, il n’est possible d’isoler une recherche « pure » d’une pratique qui serait du mĂȘme coup « impure ».

Cette situation n’est pas propre, en fait, Ă  la psychologie mais traduit une certaine dĂ©viation de l’esprit scientifique. On cultive Ă  plaisir le paradoxe, sous prĂ©texte de purisme Ă©pistĂ©mologique. M. Marx nous disait que les organismes infĂ©rieurs rĂ©alisent des adaptations biochimiques dont les organismes dits supĂ©rieurs se montrent incapables ; de lĂ  on tire la conclusion que les termes « infĂ©rieurs » et « supĂ©rieurs » n’ont pas de sens. À cela, il faut opposer deux remarques. Tout d’abord, il est inexact que rien ne distingue les types biologiques successifs, mĂȘme du point de vue Ă©troit de la biochimie, et il suffit d’ouvrir par exemple L’évolution biochimique de Florkin pour voir se dessiner objectivement de vĂ©ritables dĂ©rives physicochimiques Ă©volutives dans la sĂ©rie biologique : capacitĂ© de prise en charge de CO2, pression colloĂŻdosmotique du milieu intĂ©rieur, etc. Le caractĂšre adaptatif de ces variations est Ă©vident et — c’est lĂ  notre deuxiĂšme remarque — s’il est vrai que les organismes les plus Ă©voluĂ©s ont perdu certaines adaptations, fondamentales originaires, ils ont acquis d’autres adaptations, dont le nombre, la souplesse, la complexification ajoutent constamment de nouvelles dimensions au complexe organisme-milieu. On s’étonne de voir l’homme de science se parer assez naĂŻvement de cette fausse vertu Ă©pistĂ©mologique qui, sous prĂ©texte d’objectivitĂ©, se refuse Ă  voir ce qui est. Il s’agit d’une procĂ©dure dilatoire qui lui permet en fait d’éviter d’engager une recherche objective : car il y a bien quelque chose, il faut en convenir, qui distingue, en tant que systĂšme adaptatif, l’huĂźtre, l’écrevisse et l’anthropoĂŻde. S’il est fort Ă©lĂ©gant de renvoyer la question, avec un beau mĂ©pris, Ă  l’illusion d’une subjectivitĂ© irresponsable, il serait plus payant de se mettre au travail pour Ă©laborer les concepts objectifs propres Ă  mettre en Ă©vidence une hiĂ©rarchie qui, en elle-mĂȘme, ne fait aucun doute. Les Ă©volutionnistes eux-mĂȘmes, si rĂ©ticents qu’ils soient Ă  l’égard du concept d’un « progrĂšs » Ă©volutif, ne manquent pas de tenter quelque chose : les analyses bien connues de J. Huxley, les diagnoses plus Ă©laborĂ©es d’un Schmalhausen s’engagent dans cette voie : complexitĂ© structurale, fonctionnelle ou comportementale, indĂ©pendance Ă  l’égard du milieu, activation des Ă©changes, etc., sont des concepts parfaitement positifs, dont il faut, bien entendu, s’assurer qu’ils sont conformes aux faits, et qu’il convient de modifier ou de prĂ©ciser de proche en proche. C’est lĂ  un programme Ă©pistĂ©mologique dĂ©pourvu de toute ambiguĂŻtĂ© et dont on s’étonne de voir que tant d’hommes de science se cachent volontairement la pertinence. Dans le domaine proprement psychologique, celui des comportements et des conduites, un travail du mĂȘme genre reste Ă  faire et les indications donnĂ©es ici par M. Noizet montrent Ă©videmment que l’élaboration conceptuelle du problĂšme n’est pas impossible.

Un exemple limite montrera le sens que prend la notion d’une hiĂ©rarchie des adaptations. Un colloque doit prochainement, ici-mĂȘme, aborder l’examen des « états frontiĂšres entre la vie et la mort ». MĂ©decins et juristes s’interrogent sur le statut biologique, juridique, philosophique, des traumatisĂ©s maintenus en Ă©tat de vie assistĂ©e, par des moyens artificiels propres Ă  prolonger parfois indĂ©finiment une vie animale. Un tel organisme reprĂ©sente un Ă©tat typique d’adaptation, il survit grĂące Ă  des rĂ©gulations dont certaines sont, il est vrai, en circuit externe. Or, si nul n’hĂ©site dans ce cas limite Ă  reconnaĂźtre des diffĂ©rences significatives entre ces organismes et l’organisme « normal », c’est donc qu’il est possible de dĂ©finir les critĂšres d’une hiĂ©rarchie des adaptations, dans laquelle se distinguent adaptations » infĂ©rieures » et adaptations « supĂ©rieures ». Il ne s’agit point de quelque axiologie fondĂ©e sur la subjectivitĂ© ou sur l’idĂ©ologie, mais trĂšs exactement d’une anthropologie positive, capable de dĂ©finir la « valeur » d’une adaptation par l’activation, la relation, la synergie, l’organisation, etc. Seule une excessive timiditĂ©, ou peut-ĂȘtre la crainte aristocratique de dĂ©roger en frayant avec les illusions du commun, peut expliquer la permanence d’une attitude d’obstruction privĂ©e de tout fondement rĂ©el. Car se retrancher derriĂšre une prĂ©tendue objectivitĂ©, dĂšs qu’il s’agit de porter un jugement qui peut apparaĂźtre comme un jugement de valeur, reviendrait Ă  refuser d’étudier les lois de la combustion, sous prĂ©texte que la chaleur du feu nous est utile et agrĂ©able. C’est mĂȘler, faussement et comme Ă  plaisir, Ă  un problĂšme parfaitement positif l’épouvantail d’une subjectivitĂ© qui n’a rien Ă  voir en ce domaine.

⁂

Pour terminer, me permettra-t-on de revenir un instant sur la remarquable communication de M. Bresson ? On y suit avec une extrĂȘme exactitude la logique d’une situation dĂ©finie en termes de thĂ©orie des jeux. On y reconnaĂźt qu’une telle stratĂ©gie n’est possible que s’il y a des rĂšgles du jeu et si on postule une certaine » confiance » entre les joueurs. Ces deux conditions appartiennent, en quelque sorte, non pas au domaine matriciel mĂȘme, qui est celui de la procĂ©dure stratĂ©gique, mais Ă  son mĂ©tadomaine. Or, il apparaĂźt que bien souvent l’adaptation in concreto, dans la vie des espĂšces comme dans la rĂ©alitĂ© sociale et historique, ne consiste pas Ă  Ă©tablir — implicitement ou explicitement — des matrices de stratĂ©gie en fonction de rĂšgles dĂ©finies, mais bien plutĂŽt Ă  refuser les rĂšgles du jeu, Ă  les transformer ou Ă  les imposer. Le joueur d’échecs de Menzel bouscule la table de jeu : il s’adapte d’une certaine façon, et cela en dĂ©chirant les matrices du jeu et en refusant le jeu. L’adaptation consiste ici dans une irruption partie du mĂ©tadomaine et qui nie la validitĂ© du jeu lui-mĂȘme. Dans une autre perspective, qu’est-ce que la stratĂ©gie napolĂ©onienne ? Avant NapolĂ©on, les rĂšgles de stratĂ©gie qu’enseignaient les Écoles de Guerre dĂ©finissaient un certain domaine Ă  l’intĂ©rieur duquel les deux stratĂšges en prĂ©sence choisissaient parmi les stratĂ©gies possibles, en tenant compte des rĂšgles Ă©tablies et de la « confiance » qui leur garantissaient que l’adversaire connaissait et respectait les mĂȘmes rĂšgles. Qu’est venu faire NapolĂ©on ? Il n’est pas venu mieux jouer Ă  ce jeu-lĂ  que les stratĂšges de son temps : il a dĂ©fini une nouvelle rĂšgle, une nouvelle variable stratĂ©gique, la mobilitĂ© des troupes. L’adaptation — ou, si l’on veut, la suradaptation — a consistĂ© non pas Ă  manipuler de maniĂšre sĂ©curisante pour tout le monde des rĂšgles de probabilitĂ© de gains ou de pertes, mais Ă  dĂ©finir et Ă  imposer de nouvelles rĂšgles du jeu. Ici encore, c’est du mĂ©tadomaine au domaine qu’opĂšre l’adaptation. On peut alors s’interroger sur la validitĂ© ou sur le domaine d’application des schĂ©mas, si satisfaisants soient-ils, de la thĂ©orie des jeux. Ceux-ci supposent des conditions dĂ©finies, particuliĂšrement Ă©videntes dĂšs qu’une convention les a Ă©tablies et en assure le respect, et c’est pourquoi c’est bien dans le domaine du jeu qu’ils sont convaincants. Ils supposent un systĂšme clos, soigneusement mis Ă  l’abri de toute irruption venue du mĂ©tasystĂšme. Mais, dans le concret, une telle frontiĂšre est rarement rĂ©alisĂ©e. Les adaptations de fait participent davantage des jeux de l’amour et du hasard que du jeu d’entreprise ! Est-ce Ă  dire qu’aucune conceptualisation n’est possible des adaptations in concreto, dont le caractĂšre « existentiel » interdirait qu’on en fasse l’objet d’un discours Ă©pistĂ©mologique cohĂ©rent ? Il ne faut rien en croire et, Ă  condition de prendre l’angle de visĂ©e convenable, il n’y a aucune raison de dĂ©sespĂ©rer d’une approche scientifique en ce domaine. Mais il est Ă©vident qu’on ne saurait y parvenir en restant attachĂ© aux modalitĂ©s conceptuelles de la thĂ©orie des jeux, et qu’il faut accepter par avance le risque d’une conceptualisation peut-ĂȘtre inĂ©dite.

M. D. ANZIEU. — Ce matin, M. Piaget m’argumentait sur le fait que la conservation de l’objet est acquise avant un an, alors que j’avais Ă©voquĂ©, pour l’acquisition du sens de la rĂ©alitĂ©, la nĂ©cessitĂ© de la rĂ©solution du complexe d’ƒdipe. Je suis d’accord avec la constatation de M. Piaget, mais je crois que ce n’est pas du tout la mĂȘme chose que la constitution d’un objet invariant et que l’acquisition du sens de la rĂ©alitĂ©. L’acquisition du sens de la rĂ©alitĂ© c’est la reconnaissance que la rĂ©alitĂ© physique et la rĂ©alitĂ© sociale sont rĂ©gies par des lois, mĂȘme s’il y a des incertitudes sur le contenu de ces lois. Le fait de la loi est un fait symbolique qui ne peut ĂȘtre assimilĂ© qu’aprĂšs l’ƒdipe parce que l’expĂ©rience privilĂ©giĂ©e de cette loi dans laquelle l’enfant se dĂ©bat avec l’ƒdipe, qui est la loi du pĂšre et le renoncement au parent de sexe opposĂ©, permet ensuite de constituer le rĂ©el, comme fondĂ© sur des lois. En ce qui concerne l’objection de M. Fraisse, je regrette d’avoir Ă  y rĂ©pondre si rapidement. Le principe du plaisir indique que l’ĂȘtre humain recherche son plaisir, c’est-Ă -dire la satisfaction que la dĂ©charge d’une tension nĂ©e en lui peut lui apporter. Naturellement, ce plaisir peut lui ĂȘtre fourni par des objets et par des ĂȘtres extĂ©rieurs ; il semble mĂȘme que le premier plaisir dont on puisse faire l’hypothĂšse est celui de la succion du sein maternel. Mais l’enfant, s’il n’a pas de sein, s’il n’a pas de pouce, s’il n’a pas de hochet Ă  sa disposition, pour sucer, il hallucinĂ© cette succion, hallucination que l’on retrouvera dans le rĂȘve. C’est lĂ  la naissance des premiĂšres images qui seront utilisĂ©es ensuite dans la construction du phantasme. VoilĂ  la fonction essentielle du principe du plaisir, la construction de l’imaginaire, et l’imaginaire est construit avant que ne soit construite la rĂ©alitĂ©.

M. P. FRAISSE. — Excusez-moi de vous interrompre : vous avez dit ce matin que la nĂ©vrose Ă©tait une forme d’adaptation, pourquoi l’imaginaire n’en serait-il pas une ?

M. D. ANZIEU. — Oui, si on suit le modĂšle que nous a soumis M. Bresson. Le principe du plaisir dĂ©finit en effet une certaine fonction d’utilité ; le principe de rĂ©alitĂ© dĂ©finit une autre fonction d’utilité ; il n’en dĂ©finit pas une autre d’ailleurs : c’est la mĂȘme. Seulement, cette fois, il y a un dĂ©tour par la rĂ©alitĂ©, par la perception et le calcul qui tiennent compte des Ă©lĂ©ments rĂ©els extĂ©rieurs, et qui peuvent nous conduire Ă  diffĂ©rer le plaisir si on ne peut pas l’obtenir, Ă  en changer l’objet ou le but, ou Ă  rĂ©unir les conditions qui permettent de l’obtenir. Remarquons au passage que le mot « adaptation » ne figure pas dans l’Ɠuvre de Freud, et que Freud a pu non seulement mener ses cures, mais Ă©laborer une clinique, une technique, une thĂ©orie et une mĂ©tapsychologie sans recourir Ă  ce concept. Dans l’automatisme de rĂ©pĂ©tition, que se passe-t-il ?
 Quelle en est la fonction d’utilité ? Freud en Ă©voque plusieurs : dans la nĂ©vrose traumatique, lorsqu’un accident est arrivĂ© et qu’en rĂȘve on le revit, ce serait pour essayer de maĂźtriser une situation qui a Ă©tĂ© catastrophique, oĂč le Moi a Ă©tĂ© dĂ©bordĂ© par les affects, les sensations, la douleur. Dans les nĂ©vroses d’échec, analogues, si j’ose dire, Ă  celles du rat Ă©voquĂ© par M. Bresson, il y a une satisfaction que le sur-moi punitif, chargĂ© d’agressivitĂ©, s’accorde en faisant Ă©chouer l’individu. Il y a donc lĂ  une fonction d’utilitĂ© trĂšs nette. L’équilibre culmine dans le symptĂŽme, puisque le symptĂŽme est un Ă©tat d’équilibre entre le plaisir et la dĂ©fense, et le symptĂŽme est stable dans la mesure oĂč, justement, il permet la satisfaction Ă  la fois de l’un et de l’autre. Je pense qu’un clinicien qui aurait la tĂȘte assez mathĂ©matique pour assimiler la thĂ©orie des jeux pourrait peut-ĂȘtre repenser toute la psychologie dynamique Ă  partir de la notion de fonction d’utilitĂ©. La notion d’adaptation, on en voit moins les avantages. Un psychanalyste dans sa pratique, par exemple, ne se prĂ©occupe pas d’adapter son client : il se prĂ©occupe simplement de dĂ©busquer les phantasmes inconscients qui sont les nƓuds de ses conflits et de lui restituer ses possibilitĂ©s humaines, dont le sujet fait ensuite ce qu’il veut.

Un dernier mot relatif Ă  l’historique de cette vocation de couturier dont l’intĂ©rĂȘt semble avoir frappĂ© l’assistance. PremiĂšrement, il a quatre, cinq ans, il rentre de l’école, il est pris par cette atmosphĂšre de femmes qui cousent, et c’est son premier bonheur. Cinq, six ans, il apprend Ă  coudre. Sept, huit ans, il commence Ă  confectionner des habits pour sa mĂšre et pour sa sƓur. À dix ans, il habille les deux femmes. À douze ans, il commence Ă  feuilleter les journaux de mode et Ă  essayer de fabriquer pour sa sƓur les modĂšles qu’il voit dans les journaux. Étape suivante, il dessine lui-mĂȘme d’autres projets que ceux qu’il voit. Tout en gagnant sa vie comme tailleur, il remplit des dossiers de cartons, de projets. Il existe une diffĂ©rence fondamentale entre ĂȘtre tailleur et ĂȘtre grand couturier. Un grand couturier, c’est celui qui exploite l’infinie possibilitĂ© que le corps fĂ©minin nous offre lorsqu’on cherche Ă  le vĂȘtir. D’un corps fĂ©minin on peut tirer beaucoup de choses et de lĂ  peuvent naĂźtre beaucoup de vocations, mais cette spĂ©cificitĂ©-lĂ  est celle du grand couturier. S’agit-il d’adaptation ? Je pencherai plutĂŽt pour dire qu’il s’agit d’abord d’une crĂ©ation et que ce garçon cherchait ensuite secondairement dans le monde social tel qu’il se prĂ©sente Ă  lui les possibilitĂ©s les plus efficaces pour y rĂ©aliser son imaginaire.

M. P.-A. OSTERRIETH. — Si j’ai donnĂ© l’impression de confondre assimilation et accommodation et d’accorder un poids excessif Ă  l’aspect accommodation, c’est sans doute parce que, parlant du dĂ©veloppement psychologique, il m’a paru intĂ©ressant de souligner ce que M. Malrieu, dans son bel exposĂ©, appelait si bien des « prĂ©adaptations ». Et il est bien possible que celles-ci aient surtout pour effet une conformisation Ă  l’entourage. Mais il ne m’échappe pas du tout que, lorsque l’enfant se comporte dans le sens de la conformitĂ©, lorsqu’il imite des comportements qu’il a observĂ©s ou appris, c’est quand mĂȘme Ă  son compte, si on peut dire. Je suis bien d’accord avec M. PagĂšs quand il nous rappelle que l’imitation n’est pas une identitĂ© et qu’elle peut mĂȘme prendre la forme de l’opposition. Si mĂȘme l’enfant se soumet aux pressions du milieu, s’il en accepte les suggestions, s’il imite les modĂšles qu’il y trouve, c’est toujours en fonction de ce qu’il est dĂ©jĂ , de ses expĂ©riences, de ses motivations, de sa « fiction directrice », si l’on veut : c’est une recrĂ©ation qui a lieu. Le tailleur dont nous parlait M. Anzieu ne se contente pas d’ĂȘtre tailleur : il veut ĂȘtre un grand couturier ; et chez l’enfant qui imite son pĂšre, il y a davantage que le fait de reproduire le comportement de celui-ci. Cette recrĂ©ation, Ă  caractĂšre tantĂŽt plus reproductif, tantĂŽt plus inventif, comme je l’ai rappelĂ©, se fait en fonction de tout ce qui a prĂ©cĂ©dĂ©, de tout ce qui existe dĂ©jĂ , en fonction de ce cadre de rĂ©fĂ©rence interne et implicite que j’ai appelĂ©, de maniĂšre peut-ĂȘtre inappropriĂ©e, l’image du moi, et qui correspond au niveau et aux particularitĂ©s de l’organisation psychologique du moment, laquelle s’empare des modĂšles et des suggestions du milieu, les assimile, les utilise et les transforme, mais ne s’y conforme pas passivement.