Intelligence et adaptation biologique. Les processus dâadaptation : symposium de lâAssociation de psychologie scientifique de langue frangaise, Marseille, 1965 (1967) a đ
Le fonctionnement de lâintelligence est liĂ© Ă celui du systĂšme nerveux et constitue donc un secteur particulier des activitĂ©s de lâorganisme. Les objets sur lesquels porte la connaissance intelligente constituent, dâautre part, au dĂ©but un secteur et ensuite une extension indĂ©finie du milieu biologique, et si ce « milieu » de lâintelligence sâĂ©tend ainsi considĂ©rablement, câest que le comportement des animaux marque dĂ©jĂ une tendance nette, quoique non toujours continue, Ă cette extension progressive. On peut donc considĂ©rer lâadaptation cognitive du sujet aux objets comme un cas particulier de lâadaptation biologique de lâorganisme au milieu, encore que, si lâon passe de la filiation Ă lâexplication causale, cette causalitĂ© sera naturellement tĂŽt ou tard circulaire.
Seulement, si ces constatations sont Ă la fois Ă©videntes et banales, elles prennent un sens assez nouveau dans la perspective des travaux de la biologie contemporaine et de la gĂ©nĂ©tique renouvelĂ©e par lâĂ©tude des « populations » et des rĂ©gulations inhĂ©rentes aux « pools gĂ©nĂ©tiques » ou aux gĂ©nomes. Dans la perspective mutationniste classique, les variations phĂ©notypiques nâavaient aucun intĂ©rĂȘt au point de vue de lâĂ©volution et des adaptations hĂ©rĂ©ditaires, et il existait donc un abĂźme entre les adaptations cognitives non innĂ©es, dont relĂšve lâintelligence humaine, et les processus centraux Ă©tudiĂ©s par la biologie. Depuis, au contraire, que lâon considĂšre le phĂ©notype comme une « rĂ©ponse » du gĂ©nome aux tensions du milieu, et une rĂ©ponse conforme Ă des « normes de rĂ©action », depuis que lâon parle Ă nouveau dâhĂ©rĂ©ditĂ© de lâacquis, en lâexpliquant avec Waddington par une « assimilation gĂ©nĂ©tique », depuis que lâon insiste sur le fait que les organismes « choisissent » et modifient leurs milieux, les mĂ©canismes de la sĂ©lection Ă©tant donc Ă concevoir comme circulaires, depuis, en gĂ©nĂ©ral, que les interprĂ©tations biologiques sâorientent de plus en plus vers les schĂšmes cybernĂ©tiques et les systĂšmes Ă boucles, les rapports entre lâadaptation cognitive et lâadaptation biologique prennent une signification toute nouvelle. Le but de cet exposĂ© est de chercher Ă la dĂ©gager.
Nous suivrons, pour cela, lâordre dialectique des interprĂ©tations qui expliquent ces deux sortes dâadaptations par lâaction prĂ©pondĂ©rante du milieu (empirisme et lamarckisme), celle des structurations endogĂšnes (apriorisme et mutationnisme classique) et par une interaction constructive, crĂ©atrice de « formes » cognitives ou organiques.
Iđ
LâinterprĂ©tation la plus simple de lâadaptation cognitive dont tĂ©moigne lâintelligence consiste Ă la concevoir comme une sorte de copie du milieu, obtenue par associations rĂ©pĂ©tĂ©es qui rĂ©sultent elles-mĂȘmes dâune contrainte exercĂ©e par les sĂ©quences rĂ©guliĂšres propres aux phĂ©nomĂšnes se dĂ©roulant dans le milieu extĂ©rieur. Une telle interprĂ©tation empiriste est loin dâĂȘtre caduque en psychologie et la thĂ©orie de lâapprentissage de Hull, par exemple, conçoit explicitement les associations et habitudes acquises comme une « copie fonctionnelle » des sĂ©quences imposĂ©es par les stimuli externes ou par lâ« expĂ©rience » en gĂ©nĂ©ral. Puisquâil ne se prononce pas sur les mĂ©canismes intĂ©rieurs Ă la « boĂźte noire », lâapprentissage instrumental de Skinner pourrait donner lieu Ă de toutes autres interprĂ©tations mais, Ă sâen tenir au seul schĂ©ma S-R ou inputs-outputs, on est tentĂ© de demeurer dans le mĂȘme cadre strictement empiriste.
Or, le paradoxe de lâempirisme anglo-saxon est quâil prĂȘte le flanc sur le terrain de la connaissance et de lâintelligence, Ă des objections exactement parallĂšles Ă celles que les biologistes anglo-saxons ont constamment adressĂ©es, depuis le dĂ©but du siĂšcle, Ă la doctrine lamarckienne dans le domaine de lâadaptation organique, tandis que les courants dominants dans les pays latins ont Ă©tĂ© simultanĂ©ment lamarckiens en biologie et anti-empiristes en Ă©pistĂ©mologie ou sur le terrain des adaptations cognitives, sans quâon se soit toujours aperçu de cette contradiction, rĂ©ciproque de la prĂ©cĂ©dente. La raison en est, bien sĂ»r, dâabord que les psychologues et Ă©pistĂ©mologistes sâoccupent trop peu de biologie et que les biologistes ont longtemps ignorĂ© tous les problĂšmes de lâadaptation cognitive (cela change aujourdâhui avec lâĂ©thologie). Une seconde raison plus valable est quâon ne songeait pas Ă confronter les adaptations intellectuelles phĂ©notypiques avec les problĂšmes de lâadaptation gĂ©notypique, tandis quâaujourdâhui les deux sortes de questions ne peuvent plus ĂȘtre entiĂšrement dissociĂ©es.
Quoi quâil en soit, le lamarckisme fournit, sur le terrain des adaptations biologiques hĂ©rĂ©ditaires, câest-Ă -dire de la formation des organes adaptĂ©s, un type dâexplications trĂšs parallĂšle Ă celui de lâempirisme : a) Aux rĂ©gularitĂ©s imposĂ©es par un nouveau milieu correspond la formation dâhabitudes nouvelles, langage qui est commun Ă Hume et Ă Lamarck ; et b) De mĂȘme que lâempirisme ne voit pas de diffĂ©rences entre des associations cumulatives exogĂšnes et la comprĂ©hension par formation de structures conceptuelles stables (cf. le passage de lâhabitude Ă la causalitĂ© chez Hume), de mĂȘme le lamarckisme considĂšre chaque habitude comme susceptible de se stabiliser par passage de la fonction Ă lâorgane et par fixation de ces variations organiques ou hĂ©rĂ©ditĂ© de lâacquis.
AprĂšs une longue pĂ©riode de nĂ©gation dogmatique, oĂč les innombrables cas apparents de fixation gĂ©notypique des phĂ©notypes nâĂ©taient expliquĂ©s que par le hasard des convergences fortuites et par la sĂ©lection, on assiste chez certains grands auteurs Ă un retour non dissimulĂ© au fonctionnalisme lamarckien et le nĂ©o-darwinien Waddington se plaĂźt Ă employer le terme mĂȘme dâ« hĂ©rĂ©ditĂ© de lâacquis » pour dĂ©signer certains faits que lâon aurait tenus en son Ă©cole pour invraisemblables, il y a encore 20 ans : lâinterruption des nervures transversales chez une race de drosophiles sous lâinfluence de la tempĂ©rature, la dilatation de la papille anale des larves sous lâinfluence de la salinitĂ© ou lâidentification du 2e et du 3e segment de larves de drosophiles sous lâinfluence de vapeurs dâĂ©ther 1.
Et, sâil explique ces faits autrement que Lamarck, Waddington nâen dĂ©finit pas moins son « assimilation gĂ©nĂ©tique » comme le processus par lequel un caractĂšre qui, en un premier stade, dĂ©pend de lâenvironnement nâen dĂ©pend plus une fois fixĂ© hĂ©rĂ©ditairement.
Que manque-t-il donc Ă lâexplication lamarckienne pour rendre compte de lâadaptation hĂ©rĂ©ditaire ? On ne saurait ainsi lui reprocher de faire appel Ă lâaction du milieu, pas plus quâon ne peut sâen prendre Ă lâempirisme de souligner lâimportance du rĂŽle de lâexpĂ©rience. La lacune, dans les deux cas, est dâoublier les structurations endogĂšnes et dâinterprĂ©ter lâadaptation comme subie du dehors, au lieu dây voir le produit de rĂ©ponses actives, autrement dit de rĂ©gulations compensatrices opĂ©rant par recombinaisons constructives et par ajustement de rĂ©ponses efficaces donnĂ©es aux problĂšmes soulevĂ©s par le milieu.
Psychologiquement, la difficultĂ© peut ĂȘtre centrĂ©e sur la notion dâ« association » et sur lâinterprĂ©tation du schĂ©ma S-R en tant que simple liaison mĂ©canique sans un jeu de transformations reliant le stimulus Ă la rĂ©ponse Ă travers un organisme capable dâinvention. Le rapport fondamental dans le contact entre le sujet et lâobjet nâest donc point un rapport associatif qui copie simplement les caractĂšres de lâobjet, mais une assimilation qui enrichit lâobjet dâune structuration due aux activitĂ©s transformatrices du sujet. En dâautres termes, le sujet ne connaĂźt lâobjet quâen agissant sur lui aussi bien que lâinverse et en insĂ©rant les relations ainsi dĂ©couvertes dans les structures construites progressivement grĂące Ă cette interaction continuelle entre les deux termes du rapport cognitif. Autrement dit encore, lâadaptation nâest pas accommodation pure, mais Ă©quilibre graduel entre lâaccommodation et une assimilation active et constructive.
Or, lorsque Waddington retient du lamarckisme ses donnĂ©es positives pour les intĂ©grer dans le contexte actuel de nos connaissances gĂ©nĂ©tiques et embryologiques, câest tout naturellement dans une direction cybernĂ©tique quâil cherche ce tertium entre le lamarckisme et le nĂ©o-darwinisme classiques. Sans anticiper sur ce que nous retrouverons dans la suite de cette position nouvelle, qui constitue un rĂ©el dĂ©passement par rapport aux antithĂšses classiques, bornons-nous pour lâinstant Ă souligner deux aspects de la doctrine. Lâun est la conception des adaptations phĂ©notypiques en tant quâinteraction constante entre les activitĂ©s synthĂ©tiques du gĂ©nome (synthĂšse des protĂ©ines au cours de la morphogenĂšse) et les actions du milieu, de telle sorte que le dĂ©veloppement est Ă considĂ©rer comme un ajustement continuel par Ă©quilibration des facteurs endogĂšnes et exogĂšnes : or, câest sur ces « rĂ©ponses » phĂ©notypiques ou rĂ©ponses du gĂ©nome aux « tensions du milieu », que porte la sĂ©lection et non pas directement sur les gĂšnes. Lâautre est que si les meilleures rĂ©ponses se fixent hĂ©rĂ©ditairement, câest par un processus dâ« assimilation gĂ©nĂ©tique » (et le choix mĂȘme de ce terme est hautement significatif) : la sĂ©lection, conçue non plus comme un simple triage mais comme une modification des proportions du gĂ©nome au cours des recombinaisons, aboutit Ă une consolidation des rĂ©ponses construites au cours du dĂ©veloppement, de telle sorte quâil nây a plus dualitĂ© radicale entre lâĂ©pigenĂšse et le gĂ©nome, mais formation dâun systĂšme « épigĂ©notypique ».
Notons entre parenthĂšses combien ce rĂŽle accordĂ© au dĂ©veloppement ontogĂ©nĂ©tique est de nature Ă rĂ©jouir les psychologues de lâenfance. Et la comparaison va fort loin, car en insistant sur les canalisations ou « crĂ©odes » qui caractĂ©risent le dĂ©veloppement, sur le caractĂšre sĂ©quentiel des stades et sur cette forme dâĂ©quilibration cinĂ©tique quâil appelle « homĂ©o-rhĂ©sis » par opposition Ă lâhomĂ©ostasie finale, Waddington fournit un fondement biologique inapprĂ©ciable aux vues de ceux qui cherchent dans le dĂ©veloppement cognitif le secret des adaptations intellectuelles ultĂ©rieures de la pensĂ©e humaine.
IIđ
Ă lâempirisme, qui met tout lâaccent sur lâobjet, sâest opposĂ©e classiquement une interprĂ©tation de la connaissance en fonction des cadres a priori du sujet. Dans la mesure oĂč cet apriorisme est intĂ©gral, il confĂšre aux concepts et opĂ©rations jugĂ©s comme nĂ©cessaires le caractĂšre dâune prĂ©dĂ©termination innĂ©e : leur capacitĂ© dâadaptation est alors Ă considĂ©rer comme le produit dâune harmonie préétablie. Cette notion, qui a convenu Ă bien des Ă©pistĂ©mologies, est peu satisfaisante pour le psychologue : aussi bien les tendances aprioristes se traduisent-elles plutĂŽt en notre domaine sous des formes mitigĂ©es, telles que les thĂ©ories du tĂątonnement ou des essais et erreurs, lorsquâelles considĂšrent les essais comme le produit dâactivitĂ©s endogĂšnes, leur contrĂŽle Ă©tant dĂ», aprĂšs coup ou par anticipation, Ă une sĂ©lection sâimposant en vertu des rĂ©ussites ou des Ă©checs. De Jennings Ă ClaparĂšde, câest selon un tel schĂ©ma que lâon a pu concevoir lâadaptation intelligente ou ses Ă©bauches chez lâanimal.
Au lamarckisme sâest opposĂ©e de mĂȘme en biologie toute une Ă©cole dite nĂ©o-darwinienne ou mutationniste, qui a classiquement interprĂ©tĂ© lâadaptation organique par les deux seules notions suivantes : dâune part, une capacitĂ© de variation, mais purement endogĂšne et par consĂ©quent alĂ©atoire, relativement au milieu ambiant (les mutations) ; dâautre part, une sĂ©lection aprĂšs coup, opĂ©rant par simple triage, câest-Ă -dire retenant les variations utiles au sens de la survie et Ă©liminant les individus porteurs de mutations lĂ©tales ou de variations moins propices que celles des concurrents.
Que lâon puisse comparer le mutationnisme au schĂ©ma du tĂątonnement, cela va de soi : la principale diffĂ©rence est que le tĂątonnement intelligent est phĂ©notypique ou individuel et tient compte des erreurs observĂ©es, tandis que la sĂ©lection triant les mutations est statistique et de niveau gĂ©notypique. Mais quâon le compare Ă lâapriorisme, au sens kantien du terme, peut paraĂźtre plus discutable et tĂ©moigner de rapprochements plus Ă©pistĂ©mologiques que psychologiques, encore que plusieurs mutationnistes comme Bateson en sont venus, en insistant sur lâun des deux caractĂšres de ce systĂšme bipolaire, Ă accentuer la possibilitĂ© de prĂ©formation des mutations et des gĂšnes (cf. Weismann lui-mĂȘme), ce qui lâoriente en une direction voisine de celle de lâapriorisme.
Mais un Ă©vĂ©nement fort instructif sâest produit depuis lors. Le grand Ă©thologiste K. Lorenz, qui est par ailleurs un nĂ©o-darwinien trĂšs orthodoxe et peu influencĂ© par la gĂ©nĂ©tique nouvelle, sâest rĂ©vĂ©lĂ© kantien, non pas seulement par fidĂ©litĂ© Ă son « vieux collĂšgue de Königsberg », comme il disait en enseignant dans cette ville, mais par une double mĂ©ditation sur les mĂ©canismes de lâadaptation instinctive et sur ceux de lâadaptation cognitive propre Ă lâintelligence humaine. En une longue Ă©tude sur la signification biologique de lâapriorisme, Lorenz commence par louer Kant dâavoir dĂ©couvert lâexistence de liaisons cognitives sâimposant prĂ©alablement Ă toute expĂ©rience, et il interprĂšte ainsi lâa priori dans le sens dâune innĂ©itĂ© instinctive : les mathĂ©matiques et la logique constitueraient donc chez lâhomme lâĂ©quivalent de ce « savoir-faire » programmĂ© hĂ©rĂ©ditairement dans le cas des instincts de lâanimal et se coordonnant avec lâexpĂ©rience grĂące Ă une sĂ©rie dâajustements qui rĂ©ussissent en rĂšgle gĂ©nĂ©rale. Mais comment expliquer alors leur caractĂšre adaptatif ? Hostile avec raison Ă toute solution paresseuse et vitaliste dâharmonie préétablie, Lorenz recourt simplement au schĂ©ma nĂ©o-darwinien classique du hasard et de la sĂ©lection, et il conclut : nos notions a priori sont Ă la fois prĂ©alables Ă lâexpĂ©rience et adaptĂ©es Ă elle pour la mĂȘme raison que les sabots du cheval se prĂ©parent au cours de la vie embryonnaire avant quâil galope sur le sol ou que les nageoires des poissons sâĂ©bauchent bien avant quâils ne sâen servent effectivement.
Mais, si nos notions supposĂ©es a priori sont le produit de variations hĂ©rĂ©ditaires fortuites et de sĂ©lections aprĂšs coup, elles nâont plus rien de « nĂ©cessaire ». Câest curieusement ce quâaccorde Lorenz, qui sacrifie allĂšgrement leur nĂ©cessitĂ© Ă leur caractĂšre prĂ©alable, mais variable dâune espĂšce animale Ă lâautre : les a priori ne sont plus alors que des « hypothĂšses hĂ©rĂ©ditaires de travail » (innate Working hypothesis) et la pensĂ©e de Lorenz marque ainsi une transition spontanĂ©e entre lâapriorisme et le conventionnalisme ou la thĂ©orie du tĂątonnement.
Cette analyse paradoxale de Lorenz nous paraĂźt mettre en Ă©vidence les trois sortes de difficultĂ©s que lâon rencontre Ă vouloir expliquer lâadaptation par les seules notions de variations alĂ©atoires et de sĂ©lection par triage.
La premiĂšre est de nature biologique et tient Ă la probabilitĂ© dâautant plus faible dâobtenir des variations adaptatives que celles-ci sont plus spĂ©cialisĂ©es. Quâun animal acquiĂšre par hasard telle couleur plutĂŽt que telle autre et que cette couleur le protĂšge contre des prĂ©dateurs, cela reste dans les probabilitĂ©s acceptables. Mais quâun Ćil se forme de cette maniĂšre, Darwin dĂ©jĂ disait que ce problĂšme lâempĂȘchait de dormir et un spĂ©cialiste de la gĂ©nĂ©tique mathĂ©matique (Bleuler) a calculĂ© que la probabilitĂ© de cette formation, en cas de mutations convergentes et simultanĂ©es (dont le concours serait nĂ©cessaire Ă lâorganisation de lâĆil), ne serait que de 1/1042, ce qui est minime. Sâil sâagit par contre de mutations successives (ce qui suppose que chacune soit stabilisĂ©e quand la suivante apparaĂźt) le nombre de gĂ©nĂ©rations nĂ©cessaires comporterait une durĂ©e supĂ©rieure Ă lâĂąge de la terre. Appliquer Ă la formation de nâimporte quel organe spĂ©cialisĂ© le schĂ©ma simple du hasard et de la sĂ©lection, comme on lâa fait pendant un demi-siĂšcle, câest, nous dit Bertalanffy, un peu comme faire tourner un « moulin Ă priĂšres tibĂ©tain » en oubliant toute exigence de calcul probabiliste ou de vĂ©rification expĂ©rimentale.
Du point de vue psychologique, expliquer les grandes structures opĂ©ratoires et logico-mathĂ©matiques par une innĂ©itĂ© qui sacrifie leur nĂ©cessitĂ©, câest contredire sur deux points essentiels les faits dâobservation les plus Ă©vidents : les structures deviennent nĂ©cessaires, mais elles ne le deviennent quâau terme dâun long dĂ©veloppement, ce qui suggĂšre irrĂ©sistiblement un mode de formation par autorĂ©gulation et Ă©quilibration et non par une simple programmation hĂ©rĂ©ditaire Ă caractĂšres limitĂ©s et contingents. De plus, si lâaccord si remarquable des structures mathĂ©matiques et de la rĂ©alitĂ© physique ne rĂ©sulte que dâune adaptation par sĂ©lections progressives, cet accord et cette adaptation ne sauraient demeurer que trĂšs approximatifs. En ce cas toute thĂ©orie devient alors suspecte, Ă commencer par celle du biologiste, et il vaudrait donc peut-ĂȘtre mieux ajourner notre discussion dâaujourdâhui en attendant que se produise dans lâespĂšce humaine quelque mutation cĂ©rĂ©brale ou intellectuelle un peu plus Ă©clairante.
Du point de vue de lâĂ©thologie elle-mĂȘme, enfin, le phĂ©nomĂšne capital qui caractĂ©rise les primates supĂ©rieurs et lâhomme nâest pas tant une intĂ©riorisation de lâinstinct en notions a priori impossibles Ă dĂ©celer comme telles quâun Ă©clatement de lâinstinct, qui se dissocie alors en deux de ses composantes fondamentales. Chez les insectes, les poissons ou les oiseaux, oĂč lâon a le mieux Ă©tudiĂ© les comportements instinctifs, ceux-ci comportent trois aspects essentiels. La partie centrale consiste en une programmation hĂ©rĂ©ditaire qui rĂšgle la succession et la nature des actes Ă accomplir en se guidant sur des indices significatifs Ă©galement innĂ©s (IRM). Mais il sây ajoute, et on y insiste de plus en plus aujourdâhui (Lehrmann, etc.), un facteur marginal dâexercice ou dâapprentissage, câest-Ă -dire que les processus innĂ©s sont indissociables dâun ajustement de dĂ©tail pouvant sâorienter en certains cas dans la direction dâactions de dĂ©tour, etc., quasi intelligentes (Deleurance, Viaud, etc.). Enfin, et il ne faut pas lâoublier, lâinstinct suppose un fonctionnement rĂ©gulateur gĂ©nĂ©ral sous forme dâemboĂźtements de schĂšmes, de mise en relations (relations dâordre, etc.), de correspondance, etc., et Tinbergen a pu avec raison parler Ă cet Ă©gard dâune sorte de « logique » de lâinstinct, quâil est aisĂ© de dĂ©gager.
Cela dit, lâĂ©clatement de lâinstinct, si caractĂ©ristique des espĂšces supĂ©rieures, ne consiste sans doute quâen un affaiblissement de sa composante mĂ©diane, câest-Ă -dire de la programmation hĂ©rĂ©ditaire elle-mĂȘme, mais au profit des deux autres composantes. Dâune part, ce qui nâest plus programmĂ© devient alors affaire dâajustement et de construction par apprentissage ou invention intelligente, et telle est la part dâaccommodation au milieu physique ou extĂ©rieur. Mais, dâautre part, ces adaptations ne sont possibles que par assimilation continuelle aux lois de fonctionnement ou dâorganisation qui constituent la composante interne nĂ©cessaire de tout instinct et qui jouent un rĂŽle prĂ©pondĂ©rant lors de lâaffaiblissement du programme hĂ©rĂ©ditaire. En dâautres termes, lâĂ©clatement de lâinstinct oriente le comportement en deux directions complĂ©mentaires, lâune dâextĂ©riorisation ou dâajustement aux donnĂ©es extĂ©rieures, lâautre dâintĂ©riorisation ou de rĂ©glage fonctionnel des coordinations dâactions, source des structurations logiques et plus tard logico-mathĂ©matiques. Autrement dit encore, lâĂ©clatement de lâinstinct conduit tout Ă la fois Ă des prolongements centrifuges ou adaptations acquises et Ă une remontĂ©e aux sources fonctionnelles ou coordinatrices, dâoĂč procĂšdent les structures logiques, lâadaptation intelligente supposant lâunion indissociable de ces deux composantes.
IIIđ
Il existe trois sortes dâinterprĂ©tations de lâadaptation biologique et non pas deux seulement, comme on lâimagine trop souvent : ou bien lâon fait appel Ă une action directe du milieu, comme câest le cas du lamarckisme ; ou bien lâon invoque des variations endogĂšnes fortuites avec ajustement aprĂšs coup par sĂ©lection, comme câest le cas du mutationnisme ; ou bien lâon peut encore recourir Ă une activitĂ© endogĂšne avec ajustements continuels, non plus alĂ©atoires ou seulement alĂ©atoires, mais relevant de mĂ©canismes rĂ©gulateurs et dâinteractions effectives telles que lâorganisme invente activement et contrĂŽle ses stratĂ©gies au lieu de subir des solutions toutes faites ou de les multiplier au hasard. En dâautres termes, lâantithĂšse du lamarckisme et du mutationnisme peut ĂȘtre dĂ©passĂ©e par une synthĂšse de forme cybernĂ©tique invoquant des circuits de plus en plus complexes entre lâorganisme et le milieu.
Câest vers cette troisiĂšme solution que sâengage la gĂ©nĂ©tique contemporaine, parfois timidement et avec toutes sortes de rĂ©sidus mutationnistes, mais parfois franchement comme en tĂ©moigne lâouvrage de C. H. Waddington sur La stratĂ©gie des gĂšnes. Il nâest pas besoin de longs commentaires pour faire saisir lâintĂ©rĂȘt de telles interprĂ©tations de lâadaptation quant Ă la comprĂ©hension des mĂ©canismes de lâintelligence : Ă mettre au premier plan les notions de rĂ©gulation et dâĂ©quilibration, on fournit une base biologique Ă lâĂ©tude du dĂ©veloppement des opĂ©rations, en conduisant Ă concevoir celles-ci Ă la fois comme un achĂšvement neuropsychologique des rĂ©gulations organiques et comme un organe diffĂ©renciĂ© de rĂ©gulation des Ă©changes fonctionnels avec le milieu, autrement dit comme un organe supĂ©rieur dâadaptation au niveau du comportement.
1) La gĂ©nĂ©tique nouvelle est nĂ©e de lâĂ©tude des populations (avec panmixie) par opposition Ă celle des lignĂ©es pures. Elle a, dâun tel point de vue, Ă©tĂ© conduite Ă mettre lâaccent sur lâimportance des recombinaisons gĂ©nĂ©tiques, par opposition aux simples mutations alĂ©atoires. Une expĂ©rience classique de Dobzhansky et Spassky sur 14 races mĂ©langĂ©es en une « cage Ă population » et dont on connaissait les taux de mutation et de survie montre lâexistence au cours des gĂ©nĂ©rations successives dâun processus dâĂ©quilibration au sein du « pool gĂ©nĂ©tique » (avec prĂ©dominance dâhĂ©tĂ©rozygotes multiples) ce qui conduit Lerner Ă parler dâ« homĂ©ostasie gĂ©nĂ©tique ».
2) Le gĂ©nome lui-mĂȘme nâest plus conçu comme un agrĂ©gat atomistique de particules agissant indĂ©pendamment les unes des autres (comme dans la thĂ©orie classique que Mayr appelle plaisamment « la gĂ©nĂ©tique du sac de fĂšves ») mais comme un systĂšme dâensemble agissant « à la maniĂšre dâun orchestre » (Dobzhansky) avec ses caractĂšres de polygĂ©nie et de plĂ©iotropisme. Ce systĂšme comporte sa propre autorĂ©gulation et, aprĂšs avoir parlĂ© de « gĂšnes rĂ©gulateurs », on Ă©tend aujourdâhui la propriĂ©tĂ© de « coadaptation » Ă lâensemble du systĂšme. Or, ce point est fondamental car le propre dâune rĂ©gulation est dâutiliser des informations sur le rĂ©sultat des actions exercĂ©es, ce qui suppose des interactions et non plus une causalitĂ© Ă sens unique exogĂšne ou endogĂšne.
3) Le gĂ©nome agit au cours de tout le dĂ©veloppement embryonnaire dâune maniĂšre qui exclut une simple prĂ©formation et qui implique au contraire des interactions croissantes en une Ă©pigenĂšse caractĂ©risant ce que Waddington appelle le systĂšme Ă©pigĂ©notypique. Ce dĂ©veloppement comporte, comme dĂ©jĂ dit, des lois de canalisation ou « crĂ©odes » et sa propre Ă©quilibration ou « homĂ©orhĂ©sis », telle que, en cas de dĂ©viation il y a tendance au retour Ă la crĂ©ode normale ou au contraire production dâune nouvelle variation phĂ©notypique stable.
4) Le phĂ©notype nâest donc plus conçu comme une sorte dâexcroissance individuelle greffĂ©e sur un plasma germinatif isolĂ© et continu, mais comme une « rĂ©ponse » du gĂ©nome aux tensions du milieu. Cette rĂ©ponse nâest pas quelconque, mais obĂ©it Ă des « normes de rĂ©actions » fixant pour chaque gĂ©nome les rĂ©ponses possibles en fonction des variations dâun facteur du milieu. Du point de vue psychologique, cette donnĂ©e est importante et tend Ă faire admettre quâen nâimporte quel apprentissage lâadaptation est fonction de structurations internes et Ă©pigĂ©nĂ©tiques et non pas seulement des donnĂ©es extĂ©rieures imposĂ©es par lâexpĂ©rience.
5) La sĂ©lection nâest plus conçue comme un simple triage comparable Ă lâaction dâun tamis mais comme une modification des proportions du gĂ©nome 2. Cette modification dĂ©pend naturellement de facteurs externes et des Ă©liminations imposĂ©es par le milieu, mais aussi de facteurs internes de santĂ©, plasticitĂ©, etc., donc des rĂ©gulations assurant le dĂ©veloppement.
6) Mais le fait essentiel est que la sĂ©lection porte sur les phĂ©notypes, câest-Ă -dire quâelle revient Ă choisir les meilleures rĂ©ponses et non pas Ă trier directement les gĂšnes. Or, comme lâorganisme choisit son milieu et le modifie sans le subir sans plus, la sĂ©lection tĂ©moigne de lâexistence dâun nouveau circuit entre le milieu et le dĂ©veloppement, circuit qui sâajoute Ă tous les prĂ©cĂ©dents.
Lâadaptation apparaĂźt alors beaucoup plus, en de telles perspectives, comme une suite de rééquilibrations actives, câest-Ă -dire de rĂ©ponses constamment contrĂŽlĂ©es, que comme une simple soumission aux contraintes extĂ©rieures ou comme une sĂ©rie dâessais incoordonnĂ©s et divergents passĂ©s trop tard au crible dâune sĂ©lection toute mĂ©canique.
En un mot lâadaptation fait partie du processus Ă©volutif lui-mĂȘme, en sa constante construction de formes nouvelles, comme le voulait Lamarck avec son fonctionnalisme, sauf quâil sâagit de mĂ©canismes endogĂšnes autant quâexogĂšnes ; et elle nâest plus le rĂ©sultat surajoutĂ© dâun simple triage Ă©tranger Ă la variation mĂȘme, comme le voulait le mutationnisme. Le dĂ©veloppement phĂ©notypique, source du comportement et de la vie mentale, nâest plus sĂ©parĂ© de ses racines gĂ©nĂ©tiques et soutient avec la phylogenĂšse une rĂ©action circulaire : il en procĂšde, puisque le gĂ©nome assure les synthĂšses morphogĂ©nĂ©tiques, mais il la commande en retour puisque les variations phĂ©notypiques constituent les rĂ©ponses entre lesquelles choisit la sĂ©lection ; câest alors en tant que systĂšme de rĂ©ponses quâil oriente lâĂ©volution dans les directions adaptatives.
Il en rĂ©sulte que la notion de progrĂšs qui allait de soi dans la phase optimiste des dĂ©buts de lâĂ©volutionnisme darwinien, mais qui a perdu toute signification dans la perspective du mĂ©canisme alĂ©atoire propre au mutationnisme, retrouve son actualitĂ© et donne lieu Ă des recherches prĂ©cises de la part de J. Huxley, de Rentsch, etc. : le progrĂšs, que nous prĂ©fĂ©rerions nommer simplement la vection pour mieux marquer la tendance actuelle indĂ©pendante de tout jugement de valeur philosophique, câest essentiellement alors (sans recourir nĂ©cessairement aux facteurs de dominance statistique, de complexitĂ©, etc., qui demeurent discutables) lâouverture toujours plus large sur de nouvelles possibilitĂ©s dâutilisation du milieu. Du point de vue qui nous intĂ©resse ici la vection est donc un accroissement dâadaptativitĂ©, et les adaptations ainsi ouvertes se rĂ©fĂšrent mĂȘme essentiellement au comportement comme tel, prolongement fonctionnel de la morphogenĂšse. En ce qui concerne en particulier lâespĂšce humaine cette ouverture sur les adaptations fonctionnelles lâemporte de façon spectaculaire sur la variabilitĂ© biogĂ©nĂ©tique.
IVđ
Il nous reste Ă situer lâintelligence et les fonctions cognitives dans lâensemble des rĂ©gulations organiques pour comprendre en quoi les adaptations sensori-motrices ou opĂ©ratoires prolongent les adaptations vitales. Ă cet Ă©gard, les mĂ©canismes cognitifs apparaissent comme constituant Ă la fois un aboutissement des rĂ©gulations organiques et un organe spĂ©cialisĂ© de rĂ©gulation dans les Ă©changes fonctionnels (par opposition Ă matĂ©riels ou physico-chimiques) avec le milieu.
Lâorganisation vivante se prĂ©sente dĂšs le dĂ©part comme un systĂšme autorĂ©gulateur. On peut distinguer dans les interactions embryologiques et physiologiques des rĂ©gulations structurales, qui modifient lâanatomie ou lâhistologie de lâorganisme (exemple les rĂ©gulations au sens de Driesch au niveau de la blastula des embryons dâoursins) et des rĂ©gulations fonctionnelles portant sur le fonctionnement seul. Les rĂ©gulations initiales ne comportant pas dâorganes spĂ©cialisĂ©s : exemple la coagulation du sang (dont les processus impliquent une vingtaine de facteurs biochimiques), sâobservent dĂšs le niveau des cĆlentĂ©rĂ©s pour nâĂȘtre quâensuite subordonnĂ©es Ă des rĂ©gulations hormonales et finalement en outre Ă des rĂ©gulations nerveuses. Les premiers organes rĂ©gulateurs sont constituĂ©s par le systĂšme hormonal, centrĂ© surtout sur les rĂ©gulations structurales, puis intervient le systĂšme nerveux, chargĂ©, dâune part, des rĂ©gulations fonctionnelles internes (avec encore quelques rĂ©gulations structurales : mĂ©diateurs chimiques et neurosĂ©crĂ©tion), et, dâautre part, de la rĂ©gulation des Ă©changes avec lâextĂ©rieur. Câest en prolongement de cette derniĂšre quâapparaissent les mĂ©canismes cognitifs liĂ©s au comportement.
La connaissance prolonge donc la vie, et lâadaptation cognitive se constitue en fonction de lâadaptation organique. Il est Ă cet Ă©gard dâun certain intĂ©rĂȘt de constater que toutes les grandes fonctions de la connaissance correspondent en fait Ă des fonctions organiques :
1) La connaissance est en premier lieu une organisation des donnĂ©es, dans le mĂȘme sens que lâorganisation vitale constitue pour Bertalanffy la forme stable et ouverte dâun flux continuel dâĂ©changes : forme ouverte puisquâil y a Ă©change avec le milieu (le contenu dâune mĂȘme forme cognitive peut se modifier, par gĂ©nĂ©ralisation, etc., au sein de la mĂȘme forme), mais comportant un cycle fermĂ© dâinteractions et plus prĂ©cisĂ©ment de transformations.
Lâorganisation vitale suppose une certaine conservation du tout, des emboĂźtements de partie Ă tout, des relations dâordre, des correspondances (divisions et multiplications), etc. : autant de propriĂ©tĂ©s structurales essentielles dans lâorganisation cognitive.
2) La vie comporte une assimilation au sens large dâune intĂ©gration de donnĂ©es extĂ©rieures aux structures internes (de la nutrition Ă lâ« assimilation gĂ©nĂ©tique » ) et il en est de mĂȘme de la connaissance. Lalande a voulu opposer les deux formes dâassimilations en rĂ©duisant lâassimilation cognitive Ă la seule identification logique, sans diffĂ©renciations, mais cette thĂšse rĂ©ductionniste est insoutenable aujourdâhui en mathĂ©matiques et mĂȘme en logique (thĂ©orĂšmes de Gödel, etc.).
3) On trouve tous les intermĂ©diaires entre la sensibilitĂ© ou lâexcitabilitĂ© protoplasmiques Ă©lĂ©mentaires et la perception proprement dite avec significations attribuĂ©es aux indices dans le schĂ©ma S â R (lequel, comme on lâa vu, nâest comprĂ©hensible quâen y ajoutant une dimension dâassimilation : S â (A) â R, car le stimulus nâagit quâen fonction du schĂšme dâassimilation qui dĂ©termine la rĂ©ponse). MĂȘme chez les vĂ©gĂ©taux, la sensibilitĂ© Ă la chaleur et Ă la lumiĂšre, qui se manifeste au cours des thermostades ou des photostades, prĂ©sente un aspect perceptif : il suffit quâune partie minime de la plante soit exposĂ©e Ă lâexcitant pour que la stimulation se transmette, et cela sans doute ondulatoirement car on nâa jamais pu dĂ©celer dâintermĂ©diaires chimiques.
4) Les biologistes parlent aujourdâhui sans cesse dâinformation et de « mĂ©moire ». Il y a stockage de lâinformation gĂ©nĂ©tique dans lâordre des sĂ©quences de lâADN (Watson et Crick), mais il y a aussi conservation de lâinformation acquise et elle suppose probablement lâintĂ©gritĂ© de lâARN. On pose le problĂšme dĂšs le niveau de lâimmunologie (antigĂšnes et anticorps) et il sâagit sans doute lĂ de fonctions trĂšs gĂ©nĂ©rales communes Ă la vie organique et Ă la vie cognitive.
5) Lâinformation, innĂ©e ou acquise, est au point de dĂ©part dâ« anticipations » multiples et il nâest guĂšre besoin dâinsister sur lâimportance de ce processus en ce qui concerne les adaptations cognitives. Toute lâembryogenĂšse est faite dâanticipations fondĂ©es sur lâinformation gĂ©nĂ©tique, mais on trouve des anticipations plus variables liĂ©es Ă des adaptations phĂ©notypiques. Nous avons Ă©tudiĂ© Ă cet Ă©gard la prĂ©paration morphogĂ©nĂ©tique de la chute des rameaux secondaires stĂ©riles chez les Sedum (CrassulacĂ©es), servant Ă la reproduction vĂ©gĂ©tative, et pu montrer que cette anticipation Ă©tait fondĂ©e sur des informations acquises au niveau hypogĂ©, avec transfert trĂšs progressif (et statistiquement mesurable) dâun schĂšme Ă partir du niveau des racines ou rhizomes jusquâĂ celui des rejets rampants et de lĂ aux rameaux aĂ©riens.
6) Dâune maniĂšre gĂ©nĂ©rale, le problĂšme de lâapprentissage est liĂ© aussi bien Ă la vie organique (habituation Ă des modifications brusques ou lentes du milieu) quâau comportement. Nous avons Ă©tudiĂ© jadis lâeffet des mouvements de lâanimal sur les formes de la coquille chez un mollusque (LimnĂŠa stagnalis) habitant, soit dans les marais, soit les lacs jusquâaux endroits trĂšs exposĂ©s aux vagues. Or, le phĂ©notype contractĂ© en eaux agitĂ©es se fixe hĂ©rĂ©ditairement en un gĂ©notype ne se rencontrant quâen de telles conditions (et qui a conservĂ© ses caractĂšres en aquarium et en une mare stagnante). Cette « hĂ©rĂ©ditĂ© de lâacquis » faisait sourire en 1929 quand nous lâavons publiĂ©e : elle trouve aujourdâhui une explication dans lâ« assimilation gĂ©nĂ©tique » de Waddington.
7) Bien dâautres liaisons entre la vie organique et les fonctions cognitives pourraient ĂȘtre mentionnĂ©es dans cette perspective de lâadaptation : il y aurait lieu dâanalyser Ă cet Ă©gard les notions de « rĂ©ponse », de finalitĂ© (depuis que la cybernĂ©tique fournit une « tĂ©lĂ©onomie » sans tĂ©lĂ©ologie et des « équivalents mĂ©caniques de la finalité »), les adaptations Ă lâespace et au temps (les « rythmes » de BĂŒning), etc.
8) Enfin toute lâĂ©thologie fournit une vaste gamme de transitions entre les adaptations innĂ©es du comportement, liĂ©es Ă la logique des organes et les adaptations cognitives supĂ©rieures. Il y aurait lieu Ă cet Ă©gard de poursuivre toute une Ă©tude comparĂ©e sur les structures de lâintelligence Ă diffĂ©rents niveaux zoologiques et aux diffĂ©rents stades de lâĂ©volution de lâenfant (surtout sensori-moteurs, mais aussi reprĂ©sentatifs). On a, par exemple, repris chez les petits chats (Gruber) et les babouins (laboratoire de Paillard) nos expĂ©riences sur le schĂšme de lâobjet permanent chez le nourrisson, mais des comparaisons plus systĂ©matiques manquent encore passablement. Les conduites de dĂ©tour sont bien connues en de nombreux cas (de lâinsecte aux primates et Ă lâenfant), mais il reste beaucoup Ă faire pour analyser le dĂ©tail de cette structure rĂ©pandue et ses variĂ©tĂ©s possibles. Le rĂŽle de la reprĂ©sentation supposĂ© par Maier et Schneirla (ideational behavior) demeure Ă lâĂ©tat de problĂšme et une analyse conduite conjointement par des Ă©thologistes et des psychologues de lâenfance serait utile Ă cet Ă©gard.
9) Ajoutons que si les notions dâautorĂ©gulation et dâĂ©quilibration jouent un rĂŽle de plus en plus important dans la biologie contemporaine, on peut Ă cet Ă©gard considĂ©rer les « opĂ©rations » rĂ©versibles de lâintelligence comme la forme dâĂ©quilibre supĂ©rieure Ă laquelle aboutissent les rĂ©gulations organiques. Une rĂ©gulation constitue, en effet, un contrĂŽle des actions constructrices qui porte sur leurs rĂ©sultats et corrige celles-lĂ par une action en retour (feed-back) Ă partir de ceux-ci. LâopĂ©ration procĂšde de façon analogue, mais en portant par anticipation sur les actions elles-mĂȘmes et non plus sur leurs rĂ©sultats : elle constitue donc une prĂ©correction des erreurs et non plus une correction aprĂšs coup, donc une rĂ©gulation « parfaite » et non plus approximative, et au sein de laquelle lâaction en retour devient rĂ©versibilitĂ© entiĂšre et non plus simplement approchĂ©e.
En conclusion, il semble de plus en plus probable que lâadaptation cognitive propre Ă lâintelligence trouve ses racines, et Ă certains Ă©gards son explication, dans lâadaptation biologique, telle que son interprĂ©tation en a Ă©tĂ© renouvelĂ©e par les travaux contemporains.
Le plus bel exemple dâadaptation cognitive est sans aucun doute celui des structures logico-mathĂ©matiques Ă la rĂ©alitĂ© physique. Non seulement tout phĂ©nomĂšne physique est mathĂ©matisable, ce qui est dĂ©jĂ surprenant (et ce contre quoi Hegel avait voulu, mais en vain, sâinsurger), mais encore il arrive constamment que des cadres mathĂ©matiques soient prĂ©parĂ©s longtemps dâavance, et sans aucun souci dâapplication, puis servent clans la suite dâinstruments indispensables Ă lâexplication physique : la gĂ©omĂ©trie riemanienne et le calcul sensoriel pour la relativitĂ©, les opĂ©rateurs hermitiens, etc., pour la microphysique ; etc. Or, les mathĂ©matiques ne sont pas tirĂ©es de lâexpĂ©rience physique (ces anticipations mĂȘmes en sont la preuve) et quand la « physique mathĂ©matique » reprend dĂ©ductivement un schĂ©ma propre Ă la « physique thĂ©orique », le mathĂ©maticien rĂ©invente par ses seuls instruments opĂ©ratoires ce quâil sâagit dâexpliquer : il travaille ainsi, si lâon peut dire, comme le gĂ©nome qui, en prĂ©sence dâune variation phĂ©notypique, reconstruit par ses propres moyens un modĂšle adaptĂ© sous forme de « phĂ©nocopies »âŠ
Lâaccord adaptatif des mathĂ©matiques et de lâexpĂ©rience ne comporte donc, croyons-nous, quâune explication possible et elle est de nature biologique. LâexpĂ©rience physique fournit la connaissance de la rĂ©alitĂ© extĂ©rieure Ă lâorganisme. Quant aux structures logico-mathĂ©matiques, elles sont tirĂ©es, Ă lâorigine, et par une abstraction Ă la fois rĂ©flĂ©chissante et constamment constructive, des coordinations gĂ©nĂ©rales de lâaction (emboĂźtements, ordre, correspondances, rĂ©seaux, groupes, etc.). Or, celles-ci sâappuyent sur les coordinations nerveuses (cf. la logique des neurones de McCulloch et Pitts et le rĂ©seau boolĂ©en quâils retrouvent dans les synapses) et ces derniĂšres tiennent aux coordinations de lâorganisation vivante en gĂ©nĂ©ral. Si les mathĂ©matiques sâadaptent Ă la rĂ©alitĂ© physique, câest donc, pour ainsi dire, par lâintĂ©rieur de lâorganisme lui-mĂȘme, et parce que celui-ci fait partie du monde physico-chimique ou est en constant Ă©change avec lui 3.
DeuxiĂšme partie, discussionđ
M. F. MEYER. â Je voudrais tout dâabord tenter de dissiper un malaise, dĂ» Ă lâemploi de certaines expressions qui me semble cacher quelque confusion, comme lâexpression, en apparence trĂšs ingĂ©nue et trĂšs simple dâ« adaptation au milieu ». On privilĂ©gie par lĂ le milieu, auquel on donne en quelque sorte lâinitiative dans le phĂ©nomĂšne dâadaptation, selon le schĂ©ma suivant : un changement apparaĂźt dans le milieu, lâorganisme est alors en Ă©tat de dĂ©sadaptation, puis sâadapte aux nouvelles conditions du milieu. Lâadaptation du vivant nâintervient alors quâen rĂ©ponse au milieu. On va mĂȘme souvent plus loin dans ce sens, en usant dâexpressions comme : « le milieu impose, ou dĂ©termine telle adaptation, le milieu est responsable de lâadaptation ». Câest faire, tout le monde lâaccordera, bon marchĂ© de la spontanĂ©itĂ© Ă©vidente du vivant, mais on se laissera malgrĂ© tout bien souvent entraĂźner Ă ces abus de langage. La raison en est que, en rĂ©alitĂ©, ces façons de sâexprimer sont rĂ©vĂ©latrices dâimages confuses auxquelles on reste malgrĂ© soi attachĂ©. Lâune de ces images tient dans la conviction que lâadaptation est une rĂ©ponse du vivant au milieu (Ă une modification du milieu en fait). Or on pourrait tout aussi bien, et souvent avec beaucoup plus de vraisemblance, renverser la relation et imaginer que câest le vivant qui pose la question et le milieu qui rĂ©pond. LâĂȘtre vivant tente une stratĂ©gie, il lance un dĂ©fi au milieu et câest le milieu qui rĂ©pond par oui ou par non.
Il sâagirait donc, non pas simplement de compliquer le schĂ©ma S-R comme on le propose souvent, Ă lâaide de flĂšches inverses ou de boucles plus ou moins complexes de feed-back, mais dâinverser radicalement la flĂšche elle-mĂȘme. Lâinitiative de la procĂ©dure adaptative peut trĂšs bien appartenir Ă lâanimal, en lâabsence de toute variation du milieu. Pour sâen convaincre, ou peut revenir Ă une description de lâadaptation en termes dâĂ©quilibre et dâĂ©quilibration. M. Nuttin a fait Ă©tat du concept de rupture dâĂ©quilibre, qui est Ă©videmment fondamental dans lâanalyse de la mise en Ćuvre du processus adaptatif. Or, il serait parfaitement faux dâimaginer que la rupture dâĂ©quilibre est toujours exogĂšne, en imaginant que câest dans tous les cas le milieu qui provoque le dĂ©sĂ©quilibre de lâorganisme. En fait, la rupture dâĂ©quilibre est bien, dans un trĂšs grand nombre de cas, endogĂšne. On a parlĂ© de la faim, ou de lâapparition de lâappĂ©tit sexuel dans sa maturation. Dans ces deux cas, il y a apparition dâun dĂ©sĂ©quilibre, aussi bien intra-organique quâentre lâorganisme et le milieu, et il est clair que ce nâest pas le milieu qui a lâinitiative de cette rupture mais bien lâorganisme lui-mĂȘme : câest dans un cas lâĂ©puisement des rĂ©serves organiques, dans lâautre un processus de maturation qui font naĂźtre lâĂ©tat de dĂ©sĂ©quilibre, en lâabsence de toute variation du milieu. Câest lâĂȘtre vivant lui-mĂȘme qui, pour des raisons internes propres, se trouve en Ă©tat de dĂ©sĂ©quilibre. Il peut changer par dĂ©ficit, comme câest le cas pour la faim, ou par maturation comme dans le cas de lâinstinct sexuel, mais, que ce soit par excĂšs ou par dĂ©faut, câest lui qui crĂ©e les conditions du dĂ©sĂ©quilibre. Il reste, bien sĂ»r, des cas oĂč le dĂ©sĂ©quilibre est exogĂšne, et ce sont ces cas que privilĂ©gie lâexpĂ©rimentation pour des raisons Ă©videntes : les variations du milieu sont au pouvoir de lâexpĂ©rimentateur, elles sont propres Ă la mise en Ćuvre des schĂ©mas causalistes dont la logique Ă©lĂ©mentaire flatte un stĂ©rĂ©otype tenace, elles conduisent aisĂ©ment Ă cette rĂ©duction mĂ©caniste qui est un tic Ă©pistĂ©mologique fort rĂ©pandu. Mais, si on convient de rĂ©tablir les justes relations du vivant et du milieu, on sâaccoutumera Ă ne voir dans ces montages expĂ©rimentaux quâun parti pris rĂ©vĂ©lateur, et Ă rendre au vivant lâinitiative de la rupture dâĂ©quilibre.
On en dira autant de la rééquilibration, et ceci Ă bien plus forte raison. Personne nâimaginera que câest le milieu en tant que tel qui en est responsable. LâexposĂ© de M. Marx a surabondamment montrĂ© que la rééquilibration se fait dans une mobilisation totale de lâorganisme : multiples adaptations internes coordonnĂ©es par lesquelles lâorganisme se remodĂšle et se restructure ; mise en Ćuvre du milieu lui-mĂȘme par projection de boucles comportementales par lesquelles lâorganisme organise lâenvironnement et adapte le milieu Ă ses besoins, au moins autant quâil sâadapte au milieu. Câest lâorganisme qui se rééquilibre en remodelant le milieu interne et en annexant Ă ce remodelage le milieu externe. DĂšs lâapparition, par maturation, de lâinstinct sexuel, Ă un certain moment du dĂ©veloppement ontogĂ©nĂ©tique endogĂšne, une restructuration complexe sâopĂšre ; câest cette restructuration complexe que nous analysons en multiples processus adaptatifs, mais ceux-ci ne sont actualisĂ©s quâautant que le devenir propre de lâorganisme rééquilibre les dĂ©sĂ©quilibres quâil a lui-mĂȘme dĂ©terminĂ©s. Si on reprĂ©sente les processus adaptatifs par un enchevĂȘtrement complexe, il faudrait complĂ©ter ce schĂ©ma par une flĂšche qui le traverserait de part en part et qui dĂ©signerait la cause endogĂšne de la rupture dâĂ©quilibre et de la rééquilibration. Un schĂ©ma de ce genre soulignerait sans doute le problĂšme posĂ© Ă la fois par M. Piaget, par M. Nuttin et par M. Marx. Lâun postulait lâorganisation, lâautre une poussĂ©e de vie qui rappelait Lamarck. Quel que soit le vocabulaire, on reconnaĂźt lâexistence dâune origine endogĂšne de la dĂ©sadaptation autant que de lâadaptation. On renvoie Ă lâobsession dâune image primaire le schĂ©ma dâune origine exogĂšne de lâadaptation et on refuse lâidĂ©e que lâadaptation est une rĂ©ponse de lâorganisme au milieu. Sans doute lâorganisme subit-il les agressions du milieu, câest trop Ă©vident, mais il vit aussi de sa vie propre et ses changements les plus profonds ne sont pas dâorigine mĂ©sologique. Toute la psychologie gĂ©nĂ©tique le montre Ă lâĂ©vidence. Il y a Ă©mergence de stratĂ©gies, et cette Ă©mergence nous lâappelons tendance, besoin, force organisatrice, sans abolir complĂštement le caractĂšre assez obscur de ce que nous dĂ©signons par lĂ .
Jâai Ă©tĂ© particuliĂšrement frappĂ© par une remarque de M. Bresson faisant intervenir la distinction dâune langue et dâune mĂ©talangue, en relation avec ce problĂšme. Je ne pense cependant pas, comme lui, quâil y ait un concept prĂ©alable, un peu vague mais nĂ©cessaire, de lâadaptation, qui appartiendrait Ă la mĂ©talangue dâune science qui serait langue bien faite et bien formĂ©e dans lâobservation scientifique et dans la thĂ©orie des jeux. Jâaurais moins de mĂ©pris pour la mĂ©talangue, dans laquelle je verrais moins un bavardage nĂ©buleux, avantageusement remplacĂ© par un discours bien formĂ©, que le fondement nĂ©cessaire de ce discours mĂȘme. Sans doute est-il impossible de jeter sur cette mĂ©talangue la mĂȘme lumiĂšre que sur la langue, mais, sans lâenveloppement actuel de cette langue dans lâhorizon de sa mĂ©talangue, il nây aurait point mĂȘme dâoccasion, ni de prĂ©texte Ă discourir selon son discours bien formĂ©. La mĂ©talangue nâest point ici un prĂ©alable, purement postulatif et inĂ©laborĂ©, que lâon pourrait lĂ©gitimement oublier dans la bonne conscience dâune langue enfin bien formĂ©e, et abandonner dans une sorte de prĂ©histoire vouĂ©e Ă lâaffabulation ; elle doit ĂȘtre constamment prĂ©sente pour soutenir le pur langage et aussi pour lui rappeler sa dĂ©pendance et lui interdire lâillusion de lâautonomie. En dâautres termes, la mĂ©talangue, contrairement Ă ce qui peut se passer en logique pure, conserve ici une rĂ©fĂ©rence rĂ©aliste.
Il est une question enfin qui nâa pas Ă©tĂ© abordĂ©e de front mais qui mĂ©riterait sans doute de lâĂȘtre : câest celle de la valeur dâune notion de hiĂ©rarchie des adaptations. Nous pensons spontanĂ©ment quâil y a des adaptations meilleures que dâautres. Une telle expression a-t-elle un sens ? Ce sens est-il lĂ©gitime ? Il ne semble pas quâil soit possible de rĂ©pondre Ă ces questions en se rĂ©fĂ©rant aux exposĂ©s que nous avons entendus. Il y a pourtant lĂ un problĂšme de premier plan, sâil est vrai que nous y sommes constamment affrontĂ©s dans la conduite de notre existence, et que le psychologue clinicien le rencontre Ă tout moment dans lâexercice de son art. Des critĂšres scientifiques et objectifs sont-ils possibles ou sâagit-il dâune notion purement pragmatique, quâil faut abandonner au flair, Ă la subjectivitĂ©, Ă lâidĂ©ologie ? Il semble pourtant que des indications, des Ă©lĂ©ments de rĂ©ponse, aient Ă©tĂ© suggĂ©rĂ©s ici et lĂ . Je poserai en particulier Ă M. Bresson une question. Dans lâanalyse trĂšs Ă©clairante quâil nous a prĂ©sentĂ©e, figure un schĂ©ma de matrice en losange : au sommet, le supremum, puis Ă dâautres niveaux dâautres adaptations possibles, les adaptations figurant sur une mĂȘme ligne horizontale Ă©tant Ă©quivalentes entre elles. Les remarques de M. Bresson soulignaient ainsi, sur la base de la thĂ©orie des jeux, lâĂ©quivalence dâun grand nombre dâadaptations possibles lorsquâon se tient, non pas au sommet de la matrice, mais en son centre. M. Bresson pense-t-il quâil est lĂ©gitime de sâautoriser de la prĂ©sence, au sein de la matrice, de lignes superposĂ©es sâĂ©chelonnant vers le supremum, pour donner consistance au concept dâune hiĂ©rarchie des adaptations ? La question a-t-elle un sens du point de vue de la thĂ©orie des jeux, ou repose-t-elle sur un malentendu ? Dans une perspective plus concrĂšte, en se rĂ©fĂ©rant Ă lâexposĂ© de M. Marx et plus particuliĂšrement Ă la distinction quâil Ă©tablit entre adaptations Ă©troites et adaptations larges, faut-il pressentir quâon se trouve en prĂ©sence dâun critĂšre objectif de valeur, peut-on tenir les adaptations larges pour « meilleures » que les adaptations Ă©troites ? La rĂ©ponse de M. Marx sera sans doute nĂ©gative, mais que valent alors les expressions quâil emploie :« Les nombreuses adaptations dâun animal forment des systĂšmes hiĂ©rarchisĂ©s : les adaptations les plus Ă©troites Ă©tant conditionnĂ©es par les adaptations plus larges ? » Cette hiĂ©rarchie, on en convient, est fonctionnelle et non axiologique, mais nâest-on pas en droit de voir dans les adaptations larges un cadre favorisant lâapparition dâun plus grand nombre dâadaptations Ă©troites et, partant, une plus grande probabilitĂ© dâadaptation ? M. Marx nâhĂ©site pas Ă se situer dans cette perspective lorsquâil Ă©voque « une bonne adaptation Ă la vie aĂ©rienneâŠÂ » suggĂ©rant par lĂ quâil peut y en avoir de moins bonnes et de meilleures. Quel sens faut-il donner Ă ce langage ? Est-il purement mĂ©taphorique, ou recĂšle-t-il quelque possibilitĂ© de conceptualisation rigoureuse ? Ou bien est-ce dans la distinction, quâil propose par ailleurs, entre mĂ©canismes suiveurs et mĂ©canismes rĂ©gulateurs, quâil faut mettre quelque espoir de voir sâĂ©tablir une hiĂ©rarchie des adaptations ?
Enfin, puisquâil sâagit ici de formuler des questions critiques, je mâopposerai Ă moi-mĂȘme une objection. Cherchant un critĂšre de la « bonne » adaptation, jâai suggĂ©rĂ© quâelle Ă©tait celle qui se fait au moindre prix, câest-Ă -dire celle dans laquelle lâaccommodation est infĂ©rieure Ă lâassimilation, celle qui obtient lâentretien du systĂšme organique par une moindre modification de lâorganisme. Mais il est clair quâune assimilation supĂ©rieure Ă lâaccommodation peut apparaĂźtre comme une mauvaise adaptation, comme une adaptation rigide, captative, et sans doute le systĂšme vivant a-t-il non seulement Ă maintenir ses homĂ©ostasies Ă moindre frais, mais aussi Ă enrichir et Ă activer son mĂ©tabolisme, aussi bien que la circulation de ses sentiments et de ses idĂ©es. En ce sens, il est possible de dire quâune bonne adaptation consiste autant Ă se modifier en fonction du milieu quâĂ modifier le milieu en fonction de soi. Ă vrai dire, câest Ă un Ă©quilibre entre accommodation et assimilation quâon reconnaĂźt lâadaptation. Il reste que cet Ă©quilibre peut sâĂ©tablir entre une accommodation et une assimilation minimes, et une accommodation et une assimilation dâenvergure : le critĂšre dâune hiĂ©rarchie des adaptations tient peut-ĂȘtre dans cette maximation fonctionnelle des deux composantes de lâadaptation.
M. CH. MARX. â Je suis bien embarrassĂ© pour discuter parce quâil nây a pas, me semble-t-il, dâoppositions nettes entre les opinions qui viennent dâĂȘtre exposĂ©es, mais plutĂŽt une grande variĂ©tĂ© de points de vue. Cela me rappelle un peu lâapologue des aveugles hindous qui rencontrent un Ă©lĂ©phant ; chacun se fait, en palpant lâanimal, une idĂ©e diffĂ©rente de cet Ă©lĂ©phant. Ces idĂ©es sont partielles bien entendu, mais elles ne sont pas erronĂ©es. Nous sommes dâabord confrontĂ©s avec un problĂšme de terminologie. Nous ne parlons pas exactement le mĂȘme langage. Si nous nous en tenons simplement Ă mon domaine, le mot adaptation est employĂ© en biologie et en physiologie avec des significations assez diffĂ©rentes, il y a eu des glissements de sens : par exemple, lâadaptation telle que lâenvisage le naturaliste (adaptation du pic), nâest pas exactement ce que lâĂ©volutionniste entend par adaptation dâune espĂšce luttant pour survivre. Quand le physiologiste parle dâadaptation, quand il analyse les fonctions et essaie de saisir comment ces fonctions sâadaptent les unes aux autres, il donne au mot adaptation encore un autre sens ; quand il se place plutĂŽt du point de vue Ă©cologique et quâil examine quelles sont les relations physiologiques entre lâorganisme et le milieu, il parle aussi dâadaptation mais avec une signification encore diffĂ©rente. Et je nâai pas parlĂ© des nombreuses autres significations du mot adaptation en biologie, je profite de cette discussion pour en Ă©numĂ©rer quelques-unes : les bactĂ©riologistes nous parlent dâadaptation enzymatique, les Ă©cologistes et, parmi eux, les parasitologues Ă©tudient les adaptations entre espĂšces (associations Ă©quilibrĂ©es de toute nature, commensalisme, symbiose, parasitisme, etc.). Si nous ouvrons le chapitre des adaptations dans le domaine mĂ©dical, nous trouvons, entre autres, le syndrome dâadaptation de Selye, les adaptations de lâorganisme Ă certaines maladies (il suffit de rappeler les extraordinaires observations de Goldstein auxquelles on peut rattacher les expĂ©riences montrant la plasticitĂ© du systĂšme nerveux de Bethe), le problĂšme de la rĂ©adaptation fonctionnelle des traumatisĂ©s et des handicapĂ©s. Si nous entrons dans la philosophie chirurgicale de Leriche, nous trouvons lĂ encore des problĂšmes dâadaptation : la maladie elle-mĂȘme, les processus pathologiques ont-ils tous un sens ? Lâorganisme sâadapte-t-il en se dĂ©fendant ? La fiĂšvre en particulier, est-ce une dĂ©fense, ou bien une simple consĂ©quence de la prĂ©sence de toxines ? Vous savez que pour Leriche, il nây a pas toujours finalitĂ© des rĂ©actions pathologiques puisque les tissus rĂ©pondent suivant leurs propriĂ©tĂ©s propres sans Ă©gard pour les intĂ©rĂȘts supĂ©rieurs de lâensemble, ce qui peut conduire Ă des situations mettant lâorganisme entier en pĂ©ril. Mais il y a aussi en mĂ©decine des cas dâadaptations indiscutables, par exemple les hypertrophies compensatrices.
En rĂ©flĂ©chissant un peu sur tout ce qui sâest dit, que peut-on en dĂ©gager ? En tant que biologiste, je suis un chemin tout Ă fait diffĂ©rent de celui du philosophe ; nous partons de la collection des faits et nous essayons dây voir clair. Certes, les philosophes et les mathĂ©maticiens nous proposent des modĂšles et nous essayons « dâadapter » ces modĂšles Ă la rĂ©alitĂ©, câest le problĂšme Ă©voquĂ© par M. Piaget Ă propos de lâadaptation des mathĂ©matiques Ă la physique ou de la physique aux mathĂ©matiques. Je crois que lâon peut distinguer deux types de processus ou mĂ©canismes, mais je ne vois pas trĂšs bien comment les appeler. LĂ , je mâen excuse, je vais employer des mots qui, pour les biologistes, ont une forte charge affective car ils rappellent de nombreuses querelles quâils allumĂšrent au cours de leur longue histoire : ce sont les mots de prĂ©formation et dâĂ©pigenĂšse. Dâune part, il y a des mĂ©canismes prĂ©formĂ©s, câest-Ă -dire que chaque individu est dotĂ© de structures quâil hĂ©rite de ses parents et qui lui permettent de rĂ©agir en sâadaptant ; un trĂšs grand nombre dâadaptations, surtout en physiologie, sont de ce type-lĂ , par exemple les adaptations homĂ©ostasiques. Ensuite, nous avons Ă un autre niveau les processus qui construisent ces mĂ©canismes prĂ©formĂ©s dâadaptation dont rien nâexistait auparavant. Nous pouvons parler alors dâĂ©pigenĂšse ou de crĂ©ation. Comment se construisent ces mĂ©canismes et cette construction mĂȘme est-elle une adaptation ? Câest lĂ le problĂšme oĂč nous retrouvons le schĂ©ma de M. Meyer. Ce problĂšme se pose Ă propos de lâĂ©volution des espĂšces lorsque de nouveaux organismes et de nouveaux mĂ©canismes apparaissent. Mais le problĂšme se pose Ă©galement en physiologie du systĂšme nerveux. Un exemple sur lequel mon maĂźtre et ami Viaud revenait trĂšs souvent, est la rĂ©action de retournement de la planaire. Une planaire entiĂšre placĂ©e sur le dos se retourne par un mouvement de torsion autour de lâaxe antĂ©ropostĂ©rieur du corps ; une planaire coupĂ©e en deux longitudinalement, rĂ©duite Ă une laniĂšre, ne peut effectuer un tel mouvement. AprĂšs quelques essais, elle se flĂ©chit ventralement, se redresse sur sa partie postĂ©rieure et finit par basculer sur sa face ventrale 4. Elle se retourne donc dâune façon tout Ă fait nouvelle, diffĂ©rente de la rĂ©action usuelle. Une rĂ©action inĂ©dite, hors de lâordinaire apparaĂźt. On nâa pas lâimpression que cette rĂ©action soit due Ă un mĂ©canisme particulier et prĂ©formĂ©. Il me paraĂźt invraisemblable de supposer quâau cours de lâhistoire antĂ©rieure de lâespĂšce, des planaires se soient trouvĂ©es coupĂ©es en deux longitudinalement et que le mĂ©canisme ait Ă©tĂ© sĂ©lectionnĂ© alors parmi les rĂ©actions apparues au hasard. Dans ce cas, une nouvelle structure se forme : nous rejoignons si vous voulez la flĂšche centrale du schĂ©ma de M. Meyer. Câest ce phĂ©nomĂšne pour lequel on nâa pas de nom, on parle de poussĂ©e, de tendances, de besoin, dâĂ©lan. Mais au fond, la science ne commence-t-elle pas toujours avec des idĂ©es vagues ? Et notre problĂšme est de les clarifier. En tant quâexpĂ©rimentateur, je proposerai de commencer par faire comme en histoire naturelle, zoologie ou botanique, un inventaire et une classification des phĂ©nomĂšnes auxquels on applique le nom dâadaptation, en distinguant lâĂ©tat dâadaptation et le processus qui y conduit. Ă la liste des adaptations en biologie, quâil faudrait complĂ©ter, il faudrait ajouter les adaptations dans les autres domaines, lâensemble comprendrait les formes actuelles. Je crois que pour les philosophes, il serait intĂ©ressant dâĂ©tudier les formes ancestrales ensuite, et mĂȘme des formes fossiles, câest-Ă -dire les phĂ©nomĂšnes que lâon a considĂ©rĂ©s autrefois comme des adaptations et que lâon a cessĂ© dâenvisager ainsi ; alors on pourrait voir comment les idĂ©es ont Ă©voluĂ© et comment nous en sommes arrivĂ©s au dĂ©sordre actuel que nous cherchons Ă clarifier dans ce symposium.
Il y a un dernier point que jâaimerais prĂ©ciser : câest ma position dans le schĂ©ma donnĂ© par M. Piaget. M. Piaget distingue trois groupes de thĂ©ories : jâai lâimpression quâil a oubliĂ© un quatriĂšme groupe de thĂ©ories. Pour bien me faire comprendre, le plus simple est de faire un schĂ©ma. Les Ă©volutionnistes constatent la variation de lâorganisme. Cette variation, tout le monde est dâaccord, est un fait dâobservation. Les lamarckiens interprĂštent cette variation en disant quâelle est dĂ©terminĂ©e par le milieu. Cette explication nâest plus acceptĂ©e. On lui a substituĂ© maintenant les thĂ©ories gĂ©nĂ©tiques. Câest Ă partir des variations du gĂ©nome que lâon essaye dâexpliquer la variation de lâorganisme. Le problĂšme est alors de savoir quelle est la cause de la variation du gĂ©nome. Nous connaissons certains facteurs, mais fort imparfaitement (rayonnement, agitation molĂ©culaire produisant des mutations ; la redistribution des gĂšnes), car le gĂ©nome est un systĂšme extrĂȘmement compliquĂ©. Lâorganisme, construit selon les indications du gĂ©nome, est ensuite confrontĂ© avec le milieu et câest de cette confrontation que va naĂźtre une sorte de jugement qui sera la rĂ©ussite totale, partielle, nulle (câest-Ă -dire sans avantages ni inconvĂ©nients) ou nĂ©gative (Ă©chec). De cette confrontation dĂ©coulent des consĂ©quences trĂšs importantes pour lâespĂšce puisque lâespĂšce, ou bien devient envahissante et florissante, ou bien subsiste juste, ou bien pĂ©riclite et disparaĂźt. Donc, si vous voulez, voilĂ la deuxiĂšme conception schĂ©matisĂ©e, câest la conception synthĂ©tique de lâĂ©volution. La conception de Waddington ou la sĂ©lection organique de Hovasse qui remonte en rĂ©alitĂ© au vieux principe de Baldwin introduit quelque chose de plus, une action du milieu sur les processus de la rĂ©alisation du gĂ©nome, câest la troisiĂšme conception. On pourrait aussi dire quâil sâagit dâun cas particulier de la deuxiĂšme conception. Mais il reste un mystĂšre et on est attirĂ© par ce mystĂšre. Il rĂ©side dans les facteurs qui prĂ©sident Ă la variation du gĂ©nome. Sâagit-il simplement du hasard ? Pour Waddington, entiĂšrement dâaccord avec Mayr sur ce point, câest purement et simplement du hasard. Je ne crois pas que tout soit uniquement du hasard. Le gĂ©nome est considĂ©rĂ© actuellement comme un ensemble de macromolĂ©cules dâacide dĂ©soxyribonuclĂ©ique. Par consĂ©quent, il doit y avoir lĂ , en considĂ©rant simplement les liaisons de la molĂ©cule, des liaisons plus solides et dâautres plus instables. Pour illustrer cette remarque, on peut relever que les agents qui produisent des mutations, font toujours apparaĂźtre les mĂȘmes variations, mettant ainsi en Ă©vidence la plus grande fragilitĂ© de certaines parties du gĂ©nome. Dâautre part, toutes les variations ne sont pas possibles. Au point de vue molĂ©culaire, on sait quâil existe des empĂȘchements stĂ©riques. Dans le mĂȘme ordre dâidĂ©es, Mattey, Ă Lausanne, a cherchĂ© si du cĂŽtĂ© des grandes configurations chromosomiques, il nây a pas des limitations dâordre configurationnel aux possibilitĂ©s de variations. Câest dire que le facteur X nâest pas seulement le hasard, jâai lâimpression quâil faut aussi envisager des facteurs imposant des directions « privilĂ©giĂ©es » de variations. Il y a si vous voulez, une sorte de canalisation, et ce nâest pas du tout la canalisation au sens de Waddington ; il y a dans lâĂ©volution du gĂ©nome des directions possibles et des directions interdites. Cette trajectoire du gĂ©nome, on lâenvisage parfois comme une succession de bifurcations ; mais sâil y a choix entre deux directions seulement, cela prouve quâil y a des contraintes internes au gĂ©nome. On peut se demander si la canalisation des variations du gĂ©nome nâest pas illustrĂ©e par lâĂ©volution des mammifĂšres placentaires et des marsupiaux. Les mammifĂšres placentaires ont Ă©voluĂ© en se diversifiant en chats, loups, marmottes, etc. Mais avant les placentaires, il y a eu lâĂ©panouissement des mammifĂšres marsupiaux. Or, dans cette sous-classe, nous trouvons des formes semblables aux formes des mammifĂšres, chats, loups, marmottes, mĂȘme des fourmiliers et des taupes de formes marsupiales. La question se pose alors de savoir si ces analogies de types sont lâexpression dâune mĂȘme loi de structuration du gĂ©nome ayant prĂ©sidĂ© Ă lâĂ©volution de ces deux groupes, ou bien si les marsupiaux et les placentaires ayant Ă©tĂ© soumis dans les mĂȘmes milieux Ă des pressions sĂ©lectives semblables, ont donnĂ© naissance de ce fait Ă des types dâorganismes semblables. Mais, mĂȘme dans ce dernier cas, on peut se demander pour quelles raisons la variation du gĂ©nome a pris les mĂȘmes directions ? Câest cela je crois quâil faudrait ajouter Ă la classification de M. Piaget, câest ce quatriĂšme groupe de conceptions 5. Vous voyez dâailleurs quâelles ne sont pas du tout exclusives les unes des autres, il sâagit en rĂ©alitĂ© de prĂ©ciser davantage les phĂ©nomĂšnes ; il y a une part de hasard, câest certain, dans lâĂ©volution, mais il y a encore autre chose et il me semble quâil faille aussi tenir compte de lâintervention des lois de structures internes du gĂ©nome. LĂ nous rejoignons les conceptions de M. Nuttin. Mais nous atteignons alors le terme de ce que nous pouvons encore Ă©noncer sans trop dâobscuritĂ©.
M. J. PIAGET. â Les orateurs prĂ©cĂ©dents ont fait un certain nombre de rĂ©serves extrĂȘmement importantes, en particulier celles que lâon vient dâentendre, mais ils ont oubliĂ© peut-ĂȘtre la tradition : une discussion entre rapporteurs doit ĂȘtre une sorte de bagarre, car nous sommes lĂ pour poser nettement les problĂšmes. Je vais donc insister sur les points dâaccord, mais surtout sur ceux de dĂ©saccord.
Pour ce qui est de lâexposĂ© de M. Meyer, je suis entiĂšrement dâaccord avec lui sur la notion quâil a si bien su exprimer du dĂ©placement de lâĂ©quilibre, qui me paraĂźt encore une Ă©quilibration, parce quâun dĂ©placement de lâĂ©quilibre, selon le principe de Le Chatelier, ne se fait pas dans tous les sens mais dans celui de la compensation. Je suis surtout dâaccord avec lui sur les fluctuations quâon peut appeler internes et externes par rapport Ă lâorganisme ; il y a lĂ des remarques extrĂȘmement judicieuses.
Mais lĂ oĂč je ne le suivrai plus du tout, câest sur la notion dâune assimilation qui lâemporte sur lâaccommodation, car cette assimilation, au point de vue psychologique, peut mener tout droit Ă lâautisme, Ă la pathologie.
En fait, je nâai rien Ă dire puisque M. Meyer a fait son autocritique et a rejoint exactement les remarques que jâaurais faites.
En ce qui concerne lâexposĂ© de M. Marx, je voulais lui demander des prĂ©cisions sur la fin de son exposĂ© quâil a Ă©tĂ© obligĂ© dâĂ©courter ; il vient de nous donner une satisfaction totale en nous exposant sa position. Je me permettrai de dire que je ne vois pas une quatriĂšme solution : il me paraĂźt interprĂ©ter Waddington dâune maniĂšre trop limitative. Je pourrais citer des textes que je nâai malheureusement plus en tĂȘte, oĂč il conteste absolument que le hasard puisse tout expliquer. En particulier, il nâadmet pas le caractĂšre fortuit de la production des recombinaisons.
M. CH. MARX. â Des recombinaisons, soit ! Mais au dĂ©part il y a les mutations.
M. J. PIAGET. â Oui, mais la recombinaison est bien plus essentielle aujourdâhui que la mutation.
M. CH. MARX. â Sâil nây avait pas de mutations, si les gĂšnes nâexistaient que sous une forme, il nây aurait pas de recombinaisons.
M. J. PIAGET. â Pas nĂ©cessairement : il y a des recombinaisons sexuelles.
M. CH. MARX. â Mais au dĂ©part il y a un donnĂ©, câest la mutation.
M. J. PIAGET. â Un passage de La stratĂ©gie des gĂšnes est trĂšs Ă©clairant Ă ce sujet : Waddington sâappuie sur les calculs de Fischer et montre lâimpossibilitĂ© de tout expliquer par le hasard. Il y a une semaine, jâai participĂ© Ă un symposium Ă 1âOMS avec Waddington. Il est revenu sans cesse sur cette notion de lâimpossibilitĂ© de tout expliquer par le hasard. Autrement dit, la direction de recherches que nous suggĂšre aujourdâhui M. Marx me paraĂźt ĂȘtre une extension du point de vue n° 3 aux notions dâorganisation de dĂ©part.
M. CH. MARX. â Une extension en ce sens que lâorganisation est un anti-hasard qui a sa place, je crois, encore ailleurs que dans lâaction du milieu sur la construction de lâorganisme par les gĂšnes et qui sây ajoute, car on ne peut pas nier les constatations faites par Waddington.
M. J. PIAGET. â Jâai lâimpression que Waddington applaudirait sans rĂ©serves Ă ce que vous avez dit ce matin. Waddington est Anglais, il se dit nĂ©o-darwinien parce que câest une obligation pour tout Anglais normal⊠Mais il est complĂštement hĂ©rĂ©tique au point de vue du nĂ©o-darwinisme.
M. CH. MARX. â Cela dĂ©pend alors de la fonction dâutilitĂ© que vous appliquez.
M. J. PIAGET. â Waddington sâest senti peu darwinien sur deux points : sur la question du hasard et sur la question des totalitĂ©s organisĂ©es, et lĂ câest une extension que jâappelle « troisiĂšme point de vue ». AprĂšs avoir entendu votre exposĂ©, je nâosais pas vous classer aussi dans ce « troisiĂšme point de vue » ; je le fais aujourdâhui sans aucune espĂšce dâhĂ©sitation. Bien entendu, il y a toutes sortes de nuances entre les auteurs, mais câest une seule et mĂȘme direction organiciste â appelons cela lâorganicisme si vous voulez â la direction de Bertalanffy dans sa « thĂ©orie gĂ©nĂ©rale ». Vous nous donnez, certes, des aperçus nouveaux, mais qui paraissent absolument dans cette ligne-lĂ .
M. CH. MARX. â Waddington a dit : « le rĂŽle du hasard a Ă©tĂ© surestimé ». Mais cela ne veut pas dire quâil le supprime.
M. J. PIAGET. â Mais vous non plus !
M. CH. MARX. â Bien sĂ»r ; je me demande sâil ne faudrait pas appeler la troisiĂšme catĂ©gorie 2 b ?
M. J. PIAGET. â Le 2 b, câest la thĂ©orie synthĂ©tique de Huxley.
M. CH. MARX. â Alors, ce pourrait ĂȘtre le 2 c.
M. J. PIAGET. â Pour ce qui est des transformations dans les gĂšnes, je me permets de vous rappeler un schĂ©ma absolument sensationnel Ă mon point de vue, si on le compare Ă ce qui se disait il y a trente ans, un schĂ©ma que, dans La stratĂ©gie des gĂšnes, Waddington appelle, par prudence, « spĂ©culation ». Il nous montre dans la synthĂšse des protĂ©ines la possibilitĂ© dâactions en retour sur le gĂ©nome lui-mĂȘme. etc. Que voulez-vous de plus, dans la direction que vous indiquez ?
M. CH. MARX. â Câest simplement que la petite flĂšche (Facteur X â Variation de lâorganisme) est trĂšs compliquĂ©e. Enfin, je crois que nous sommes partis dâune idĂ©e globale et que maintenant nous sommes en train de la diffĂ©rencier.
M. J. PIAGET. â Pour finir, si nous appelons le troisiĂšme point de vue lâorganicisme en gĂ©nĂ©ral, est-ce que vous mâautorisez Ă vous classer dans cette direction ?
M. CH. MARX. â Je crois que oui.
M. J. PIAGET. â Je nâai rien Ă dire au sujet de lâexposĂ© de M. Osterrieth.
Ă propos de celui de M. Bresson, il mâa incitĂ© Ă reprendre la discussion en disant que lâaccord des mathĂ©matiques avec le rĂ©el implique bien un accord interne entre lâorganisme comme partie du monde physicochimique et le monde en son ensemble. Et il ajoute : « Câest une condition nĂ©cessaire, mais pas suffisante. » Bien sĂ»r, ce nâest pas suffisant, mais je pense que lâaccord des mathĂ©matiques avec le rĂ©el ne sâexplique pas simplement par des expĂ©riences au niveau phĂ©notypique et au niveau de lâapprentissage individuel, par les expĂ©riences que lâindividu, depuis sa naissance jusquâau moment oĂč il est mathĂ©maticien crĂ©ateur, peut faire sur le monde physique. Ce nâest pas la manipulation des objets qui suffit Ă amener le nourrisson au groupe de dĂ©placement, ou qui lâamĂšne Ă certaines structures qui conduiront peu Ă peu Ă la thĂ©orie des ensembles ou Ă celle des ensembles transfinis ou Ă la thĂ©orie actuelle des « catĂ©gories ». Si ce nâest pas le contact extĂ©rieur avec le monde physique au niveau de lâactivitĂ© individuelle, ce peut ĂȘtre un contact par lâintĂ©rieur de lâorganisme (formule trĂšs vague, je suis le premier Ă le reconnaĂźtre), Ă©tant donnĂ© que, dĂšs le dĂ©part de lâorganisation du gĂ©nome, vous trouvez dĂ©jĂ des notions dâordre, des emboĂźtements, des correspondances, des endomorphismes, toutes sortes de notions mathĂ©matiques trĂšs gĂ©nĂ©rales qui interviennent dans la structure mĂȘme de lâorganisme. Or, cette structure Ă©tant un cas particulier de structures physicochimiques, il en rĂ©sulte un accord avec le milieu extĂ©rieur. Que ce facteur ne soit pas suffisant, bien entendu ; il reste Ă expliquer comment, partant de lĂ par abstraction rĂ©flĂ©chissante, il va se produire des sĂ©ries de reconstructions sur tous les paliers. Cette direction me paraĂźt plus satisfaisante quâun accord extĂ©rieur ou exogĂšne.
M. F. BRESSON. â à la fin de votre exposĂ©, vous avez invoquĂ© McCulloch et Pitts. Seriez-vous prĂȘt Ă faire jouer un rĂŽle plus quâhypothĂ©tique Ă ces considĂ©rations de McCulloch et Pitts, dans la possibilitĂ© de reprĂ©senter les rĂ©seaux neuroniques comme un treillis ?
M. J. PIAGET. â Je suis portĂ© Ă penser quâil y a des treillis dans lâorganisation du systĂšme nerveux, mais je ne pense pas du tout que la logique de lâindividu dans sa pensĂ©e consciente soit simplement la prise de conscience dâune structuration donnĂ©e dans ses rĂ©seaux neuroniques. Les rĂ©seaux neuroniques ouvrent des possibilitĂ©s. Quand lâindividu commence Ă construire ses premiĂšres notions mathĂ©matiques, il travaille avec ses possibilitĂ©s. Il ne les traduit pas telles quelles en thĂ©ories mathĂ©matiques. Je crois que nous partageons le mĂȘme point de vue.
M. F. BRESSON. â Tout Ă fait !
M. J. PIAGET. â Jâen viens maintenant aux derniĂšres remarques que jâavais Ă faire en ce qui concerne lâexposĂ© de M. Nuttin, exposĂ© qui, si jâai bien compris, revient Ă dire que lâadaptation nâest pas tout, quâil y a la formation de la personnalitĂ©, quâil y a un facteur dâorganisation interne et que lâadaptation nâest quâun facteur secondaire dans cette histoire. Cela est vrai si lâon dĂ©finit lâadaptation dâune maniĂšre Ă©troite et il mâa semblĂ© que M. Nuttin prenait le mot adaptation dans ce sens restrictif de pure accommodation aux conditions du milieu. Mais si lâon dĂ©finit lâadaptation (cela mâa paru ĂȘtre lâattitude gĂ©nĂ©rale des autres rapporteurs) comme Ă©tant un Ă©quilibre entre lâaccommodation au milieu et lâassimilation, mais lâassimilation Ă une structure organisĂ©e interne, je ne vois pas la portĂ©e des critiques de M. Nuttin. Cette construction de la personnalitĂ©, câest lâorganisation interne de nâimporte quel organisme. Quâon veuille dĂ©livrer un certificat de perfection particuliĂšre Ă lâespĂšce humaine, câest une affaire de jugement individuel, mais en tout animal qui se dĂ©veloppe, vous avez Ă©galement lâĂ©quivalent de ce que vous appelez la construction de la personnalité ; vous avez tout au moins, dans toute espĂšce animale, un certain type dâorganisation qui tend Ă se rĂ©aliser au cours des Ă©changes avec le milieu. Dans ce cas-lĂ , jâappellerai adaptation lâĂ©quilibre entre lâassimilation Ă ses structures internes et lâaccommodation aux circonstances mouvantes, mais cela suppose, bien entendu, une organisation interne. Je ne vois pas le conflit, je ne vois surtout pas la dĂ©valorisation de lâidĂ©e dâadaptation quâa suggĂ©rĂ©e, mâa-t-il semblĂ©, lâexposĂ© de M. Nuttin. Les relations avec le milieu sont des relations circulaires. Il mâa semblĂ© que M. Nuttin prenait le milieu dâune maniĂšre trop classique. Il a insistĂ© au dĂ©but de son exposĂ© en disant : le milieu sâimpose, le milieu nous contraint, le milieu ne change pas. Mais en rĂ©alitĂ© Ă nâimporte quel niveau de lâadaptation lâorganisme modifie le milieu. LâatmosphĂšre que nous respirons a Ă©tĂ© profondĂ©ment transformĂ©e par les organismes ; sâil nây avait pas de vĂ©gĂ©tation sur la planĂšte, notre milieu physiologique serait complĂštement diffĂ©rent. De telle sorte que la relation organisme-milieu est une relation circulaire qui consiste Ă modifier le milieu aussi bien quâĂ subir des modifications de la part du milieu. Il sâagit bien dâun circuit, et, si vous me le permettez, je rappellerai Ă nouveau Waddington : câest un des quatre circuits fondamentaux sur lesquels il insiste. Or, cela me paraĂźt essentiel au point de vue psychologique ; dĂ©jĂ , sur le plan biologique, lâorganisme choisit dâun cĂŽtĂ©, par toutes sortes de conduites, et modifie de lâautre le milieu autant quâil en dĂ©pend en retour. Or, câest lĂ la source de lâactivitĂ© du sujet au sens oĂč je lâentends, sur le terrain de la conduite humaine. Pour ma part, je rĂ©sisterai beaucoup Ă accepter une opposition nette entre la conduite de lâhomme et celle des animaux et je pense que, sur le plan biologique, le dĂ©veloppement est tout aussi riche que ce que M. Nuttin appelait la rĂ©alisation de la personnalitĂ©, par opposition Ă la soumission au milieu.
M. P. A. OSTERRIETH. â Je voudrais me permettre un trĂšs bref retour Ă mon exposĂ© qui a pu faire penser que, dans la perspective du dĂ©veloppement de lâenfant, je ne voyais lâadaptation que sous lâangle de la conformisation de lâindividu au milieu. Jâai cru quâil nâĂ©tait pas tout Ă fait inutile â bien quâun peu terre Ă terre par rapport Ă dâautres exposĂ©s â de rappeler la variĂ©tĂ© des processus, de niveaux fort diffĂ©rents, qui contribuent Ă lâadaptation chez le jeune enfant ou qui nous apparaissent comme les conditions de son adaptabilitĂ©, et que nous voyons se manifester dans son comportement journalier. Sans doute, beaucoup de ces manifestations nous paraissent-elles aller dans le sens dâune conformisation du rĂ©pertoire comportemental individuel Ă celui du groupe, et câest peut-ĂȘtre Ă cet aspect que lâadulte est le plus sensible ; il ne faut dâailleurs pas sous-estimer son importance puisque, sans cette tendance, il nây aurait pas de socialisation. Mais sans doute aussi, chacun de ces mĂ©canismes considĂ©rĂ©s isolĂ©ment constitue-t-il une de ces dead ends auxquels M. Meyer faisait allusion tout Ă lâheure. Je nâai toutefois pas le sentiment dâavoir perdu de vue, dans mon exposĂ©, cet Ă©lĂ©ment dâorganisation interne sur lequel M. Piaget vient encore dâinsister et qui nous apparaĂźt non seulement dans les rĂ©ponses conformistes de lâenfant, mais encore dans sa rĂ©sistance aux suggestions et aux pressions du milieu et dans certains changements assez brusques de son comportement, que lâon peut observer parfois. Ă ce propos, il me revient Ă lâesprit un petit exemple concret : câest celui de lâenfant qui, le jour de ses trois ans, dĂ©clare Ă son entourage :« Maintenant je suis un grand garçon », et dont, en effet, Ă partir de ce moment, le comportement gĂ©nĂ©ral devient trĂšs diffĂ©rent de ce quâil Ă©tait auparavant. Or ici, il ne sâagit nullement dâune conformisation limitĂ©e, en rĂ©ponse Ă quelque pression prĂ©cise du milieu mais plutĂŽt dâune rĂ©organisation globale et tout Ă fait originale de grands secteurs du comportement, comme si lâenfant avait « choisi » dâĂȘtre dĂ©sormais diffĂ©rent. Il semble que lâenfant modĂšle son comportement selon des lignes qui ne sont pas nĂ©cessairement imposĂ©es de lâextĂ©rieur, mais qui tĂ©moignent de lâexistence de rĂ©fĂ©rences internes : câest ce que jâai voulu exprimer par le terme dâimage de soi, qui ne me satisfait dâailleurs pas tout Ă fait. Lâenfant ne cherche pas seulement Ă ĂȘtre conforme Ă lâimage quâon lui donne de lui ou quâil croit quâon a de lui ; il a ce que jâappelle sa propre image de lui-mĂȘme, en fonction de quoi il se comporte, et qui est Ă©videmment sujette Ă remaniements.
M. F. BRESSON. â Je suis inquiet, M. Piaget a voulu quâil y ait bagarre, mais la bagarre, me semble-t-il, sâest rĂ©duite Ă un accord. Il y a deux positions possibles : la position optimiste, câest quâeffectivement nous sommes tous dâaccord parce quâon a trouvĂ© la vĂ©rité ; la solution pessimiste : on est dâaccord parce quâon nâa rien Ă dire, il nây a rien de rĂ©futable, câest creux, et par consĂ©quent tout est dans tout et rĂ©ciproquement. Il faut peut-ĂȘtre se situer entre ces deux positions extrĂȘmes. On peut se demander, par exemple, de quoi avons-nous besoin ? Pourquoi dĂ©sire-t-on avoir cette notion dâadaptation ?⊠On a besoin, si jâai bien compris ce que nous avons tous dit, dâun processus orientĂ©, on a besoin de considĂ©rer des systĂšmes isolĂ©s pour lesquels on peut dĂ©finir des domaines de stabilitĂ©, câest-Ă -dire dans lesquels il y a quelque chose qui reste invariant, et ces systĂšmes, on les isole par abstraction, câest-Ă -dire en ne tenant pas compte de certaines contraintes. Alors, quand on veut les regrouper ensemble, on sâaperçoit que dâautres contraintes apparaissent et changent les domaines de stabilitĂ©. Si bien que lorsque nous parlons dâun systĂšme isolĂ©, nous savons de quoi nous parlons, et nous pouvons en gĂ©nĂ©ral arriver Ă dĂ©finir des mĂ©canismes, mais nous voudrions aussi que lâunion de tous ces mĂ©canismes conserve les propriĂ©tĂ©s des sous-systĂšmes, câest-Ă -dire quelque chose qui soit aussi orientĂ©, aussi stable ; nous ne savons plus trĂšs bien alors, Ă ce niveau-lĂ ce qui demeure invariant. On a besoin pour comprendre, de se donner des conditions du type extremum. Ce nâest pas seulement vrai en biologie : les Ă©conomistes cherchent la mĂȘme chose, les linguistes aussi, par exemple la position de Mandelbrot sur la loi Zipf consiste Ă prĂ©senter le systĂšme linguistique comme un systĂšme qui sâadapte Ă certaines conditions, la rĂ©duction de lâambiguĂŻtĂ©, et certains linguistes, comme Dubois, ont pu essayer de rendre compte des transformations Ă©tudiĂ©es par Chomsky, en parlant de leur fonction de rĂ©duction de lâambiguĂŻtĂ©. Par consĂ©quent on cherche encore Ă se donner un systĂšme qui sâĂ©quilibre. Mais pourquoi rĂ©duire lâambiguĂŻté ? Câest une fonction ! Et cela on se la donne chaque fois. Autrement dit, hier je parlais de fonctions dâutilitĂ©, ces fonctions dâutilitĂ© on les met du cĂŽtĂ© de Dieu, du biologiste, oĂč on veut. Mais toujours en dehors du systĂšme ; câest un choix prĂ©liminaire. Mais alors la solution est peut-ĂȘtre de chercher Ă tracer le rĂ©seau de ces propriĂ©tĂ©s dâĂ©quilibres. On a des Ă©quilibres depuis le niveau mĂ©canique jusquâĂ des niveaux aussi complexes que ceux que lâon a invoquĂ©s, par exemple, dans les problĂšmes de rĂ©alisation de la personnalitĂ© dont parlait M. Nuttin ou dans ceux quâĂ©voquait M. Osterrieth. Le rĂ©seau doit nous montrer que lorsquâon passe dâun systĂšme dâĂ©quilibre Ă un autre, on ajoute des contraintes. Par exemple, les systĂšmes de type cybernĂ©tique ou autorĂ©guliers paraissent Ă un certain niveau. Et cette espĂšce de catalogue, je ne peux pas dire de flore ou de taxinomie parce que je ne pense pas que ce soit simplement un arbre, est un rĂ©seau comme par exemple le rĂ©seau des thĂ©orĂšmes dans un traitĂ© de mathĂ©matiques. Nos discussions, me semble-t-il, portent souvent sur le fait quâon dit : oui, ce que vous appelez adaptation câest ce niveau-lĂ , mais moi je suis au-delĂ , donc ce nâest plus de lâadaptation. Mais en fait, ce quâil y a de commun Ă tous ces niveaux, câest que toujours on a besoin de systĂšmes qui paraissent rĂ©aliser un but. Quâest-ce que rĂ©aliser un but ? Câest Ă©videmment diminuer lâĂ©cart entre la situation oĂč lâon est et la situation visĂ©e. Et lâon peut traduire en ces termes aussi bien lâĂ©quilibre dâune balance que lâĂ©quilibre de lâenfant qui exige une certaine image de ce quâil va rĂ©aliser. Mais naturellement la source du but, elle, est donnĂ©e au niveau de lâĂ©quilibre mĂ©canique dans le fait quâon a des propriĂ©tĂ©s gĂ©nĂ©rales dans un systĂšme de force ; aux autres niveaux, câest beaucoup plus complexe car il faut quâil puisse y avoir construction dâun but, Ă©tant donnĂ© ce qui existe dĂ©jĂ . Ceci nous amĂšne alors Ă un nouveau point, car ce qui nous gĂȘne, câest que lorsque nous parlons dâun invariant, nous voulons aussi que ça change. Câest-Ă -dire que nous voyons bien que derriĂšre tout cela il y a la thĂ©orie de lâĂ©volution et ses dĂ©rivĂ©s. Si Ă chaque niveau on est adaptĂ©, il y a tout de mĂȘme quelque chose qui change : on est passĂ© du Dinosaure Ă lâHomme et de lâHomme de NĂ©anderthal au cosmonaute ! Autrement dit, une perspective statique ne nous satisfait pas, nous voulons quelque chose qui Ă©volue. Si on veut dire que câest le systĂšme gĂ©nĂ©ral de lâunivers, avec nous dedans, qui Ă©volue vers un certain terme, on le peut, bien sĂ»r, mais on nâen est pas beaucoup plus avancĂ© parce quâon nâa aucun moyen de dĂ©finir ses buts. Je crois que câest un peu pour cela que M. Meyer tout Ă lâheure, tout comme M. Marx, ont parlĂ© de mystĂšre. Il y avait une flĂšche mystĂ©rieuse dans le schĂ©ma de M. Meyer et il y avait un f (x) qui Ă©tait un mystĂšre dans celui de M. Marx. Ce mystĂšre, nâest-ce pas le fait que, si nous voulons nous situer dans un systĂšme global, nous nâavons pas lâinformation nĂ©cessaire pour le traiter correctement. Câest ce que je voulais dire hier en parlant de mĂ©talangue ; on postule, on dit : puisque ça marche comme ça, câest que le systĂšme gĂ©nĂ©ral doit ĂȘtre Ă lâimage des sous-systĂšmes que nous pouvons, eux, considĂ©rer avec prĂ©cision. Je pense que câest la raison de lâabsence de bagarre dans notre discussion et je ne crois pas quâelle puisse naĂźtre Ă ce niveau-lĂ . Il nous aurait fallu quelquâun qui soit un opposant farouche ; comme il nâest pas lĂ , je nâen dis pas plus !âŠ
M. J. NUTTIN. â Je vois lâintĂ©rĂȘt de notre Symposium, entre autres, dans le fait quâau cours des diverses communications lâambiguĂŻtĂ© de la notion dâadaptation, et aussi ses limites, ont Ă©tĂ© clairement mises en Ă©vidence. Ceci est important, surtout pour les psychologues qui, trop souvent, ont tendance Ă penser quâune explication du comportement ou de la motivation en termes dâadaptation est quelque chose de suffisamment prĂ©cis et de dĂ©finitif. On nous a montrĂ©, au contraire, que des processus trĂšs variĂ©s peuvent ĂȘtre impliquĂ©s dans ce quâon appelle adaptation (voir, entre autres, lâexposĂ© de M. Marx). Certains mĂ©canismes que les psychologues considĂšrent comme des processus dâadaptation ne sont mĂȘme pas toujours considĂ©rĂ©s comme tels en biologie ou en physiologie. DĂšs lors, il nây a pas lieu de souligner uniquement lâanalogie qui existe entre les diffĂ©rentes formes dâinteraction qui unissent lâindividu au milieu, en les qualifiant toutes dâadaptatives ; il sera surtout utile de mettre en Ă©vidence les diffĂ©rences profondes qui caractĂ©risent certaines dâentre elles.
Prenons comme exemple une de ces formes dâinteraction, Ă savoir la transformation du milieu par lâindividu.
Je suis dâaccord avec M. Piaget pour dire quâil existe, au niveau biologique et au niveau de la personnalitĂ©, certaines analogies frappantes et rĂ©elles en cette maniĂšre. Jâai moi-mĂȘme, dans mon rapport, insistĂ© sur ce point. Ainsi on peut dire, avec M. Piaget, quâaussi au niveau biologique lâorganisme transforme son milieu. Lâair qui nous environne, par exemple, est profondĂ©ment changĂ© par lâorganisme. Cette influence de lâorganisme sur lâair environnant sâexerce suivant des processus bien dĂ©terminĂ©s. Le point intĂ©ressant est de savoir dans quelle mesure les processus par lesquels lâhomme transforme son milieu â en changeant par exemple la nature en culture â prĂ©sentent les mĂȘmes caractĂ©ristiques que ceux par lesquels lâactivitĂ© dâun organisme change la composition chimique de lâair environnant. On sera dâaccord pour dire que les diffĂ©rences sont probablement considĂ©rables. De mĂȘme, lorsque M. Bresson nous dit, en parlant des situations de jeu, que lâadaptation consiste ici dans le choix que fait le sujet et dans la dĂ©cision quâil prend, il ne se contente pas dâindiquer lâanalogie entre cette conduite et dâautres formes dâadaptation ; ce sont les processus spĂ©cifiques qui interviennent dans ces choix et dans ces dĂ©cisions quâil importe de connaĂźtre avec plus de prĂ©cision. M. Piaget lui-mĂȘme est dâailleurs le premier Ă chercher prĂ©cisĂ©ment les caractĂ©ristiques propres des processus adaptatifs quâil Ă©tudie au niveau cognitif.
En un mot, le psychologue doit se mĂ©fier de toute explication du comportement et de sa motivation en simples termes dâadaptation et de recherche dâĂ©quilibre. Il importe, au contraire, quâil mette en Ă©vidence les caractĂ©ristiques propres Ă chacun des processus impliquĂ©s dans les formes multiples dâinfluence exercĂ©e, aux diffĂ©rents niveaux de son activitĂ©, par lâindividu sur son milieu. Toutefois, nous ne nions pas le fait que le rapprochement entre un processus spĂ©cifique et une notion plus large, telle celle dâadaptation ou dâĂ©quilibre, puisse ĂȘtre le point de dĂ©part dâhypothĂšses et de recherches fĂ©condes, comme câest le cas dans la balance theory de Heider, la thĂ©orie de la dissonance cognitive de Festinger et beaucoup dâautres.
Je prends un autre exemple, celui de la rupture dâĂ©quilibre. Je pense que câest M. Meyer qui a attirĂ© lâattention sur le fait quâen biologie Ă©galement â dans le cas de la maturation sexuelle, par exemple â cette rupture dâĂ©quilibre est endogĂšne. Une fois de plus, je me demande dans quelle mesure le mĂ©canisme impliquĂ© dans la rupture dâĂ©quilibre entre lâorganisme et le milieu lors de la maturation sexuelle diffĂšre des processus en jeu lorsque la personnalitĂ© rompt son Ă©tat dâĂ©quilibre avec le monde par le fait dâun nouveau projet quâil conçoit et quâil met en action. Il sâagit, dans les deux cas, dâune forme endogĂšne de rupture dâĂ©quilibre ; mais ici Ă©galement, câest dans lâĂ©tude des caractĂšres spĂ©cifiques de chacun de ces processus, plutĂŽt que dans la mention de lâanalogie, que consiste le progrĂšs de notre science.
Dâautre part, jâai beaucoup apprĂ©ciĂ© la maniĂšre dont M. Piaget nous a montrĂ© lâaction conjuguĂ©e du gĂ©nome et du milieu dans la crĂ©ation du phĂ©notype. Lâapport positif du milieu est un facteur capital ; et il ne sâagit pas de choisir entre la « force » endogĂšne (ou la « flĂšche » dont on vient de parler) et lâaction du milieu. Le phĂ©notype, ou lâindividu concret, nâest pas le simple produit du milieu ; il nâest pas le « sac de cailloux » dont on a parlé ; mais la personnalitĂ© nâest pas non plus une structure dynamique qui se rĂ©alise Ă travers tout. Elle est en grande partie ouverte aux stimulations ou aux sollicitations du milieu, dont elle a besoin pour se donner la forme concrĂšte quâelle prend et le degrĂ© de dĂ©veloppement quâelle atteint. Ceci est dâailleurs un aspect de la thĂšse que jâai avancĂ©e en disant que lâadaptation est un processus secondaire. Lâadaptation nâa pas son but en elle-mĂȘme ; mais câest surtout dans et par lâ« adaptation » (dans ses formes multiples et trĂšs diverses) que certaines potentialitĂ©s de la structure interne, plutĂŽt que dâautres, parviennent Ă se rĂ©aliser.
Pour terminer, je voudrais poser une question Ă M. Osterrieth. Jâai beaucoup apprĂ©ciĂ© ce quâil a dit, entre autres, au sujet de lâimage de soi et de sa rĂ©alisation. Je me suis demandĂ© sâil nây a pas lieu de faire intervenir aussi dans dâautres mĂ©canismes â quâil a considĂ©rĂ©s uniquement du point de vue de lâadaptation â cette mĂȘme activitĂ© et cet effort de construction et de rĂ©alisation de lâimage de soi. Je pense surtout au mĂ©canisme de lâidentification dont il a parlĂ© en termes dâadaptation. Je pense que dans lâidentification de lâenfant avec son pĂšre, il y a lieu de voir dĂ©jĂ Ă lâĆuvre cette tendance Ă la crĂ©ation dâune image de soi et Ă sa rĂ©alisation. La personnalitĂ© naissante de lâenfant a besoin dâun modĂšle pour se donner une forme individuelle et pour rĂ©aliser cette forme. Lâidentification â dans certaines de ses formes, au moins â peut ĂȘtre considĂ©rĂ©e comme un processus grĂące auquel lâenfant tend Ă se construire sa propre personnalitĂ© sur le modĂšle de celle dâun autre (son pĂšre, par exemple). En ce sens, lâidentification en tant quâadaptation serait aussi au service dâun dynamisme plus fondamental, Ă savoir la tendance Ă se rĂ©aliser ou Ă se dĂ©ployer dans une forme individuelle (image de soi), qui se construit normalement en interaction (adaptation) avec certaines personnalitĂ©s privilĂ©giĂ©es du milieu. Lâidentification serait ainsi un autre exemple de lâadaptation comme processus secondaire. Dans dâautres circonstances, le dĂ©veloppement de lâimage de soi peut se faire en rĂ©agissant contre â plutĂŽt quâen sâadaptant Ă â certaines personnes du milieu. Lâadaptation, en effet, nâest pas le modĂšle unique du comportement de la personnalitĂ© dans son effort de rĂ©alisation de soi.
M. D. ANZIEU (Paris). â Je vais me placer au point de vue de la psychologie clinique et pathologique. Dans la pratique, nous rencontrons le problĂšme de lâadaptation. Sous quelle forme ? Nous avons affaire Ă des enfants, Ă des adolescents, Ă des ĂȘtres humains inadaptĂ©s et nous cherchons Ă les comprendre pour mieux les conseiller, voire pour les guĂ©rir. Quâest-ce que veut dire quâils sont inadaptĂ©s ? Par exemple, un jeune garçon schizophrĂšne est inadaptĂ© Ă quoi ? Il est inadaptĂ© Ă lâĂ©cole, Ă certaines rĂšgles sociales, mais il est merveilleusement bien adaptĂ© Ă son milieu familial, notamment Ă une mĂšre qui, par son attitude, lâa prĂ©cisĂ©ment rendu schizophrĂšne. Une des grandes difficultĂ©s que nous rencontrons en hygiĂšne mentale rĂ©side prĂ©cisĂ©ment dans lâopposition des parents Ă tout traitement, Ă toute intervention psychologique ou Ă©ducative sur leurs enfants : en effet, lâadaptation rĂ©ciproque de lâenfant Ă son milieu familial se trouve mise en question par lâĂ©volution dâun traitement qui rend lâenfant plus conforme Ă ce que nous pouvons appeler certaines normes dâhygiĂšne mentale. Prenons un exemple inverse : quâest-ce que la nĂ©vrose obsessionnelle ? Si on lâenvisage uniquement du point de vue de lâadaptation, câest une nĂ©vrose qui, en gĂ©nĂ©ral, favorise remarquablement lâadaptation professionnelle, grĂące Ă la quantitĂ© de travail que de tels nĂ©vrosĂ©s sont capables de fournir, Ă la rĂ©gularitĂ©, Ă la minutie, Ă la ponctualitĂ© avec lesquelles ils lâaccomplissent. Par ailleurs, toutefois, lâobsessionnel supporte une souffrance intĂ©rieure qui est considĂ©rable et cette souffrance se manifeste par un certain nombre de symptĂŽmes. Est-il donc adapté ? Est-il inadapté ? Ă quoi lâest-il ? VoilĂ le problĂšme tel que nous le rencontrons dans sa complexitĂ©. Un troisiĂšme exemple sera empruntĂ© Ă la recherche de lâaccomplissement, par un individu, de sa vocation. Avec plusieurs collĂšgues, jâeffectue depuis quelques annĂ©es une recherche, Ă la demande dâune Fondation qui distribue des bourses pour aider les jeunes gens Ă rĂ©aliser leur vocation. Nous procĂ©dons Ă un examen psychologique des candidats, afin dâapprĂ©cier la validitĂ© de leur vocation. Soit lâun dâentre eux : ce garçon a Ă©tĂ© orphelin de pĂšre trĂšs tĂŽt ; il a Ă©tĂ© Ă©levĂ© par sa mĂšre et par sa grande sĆur qui travaillaient au-dehors et il Ă©tait gardĂ© Ă la maison par une voisine qui faisait de la couture, en attendant leur retour. Toute son enfance sâest donc passĂ©e au milieu de ces trois femmes et le bonheur quâil a connu alors, câest dâĂȘtre entourĂ© de femmes qui cousaient. Quelle vocation a-t-il dĂ©veloppĂ©e ? Devenir un grand couturier. DâoĂč les Ă©tudes quâil a faites pĂ©niblement Ă©tant donnĂ© son origine familiale et ses difficultĂ©s financiĂšres. DâoĂč ses premiĂšres tentatives de rĂ©alisation. Cette vocation se prĂ©sente avec un caractĂšre authentique ; elle est fondĂ©e sur un souvenir dâenfance, qui est le souvenir dâun bonheur perdu, quâil essaie de retrouver, et qui constitue la ligne de force de ses activitĂ©s. Un autre exemple est fourni par le cas dâun fils naturel, qui nâa jamais connu son pĂšre. Il a Ă©tĂ© conçu pendant la LibĂ©ration. La jeune fille enceinte a Ă©tĂ© obligĂ©e de se placer comme bonne, en mĂȘme temps quâelle a vainement cherchĂ© Ă retrouver lâhomme qui Ă©tait le pĂšre de son enfant et dont elle nâa plus jamais eu de nouvelles. Ce garçon a eu une enfance matĂ©riellement difficile, auprĂšs de sa mĂšre ballottĂ©e de patron en patron, de patrons qui acceptent une bonne avec son enfant naturel. Imaginez tout ce que cela peut comporter de rĂ©actions ambivalentes de part et dâautre. Le garçon travaille bien en classe ; il est orientĂ©, en raison de ses capacitĂ©s, vers des Ă©tudes techniques, de façon Ă gagner sa vie le plus vite possible ; il passe le brevet industriel, et devient un excellent Ă©lectronicien. Mais sa vocation est ailleurs : sa vocation, câest lâĂ©gyptologie, câest le dĂ©chiffrement des hiĂ©roglyphes. Et il rĂ©ussit ce tour de force, dans un milieu qui ne peut lui apporter aucune aide financiĂšre ni morale, de passer son bachot et dâobtenir les diplĂŽmes de lâĂcole du Louvre, tout en achevant ses Ă©tudes de brevet industriel et en commençant Ă travailler comme Ă©lectronicien. Ici, une hypothĂšse dâordre psychanalytique semble sâimposer : la recherche de ses origines inconnues est le ressort de cette motivation au dĂ©chiffrement des hiĂ©roglyphes, de cette quĂȘte dâune civilisation perdue et de sa religion quâil dĂ©crivait comme la plus belle quâil connĂ»t.
Si nous essayons maintenant de tirer les consĂ©quences thĂ©oriques de ces quelques faits cliniques, que pouvons-nous dire ? Ces gens-lĂ sont-ils des adaptĂ©s ou des inadaptĂ©s ? Il est bien difficile de rĂ©pondre Ă cette question. Leur vocation repose, non pas sur une image idĂ©ale de soi qui se serait dĂ©veloppĂ©e tardivement, mais sur quelque chose de prĂ©cis â recherche dâun souvenir perdu, dâun bonheur perdu â qui remonte trĂšs haut dans la petite enfance et qui est du ressort de lâimaginaire. Câest la quĂȘte de cette trace qui est le moteur essentiel. Nous sommes en dehors de lâadaptation ou de lâinadaptation. Ce que ces garçons vont faire dans la vie, câest essayer de trouver dans notre sociĂ©tĂ© et dans la nature une chose dans laquelle ils puissent accomplir la rĂ©cupĂ©ration de cette trace perdue. Adaptation si vous voulez, qui consisterait alors Ă rechercher dans le champ des possibles ce Ă quoi on pourra sâarticuler. Mais ce que lâexpĂ©rience clinique nous apprend, contrairement Ă ce que M. Nuttin proposait (lâadaptation, câest ce que lâhomme choisit, nous disait-il), câest que lâadaptation est surtout ce que lâhomme refuse, surtout ce Ă quoi lâhomme renonce. Lâhistoire du dĂ©veloppement de lâenfance est justement faite de ces renoncements. Ce Ă quoi lâenfant refuse de renoncer et quâil poursuit malgrĂ© tout, câest ce qui peut aussi bien donner naissance au dĂ©lire schizophrĂ©nique quâau comportement pervers, mais aussi Ă une vocation rĂ©ussie. Toutefois, lâadaptation conçue dans cette perspective reste quelque chose de mineur. Peut-ĂȘtre mĂȘme pourrait-on dire que câest dans la mesure oĂč un enfant a rĂ©agi en sâopposant aux conditions nĂ©vrotisantes de son milieu familial ou aux conditions appauvrissantes intellectuellement ou matĂ©riellement de celui-ci, quâil a pu garder sa bonne santĂ©, devenir ce quâil est devenu, inadaptĂ© certes Ă ce micro-milieu, mais apte Ă rĂ©aliser des adaptations plus crĂ©atrices Ă des milieux plus vastes.
La thĂ©orie psychanalytique essaie de rendre compte de la conduite humaine Ă partir de trois principes gĂ©nĂ©raux : le principe du plaisir, qui est la dĂ©charge immĂ©diate de la tension provoquĂ©e par la montĂ©e du dĂ©sir, ensuite le principe de rĂ©pĂ©tition et le troisiĂšme principe qui est le principe de rĂ©alitĂ©. Or, de ces trois principes, un seul concerne lâadaptation, câest le principe de rĂ©alitĂ©. Ce principe est le plus tardif et a un fonctionnement qui est beaucoup moins puissant, beaucoup plus alĂ©atoire que les deux autres. Le principe du plaisir explique la recherche de la satisfaction imaginaire, ce qui me permet de retrouver mon propos de tout Ă lâheure sur la quĂȘte de la trace perdue. Lâautomatisme de rĂ©pĂ©tition permet de rendre compte dâune difficultĂ© que M. Bresson a soulevĂ©e dans son rapport en disant : « On ne comprend pas comment le rat se prĂ©cipite systĂ©matiquement sur la mauvaise porte, alors quâon lui ouvre la bonne porte et quâil ne la regarde mĂȘme pas. » Câest justement un automatisme de rĂ©pĂ©tition dont Freud a Ă©tĂ© obligĂ© de faire lâhypothĂšse en constatant lâexistence, chez lâhomme aussi, de conduite dâĂ©checs rĂ©pĂ©tĂ©s dâune façon manifestement intentionnelle. Câest seulement avec le principe de rĂ©alitĂ© que lâon trouve un effort dâadaptation. Il faut alors sâinterroger sur quand et comment ce principe de rĂ©alitĂ© commence Ă jouer son rĂŽle, dans le fonctionnement de lâappareil psychique. Pour le psychanalyste, il nây a quâune seule rĂ©ponse : câest seulement lorsque le complexe dâĆdipe a Ă©tĂ© vĂ©cu et en partie dĂ©passĂ© que la rĂ©alitĂ© peut ĂȘtre constituĂ©e comme telle et que lâadaptation Ă la rĂ©alitĂ© peut se prĂ©senter comme un but pour lâorganisme humain.
M. PH. MALRIEU (Toulouse). â Sur un fond dâaccord essentiel permettez-moi de dĂ©tacher quelques critiques, ou plutĂŽt rĂ©serves.
Fondamentalement dâaccord avec M. Piaget, trĂšs sĂ©duit par sa dĂ©fense de lâhypothĂšse de lâhĂ©rĂ©ditĂ© de lâacquis, par son interprĂ©tation des rapports entre mathĂ©matiques et physique, je me sentais gĂȘnĂ© tout Ă lâheure par le rapprochement quâil faisait entre biologique et psychologique, et je me trouvais alors plus prĂšs de M. Nuttin. M. Nuttin me paraĂźt en effet avoir raison dâopposer des niveaux ; nâest-ce pas une rĂšgle mĂ©thodologique capitale de diffĂ©rencier avant dâessayer de dĂ©couvrir les analogies ? Mais il faut comprendre aussi le passage dâun niveau Ă lâautre : et sur ce point M. Nuttin ne me semble pas pousser assez loin la recherche des conditions du passage de lâadaptation de type biologique Ă lâadaptation de la personnalitĂ©. Aussi bien est-ce sur ce plan que mon exposĂ© voudrait prĂ©senter quelques hypothĂšses, Ă partir de quelques remarques ontogĂ©nĂ©tiques.
M. Osterrieth a tracĂ© un tableau trĂšs complet des divers comportements par lesquels lâenfant sâadapte Ă ses milieux. Il convient dâinsister sur le pluriel. Il est soumis par des Ă©ducateurs Ă divers types de modifications de milieu : on change le rythme des tĂ©tĂ©es, on associe certains gestes et certaines gratifications, certains de ses actes et certaines sanctions. Et on constate alors une adaptation par anticipation, qui relĂšve des divers types du conditionnement. Câest lĂ une premiĂšre forme dâadaptation, on pourrait lâappeler plutĂŽt prĂ©adaptation. Sâadapter, de ce point de vue, câest se prĂ©parer Ă agir, câest Ă©conomiser lâeffet de la surprise, Ă©conomiser les essais, les erreurs, Ă©conomiser du temps. Non seulement, par consĂ©quent, sâorienter vers lâhomĂ©ostasie, mais vers la possibilitĂ©, et seulement la possibilitĂ© dâutiliser le temps gagnĂ© pour faire autre chose ; grande conquĂȘte qui se manifeste notamment dans le domaine du travail : il faut gagner du temps ou disparaĂźtre â ainsi par exemple chez les paysans quâune insuffisance dâoutillage moderne chasse de leur mĂ©tier.
Cette premiĂšre forme dâadaptation est surtout exogĂšne.
Mais, M. Meyer nous le faisait remarquer, il y a des dĂ©sĂ©quilibres dont lâorigine est endogĂšne. La maturation met lâenfant en mesure de passer de gestes globaux Ă des gestes de plus en plus diffĂ©renciĂ©s : ainsi la prĂ©hension palmaire cĂšde la place Ă la prĂ©hension digitale, reproduisant ontogĂ©nĂ©tiquement ce qui a Ă©tĂ© la conquĂȘte de la phylogenĂšse ; et ici vaut sans doute lâhypothĂšse de lâhĂ©rĂ©ditĂ© de lâacquis dont M. Piaget nous a montrĂ© quâelle pouvait enfin acquĂ©rir un statut scientifique. On dit parfois que la diffĂ©renciation « adapte » : il y a Ă lâheure actuelle aux Ătats-Unis, depuis Lewin, Werner, Witkin, une Ă©cole qui insiste sur le rĂŽle jouĂ© par la diffĂ©renciation dans lâadaptation. Mais le processus nâest pas simple. Les diffĂ©renciations qui se succĂšdent sur le plan sensorimoteur, par exemple, posent Ă lâenfant des problĂšmes nouveaux. Elles le privent passagĂšrement des activitĂ©s globales qui suffisaient auparavant Ă son Ă©quilibre. Sans doute orientent-elles lâenfant vers des comportements qui lui permettront de tenir compte de propriĂ©tĂ©s quâil ignorait jusque-lĂ Â ; comme elles lui permettront dâĂ©tablir des connexions entre des activitĂ©s et des champs qui Ă©taient primitivement juxtaposĂ©s. Mais lâenfant qui se trouve potentiellement capable de saisir les objets quâil voit, dâintroduire un objet dans un autre, qui de par la maturation se trouve apte Ă ce comportement, nây est pas adaptĂ© pour si peu, et nây parvient pas dâemblĂ©e. Il lui faut pour cela, non seulement sâexercer, mais encore surmonter la tendance Ă nâuser que des anciens comportements. Câest dire que la diffĂ©renciation nâest un instrument dâadaptation quâau travers du dĂ©sĂ©quilibre quâelle introduit. Lâadaptation consiste alors Ă dĂ©passer ce conflit entre lâancien et le nouveau par des processus dâintĂ©gration.
Quel est le mĂ©canisme de lâintĂ©gration ? Si nous restons dans le domaine des diffĂ©renciations introduites par la maturation, cette intĂ©gration va ĂȘtre « guidĂ©e », au dĂ©but, par un schĂšme hĂ©rĂ©ditaire. Mais ce schĂšme ne suffit jamais, il faut aussi des rĂ©actions circulaires, associĂ©es Ă des processus conditionnels, et il faut Ă©galement lâincitation du milieu social, pour que puisse sâeffectuer le dĂ©passement du dĂ©sĂ©quilibre introduit par la diffĂ©renciation. Ainsi, Ă ce niveau encore primitif, lâadaptation nâest dĂ©jĂ plus le façonnement de lâorganisme en fonction des propriĂ©tĂ©s du milieu. Il ne sâagit pas de prĂ©parer la satisfaction dâun besoin de façon Ă©conomique. Il sâagit de se rĂ©vĂ©ler « à soi-mĂȘme » (si on peut parler de soi dans cette premiĂšre annĂ©e de lâenfance) de nouvelles rĂ©alitĂ©s dans ce milieu, ce qui exige lâabandon de certains modes dâadaptation plus faciles. Il ne sâagit pas de gagner du temps, mais de sâouvrir Ă de nouvelles influences, dâabaisser le seuil de rĂ©ceptivitĂ©, et dâintroduire des conflits Ă surmonter.
Ici â câest sur ce point quâil me paraĂźt difficile de suivre M. Piaget â nous avons dĂ©jĂ dĂ©passĂ© le niveau du biologique ; nous sommes en prĂ©sence de cette caractĂ©ristique du psychisme humain, que le progrĂšs passe par un accroissement continuel de rĂ©ceptivitĂ© sensorielle, qui nâest pas simplement le fait dâune sorte de poussĂ©e vitale : il est le rĂ©sultat dâexercices, dâefforts, de recherches, qui ne peuvent pas, en ce qui concerne lâenfant, se comprendre sans les incitations du milieu social. Sans doute, au cours de lâĂ©volution, constatons-nous un progrĂšs continu des rĂ©ceptivitĂ©s sensorielles, le perfectionnement des organes sensoriels : il y a lĂ comme un prototype de ce qui va se passer au niveau psychologique. Mais chez lâenfant, il nâest pas moins certain que le progrĂšs exige la prĂ©sence dâun milieu familial attentif aux possibilitĂ©s, aux dĂ©sirs et aux lassitudes du sujet, comme les psychanalystes lâont bien montrĂ©, et Spitz notamment.
Cette adaptation de type progressif, quâon peut appeler sur-adaptation, requiert la prĂ©sence dâautrui. Mais comment agit-elle ? Il faut considĂ©rer ici, Ă cĂŽtĂ© des dĂ©sĂ©quilibres provoquĂ©s par les changements dans le milieu et des dĂ©sĂ©quilibres endogĂšnes, les dĂ©sĂ©quilibres qui proviennent des conflits sociaux. La psychanalyse a insistĂ©, avec raison, sur le rĂŽle des conflits interpersonnels. Le dĂ©sĂ©quilibre Ă ce niveau est celui que produit lâAutre⊠M. Bresson nous en a montrĂ© un aspect important. Je ne suis pas renseignĂ© hĂ©rĂ©ditairement pour savoir ce qui se passe en autrui. Je ne sais pas sâil dort ou sâil fait semblant de dormir, sâil mâaccepte ou sâil me rejette, ou du moins je ne le sais pas tout de suite. Ces dĂ©sĂ©quilibres dus Ă lâignorance des attitudes dâautrui sont la source et la condition des adaptations de type culturel. En quoi consistent-elles ? Prenons lâexemple du langage. Nous y voyons sâeffectuer un processus constant de diffĂ©renciations : lâenfant commence par dire lĂ pour dĂ©signer un objet, pour faire valoir un dĂ©sir, pour exposer lâacte quâil vient de faire. Puis, cette adaptation globale cĂšde la place au substantif, sâil sâagit de lâobjet, Ă lâimpĂ©ratif sâil sâagit du dĂ©sir, Ă lâindicatif sâil sâagit de lâexpression dâun acte. Ici encore, comme pour la diffĂ©renciation par maturation, cette diffĂ©renciation linguistique nâest pas dâemblĂ©e adaptative, lâenfant risque au dĂ©but de ne pas mieux se faire comprendre par le mot quâil ne le faisait par le geste. La confusion, le transfert incorrect, sont la rĂšgle sur le plan technique ou linguistique ; on peut donc penser quâau dĂ©but du moins la diffĂ©renciation se rĂ©vĂšle ĂȘtre en elle-mĂȘme source de dĂ©sadaptation. Comment celle-ci est-elle surmontĂ©e ?
M. Osterrieth a justement insistĂ© sur le rĂŽle de lâimitation. Certes. Mais lâimitation ne peut apparaĂźtre comme un processus de pure et simple assimilation. Elle suppose â dĂšs quâon a franchi le niveau des Ă©chopraxies, indispensable Ă lâavĂšnement des imitations supĂ©rieures, imitations intentionnelles â une sorte dâopposition Ă autrui. Ainsi en est-il dĂ©jĂ dans les premiĂšres formes dâimitation, dans les rĂ©actions circulaires interpersonnelles avec deux partenaires opposĂ©s, et plus tard, vers onze mois, dans les imitations vraies oĂč le sujet oppose le modĂšle quâil imite Ă ce quâil est. La motivation de lâimitation, câest que je ne suis pas encore lâAutre ; et son mĂ©canisme, câest quâen moi lâAutre lutte contre moi. Nous avons tous, Ă ce sujet, prĂ©sentes Ă la mĂ©moire les pages profondes que Henri Wallon a Ă©crites sur LâAutre et le Moi ; elles me paraissent fondamentales pour comprendre le problĂšme et lâentrĂ©e dans lâHumain, qui est lâobjet central de la psychologie. Or â et la psychanalyse lâa vu, partiellement du moins â il nây a pas un Autre, il nây en a pas deux, le pĂšre et la mĂšre, il y en a un grand nombre et ils sâopposent entre eux comme ils sâopposent au sujet. Ce quâĂ©voquait bien M. Bresson, dont lâexposĂ© avait pour toile de fond les guerres passĂ©es, prĂ©sentes et futures.
Mais quel est le processus rĂ©adaptatif qui correspond Ă ce troisiĂšme type de dĂ©sĂ©quilibre ? Il ne suffit plus de prĂ©parer Ă lâavance une rĂ©ponse comme dans le premier type dâadaptation au milieu, oĂč le milieu menait le jeu, puisque je ne sais pas quelle est la situation ; il ne suffit pas dâimiter non plus, puisquâil y a une pluralitĂ© de modĂšles et quâil ne peut ĂȘtre question de construire un projet du Moi par le moyen de lâimage composite. On doit insister Ă ce point â plus peut-ĂȘtre que ne lâa fait M. Osterrieth â sur le caractĂšre dramatique de la construction de cette image de soi. M. Anzieu tout Ă lâheure nous a donnĂ© quelques exemples de tels drames. Ne peut-on aller un peu plus loin quâil ne lâa fait ? La notion dâidentification est-elle suffisante ? Nous ne le croyons pas. Ainsi, chez le couturier quâil nous citait, il nâest pas absolument sĂ»r quâil sâagisse dâun processus dâidentification. Il a cherchĂ© un dĂ©passement, il ne sâest pas contentĂ© dâimiter les personnages fĂ©minins de son enfance, il a voulu devenir un grand couturier. Pourquoi ne sâest-il pas bornĂ© Ă ĂȘtre un tailleur ordinaire, ce qui lui aurait permis tout aussi bien de retrouver son milieu dâenfance ? La construction de lâidĂ©al du Moi ne se fait pas par le processus de lâidentification, tout au moins pas toujours et pas seulement.
Câest que lâadaptation du niveau vraiment humain passe par la confrontation dâune pluralitĂ© de motivations. Elle consiste Ă rĂ©soudre le conflit intĂ©rieur qui rĂ©sulte de la prĂ©sentation dâune multiplicitĂ© de modĂšles, saisis en un mĂȘme instant dans leur opposition, par un processus de rĂ©trospection. Lâadaptation rĂ©trospective, câest lâadaptation par laquelle lâHomme essaye de refaire son passĂ©, de saisir les influences qui se sont exercĂ©es sur le Moi, de les confronter et de les intĂ©grer, non seulement en composant lâhistoire de son Moi, mais encore en essayant de situer ce Moi dans lâensemble de lâhistoire de sa sociĂ©tĂ©. Tout au moins quand lâhomme est parvenu au niveau de lâhistoire. Cette intĂ©gration suppose la mĂ©moire, mais aussi le traitement mĂ©thodique de lâinformation, le dĂ©veloppement de lâintelligence, la connaissance de soi. Il sâagit dâune rĂ©trospection qui, en dĂ©finitive, aboutit Ă crĂ©er une image du Moi, ou, si lâon veut Ă©viter le caractĂšre statique du mot image, lâidĂ©al du Moi, Ă la condition dâĂ©largir la conception psychanalytique dâIdĂ©al du Moi par la prise en considĂ©ration des projets culturels qui sont offerts Ă lâenfant, et surtout Ă lâadolescent.
Câest par lâanalyse et la critique de lâensemble de ces projets culturels que le sujet sâadapte en inventant. Lâinvention, voilĂ en effet la troisiĂšme forme de comportement adaptatif, qui permet de rĂ©pondre aux dĂ©sĂ©quilibres créés par la diffĂ©renciation des Moi, la diffĂ©renciation des sujets.
On demandera peut-ĂȘtre : mais comment se fait-il que le sujet ne se contente pas des modĂšles qui lui sont proposĂ©s, quâil cherche Ă les critiquer, quâil effectue une rĂ©trospection, quâil y ait tout un traitement de lâinformation pour aboutir Ă la restructuration des conduites ? Je pense que ces processus ne peuvent se comprendre indĂ©pendamment des incitations de lâhistoire, et que câest lĂ prĂ©cisĂ©ment ce qui distingue les sociĂ©tĂ©s de la pĂ©riode historique des sociĂ©tĂ©s, je ne dis pas prĂ©historiques, mais des sociĂ©tĂ©s figĂ©es. Les inventions techniques, la division du travail, lâopposition des classes, les luttes politiques intĂ©rieures et extĂ©rieures les ont placĂ©es pour ainsi dire devant lâobligation de progresser, par lâinvention de structures nouvelles, obligation qui reprend sur le plan psychologique et social la poussĂ©e de lâĂ©volution, mais avec ces instruments nouveaux que sont la mĂ©moire et lâintelligence.
Quelle est alors la portĂ©e de la notion dâadaptation dans la recherche psychologique ? Puisquâelle est si complexe, il semble quâil ne faille pas en user sans une grande prudence. Peut-on dire par exemple, comme le suggĂ©rait M. Osterrieth, que grandir ce soit sâadapter ? Ne vaut-il pas mieux dire que câest sâadapter au travers des dĂ©sadaptations, par la prise de conscience, par la recherche, mĂȘme, dâun certain nombre de dĂ©sadaptations, et par la volontĂ©, comme nous le voyons dans les crises dâopposition de lâadolescence, de marquer que lâon nâest pas dâaccord. Ce refus de lâadaptation est essentiel pour le devenir dâune sociĂ©tĂ©. Que vaudrait une sociĂ©tĂ© oĂč les enfants ne voudraient pas ĂȘtre en opposition aux parents ?
Si cela est vrai sur le plan pĂ©dagogique, il ne lâest pas moins, sur le plan mĂ©thodologique, que nous ne pouvons pas considĂ©rer que lâadaptation constitue lâobjet de la psychologie, que cet objet, câest bien plutĂŽt la conduite humaine en sa totalitĂ©, qui consiste alternativement Ă opposer et Ă intĂ©grer, Ă rompre les adaptations acquises pour en conquĂ©rir de nouvelles.
M. G. NOIZET (Aix-en-Provence). â Au fur et Ă mesure que la discussion avance, je vois se rĂ©trĂ©cir le champ des questions. Il mâen reste pourtant deux Ă poser aux rapporteurs. La premiĂšre concerne le titre mĂȘme de ce symposium. Ă LiĂšge, notre Association avait traitĂ© des modĂšles de la personnalitĂ© et non pas des thĂ©ories de la personnalitĂ©. Aujourdâhui nous traitons non pas des mĂ©canismes de lâadaptation, mais des processus de lâadaptation. Il me semble que le choix de tels titres ne relĂšve pas dâune simple conformitĂ© Ă la mode linguistique, mais quâil faut y voir des raisons plus fondamentales. Ce qui invite en particulier Ă le croire, câest que ces deux termes de modĂšles et de processus sont des termes scientifiquement et techniquement prĂ©cis, familiers notamment aux spĂ©cialistes de la psychologie mathĂ©matique. La premiĂšre question que je souhaite donc poser, câest de savoir sâil convient, lorsquâil sâagit dâadaptation, de prendre le mot de processus dans son sens fort. Car il ne signifie pas seulement quâintervient une contrainte de durĂ©e dans la rĂ©alisation ou lâatteinte dâun certain Ă©tat. Cela ne reviendrait quâĂ marquer lâĂ©vidence que lâadaptation nâest pas instantanĂ©e. LâidĂ©e de processus, câest surtout lâidĂ©e dâune loi qui rend compte de la suite des Ă©vĂ©nements, qui rend compte de la chronique quâon peut Ă©tablir des divers Ă©tats dâun systĂšme aux diffĂ©rents moments du temps. Des processus, pris dans ce sens, peuvent sans doute ĂȘtre dĂ©gagĂ©s en biologie, sans que jâaie toute la compĂ©tence pour le dire. Câest du moins ce que suggĂ©raient les schĂ©mas et les graphes que M. Marx nous a proposĂ©s. En ce qui concerne la psychologie, la rĂ©ponse me semble devoir ĂȘtre plus nuancĂ©e. La possibilitĂ© de mettre en Ă©vidence des processus est certaine dans le domaine du conditionnement, dont on a peu parlĂ© dâailleurs jusquâĂ prĂ©sent. Elle est certaine aussi dans le domaine de lâapprentissage, comme toutes les formalisations rĂ©centes le montrent. Mais en est-il de mĂȘme Ă dâautres niveaux ? Peut-on encore parler de processus, au sens technique du terme, dans lâadaptation perceptive ? Quâen est-il au niveau cognitif, par exemple lors de la recherche et de lâapplication de la stratĂ©gie optimale ? Câest cette derniĂšre question que je pose plus particuliĂšrement Ă M. Bresson, en prĂ©cisant quâĂ mon point de vue, lâadaptation ne peut pas ĂȘtre envisagĂ©e uniquement au plan du rĂ©sultat, câest-Ă -dire au terme de lâentreprise. Car lâadaptation ne se limite pas Ă lâĂ©quilibre final, elle est surtout le chemin qui y mĂšne. Il est mĂȘme permis dâaller plus loin : au niveau cognitif le problĂšme de lâadaptation ne se situe pas, du moins pour lâessentiel, au moment du dĂ©roulement de la stratĂ©gie, puisque, une fois la stratĂ©gie dĂ©couverte, seul intervient un jeu tactique qui relĂšve dâune plasticitĂ© normale. Câest donc lors de la dĂ©couverte de la stratĂ©gie que peut apparaĂźtre, Ă un tel niveau de comportement, un Ă©ventuel processus dâadaptation. Or, la dĂ©couverte dâune stratĂ©gie peut-elle ĂȘtre vraiment comprise comme un processus ? Peut-on dĂšs maintenant dĂ©gager les lois de cette dĂ©couverte ou sâagit-il dâun programme ouvert Ă la psychologie de demain ?
Ma deuxiĂšme question concerne la difficultĂ© quâa soulevĂ©e M. Meyer Ă propos de la hiĂ©rarchie des adaptations. Il est trop simple, en effet, dâopposer brutalement adaptation et dĂ©sadaptation, puisque ce que lâon rencontre, en fait, ce sont des adaptations plus ou moins rĂ©ussies. La nĂ©vrose ne peut-elle pas, en un sens, ĂȘtre considĂ©rĂ©e comme une adaptation, du moins comme une pseudo-adaptation ? Il nâest donc pas possible dâĂ©carter le problĂšme de la hiĂ©rarchisation des adaptations, mĂȘme si lâon Ă©prouve quelque crainte de lâhorizon axiologique que lâon voit se dessiner derriĂšre. Pour sortir de cette difficultĂ©, il semble quâil faille tenter de dĂ©gager les critĂšres de cette hiĂ©rarchie des adaptations. Ces critĂšres, bien Ă©videmment, peuvent ĂȘtre des critĂšres externes comme le sont les critĂšres dâefficacitĂ©, de rendement, de coĂ»t. Câest vers de tels critĂšres quâon se tournera sâil sâagit dâestimer le degrĂ© de lâadaptation Ă telle ou telle tĂąche. Mais sans doute peut-on conjointement dĂ©gager des critĂšres internes. Quâil me soit permis dâen rappeler quelques-uns, qui furent dâailleurs Ă©voquĂ©s Ă tel ou tel moment des rapports ou de la discussion. Dâabord un critĂšre de complexité : les adaptations font jouer des rĂ©seaux plus ou moins complexes. Les analogies, rappelĂ©es en particulier dans le rapport de M. Bresson, entre les processus dâadaptation et les servomĂ©canismes rendent ce critĂšre dâautant plus intĂ©ressant Ă expliciter. Pour emprunter Ă lâadaptation perceptive un exemple de cette hiĂ©rarchie en complexitĂ© et en finesse, on montrera quâau moment oĂč la perception se trouve modelĂ©e par le langage, enrichie par le jeu des catĂ©gories et des concepts, une adaptation perceptive plus prĂ©cise, plus fine, est alors rendue possible. Il nâest pas interdit dâaller chercher, Ă ce niveau-lĂ , les critĂšres de lâadaptation perceptive dans la richesse ou dans la disponibilitĂ© du vocabulaire utilisĂ© lors de la dĂ©nomination, ou encore dans lâĂ©tendue du contexte liĂ© Ă lâacte perceptif. Un deuxiĂšme critĂšre de la hiĂ©rarchisation des adaptations est celui de la rĂ©gulation et du contrĂŽle. Ce dernier invite, entre autres, Ă des analyses dâordre psychosociologique. On observe par exemple, lors de la propagation des modĂšles culturels du comportement, un affinement des rĂ©actions et un drainage des motivations, surtout en ce qui concerne le comportement alimentaire ou le comportement sexuel. Câest ainsi que se substituent aux faims spĂ©cifiques, que dĂ©crit le biologiste, des rĂ©gimes alimentaires fondĂ©s sur dâautres contraintes que biologiques, qui sont des contraintes Ă©conomiques ou culturelles. Le troisiĂšme critĂšre fait jouer lâidĂ©e dâintĂ©gration. Les adaptations primaires se transforment en sâincorporant Ă des adaptations plus diffĂ©renciĂ©es et, si lâassimilation est imparfaite, dâanciens noyaux persistent, que la moindre rĂ©gression fait resurgir. Si lâon compare, comme lâa fait B. Inhelder, les niveaux de raisonnement chez lâenfant normal et chez lâenfant dĂ©bile, on constate bien sĂ»r et dâabord des diffĂ©rences de vitesse qui sont manifestes, mais on rencontre aussi chez lâenfant dĂ©bile des difficultĂ©s plus spĂ©cifiques relevant dâun mĂ©canisme dâintĂ©gration qui nâaboutit pas complĂštement. ComplexitĂ© donc, rĂ©gulation et contrĂŽle, intĂ©gration sont peut-ĂȘtre trois critĂšres par lesquels une hiĂ©rarchie des adaptations serait possible Ă Ă©tablir. Pour complĂ©ter lâanalyse, sans doute faut-il aussi Ă©voquer le lien, quâavait si fortement marquĂ© Janet, entre la complexitĂ© dâune adaptation et sa fragilitĂ©. Câest une idĂ©e quâon rencontre dĂ©jĂ chez Jackson, mais Ă laquelle Janet a donnĂ© un lustre particulier. Elle comporte une consĂ©quence importante : sâil est vrai que nous avons, en chaque circonstance, Ă Ă©tablir un Ă©quilibre entre la complexitĂ© cherchĂ©e dâune adaptation et sa fragilitĂ©, cela revient Ă mettre en jeu comme une stratĂ©gie psychologique, qui consisterait Ă Ă©valuer le coĂ»t dâune conduite en tenant compte du risque de fragilitĂ© couru en visant une efficacitĂ© donnĂ©e. Quoi quâil en soit, lâobjectif de la recherche est de parvenir Ă rendre opĂ©rationnels des critĂšres de hiĂ©rarchisation, quâil sâagisse des critĂšres prĂ©cĂ©dents ou dâautres critĂšres. La difficultĂ© Ă dĂ©passer, câest que ces critĂšres, une fois rendus opĂ©rationnels, ne cessent pour autant dâĂȘtre vraiment pertinents. Lâobstacle est de taille, mais il me semble que le surmonter, câest sâouvrir une voie pour Ă©tablir une hiĂ©rarchisation des adaptations, problĂšme que la psychologie comparative ne peut pas esquiver.
M. J. PIAGET. â Jâai deux mots Ă dire. Je voudrais tout dâabord rĂ©pondre Ă M. Malrieu, qui me reproche de ne pas admettre une diffĂ©rence de niveau suffisante entre lâorganique et le psychique, si jâai bien compris. Je rĂ©pondrai Ă M. Malrieu que jâai peine Ă le suivre sâil ne distingue que deux niveaux mais, sâil en propose cinquante, alors je serai complĂštement dâaccord.
M. PH. MALRIEU. â Moi aussi !
M. J. PIAGET. â M. Anzieu a reprochĂ© aux rapporteurs dâavoir construit un « nĂšgre blanc », en prenant lâadaptation dans tous les sens du terme. Je me demande si avec le « principe de plaisir », le « principe de rĂ©alité » et la compulsion de la rĂ©pĂ©tition on nâaboutirait pas Ă un rĂ©sultat trĂšs semblable en voulant lâappliquer un petit peu dans le dĂ©tail. JâĂ©tais trĂšs frappĂ© dans lâexposĂ© de M. Anzieu du fait quâil localise, dans la chronologie du dĂ©veloppement, les dĂ©buts du « principe de rĂ©alité » lors de la solution du problĂšme du complexe dâĆdipe. Jâai au contraire toujours cru que la rĂ©alitĂ©, lâadaptation Ă la rĂ©alitĂ©, ou le « principe de rĂ©alité » si lâon veut employer ce vocabulaire, commençait Ă peu prĂšs dĂšs la naissance, en mĂȘme temps que celui de plaisir, et en mĂȘme temps que la compulsion de la rĂ©pĂ©tition, bien entendu, quâon trouve dĂ©jĂ dans les schĂšmes dâexercice rĂ©flexe ; mais, Ă prendre le nourrisson, un moment trĂšs capital, me semble-t-il, pour lâĂ©volution du principe de rĂ©alitĂ©, si lâon retient ce vocabulaire, câest le moment oĂč la rĂ©alitĂ© cesse dâĂȘtre une sĂ©rie de tableaux mouvants qui apparaissent, disparaissent, etc., au grĂ© des Ă©vĂ©nements, mais commencent Ă prendre une espĂšce de consistance avec la permanence de lâobjet. Or, la construction de lâobjet permanent, elle, se localise entre neuf et douze mois, Ă peu prĂšs. Je ne crois pas que mes enfants avaient liquidĂ© leur complexe dâĆdipe Ă neuf ou douze mois, et pourtant vous avez lĂ une adaptation Ă la rĂ©alitĂ©, un principe de rĂ©alitĂ©, dans la construction de lâobjet permanent. Ceci nâest pas pour faire fi des hypothĂšses psychanalytiques, loin de lĂ , car au moment oĂč se construit lâobjet permanent il y a une connexion trĂšs nette avec ce que les psychanalystes appellent les relations objectales, et Mme Gouin-Decarie a fait tout un livre sur 90 bĂ©bĂ©s (alors que je nâen avais que trois Ă ma disposition) pour montrer les corrĂ©lations Ă©troites entre les Ă©tapes de la construction de lâobjet permanent sur le plan cognitif, et les Ă©tapes des relations objectales sur le plan affectif⊠Mais le principe de rĂ©alitĂ©, je le rĂ©pĂšte, dĂ©bute dĂšs la naissance, dĂšs le moment oĂč le nourrisson qui tĂšte a ratĂ© le mamelon et sâefforce de le retrouver. Il nây a pas que le principe du plaisir qui joue ici : il faut quâil trouve le mamelon et pas autre chose, et il faut quâil soit au bon endroit et pas ailleurs, câest de la rĂ©alitĂ©âŠ
M. CH. MARX. â Je voudrais revenir sur la question des critĂšres qui vient dâĂȘtre soulevĂ©e, et que M. Meyer mâavait dĂ©jĂ posĂ©e et Ă laquelle jâai oubliĂ© de rĂ©pondre. Je parle du point de vue de la biologie oĂč la situation est dĂ©jĂ assez compliquĂ©e ; car, quand je vous Ă©coute, je suis effarĂ© par la complexitĂ© des systĂšmes en psychologie. Les critĂšres constituent ce que M. Bresson avait appelĂ© la fonction dâutilitĂ©. En biologie, nous sommes dans une mauvaise situation, nous voyons quelque chose se passer, mais nous ne sommes pas les gĂ©nĂ©raux de la guerre, nous voyons comment la guerre sâest dĂ©roulĂ©e, câest lâĂ©volution des ĂȘtres vivants, puis nous essayons de deviner quelles lois dâutilitĂ© ont pu jouer. Il y en a eu probablement beaucoup, si bien que les biologistes ne savent pas trĂšs bien lesquelles sont les plus importantes. On pense en gĂ©nĂ©ral que les formes qui survivent Ă une Ă©preuve sont supĂ©rieures Ă leurs ancĂȘtres qui auraient Ă©tĂ© Ă©liminĂ©s. Aussi certains disent que le critĂšre est le succĂšs des espĂšces. Oui, mais quelle forme de succĂšs faut-il envisager ? Certaines espĂšces ont occupĂ© la terre entiĂšre, dâautres ont une distribution trĂšs limitĂ©e. Les premiĂšres espĂšces sont donc mieux adaptĂ©es que les secondes. Pour dâautres biologistes, lâespĂšce supĂ©rieure est celle dont le succĂšs se traduit par une lignĂ©e Ă©volutive qui a Ă©tĂ© trĂšs loin. Ce nâest pas forcĂ©ment une espĂšce trĂšs rĂ©pandue. Si lâon avait pu observer le mammifĂšre primitif Ă lâĂ©poque oĂč il venait de se diffĂ©rencier du reptile, je me demande si on aurait pu dire quâil avait un avenir Ă©volutif extraordinaire ; il nâĂ©tait certainement pas trĂšs rĂ©pandu non plus, car au point de vue fossile, ainsi que le fait trĂšs justement remarquer Teilhard de Chardin, tous les commencements sont flous simplement parce quâil y a trĂšs peu dâindividus nouveaux et pourtant ils sont riches de possibilitĂ©s. Alors que dire des critĂšres de lâadaptation sinon quâils sont excessivement difficiles Ă prĂ©ciser. Parmi ceux qui ont Ă©tĂ© proposĂ©s, de complexitĂ©, de rĂ©gulation, dâintĂ©gration, on peut distinguer deux aspects : il y a la stabilitĂ© du systĂšme, câest-Ă -dire la constance du systĂšme dans le temps surtout, et puis il y a un autre aspect qui nâa rien Ă voir avec la stabilitĂ©, câest que le systĂšme se complique. Depuis Lamarck, et mĂȘme avant Lamarck, on lâa constatĂ©. Câest une propriĂ©tĂ© des ĂȘtres vivants : le systĂšme se complique, et plus il se complique, plus il doit se rĂ©gler pour ĂȘtre stable ; les cybernĂ©ticiens remarquent que plus un systĂšme est complexe, plus il peut y apparaĂźtre de boucles de rĂ©gulation, et plus il y aura de variables qui deviennent constantes, ce qui stabilise le systĂšme. Je ne peux pas dĂ©velopper ici la question de lâimportance de la constance de certains paramĂštres pour la stabilitĂ© du systĂšme 6. Au point de vue physiologique, câest extrĂȘmement net : par exemple, si la pression artĂ©rielle nâĂ©tait pas rĂ©glĂ©e, nous irions devant des catastrophes continuelles, il y aurait interfĂ©rence perpĂ©tuelle entre les effets du fonctionnement des diffĂ©rents organes. Si bien que les rĂ©gulations sont absolument indispensables pour que le systĂšme soit stabilisĂ© au fur et Ă mesure quâil devient plus complexe.
Quant au critĂšre de supĂ©rioritĂ©, de progrĂšs, je propose Ă vos mĂ©ditations un fait : nous estimons tous que lâHomme est un ĂȘtre supĂ©rieur Ă tous les autres. Le biochimiste, lui, est obligĂ© de constater que lâHomme nâest pas capable de faire un certain nombre de synthĂšses, il y a des molĂ©cules dont il a absolument besoin. Ce sont entre autres les vitamines et les acides aminĂ©s indispensables que lâHomme est obligĂ© de trouver dans son alimentation. Donc, biochimiquement, il est fort dĂ©fectueux. Mais si nous descendons dans lâĂ©chelle Ă©volutive, nous trouvons les micro-organismes au sujet desquels Lwoff a fait remarquer, et câest une idĂ©e de base de son livre sur LâĂ©volution physiologique, que les ĂȘtres les plus simples sont les plus puissants et les plus complets au point de vue biochimique ; ils prospĂšrent avec une alimentation qui ne contient que trĂšs peu dâĂ©lĂ©ments et fabriquent eux-mĂȘmes tout ce dont ils ont besoin. Quels critĂšres appliquer ? Comment juger ? Si nous nous plaçons au point de vue biochimique, lâHomme est un dĂ©bile, un infĂ©rieur, mais comme vous ĂȘtes psychologues, vous constatez que nous sommes des ĂȘtres supĂ©rieurs aux autres et vous avez raison de votre point de vue. Pourtant, sâil y avait des philosophes parmi les micro-organismes, ils auraient leurs raisons de se considĂ©rer, eux, comme supĂ©rieurs Ă nous. Je vous laisse mĂ©diter la situation telle quâelle apparaĂźt au biologiste.
M. F. BRESSON. â Je rĂ©pondrai Ă M. Noizet, qui posait la question de savoir sâil y a des processus, quâil y en a. On a des sĂ©ries dâĂ©tats, des sĂ©quences qui convergent vers certains Ă©tats finaux. Alors il me semble quâil sâagit bien lĂ de processus. Lorsque Suppes traite des situations de jeu dans un modĂšle markovien, ce sont des processus. Pourquoi ne pas parler aussi de processus cognitifs ? Mais il sâagit de processus complexes : par exemple des marches dans un rĂ©seau. De mĂȘme pour tous les phĂ©nomĂšnes dâĂ©quilibration, par exemple, comme lâavait montrĂ© Volterra, on a aussi des traitements en termes de processus. Sur ce premier point, je crois donc que lâon peut rĂ©pondre oui. Le deuxiĂšme point Ă©voquĂ© par M. Noizet Ă©tait celui de la complexitĂ©. Je partage son point de vue. Câest ce que jâavais essayĂ© dâexprimer tout Ă lâheure en disant que si nous avions ici un mathĂ©maticien suffisamment fort, il aurait peut-ĂȘtre pu nous faire un rĂ©seau des diffĂ©rents Ă©quilibres, en ajoutant des contraintes : le rĂ©seau de ces complexitĂ©s progressives et de leurs conditions. Je crois que lĂ aussi on pourrait avoir, en utilisant ces notions de critĂšres, un outil puissant pour classer tous ces problĂšmes.
M. NOIZET. â Est-ce que la distinction entre le dĂ©roulement de la stratĂ©gie et la dĂ©couverte de la stratĂ©gie est utile ? Si la prĂ©sence dâun processus, dans le premier cas, ne fait aucun doute, il nâen est peut-ĂȘtre pas de mĂȘme dans le second.
M. F. BRESSON. â Lorsquâon se donne non pas des jeux sĂ©quentiels, mais le jeu en forme normale, la stratĂ©gie est dĂ©terminĂ©e dâun seul coup ; lorsquâon a des jeux sĂ©quentiels, comme câest le cas par exemple des jeux Ă©voquĂ©s avec des optima locaux, la diffĂ©rence entre la dĂ©couverte de la stratĂ©gie et lâexĂ©cution de la stratĂ©gie disparaĂźt.
M. J. NUTTIN. â Nous avons tous, au cours de cet Ă©change de vues, fait des efforts louables pour crĂ©er certaines oppositions. Toutefois, lâopposition proposĂ©e par M. Anzieu entre une adaptation par choix et une adaptation par renoncement me paraĂźt difficile Ă maintenir. En effet, renoncer Ă quelque chose est toujours, me semble-t-il, choisir autre chose. Tout renoncement est Ă base de choix. Dâautre part, chaque fois que je choisis entre deux ou plusieurs possibilitĂ©s, je renonce Ă celle que, par mon choix mĂȘme, jâĂ©limine. Ainsi, le choix, Ă son tour, est Ă base de renoncement, mĂȘme si ce renoncement objectif nâest pas acceptĂ© de bon grĂ©.
Quant Ă lâintervention de M. Malrieu, je voudrais dire tout simplement quâil nous a donnĂ©, Ă mon avis, un bel exemple dâune voie de recherche par laquelle il est possible dâarriver Ă une connaissance plus prĂ©cise des processus dâadaptation dans leurs rapports avec les processus de croissance. La psychologie gĂ©nĂ©tique paraĂźt bien ĂȘtre un des domaines privilĂ©giĂ©s pour lâĂ©tude des processus dâadaptation situĂ©s dans le contexte global de la croissance et du dĂ©ploiement de la personnalitĂ©.
M. AL. ROSCA (Cluj). â Dans son rapport particuliĂšrement intĂ©ressant, M. Piaget mentionne que lâadaptation cognitive propre Ă lâintelligence trouve ses racines et, Ă certains Ă©gards, son explication, dans lâadaptation biologique. Je veux ajouter, et jâespĂšre que cela est en accord avec la conception dialectique de M. Piaget, quâil est nĂ©cessaire dâenvisager Ă©galement la relation inverse : lâinfluence des adaptations cognitives sur les adaptations biologiques. En rĂšgle gĂ©nĂ©rale, les systĂšmes les plus rĂ©cents au point de vue gĂ©nĂ©tique dirigent, rĂ©gularisent les systĂšmes les plus anciens.
Au cours du dĂ©veloppement des processus cognitifs, du fait de lâapparition et du dĂ©veloppement du langage qui, dâun cĂŽtĂ©, transmet les acquisitions de la sociĂ©tĂ© et, dâun autre, sert dâinstrument Ă la pensĂ©e, les processus sensori-moteurs ne se manifestent plus de la mĂȘme façon, car le second systĂšme de signalisation influence le premier.
En mĂȘme temps, du fait de lâactivitĂ© de la pensĂ©e, lâhomme crĂ©e des moyens pour maĂźtriser et transformer la nature, les modalitĂ©s dâadaptation morpho-physiologique et les processus sensori-moteurs perdent de leur importance initiale et leur Ă©volution se ralentit, Ă©tant compensĂ©e par lesdits moyens. Je veux souligner en mĂȘme temps que nous ne pouvons pas pousser lâanalogie trop loin et parler dâune mĂȘme technique dâadaptation lorsquâon se rĂ©fĂšre Ă la toile que tisse lâaraignĂ©e ou Ă la technique humaine collective, comme le fait M. Meyer. Ce sont des choses tout Ă fait diffĂ©rentes.
Le mĂ©canisme gĂ©nĂ©ral de lâadaptation semble ĂȘtre, Ă tous les niveaux, celui de la rĂ©troaction qui mĂšne Ă lâadaptation active. Le perfectionnement, ainsi que le remarque W. R. Ashby, est le rĂ©sultat de lâaction de lâhomme sur le milieu, de lâinformation sur les rĂ©sultats de ses actions et de nouvelles actions sur le milieu transformĂ©. La forme supĂ©rieure de cette adaptation est, me semble-t-il, la capacitĂ© dâanticipation ou, selon Piaget, la prĂ©correction des erreurs.
Ce mĂ©canisme doit nous faire penser aussi Ă la possibilitĂ© dâune adaptation nĂ©gative, dans certaines conditions, mĂȘme dans le domaine de la pensĂ©e. Les donnĂ©es de certains auteurs, ainsi que nos propres observations, montrent que dans le processus de lâadaptation de la pensĂ©e aux exigences de lâenseignement se dĂ©veloppent soit la rigiditĂ© et le conformisme, soit la flexibilitĂ©, lâoriginalitĂ© et la crĂ©ativitĂ©, selon le mode de ces exigences, suivant le genre de renforcement. Certains auteurs inclinent Ă penser quâen gĂ©nĂ©ral le systĂšme actuel dâenseignement ne favorise pas la crĂ©ativitĂ©, mais plutĂŽt le conformisme, les Ă©lĂšves et les Ă©tudiants Ă©tant poussĂ©s Ă emmagasiner des donnĂ©es et Ă les reproduire, et non pas Ă raisonner indĂ©pendamment. Cette situation nâest certainement pas sans remĂšde, et, dans de nombreux pays, on cherche des formes dâenseignement qui puissent assurer lâassimilation crĂ©atrice des connaissances.
M. B. PAVELCO (Jassy). â Je suis tout Ă fait dâaccord avec lâexposĂ© synthĂ©tique de M. Piaget. Je veux souligner la fĂ©conditĂ© de sa conception dialectique sur les rapports entre les Ă©tages psychiques, entre les niveaux du comportement de lâindividu. Lâadaptation comme phĂ©nomĂšne dâordre biologique et de nature matĂ©rielle revĂȘt, au niveau psychique, une forme dâĂ©change fonctionnel, en parcourant des stades progressifs vers un Ă©tat dâĂ©quilibre stable, de nature logique, entre lâassimilation et lâaccommodation. Aux exemples si suggestifs de M. Piaget, je me permets dâajouter le phĂ©nomĂšne si important de lâallergie, de la sensibilisation, avec son corollaire dâimmunitĂ© et dâhabituation. Lâapprofondissement de la connaissance de ces phĂ©nomĂšnes, du mĂ©canisme des rapports entre le niveau biologique et psychologique, pourrait servir aussi bien au physiologiste quâau psychologue dans leurs efforts dâĂ©lucidation du concept dâadaptation. Comment se rĂ©alise le passage dâun niveau infĂ©rieur dâadaptation Ă un niveau supĂ©rieur ? Je crois que nous sommes en prĂ©sence dâun perpĂ©tuel effort de prise de conscience, conçu en mĂȘme temps comme un acte dâaccommodation et dâassimilation, comme lâa si brillamment dĂ©montrĂ© M. Piaget. En commençant par les objets, la conscience sâoriente vers nos actions sur les objets. Câest un effort continuel de lâaction rĂ©currente (feed-back), de schĂ©matisation, de construction de modĂšles sur les modĂšles, de symboles sur les symboles et de signes. Les nouveaux rapports ne portent plus directement sur les qualitĂ©s des objets, mais sur les propriĂ©tĂ©s des symboles eux-mĂȘmes. Les rapports logico-mathĂ©matiques, si jâai bien compris la pensĂ©e de M. Piaget, expriment dans leur nature non pas les qualitĂ©s matĂ©rielles des objets, mais les qualitĂ©s de leurs symboles modelĂ©s sur les objets. Ainsi, les relations logico-mathĂ©matiques ne sont pas de simples mĂ©diateurs entre nous et la rĂ©alitĂ©, mais les objets mĂȘmes de notre pensĂ©e, objets intellectuels. Ces relations ne sont, Ă mon avis, que le rĂ©sultat dâun acte de prise de conscience.
En ce qui concerne le rapport de M. Meyer sur le concept dâadaptation, je me demande si la description et lâexplication de lâinterdĂ©pendance des caractĂšres qui varient du fait de lâadaptation ne gagneraient pas Ă lâemploi du schĂ©ma multidimensionnel. On comprendrait ainsi plus clairement comment certaines structures dâadaptation se forment au dĂ©triment des autres, pourquoi une spĂ©cialisation trop loin poussĂ©e rĂ©duit les virtualitĂ©s de lâadaptation de lâindividu. De mĂȘme, on comprendrait mieux pourquoi une fixation adaptative sur un niveau empĂȘche souvent le succĂšs de lâadaptation Ă un niveau supĂ©rieur. On peut aussi mieux comprendre lâinteraction proactive et rĂ©tro-active sur la dimension temporelle entre les moments dâune trajectoire adaptative ou les forces dâun systĂšme dynamique. Cela nous amĂšne Ă une notion relativiste de lâadaptation. On ne peut juger du caractĂšre adaptatif dâune conduite que par rapport Ă une norme. Ce qui est jugĂ© comme adaptation dâun point de vue, peut ne pas lâĂȘtre dâun autre. De mĂȘme quâun phĂ©nomĂšne psychique ne peut ĂȘtre apprĂ©ciĂ© comme conscient que par rapport Ă un autre phĂ©nomĂšne psychique, de mĂȘme une conduite ne peut ĂȘtre conçue comme adaptation que par rapport Ă une autre conduite ou Ă une norme de comportement.
Le rapport de M. Osterrieth souligne Ă juste titre lâimportance de lâimitation des modĂšles dans le dĂ©veloppement de lâenfant. Le jeu de lâenfant, son activitĂ© ludique, constitue une fonction dâĂ©laboration de symboles, de significations sociales essentielles. Le jeu est ainsi une phase importante de lâadaptation de lâhomme Ă la rĂ©alitĂ© sociale.
M. Nuttin met en Ă©vidence dâune maniĂšre trĂšs claire le caractĂšre spĂ©cifiquement humain de lâadaptation du milieu Ă lâindividu. Cette idĂ©e nĂ©cessite, je crois, quelques Ă©claircissements. Il y a des « inadaptations » qui sont en rĂ©alitĂ© des formes adaptatives dĂ©gradĂ©es. Le bovarysme, les transformations illusoires de la rĂ©alitĂ©, le retranchement dâun dĂ©lirant paranoĂŻaque dans un monde imaginaire sont autant de transformations de la rĂ©alitĂ©, sur le plan mental, imaginaire. La transformation rĂ©elle du milieu ne peut jamais ĂȘtre sĂ©parĂ©e de notre croyance, de lâidĂ©e que nous nous faisons de la rĂ©alitĂ©.
M. W. METZGER (MĂŒnster). â Je suis heureux dâentendre M. Piaget Ă©voquer une troisiĂšme possibilitĂ© entre lâempirisme et le nativisme au sens strict : la productivitĂ© des organismes qui dĂ©veloppent des modes de rĂ©actions aux stimuli venant du milieu. Un jeune collaborateur mâa dit, il y a quelques semaines : « Faire une thĂ©orie de la prĂ©gnance comme lâont fait Wertheimer et Köhler pour la perception, câest introduire un principe esthĂ©tique dans la psychologie Ă©lĂ©mentaire. » Aujourdâhui, je lui rĂ©pondrais que câest exactement mon opinion. LâhypothĂšse de travail que lâorganisme semble avoir adoptĂ©e est que, par un principe esthĂ©tique, on peut sâapprocher de la rĂ©alitĂ© mieux que grĂące Ă tout autre principe. Une seconde question serait : pourquoi lâorganisme dĂ©veloppe-t-il une hypothĂšse de ce genre ? Pour rĂ©pondre Ă cette question, on pourrait recourir aux remarques de M. Piaget sur les relations entre les mathĂ©matiques et le monde physico-chimique. Câest dâailleurs ce quâavait tentĂ© W. Köhler en 1920. Je crois que Köhler serait trĂšs heureux de la convergence des idĂ©es de M. Piaget et des siennes.
Je suis un peu Ă©tonnĂ© de la façon dont nous avons traitĂ© le problĂšme de lâadaptation. Nous lâavons envisagĂ© comme une donnĂ©e du dĂ©veloppement des organismes et du dĂ©veloppement individuel et nous nâavons presque pas parlĂ© de ses incidences quotidiennes qui me semblent productives et les plus connues dans la psychologie. Je songe Ă des adaptations rĂ©versibles. Je vais donner des exemples : pour lâenfant, sâadapter consiste Ă pouvoir ĂȘtre en plein air en hiver, sans manteau, sans bĂ©ret et sans sâenrhumer. Autre exemple : pouvoir marcher dans un endroit inconnu, dans lâobscuritĂ©, sans lampe de poche, ou faire de la voile sur la MĂ©diterranĂ©e, sans lunettes noires et sans maux de tĂȘte. Autre exemple encore : faire le voyage de MĂŒnster Ă Marseille pour avoir connaissance des opinions et des programmes de recherche des collĂšgues français, sans ĂȘtre dĂ©rangĂ© par les secousses du train, par le climat du Sud et par la nourriture marseillaise. Ce sont des problĂšmes quotidiens dâadaptation, et ces problĂšmes montrent que lâadaptation dans ce sens ne peut ĂȘtre un but pour lâorganisme, mais une condition nĂ©cessaire Ă lâactivitĂ© et Ă la poursuite sans embĂ»che de buts quelconques. Il me semble que le problĂšme principal nâest pas dâĂȘtre adaptĂ© mais dâĂȘtre adaptable. Il me semble que câest Ă travers cette considĂ©ration que les cas mal adaptĂ©s, et en mĂȘme temps sur-adaptĂ©s, prĂ©sentĂ©s par M. Anzieu, pourraient ĂȘtre compris. Il me semble plus productif de faire des recherches sur les conditions de lâadaptation que sur les Ă©tats dâadaptation complĂšte. Je voudrais rappeler le fait que lâadaptation dans le sens quotidien peut ĂȘtre autre chose que lâapprentissage. Il est connu que la plus grande adaptabilitĂ© se trouve chez les enfants et la plus petite chez les vieillards. Ce sont les conditions internes de lâorganisme qui changent pendant la vie et elles ne sont pas suffisamment connues.
Je renoncerai à des remarques plus détaillées sur les rapports de MM. Osterrieth et Nuttin car je pense que ces remarques générales sont les plus importantes.
M. R. PAGĂS. â Je suis un peu gĂȘnĂ© dâavoir Ă faire allusion Ă des problĂšmes de sĂ©mantique qui sont certainement clairs pour tout le monde dans cette assemblĂ©e mais qui ont Ă©tĂ©, tels quels, peut-ĂȘtre un peu plus obscurs du point de vue dâun psycho-sociologue. Je ne suis donc pas sĂ»r malgrĂ© tout quâune tentative de les dĂ©mĂȘler soit totalement dĂ©nuĂ©e de pertinence.
Je crois que tout le monde est dâaccord pour considĂ©rer que le concept dâadaptation reprĂ©sente dâune part un aspect dâĂ©tat, dâautre part un aspect de changement, soit donc un terminus et un processus dont il est la limite. LĂ , je ne crois pas quâil y ait lieu Ă dĂ©bats, tout au plus Ă une meilleure ordonnance des arguments.
En revanche, je ne suis pas sĂ»r quâon ait toujours distinguĂ©, de façon suffisamment explicite, les diffĂ©rents niveaux dâintĂ©gration ou de systĂ©matisation auxquels ce concept a Ă©tĂ© utilisĂ©. En gros, on note bien quelque chose de commun dans toutes les utilisations qui en sont faites. Elles comportent toutes un schĂšme avec des variations issues de sources de variation ; et puis, sur ces variations, un dispositif de filtrage, lequel filtrage est adaptatif, câest-Ă -dire quâil assure, au bout du compte, lâĂ©tablissement ou le rĂ©tablissement dâun certain Ă©tat relativement stable. Ce schĂšme est explicite ou sous-jacent dans les discussions ; seulement tantĂŽt on en a parlĂ© sur le plan ontogĂ©nĂ©tique, tantĂŽt on en a parlĂ© sur le plan phylogĂ©nĂ©tique et cela sans toujours examiner la portĂ©e du passage de lâun Ă lâautre.
Or, il se trouve, me semble-t-il, que les psychologues sâoccupent par vocation bien davantage du point de vue ontogĂ©nĂ©tique alors quâon a dĂ©battu de façon plus insistante sur le plan phylogĂ©nĂ©tique. Il y a lĂ un paradoxe qui me paraĂźt ĂȘtre le paradoxe probablement dĂ©libĂ©rĂ© de ce colloque et aussi ce quâil a de stimulant. La phylogenĂšse Ă©tant, sur le plan morphologique et fonctionnel, le processus de formation dâun patrimoine gĂ©nĂ©tique particulier Ă travers la suite des gĂ©nĂ©rations, lâontogenĂšse pourrait peut-ĂȘtre de façon parallĂšle se rĂ©sumer psychologiquement par la formation des habitudes ou des modalitĂ©s dâaction, dans lâhistoire dâun organisme individuel, par une sĂ©lection rĂ©sultant de sanctions endogĂšnes ou exogĂšnes. Entre les deux il y a analogie de mĂ©canisme mais il importe de souligner lâopposition, ne serait-ce que pour avoir la possibilitĂ© dâexpliciter les liens entre les deux domaines.
Par exemple, dâune part les phĂ©nomĂšnes de maturation dont on a parlĂ© nous fournissent des sources de changements et de variabilitĂ© au cours de lâĂ©volution ontogĂ©nĂ©tique, ce qui relie lâontogenĂšse Ă lâaspect gĂ©nĂ©tique plus habituellement laissĂ© aux soins des biologistes ; dâautre part dans le domaine de la formation des individus, et lĂ M. Piaget y a insistĂ©, nous avons la source de spĂ©cifications des variations phĂ©notypiques sur lesquelles, en fait, la sĂ©lection phylogĂ©nĂ©tique se produit. Il y a donc bien ici un lien rĂ©ciproque associĂ© Ă la distinction rappelĂ©e tout Ă lâheure. Ce lien sâassocie Ă un parallĂ©lisme dont nous pouvons dire aprĂšs H. PiĂ©ron, qui, il y a bien longtemps, avait fait remarquer ce genre dâanalogie, que lâĂ©volution est bien une espĂšce dâapprentissage phylogĂ©nĂ©tique, et que de son cĂŽtĂ© la formation individuelle produit bien quelque chose dâanalogue Ă lâĂ©volution, par sĂ©lection des comportements mais en ajoutant que lâaction des deux processus est rĂ©ciproque.
Quelle est par ailleurs la nature de cette sĂ©lection des comportements dont nous parlons ? La façon la plus frĂ©quente de la considĂ©rer sâappelle la thĂ©orie de lâapprentissage (ou plutĂŽt le domaine des thĂ©oriesâŠ). Nous nous rendons bien compte quâavec cette notion dâapprentissage nous rencontrons le mĂȘme type de schĂ©ma que nous avons rencontrĂ© avec les phĂ©nomĂšnes de sĂ©lection sur le plan phylogĂ©nĂ©tique : une initiative de variabilitĂ© est la source des processus qui donnent lieu ultĂ©rieurement Ă des sanctions, lesquelles filtrent les comportements dâabord Ă©bauchĂ©s ou « essayĂ©s ». Nous voyons bien que le type de questions qui se pose est celui du degrĂ© dâautonomie de la source aussi bien que de la sĂ©lection de ces comportements individuels qui sont progressivement engrenĂ©s les uns aux autres et complĂ©mentaires dans des ensembles (ex. des rĂŽles complĂ©mentaires dans une famille ou un groupe de travail). Quelles sont les sources de variations qui donnent lieu aux comportements qui sont ultĂ©rieurement sĂ©lectionnĂ©s : ce nâest que la premiĂšre question. Nous avons toute une sĂ©rie de problĂšmes parallĂšles : initiative de variation, dĂ©termination de la variabilitĂ© inter- et intra-individuelle, mode de filtrage de sanctions qui effectivement aboutissent finalement aux Ă©tats sĂ©lectionnĂ©s et ensuite dĂ©finition des critĂšres qui caractĂ©risent la stabilitĂ© dâune habitude ou le succĂšs dâune action.
Câest ici que jâintroduirai la notion dâune classification des niveaux dâadaptation. Ces considĂ©rations sont en effet compliquĂ©es par le fait que, dans la discussion qui a eu lieu ici, on a dĂ» distinguer Ă chaque instant de façon plus ou moins explicite entre le vocable dâadaptation selon quâil portait sur lâensemble du systĂšme organique individuel (problĂšmes dâĂ©volution) ou selon quâil portait sur des sous-systĂšmes (M. Marx et les problĂšmes de rĂ©gulations partielles). Ainsi nous avons le niveau de lâorganisme dans lequel nous observons un systĂšme qui a des dĂ©limitations fort strictes ; au-dessous, nous avons des sous-systĂšmes dont le degrĂ© de dĂ©limitation est beaucoup moins net, et au sujet desquels se posent des problĂšmes de compatibilitĂ© et dâinter-organisation du type de ceux dont M. Bresson a Ă©voquĂ© les formes les plus gĂ©nĂ©rales.
Ce problĂšme de la coordination de sous-systĂšmes dont lâeffet rĂ©sultant se trouve dans la persistance du systĂšme global considĂ©rĂ©, câest-Ă -dire de lâorganisme individuel, nâest quâun cas particulier de la notion de sous-systĂšme.
Câest ici que je voudrais mentionner un deuxiĂšme point qui me paraĂźt important Ă considĂ©rer et que je souhaiterais encore introduire de façon plus explicite, câest celui des super-systĂšmes ou sur-systĂšmes dotĂ©s dâune extension supĂ©rieure Ă celle de chaque organisme individuel et qui en enveloppent plusieurs. Nous rencontrons, en dâautres termes, et je crois quâil ne faut pas le dissimuler, un problĂšme de dĂ©finition de lâagent adaptatif ou de lâunitĂ© dâadaptation. Quâest-ce que câest qui est le support des actes et des processus dâadaptation ? Est-ce que câest finalement dans tous les cas lâorganisme individuel ou bien plutĂŽt tel ou tel sous-systĂšme de cet organisme individuel ? Ou bien est-ce que ce sont des sur-systĂšmes ? Est-ce quâil y a un fondement lĂ©gitime et un avantage Ă©ventuel pour la recherche Ă considĂ©rer, au-dessus de ce niveau de lâorganisme individuel et symĂ©triquement en quelque sorte par rapport aux sous-systĂšmes organiques, des sur-systĂšmes collectifs, disons psycho-sociaux ?
Tout Ă lâheure M. Anzieu, me semble-t-il, a donnĂ© quelques arguments qui dĂ©passaient largement la spĂ©cialitĂ© psychanalytique en ce sens, en montrant, avec quelques autres (M. Noizet notamment), quâil se posait certains problĂšmes de critĂšres dâadaptation ; de quel droit dire que tel individu, et, Ă plus forte raison, que tel ou tel comportement est plus ou moins adaptĂ© ou inadapté ? Cette question est bien « claire » pour tout le monde, en ce sens que tout le monde sait quâil ne possĂšde pas Ă cet Ă©gard de rĂ©ponse objective. Dans quels termes ce type de question pourrait-il donc ĂȘtre posĂ© utilement ?
Car la question nâest pas acadĂ©mique ; au contraire : la plupart des psychologues, statistiquement, sont effectivement des praticiens pour lesquels se posent fondamentalement toutes ces questions. Les uns sont, pour prendre un cas extrĂȘme, des conseillers conjugaux ou familiaux, pour qui lâajustement Ă la situation familiale est essentiel ; dâautres sont directement ou non liĂ©s Ă la thĂ©rapeutique, dâautres au fonctionnement des entreprises. Dans tous ces cas, les critĂšres sont de nature diffĂ©rente et tous peuvent se recouper avec la typologie gĂ©nĂ©rale des critĂšres que M. Noizet esquissait. Il nâest pas Ă©tonnant que tous soient prĂ©sentĂ©s gĂ©nĂ©ralement de façon normative ; mais le fait quâils le soient et quâil soit aisĂ© de montrer quâune notion comme celle de nĂ©vrose est bien dans ce cas, avec beaucoup dâautres, ne les dĂ©pouille pas du point de vue objectif de tout intĂ©rĂȘt ; car nous nous trouvons devant un fait et une hypothĂšse : premiĂšrement, devant le fait que des organisations supra-individuelles, des groupes, sont des sources de « valeurs », que ces valeurs sont des principes dâapprĂ©ciation pour le normal, le pathologique, etc., câest-Ă -dire pour le critĂšre dâadaptation et que ces critĂšres sont agissants sur les individus ; dâautre part, et ceci va un tout petit peu plus loin, câest quâil est tout Ă fait possible que ces groupes soient des groupes Ă rĂ©gulation qui dĂ©finissent des systĂšmes autorĂ©gulateurs Ă lâintĂ©rieur du groupe de sorte que lâaction des critĂšres soit une action de maintien du groupe sĂ©lectionnĂ©e elle-mĂȘme par rĂ©fĂ©rence Ă cette fonction. Câest une question que nous avons Ă nous poser : au mĂȘme titre que nous avons des boucles dâadaptation Ă lâintĂ©rieur des sous-systĂšmes intra-organiques, de mĂȘme nous avons quelques raisons de penser quâil y a quelque chose de type plus ou moins homĂ©ostatique Ă un niveau collectif. Je me contenterai ici, bien entendu, de poser le problĂšme et de souhaiter que lâon examine si Ă lâintĂ©rieur de groupes â sur le plan dĂ©mographique, sur le plan des modalitĂ©s dâactions â il ne se peut pas quâil y ait des boucles de type homĂ©ostatique.
Nous savons bien que nous avons des phĂ©nomĂšnes avĂ©rĂ©s de cet ordre dans les sociĂ©tĂ©s animales (sur le plan nutritionnel, thermique, dĂ©mographique) mais nous nâavons jusquâĂ maintenant que peu de preuves concernant lâhomme Ă cet Ă©gard. Et pourtant, lorsque je parle de la localisation ou de lâimputation, Ă un agent de tel ou tel niveau, des actes et du processus mĂȘme dâadaptation, que je pose la question de situer lâunitĂ© adaptative, on pourrait dire que jâenfonce des portes ouvertes si je me trouvais devant un auditoire de sciences sociales. En ces matiĂšres, en effet, cette idĂ©e est chose banale, en particulier pour les Ă©conomistes libĂ©raux ou nĂ©o-classiques, fondamentalement confiants dans des processus dâauto-Ă©quilibration. Devant des psychologues, gĂ©nĂ©ralement en garde contre des conceptions de cette nature, câest un ordre dâhypothĂšses que jâinviterai simplement Ă prendre au sĂ©rieux.
En psychologie sociale proprement dite, le problĂšme est vraiment posĂ©. Je citerai seulement un travail assez ancien comme certaines conceptions de Bales : dans un groupe il y a des fonctions de maintien ou dâentretien, câest-Ă -dire que le groupe sâentretient et se maintient lui-mĂȘme dans les intervalles des phases pendant lesquelles il agit surtout sur lâextĂ©rieur du groupe ; Bales dĂ©crit au fond un systĂšme Ă oscillations, avec une boucle Ă rĂ©troaction. Du moins câest ce que la description des phĂ©nomĂšnes permet dâinduire : lorsquâun groupe travaille sur lui-mĂȘme Ă se maintenir il ne travaille pas beaucoup sur le monde extĂ©rieur ; par suite, la situation extĂ©rieure se dĂ©grade. Ă ce moment-lĂ le groupe est invitĂ© par des indicateurs de menace extĂ©rieure ou dâinsatisfaction Ă travailler sur lâextĂ©rieur. Quand il a longuement travaillĂ© sur lâextĂ©rieur, il tend cette fois Ă se dĂ©sorganiser Ă lâintĂ©rieur ; de nouveau des indicateurs le lui signalent ; Ă ce moment-lĂ il se produit un report de lâactivitĂ© organisatrice de lâaction sur lâintĂ©rieur du groupe et ainsi de suite. Nous avons bien lĂ une espĂšce dâĂ©quilibre oscillant qui sâĂ©tablirait Ă travers les circuits de rĂ©troaction.
Ă partir dâexemples de ce type, le problĂšme qui se pose Ă nous est un problĂšme dâarticulation entre, non plus seulement les sous-systĂšmes, mais les super-systĂšmes, qui interfĂšrent intra-individuellement, interindividuellement, et Ă©galement entre les groupes. Ă partir de ces considĂ©rations on dĂ©finit bien, comme le disait M. Meyer, une hiĂ©rarchie des adaptations, mais moins sans doute une hiĂ©rarchie des valeurs de lâadaptation, une hiĂ©rarchie axiologique, quâune hiĂ©rarchie de lâorganisation des adaptations. Encore faut-il tenir compte du fait quâun certain nombre de systĂšmes dâadaptation sont imbriquĂ©s les uns dans les autres plutĂŽt que simplement « emboĂźtĂ©s » et donc hiĂ©rarchisĂ©s. Rien nâempĂȘche dâailleurs dâexaminer scientifiquement comment sâorganisent les axiologies ou jugements de valeurs par rapport aux diffĂ©rentes articulations, souvent conflictuelles, des systĂšmes et sous-systĂšmes dâadaptation. Dâune certaine façon mon propos est de donner une place et un traitement objectif Ă lâaxiologie. Un avantage fondamental des formulations cybernĂ©tiques, câest dâavoir plus encore que Tolman « dĂ©douané » pour les psychologues une façon objective de traiter les finalitĂ©s.
Un trait original de lâadaptation super ou supra-organique par rapport Ă lâorganisation intra ou infra-organique consisterait effectivement en ce que le systĂšme supremum (le systĂšme supĂ©rieur par rapport aux sous-systĂšmes dâadaptation), au lieu dâĂȘtre le plus fortement dĂ©limitĂ© et stabilisĂ© (comme câest le cas lorsque lâon considĂšre la biologie de lâorganisme), montrerait au contraire des systĂšmes-enveloppes circonscrits aux autres, de moins en moins dĂ©limitĂ©s Ă mesure que ces sur-systĂšmes collectifs seraient de plus en plus Ă©tendus. Ce serait au contraire le systĂšme Ă©lĂ©mentaire de base qui serait le mieux dĂ©limitĂ© puisquâil sâagit de lâorganisme individuel lui-mĂȘme. On aperçoit une espĂšce de symĂ©trie de part et dâautre de lâorganisme individuel et par rapport Ă lui, telle que peut-ĂȘtre les boucles, Ă mesure que lâon sâadresse Ă des systĂšmes supra-organiques plus Ă©tendus, seraient en gĂ©nĂ©ral moins strictes ou rigoureuses, laissant place Ă des rĂ©gulations plus lĂąches et plus sujettes aux alĂ©as ou aux perturbations. Toutefois, il y a certainement quantitĂ© dâautres facteurs, en dehors de la dimension relative, qui donnent Ă un groupe des propriĂ©tĂ©s plus ou moins « homĂ©ostatiques » et stabilisent en lui des propriĂ©tĂ©s favorables Ă sa persistance. Un Ătat est plus homĂ©ostatique quâun petit groupement fortuit ! Je ne chercherai donc pas Ă articuler en dĂ©tail une quelconque organisation de sur-systĂšmes rĂ©gulateurs.
Je mâen tiendrai pour lâessentiel Ă ces rĂ©flexions, faute de pouvoir discuter aussi largement quâil le faudrait cette notion, Ă premiĂšre vue, selon les goĂ»ts, sĂ©duisante ou suspecte, de rĂ©gulations sociales qui seraient Ă la fois biologiques dans leur mĂ©canisme fondamental et extĂ©rieures Ă la physiologie des organismes individuels dans leur support.
Jâesquisserai seulement lâexamen dâun troisiĂšme point. Si lâon acceptait un instant la perspective proposĂ©e, on serait amenĂ© Ă considĂ©rer point par point les schĂšmes de rĂ©gulation propres aux « sur-systĂšmes » (je prĂ©fĂšre dĂ©cidĂ©ment ce terme Ă celui de systĂšmes supra-organiques qui Ă©voque des spiritualitĂ©s Ă©loignĂ©es de ma pensĂ©e prĂ©sente). Dans ce cas, certains problĂšmes parallĂšles Ă ceux que les physiologistes et gĂ©nĂ©ticiens se posent au niveau infra-organique pourraient ĂȘtre pertinents. En particulier, on sâinterrogerait sur les sources de variabilitĂ© ou de variation. DâoĂč il rĂ©sulterait, pour se rĂ©fĂ©rer aux rapports prononcĂ©s ici-mĂȘme par certains collĂšgues psychologues, que telles de leurs plus riches indications devraient ĂȘtre situĂ©es un peu diffĂ©remment. M. Osterrieth a insistĂ©, Ă juste titre, dans la formation de lâenfant, sur les phĂ©nomĂšnes dâimitation, dont les psycho-sociologues, un peu partout, recommencent Ă parler aprĂšs une longue Ă©clipse oĂč lâon avait quelque peu altĂ©rĂ© tout au moins le vocabulaire. Il faut bien noter que la pensĂ©e des psychologues appuie bien davantage, couramment, sur les phĂ©nomĂšnes de « conformisation », de rĂ©duction de variĂ©tĂ©, que sur les phĂ©nomĂšnes de crĂ©ation de diffĂ©rences et de variations, que pourtant les premiers supposent ! Toute la psychologie sociale des « pressions vers lâuniformité » comme celle de la rĂ©duction des « dissonances cognitives » (Festinger) illustre mon propos. Or, il me semble que cela rĂ©sulte du fait que les comportements et processus sociaux (y compris les fameux « processus dâinfluence » omniprĂ©sents depuis Tarde et A. Binet) nâont pas Ă©tĂ© insĂ©rĂ©s dans le processus plus gĂ©nĂ©ral de rĂ©gulation sociale, avec ses diffĂ©rents niveaux, et dans son analogie fonciĂšre avec les problĂšmes dâinnovation et de sĂ©lection biologique tels quâils apparaissent dans les autres domaines dâemploi du mot adaptation.
Au point de vue que je propose, on est amenĂ© Ă sâintĂ©resser beaucoup plus aux faits et aux facteurs de variation.
Par exemple, pour revenir Ă un type de thĂšmes qui ont Ă©tĂ© Ă©voquĂ©s Ă propos dâimitation, on observe que « lâimitation » ne crĂ©e pas forcĂ©ment la conformitĂ© ou lâuniformitĂ©. Quand le parent punit, il rejette un comportement de lâenfant. Imiter le parent, ce ne sera pas pour lâenfant forcĂ©ment rejeter les mĂȘmes choses que lui et, par lĂ , se ramener aux mĂȘmes acceptations et Ă la ressemblance avec lui ; ce peut ĂȘtre au contraire mimer son acte de rejet (ou de « punition »), faire comme le parent, certes, mais en ce sens quâon rejette ce que « lâautre » fait. Lâ« opposition », Ă ce moment-lĂ â câest un fait banal mais qui mĂ©rite peut-ĂȘtre dâĂȘtre relevĂ© dans notre perspective â, apparaĂźt plutĂŽt comme une forme trĂšs particuliĂšre dâimitation, avec des propriĂ©tĂ©s innovatrices. Les expĂ©riences de Bandura et des Ross (1961) 7 tendent Ă montrer la liaison entre punitivitĂ© des parents et agressivitĂ© des enfants. Mais lâagressivitĂ© a des formes multiples (contradiction, dĂ©limitationâŠ) nullement limitĂ©es Ă lâattaque destructrice. Par ailleurs, on peut se demander sâil ne se constitue pas justement Ă cet Ă©gard dans lâĂ©ducation des « boucles » stabilisatrices : plus le parent serait punitif (câest-Ă -dire plus il aurait de conduites dâopposition Ă lâĂ©gard de lâenfant), autrement dit plus il serait « conformisant » dans ses intentions, et plus lâenfant rĂ©sisterait Ă cette conformisation du fait mĂȘme quâil « sâidentifierait » Ă (ou quâil imiterait) lâattitude opposante du parent limitant ainsi le « dangereux » processus dâuniformisation (cf. quelques Ă©lĂ©ments Ă lâappui dans Bandura et Walters, 1959) 8. (Je note « dangereux » pour signaler une menace possible Ă lâĂ©gard des capacitĂ©s adaptatives dâune population et non dâun individu.)
Ce point de vue proposĂ© sâaccorde particuliĂšrement avec tout ce qui a Ă©tĂ© dit pour lâexplicitation des critĂšres dâadaptation et de leurs caractĂ©ristiques (Bresson, Noizet, par exemple). Ce sont en effet ces caractĂ©ristiques abstraites et formelles qui se prĂȘtent le mieux aux transpositions qui me paraissent nĂ©cessaires. Par ailleurs, je trouve que les considĂ©rations de critĂšres, de fonction dâutilitĂ©, trouvent motif Ă sâexpliciter davantage lorsque leur nature apparaĂźt non seulement indĂ©pendante dâun contenu physiologique mais particuliĂšrement propre Ă recouvrir Ă la fois ce contenu et un contenu psycho-social de « lâautre cĂŽté ». Lâautre cĂŽtĂ© est celui des sursystĂšmes dans lesquels lâindividu est inscrit et qui, dâune certaine façon, lui imposent ses particularitĂ©s supĂ©rieurement « utiles » et, par lĂ sans doute, une part aussi de celles des sous-systĂšmes. Si, comme le souligne M. Piaget avec Waddington, les adaptations au niveau gĂ©nĂ©tique ne sont pas indĂ©pendantes de sĂ©lections opĂ©rĂ©es sur critĂšres phĂ©notypiques, alors les rĂ©gulations de tout niveau qui rĂ©gissent les rĂ©alisations phĂ©notypiques ne sont pas indiffĂ©rentes non plus, touchant les adaptations gĂ©nĂ©tiques proprement dites. Le programme gĂ©nĂ©tique doit sâĂ©prouver aussi et donc sâaltĂ©rer « adaptativement » au niveau des sur-systĂšmes psycho-sociaux qui ne sont plus si « externes » que cela.
M. CH. CHANDESSAIS (Paris). â Jâai Ă©tĂ© particuliĂšrement intĂ©ressĂ© au cours de ce symposium par la multiplicitĂ© des niveaux et des points de vue, malgrĂ© de trĂšs nombreuses ressemblances entre les divers rapporteurs. Je me suis paradoxalement demandĂ© si ce symposium sur lâ« adaptation » aurait pu se faire sans que lâon emploie une seule fois ce mot, par exemple en utilisant plus systĂ©matiquement celui de « critĂšre ». Le mot a Ă©tĂ© employĂ© plusieurs fois, mais plutĂŽt Ă la fin. Au dĂ©but, on parlait beaucoup de lâadaptation et peu de critĂšre. Il semble, dâaprĂšs ce que jâai entendu ces jours-ci et dâaprĂšs ce que jâai lu antĂ©rieurement, que lâadaptation consiste Ă se rapprocher le plus possible dâun critĂšre. Ainsi formulĂ©, on constate quâil sâagit dâun vieux problĂšme qui est bien connu des spĂ©cialistes des servo-mĂ©canismes. Cette notion de servo-mĂ©canisme conduit, Ă penser que peut-ĂȘtre on pourrait trouver un langage isomorphe de celui que nous avons employĂ© ici, et, pour ne plus employer le mot adaptation, essayer de trouver dans la formalisation une expression gĂ©nĂ©rale des phĂ©nomĂšnes Ă©tudiĂ©s. Je voudrais Ă ce sujet soulever quelques questions. Nous supposerons que câest lâadaptation dâun systĂšme qui est Ă©tudiĂ©e. Un organisme est un systĂšme. Le mot « systĂšme » a Ă©tĂ© dĂ©fini dâune maniĂšre extrĂȘmement prĂ©cise par Ashby : câest un ensemble de variables. Par consĂ©quent, en reprenant une remarque de M. PagĂšs, on dĂ©finit un systĂšme particulier en isolant les variables que lâon dĂ©sire Ă©tudier. Nous appellerons X lâensemble des variables dĂ©finissant un systĂšme X, et X0 un critĂšre. On nous a beaucoup parlĂ© dâhomĂ©ostasie. Peut-on prĂ©ciser cette notion au moyen de cette notation ? LâhomĂ©ostasie consiste Ă faire : X â X0 = 0, câest-Ă -dire Ă rendre nul lâĂ©cart entre le but Ă atteindre et les rĂ©sultats effectivement obtenus. Ce nâest pas la seule solution possible. La preuve en est que nous savons que lâĂȘtre vivant sâaccommode de diffĂ©rences de tempĂ©ratures assez importantes. NĂ©anmoins, si on met un individu dans une baignoire Ă plus de 60°, il ne peut supporter cette tempĂ©rature. Il y a donc un seuil dâacceptation et lâon peut admettre un autre type dâutilisation du critĂšre : il ne sâagit plus dâatteindre un but mais de rester dans une zone. La formule prĂ©cĂ©dente est Ă remplacer par une formule de la forme :
X â X0 < 0
Il y a une troisiĂšme maniĂšre dâenvisager lâutilisation du critĂšre. Si le systĂšme ne peut rester dans une zone, et, Ă plus forte raison, atteindre le but, il peut essayer de rendre minimum la diffĂ©rence entre les rĂ©sultats et le but Ă atteindre. Câest ce point de vue quâa dĂ©veloppĂ© M. Bresson. On symbolisera ce type de critĂšre par : min. (X â X0). Or, de quoi a-t-on parlĂ© jusquâĂ prĂ©sent ?⊠On a parlĂ© dâagir sur X pour obtenir lâune de ces trois solutions.
Jâen viens maintenant Ă une des questions que je dĂ©sirais poser aux psychologues, mais aussi aux sociologues : ne pourrait-on pas remplir lâune de ces conditions en agissant sur le critĂšre ?⊠Autrement dit, en reprenant une formule connue : « Quand on nâa pas ce que lâon aime, il faut aimer ce que lâon a. » Cela revient Ă dire : « Quand on ne peut pas atteindre son critĂšre, on change de critĂšre. » Est-ce que ce point de vue a Ă©tĂ© abordĂ© par les psychologues ?⊠Il semble que le critĂšre soit dâordre culturel, et changer le critĂšre, câest modifier la culture, câest-Ă -dire, comme lâa fait remarquer M. PagĂšs, envisager un systĂšme plus grand. VoilĂ donc une premiĂšre question.
Une deuxiĂšme question est celle-ci : Nous avons distinguĂ© trois maniĂšres dâutiliser un critĂšre. Pourquoi lâune est-elle adoptĂ©e plutĂŽt que lâautre ?⊠Appelons A1, A2 et A3 ces trois procĂ©dures. Le choix entre A1, A2 et A3 suppose lâexistence dâun critĂšre dâordre supĂ©rieur. Comment peut-on dĂ©finir un tel critĂšre ? Telle est la deuxiĂšme question. Enfin, Ă supposer que lâon ait choisi un de ces trois modes dâatteinte du critĂšre, il y a plusieurs maniĂšres de le rĂ©aliser suivant la façon dont les feed-back sont Ă©tablis. En particulier, on peut avoir une rĂ©duction de X â X0 continue mais lente. On peut, par « pompage », passer pĂ©riodiquement par X0, le dĂ©passer et y revenir pour le dĂ©passer encore. Ici encore, il faut choisir entre une atteinte lente, mais sĂ»re du but, ou une atteinte rapide, mais oscillante. Quel est le critĂšre qui dĂ©termine le choix du processus, câest-Ă -dire, en dĂ©finitive, des feed-back ? Telles sont les trois questions que je voulais poser et que je me permets de livrer Ă vos rĂ©flexions.
M. E. VALENTINI (Rome). â Il me semble avoir notĂ© une certaine opposition entre les concepts dâadaptation en biologie et les concepts dâadaptation tels quâon peut les tirer de la thĂ©orie des jeux. On a dit Ă propos du terme dâadaptation quâil y a lĂ une langue et une mĂ©talangue. Je voudrais poser la question de savoir sâil ne sâagit pas plutĂŽt dâun problĂšme et de mĂ©ta-problĂšmes tels que lâadaptation conçue comme une rĂ©ponse Ă des conditions supposĂ©es comme plus probables, voire formalisĂ©es par les mathĂ©maticiens plutĂŽt quâobservĂ©es directement par des biologistes et des psychologues. Je ne veux pas par cela nier lâapproche probabiliste de lâĂ©tude du comportement. Dâailleurs, M. Bresson nous a donnĂ© un rapport pĂ©nĂ©trant et sĂ©duisant, Ă ce sujet ; mais je crois que lâon peut poser la question de savoir si lâon peut considĂ©rer lâadaptation comme une rĂ©ponse ou bien comme un systĂšme de rĂ©actions de lâĂȘtre vivant aux stimuli du milieu intra-organique et aux situations stimuli du milieu extra-organique.
M. P. FRAISSE (Paris). â Je voudrais provoquer quelques discussions en posant des questions un peu abruptes Ă quelques-uns de nos brillants rapporteurs.
Je me tournerai dâabord vers M. Meyer. Il nous a laissĂ© entendre quâil Ă©tait mal Ă lâaise dans un systĂšme SR oĂč les stimulations seraient toujours Ă lâorigine de quelque rĂ©ponse, et il nous a proposĂ©, pour nous en tirer, dâutiliser une flĂšche qui, pour ma part, mâa fait beaucoup penser Ă lâĂ©lan vital de Bergson. Pour illustrer son propos, il a pris le cas du dĂ©veloppement. Lâinstinct sexuel, une des grandes forces biologiques, apparaĂźtrait dans lâontogenĂšse Ă un moment donnĂ©. Il crĂ©erait des dĂ©sĂ©quilibres qui entraĂźneraient des processus de rĂ©organisation et la recherche dâun nouvel Ă©quilibre. Comment interprĂ©ter dans cette perspective les rĂ©sultats des expĂ©riences de Harlow, dans lesquelles il montre que de jeunes singes, Ă©levĂ©s depuis la naissance en dehors de la prĂ©sence de leurs congĂ©nĂšres, montrent au moment de leur pubertĂ© une indiffĂ©rence Ă lâautre sexe et de la frigiditĂ© ou de lâimpuissance ? Le dĂ©veloppement sexuel nâapparaĂźt-il pas dans cette perspective comme le rĂ©sultat dâinteractions entre le dĂ©veloppement ontogĂ©nĂ©tique et les stimulations du milieu ?
Ă M. Osterrieth, je demanderai sâil est dâaccord pour admettre quâen nous dĂ©crivant le dĂ©veloppement de lâenfant il utilise le concept dâadaptation, aussi bien pour dĂ©crire les processus dâassimilation que les processus dâaccommodation. Il mâa semblĂ© quâil ne voulait pas distinguer ces deux aspects mais quâils Ă©taient toujours mĂȘlĂ©s et quâen rĂ©alitĂ© toute une partie de son propos correspondait Ă celui de M. Nuttin. Je souhaiterais quâil dissipe cette ambiguĂŻtĂ©, sâil le juge utile.
M. Nuttin, en un premier temps, nous a peut-ĂȘtre fait douter de la nĂ©cessitĂ© dâutiliser en psychologie le concept dâadaptation. Il nous a montrĂ© que les adaptations Ă©taient des sous-systĂšmes et que les processus les plus importants sont ceux par lesquels lâhomme façonne le monde Ă son image. Mais nâa-t-il pas introduit lâadaptation comme une position centrale en affirmant que le facteur essentiel du progrĂšs serait la tendance de lâhomme Ă rechercher une adaptation Ă lui-mĂȘme ? Nous avons peu parlĂ© jusquâĂ prĂ©sent du progrĂšs et câest cependant son existence qui nous pose les plus grands problĂšmes quand nous envisageons lâadaptation comme un principe explicatif central. Nous pensons que dans lâĂ©chelle Ă©volutive, malgrĂ© les dĂ©viations, malgrĂ© les ralentissements, il y a eu progrĂšs. Nous sommes dâautant plus tentĂ©s de le penser que cette Ă©volution a abouti Ă quelque chose dâassez rĂ©ussi et qui est lâhomme actuel, puisque nous avons tendance Ă valoriser notre espĂšce. Au point de vue du dĂ©veloppement des espĂšces, au point de vue du dĂ©veloppement socio-culturel de lâhumanitĂ©, comme au point de vue du dĂ©veloppement de chacun dâentre nous, nous pensons quâil y a progrĂšs. Or, les rapporteurs, Ă part M. Osterrieth et M. Nuttin, ont parlĂ© de lâadaptation comme dâun processus dâĂ©quilibre. Comment ces processus dâĂ©quilibre peuvent-ils aboutir aux progrĂšs que nous constatons ? Je pose cette question Ă tous les rapporteurs.
Enfin, je poserai Ă M. Anzieu une question qui lui montrera combien je connais mal la psychanalyse. Il nous a dit quâil y avait trois principes clĂ©s dans la psychanalyse : principe de plaisir, principe de rĂ©pĂ©tition, principe de rĂ©alitĂ©, et quâĂ son avis il nây en avait quâun qui correspondait au processus dâadaptation : le principe de rĂ©alitĂ©. Jâavais cru, jusquâĂ prĂ©sent, que le principe de plaisir correspondait aussi Ă des processus dâadaptation dans lesquels lâhomme choisit dans le milieu qui lâentoure ce qui peut le satisfaire. Ces processus correspondraient Ă ce que lâon a appelĂ©, dans plusieurs rapports, les processus dâassimilation. Le principe de rĂ©alitĂ© correspondrait essentiellement aux processus dâaccommodation. Je me permettrai donc de penser que le principe de plaisir et le principe de rĂ©alitĂ© sont deux modes diffĂ©rents dâadaptation et que le principe nous posant de vĂ©ritables problĂšmes au point de vue de lâadaptation est celui de rĂ©pĂ©tition. M. Anzieu a citĂ© beaucoup de conduites dominĂ©es par le principe de rĂ©pĂ©tition, dans lesquelles il nây a pas adaptation ni au monde, ni Ă soi-mĂȘme.
M. J. PIAGET. â Jâai Ă©tĂ© trĂšs touchĂ© des interventions de MM. Rosca, Pavelco et Metzger qui mâont vivement intĂ©ressĂ©. Jâai deux mots Ă rĂ©pondre.
En ce qui concerne M. Rosca, jâai Ă©tĂ© particuliĂšrement intĂ©ressĂ© par les allusions pĂ©dagogiques quâil a faites ; en effet, lâassimilation Ă lâaction, qui pour moi fait la transition entre la vie organique et la vie mentale, suppose bien entendu une pĂ©dagogie active. Le rĂ©gime de conformisme dâune pĂ©dagogie oĂč on insisterait seulement sur le milieu social adulte est un risque trĂšs rĂ©el et je suis heureux de voir M. Rosca souligner ce problĂšme et esquisser une solution qui paraĂźt trĂšs convergente avec les miennes.
M. Pavelco a parlĂ© dans un sens qui mâa paru extrĂȘmement parallĂšle Ă ce que jâavais dit dans mes interventions prĂ©cĂ©dentes ; par consĂ©quent, je nâai pas grand-chose Ă ajouter ; jâaimerai simplement noter une petite nuance : quand il nous dit que dans la mathĂ©matique il nây a pas seulement le reflet de lâobjet, mais Ă©galement des symboles que nous employons pour dĂ©signer les objets, je suis dâaccord ; mais jâirai plus loin ; la mathĂ©matique nâest pas seulement un langage, la mathĂ©matique est un systĂšme dâopĂ©rations. Or, lâopĂ©ration transforme le rĂ©el, ajoute au rĂ©el et ne se borne pas simplement Ă symboliser. Mais je pense quâil nây avait lĂ que deux maniĂšres dâexprimer la mĂȘme idĂ©e et je vois des signes dâassentiment dans la mimique de M. Pavelco.
Jâai Ă©tĂ© trĂšs heureux dâentendre M. Metzger parler dâune convergence avec la Gestaltpsychologie de W. Köhler. Je ne lâavais pas vue, pour ma part, Ă cause de lâinsistance de Köhler sur les « Gestalts physiques » et jây rĂ©flĂ©chirai avec intĂ©rĂȘt. Dâautre part, M. Metzger parle du caractĂšre esthĂ©tique de la prĂ©gnance qui expliquerait au point de vue organique les structures logico-mathĂ©matiques : esthĂ©tique si lâon veut, mais câest une esthĂ©tique rationnelle, ce qui pose quand mĂȘme un problĂšme.
M. J. CHATEAU (Bordeaux). â En tant que prĂ©sident, je ne pensais point prendre la parole, mais, en Ă©coutant les rapporteurs, il mâest venu quelques idĂ©es qui permettront peut-ĂȘtre dâouvrir de nouvelles perspectives en vue dâune discussion plus large. Câest pourquoi je dirai moi-mĂȘme quelques mots avant de donner la parole aux rapporteurs pour leurs rĂ©ponses.
En premier lieu, jusquâici on nâa toujours parlĂ© que dâadaptation. Or, la biologie elle-mĂȘme nous montre peut-ĂȘtre quâune certaine dĂ©sadaptation est Ă la source de lâadaptation. Je pense aux recherches de Simpson. On peut reprĂ©senter une population animale ou vĂ©gĂ©tale par une courbe gaussienne dans laquelle les sujets les mieux adaptĂ©s sont situĂ©s au centre ; mais, lorsque le milieu Ă©cologique se modifie, ce ne sont plus les sujets situĂ©s au centre qui sont les mieux adaptĂ©s, mais ceux qui sont situĂ©s Ă lâune ou Ă lâautre extrĂ©mitĂ©, si bien que lâadaptation provient ici des sujets qui auparavant Ă©taient les plus proches de la dĂ©sadaptation, disons, en empruntant ce terme aux ethnologues, des « dĂ©viants ». Eh bien, je me demande si cette idĂ©e, les psychologues ne peuvent lâemprunter aux biologistes et si, en psychologie aussi, lâadaptation ne proviendrait pas dâune dĂ©sadaptation primitive.
Il est vrai quâen parlant ainsi je reconnais une continuitĂ© entre lâĂ©volution biologique et lâĂ©volution psychologique et humaine ; et il est bien Ă©vident quâil y a une continuitĂ©. Mais cela nâempĂȘche nullement lâexistence dâune certaine coupure au point oĂč apparaĂźt la pensĂ©e humaine, coupure sur laquelle jâinsisterai bientĂŽt. Cette coupure, Piaget le disait tout Ă lâheure fort justement, câest une coupure entre cinquante autres : lorsque, par exemple, les VertĂ©brĂ©s sont sortis de lâeau, câĂ©tait une coupure aussi importante, et il y en eut bien dâautres. Oui, mais nous, psychologues, ce qui nous intĂ©resse particuliĂšrement, câest la derniĂšre coupure, parce que câest elle qui a donnĂ© naissance Ă la pensĂ©e humaine actuelle ; aussi devons-nous lui accorder une importance capitale. Or, Ă ce propos, on peut se demander si, lors de cette coupure, il nây a pas encore une dĂ©sadaptation qui est Ă lâorigine de lâadaptation.
Dâune maniĂšre gĂ©nĂ©rale, ce que je voudrais essayer de dĂ©velopper, câest ceci : on a beaucoup parlĂ© des feed-back, et il est vrai quâon peut tout rĂ©soudre en boucles et en feed-back au niveau de lâorganisme, au niveau du milieu et mĂȘme au niveau du cosmos en rĂ©introduisant les saisons qui, aprĂšs tout, sont, elles aussi, des conditions de catĂ©gories mentales. On peut utiliser un schĂ©ma dans lequel des boucles plus ou moins longues se dĂ©tachent Ă lâavant dâun mĂ©canisme du type S-R pour revenir Ă son arriĂšre : câest lĂ le type mĂȘme de toutes les organisations dont on a parlĂ©, avec des feed-back organiques, psychologiques ou mĂȘme sociaux. Mais, avec lâhomme, apparaĂźt un courant, analogue Ă ceux des feed-back, qui, au lieu de sâincurver lentement comme dans les boucles les plus longues, se prolonge : câest lĂ la flĂšche dont a parlĂ© Meyer. Par la suite, Ă partir de cette flĂšche, il peut certes sâĂ©tablir des retours, mais Ă lâorigine il ne sâagit point dâune Ă©bauche de boucle, mais dâune poussĂ©e en avant â de ce que, pour ma part, je nomme lâĂ©lan humain, terme dâailleurs assez mauvais parce quâil fait trop penser Ă lâĂ©lan vital bergsonien que je nâapprĂ©cie guĂšre. Il y a ainsi, au niveau de lâhomme, par lâapparition de cet Ă©lan, une coupure comparable Ă la sortie de lâeau des VertĂ©brĂ©s Ă laquelle je faisais allusion tout Ă lâheure. Si, par la suite, il sâopĂšre un retour, câest lĂ un fait bien connu ; câest le vieux dĂ©tour platonicien que nous retrouvons ici, et, lui aussi, câest une sorte de feed-back.
Pour mieux voir comment se fait cette coupure, il faut envisager, dans lâespĂšce et dans lâindividu, comment la pensĂ©e humaine Ă©merge de la pensĂ©e animale. Au niveau de la PrĂ©histoire, il y a deux choses qui, depuis quelque temps, mâont beaucoup frappĂ©. La premiĂšre, câest que les progrĂšs de lâhumanitĂ©, disons plutĂŽt lâhominisation, dĂ©pendent dâabord moins du cerveau que de la station debout, comme lâont montrĂ© les rĂ©centes dĂ©couvertes africaines : les pieds se sont transformĂ©s avant que le cerveau ne se dĂ©veloppe. Si câĂ©tait le cerveau qui sâĂ©tait dĂ©veloppĂ© dâabord, on pourrait invoquer une adaptation dâordre purement biologique ; mais, si câest la station debout qui est premiĂšre, nây a-t-il pas lieu de supposer, derriĂšre, un effort, aussi Ă©lĂ©mentaire, aussi naturel quâil puisse ĂȘtre ? Un autre fait aussi important qui me frappe, câest quâĂ la source des activitĂ©s indubitablement symboliques, disons artistiques et intellectuelles, les premiers documents que nous trouvions soient simplement des curiosa : alors quâil ne savait pas encore user du graphisme le plus grossier, lâhomme prĂ©historique recueillait des coquilles, des cristallisations, des objets bizarres. Et sâil y a indubitablement lĂ quelque chose de nouveau et dâimportant, je ne vois pas comment on pourrait parler dâadaptation : en quoi y aurait-il adaptation Ă porter dans la hutte ou la grotte ces objets curieux ? Cependant, de cette conduite lâanimal reste bien incapable, mĂȘme si elle sâĂ©bauche quelque peu chez les chimpanzĂ©s de Köhler sĂ©duits par des pierres brillantes. Enfin, en se plaçant toujours au point de vue de la genĂšse de lâespĂšce, je me demande bien comment on peut envisager le problĂšme de lâadaptation sans poser le problĂšme de lâinstrument, et aussi bien de lâinstrument matĂ©riel que de lâinstrument actif â ce que nous nâavons pas encore fait dans ce congrĂšs, et ce qui me paraĂźt trop important pour en traiter rapidement.
Sur le plan de la genĂšse individuelle, il me semble possible de retrouver aussi cette espĂšce de poussĂ©e humaine qui nâest point encore adaptation. Jâai beaucoup insistĂ© autrefois, un peu aprĂšs Wallon et Piaget et indĂ©pendamment dâeux, sur lâimportance de lâimitation Ă la source de la pensĂ©e humaine, mais en notant, ce qui pour moi est trĂšs important, que cette imitation ne commence point par lâimitation dâun modĂšle extĂ©rieur, par la copie, mais par lâimitation de soi. La copie sur laquelle insistent les psychanalystes, et sur laquelle a insistĂ© aussi Osterrieth, nâest point premiĂšre. Lorsquâon Ă©tudie les observations si minutieuses faites par Piaget ou par Malrieu, et beaucoup dâautres, on constate toujours, ce que Decroly avait dĂ©jĂ vu, que lâenfant commence par lâimitation de soi avant de pratiquer lâimitation des autres : ainsi, un enfant de Piaget fait semblant de se balancer sur une planche gondolĂ©e comme il lâa fait la veille, ou il fait semblant de dormir. Peut-on vraiment dire quâil y a lĂ une adaptation ? Il y aura sans doute adaptation lorsquâil y aura copie de modĂšles, Ă ce moment-lĂ la boucle commencera Ă se refermer : lâenfant aura dâabord commencĂ© par la flĂšche non adaptative, non par la boucle adaptative.
Or, câest lĂ tout le problĂšme de lâimaginaire, sans lequel on concevrait bien mal un progrĂšs humain. Peut-on mĂȘme dire que ceux qui guident ce progrĂšs, ce sont des hommes qui savent bien sâadapter ? Ne seraient-ce point plutĂŽt de vĂ©ritables « dĂ©viants » que la plupart des artistes, des philosophes, des savants, et mĂȘme des intellectuels en gĂ©nĂ©ral ? Il mâest arrivĂ© une fois de faire passer Ă mes Ă©tudiants un questionnaire de nervosisme, celui dâEysenck. Selon celui-ci, quand on arrive Ă une note de 4, il y a un sĂ©rieux danger de trouble pathologique. Or, la moyenne de mes Ă©tudiants Ă©tait aux environs de 12. Au dĂ©but, je me suis demandĂ© si cela ne provenait pas du fait que les sujets de Eysenck Ă©taient des Anglais flegmatiques, et les miens des gens du Midi de la France⊠Je sais maintenant que la diffĂ©rence provenait de ce que les sujets dâEysenck Ă©taient des soldats tout-venant et les miens des Ă©tudiants, donc des intellectuels. Et les intellectuels, plus nĂ©vrotiques, sont par lĂ mĂȘme trĂšs souvent moins bien adaptĂ©s : câest tout de mĂȘme un signe que lâadaptation ne suffit pas.
Je voudrais aussi attirer lâattention sur une conduite que lâon nâĂ©tudie plus guĂšre de nos jours, bien quâelle soit Ă la base de tous les processus intellectuels supĂ©rieurs, je veux dire la conduite de lâĂ©tonnement. Ă quoi rĂ©pond cette « conduite du Ah » dont Köhler a montrĂ© lâimportance, sinon justement Ă la conduite Ă©lĂ©mentaire de lâĂ©tonnement ? Et le rĂŽle de lâĂ©tonnement dans la pensĂ©e est capital. Le plus difficile, ce nâest point de rĂ©soudre les problĂšmes ; dâailleurs, les problĂšmes, de plus en plus ce seront les machines qui se chargeront de les rĂ©soudre. Le plus difficile câest de poser les problĂšmes ; et poser des problĂšmes, ça se fait par des ruptures dâĂ©quilibre, ça se fait par lâĂ©tonnement : un homme cultivĂ©, câest dâabord un homme qui sait sâĂ©tonner. Câest pourquoi la formation de lâenfant est dâabord une Ă©ducation de lâĂ©tonnement. Pensez Ă un commentaire de texte : il faut savoir sâĂ©tonner devant tous les mots. Il y a lĂ un apprentissage de la non-adaptation, on apprend Ă ne pas sâadapter.
Jâen arrive par lĂ Ă me demander si, au lieu de faire un congrĂšs sur lâadaptation, il nâeĂ»t pas mieux valu faire un congrĂšs sur la non-adaptation. Non certes sur la non-adaptation qui vient dâun manque ou dâune rĂ©gression, celle des enfants inadaptĂ©s par exemple, mais sur ces non-adaptations qui sont recherchĂ©es par lâhomme qui pense. Et jâen arrive Ă une autre idĂ©e, câest que, en fin de compte, lâapparente non-adaptation de lâhomme, câest en rĂ©alitĂ© en un certain sens une adaptation recherchĂ©e, voulue â alors que ce nâest pas le cas chez lâanimal, ce qui fait une Ă©norme diffĂ©rence â, câest une adaptation qui suppose un risque. Lâhomme est un ĂȘtre qui prend des risques : cette dĂ©finition en vaut bien une autre. Et, quand il prend des risques, il arrive quâil les prenne sans sâadapter le moins du monde ; câest pourquoi nos critĂšres de lâadaptation humaine sont si mauvais. Sommes-nous donc adaptĂ©s, nous, hommes dâaujourdâhui ? Jâavoue que parfois je serais tentĂ© de dire plutĂŽt que lâhomme de notre civilisation est un inadaptĂ©. Lorsque tout Ă lâheure PagĂšs, Ă la suite de Bresson, mettait derriĂšre son dĂ©veloppement un horizon de guerre, il soulevait un problĂšme qui doit compter aussi pour le psychologue qui se prĂ©occupe de lâadaptation. Nous ne savons point ce que deviendra lâHumanitĂ©. Si les physiciens ne la dĂ©truisent pas, ce seront peut-ĂȘtre les biologistes, et ensuite ce peut encore ĂȘtre les psychologues ; il serait mĂȘme Ă©tonnant que les uns ou les autres nây parviennent pas⊠Il faut donc appliquer Ă lâhomme ce que Marx disait tout Ă lâheure de lâadaptation : pas plus pour les hommes que pour les animaux, on ne peut voir de critĂšres certains de lâadaptation.
Il me semble â oh, trĂšs sommairement, et je mâen excuse â quâil faudrait distinguer Ă lâintĂ©rieur de lâhomme comme deux pĂŽles. Un pĂŽle que jâappellerai le pĂŽle de la sĂ©curitĂ© ou de la maison ; câest un pĂŽle beaucoup plus animal, celui de lâĂȘtre qui rentre dans sa coquille, qui se terre dans sa maison. Et un autre pĂŽle qui serait le pĂŽle du risque, le pĂŽle de la route sur laquelle on cherche des aventures. Lâhomme est toujours partagĂ© entre ces deux pĂŽles et, plutĂŽt quâaux principes psychanalytiques Ă©voquĂ©s tout Ă lâheure â et qui, dâailleurs, ont aussi leur valeur â, jâavoue prĂ©fĂ©rer faire appel dâordinaire Ă cette opposition de lâadaptation et de la non-adaptation, de la maison et de la route. Or, dans ce congrĂšs, je me demande si, conservateurs que nous sommes toujours, plus ou moins malgrĂ© nous, nous nâĂ©tudions pas seulement la maison en laissant de cĂŽtĂ© la route.
M. J. NUTTIN. â Je remercie dâabord M. Fraisse de me donner, par son intervention, lâoccasion de prĂ©ciser quelque peu certains points de mon exposĂ©. Il dit que jâai tendance Ă considĂ©rer lâadaptation comme un « sous-systĂšme », et il pose en plus le problĂšme du progrĂšs et celui du rĂŽle du progrĂšs dans lâĂ©quilibre et dans le rĂ©tablissement de lâĂ©quilibre. Il est exact de dire que je considĂšre lâadaptation comme un « sous-systĂšme », mais il faudrait prĂ©ciser ce que lâon entend par lĂ , et quelle est la raison exacte de cette maniĂšre de voir.
En psychologie, on considĂšre souvent le comportement et sa motivation Ă partir du fait quâune rupture sâest produite dans lâĂ©quilibre entre lâorganisme et le milieu ou dans lâĂ©tat dâĂ©quilibre homĂ©ostatique. Cette rupture est considĂ©rĂ©e comme un fait qui se produit automatiquement, avec une pĂ©riodicitĂ© rĂ©guliĂšre, comme câest le cas avec la sensation de faim, de froid, ou toute autre rupture de lâĂ©quilibre homĂ©ostatique. Le comportement est considĂ©rĂ© alors comme la rĂ©action et lâeffort dĂ©ployĂ©s par lâorganisme pour rĂ©tablir lâĂ©quilibre ; câest dans ce sens spĂ©cial que le comportement est conçu souvent en psychologie comme un processus adaptatif. La thĂšse que jâai avancĂ©e tend Ă considĂ©rer ce processus adaptatif de rĂ©tablissement de lâĂ©quilibre entre lâorganisme et son milieu comme Ă©tant seulement une phase dâun processus comportemental et motivationnel plus complet. En ce sens on peut parler de lâadaptation comme dâun sous-systĂšme quâil convient dâincorporer dans un systĂšme plus large. Ce systĂšme plus large, ou le processus complet, comprend une autre phase que je considĂšre comme essentielle dans la conduite et dans la motivation humaines, Ă savoir le processus par lequel le sujet rompt, de façon active et constructive, lâĂ©tat dâĂ©quilibre atteint antĂ©rieurement. Ce qui caractĂ©rise la motivation humaine, câest que lâhomme ne peut se rĂ©signer Ă en rester Ă lâĂ©tat dâadaptation ou dâĂ©quilibre atteint ; il tend Ă rompre cet Ă©quilibre par des projets nouveaux de rĂ©alisation, comme nous lâavons dĂ©jĂ signalé 9.
Câest en rapport avec cette « tendance au dĂ©passement » que ma conception de lâadaptation comme sous-systĂšme rejoint lâidĂ©e de progrĂšs exprimĂ©e par M. Fraisse. Le progrĂšs qui est une caractĂ©ristique essentielle de la conduite et de la motivation humaines rĂ©sulte prĂ©cisĂ©ment de cette tendance Ă rompre, de façon active, lâĂ©tat dâadaptation atteint. La conduite « adaptative » par laquelle on essaie dâatteindre un nouvel Ă©tat dâĂ©quilibre Ă un niveau supĂ©rieur (câest-Ă -dire la rĂ©alisation du projet ou de lâobjet-but) est Ă considĂ©rer comme la deuxiĂšme phase du « systĂšme », la premiĂšre Ă©tant celle dans laquelle lâhomme se pose de nouveaux buts ou Ă©labore de nouveaux projets.
M. Fraisse a suggĂ©rĂ© Ă ce sujet une formule intĂ©ressante lorsquâil se demande si, aprĂšs tout, ce que lâhomme cherche nâest pas de sâadapter Ă soi-mĂȘme. Ce serait le moyen de sâen tenir, malgrĂ© tout, Ă la formule de lâadaptation. Toutefois, ce qui importe alors est de prĂ©ciser en quoi consiste cette adaptation de lâhomme Ă soi-mĂȘme. Pour un ĂȘtre qui, comme lâhomme, se caractĂ©rise par une tendance au dĂ©passement du niveau acquis, lâinadaptation fondamentale semble ĂȘtre celle qui consiste Ă ne pas rĂ©ussir Ă aller au-delĂ de lâĂ©tat dâadaptation ou dâĂ©quilibre acquis. Câest ce quâon constate chez la personne qui ne parvient plus Ă se proposer quelque but Ă atteindre ou quelque tĂąche Ă accomplir ; elle nâa plus rien Ă faire et, de ce fait, ne trouve mĂȘme plus de sens Ă soi-mĂȘme et Ă sa vie. Ceci revient Ă dire que lâinadaptation fondamentale de lâhomme, au niveau psychologique, nâest pas tant une inadaptation au milieu quâune inadaptation Ă soi-mĂȘme.
Il y a lieu de distinguer au moins deux formes de cette inadaptation. Dâune part, il y a celle qui consiste dans lâincapacitĂ© psychique de passer de la phase « projet » Ă la phase « rĂ©alisation » ; dâautre part, il y a lâincapacitĂ© de passer Ă lâĂ©laboration de nouveaux projets.
En un mot, lâadaptation de lâhomme Ă soi-mĂȘme implique quâil sâadapte Ă lâexigence fondamentale de son mode de vie psychique, Ă savoir celle de ne pas se contenter de lâadaptation acquise. Cette formule est Ă©quivalente Ă celle que jâai employĂ©e dans mon rapport, Ă savoir que lâhomme ne se sent adaptĂ© au monde et Ă soi-mĂȘme que lorsquâil rĂ©ussit Ă adapter le monde Ă ses propres projets. Je ne vois donc aucune objection Ă la thĂšse que lâhomme cherche surtout Ă sâadapter Ă soi-mĂȘme, mais ceci ne fait quâajouter un sens nouveau Ă ceux, dĂ©jĂ multiples, que revĂȘt ce terme englobant.
Quant Ă la question que M. Pavelco vient de me poser, je pense quâil y a moyen de situer le problĂšme de lâadaptation imaginaire dans le cadre de ce que je viens de dire sur lâadaptation Ă soi-mĂȘme. Lâadaptation au niveau imaginaire me semble ĂȘtre surtout un processus par lequel lâhomme, qui ne parvient pas Ă rĂ©tablir, au niveau de la rĂ©alitĂ©, lâĂ©quilibre entre la phase « projet » et la phase « rĂ©alisation », essaie dâatteindre ses objets-buts Ă un niveau comportemental moins « coĂ»teux ». Il se trouve, en effet, que le matĂ©riel de la rĂ©alitĂ© sociale â celui quâil faut travailler pour rĂ©aliser effectivement ses projets â est un matĂ©riel fort rĂ©sistant. Le matĂ©riel du monde imaginaire, au contraire, se prĂȘte, avec moins de frais, Ă une rĂ©alisation dans le sens dĂ©sirĂ©. Câest ainsi que la nĂ©vrose â on lâa dit plusieurs fois â peut ĂȘtre une adaptation au niveau de lâimaginaire pour celui Ă qui la rĂ©alitĂ© psychique et sociale oppose une rĂ©sistance invincible ou dangereuse. Toutefois, lâhomme normal a des « prĂ©jugĂ©s » Ă cet Ă©gard. Ă ses yeux, lâadaptation au niveau de lâimaginaire est de qualitĂ© infĂ©rieure Ă celle qui sâĂ©tablit au niveau des rĂ©alisations sociales et tangibles. Toutefois, lâadaptation et la rĂ©alisation au niveau de la vie imaginative et reprĂ©sentative sont extrĂȘmement importantes chez lâhomme dans la mesure oĂč elles prĂ©parent et rendent plus efficiente une conduite « exĂ©cutive » au niveau du rĂ©el. Lâexpression littĂ©raire et artistique de lâimaginaire peut ĂȘtre considĂ©rĂ©e comme une forme spĂ©ciale de ces conduites au niveau rĂ©el. Mais nous qualifions volontiers de pathologique, ou au moins de compensatrice, lâadaptation purement imaginative. Ceci touche au problĂšme difficile des critĂšres du normal et du pathologique en psychologie. Quoiquâun certain relativisme soit de mise en cette matiĂšre, il semble bien quâil y ait quelques raisons de prĂ©fĂ©rer certaines formes dâadaptation Ă dâautres.
M. F. MEYER. â Je remercie M. Fraisse de lâoccasion quâil mâoffre de prĂ©ciser ma pensĂ©e. Il vient en effet de faire peser sur moi la lourde hypothĂšque des brumes du bergsonisme, en donnant Ă la flĂšche du schĂ©ma dont je me suis servi un sens vitaliste chargĂ© de tous les pĂ©chĂ©s Ă©pistĂ©mologiques. En vĂ©ritĂ©, il va de soi quâil nây a lĂ aucun appel Ă quelque transcendance obscure, et que cette pulsion, ou si lâon veut cette vection, reste justiciable de telle ou telle explication positive quâon voudra. Quâil sâagisse de mettre en Ă©vidence des causalitĂ©s comparables Ă celles que rappelle M. Fraisse dâaprĂšs les expĂ©riences de Harlow sur la maturation de lâinstinct sexuel, ou de tout autre mode dâexplication, il faut se fĂ©liciter de voir le phĂ©nomĂšne accĂ©der Ă un statut dâintelligibilitĂ© positive. Je voudrais simplement faire valoir la remarque suivante : lorsquâon parle dâadaptation dans le domaine de lâactivitĂ© sexuelle, on dĂ©crit des comportements, la chasse, la parade, lâaccouplement⊠avec toutes les complexitĂ©s du champ spatial et temporel que cela implique, et câest cela quâon dĂ©signe comme adaptations. Ces adaptations, pour une part, rĂ©pondent Ă des stimuli du milieu, mais ces stimuli, prĂ©cisĂ©ment, nâauraient pas le caractĂšre de stimuli pour un animal chez qui lâinstinct sexuel ne serait pas venu Ă maturation. Il faut donc se donner lâinstinct comme pulsion pour que les processus dĂ©finis et complexes de relation entre lâorganisme et le milieu soient prĂ©sents. Maintenant, que cette pulsion elle-mĂȘme soit justiciable dâune explication, au moins en partie mĂ©sologique, câest une autre affaire.
Je me tournerai, Ă ce propos, vers M. Anzieu qui nous a montrĂ©, dans un exemple concret, un autre type de pulsion, sous le nom de vocation. M. Anzieu en a esquissĂ© une explication sur le mode psychanalytique. Il pourrait sans doute y en avoir dâautres, dans dâautres cas et sur toute lâĂ©chelle des comportements du vivant. Je ne tiens nullement, pour ma part, que cette flĂšche qui dĂ©signe ce qui est responsable de la mise en Ćuvre des processus dâadaptation soit le rĂ©ceptacle de toute lâobscuritĂ© vitaliste ; je souhaite seulement quâon en accorde lâexistence, comme condition de possibilitĂ© de lâexistence mĂȘme des adaptations, et quâon ne tienne pas une simple phĂ©nomĂ©nologie comportementale pour quelque chose qui tient en lâair tout seul.
Bien mieux, la « pulsion » responsable dâune adaptation peut fort bien ĂȘtre elle-mĂȘme une adaptation. En rappelant les analyses de M. PagĂšs et lâexistence de feed-back adaptatifs Ă toutes les dimensions possibles (intraorganiques, interorganiques, extra-organiques) on sâen convainc aisĂ©ment. Supposons que Pierre ait la vocation dâenseigner ; elle lui est certes personnelle mais il est Ă©vident que cette fonction enseignante est un feed-back social, un processus fonctionnel de rĂ©gulation du groupe comme toute autre fonction sociale. Câest une adaptation du groupe, mais cette boucle de feed-back collectif passe par lâindividu et anime son activitĂ©. Maintenant, une fois cela admis, on voit lâindividu accomplir, en relation avec le milieu, des adaptations multiples. Ces adaptations sont des rĂ©gulations qui reçoivent leur impulsion dâune rĂ©gulation sociale : elles impliquent cette impulsion (la flĂšche dont il a Ă©tĂ© question) comme force motrice. Maintenant, que cette force motrice ne soit pas un X mystĂ©rieux, on lâadmet volontiers, mais elle trouve son statut dâintelligibilitĂ© Ă un autre niveau de phĂ©nomĂšnes. Il nây a pas lĂ refus de rationalisation, mais rappel des distinctions nĂ©cessaires des niveaux de rationalisation, ou si lâon veut des fonctions logiques, dans leurs articulations subtiles.
Pour ĂȘtre plus prĂ©cis, toute investigation se dĂ©finit par un certain niveau dâobservation. Ă ce niveau se dessine une problĂ©matique dĂ©finie et exprimĂ©e dans un certain langage aussi « bien formé » que possible. La description de la logique des adaptations dĂ©coupe lâun de ces niveaux problĂ©matiques. Mais ce dĂ©coupage laisse en dehors du champ, et le domaine dans lequel il est dĂ©coupĂ©, et le langage qui dĂ©finit ce domaine et qui est alors, pour le premier, un mĂ©talangage. Et il convient de se souvenir que toute fermeture dâun champ, si elle est condition de sa « bonne formation », est aussi en quelque mesure abstraite, pour ne pas dire arbitraire ; il faut alors ĂȘtre sensible, pour demeurer dans le concret, Ă ce qui vient de lâau-delĂ du champ. Câest lĂ la signification de cette « flĂšche » : son irruption dans le domaine de lâobservation des stratĂ©gies adaptatives rappelle que ce domaine est tributaire dâune fonction logique appartenant Ă un autre niveau Ă©pistĂ©mologique.
Un autre problĂšme semble demeurer ouvert, Ă lâissue de ces journĂ©es, câest celui dâune hiĂ©rarchie des adaptations : peut-on donner un sens Ă des expressions comme « une bonne adaptation », une adaptation « meilleure » quâune autre ? Bien que le problĂšme nâait pas Ă©tĂ© abordĂ© de front, les positions prises sur des questions voisines, notamment par M. PagĂšs ou par M. Marx, impliquaient quâil y a lĂ un langage non scientifique, entachĂ© de subjectivitĂ©. Ce serait lĂ un problĂšme « de valeur », et on sait combien la bonne tenue, dans une rĂ©union scientifique, impose de rejeter comme une marque de mauvaise Ă©ducation toute allusion Ă un monde des valeurs. Et pourtant, il semble difficile de sâen tirer Ă si bon compte !
Reprenant lâexemple apportĂ© par M. Anzieu, on peut envisager bien des adaptations diffĂ©rentes de ce garçon qui, Ă©levĂ© au milieu de femmes occupĂ©es Ă coudre, voit naĂźtre en lui une vocation qui nâest que la nostalgie de cette ambiance enfantine. Supposons que nous le retrouvions vingt ans aprĂšs : une premiĂšre adaptation serait celle de la nĂ©vrose, qui le condamnerait Ă demeurer dans un asile et Ă mimer la cousette toute son existence ; il peut aussi Ă©pouser une couturiĂšre non point par amour, mais pour Ă©quilibrer une pulsion inconsciente ; il peut devenir grand couturier, en une rĂ©ussite Ă©clatante. On nous a appris, en fait, quâil est, pour lâinstant, un tailleur modeste. VoilĂ donc un Ă©ventail dâadaptations possibles : qui hĂ©sitera Ă Ă©tablir entre elles une hiĂ©rarchie ? En un sens, il est bien vrai que tout ce qui survit est adaptĂ©, mais nây a-t-il pas un (ou plusieurs) critĂšres objectifs distinguant divers modes de vivre : est-il Ă©quivalent de sâadapter par nĂ©vrose, ou aux limites seulement du pathologique, ou en rĂ©servant un « bon » Ă©quilibre psychologique et de « bonnes » relations avec le milieu ? Il vaut sans doute mieux Ă©pouser, mĂȘme sans amour, une couturiĂšre, que dâĂȘtre pensionnaire dâun hĂŽpital psychiatrique ! Sans doute dira-t-on que de telles distinctions ne sont pas scientifiques, mais purement cliniques : est-il cependant possible que le psychologue « scientifique » se dĂ©solidarise avec tant de lĂ©gĂšretĂ© et se sĂ©pare avec tant de mĂ©pris des responsabilitĂ©s du psychologue clinicien ? Sâil en Ă©tait ainsi, il faudrait accepter dâabandonner la pratique psychologique Ă un monde rĂ©gi par la pure « subjectivité », par lâintuition, par lâĂ©thique personnelle, par lâidĂ©ologie, câest-Ă -dire faire bon marchĂ© de toutes les vertus qui animent la recherche psychologique. Or, en psychologie moins quâailleurs, il nâest possible dâisoler une recherche « pure » dâune pratique qui serait du mĂȘme coup « impure ».
Cette situation nâest pas propre, en fait, Ă la psychologie mais traduit une certaine dĂ©viation de lâesprit scientifique. On cultive Ă plaisir le paradoxe, sous prĂ©texte de purisme Ă©pistĂ©mologique. M. Marx nous disait que les organismes infĂ©rieurs rĂ©alisent des adaptations biochimiques dont les organismes dits supĂ©rieurs se montrent incapables ; de lĂ on tire la conclusion que les termes « infĂ©rieurs » et « supĂ©rieurs » nâont pas de sens. Ă cela, il faut opposer deux remarques. Tout dâabord, il est inexact que rien ne distingue les types biologiques successifs, mĂȘme du point de vue Ă©troit de la biochimie, et il suffit dâouvrir par exemple LâĂ©volution biochimique de Florkin pour voir se dessiner objectivement de vĂ©ritables dĂ©rives physicochimiques Ă©volutives dans la sĂ©rie biologique : capacitĂ© de prise en charge de CO2, pression colloĂŻdosmotique du milieu intĂ©rieur, etc. Le caractĂšre adaptatif de ces variations est Ă©vident et â câest lĂ notre deuxiĂšme remarque â sâil est vrai que les organismes les plus Ă©voluĂ©s ont perdu certaines adaptations, fondamentales originaires, ils ont acquis dâautres adaptations, dont le nombre, la souplesse, la complexification ajoutent constamment de nouvelles dimensions au complexe organisme-milieu. On sâĂ©tonne de voir lâhomme de science se parer assez naĂŻvement de cette fausse vertu Ă©pistĂ©mologique qui, sous prĂ©texte dâobjectivitĂ©, se refuse Ă voir ce qui est. Il sâagit dâune procĂ©dure dilatoire qui lui permet en fait dâĂ©viter dâengager une recherche objective : car il y a bien quelque chose, il faut en convenir, qui distingue, en tant que systĂšme adaptatif, lâhuĂźtre, lâĂ©crevisse et lâanthropoĂŻde. Sâil est fort Ă©lĂ©gant de renvoyer la question, avec un beau mĂ©pris, Ă lâillusion dâune subjectivitĂ© irresponsable, il serait plus payant de se mettre au travail pour Ă©laborer les concepts objectifs propres Ă mettre en Ă©vidence une hiĂ©rarchie qui, en elle-mĂȘme, ne fait aucun doute. Les Ă©volutionnistes eux-mĂȘmes, si rĂ©ticents quâils soient Ă lâĂ©gard du concept dâun « progrĂšs » Ă©volutif, ne manquent pas de tenter quelque chose : les analyses bien connues de J. Huxley, les diagnoses plus Ă©laborĂ©es dâun Schmalhausen sâengagent dans cette voie : complexitĂ© structurale, fonctionnelle ou comportementale, indĂ©pendance Ă lâĂ©gard du milieu, activation des Ă©changes, etc., sont des concepts parfaitement positifs, dont il faut, bien entendu, sâassurer quâils sont conformes aux faits, et quâil convient de modifier ou de prĂ©ciser de proche en proche. Câest lĂ un programme Ă©pistĂ©mologique dĂ©pourvu de toute ambiguĂŻtĂ© et dont on sâĂ©tonne de voir que tant dâhommes de science se cachent volontairement la pertinence. Dans le domaine proprement psychologique, celui des comportements et des conduites, un travail du mĂȘme genre reste Ă faire et les indications donnĂ©es ici par M. Noizet montrent Ă©videmment que lâĂ©laboration conceptuelle du problĂšme nâest pas impossible.
Un exemple limite montrera le sens que prend la notion dâune hiĂ©rarchie des adaptations. Un colloque doit prochainement, ici-mĂȘme, aborder lâexamen des « états frontiĂšres entre la vie et la mort ». MĂ©decins et juristes sâinterrogent sur le statut biologique, juridique, philosophique, des traumatisĂ©s maintenus en Ă©tat de vie assistĂ©e, par des moyens artificiels propres Ă prolonger parfois indĂ©finiment une vie animale. Un tel organisme reprĂ©sente un Ă©tat typique dâadaptation, il survit grĂące Ă des rĂ©gulations dont certaines sont, il est vrai, en circuit externe. Or, si nul nâhĂ©site dans ce cas limite Ă reconnaĂźtre des diffĂ©rences significatives entre ces organismes et lâorganisme « normal », câest donc quâil est possible de dĂ©finir les critĂšres dâune hiĂ©rarchie des adaptations, dans laquelle se distinguent adaptations » infĂ©rieures » et adaptations « supĂ©rieures ». Il ne sâagit point de quelque axiologie fondĂ©e sur la subjectivitĂ© ou sur lâidĂ©ologie, mais trĂšs exactement dâune anthropologie positive, capable de dĂ©finir la « valeur » dâune adaptation par lâactivation, la relation, la synergie, lâorganisation, etc. Seule une excessive timiditĂ©, ou peut-ĂȘtre la crainte aristocratique de dĂ©roger en frayant avec les illusions du commun, peut expliquer la permanence dâune attitude dâobstruction privĂ©e de tout fondement rĂ©el. Car se retrancher derriĂšre une prĂ©tendue objectivitĂ©, dĂšs quâil sâagit de porter un jugement qui peut apparaĂźtre comme un jugement de valeur, reviendrait Ă refuser dâĂ©tudier les lois de la combustion, sous prĂ©texte que la chaleur du feu nous est utile et agrĂ©able. Câest mĂȘler, faussement et comme Ă plaisir, Ă un problĂšme parfaitement positif lâĂ©pouvantail dâune subjectivitĂ© qui nâa rien Ă voir en ce domaine.
Pour terminer, me permettra-t-on de revenir un instant sur la remarquable communication de M. Bresson ? On y suit avec une extrĂȘme exactitude la logique dâune situation dĂ©finie en termes de thĂ©orie des jeux. On y reconnaĂźt quâune telle stratĂ©gie nâest possible que sâil y a des rĂšgles du jeu et si on postule une certaine » confiance » entre les joueurs. Ces deux conditions appartiennent, en quelque sorte, non pas au domaine matriciel mĂȘme, qui est celui de la procĂ©dure stratĂ©gique, mais Ă son mĂ©tadomaine. Or, il apparaĂźt que bien souvent lâadaptation in concreto, dans la vie des espĂšces comme dans la rĂ©alitĂ© sociale et historique, ne consiste pas Ă Ă©tablir â implicitement ou explicitement â des matrices de stratĂ©gie en fonction de rĂšgles dĂ©finies, mais bien plutĂŽt Ă refuser les rĂšgles du jeu, Ă les transformer ou Ă les imposer. Le joueur dâĂ©checs de Menzel bouscule la table de jeu : il sâadapte dâune certaine façon, et cela en dĂ©chirant les matrices du jeu et en refusant le jeu. Lâadaptation consiste ici dans une irruption partie du mĂ©tadomaine et qui nie la validitĂ© du jeu lui-mĂȘme. Dans une autre perspective, quâest-ce que la stratĂ©gie napolĂ©onienne ? Avant NapolĂ©on, les rĂšgles de stratĂ©gie quâenseignaient les Ăcoles de Guerre dĂ©finissaient un certain domaine Ă lâintĂ©rieur duquel les deux stratĂšges en prĂ©sence choisissaient parmi les stratĂ©gies possibles, en tenant compte des rĂšgles Ă©tablies et de la « confiance » qui leur garantissaient que lâadversaire connaissait et respectait les mĂȘmes rĂšgles. Quâest venu faire NapolĂ©on ? Il nâest pas venu mieux jouer Ă ce jeu-lĂ que les stratĂšges de son temps : il a dĂ©fini une nouvelle rĂšgle, une nouvelle variable stratĂ©gique, la mobilitĂ© des troupes. Lâadaptation â ou, si lâon veut, la suradaptation â a consistĂ© non pas Ă manipuler de maniĂšre sĂ©curisante pour tout le monde des rĂšgles de probabilitĂ© de gains ou de pertes, mais Ă dĂ©finir et Ă imposer de nouvelles rĂšgles du jeu. Ici encore, câest du mĂ©tadomaine au domaine quâopĂšre lâadaptation. On peut alors sâinterroger sur la validitĂ© ou sur le domaine dâapplication des schĂ©mas, si satisfaisants soient-ils, de la thĂ©orie des jeux. Ceux-ci supposent des conditions dĂ©finies, particuliĂšrement Ă©videntes dĂšs quâune convention les a Ă©tablies et en assure le respect, et câest pourquoi câest bien dans le domaine du jeu quâils sont convaincants. Ils supposent un systĂšme clos, soigneusement mis Ă lâabri de toute irruption venue du mĂ©tasystĂšme. Mais, dans le concret, une telle frontiĂšre est rarement rĂ©alisĂ©e. Les adaptations de fait participent davantage des jeux de lâamour et du hasard que du jeu dâentreprise ! Est-ce Ă dire quâaucune conceptualisation nâest possible des adaptations in concreto, dont le caractĂšre « existentiel » interdirait quâon en fasse lâobjet dâun discours Ă©pistĂ©mologique cohĂ©rent ? Il ne faut rien en croire et, Ă condition de prendre lâangle de visĂ©e convenable, il nây a aucune raison de dĂ©sespĂ©rer dâune approche scientifique en ce domaine. Mais il est Ă©vident quâon ne saurait y parvenir en restant attachĂ© aux modalitĂ©s conceptuelles de la thĂ©orie des jeux, et quâil faut accepter par avance le risque dâune conceptualisation peut-ĂȘtre inĂ©dite.
M. D. ANZIEU. â Ce matin, M. Piaget mâargumentait sur le fait que la conservation de lâobjet est acquise avant un an, alors que jâavais Ă©voquĂ©, pour lâacquisition du sens de la rĂ©alitĂ©, la nĂ©cessitĂ© de la rĂ©solution du complexe dâĆdipe. Je suis dâaccord avec la constatation de M. Piaget, mais je crois que ce nâest pas du tout la mĂȘme chose que la constitution dâun objet invariant et que lâacquisition du sens de la rĂ©alitĂ©. Lâacquisition du sens de la rĂ©alitĂ© câest la reconnaissance que la rĂ©alitĂ© physique et la rĂ©alitĂ© sociale sont rĂ©gies par des lois, mĂȘme sâil y a des incertitudes sur le contenu de ces lois. Le fait de la loi est un fait symbolique qui ne peut ĂȘtre assimilĂ© quâaprĂšs lâĆdipe parce que lâexpĂ©rience privilĂ©giĂ©e de cette loi dans laquelle lâenfant se dĂ©bat avec lâĆdipe, qui est la loi du pĂšre et le renoncement au parent de sexe opposĂ©, permet ensuite de constituer le rĂ©el, comme fondĂ© sur des lois. En ce qui concerne lâobjection de M. Fraisse, je regrette dâavoir Ă y rĂ©pondre si rapidement. Le principe du plaisir indique que lâĂȘtre humain recherche son plaisir, câest-Ă -dire la satisfaction que la dĂ©charge dâune tension nĂ©e en lui peut lui apporter. Naturellement, ce plaisir peut lui ĂȘtre fourni par des objets et par des ĂȘtres extĂ©rieurs ; il semble mĂȘme que le premier plaisir dont on puisse faire lâhypothĂšse est celui de la succion du sein maternel. Mais lâenfant, sâil nâa pas de sein, sâil nâa pas de pouce, sâil nâa pas de hochet Ă sa disposition, pour sucer, il hallucinĂ© cette succion, hallucination que lâon retrouvera dans le rĂȘve. Câest lĂ la naissance des premiĂšres images qui seront utilisĂ©es ensuite dans la construction du phantasme. VoilĂ la fonction essentielle du principe du plaisir, la construction de lâimaginaire, et lâimaginaire est construit avant que ne soit construite la rĂ©alitĂ©.
M. P. FRAISSE. â Excusez-moi de vous interrompre : vous avez dit ce matin que la nĂ©vrose Ă©tait une forme dâadaptation, pourquoi lâimaginaire nâen serait-il pas une ?
M. D. ANZIEU. â Oui, si on suit le modĂšle que nous a soumis M. Bresson. Le principe du plaisir dĂ©finit en effet une certaine fonction dâutilité ; le principe de rĂ©alitĂ© dĂ©finit une autre fonction dâutilité ; il nâen dĂ©finit pas une autre dâailleurs : câest la mĂȘme. Seulement, cette fois, il y a un dĂ©tour par la rĂ©alitĂ©, par la perception et le calcul qui tiennent compte des Ă©lĂ©ments rĂ©els extĂ©rieurs, et qui peuvent nous conduire Ă diffĂ©rer le plaisir si on ne peut pas lâobtenir, Ă en changer lâobjet ou le but, ou Ă rĂ©unir les conditions qui permettent de lâobtenir. Remarquons au passage que le mot « adaptation » ne figure pas dans lâĆuvre de Freud, et que Freud a pu non seulement mener ses cures, mais Ă©laborer une clinique, une technique, une thĂ©orie et une mĂ©tapsychologie sans recourir Ă ce concept. Dans lâautomatisme de rĂ©pĂ©tition, que se passe-t-il ?⊠Quelle en est la fonction dâutilité ? Freud en Ă©voque plusieurs : dans la nĂ©vrose traumatique, lorsquâun accident est arrivĂ© et quâen rĂȘve on le revit, ce serait pour essayer de maĂźtriser une situation qui a Ă©tĂ© catastrophique, oĂč le Moi a Ă©tĂ© dĂ©bordĂ© par les affects, les sensations, la douleur. Dans les nĂ©vroses dâĂ©chec, analogues, si jâose dire, Ă celles du rat Ă©voquĂ© par M. Bresson, il y a une satisfaction que le sur-moi punitif, chargĂ© dâagressivitĂ©, sâaccorde en faisant Ă©chouer lâindividu. Il y a donc lĂ une fonction dâutilitĂ© trĂšs nette. LâĂ©quilibre culmine dans le symptĂŽme, puisque le symptĂŽme est un Ă©tat dâĂ©quilibre entre le plaisir et la dĂ©fense, et le symptĂŽme est stable dans la mesure oĂč, justement, il permet la satisfaction Ă la fois de lâun et de lâautre. Je pense quâun clinicien qui aurait la tĂȘte assez mathĂ©matique pour assimiler la thĂ©orie des jeux pourrait peut-ĂȘtre repenser toute la psychologie dynamique Ă partir de la notion de fonction dâutilitĂ©. La notion dâadaptation, on en voit moins les avantages. Un psychanalyste dans sa pratique, par exemple, ne se prĂ©occupe pas dâadapter son client : il se prĂ©occupe simplement de dĂ©busquer les phantasmes inconscients qui sont les nĆuds de ses conflits et de lui restituer ses possibilitĂ©s humaines, dont le sujet fait ensuite ce quâil veut.
Un dernier mot relatif Ă lâhistorique de cette vocation de couturier dont lâintĂ©rĂȘt semble avoir frappĂ© lâassistance. PremiĂšrement, il a quatre, cinq ans, il rentre de lâĂ©cole, il est pris par cette atmosphĂšre de femmes qui cousent, et câest son premier bonheur. Cinq, six ans, il apprend Ă coudre. Sept, huit ans, il commence Ă confectionner des habits pour sa mĂšre et pour sa sĆur. Ă dix ans, il habille les deux femmes. Ă douze ans, il commence Ă feuilleter les journaux de mode et Ă essayer de fabriquer pour sa sĆur les modĂšles quâil voit dans les journaux. Ătape suivante, il dessine lui-mĂȘme dâautres projets que ceux quâil voit. Tout en gagnant sa vie comme tailleur, il remplit des dossiers de cartons, de projets. Il existe une diffĂ©rence fondamentale entre ĂȘtre tailleur et ĂȘtre grand couturier. Un grand couturier, câest celui qui exploite lâinfinie possibilitĂ© que le corps fĂ©minin nous offre lorsquâon cherche Ă le vĂȘtir. Dâun corps fĂ©minin on peut tirer beaucoup de choses et de lĂ peuvent naĂźtre beaucoup de vocations, mais cette spĂ©cificitĂ©-lĂ est celle du grand couturier. Sâagit-il dâadaptation ? Je pencherai plutĂŽt pour dire quâil sâagit dâabord dâune crĂ©ation et que ce garçon cherchait ensuite secondairement dans le monde social tel quâil se prĂ©sente Ă lui les possibilitĂ©s les plus efficaces pour y rĂ©aliser son imaginaire.
M. P.-A. OSTERRIETH. â Si jâai donnĂ© lâimpression de confondre assimilation et accommodation et dâaccorder un poids excessif Ă lâaspect accommodation, câest sans doute parce que, parlant du dĂ©veloppement psychologique, il mâa paru intĂ©ressant de souligner ce que M. Malrieu, dans son bel exposĂ©, appelait si bien des « prĂ©adaptations ». Et il est bien possible que celles-ci aient surtout pour effet une conformisation Ă lâentourage. Mais il ne mâĂ©chappe pas du tout que, lorsque lâenfant se comporte dans le sens de la conformitĂ©, lorsquâil imite des comportements quâil a observĂ©s ou appris, câest quand mĂȘme Ă son compte, si on peut dire. Je suis bien dâaccord avec M. PagĂšs quand il nous rappelle que lâimitation nâest pas une identitĂ© et quâelle peut mĂȘme prendre la forme de lâopposition. Si mĂȘme lâenfant se soumet aux pressions du milieu, sâil en accepte les suggestions, sâil imite les modĂšles quâil y trouve, câest toujours en fonction de ce quâil est dĂ©jĂ , de ses expĂ©riences, de ses motivations, de sa « fiction directrice », si lâon veut : câest une recrĂ©ation qui a lieu. Le tailleur dont nous parlait M. Anzieu ne se contente pas dâĂȘtre tailleur : il veut ĂȘtre un grand couturier ; et chez lâenfant qui imite son pĂšre, il y a davantage que le fait de reproduire le comportement de celui-ci. Cette recrĂ©ation, Ă caractĂšre tantĂŽt plus reproductif, tantĂŽt plus inventif, comme je lâai rappelĂ©, se fait en fonction de tout ce qui a prĂ©cĂ©dĂ©, de tout ce qui existe dĂ©jĂ , en fonction de ce cadre de rĂ©fĂ©rence interne et implicite que jâai appelĂ©, de maniĂšre peut-ĂȘtre inappropriĂ©e, lâimage du moi, et qui correspond au niveau et aux particularitĂ©s de lâorganisation psychologique du moment, laquelle sâempare des modĂšles et des suggestions du milieu, les assimile, les utilise et les transforme, mais ne sây conforme pas passivement.