Classification des sciences et principaux courants épistémologiques contemporains [Introduction]. Logique et connaissance scientifique (1967) a
Dans la première partie de cet ouvrage, nous avons cherché à montrer que l’épistémologie, ou étude des conditions de la connaissance, non seulement s’était toujours développée en liaison étroite avec l’évolution des sciences, mais encore tendait de plus en plus à s’incorporer au système même constitué par celles-ci, dans la mesure où les questions de fondement étaient soulevées de l’intérieur, à l’occasion des crises ou progrès imprévus du savoir. C’est pourquoi les chapitres qui précèdent ont consisté soit en réflexions sur leurs disciplines émanant de spécialistes des différentes branches, soit en exposés sur la logique et les conditions de la formalisation, soit encore en considérations génétiques sur la formation des concepts utilisés, la synthèse de ces différents aspects constituant précisément l’épistémologie. Au terme de ces analyses, il convient donc d’en dégager les grandes lignes et cela dans l’esprit même où tout l’ouvrage a été écrit, c’est-à -dire dans un esprit de recherche et d’ouverture, et non pas de systématisation en fonction d’une philosophie posée a priori.
Deux méthodes s’offrent à nous à cet égard, qui seront utilisées à tour de rôle dans les deux chapitres qui suivent.
Le problème général étant de chercher les conditions constitutives de la connaissance scientifique, et le résultat le plus apparent des analyses qui précèdent étant la diversité même des formes que peut prendre une telle connaissance, la première des méthodes de synthèse que nous allons adopter doit consister à expliciter les relations résultant de ces différences comme telles. En d’autres termes, la première question à poser est d’établir si les sciences constituent un système ou une mosaïque disparate, et en quoi un tel système peut résulter de la différenciation même des types de connaissances.
Cette première méthode reviendra donc à réexaminer, en fonction des données contemporaines, le problème si souvent discuté de la classification des sciences, mais cela dans le seul but de dégager les connexions épistémologiques éventuelles entre celles-ci procédant de leur diversité comme telle.
Il ne s’agira donc pas d’établir simplement une classification statique, problème sans intérêt parce que de telles classifications demeurent artificielles et peuvent être multipliées en nombre indéfini. La question est au contraire d’atteindre les liaisons formatrices, autrement dit les filiations épistémologiques et c’est en quoi il y a là une première méthode de synthèse en ce qui concerne le problème des conditions constitutives de la pensée scientifique.
La seconde méthode consistera au contraire à chercher s’il existe des analogies entre les différentes formes de connaissance scientifique, malgré leurs différences ou en plus de ces différences. Et comme ces analogies, si elles existent, se traduiront elles-mêmes par des interprétations épistémologiques générales, la question est alors de tenter de dégager les grands courants de l’épistémologie interne des sciences, entendant par « grands courants » ceux qui traversent des domaines multiples ou interdisciplinaires, par opposition aux courants spéciaux propres à chacun des ensembles de disciplines dont il a été question dans les parties précédentes. Cela ne signifie d’ailleurs pas que ces interprétations épistémologiques soient nécessairement convergentes, puisque nous avons constaté l’existence de conflits de tendances quant aux fondements de chacune des grandes disciplines particulières : mais cela signifie que ces conflits peuvent se retrouver en termes analogues ou correspondants d’une discipline à une autre.
Les deux chapitres qui suivent sont donc complémentaires, l’un portant sur le système des sciences, en tant que coordination des différences entre les multiples formes de connaissance, l’autre portant sur les interprétations épistémologiques communes à toutes les sciences, ou correspondant entre elles mutatis mutandis d’un groupe de disciplines à un autre.