ProblÚmes généraux de la recherche interdisciplinaire et mécanismes communs. Tendances principales de la recherche dans les sciences sociales et humaines, premiÚre partie : Sciences sociales (1970) a

I. Position des problĂšmes

La recherche interdisciplinaire peut naĂźtre de deux sortes de prĂ©occupations, les unes relatives aux structures ou aux mĂ©canismes communs, les autres aux mĂ©thodes communes, toutes deux pouvant naturellement aussi intervenir de pair. Comme exemple des premiĂšres, on peut citer telle ou telle analyse de structuralisme linguistique conduisant Ă  se demander si les structures Ă©lĂ©mentaires trouvĂ©es ont quelque rapport avec la logique ou avec des structures d’intelligence ; c’est le genre de questions qu’ont ainsi renouvelĂ© les travaux de N. Chomsky 1, puisque contrairement Ă  l’opinion « positiviste » d’une rĂ©duction possible de la logique au langage, cet auteur en revient Ă  la tradition ancienne de la subordination de la grammaire Ă  la « raison ». Comme exemple des secondes prĂ©occupations ou des deux conjointes, on peut citer les multiples applications de la « thĂ©orie des jeux » initialement spĂ©ciale Ă  l’économĂ©trie. Ce procĂ©dĂ© de calcul Ă©tant applicable Ă  de nombreux comportements psychologiques (solution des problĂšmes, seuils perceptifs, etc.), on en est naturellement venu Ă  des travaux poursuivis en commun entre Ă©conomĂštres et psychologues sur le comportement Ă©conomique lui-mĂȘme : c’est le cas des ouvrages de R. D. Luce (Individual Choice Behavior, New York, J. Wiley, 1959) et de S. Siegel et L. E. Fouraker (Bargaining and Group Decision Making, New York, McGraw-Hill, 1960).

Le chapitre VIII (R. Boudon) qui porte sur les mĂ©thodes et les modĂšles propres aux diffĂ©rentes sciences de l’homme devant insister surtout sur ce problĂšme des convergences mĂ©thodologiques, c’est celui des mĂ©canismes communs qui nous retiendra davantage en ce chapitre.

1. La collaboration interdisciplinaire dans les sciences exactes et naturelles

Pour comprendre la situation des sciences sociales et humaines, il est indispensable de commencer par examiner celle des sciences de la nature, car les diffĂ©rences qui sĂ©parent ces deux situations au point de vue interdisciplinaire sont instructives et ne semblent pas dues exclusivement Ă  l’avance de quelques siĂšcles des disciplines « naturalistes » par rapport aux sciences de l’homme.

Deux diffĂ©rences encore actuelles (mais qui s’attĂ©nueront peut-ĂȘtre Ă  l’avenir) opposent, en effet, les sciences de la nature aux sciences nomothĂ©tiques des multiples conduites humaines : d’une part, les premiĂšres comportent un ordre hiĂ©rarchique, non pas naturellement quant Ă  leur importance mais quant Ă  la filiation des notions ainsi qu’à leur gĂ©nĂ©ralitĂ© et complexitĂ© dĂ©croissante ou croissante ; et, d’autre part, elles soulĂšvent par leur dĂ©veloppement mĂȘme toutes sortes de problĂšmes de rĂ©duction ou de non-rĂ©duction des phĂ©nomĂšnes de degrĂ© « supĂ©rieur » Ă  ceux de degrĂ© « infĂ©rieur », de telle sorte que tant cette seconde circonstance que la premiĂšre obligent sans cesse chaque spĂ©cialiste Ă  regarder au-delĂ  des frontiĂšres de sa discipline particuliĂšre.

Certes les sciences de la nature ne suivent pas toutes un ordre linĂ©aire et des disciplines comme l’astronomie en ses nombreux chapitres ou comme la gĂ©ologie ne peuvent se situer que sur des branches latĂ©rales du tronc commun. Mais il existe un tronc commun et, en passant des mathĂ©matiques Ă  la mĂ©canique puis Ă  la physique et de lĂ  Ă  la chimie, Ă  la biologie et Ă  la psychologie physiologique, on trouve bien dans les grandes lignes une sĂ©rie de gĂ©nĂ©ralitĂ© dĂ©croissante et de complexitĂ© croissante selon les critĂšres cĂ©lĂšbres d’A. Comte. Sans entrer dans les discussions qu’une telle classification peut provoquer, et qui sont de diverses natures 2, nous ne tirerons d’elle que deux constatations qui sont incontestables. La premiĂšre est que l’on chercherait en vain aujourd’hui un ordre analogue dans les sciences humaines et que jusqu’ici personne n’en a proposĂ© de pareil : on ne voit guĂšre, par exemple, de raison de placer la linguistique avant l’économie ou l’inverse 3. La seconde est qu’effectivement chacun des spĂ©cialistes des sciences exactes et naturelles a besoin d’une prĂ©paration assez poussĂ©e dans les disciplines qui prĂ©cĂšdent la sienne en cet ordre hiĂ©rarchique et a mĂȘme souvent besoin de la collaboration de chercheurs appartenant Ă  ces sciences prĂ©cĂ©dentes, ce qui conduit ceux-ci Ă  s’intĂ©resser aux problĂšmes soulevĂ©s par les sciences suivantes.

C’est ainsi qu’un physicien a constamment besoin des mathĂ©matiques et que la physique thĂ©orique, tout en se soumettant Ă  l’expĂ©rience, est essentiellement mathĂ©matique en sa technique. RĂ©ciproquement les mathĂ©maticiens s’intĂ©ressent souvent Ă  la physique et ont créé une « physique mathĂ©matique » qui, malgrĂ© son nom, ne se soumet pas Ă  l’expĂ©rience mais rĂ©sout dĂ©ductivement certains des problĂšmes posĂ©s par la physique. C’est encore ainsi qu’un chimiste ne va pas loin sans physique et que la chimie thĂ©orique s’appelle souvent « chimie physique ». De mĂȘme un biologiste a besoin de chimie, de physique et de mathĂ©matiques, etc. Il va donc de soi que, en tous ces domaines, la recherche interdisciplinaire est de plus en plus imposĂ©e par la nature des choses, Ă©tant donnĂ© la hiĂ©rarchie des Ă©chelles de phĂ©nomĂšnes que traduit l’ordre hiĂ©rarchique des disciplines ; et des sciences entiĂšres comme la bio-physique ou la bio-chimie contemporaines constituent les produits directs imposĂ©s par une telle situation.

Mais si nous sommes dĂ©jĂ  lĂ  en prĂ©sence d’un tableau assez diffĂ©rent de celui des sciences de l’homme, une seconde opposition est encore plus frappante. Il existe bien en quelques disciplines sociales certaines tendances rĂ©ductionnistes ou plus prĂ©cisĂ©ment annexionnistes, car la rĂ©duction souhaitĂ©e l’est en gĂ©nĂ©ral dans la direction de la science que reprĂ©sente l’auteur : on a vu, par exemple, des sociologues vouloir tout ramener Ă  la sociologie, etc. Mais on n’a jamais vu un Ă©conomiste prĂ©tendre que les faits Ă©tudiĂ©s par lui sont rĂ©ductibles Ă  la linguistique (ni l’inverse). Or, dans les domaines des sciences naturelles et Ă  cause mĂȘme des filiations hiĂ©rarchiques dont il vient d’ĂȘtre question, le problĂšme des rĂ©ductions se pose constamment selon l’ordre indiquĂ© plus haut, et renforce par consĂ©quent sans cesse les tendances interdisciplinaires.

Ce n’est certes pas Ă  dire que chacun soit du mĂȘme avis et tout problĂšme de rĂ©duction donne lieu en fait Ă  une triade de solutions possibles. Mais ces possibilitĂ©s mĂȘmes conduisent Ă  serrer de prĂšs les problĂšmes et conduisent dĂšs lors toutes trois Ă  des discussions interdisciplinaires. Ces solutions sont, en fait : (1) la rĂ©duction du « supĂ©rieur » Ă  l’« infĂ©rieur » ; (2) l’irrĂ©ductibilitĂ© du phĂ©nomĂšne de niveau « supĂ©rieur » ; et (3) une assimilation rĂ©ciproque par rĂ©duction partielle du « supĂ©rieur » mais aussi par enrichissement de l’« infĂ©rieur » Ă  partir du « supĂ©rieur ».

Les exemples de ces trois sortes de solutions se rencontrent Ă  foison. On sait ainsi qu’A. Comte considĂ©rait la chimie comme nĂ©cessairement distincte de la physique parce que le phĂ©nomĂšne de l’« affinité » lui paraissait irrĂ©ductible aux mĂ©canismes connus : l’histoire a montrĂ© au contraire que la rĂ©duction Ă©tait possible et nĂ©cessaire. Dans les domaines oĂč l’état actuel des connaissances demeure « ouvert », comme ceux des relations entre la vie et la physico-chimie, les biologistes sont partagĂ©s entre les trois tendances. Pour les uns il ne peut qu’y avoir rĂ©duction aux phĂ©nomĂšnes physico-chimiques aujourd’hui connus et les nouveaux chaĂźnons dĂ©couverts entre l’inorganisĂ© et les corps vivants les confirment dans cette maniĂšre de voir. Pour d’autres, le phĂ©nomĂšne vital demeure irrĂ©ductible, mais pour dĂ©fendre ce vitalisme contre la premiĂšre tendance ils sont bien obligĂ©s d’étudier d’aussi prĂšs les connexions possibles avec les faits chimiques ou physiques. Les troisiĂšmes se rĂ©fĂšrent, enfin, Ă  des opinions comme celle du physicien Ch. E. Guye, dans ses FrontiĂšres entre la biologie et la physico-chimie : selon ce profond auteur, les rĂ©ductions sur le terrain physique lui-mĂȘme consistent dĂ©jĂ  en fait presque toujours Ă  subordonner le simple au complexe aussi bien que l’inverse, en une coordination finalement rĂ©ciproque, de telle sorte que, si l’on peut prĂ©voir une explication physico-chimique de la vie, notre physicochimie actuelle en sera enrichie de propriĂ©tĂ©s nouvelles et deviendra ainsi plus « gĂ©nĂ©rale » au lieu de se borner Ă  des applications Ă  des domaines de plus en plus spĂ©ciaux.

L’analyse de tels processus de pensĂ©e dans la marche de l’explication, des explications dĂ©jĂ  rĂ©ussies mais aussi de celles que l’on anticipe, est fort instructive pour notre propos. D’une part, elle montre les raisons de la collaboration interdisciplinaire dans les domaines oĂč elle est devenue courante et oĂč sa fĂ©conditĂ© n’est plus Ă  dĂ©montrer. Mais, d’autre part, elle dissipe dĂšs l’abord les prĂ©jugĂ©s que l’on pourrait nourrir Ă  son Ă©gard lorsque l’on s’imagine que toute connexion dĂ©passant les frontiĂšres de sa propre discipline risque de conduire Ă  des rĂ©ductions abusives et Ă  un affaiblissement du caractĂšre spĂ©cifique des phĂ©nomĂšnes Ă©tudiĂ©s. En particulier lorsqu’on s’aperçoit du fait, mis Ă©galement en pleine lumiĂšre par le physicien que nous venons de citer, que « c’est l’échelle qui crĂ©e le phĂ©nomĂšne », les mises en relations entre les processus d’échelles diffĂ©rentes sont Ă  la fois trĂšs explicatives et respectueuses des spĂ©cificitĂ©s constatĂ©es. La premiĂšre moitiĂ© de ce siĂšcle a vu se dĂ©rouler, sur le terrain des sciences humaines, une sĂ©rie de discussions en partie stĂ©riles entre les deux sciences de l’homme les mieux faites pour coordonner leurs rĂ©sultats : la psychologie et la sociologie. Nous verrons entre autres (sous 16) combien, en cette question particuliĂšre, la mĂ©thode des mises en connexions rĂ©ciproques a permis d’écarter un certain nombre de faux problĂšmes et d’assurer sur certains points une collaboration bien qu’encore trĂšs modeste.

Quant Ă  la question des hiĂ©rarchies possibles entre les sciences de l’homme, elle demeure naturellement ouverte tant que n’est pas rĂ©solu le problĂšme central de la sociologie, qui est celui de la sociĂ©tĂ© considĂ©rĂ©e en sa totalitĂ© et des relations entre les sous-systĂšmes et le systĂšme d’ensemble. En attendant, chaque discipline emploie des paramĂštres qui sont des variables stratĂ©giques pour d’autres disciplines, ce qui ouvre un vaste champ de recherches aux collaborations interdisciplinaires, mais, comme on ne dispose pas d’une dĂ©composition linĂ©aire du systĂšme en sous-systĂšmes, les collaborations se rĂ©duisent trop souvent Ă  de simples juxtapositions. Par contre il est fort possible que le problĂšme de la hiĂ©rarchie des Ă©chelles de phĂ©nomĂšnes et de leurs Ă©tudes respectives soit renouvelĂ© par les progrĂšs futurs de deux disciplines essentiellement synthĂ©tiques et par leurs incidences sur la question des infrastructures et des superstructures. Il s’agit, d’une part, de l’ethnologie dont le caractĂšre multidimensionnel saute aux yeux ; et, d’autre part, de l’histoire en tant non pas que simple reconstitution des Ă©vĂ©nements mais que recherche interdisciplinaire portant sur les aspects diachroniques de chacun des domaines Ă©tudiĂ©s par les diverses sciences de l’homme (voir Ă  ce sujet la partie II sous 9). Comme ces divers aspects sont, il va de soi, interdĂ©pendants, on peut espĂ©rer que, dans la mesure oĂč l’histoire parviendra Ă  un statut nomothĂ©tique, ses leçons jointes Ă  celles de l’ethnologie et de la sociologie en gĂ©nĂ©ral nous rapprocheront des solutions du problĂšme central des relations entre les sous-systĂšmes, solutions dont dĂ©pendent non seulement l’avenir des recherches interdisciplinaires entre les sciences de l’homme (avec ou sans hiĂ©rarchie), mais encore bien des questions internes propres Ă  diffĂ©rentes disciplines (macro- et micro-Ă©conomie, etc.).

2. La convergence des problĂšmes au sein des sciences de l’homme et leur parentĂ© relative avec ceux des sciences de la vie

Un certain nombre de circonstances expliquent que sur le terrain des sciences sociales et humaines, les recherches interdisciplinaires, quoique reconnues en gĂ©nĂ©ral comme comportant un grand avenir, sont beaucoup moins poussĂ©es que dans les sciences de la nature. Nous venons d’en voir les deux raisons dominantes de principe. Mais Ă  cela s’ajoutent au moins deux sortes de circonstances contingentes et qui ont pourtant jouĂ© un rĂŽle historique indĂ©niable. L’une est la tragique rĂ©partition des enseignements en FacultĂ©s universitaires de plus en plus sĂ©parĂ©es ou mĂȘme en Sections intĂ©rieures Ă  ces FacultĂ©s mais nĂ©anmoins Ă©tanches. Tandis qu’en une FacultĂ© des sciences la formation de n’importe quel spĂ©cialiste exige une culture plus ou moins Ă©tendue, il peut arriver qu’un psychologue ne sache rien de la linguistique, de l’économie ni mĂȘme de la sociologie. Si l’économiste est formĂ© dans une FacultĂ© de droit, il peut tout ignorer de mĂȘme de la linguistique ou de la psychologie, etc. Et, tandis que certaines universitĂ©s, comme par exemple celle d’Amsterdam, ont voulu lutter contre un tel cloisonnement dans le cas de la philosophie, en la situant en un Institut interfacultĂ©s de maniĂšre Ă  rĂ©tablir son contact avec les sciences naturelles et sociales, on ne connaĂźt encore rien de semblable pour coordonner les disciplines dont nous aurons Ă  parler.

La seconde raison d’ordre gĂ©nĂ©ral qui a pesĂ© sur le passĂ© des sciences de l’homme est l’idĂ©e que sortir des frontiĂšres de sa propre discipline implique une synthĂšse et que la discipline spĂ©cialisĂ©e dans la synthĂšse, si l’on peut dire (et le seul fait de s’exprimer ainsi montre la fragilitĂ© d’une telle supposition) n’est autre que la philosophie elle-mĂȘme. Or, la philosophie, comme on l’a vu dans l’« Introduction », comporte assurĂ©ment une position synthĂ©tique, mais qui est relative Ă  la coordination de toutes les valeurs humaines et non pas Ă  la coordination des seules connaissances. Si donc des branches telles que la psychologie ou la sociologie scientifiques ont pĂ©niblement conquis leur autonomie en opposant la vĂ©rification expĂ©rimentale ou statistique aux mĂ©thodes de rĂ©flexion, ce n’est pas pour revenir Ă  ces mĂ©thodes lorsqu’il s’agit de connexions interdisciplinaires imposĂ©es par les faits et non pas par esprit de systĂšme.

Cela dit, si l’on veut juger de l’avenir des recherches interdisciplinaires entre des sciences qui comportent toutes leurs mĂ©thodes Ă©prouvĂ©es d’approche et de vĂ©rification mais que leurs traditions n’ont point encore habituĂ©es Ă  ce qui est devenu courant dans les sciences de la nature, le meilleur procĂ©dĂ© consiste peut-ĂȘtre Ă  commencer par une comparaison des problĂšmes.

Or, on est immĂ©diatement frappĂ© Ă  cet Ă©gard par trois faits fondamentaux : c’est d’abord la convergence de certains grands problĂšmes, qui se retrouvent en toutes les branches de notre immense domaine ; c’est ensuite le fait que ces grands problĂšmes ont peu de choses Ă  voir avec ceux du monde inorganique mais qu’ils prolongent par contre assez directement certaines questions centrales des sciences de la vie ; c’est enfin que pour rĂ©soudre ces problĂšmes, on en vient nĂ©cessairement Ă  recourir Ă  certaines notions cardinales qui recouvrent en fait des mĂ©canismes communs. Si tout cela est vrai, on voit alors immĂ©diatement combien l’étude de ces mĂ©canismes communs exige et exigera toujours davantage un effort interdisciplinaire concertĂ©, qu’il s’agirait de favoriser de toutes maniĂšres entre les sciences humaines, cela va sans dire, mais en relation dans certains cas avec la biologie.

À s’en tenir, d’abord, aux problĂšmes les plus gĂ©nĂ©raux, il n’est guĂšre douteux que les trois questions Ă  la fois les plus centrales et les plus spĂ©cifiques des sciences biologiques (car elles n’ont guĂšre de signification sur le terrain physico-chimique) sont celles (1) du dĂ©veloppement ou de l’évolution dans le sens de la production graduelle de formes organisĂ©es avec transformations qualitatives au cours des Ă©tapes ; (2) de l’organisation sous ses formes Ă©quilibrĂ©es ou synchroniques ; et (3) des Ă©changes entre l’organisme et son milieu (milieu physique et autres organismes). En d’autres termes, les trois notions cardinales exprimant les principaux faits Ă  expliquer sont celles (1) de la production de structures nouvelles, (2) de l’équilibre mais dans le sens de rĂ©gulations et d’autorĂ©gulations (et non pas simplement de balance des forces) et (3) de l’échange, dans le sens d’échanges matĂ©riels, mais tout autant (car c’est aussi le langage de la biologie contemporaine 4) de l’échange d’information.

Il n’est pas sans intĂ©rĂȘt de noter que l’étude de ces problĂšmes centraux se poursuit de plus en plus Ă  la lumiĂšre de trois mĂ©thodes instrumentales inspirĂ©es plus ou moins directement par les sciences de l’homme ou en tout cas par les activitĂ©s humaines. Sans qu’il y ait correspondance bi-univoque entre ces problĂšmes et ces mĂ©thodes (car chacune sert Ă  la solution de chacun), ce sont les thĂ©ories des jeux ou de la dĂ©cision (Waddington parle ainsi de la « stratĂ©gie des gĂšnes »), celle de l’information en gĂ©nĂ©ral et la cybernĂ©tique en tant que portant tour Ă  tour sur la communication et sur le guidage ou la rĂ©gulation.

Cela dit, il est Ă©vident que ces trois problĂšmes des transformations (en particulier diachroniques) de l’équilibration et des Ă©changes sont Ă©galement les trois questions principales que l’on retrouve en chacune des sciences de l’homme. Et non seulement on les retrouve sous des formes trĂšs spĂ©cifiques en chacune d’entre elles, mais encore les relations entre la dimension diachronique et la dimension synchronique diffĂšrent d’une maniĂšre trĂšs significative selon les types de phĂ©nomĂšnes Ă©tudiĂ©s : la linguistique structuraliste a ainsi dĂ©couvert, depuis F. de Saussure, que la signification des mots Ă  un moment considĂ©rĂ© de l’histoire dĂ©pendait bien davantage du systĂšme total de la langue considĂ©rĂ©e en son Ă©quilibre synchronique, que de son Ă©tymologie ou de son histoire. En un dĂ©veloppement psychologique individuel, au contraire, l’équilibre final des structures de l’intelligence, par exemple, dĂ©pend beaucoup plus du processus d’équilibration qui caractĂ©rise toute l’évolution antĂ©rieure. L’histoire Ă©conomique, de son cĂŽtĂ©, en Ă©tudiant par exemple le prix de la laine sur le marchĂ© de Londres au xiiie siĂšcle ou celui du poivre Ă  Lisbonne au xvie siĂšcle, n’y verra pas une explication du prix de ces denrĂ©es sur les mĂȘmes marchĂ©s aujourd’hui, mais cherchera Ă  Ă©clairer ces exemples historiques par un recours Ă  la dimension synchronique qui domine dans les questions de valeurs 5. Par contre les problĂšmes de structure Ă©conomique, en opposition avec les conjonctures, relĂšveront d’un autre type de rapport entre le diachronique et le synchronique. Quant aux problĂšmes de l’échange, ils sont Ă©galement communs Ă  toutes les sciences de l’homme, qu’il s’agisse d’échanges avec le milieu dans la production matĂ©rielle ou mentale ou d’échanges entre les individus. Et ils se combinent aussi de maniĂšres fort diverses avec les processus diachroniques ou Ă©volutifs et synchroniques ou de rĂ©gulation interne.

Cette convergence des problĂšmes ne signifie naturellement en rien une rĂ©duction possible des sciences de l’homme Ă  celles de la vie, car le domaine humain demeure spĂ©cifique Ă  cause de l’existence des cultures se transmettant socialement et comportant une complexitĂ© de facteurs inextricable. Mais si cette spĂ©cificitĂ© pose une question en soi, cela n’empĂȘche pas de partir de problĂšmes communs, d’autant plus que, nous allons le voir maintenant, leur solution n’est ni uniforme, ce qui en rendrait l’énoncĂ© simplement trivial, ni uniformĂ©ment diffĂ©rente d’une discipline Ă  une autre, ce qui exclurait toute confrontation intĂ©ressante, mais est Ă  diffĂ©rencier d’un type de structures ou phĂ©nomĂšnes Ă  un autre, ce qui impose au contraire la recherche interdisciplinaire.

3. Des problÚmes aux processus généraux : structures, fonctions et significations

La premiĂšre question Ă  discuter, au sujet des problĂšmes principaux qui viennent d’ĂȘtre Ă©noncĂ©s, est celle du critĂšre de ce choix et par consĂ©quent de son caractĂšre exhaustif ou arbitraire. Or, un grand exemple peut nous guider Ă  cet Ă©gard : celui de la dĂ©termination des structures Ă©lĂ©mentaires (dites « structures-mĂšres ») par l’école des Bourbaki en mathĂ©matiques. Pour dĂ©terminer ces structures fondamentales, dont toutes les autres sont censĂ©es dĂ©river par combinaison ou diffĂ©renciation, ces cĂ©lĂšbres auteurs, quoique travaillant en une science purement dĂ©ductive et dont l’exactitude est universellement reconnue, dĂ©clarent n’avoir pu suivre qu’une mĂ©thode inductive et non pas a priori : c’est donc par de simples procĂ©dĂ©s de comparaison systĂ©matique (mise en isomorphismes) et d’analyse rĂ©gressive qu’ils sont parvenus au nombre de trois structures irrĂ©ductibles entre elles, la question demeurant ouverte d’établir s’il faudra un jour en adjoindre d’autres ou non. Dans notre cas particulier on ne saurait a fortiori procĂ©der diffĂ©remment. Cela signifie simplement que les autres notions centrales pouvant ĂȘtre ajoutĂ©es Ă  celles de production des structures, d’équilibration et d’échange semblent, en l’état actuel des questions, leur ĂȘtre rĂ©ductibles : par exemple la notion si importante de « direction » (qui intervient en biologie, en psychologie du dĂ©veloppement, etc.) apparaĂźt dans les situations suffisamment analysĂ©es, comme rĂ©sultant d’une composition entre la production des structures et leur Ă©quilibration progressive 6.

Cela dit, examinons le sens de nos trois notions. Tout d’abord, Ă  comparer l’emploi du terme de structure dans les diffĂ©rentes sciences exactes naturelles et humaines 7, on lui trouve les caractĂšres suivants. La structure est d’abord un systĂšme de transformations comportant ses lois en tant que systĂšme, celles-ci Ă©tant donc distinctes des propriĂ©tĂ©s des Ă©lĂ©ments. En second lieu ces transformations comportent un autorĂ©glage en ce sens qu’aucun Ă©lĂ©ment nouveau engendrĂ© par leur exercice ne sort des frontiĂšres du systĂšme (l’addition de deux nombres donne encore un nombre, etc.) et que les transformations du systĂšme ne font pas appel Ă  des Ă©lĂ©ments extĂ©rieurs Ă  lui. En troisiĂšme lieu, le systĂšme peut comporter des sous-systĂšmes par diffĂ©renciation du systĂšme total (par exemple par une limitation des transformations permettant de laisser tel caractĂšre invariant, etc.) et il est possible de passer par certaines transformations d’un sous-systĂšme Ă  un autre.

Mais, au point de vue des diffĂ©rentes disciplines, il faut immĂ©diatement distinguer deux sortes de structures. Les premiĂšres sont achevĂ©es, parce que leur mode de production relĂšve de l’invention dĂ©ductive ou de la dĂ©cision axiomatique (structures logico-mathĂ©matiques) ou de la causalitĂ© physique (par exemple structures de « groupes » en mĂ©canique, etc.) ou que ces structures constituent la forme d’équilibre finale ou momentanĂ©ment stable d’un dĂ©veloppement antĂ©rieur, mental (structures de l’intelligence) ou social (structures juridiques, etc.). Les secondes sont au contraire en voie de constitution ou de reconstitution, leurs modes de production relevant de processus vitaux (structures biologiques) ou d’une genĂšse humaine spontanĂ©e ou « naturelle » (par opposition aux formalisations) : structures mentales ou sociales en formation, etc.

C’est Ă  la premiĂšre de ces deux catĂ©gories que s’applique sans plus la dĂ©finition prĂ©cĂ©dente puisqu’il s’agit de structures achevĂ©es et donc refermĂ©es sur elles-mĂȘmes. En ce cas les « productions » de la structure ne font plus qu’un avec ses transformations internes, sans qu’il y ait Ă  distinguer la formation et les transformations, puisqu’une structure achevĂ©e est Ă  la fois structurĂ©e et indĂ©finiment structurante. En second lieu, l’autorĂ©glage de la structure constitue la raison de son « équilibre », dont la stabilitĂ© est due aux rĂšgles mĂȘmes de cette structure, soit Ă  un ensemble de « normes ». Il n’y a donc pas lieu, en l’espĂšce, de distinguer structures et fonctions (au sens biologique et non pas mathĂ©matique du terme), puisque le fonctionnement de la structure se rĂ©duit Ă  ses transformations internes. En troisiĂšme lieu, il n’intervient pas d’« échanges » sinon Ă  nouveau sous une forme interne, en tant que passages possibles (et rĂ©ciproques) entre une sous-structure et l’une des autres.

Au contraire, dans le cas des structures en formation, ou en voie de reconstitution continuelle (comme par mĂ©tabolisme en biologie) ou momentanĂ©e, les trois caractĂšres de production, d’équilibre et d’échanges se prĂ©sentent sous des aspects sensiblement diffĂ©rents, bien que les formes dĂ©crites Ă  l’instant puissent ĂȘtre considĂ©rĂ©es comme les Ă©tats limites de celles dont il va ĂȘtre question, la distinction essentielle entre deux Ă©tant que les prĂ©cĂ©dentes correspondent Ă  un achĂšvement stable et les suivantes Ă  des processus ou des dĂ©veloppements.

En premier lieu, la production de la structure apparaĂźt sous deux formes dont la seconde n’est que l’aboutissement de la premiĂšre : une formation et des transformations. Il en rĂ©sulte que l’organisme, le sujet mental ou le groupe social constructeurs de structures ne constituent que des centres de fonctionnement (ou de structuration) et non pas des structures achevĂ©es contenant par une sorte de prĂ©formation toutes les structures possibles 8. En d’autres termes, il convient de distinguer en ce processus formateur la fonction en tant qu’activitĂ© structurante et la structure en tant que rĂ©sultat structurĂ©.

En second lieu, l’autorĂ©glage de la structure ne se rĂ©duit plus, dans le cas des structures en formation, Ă  l’ensemble des rĂšgles ou des normes caractĂ©risant la structure achevĂ©e : il est constituĂ© par un systĂšme de rĂ©gulations ou d’autorĂ©gulations, avec correction aprĂšs coup des erreurs et non pas encore prĂ©correction comme dans le systĂšme final (dont l’autorĂ©glage constitue d’ailleurs le passage Ă  la limite des autorĂ©gulations fonctionnant durant les stades de formation).

Enfin, dans la situation des structures en voie de constitution ou de continuelle reconstitution (comme les structures biologiques), l’échange n’est plus limitĂ© Ă  des rĂ©ciprocitĂ©s internes, comme c’est le cas entre les sous-structures d’une structure achevĂ©e, mais comporte une part importante d’échange avec l’extĂ©rieur, en tant qu’alimentation nĂ©cessaire du fonctionnement. C’est le cas des structures en formation, sur le terrain du dĂ©veloppement de l’intelligence, oĂč le sujet a constamment besoin de recourir Ă  l’expĂ©rience (mĂȘme dans le cas de ces expĂ©riences spĂ©cifiquement logico-mathĂ©matiques oĂč l’information est tirĂ©e, non pas des objets comme tels, mais des actions qui s’exercent sur eux). C’est surtout le cas des structures biologiques, qui ne s’élaborent que par Ă©changes constants avec le milieu, grĂące Ă  ces mĂ©canismes d’assimilations du milieu Ă  l’organisme et d’accommodations de celui-ci Ă  celui-lĂ , qui constituent la forme de passage de la vie organique au comportement et mĂȘme Ă  la vie mentale.

En effet, comme l’a montrĂ© Bertalanffy, une structure vivante constitue un systĂšme « ouvert » en ce sens qu’il se conserve au travers d’un flux continuel d’échanges avec l’extĂ©rieur. Il n’en comporte pas moins un cycle se refermant sur lui-mĂȘme, en tant que ses Ă©lĂ©ments s’entretiennent par interactions tout en puisant leur alimentation au dehors. Une telle structure peut ĂȘtre dĂ©crite statiquement, puisqu’elle se conserve malgrĂ© sa perpĂ©tuelle activitĂ©, mais elle est en principe dynamique puisqu’elle constitue la forme plus ou moins stable de transformations continuelles.

ConsidĂ©rĂ©e en son activitĂ©, une structure « organisĂ©e » comporte donc un fonctionnement qui est l’expression des transformations qui la caractĂ©risent. On appelle alors en gĂ©nĂ©ral « fonction » le rĂŽle (c’est-Ă -dire le secteur d’activitĂ© ou de fonctionnement) que joue une sous-structure par rapport au fonctionnement de la structure totale, et, par extension, l’action du fonctionnement total sur celui des sous-structures.

Tout fonctionnement est Ă  la fois production, Ă©change et Ă©quilibration, c’est-Ă -dire qu’il suppose sans cesse des dĂ©cisions ou choix, des informations et des rĂ©gulations. Il en rĂ©sulte que les notions mĂȘmes de structure et de fonction entraĂźnent, et cela dĂ©jĂ  sur le terrain biologique comme tel, les notions dĂ©rivĂ©es d’utilitĂ© fonctionnelle ou valeur et de signification.

En premier lieu, toute fonction ou tout fonctionnement comporte des choix ou sĂ©lections parmi les Ă©lĂ©ments internes ou externes. On dira en consĂ©quence qu’un Ă©lĂ©ment est utile lorsqu’il entre Ă  titre de composant dans le cycle de la structure et qu’il est nuisible s’il menace ou interrompt la continuitĂ© du cycle. Mais il faut distinguer deux sortes d’utilitĂ©s fonctionnelles ou « valeur » :

(1) Les utilitĂ©s primaires, c’est-Ă -dire l’utilitĂ© d’un Ă©lĂ©ment interne ou externe (production ou Ă©changes) par rapport Ă  la structure considĂ©rĂ©e, mais en tant que cet Ă©lĂ©ment intervient qualitativement dans la production ou la conservation de cette structure comme forme organisĂ©e : par exemple l’utilitĂ© d’un aliment contenant du calcium pour l’entretien des os ou l’utilitĂ© d’un groupe de gĂšnes dans une recombinaison gĂ©nĂ©tique susceptible de survie.

(2) Les utilitĂ©s secondaires, relatives au coĂ»t ou au gain affĂ©rents Ă  l’élĂ©ment utile au sens 1 : coĂ»t d’une transformation, d’un Ă©change, etc., intervenant dans les fonctionnements.

Cette distinction se rĂ©fĂšre donc, d’une part, Ă  l’aspect relationnel ou formel des structures, donc Ă  l’aspect structural comme tel, et d’autre part, Ă  l’aspect Ă©nergĂ©tique du fonctionnement. Il va de soi que ces deux aspects sont insĂ©parables, car il n’y a pas de structure sans fonctionnement et rĂ©ciproquement. Mais ils sont diffĂ©rents, car en toute production et en tout Ă©change, il est nĂ©cessaire de distinguer (1) ce qu’il faut produire ou ce qu’il faut acquĂ©rir ou Ă©changer, eu Ă©gard aux structures Ă  entretenir ou Ă  construire, et (2) ce que coĂ»te ou rapporte cette production ou cet Ă©change eu Ă©gard aux Ă©nergies disponibles.

Mais il est encore une distinction Ă  ajouter au rappel de ces notions biologiques gĂ©nĂ©rales pouvant servir de cadre Ă  l’analyse des mĂ©canismes communs propres aux diffĂ©rentes sciences humaines. C’est une distinction relative au rĂŽle de l’information, celle-ci Ă©tant nĂ©cessaire aux productions comme aux Ă©changes et aux rĂ©gulations :

(1) l’information peut ĂȘtre immĂ©diate, lorsqu’un stimulus aussitĂŽt discriminĂ© dĂ©clenche une rĂ©ponse non diffĂ©rĂ©e, donc sans distance spatio-temporelle entre ce stimulus et cette rĂ©ponse ;

(2) l’information est au contraire mĂ©diate s’il y a encodage selon un code dĂ©terminĂ© et dĂ©codage seulement ultĂ©rieur (donc avec distance spatio-temporelle non nulle). On parle ainsi de l’information gĂ©nĂ©tique encodĂ©e dans les substances germinales (acide dĂ©soxyribonuclĂ©ique ou ADN dont le code tient aux sĂ©quences comme Watson et Crick l’ont dĂ©couvert en 1953). Il faut surtout citer les « indices significatifs » qui dĂ©clenchent les conduites instinctives (Lorenz, Tinbergen, GrassĂ©, etc.).

Il est donc indispensable de faire intervenir, en plus des structures et des valeurs de fonctionnement, la notion des significations, en tant qu’un Ă©lĂ©ment donnĂ© peut ne pas ĂȘtre intĂ©grable comme tel ou actuellement en une structure dĂ©jĂ  produite, ni ne prĂ©senter de valeur fonctionnelle directe ou immĂ©diate, mais constituer le reprĂ©sentant ou l’annonce de structurations ou fonctionnement ultĂ©rieurs. Deux cas sont alors Ă  distinguer : (a) le reprĂ©sentant n’est pas reconnu comme tel par l’organisme, autrement dit ne concerne pas le comportement, mais participe d’une sorte de stockage ou de rĂ©serve d’information qui sera utilisĂ© ultĂ©rieurement : c’est en ce sens qu’on parle d’information gĂ©nĂ©tique, etc., ou de transmission d’information qui caractĂ©rise le feedback par opposition au processus Ă©nergĂ©tique principal dont ce feedback assure la rĂ©gulation ; (b) ce reprĂ©sentant est utilisĂ© dans le « comportement » et devient ainsi stimulus « significatif », etc. Nous sommes alors au seuil des systĂšmes de significations intĂ©ressant le comportement humain.

Au total, nous nous trouvons ainsi en prĂ©sence de trois grandes catĂ©gories de notions : les structures ou formes de l’organisation, les fonctions, sources de valeurs qualitatives ou Ă©nergĂ©tiques et les significations. Toutes trois donnent naturellement lieu Ă  des problĂšmes soit diachroniques ou d’évolution et de construction, soit synchroniques ou d’équilibre et de rĂ©gulation, soit d’échanges avec le milieu, mais on voit immĂ©diatement que les relations entre les dimensions diachroniques et synchroniques ne sauraient ĂȘtre les mĂȘmes selon qu’il s’agit des structures, des utilitĂ©s fonctionnelles ou des significations.

Ce qu’il convient de faire, pour passer Ă  l’analyse des mĂ©canismes communs envisagĂ©s par les diffĂ©rentes sciences de l’homme, est alors de traduire ce cadre gĂ©nĂ©ral en termes de conduites humaines. Mais une remarque demeure nĂ©cessaire au prĂ©alable. Les productions, rĂ©gulations ou Ă©changes qui se manifestent sous les formes qu’on vient de rappeler peuvent ĂȘtre aussi bien organiques que mentales ou interpsychiques et nous sommes partis, Ă  titre de rĂ©fĂ©rence initiale, du langage organique. Or, nous avons vu dans l’Introduction Ă  cet ouvrage (§ 7 sous III) que, si la plupart des sciences humaines traitent des conduites ou comportements de l’homme sans chercher Ă  dĂ©limiter dans le dĂ©tail ce qui relĂšve de la conscience et ce qui n’est pas conscient, les disciplines oĂč une mise en relation explicite entre la conscience et le corps peut faire sans cesse problĂšme, comme en psychologie, se sont orientĂ©es vers un principe de parallĂ©lisme ou d’isomorphisme. Nous avons proposĂ© (Introduction § 7 sous III) d’interprĂ©ter le « parallĂ©lisme psychophysiologique » dans le sens d’un isomorphisme plus gĂ©nĂ©ral entre la causalitĂ©, dont le domaine d’application concerne en fait exclusivement la matiĂšre, et l’implication au sens large qui est en relation sui generis unissant les significations propres aux Ă©tats de conscience. Il convient donc encore de traduire en termes d’implications conscientes les quelques notions gĂ©nĂ©rales dont il a Ă©tĂ© question en ce § 3.

4. RĂšgles, valeurs et signes

Si toute science humaine s’occupe de production, de rĂ©gulations et d’échanges et que chacune emploie dans cette Ă©tude des notions de structures, d’utilitĂ©s fonctionnelles et de signification envisagĂ©es tour Ă  tour diachroniquement et synchroniquement, il reste que ces concepts se prĂ©sentent sous des formes diffĂ©rentes selon que le chercheur se place Ă  un point de vue thĂ©orique ou abstrait, ou qu’il tient compte du comportement des sujets et mĂȘme de la maniĂšre dont il se rĂ©verbĂšre en leur conscience. Au premier de ces deux points de vue le spĂ©cialiste cherchera ainsi le langage le plus objectif pour dĂ©crire les structures et il le fera en termes variables, mais en principe formalisables ou mathĂ©matisables : il dĂ©crira, par exemple, les structures de parentĂ© en termes de systĂšmes algĂ©briques comme LĂ©vi-Strauss, les grammaires transformationnelles en termes de monoĂŻdes comme Chomsky, ou les structures micro- et macro-Ă©conomiques en termes de schĂ©mas alĂ©atoires ou cybernĂ©tiques, etc. Mais rien de tout cela ne concerne directement la conscience du sujet.

Par contre, dans les recherches psychologiques que nous poursuivons sur le dĂ©veloppement de l’intelligence chez l’enfant et l’adolescent, nous cherchons bien sĂ»r de mĂȘme Ă  traduire en un langage abstrait les structures d’opĂ©rations intellectuelles manifestĂ©es par le comportement des sujets, et utilisons Ă  cet Ă©gard des structures logico-mathĂ©matiques diverses relevant des « groupes », des « rĂ©seaux » et des « groupements » ; mais nous cherchons aussi la maniĂšre dont ces structures se traduisent dans la conscience mĂȘme du sujet 9, dans la mesure oĂč ses raisonnements s’expriment verbalement et s’accompagnent de justifications intentionnelles variĂ©es : et ce que nous trouvons n’est naturellement plus une structure abstraite, mais un ensemble de rĂšgles ou de normes intellectuelles se traduisant par des impressions de « nĂ©cessitĂ© logique », etc. Quand le sociologue du droit Ă©tudie pourquoi un systĂšme juridique (par ailleurs formalisable ou codifiable sous les espĂšces d’une construction normativiste « pure », Ă  la maniĂšre de Kelsen) est « reconnu » valable par les sujets de droits, il se trouve en prĂ©sence d’une sĂ©rie de relations bilatĂ©rales ou multilatĂ©rales telles que le « droit » des uns correspond Ă  une « obligation » pour les autres, etc., et ce que ces faits comportent se traduit Ă  nouveau en termes de rĂšgles particuliĂšres. Quand le logicien axiomatise un certain nombre d’opĂ©rations avec les consĂ©quences qui en dĂ©coulent, il peut ne se soucier en rien du sujet qui les applique. Mais il peut tout aussi bien se prĂ©occuper de l’aspect normatif des liaisons qu’il manipule et mĂȘme en venir Ă  construire avec Ziembinski, Weinberger, Peklov, Prior, et d’autres une logique de « normes » 10 (et mĂȘme l’appliquer avec Weinberger Ă  la norme juridique) 11. De mĂȘme les structures linguistiques se traduisent dans la conscience des sujets par des rĂšgles de grammaire, mĂȘme si cette traduction est inadĂ©quate, comme d’ailleurs bien d’autres traductions (par prises de conscience) des structures sous la forme de rĂšgles.

On voit alors d’emblĂ©e les problĂšmes gĂ©nĂ©raux et interdisciplinaires qui vont se poser Ă  cet Ă©gard (voir plus loin les § 5 à 9) : comparaison des diffĂ©rents types de structures, comparaison des systĂšmes de rĂšgles (selon qu’ils se rapprochent des modes de composition logique ou s’en Ă©loignent dans la direction de simples contraintes ou de prĂ©gnances diverses), comparaison des diverses traductions ou prises de conscience des structures sous forme de rĂšgles (adĂ©quates ou inadĂ©quates et pourquoi), etc.

Un autre grand systĂšme de notions intĂ©ressant l’expĂ©rience vĂ©cue par les individus en leur vie mentale ou en leurs relations collectives est le systĂšme des valeurs ou prise de conscience des utilitĂ©s fonctionnelles dont nous parlions au § 3. Et ce qui est remarquable et montre Ă  nouveau l’unitĂ© profonde des rĂ©actions de tous les ĂȘtres vivants sur les terrains sociaux et humains aussi bien que biologiques est que la distinction entre les utilitĂ©s primaires ou relatives aux aspects qualitatifs de la production ou de la conservation des structures et les utilitĂ©s secondaires ou relatives Ă  l’énergĂ©tique du fonctionnement se retrouve dans le domaine des valeurs vĂ©cues sous la forme de ce que nous appellerons les « valeurs de finalité » et celles de « rendements ».

Les valeurs de finalitĂ© comprennent en particulier les valeurs normatives qui sont dĂ©terminĂ©es par des rĂšgles : une valeur morale telle que celles qui, en toutes les sociĂ©tĂ©s humaines, opposent les actions jugĂ©es bonnes Ă  celles qui sont jugĂ©es mauvaises ou indiffĂ©rentes, se rĂ©fĂšre nĂ©cessairement Ă  un systĂšme de rĂšgles. Il en va a fortiori de mĂȘme des valeurs juridiques. Dans le domaine des reprĂ©sentations individuelles ou collectives, les jugements sont valorisĂ©s en vrais ou faux (valeurs bivalentes), ou vrais, faux et plausibles et encore indĂ©cidables, etc. (tri- ou polyvalence) en fonction des rĂšgles admises. Les concepts sont Ă©laborĂ©s, acceptĂ©s ou rejetĂ©s en vertu de multiples jugements de valeur, et tout en constituant des structures ils sont sans cesse valorisĂ©s, mais Ă  nouveau en fonction de structures normatives d’ensemble. Les valeurs esthĂ©tiques ne dĂ©pendent pas de rĂšgles aussi impĂ©ratives, mais se rĂ©fĂšrent nĂ©anmoins Ă  des structures plus ou moins rĂ©glĂ©es. Sur le terrain plus individuel, les intĂ©rĂȘts d’un sujet pour tel groupe d’objets ou tel genre de travail sous forme de finalitĂ©s diverses peuvent s’éloigner de toute structure normative et ne plus dĂ©pendre que de rĂ©gulations mais aussi s’organiser en Ă©chelles de valeurs plus ou moins stables.

Mais il existe aussi des valeurs de rendements liĂ©es aux coĂ»ts et aux gains du fonctionnement. On rĂ©pondra que les valeurs Ă©conomiques et mĂȘme praxĂ©ologiques sont toutes de prĂšs ou de loin encadrĂ©es par des normes juridiques : un individu qui ne paie pas ses dettes est poursuivi et celui qui se livre au vol, c’est-Ă -dire Ă  ce que J. Sageret appelait plaisamment la conduite la plus Ă©conomique (maximum de gain et minimum de dĂ©penses), est puni par les lois. Mais autre chose est un cadre prescrivant les frontiĂšres entre ce qui est permis et ce qui ne l’est pas, et autre chose est une dĂ©termination mĂȘme de la valeur par la norme : or, la valeur Ă©conomique obĂ©it Ă  ses lois propres que ne peuvent dĂ©terminer les rĂšgles juridiques et qui ne prescrivent en elles-mĂȘmes aucune obligation (une norme se reconnaĂźt Ă  une obligation qu’on peut honorer ou transgresser, par opposition Ă  un dĂ©terminisme causal qui contraint mais n’« oblige » pas en ce sens normatif). Bien entendu la valeur Ă©conomique est insĂ©parable de toutes sortes de valeurs de finalitĂ© et de valeurs normatives, de mĂȘme que la praxĂ©ologie interne de l’organisme ou du comportement individuel (cette « économie » dont certains psychologues font le principe de l’affectivitĂ© Ă©lĂ©mentaire) est liĂ©e Ă  de multiples questions de structure, mais les problĂšmes gĂ©nĂ©raux de coĂ»t et de gain sont bien distincts de ceux que soulĂšvent les autres formes d’évaluation et ne peuvent que donner lieu Ă  de multiples recherches interdisciplinaires comme le montrent les applications variĂ©es et toujours plus Ă©tendues de la thĂ©orie des jeux.

En troisiĂšme lieu interviennent dans tous les domaines du comportement humain les systĂšmes de significations, dont la linguistique Ă©tudie le principal avec le systĂšme collectif du langage. Mais si celui-ci a jouĂ© dans les sociĂ©tĂ©s humaines un rĂŽle de premiĂšre importance dans la transmission orale et Ă©crite des valeurs et des rĂšgles de tous genres, il ne constitue pas le seul systĂšme de signes et surtout de symboles relevant du mĂ©canisme des significations. Sans parler du langage animal (abeilles, etc.) qui soulĂšve toutes sortes de problĂšmes de comparaisons, il faut se rappeler que l’apparition de la reprĂ©sentation dans le dĂ©veloppement individuel n’est pas due au langage seul mais Ă  une fonction sĂ©miotique bien plus large comprenant en plus le jeu symbolique, l’image mentale, le dessin et toutes les formes diffĂ©rĂ©es et intĂ©riorisĂ©es d’imitation (celle-ci constituant le terme de transition entre les fonctions sensori-motrices et reprĂ©sentatives). D’autre part, dans la vie collective, le langage, qui constitue pour ainsi dire un systĂšme de signification Ă  la premiĂšre puissance, se double de systĂšmes Ă  la seconde puissance comme les mythes qui sont Ă  la fois des symboles et des signifiĂ©s vĂ©hiculĂ©s par les signifiants verbaux ou graphiques. La sĂ©miologie gĂ©nĂ©rale soulĂšve donc les plus larges problĂšmes interdisciplinaires.

II. Structures et rĂšgles (ou normes)

Les problÚmes ayant été posés sous leurs formes les plus générales dans les paragraphes 1 à 4, cherchons maintenant à entrer dans le détail des mécanismes communs en suivant le plan tracé par la distinction des rÚgles, des valeurs et des signes.

5. Les concepts de structures

L’une des tendances les plus gĂ©nĂ©rales des mouvements d’avant-garde dans toutes les sciences humaines est le structuralisme, se substituant aux attitudes atomistiques ou aux explications « holistes » (totalitĂ©s Ă©mergentes).

La mĂ©thode destinĂ©e Ă  dominer les problĂšmes de totalitĂ©s, qui semble au dĂ©part la plus rationnelle et la plus fĂ©conde, parce qu’elle correspond aux opĂ©rations intellectuelles les plus Ă©lĂ©mentaires (celles de rĂ©union ou d’addition), consiste Ă  expliquer le complexe par le simple, autrement dit Ă  rĂ©duire les phĂ©nomĂšnes Ă  des Ă©lĂ©ments atomistiques, dont la somme des propriĂ©tĂ©s rendrait compte du total Ă  interprĂ©ter. De telles maniĂšres atomistiques de poser les problĂšmes aboutissent Ă  oublier ou Ă  dĂ©former les lois de la structure comme telle. Elles sont loin d’avoir disparu du champ des sciences humaines et on les retrouve, par exemple, en psychologie dans les thĂ©ories associationnistes de l’apprentissage (Ă©cole de Hull, etc.). De façon gĂ©nĂ©rale il est frĂ©quent que des auteurs retombent en ces sortes de compositions additives sitĂŽt qu’un certain empirisme, ou qu’une mĂ©fiance Ă  l’égard de thĂ©ories jugĂ©es prĂ©maturĂ©es, les conduisent Ă  ce qu’ils croient ĂȘtre une plus grande fidĂ©litĂ© aux faits directement observables.

La seconde tendance qui s’est manifestĂ©e en des disciplines bien distinctes les unes des autres est celle qui, en prĂ©sence de systĂšmes complexes, consiste Ă  insister sur les caractĂšres de « totalité » propres Ă  ces systĂšmes, mais Ă  considĂ©rer cette totalitĂ© comme « émergeant » sans plus de la rĂ©union des Ă©lĂ©ments et comme s’imposant Ă  eux en les structurant grĂące Ă  cette contrainte du « tout » ; et surtout Ă  considĂ©rer la totalitĂ© comme s’expliquant d’elle-mĂȘme du seul fait de sa description. Deux exemples peuvent ĂȘtre donnĂ©s d’une telle attitude, l’un correspondant toujours Ă  certaines tendances psychologiques actuelles, l’autre liĂ© Ă  une Ă©cole sociologique aujourd’hui Ă©teinte. Le premier est celui de certains des partisans de la psychologie de la « Gestalt », nĂ©e surtout des Ă©tudes expĂ©rimentales sur la perception, mais Ă©tendue par W. Kohler et M. Wertheimer au domaine de l’intelligence et par K. Lewin Ă  celui de l’affectivitĂ© et de la psychologie sociale. Pour certains de ces auteurs nous partons en tous les domaines d’une conscience de totalitĂ©s, avant toute analyse des Ă©lĂ©ments, et ces totalitĂ©s sont dues Ă  des effets de « champs » qui dĂ©terminent les formes par des principes d’équilibre quasi-physique (moindre action, etc.) : le tout Ă©tant distinct de la somme des parties, les Gestalts obĂ©iraient alors Ă  des lois de composition non-additive mais de « prĂ©gnance » qualitative (les formes les « meilleures » s’imposant par leur rĂ©gularitĂ©, leur simplicitĂ©, leur symĂ©trie, etc.). L’opinion qui prĂ©vaut aujourd’hui est qu’il s’agit lĂ  de bonnes descriptions, mais non pas d’explications, et que, si l’on passe des « Gestalts » perceptives ou motrices aux formes de l’intelligence, celles-ci constituent des systĂšmes additifs mais comportent nĂ©anmoins des lois en tant que systĂšmes d’ensemble (ce qui pose le problĂšme en termes de structures algĂ©briques ou de systĂšmes de transformations, et non plus en termes de Gestalts).

Dans un tout autre domaine, la sociologie de Durkheim procĂ©dait de façon analogue en voyant dans le tout social une totalitĂ© nouvelle, Ă©mergeant Ă  une Ă©chelle supĂ©rieure de la rĂ©union des individus et rĂ©agissant sur eux en leur imposant des « contraintes » diverses. Il est intĂ©ressant de noter que cette Ă©cole, dont le double mĂ©rite a Ă©tĂ© de souligner avec une vigueur particuliĂšre la spĂ©cificitĂ© de la sociologie par rapport Ă  la psychologie et de fournir un ensemble impressionnant de travaux spĂ©cialisĂ©s, est Ă©galement morte de sa belle mort faute d’un structuralisme relationnel qui eĂ»t fourni des lois de composition ou de construction au lieu de s’en rĂ©fĂ©rer inlassablement Ă  une totalitĂ© conçue comme toute faite.

La troisiĂšme position est donc celle du structuralisme, mais en tant que relationnel, c’est-Ă -dire en tant que posant Ă  titre de rĂ©alitĂ© premiĂšre les systĂšmes d’interactions ou de transformations, subordonnant donc dĂšs le dĂ©part les Ă©lĂ©ments Ă  des relations qui les englobent, et concevant rĂ©ciproquement le tout comme le produit de la composition de ces interactions formatrices. Il est d’un grand intĂ©rĂȘt, dans notre perspective interdisciplinaire, de noter qu’une telle tendance, de plus en plus Ă©vidente dans les sciences humaines 12, est bien plus gĂ©nĂ©rale encore et se manifeste tout aussi clairement en mathĂ©matiques et en biologie. En mathĂ©matiques, le mouvement des Bourbaki a conduit Ă  supprimer les cloisons entre les branches traditionnelles pour dĂ©gager des structures gĂ©nĂ©rales, abstraction faite de leur contenu, et pour tirer de trois « structures-mĂšres », par combinaisons ou diffĂ©renciations, le dĂ©tail des structures particuliĂšres. Et si, Ă  cette refonte, se substitue aujourd’hui une analyse des « catĂ©gories » (classe d’élĂ©ments et avec fonctions) il s’agit encore d’un structuralisme relationnel, mais plus proche de la construction effective caractĂ©risant le travail des mathĂ©maticiens. En biologie, l’« organicisme » reprĂ©sente de mĂȘme un tertium entre l’atomisme pseudo-mĂ©caniste et les totalitĂ©s Ă©mergentes du vitalisme, et le thĂ©oricien le plus convaincu de cet organicisme a créé un mouvement de « thĂ©orie gĂ©nĂ©rale des systĂšmes » dont l’ambition est interdisciplinaire et vise entre autres la psychologie (Bertalanffy a Ă©tĂ© influencĂ© par la « Gestalttheorie », mais la dĂ©passe largement).

Cela dit, il existe toute une gamme de « structures » possibles qui se distribuent dans trois directions, dont le premier problÚme est de comprendre les relations (la premiÚre de ces directions correspondant à ce que nous appelions au § 3 les structures achevées et les deux autres aux structures en formation ou non fermées) :

(1) Les structures algĂ©briques et topologiques, y compris les modĂšles logiques, puisque la logique est un cas particulier d’algĂšbre gĂ©nĂ©rale (la logique usuelle des propositions repose par exemple sur une algĂšbre boolĂ©enne). C’est ainsi qu’en ethnologie LĂ©vi-Strauss rĂ©duit les relations de parentĂ© Ă  des structures de groupe ou de rĂ©seaux (lattice), etc. En thĂ©orie de l’intelligence nous avons cherchĂ© Ă  dĂ©crire les opĂ©rations intellectuelles dont on peut suivre la formation au cours du dĂ©veloppement individuel en dĂ©gageant les structures d’ensemble sous forme de structures algĂ©briques Ă©lĂ©mentaires ou « groupements » (voisines des groupoĂŻdes) puis, au niveau de la prĂ©adolescence et de l’adolescence, de rĂ©seaux et de groupes de quaternalitĂ©s rĂ©unis. La linguistique structuraliste recourt de mĂȘme Ă  des structures algĂ©briques (monoĂŻdes, etc.) et l’économĂ©trie Ă©galement (programmes linĂ©aires et non linĂ©aires).

(2) Les circuits cybernĂ©tiques, qui dĂ©crivent les systĂšmes de rĂ©gulations et dont l’emploi s’impose en psychophysiologie et dans les mĂ©canismes d’apprentissage. Ashby, le constructeur du cĂ©lĂšbre homĂ©ostat permettant de rĂ©soudre des problĂšmes par un processus d’équilibration, a rĂ©cemment fourni dans son Introduction to Cybernetics un modĂšle de rĂ©gulation dont les actions en retour sont elles-mĂȘmes dĂ©terminĂ©es par une table d’imputation du type de la thĂ©orie des jeux. Un tel modĂšle, qu’il considĂšre comme l’un des plus gĂ©nĂ©raux et des plus simples Ă  rĂ©aliser biologiquement montre une liaison possible entre les rĂ©gulations psychologiques et praxĂ©ologiques ou mĂȘme Ă©conomiques (voir § 13).

(3) Les modĂšles stochastiques utilisĂ©s en Ă©conomĂ©trie, en dĂ©mographie et souvent en psychologie. Mais, si le hasard joue un rĂŽle constant dans les Ă©vĂ©nements humains et demande donc Ă  ĂȘtre traitĂ© pour lui-mĂȘme, il n’est jamais pur, en ce sens que la rĂ©action au fortuit, favorable comme dĂ©favorable, est Ă  des degrĂ©s divers une rĂ©action active, ce qui nous ramĂšne aux rĂ©gulations. C’est ainsi que ce type 3 rĂ©sulte d’une complication de (2), comme le type (2) de 1 (si l’on se rappelle que l’opĂ©ration est une rĂ©gulation « parfaite » avec prĂ©correction des erreurs).

Les grands problÚmes interdisciplinaires que soulÚvent ces recherches structuralistes sont alors au moins au nombre de trois (sans correspondance bi-univoque avec ces trois types de structures, mais en liaison avec leur ensemble) :

(a) Un problĂšme de comparaison des structures selon leurs domaines d’application. Ce n’est pas un hasard, par exemple, si les structures de la perception (« bonnes formes », constances perceptives de la grandeur, etc., erreurs systĂ©matiques ou « illusions », etc.) relĂšvent de modĂšles de rĂ©gulations plus ou moins approchĂ©es ou appliquĂ©es Ă  un ensemble alĂ©atoire et si les structures de l’intelligence aux paliers d’équilibre relĂšvent de modĂšles algĂ©briques : c’est que celles-ci comportent une logique, tandis que les structures perceptives, malgrĂ© leurs isomorphismes partiels avec les premiĂšres (mais partiels, tandis que la thĂ©orie de la « Gestalt » postulait des identifications immĂ©diates), englobent une possibilitĂ© de dĂ©formations systĂ©matiques (ou « illusions ») qui constituent, du point de vue algĂ©brique, des « transformations non compensĂ©es ». Il est de mĂȘme d’un intĂ©rĂȘt certain de rechercher, parmi les phĂ©nomĂšnes sociaux, ceux qui relĂšvent ou non de tel type de structures, ce qui revient en dĂ©finitive Ă  dĂ©limiter ce qui est logicisable et ce qui relĂšve de tĂątonnements et rĂ©ajustements divers.

À cet Ă©gard, on peut se livrer (et nous l’avons essayĂ© en psychologie gĂ©nĂ©tique) Ă  des essais de mise en « isomorphismes partiels » pour faciliter ces comparaisons entre structures, en particulier par domaines. Une telle notion n’a pas de sens d’un point de vue purement formel, car un isomorphisme est alors total ou il n’est pas : n’importe quoi est, en effet, partiellement isomorphe Ă  n’importe quoi. Mais la mĂ©thode acquiert un sens concret et gĂ©nĂ©tique si l’on pose deux conditions Ă  une telle recherche : (1) que l’on puisse dĂ©terminer les transformations nĂ©cessaires pour passer d’une structure voisine Ă  une autre et surtout (2) que l’on puisse montrer, gĂ©nĂ©tiquement ou historiquement, que ces transformations sont effectivement rĂ©alisĂ©es en certaines situations ou sont suffisamment probables (par filiations directes ou par parentĂ© collatĂ©rale en prĂ©cisant le tronc commun d’oĂč les rameaux divergent).

(b) Ceci conduit au second des grands problĂšmes intra- ou interdisciplinaires que soulĂšvent les recherches structuralistes. Tandis que l’explication des totalitĂ©s par les mĂ©thodes atomistiques conduit Ă  un gĂ©nĂ©tisme sans structures et que l’appel Ă  des totalitĂ©s Ă©mergentes conduit Ă  un structuralisme sans genĂšse (ce qui est partiellement vrai des thĂ©ories de la Gestalt ou du tout social irrĂ©ductible en sociologie), le problĂšme central du structuralisme en sciences biologiques et humaines est de concilier structure et genĂšse, toute structure comportant une genĂšse et toute genĂšse Ă©tant Ă  concevoir comme le passage (mais comme un passage formateur) d’une structure de dĂ©part Ă  une structure d’arrivĂ©e. Autrement dit, le problĂšme fondamental est celui de la filiation des structures, et la triade des structures algĂ©briques, cybernĂ©tiques et stochastiques soulĂšve immĂ©diatement la question des passages possibles de l’une de ces catĂ©gories aux autres.

Il y a surtout le problĂšme des relations entre les structures cybernĂ©tiques et algĂ©briques et, Ă  cet Ă©gard, la psychologie gĂ©nĂ©tique fournit des indications trĂšs significatives. Entre les niveaux Ă©lĂ©mentaires oĂč les conduites cognitives procĂšdent par tĂątonnements ou par intuitions perceptives immĂ©diates (deux formes relevant de rĂ©gulations au sens des circuits cybernĂ©tiques) et les niveaux oĂč vers 7-8 ou 12-15 ans se constituent des structures algĂ©briques reconnaissables Ă  la coordination stricte d’« opĂ©rations » (en tant qu’actions intĂ©riorisĂ©es, rĂ©versibles et solidaires de structures d’ensemble avec leurs lois de composition), on trouve, en effet, tous les intermĂ©diaires sous la forme de reprĂ©sentations prĂ©opĂ©ratoires comportant encore de simples rĂ©gulations mais qui tendent Ă  atteindre une forme d’opĂ©ration. On peut alors en conclure que l’opĂ©ration constitue le terme limite de la rĂ©gulation, en ce sens que celle-ci, d’abord correction sur l’erreur en tant que rĂ©sultat de l’action, et ensuite correction sur l’action en tant qu’anticipant ses dĂ©viations possibles, devient finalement prĂ©correction de l’erreur, du fait que, par ses opĂ©rations inverses, le systĂšme assure par sa seule composition l’ensemble des compensations possibles. Bien qu’on ne puisse savoir actuellement si ce processus demeure spĂ©cial au domaine considĂ©rĂ© ou est gĂ©nĂ©ralisable Ă  d’autres, il est permis d’en concevoir d’analogues sur les terrains de la sociologie des connaissances, de la sociologie juridique et de la sociologie des faits moraux, de mĂȘme Ă©ventuellement en linguistique structuraliste 13.

(c) Le troisiĂšme grand problĂšme que soulĂšvent les Ă©tudes comparatives est celui de la nature des structures atteintes, selon qu’elles constituent de simples « modĂšles » au service des thĂ©oriciens ou qu’elles sont Ă  considĂ©rer comme inhĂ©rentes Ă  la rĂ©alitĂ© Ă©tudiĂ©e, autrement dit comme des structures du ou des sujets eux-mĂȘmes. La question est fondamentale car, pour les auteurs critiquant le structuralisme, celui-ci n’est qu’un langage ou un instrument de calcul relevant de la logique de l’observateur et non pas du sujet. Ce problĂšme est souvent soulevĂ© mĂȘme en psychologie oĂč l’expĂ©rimentation est cependant relativement aisĂ©e et oĂč l’on peut en certains cas ĂȘtre en partie assurĂ© que la structure atteint, sous les phĂ©nomĂšnes, leur principe explicatif en une signification qui rappelle ce que les philosophes appellent l’« essence » mais avec en plus un pouvoir dĂ©ductif indĂ©niable. Seulement dans les disciplines oĂč l’expĂ©rimentation est difficile, mĂȘme au sens le plus large, comme en Ă©conomĂ©trie, les spĂ©cialistes soulignent souvent l’écart qui subsiste, Ă  leurs yeux, entre le « modĂšle » mathĂ©matique et le « schĂ©ma expĂ©rimental », un modĂšle sans relations suffisantes avec le concret n’étant alors qu’un jeu de relations mathĂ©matiques, tandis qu’un modĂšle Ă©pousant le dĂ©tail du schĂ©ma expĂ©rimental peut prĂ©tendre Ă  atteindre le rang de structure « rĂ©elle ». Il va de soi que dans la plupart des situations, les modĂšles utilisĂ©s dans les sciences humaines sont situĂ©s, plus encore que les modĂšles physiques et mĂȘme biologiques, Ă  mi-chemin du « modĂšle » et de la « structure », autrement dit du schĂ©ma thĂ©orique en partie relatif aux dĂ©cisions de l’observateur et de l’organisation effective des comportements Ă  expliquer.

Remarque

Il convient enfin de dire quelques mots d’un problĂšme voisin du prĂ©cĂ©dent et que l’on nous a conseillĂ© d’insĂ©rer dans la liste des questions intĂ©ressant toutes les sciences de l’homme : c’est celui de ce que l’on a pu appeler « l’analyse empirique de la causalité ». Mais il y a lĂ  deux questions Ă  distinguer soigneusement : celle de l’explication causale en gĂ©nĂ©ral et celle des dĂ©pendances fonctionnelles que l’on parvient Ă  dĂ©gager entre les observables, soit par dissociation des facteurs dans les recherches expĂ©rimentales, soit par analyse des multi-variabilitĂ©s dans les recherches non expĂ©rimentales (en Ă©conomie et en sociologie : voir les travaux de Blalock, de Lazarsfeld, etc.). La seconde de ces questions intĂ©resse effectivement toutes les sciences humaines, mais d’un point de vue essentiellement mĂ©thodologique, sans aboutir Ă  proprement parler Ă  la dĂ©couverte de nouveaux mĂ©canismes communs, sinon par un affinement de la notion de dĂ©pendance fonctionnelle en opposition avec les simples corrĂ©lations. Par contre le problĂšme de l’explication causale en gĂ©nĂ©ral met en Ă©vidence le conflit latent qui opposera sans doute encore longtemps les partisans d’un positivisme attachĂ© aux observables et les auteurs cherchant Ă  dĂ©gager sous ces observables des « structures » susceptibles de rendre compte de leurs variations. Il va de soi que si de telles structures existent, c’est Ă  leur formation, Ă  leurs transformations internes et Ă  leur autorĂ©glage que se rĂ©duisent les problĂšmes de causalité ; dans cette perspective, la recherche des dĂ©pendances fonctionnelles n’est qu’une Ă©tape vers la dĂ©couverte de mĂ©canismes structuraux et l’on ne saurait pousser un peu loin l’analyse du fonctionnement sans en arriver tĂŽt ou tard Ă  ceux-ci. Quant Ă  savoir laquelle finira par l’emporter de ces deux tendances fondamentales, ce n’est pas Ă  nous d’en juger. Il importe seulement pour l’instant de noter les convergences assez frappantes qui semblent se dessiner entre les courants que l’on pourrait dĂ©signer du nom trĂšs global de structuralisme gĂ©nĂ©tique dans les recherches en psychologie du dĂ©veloppement, dans l’étude des « grammaires gĂ©nĂ©ratrices » en linguistique, et dans certaines analyses si diffĂ©rentes en apparence de l’économie et de la sociologie d’inspiration marxienne.

6. Les systĂšmes de rĂšgles

Le troisiĂšme problĂšme qu’on vient de soulever (sous c) reçoit en bien des cas une solution possible sous la forme suivante : en suivant la formation d’une structure, on assiste lors de son achĂšvement Ă  des modifications du comportement du sujet qu’il est difficile d’expliquer autrement que par cet achĂšvement mĂȘme, autrement dit par la « fermeture » de la structure. Tels sont les faits fondamentaux qui se traduisent dans la conscience 14 du sujet par les sentiments d’obligation ou de « nĂ©cessitĂ© normative » et dans son comportement par l’obĂ©issance Ă  des « rĂšgles ». Rappelons que selon la terminologie, non pas gĂ©nĂ©rale, mais habituelle aux spĂ©cialistes de l’étude des « faits normatifs » 15, une rĂšgle se reconnaĂźt au fait qu’elle oblige, mais qu’elle peut ĂȘtre violĂ©e aussi bien que respectĂ©e, contrairement Ă  une « loi » causale ou Ă  un dĂ©terminisme, qui ne souffrent pas d’exceptions sinon Ă  titre de variations alĂ©atoires dues Ă  un mĂ©lange de causes.

Un exemple fera comprendre ce rĂŽle de la fermeture des structures 16. Un enfant de 4-5 ans ne sait en gĂ©nĂ©ral pas dĂ©duire que A < C s’il a constatĂ© sĂ©parĂ©ment A < B puis B < C (mais sans avoir vu ensemble A et C). D’autre part, il ne sait pas construire une sĂ©riation d’objets de faibles diffĂ©rences A < B < C < D
 ou n’y parvient que par tĂątonnements. Lorsqu’il parvient par contre Ă  une construction sans bavures, consistant Ă  placer successivement toujours le plus petit des Ă©lĂ©ments restants (d’oĂč la comprĂ©hension du fait qu’un Ă©lĂ©ment E est Ă  la fois plus grand que les prĂ©cĂ©dents E < D, C, etc., et plus petit que les suivants E < F, G, etc.), il rĂ©sout du mĂȘme coup le problĂšme de transitivitĂ© et ne jugera plus A < C comme indĂ©cidable ou simplement probable, mais comme nĂ©cessaire (« c’est forcé », etc.) s’il a vu A < B et B < C. Et ce sentiment de nĂ©cessitĂ© logique, difficile Ă  Ă©valuer comme tous les Ă©tats de conscience, se traduira dans le comportement par l’emploi et la reconnaissance de la transitivitĂ©.

On pourrait citer bien d’autres exemples en d’autres domaines du dĂ©veloppement individuel, comme l’apparition du sentiment de la justice Ă  titre de norme trĂšs impĂ©rative succĂ©dant Ă  une morale d’obĂ©issance Ă  l’ñge oĂč les relations de rĂ©ciprocitĂ© se structurent en marge ou aux dĂ©pens des relations de subordination. Dans le dĂ©veloppement historique des sociĂ©tĂ©s il semble Ă©vident de mĂȘme que des idĂ©aux dĂ©mocratiques se sont imposĂ©s en fonction de changements de structures, etc.

L’étude des rĂšgles ou des faits normatifs constitue donc un secteur important de celle des structures, et d’autant plus important qu’elle assure la liaison entre le structuralisme et le comportement mĂȘme des sujets. De plus, de telles rĂšgles s’observent dans tous les domaines recouverts par les sciences humaines puisque, mĂȘme en dĂ©mographie, il est impossible, par exemple, de dissocier le taux des naissances de diverses rĂšgles morales et juridiques. Quand Durkheim voyait dans le processus des « contraintes » le fait social le plus gĂ©nĂ©ral il exprimait ce caractĂšre commun des divers comportements sociaux de s’accompagner de rĂšgles.

Un certain nombre de problĂšmes interdisciplinaires se posent alors, qui sont loin d’ĂȘtre rĂ©solus mais dont on constate la double tendance Ă  les soulever en tous domaines et Ă  les traiter par liaisons bilatĂ©rales. Nous en distinguerons trois :

(a) La premiĂšre question est d’établir si les rĂšgles ou obligations sont nĂ©cessairement de nature sociale, c’est-Ă -dire supposent l’interaction entre deux individus au moins, ou s’il peut en exister de nature individuelle ou endogĂšne. La question n’est qu’un sous-problĂšme d’une question plus gĂ©nĂ©rale qui est de savoir si toute structure « rĂ©elle » ou naturelle (par opposition aux « modĂšles » exclusivement thĂ©oriques) se traduit dans le comportement des sujets par des rĂšgles.

En ce qui concerne cette question plus gĂ©nĂ©rale, on peut ĂȘtre tentĂ© de rĂ©pondre immĂ©diatement par la nĂ©gative, puisqu’il existe, par exemple, des structures perceptives dont la composante sociale est nulle ou trĂšs faible 17 et qu’elles ne s’accompagnent pas de « rĂšgles » au sens normatif. Mais elles se traduisent par des « prĂ©gnances » (= une « bonne forme » l’emporte sur une forme irrĂ©guliĂšre, etc.) et, pour certains auteurs, il y aurait tous les intermĂ©diaires entre la prĂ©gnance et la nĂ©cessitĂ© logique, ce qui soulĂšve alors la question des relations entre le normatif et le « normal » au sens, non pas d’une simple frĂ©quence dominante mais de l’état d’équilibre (et encore par autorĂ©gulation, d’oĂč de nouvelles liaisons possibles entre le « rĂ©glable » et la « rĂšgle »).

La question est donc loin d’ĂȘtre simple. Les tendances dominantes semblent ĂȘtre les suivantes. D’une part, on s’accorde de plus en plus Ă  douter de l’existence de rĂšgles « innĂ©es » telles qu’une logique ou une morale transmises par voie hĂ©rĂ©ditaire 18. Les opĂ©rations logiques naturelles ne se constituent que trĂšs graduellement (en moyenne guĂšre avant 7 ou 8 ans dans les sociĂ©tĂ©s dĂ©veloppĂ©es) selon un ordre de succession constant, mais sans cette fixitĂ© dans les niveaux d’ñge qui tĂ©moignerait d’une maturation interne ou nerveuse. Elles sont certes tirĂ©es des formes les plus gĂ©nĂ©rales de la coordination des actions, mais il s’agit aussi bien d’actions en commun que d’actions individuelles, de telle sorte qu’elles apparaissent comme le rĂ©sultat d’une Ă©quilibration progressive de nature psycho-sociologique bien plus que comme hĂ©ritĂ©es biologiquement (le cerveau humain, autrement dit, ne contient pas de programmation hĂ©rĂ©ditaire comme ce serait le cas si les comportements logico-mathĂ©matiques constituaient des sortes d’instincts, mais il prĂ©sente un fonctionnement hĂ©rĂ©ditaire dont l’utilisation permet Ă  la fois la vie en commun et la constitution de coordinations gĂ©nĂ©rales dont ces structures tirent leur point de dĂ©part). Les obligations morales, comme l’ont montrĂ© J. M. Baldwin, P. Bovet et Freud, sont liĂ©es en leur formation Ă  des interactions interindividuelles, etc.

D’autre part, il semble de plus en plus probable que si toute structure Ă©quilibrĂ©e impose plus que des rĂ©gularitĂ©s, mais une certaine « prĂ©gnance » due Ă  des rĂ©gulations, et si tout systĂšme de rĂ©gulations comporte, par le fait mĂȘme de ses rĂ©ussites ou de ses Ă©checs, une distinction obligĂ©e entre le normal et l’anormal (notions propres au vivant et dĂ©nuĂ©es de signification en physico-chimie), il existe cependant une sorte de point limite sĂ©parant, tout en les unissant, les rĂ©gulations et les opĂ©rations (voir au § 5). Or, ce point de transition pourrait bien ĂȘtre aussi en bien des cas celui de l’individuel Ă  l’interindividuel.

(b) Un second problĂšme gĂ©nĂ©ral, qui prolonge ce qui vient d’ĂȘtre dit, est celui des types d’obligations ou de rĂšgles. La nĂ©cessitĂ© logique se traduit par des opĂ©rations cohĂ©rentes susceptibles de constituer des structures dĂ©ductives, mais il est un grand nombre d’obligations et de rĂšgles sans consistance intrinsĂšque et dues essentiellement Ă  des contraintes plus ou moins contingentes ou momentanĂ©es : le cas extrĂȘme est celui des rĂšgles de l’orthographe dont l’histoire montre suffisamment le caractĂšre arbitraire. IndĂ©pendamment mĂȘme des questions soulevĂ©es sous (a), il est donc Ă©vident que toute obligation ne se prolonge pas en « opĂ©rations » possibles au sens limitĂ© oĂč nous avons pris ce terme (au § 5) et qu’un certain nombre de systĂšmes de rĂšgles ne dĂ©passe pas le niveau des structures de rĂ©gulations.

Le second problĂšme gĂ©nĂ©ral que posent les systĂšmes de rĂšgles est alors de construire, par comparaisons interdisciplinaires, une hiĂ©rarchie des variĂ©tĂ©s de structures, conduisant de celles qui sont opĂ©ratoires selon des formes diverses Ă  celles qui reposent sur des rĂ©gulations, de types divers Ă©galement et avec une part plus ou moins grande d’alĂ©atoire.

(c) Le troisiĂšme grand problĂšme que soulĂšvent les systĂšmes de rĂšgles est celui de l’interfĂ©rence entre des rĂšgles appartenant Ă  des domaines diffĂ©rents. Ce problĂšme, dont quelques exemples vont ĂȘtre discutĂ©s sous peu, se prĂ©sente sous deux formes. Il y a d’abord celle des intersections effectives de structures, ce qui conduit Ă  des interfĂ©rences de rĂšgles : un systĂšme juridique, par exemple, est un ensemble de rĂšgles sui generis, c’est-Ă -dire irrĂ©ductibles aux rĂšgles morales ou logiques, mais il prĂ©sente objectivement toutes sortes d’interfĂ©rences avec ces deux autres systĂšmes du seul fait qu’il ne doit contredire ni l’un ni l’autre (ce qui peut ĂȘtre d’ailleurs plus facile dans un cas que dans l’autre) 19. Mais il y a ensuite les intersections dues aux prises de conscience de la structure par le sujet, ces prises de conscience pouvant ĂȘtre adĂ©quates mais partielles, ou dĂ©formantes sous des influences subjectives diverses. La grammaire usuelle des pĂ©dagogues n’est ainsi qu’une prise de conscience trĂšs incomplĂšte et en partie dĂ©formante des structures linguistiques et elle interfĂšre en gĂ©nĂ©ral avec des obligations de type quasi-moral.

7. Exemples d’interfĂ©rences dans le domaine des structures logiques

Le cas des structures logiques est un bon exemple de l’impossibilitĂ© oĂč l’on se trouve aujourd’hui d’isoler un genre pourtant trĂšs dĂ©terminĂ© de recherches et qui avait tout pour se placer en une sorte d’absolu Ă  l’abri des contacts interdisciplinaires. La logique formelle est, en effet, peut-ĂȘtre actuellement la plus prĂ©cise des disciplines, au sens de la rigueur de ses dĂ©monstrations. Elle peut ĂȘtre situĂ©e au point de dĂ©part des mathĂ©matiques, Ă  tel point qu’on peut hĂ©siter Ă  la rattacher aux sciences de l’homme et que les autoritĂ©s dont dĂ©pend cet ouvrage ne l’ont point incorporĂ©e dans les disciplines particuliĂšres Ă  Ă©tudier du point de vue de leurs tendances. Et surtout, utilisant une mĂ©thode axiomatique ou de « formalisation », la logique ignore par principe le « sujet » psychologique, Ă©tant devenue une « logique sans sujet » dont les compĂ©tences qu’elle s’est dĂ©limitĂ©es lui interdisent mĂȘme de se demander s’il existe ou non des « sujets sans logique ».

Et pourtant l’évolution interne de la logique elle-mĂȘme oblige aujourd’hui, aussi bien que l’évolution externe de branches Ă©trangĂšres Ă  son champ, Ă  constater l’existence de multiples tendances centrifuges qui posent inĂ©vitablement des problĂšmes de connexions interdisciplinaires.

La premiĂšre de ces tendances est nĂ©e de la dĂ©couverte par K. Gödel en 1931 des limites de la formalisation. En des thĂ©orĂšmes cĂ©lĂšbres, Gödel a dĂ©montrĂ© qu’il est impossible Ă  une thĂ©orie d’une certaine richesse (par exemple : arithmĂ©tique Ă©lĂ©mentaire par opposition Ă  transfinie) de dĂ©montrer sa propre non-contradiction par ses seuls moyens et par les moyens logiques plus faibles qu’elle implique : elle aboutit nĂ©cessairement ainsi Ă  certaines propositions indĂ©cidables, et, pour en dĂ©cider, il faut recourir Ă  des moyens plus « forts » (par exemple l’arithmĂ©tique transfinie). Autrement dit, la logique n’est plus un Ă©difice reposant sur sa base, mais bien une construction dont la consistance dĂ©pend des Ă©tages supĂ©rieurs, et d’étages jamais achevĂ©s puisque chacun Ă  son tour a besoin du suivant. Or, sitĂŽt qu’il y a construction il faut se demander de quoi et par qui. Et s’il y a des limites Ă  la formalisation il faut se demander pourquoi, ce Ă  quoi J. LadriĂšre, par exemple, rĂ©pond en invoquant l’impossibilitĂ© pour le sujet d’embrasser en un seul champ actuel la totalitĂ© de ses opĂ©rations possibles (ce qui constitue en fait un appel Ă  la psychologie en vue d’une Ă©pistĂ©mologie de la logique : voir plus bas).

Une autre tendance interne, Ă©galement remarquable, est le souci de certains logiciens d’établir une liaison entre la logique formelle et certains systĂšmes de normes ou de rĂšgles utilisĂ©es par les sujets en sociĂ©tĂ©. Nous avons citĂ© plus haut (au § 4) des travaux comme ceux de Weinberger, etc., qui appliquent la logique formelle Ă  des connexions entre normes posĂ©es Ă  l’impĂ©ratif. Mais il faut mentionner surtout l’Ɠuvre importante du logicien belge Ch. Perelman dans le domaine de l’argumentation. Perelman a voulu Ă©tudier d’un point de vue logique les multiples situations oĂč un partenaire cherche Ă  agir sur un autre non pas par le sentiment ou des arguments extrinsĂšques d’autoritĂ©, etc., donc pas par ces sophismes que l’on a rĂ©unis bien Ă  tort sous le nom de « logique des sentiments » (car la vraie logique des sentiments c’est la morale, dont Perelman commence Ă  s’occuper), mais par une argumentation cohĂ©rente logiquement quoique dirigĂ©e et organisĂ©e en vue de convaincre. Un vaste ensemble de travaux a paru sur ce sujet 20 et nous y trouvons notamment, sous la plume de L. Apostel, une Ă©tude sur les prĂ©suppositions d’une telle thĂ©orie et en particulier sur les relations entre les opĂ©rations logiques et la coordination gĂ©nĂ©rale des actions (Apostel montre Ă  cet Ă©gard la parentĂ© entre les analyses de Perelman et nos propres recherches sur le dĂ©veloppement des structures logiques Ă  partir de l’action). Partant de la thĂ©orie de l’argumentation, Perelman a naturellement Ă©tĂ© conduit Ă  Ă©tudier la logique des structures juridiques, et, sur ce point, une collaboration trĂšs active s’est instaurĂ©e sous sa direction entre juristes et logiciens, dont il est sorti dĂ©jĂ  de nombreux travaux.

Une troisiĂšme tendance commune Ă  certains logiciens consiste Ă  s’intĂ©resser Ă  la psychologie, non pas naturellement pour y trouver le fondement interne de la logique (ce qui serait un passage du fait Ă  la norme ou « psychologisme », aussi peu valable que le passage inverse ou « logicisme »), mais en vue de son Ă©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©rale. Si, en effet, le propre de la logique est d’ĂȘtre une construction, il devient difficile de l’interprĂ©ter Ă©pistĂ©mologiquement comme un simple langage et encore strictement tautologique, comme le propose le positivisme logique. Aussi bien les logiciens qui ne croient plus Ă  cette thĂšse ou n’y ont jamais cru s’orientent-ils dans la direction de la construction psychologique ou psychosociale des structures. Mais il est important de noter qu’il ne s’agit pas lĂ  simplement d’une formalisation de la pensĂ©e ou logique « naturelle », ce qui est d’un intĂ©rĂȘt restreint (sauf dans les situations oĂč celle-ci dĂ©veloppe des techniques particuliĂšres comme celle de l’argumentation, analysĂ©e par Perelman) : d’abord parce que la logique naturelle est en gĂ©nĂ©ral pauvre, comparĂ©e Ă  la richesse des axiomatiques ; mais ensuite et surtout parce qu’elle ne constitue qu’une prise de conscience trĂšs imparfaite des structures sous-jacentes. Ce que cherchent ces logiciens est donc moins une analyse de la conscience des sujets qu’une Ă©tude des structures en leurs filiations et formations, ce qui permet alors de montrer par quelles Ă©tapes on parvient, en partant des comportements Ă©lĂ©mentaires, jusqu’aux structures algĂ©briques de la logique elle-mĂȘme (algĂšbre et rĂ©seau boolĂ©ens, etc.). C’est ce dont s’occupent les logiciens qui collaborent au Centre international d’épistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique de GenĂšve : L. Apostel, S. Papert, J. B. Grize, C. Nowinski, etc.

Si le problĂšme de l’épistĂ©mologie de la logique fait ainsi le pont entre cette discipline et la psychologie gĂ©nĂ©tique, c’est entre autres parce que celle-ci est allĂ©e depuis des annĂ©es Ă  la rencontre de telles prĂ©occupations. Il est en effet impossible d’étudier le dĂ©veloppement de l’intelligence, de la premiĂšre annĂ©e de l’enfant Ă  l’adolescence ou Ă  l’état adulte, sans ĂȘtre conduit Ă  un certain nombre de constatations qui intĂ©ressent la logique. La premiĂšre est que, dĂšs avant le langage, il existe au niveau des schĂšmes d’action sensori-moteurs certaines structures d’emboĂźtement, d’ordre, de correspondance, etc., qui prĂ©figurent la logique et montrent ses attaches avec les coordinations gĂ©nĂ©rales de l’action. On constate ensuite que par un processus d’équilibrations successives, les opĂ©rations courantes de classification, sĂ©riation, correspondance ou intersection en viennent Ă  constituer (vers 7-8 ans) des structures formalisables Ă  mi-chemin des « groupes » et des « rĂ©seaux » et que nous avons appelĂ©es « groupements ». On constate surtout qu’à une troisiĂšme Ă©tape (11-12 ans) ces groupements se coordonnent simultanĂ©ment en un groupe de quaternalitĂ© et en un rĂ©seau de liaisons interpropositionnelles. Il est intĂ©ressant pour la recherche interdisciplinaire de noter que ce « groupe » de transformations propositionnelles couramment Ă©tudiĂ© depuis 1950 par les logiciens, a Ă©tĂ© dĂ©couvert en psychologie gĂ©nĂ©tique avant d’ĂȘtre analysĂ© en sa formalisation logistique.

Les relations entre la logique et l’économie sont de deux sortes, grĂące Ă  la thĂ©orie des jeux. D’une part, le logicien peut s’intĂ©resser Ă  la thĂ©orie des jeux comme Ă  n’importe quelle autre procĂ©dure logico-mathĂ©matique pour en faire l’axiomatique. Mais d’autre part, l’induction (soit l’ensemble des infĂ©rences appliquĂ©es Ă  un domaine d’expĂ©rience oĂč intervient l’alĂ©atoire) est un « jeu » entre l’expĂ©rimentateur et la nature, et l’on peut concevoir une thĂ©orie de l’induction Ă  base des stratĂ©gies et dĂ©cisions. Du fait que plusieurs auteurs considĂšrent la dĂ©duction comme un cas limite de l’induction, on voit donc le rapport avec l’épistĂ©mologie de la logique entiĂšre. Inutile de rappeler que cette Ă©pistĂ©mologie de la logique peut a fortiori ĂȘtre mise en connexion avec la cybernĂ©tique et selon un double mouvement analogue Ă  celui auquel il vient d’ĂȘtre fait allusion, qu’on peut citer avec T. Greniewski, un spĂ©cialiste de ces connexions entre la logique et la cybernĂ©tique.

Quant aux échanges entre la logique et la linguistique, nous y viendrons à propos de cette derniÚre.

8. Les systĂšmes de normes non dĂ©ductibles : sociologie juridique, etc. ; usages et schĂšmes d’habitudes

IndĂ©pendamment des questions particuliĂšres de logique juridique, dont il a Ă©tĂ© question, il existe un grand problĂšme dont l’intĂ©rĂȘt se manifeste par plusieurs tendances contemporaines en des disciplines diverses, et qui est celui de la structure gĂ©nĂ©rale des systĂšmes de normes. De ce point de vue des structures d’ensemble, qui s’impose de plus en plus, il ne suffit nullement de savoir qu’un raisonnement juridique quelconque peut ĂȘtre mis en forme logique : il ne reste pas moins qu’un systĂšme juridique en sa forme totale, au sens de H. Kelsen (de la « norme fondamentale » et de la constitution jusqu’aux normes individualisĂ©es comme chaque jugement de tribunal, diplĂŽme, etc.) est Ă  la fois trĂšs voisin et trĂšs diffĂ©rent d’un systĂšme logique.

L’analogie est que, dans les deux cas, il y a construction de valeurs normatives au moyen d’actions ou opĂ©rations et que ces rĂ©sultats sont valables en fonction d’une suite d’implications transitives. Si l’on admet de tels axiomes, alors s’ensuivent de tels thĂ©orĂšmes T1 qui entraĂźnent tels autres, T2, etc., selon une suite d’implications hiĂ©rarchisĂ©es. De mĂȘme si la constitution est admise, alors le parlement a le droit d’édicter des lois L, valables en vertu de la norme constitutionnelle, alors le gouvernement a le droit de prendre une dĂ©cision D valable en vertu de la loi L, alors tel bureau a le droit de trancher un cas individuel C, de façon valable en vertu de l’arrĂȘtĂ© gouvernemental D, etc. Or, cette suite de constructions normatives (chaque norme Ă©tant Ă  la fois application de la prĂ©cĂ©dente et crĂ©ation de la suivante) est bien comparable Ă  une suite d’implications, et Kelsen dĂ©finit explicitement ce rapport implicatif sous le terme « d’imputation » (centrale ou pĂ©riphĂ©rique, selon qu’elle qualifie les sujets de droit ou les emboĂźtements seuls).

Mais la grande diffĂ©rence est que, connaissant le contenu des axiomes, on peut dĂ©duire la suite des thĂ©orĂšmes : ils n’y Ă©taient pas prĂ©formĂ©s tautologiquement, certes, puisque ces axiomes sont indĂ©pendants les uns des autres, mais les combinaisons nouvelles que l’on obtient sont « nĂ©cessaires » (elles n’auraient pu ĂȘtre autres en vertu des opĂ©rations donnĂ©es). Dans le systĂšme juridique, au contraire, on sait simplement que le parlement ne peut pas violer la constitution, mais, dans ce cadre, il vote ce qu’il veut : autrement dit, les opĂ©rations constructives se dĂ©roulent de façon valable en fonction d’imputations transitives et nĂ©cessaires, mais leurs rĂ©sultats demeurent contingents parce qu’ils ne sont pas dĂ©terminĂ©s par la forme de ces opĂ©rations, seules l’étant leurs validitĂ©s dans la mesure oĂč il n’y a pas contradiction avec les normes de rang supĂ©rieur.

En d’autres termes il existe des structures normatives dont la forme mĂȘme dĂ©termine le contenu et que de ce fait on peut prĂ©cisĂ©ment appeler formelles et d’autres dont la forme ne le dĂ©termine pas. Les premiĂšres qui peuvent alors donner lieu Ă  des disciplines dĂ©ductives « pures » (logiques et mathĂ©matiques pures) n’en intĂ©ressent pas moins tout comportement humain, car les conduites Ă©conomiques ne dĂ©passeraient pas le niveau du troc si chacun n’admettait pas que 2 et 2 font 4. Il est alors d’un certain intĂ©rĂȘt de se livrer Ă  une comparaison des structures et des systĂšmes de rĂšgles quant Ă  ces relations entre la forme et le contenu et l’on voit d’emblĂ©e que ces analyses comparatives ne sont possibles que par une Ă©troite collaboration interdisciplinaire.

L’étude des faits moraux offre un nouvel exemple de tels problĂšmes et ce n’est pas pour rien qu’elle a prĂ©occupĂ© Ă  tour de rĂŽle les sociologues, les psychologues, certains logiciens, des juristes 21 et les spĂ©cialistes de la sociologie juridique et un nombre apprĂ©ciable d’économistes (les explications utilitaristes des faits moraux sont essentiellement le produit de courants d’idĂ©es dus aux Ă©conomistes anglo-saxons). Dans une Ă©tude trĂšs suggestive sur les faits moraux, l’économiste français M. Rueff a soulevĂ© le problĂšme de la formalisation des diffĂ©rentes morales et utilisĂ© les termes significatifs de morales euclidiennes et non euclidiennes pour mettre en Ă©vidence les diffĂ©rences de postulats propres Ă  des morales par ailleurs observables et rĂ©pandues dans le groupe social. En suivant le dĂ©veloppement psychogĂ©nĂ©tique des rĂšgles morales chez l’enfant et l’adolescent, nous avons Ă©tĂ© conduits Ă  y distinguer deux sortes bien distinctes de structures selon que la source des normes est Ă  chercher dans l’obĂ©issance Ă  des personnes qui sont l’objet d’un respect unilatĂ©ral ou qu’elle tient Ă  un systĂšme de rĂ©ciprocitĂ© ou respect mutuel (source en particulier des notions de justice qui s’acquiĂšrent indĂ©pendamment et souvent aux dĂ©pens de la morale d’obĂ©issance). Or, du point de vue qui nous occupe ici, la premiĂšre de ces morales appartient nettement aux structures dont la forme ne dĂ©termine pas le contenu, tandis que dans la seconde on assiste Ă  une action en retour de celle-lĂ  sur celui-ci. Aussi bien avons-nous pu chercher Ă  formaliser le second de ces deux systĂšmes et l’on y dĂ©couvre sans difficultĂ© des analogies avec les opĂ©rations logiques qui interviennent en une coopĂ©ration interindividuelle de nature cognitive. On voit immĂ©diatement ainsi la gĂ©nĂ©ralitĂ© de tels problĂšmes.

Ils sont si gĂ©nĂ©raux qu’ils se retrouvent en fait en tous ces aspects de la vie sociale que Durkheim dĂ©crivait sous le terme commun de « contraintes » et au sein desquels il faut au moins distinguer deux pĂŽles : celui des normes imposĂ©es par une autoritĂ© ou par l’usage, et qui obligent l’individu sans qu’il participe Ă  leur Ă©laboration, et celui des normes rĂ©sultant d’une collaboration telle que les partenaires contribuent Ă  la formation de la norme qui les oblige. On voit d’emblĂ©e que ce second cas s’oriente dans la direction des systĂšmes dont la forme dĂ©termine Ă  des degrĂ©s divers le contenu lui-mĂȘme.

Les problĂšmes se cristallisent en particulier autour de la question toujours centrale des relations entre la coutume ou l’habitude et l’obligation ou la rĂšgle. Quand Thurnwald en une formule cĂ©lĂšbre disait que « la contrainte reconnue transforme la coutume en droit » il soulevait un problĂšme bien plus gĂ©nĂ©ral que celui de la naissance du droit dans les sociĂ©tĂ©s tribales, et un problĂšme qui est toujours Ă  l’étude aujourd’hui : comment passe-t-on d’une structure simplement rĂ©guliĂšre ou Ă©quilibrĂ©e Ă  un systĂšme de rĂšgles ou de normes ? En sociologie juridique, la formule citĂ©e souligne avec une grande justesse que la coutume ne suffit pas tant qu’il n’y a pas eu « reconnaissance ». Dans le domaine des faits moraux, l’habitude ni l’exemple ne suffisent pas non plus tant que n’intervient pas un certain rapport de « respect » ou reconnaissance d’une valeur liĂ©e Ă  la personne (et non plus seulement aux fonctions ou aux services transpersonnels comme sur le terrain juridique). Mais dans le domaine des opĂ©rations intellectuelles oĂč, comme on vient de le voir, la forme mĂȘme des normes dĂ©termine leur contenu, si la logique est bien une morale de l’échange de pensĂ©e et de la coopĂ©ration cognitive, un certain coefficient de nĂ©cessitĂ© interne s’attache Ă  toute dĂ©duction fondĂ©e sur une structure opĂ©ratoire Ă©quilibrĂ©e, comme si le passage de l’action Ă  l’opĂ©ration rĂ©versible suffisait Ă  engendrer la structure rĂ©glĂ©e qui s’impose Ă  la production cognitive en commun comme aux constructions individuelles. Enfin, sur le terrain des schĂšmes d’habitude et des schĂšmes perceptifs propres Ă  l’individu seul, s’il n’intervient aucune nĂ©cessitĂ© normative il n’en existe pas moins des phĂ©nomĂšnes de « prĂ©gnance » dus Ă  un Ă©quilibre interne oĂč il n’est plus question de normes mais cependant d’une forme affaiblie de cette nĂ©cessitĂ© qui s’impose dans les variĂ©tĂ©s supĂ©rieures d’équilibre.

La tendance qui semble donc se dessiner en ce genre de recherches conduirait Ă  admettre que le passage des structures aux rĂšgles suppose deux conditions. La condition prĂ©alable est une condition d’équilibre : la structure ne s’impose que si elle se referme sur elle-mĂȘme en une forme suffisamment Ă©quilibrĂ©e qui se traduit par des prĂ©gnances de diverses variĂ©tĂ©s, si cet Ă©quilibre est dĂ» Ă  des rĂ©gulations, et par une nĂ©cessitĂ© intrinsĂšque s’il est opĂ©ratoire. La seconde condition apparaĂźt avec les relations interindividuelles et se rĂ©fĂšre Ă  nouveau Ă  des formes d’équilibre, mais cette fois relatives Ă  ces situations collectives : leurs rĂ©gulations ou les opĂ©rations qui en dĂ©coulent se traduisent alors par ces divers Ă©tats de conscience qui conduisent de la reconnaissance transpersonnelle ou du respect des personnes aux diffĂ©rentes formes d’obligation proprement dites.

9. Les problĂšmes diachroniques et synchroniques dans le domaine des normes

On sait assez comment la linguistique a Ă©tĂ© conduite, Ă  partir des travaux de F. de Saussure, Ă  dissocier les Ă©tudes diachroniques ou d’histoire et d’évolution de la langue, des considĂ©rations synchroniques liĂ©es Ă  l’équilibre de la langue en tant que systĂšme actuel en indĂ©pendance relative avec son passĂ©. On sait aussi combien les crises de la conjoncture Ă©conomique peuvent modifier l’état des valeurs et les dissocier ainsi de leur histoire antĂ©rieure. Le propre des rĂšgles ou normes est au contraire d’introduire une conservation obligĂ©e et c’est pourquoi leur fonction est de si grande importance dans la vie des sociĂ©tĂ©s et des individus. La norme est donc par sa nature mĂȘme l’instrument essentiel de liaison entre le diachronique et le synchronique.

Il n’en reste pas moins que structures et rĂšgles Ă©voluent, qu’elles se sont formĂ©es peu Ă  peu et que mĂȘme en cas de stabilitĂ© progressivement acquise, de nouvelles structures ou normes peuvent modifier plus ou moins profondĂ©ment le sens des prĂ©cĂ©dentes, mĂȘme si elles ne les remplacent pas. Nous nous trouvons ainsi en prĂ©sence d’un nouveau grand problĂšme de comparaison interdisciplinaire qui est celui de l’uniformitĂ© ou de la variĂ©tĂ© des relations entre les facteurs diachroniques et synchroniques selon les divers types de structures ou de normes 22.

À commencer par les normes logiques, elles peuvent paraĂźtre constituer le prototype des structures immuables, puisque diverses philosophies de Platon Ă  Husserl les relient Ă  des IdĂ©es, Ă  des formes a priori ou Ă  des essences Ă©ternelles ou tout au moins intemporelles. L’un des prĂ©curseurs ou fondateurs de la sociologie scientifique, A. Comte, dĂ©crivait l’évolution des notions fondamentales en sa loi des trois Ă©tats (dont nous n’avons pas Ă  discuter ici la valeur) mais soutenait que cette Ă©volution ne concernait que le contenu de la raison humaine, tandis que ses formes, autrement dit les procĂ©dĂ©s mĂȘmes du raisonnement ou la « logique naturelle », demeuraient invariantes. Une tendance assez gĂ©nĂ©rale aujourd’hui, due Ă  l’histoire des sciences et des techniques, aux travaux de la sociologie comparĂ©e, Ă  ceux de la psychologie gĂ©nĂ©tique, et surtout aux points de vue Ă©volutionnistes qui s’imposent en Ă©thologie ou zoopsychologie, conduit au contraire Ă  penser que la raison ne s’est constituĂ©e que par Ă©tapes et continue d’évoluer, non pas sans raisons ou sans raison, mais d’une maniĂšre telle que non seulement les « évidences » se transforment, mais encore ce qui paraĂźt logiquement dĂ©montrĂ© ou rigoureux Ă  une Ă©tape donnĂ©e peut faire problĂšme dans la suite et donner lieu Ă  des progrĂšs notables de rigueur.

Par contre, si la raison Ă©volue, les constructions progressives auxquelles elle peut donner lieu constituent un type de dĂ©veloppement extrĂȘmement remarquable en ce sens que les structures antĂ©rieures ne sont pas Ă©cartĂ©es ni dĂ©truites mais s’intĂšgrent dans les suivantes Ă  titre de cas particuliers valables en un certain secteur ou Ă  une certaine Ă©chelle d’approximation. Il n’en est pas de mĂȘme dans les sciences expĂ©rimentales, Ă  partir de la physique, oĂč une thĂ©orie peut ĂȘtre contredite par une autre ou ne conserver qu’une part restreinte de vĂ©ritĂ©. Mais dans le domaine des structures logico-mathĂ©matiques, aucune structure dĂ©montrĂ©e valable Ă  un moment de l’histoire n’est ensuite abandonnĂ©e, l’erreur consistant seulement Ă  la croire unique et en ce sens nĂ©cessaire, tandis qu’elle devient ensuite sous-structure d’ensembles plus riches et plus larges. Du point de vue des relations entre le diachronique et le synchronique, il y a donc lĂ  une situation exceptionnelle, oĂč l’équilibre actuel apparaĂźt comme le produit d’un processus historique d’équilibration plus ou moins continue (les crises ou dĂ©sĂ©quilibres momentanĂ©s ne constituant que des crises de croissance ou ouvertures sur de nouveaux problĂšmes).

À comparer cette situation Ă  celle d’un systĂšme de normes juridiques, le contraste est frappant. Un systĂšme bien fait de telles normes prĂ©voit certes sa propre modification, en ce sens que dĂšs la constitution et Ă  tous les Ă©tages de construction normative prĂ©vus et impliquĂ©s par elle, il y a possibilitĂ© de rĂ©vision ou de modification. En un sens il y a donc continuitĂ© dans la crĂ©ation normative et Ă  cet Ă©gard nous retrouvons la liaison du diachronique et du synchronique propre aux systĂšmes de rĂšgles par opposition Ă  ceux de valeurs non normatives ou de signes. Mais la situation est cependant toute autre que dans le cas des normes rationnelles. En premier lieu rien n’empĂȘche que la norme nouvelle remplace et contredise celle qui est abrogĂ©e, ce qui n’introduit aucune cassure dans la suite transitive des « imputations » valables, mais ce qui provoque une discontinuitĂ© dans le contenu mĂȘme des normes. En second lieu la continuitĂ© relative dont il vient d’ĂȘtre question demeure subordonnĂ©e Ă  l’équilibre du rĂ©gime politique et, en cas de rĂ©volution, c’est le systĂšme entier qui est abrogĂ© au profit d’un nouveau sans relation avec le prĂ©cĂ©dent.

Sur le terrain des normes morales, la continuitĂ© est sans doute plus grande, mais le problĂšme des rapports entre les facteurs diachroniques et synchroniques se pose cependant en des termes bien diffĂ©rents que pour les normes logiques. Quand Durkheim, dont la tendance Ă©tait de subordonner entiĂšrement le synchronique Ă  l’histoire, expliquait la prohibition de l’inceste dans les sociĂ©tĂ©s Ă©voluĂ©es par l’exogamie des organisations tribales, il oubliait d’expliquer pourquoi tant d’autres rĂšgles attribuĂ©es Ă©galement au totĂ©misme ne s’étaient point conservĂ©es jusqu’à nous.

Inutile de multiplier les exemples pour montrer qu’il y a lĂ  un domaine de recherche interdisciplinaire d’importance assez gĂ©nĂ©rale. Le problĂšme revient en dĂ©finitive Ă  se demander jusqu’à quel point l’homme contemporain dĂ©pend de son histoire. Une rĂ©ponse superficielle qui pourrait ĂȘtre tirĂ©e de ce que l’on vient de voir consisterait Ă  soutenir que les facteurs historiques ont d’autant plus d’importance qu’ils sont intemporels et relĂšvent, comme les normes rationnelles, d’invariants que l’histoire retrouve mais ne crĂ©e ou n’explique pas, tandis que les grands changements historiques qui introduisent des continuitĂ©s entre certains systĂšmes de normes et les prĂ©cĂ©dents souligneraient davantage l’importance des rééquilibrations synchroniques que des processus constructeurs continus. En rĂ©alitĂ© il y a l’histoire des Ă©vĂ©nements, ou des manifestations visibles et en partie contingentes, et il y a l’histoire du dynamisme sous-jacent ou des processus d’élaboration et de dĂ©veloppement. Or, on sait de plus en plus qu’un dĂ©veloppement organique est bien davantage qu’une histoire d’évĂ©nements ou qu’une succession de phĂ©nomĂšnes : il est structuration ou organisation progressives, dont les Ă©tapes qualitatives sont subordonnĂ©es Ă  une intĂ©gration croissante. C’est pourquoi l’histoire de la civilisation est de plus en plus une Ɠuvre interdisciplinaire oĂč l’histoire des sciences et des techniques, l’histoire Ă©conomique, la sociologie diachronique, etc., doivent analyser concurremment les innombrables faces des mĂȘmes transformations. Mais c’est aussi pourquoi l’histoire est explicative mĂȘme en ce qui apparaĂźt comme des invariants intemporels, car ils ne sont devenus tels qu’en fonction de processus constructifs et d’équilibrations qu’il s’agit de reconstituer et qui, en diffĂ©rant d’un domaine Ă  un autre, s’éclairent les uns les autres en leurs oppositions autant qu’en leurs mĂ©canismes communs.

III. Fonctionnement et valeurs

En toutes les sciences de la vie et de l’homme, on a toujours vu s’affronter des tendances dites fonctionnalistes et les tendances structuralistes. En biologie, Lamarck soutenait dĂ©jĂ  que « la fonction crĂ©e l’organe », tandis que le schĂ©ma nĂ©o-darwinien des variations fortuites et de la sĂ©lection aprĂšs coup tendait Ă  vider une telle formule de tout contenu significatif ; par contre les conceptions contemporaines qui font du phĂ©notype une « rĂ©ponse » du gĂ©nome aux tensions du milieu tendent Ă  dĂ©passer les deux termes de l’alternative par une synthĂšse nouvelle. Dans les disciplines psychologiques et sociales, le conflit est Ă©galement gĂ©nĂ©ral entre un fonctionnalisme, dont certains partisans ne voient dans les « structures sous-jacentes aux observables » que de simples abstractions dues aux thĂ©oriciens, et un structuralisme, dont certains adeptes considĂšrent les aspects fonctionnels des conduites comme des caractĂšres secondaires sans portĂ©e explicative. C’est donc un grand problĂšme interdisciplinaire que de dĂ©gager les mĂ©canismes communs qui seraient susceptibles en tout comportement humain de coordonner fonctions et structures. Et ce problĂšme soulĂšve naturellement ceux des utilitĂ©s ou des valeurs, en tant qu’indicĂ©s objectifs ou subjectifs du fonctionnement, et de la possibilitĂ© d’une thĂ©orie gĂ©nĂ©rale des valeurs fondĂ©e, non pas sur une rĂ©flexion a priori, mais sur les convergences Ă©ventuelles nĂ©es des interconnexions entre les recherches en tous nos domaines.

10. Fonctionnement et fonctions. Affectivité et praxéologie

Il faut d’abord se demander si une partie des conflits entre le fonctionnalisme et le structuralisme ne proviendrait pas d’une conception trop Ă©troite des structures, ne retenant d’elles que les caractĂšres de totalitĂ© et de transformations internes mais oubliant leur propriĂ©tĂ© essentielle d’autorĂ©glage. En effet, si l’on nĂ©glige celui-ci, la structure revĂȘt un aspect statique qui dĂ©valorise le fonctionnement, ce qui donne l’impression qu’en atteignant la structure on dĂ©gage une sorte d’entitĂ© permanente, tenant aux propriĂ©tĂ©s immuables de l’esprit humain ou de toute sociĂ©tĂ©, d’oĂč le scepticisme des fonctionnalistes Ă  l’égard d’une telle hypothĂšse, puisqu’elle peut effectivement conduire Ă  un antifonctionnalisme.

Mais si l’on distingue les structures formelles ou formalisĂ©es, dont le rĂ©glage est dĂ» aux axiomes que leur confĂšre le thĂ©oricien, et les structures rĂ©elles, existant indĂ©pendamment de celui-ci, il faut bien se demander comment les structures se conservent et agissent, ce qui revient Ă  poser la question de leur fonctionnement. Leur autorĂ©glage peut en certains cas ĂȘtre assurĂ© par des rĂšgles ou normes, comme on l’a vu sous II, mais ces rĂšgles prĂ©sentent dĂ©jĂ  alors une fonction qui est de maintenir l’intĂ©gritĂ© de la structure par un systĂšme de contraintes ou d’obligations. Par contre, il se peut faire que la structure ne soit point achevĂ©e et, en ses Ă©tats de formation, il va de soi que son autorĂ©glage n’impliquera pas encore un systĂšme de rĂšgles mais une autorĂ©gulation dont le fonctionnement pourra comporter de multiples variantes. Il peut surtout se faire qu’une structure ne soit pas susceptible de « fermeture » et dĂ©pende constamment d’échanges avec l’extĂ©rieur (voir le § 3). C’est en de telles situations que les fonctions sont distinctes des structures et que l’analyse fonctionnaliste s’impose avec nĂ©cessitĂ© au point que ses partisans en arrivent parfois Ă  oublier qu’il est difficile de concevoir des fonctions sans organes ou sans structure d’ensemble.

C’est donc bien un problĂšme gĂ©nĂ©ral dans les sciences de l’homme et qui exigerait un constant secours interdisciplinaire que de dĂ©gager avec prĂ©cision les relations entre structures et fonctions. Rappelons Ă  cet Ă©gard comment K. Lewin, dont la psychologie sociale est issue d’un structuralisme gestaltiste, en est venu Ă  dĂ©crire dans ce langage les besoins eux-mĂȘmes et comment son maĂźtre W. Kohler a Ă©crit tout un ouvrage sur « La place des valeurs dans un monde de faits ». Rappelons comment T. Parsons en sociologie a baptisĂ© sa mĂ©thode du terme de « structurale-fonctionnelle », en considĂ©rant la structure comme la disposition stable des Ă©lĂ©ments d’un systĂšme social, Ă©chappant aux fluctuations imposĂ©es du dehors, et la fonction comme intervenant dans les adaptations de la structure aux situations qui lui sont extĂ©rieures 23. En Ă©conomie, J. Tinbergen voit dans la structure « la considĂ©ration de caractĂ©ristiques non immĂ©diatement observables concernant la maniĂšre dont l’économie rĂ©agit Ă  certains changements ». Ces caractĂ©ristiques, exprimĂ©es en termes de coefficients Ă©conomĂ©triques, donnent, d’une part, une image architecturale de l’économie mais indiquent, d’autre part, les voies de ses rĂ©actions Ă  certaines variations : on constate donc que, ici Ă  nouveau, la structure s’accompagne de fonctions puisqu’elle est susceptible de « rĂ©actions ».

Si le structuralisme de LĂ©vi-Strauss conduit Ă  une certaine dĂ©valorisation du fonctionnalisme, c’est essentiellement Ă  cause de la nĂ©gligence pour ainsi dire obligĂ©e des perspectives gĂ©nĂ©tiques et historiques lorsque l’on Ă©tudie des sociĂ©tĂ©s dont le passĂ© est inconnu et sans doute Ă  jamais perdu. Par contre il est intĂ©ressant de noter que le « nĂ©o-fonctionnalisme » de jeunes sociologues amĂ©ricains tels que A. W. Gouldner et P. M. Blau n’est nullement fermĂ© aux perspectives structuralistes. C’est ainsi que tous deux cherchent Ă  clarifier les relations entre sous-systĂšmes et systĂšme et Ă  rĂ©examiner le problĂšme classique de la stratification sociale, mais en fondant leurs analyses l’un sur la notion centrale de « rĂ©ciprocité » et l’autre sur celle des « échanges » Ă©lĂ©mentaires. Or, il semble clair que de tels points de vue n’ont rien de contradictoire (bien au contraire) avec ce que nous appelions (au § 5) un structuralisme relationnel, leur spĂ©cificitĂ© consistant Ă  partir non pas des totalitĂ©s pour redescendre aux relations constituantes, mais prĂ©cisĂ©ment de celles-ci pour Ă©clairer le fonctionnement des sous-systĂšmes.

De maniĂšre gĂ©nĂ©rale, on peut (en se rĂ©fĂ©rant au § 3) considĂ©rer le fonctionnement comme l’activitĂ© structurante dont la structure constitue le rĂ©sultat ou la manifestation organisĂ©e. Dans le cas d’une structure achevĂ©e, le fonctionnement se confond avec l’ensemble des transformations rĂ©elles parmi celles qui sont possibles et qui caractĂ©risent le systĂšme en tant que tel. Quant Ă  la fonction, on peut employer ce terme pour dĂ©signer le rĂŽle particulier que joue telle transformation par rapport Ă  cet ensemble (les deux significations biologique et mathĂ©matique 24 du mot « fonction » tendant alors Ă  se confondre). Par contre, dans le cas d’une structure en formation ou en dĂ©veloppement ou en gĂ©nĂ©ral non « fermĂ©e », oĂč par consĂ©quent l’autorĂ©glage ne consiste encore qu’en rĂ©gulations et oĂč les Ă©changes sont ouverts sur l’extĂ©rieur, le fonctionnement est formateur et non pas seulement transformateur et les fonctions correspondent Ă  des utilitĂ©s (ou valeurs) diverses selon les rĂŽles de conservation, renforcement ou perturbations que le fonctionnement des sous-systĂšmes peut jouer Ă  l’égard du systĂšme total ou rĂ©ciproquement.

C’est entre autres d’un tel point de vue qu’un modĂšle interdisciplinaire tel que celui de la thĂ©orie des « systĂšmes gĂ©nĂ©raux » est particuliĂšrement prĂ©cieux (un systĂšme Ă©tant dĂ©fini par un complexe d’élĂ©ments en interactions non alĂ©atoires). En ses ouvrages sur la pensĂ©e scientifique, A. N. Whitehead soutenait dĂ©jĂ  l’idĂ©e que les interprĂ©tations habituellement taxĂ©es de « mĂ©caniques » ne sauraient Ă©puiser l’analyse du rĂ©el et que les concepts d’organisme ou d’organisation comportent des caractĂšres spĂ©cifiques qu’il s’agirait d’utiliser. Partant de la biologie (mais aussi d’une inspiration psychologique d’orientation gestaltiste), L. von Bertalanffy s’est consacrĂ© Ă  ce problĂšme, cherchant Ă  tirer de cet « organicisme » des modĂšles gĂ©nĂ©raux, dont l’intĂ©rĂȘt n’est pas seulement biologique (thĂ©orie des systĂšmes « ouverts » et de leur thermodynamique particuliĂšre) mais concerne un certain nombre des sciences de l’homme dans la mesure oĂč l’on peut gĂ©nĂ©raliser les idĂ©es d’homĂ©ostasie (entre autres pour la thĂ©orie des besoins), de diffĂ©renciation, stratification, etc. 25 Les essais d’analyse mathĂ©matique de telles structures Ă  « complexitĂ© organisĂ©e », auxquels se sont attachĂ©s A. Rapoport, etc., ont rapidement montrĂ© la convergence entre certaines de ces anticipations et la cybernĂ©tique de N. Wiener 26, en particulier sur le terrain de l’« équifinalité » (arrivĂ©e Ă  des Ă©tats finaux relativement indĂ©pendants des conditions initiales). Mais le problĂšme central demeure celui des relations entre les sous-systĂšmes et le systĂšme total lorsque (et c’est le cas gĂ©nĂ©ral pour les structures non encore rĂ©ductibles Ă  des formes algĂ©briques) la composition du tout n’est pas additive ou linĂ©aire.

Pour en revenir aux fonctions ou aux utilitĂ©s ou valeurs, il semble donc Ă©vident que, dans la mesure oĂč les structures considĂ©rĂ©es sont en dĂ©veloppement (ou en rĂ©gression), les questions de fonctionnement sont au cƓur des problĂšmes. En effet, tout processus gĂ©nĂ©tique menant Ă  des structures consiste sans doute en Ă©quilibrations alternant avec des dĂ©sĂ©quilibres suivis de rééquilibres (qui peuvent rĂ©ussir ou Ă©chouer), car les ĂȘtres humains ne demeurent jamais passifs mais poursuivent constamment des buts ou rĂ©agissent aux perturbations par des compensations actives consistant en rĂ©gulations. Il en rĂ©sulte que chaque action procĂšde d’un besoin qui est liĂ© Ă  l’ensemble du systĂšme et que, Ă  chaque action ou Ă  chaque situation favorisant ou dĂ©favorisant son exĂ©cution sont attachĂ©es des valeurs dĂ©pendant Ă©galement de l’ensemble du systĂšme. Sur le terrain des structures cognitives, oĂč besoins et valeurs sont relatifs aux activitĂ©s de comprendre et d’inventer, un tel modĂšle permet d’expliquer Ă  la fois le dĂ©roulement psychologique des stades d’évolution mentale et la nature logique des structures ainsi atteintes (car les rĂ©gulations conduisent aux opĂ©rations et l’équilibration Ă  leur rĂ©versibilitĂ©, voir le § 7). Or, cette Ă©volution cognitive est dĂ©jĂ  sociale autant que psychologique ou mĂȘme que biologique car les opĂ©rations de l’individu sont indissociables d’une co-opĂ©ration interindividuelle (au sens le plus Ă©tymologique du mot). Le modĂšle semble donc en partie gĂ©nĂ©ralisable sur le terrain social en son ensemble (on y reviendra au § 14), mais Ă  la condition de considĂ©rer les besoins et valeurs quelconques et non pas seulement leurs formes cognitives.

À cet Ă©gard, il importe sans doute de faire appel Ă  un type spĂ©cifique de recherches que l’on peut appeler « praxĂ©ologie » (voir le chapitre consacrĂ© Ă  la science Ă©conomique) et qui serait une thĂ©orie, essentiellement interdisciplinaire, des comportements en tant que relations entre les moyens et les fins, sous l’angle du rendement aussi bien que des choix. Certains auteurs ont voulu y rĂ©duire toute l’économie, comme L. Robbins en parlant de « relations entre fins et moyens rares (ou limitĂ©s) Ă  usages alternatifs » (An Essay on the Significance of Economic Science, 1932) et Mises, mais si l’économie en constitue Ă  certains Ă©gards un secteur, c’est un secteur comportant bien d’autres facteurs et une complexitĂ© d’interactions sociales irrĂ©ductibles Ă  ces rapports plus simples intervenant dĂ©jĂ  dans les Ă©changes entre le sujet individuel (ou l’organisme lui-mĂȘme) et son entourage physique autant qu’interindividuel.

Pour comprendre la portĂ©e trĂšs gĂ©nĂ©rale de ces analyses praxĂ©ologiques et leurs incidences sur la thĂ©orie des valeurs en leur ensemble, il est nĂ©cessaire de commencer par rappeler l’état actuel des tendances concernant les relations entre la vie affective et les fonctions cognitives.

Une premiĂšre constatation est trĂšs significative et de nature Ă  intĂ©resser toutes les sciences de l’homme : c’est la difficultĂ© surprenante que l’on rencontre Ă  vouloir caractĂ©riser la vie affective par rapport Ă  ces fonctions cognitives (en tant que celles-ci sont relatives aux structures) et surtout Ă  vouloir prĂ©ciser leurs relations dans le fonctionnement mĂȘme des conduites. Un tel fait soulĂšve immĂ©diatement le problĂšme gĂ©nĂ©ral de savoir si les valeurs ou certaines d’entre elles sont dĂ©terminĂ©es par les structures et en quel sens, si ces valeurs ou certaines d’entre elles modifient au contraire ou en retour les structures et lesquelles, ou si valeurs et structures sont deux aspects indissociables mais pour ainsi dire parallĂšles de toutes les conduites quelles qu’elles soient. On voit immĂ©diatement en quoi le problĂšme dĂ©passe largement le terrain de la psychologie, car si la praxĂ©ologie, en tant que « thĂ©orie gĂ©nĂ©rale de l’action efficace » (E. Slucki dĂšs 1926, T. Kotarbinski 1955, O. Lange, etc.) invoque un « principe de rationalité » (maximum d’effets avec un minimum de moyens), celui-ci intĂ©resse les valeurs affectives autant que les structures cognitives.

En psychologie, la tendance gĂ©nĂ©rale est aujourd’hui de distinguer en toute conduite une structure, qui correspondrait Ă  son aspect cognitif, et une « énergĂ©tique » qui caractĂ©riserait son aspect affectif. Mais que signifie ce terme un peu mĂ©taphorique d’énergĂ©tique ? Freud, qui a Ă©tĂ© Ă©levĂ© dans l’atmosphĂšre de l’école « énergĂ©tique » (par opposition Ă  l’atomisme) du physicien E. Mach, psychologue Ă  ses heures, a conçu l’instinct comme une rĂ©serve d’énergies dont les « charges » sont investies en certaines reprĂ©sentations d’objets devenant de ce fait dĂ©sirables ou attirants. Les termes d’« investissement » ou de cathexis sont devenus courants Ă  cet Ă©gard. K. Lewin se reprĂ©sente la conduite comme fonction d’un champ total (sujet et objets) sur le mode gestaltiste, la structure de ce champ correspondant aux perceptions, actes d’intelligence, etc., tandis que sa dynamique dĂ©termine le fonctionnement et aboutit Ă  attribuer aux objets des valeurs positives ou nĂ©gatives (caractĂšres d’attirance ou de rĂ©pulsion, de barriĂšre, etc.). Mais le problĂšme qui subsiste est qu’un mĂ©canisme opĂ©ratoire comporte Ă  coup sĂ»r une dynamique et qu’il y faut encore distinguer la structure des transformations comme telles et ce qui les rend possibles en leur dĂ©sirabilitĂ©, intĂ©rĂȘt, vitesse, etc., et ce second aspect nous ramĂšne Ă  une Ă©nergĂ©tique. P. Janet distingue en toute conduite une action primaire, ou relation entre le sujet et l’objet, ce qui correspond aux structures (cognitives), et une action secondaire qui rĂšgle la premiĂšre quant Ă  ses activations (intĂ©rĂȘt, effort, etc., en positif ou fatigue, dĂ©pression en nĂ©gatif) et quant Ă  ses terminaisons (joie pour le succĂšs et tristesse pour l’échec). La vie affective Ă©lĂ©mentaire traduirait donc les rĂ©gulations de la conduite, mais quelles sortes de rĂ©gulations (car il en existe de structurales ou cognitives) ? Janet fait explicitement l’hypothĂšse de forces physiologiques en rĂ©serve, qui s’accumulent, s’épuisent ou se reconstituent selon des rythmes variables ; et ce sont elles que l’affectivitĂ© rĂ©glerait selon une « économie de la conduite » coordonnant les gains et les pertes d’énergies. GĂ©nĂ©ralisant ensuite au plan interindividuel, Janet analyse de ce point de vue les sympathies et antipathies, les gens sympathiques Ă©tant des sources ou des excitants d’énergie et les antipathiques des personnages fatigants ou « coĂ»teux ».

D’oĂč un premier problĂšme : l’affectivitĂ©, en tant qu’investissements ou que rĂ©gulations en fonction des gains et des pertes, modifie-t-elle les structures ou se borne-t-elle Ă  en assurer le fonctionnement Ă©nergĂ©tique ? Certains sont pour la modification : le dĂ©faut systĂ©matique d’investissement qui caractĂ©rise un schizophrĂšne ne se souciant pas du rĂ©el aboutit Ă  une pensĂ©e schĂ©matique et pathologiquement formelle, tandis que les surinvestissements du paranoĂŻaque le conduisent Ă  dĂ©raisonner (idĂ©es de grandeur, etc.). D’autres auteurs (dont nous sommes) pensent qu’un enfant s’intĂ©ressant vivement Ă  l’arithmĂ©tique ou un autre souffrant de complexes multiples Ă  son Ă©gard reconnaĂźtront tous deux que 2 + 2 = 4 et non pas 3 ou 5, parce que l’affectivitĂ© fait fonctionner les structures en accĂ©lĂ©rant leur formation ou en la retardant, mais sans pour autant les modifier ; et que chez le schizophrĂšne ou le paranoĂŻaque le trouble de la conduite peut altĂ©rer simultanĂ©ment les structures et leur fonctionnement affectif selon une dynamique comportant toujours les deux aspects Ă  la fois 27. Mais il reste naturellement possible qu’il faille distinguer entre les structures dont la forme dĂ©termine le contenu (structures logico-mathĂ©matiques) et celles dont le contenu dĂ©pendrait de valeurs diverses, encore que, en un « jugement de valeur », la forme (ou jugement) soit structurale donc cognitive et le contenu relatif Ă  l’affectivitĂ© en tant prĂ©cisĂ©ment que valeur.

Mais un second problĂšme est plus important encore et intĂ©resse davantage toutes les disciplines humaines : c’est celui de la multiplicitĂ© des valeurs ou de leur rĂ©duction Ă  leur seule dimension Ă©nergĂ©tique ou « économique » (au sens de praxĂ©ologique). En effet, si l’économiste nous parle de production, d’échange, de consommation, de rĂ©serves ou investissements, etc., on voit assez que ces termes se retrouvent exactement partout, y compris dans l’affectivitĂ© du nourrisson avant tout langage (en termes de dĂ©penses ou rĂ©cupĂ©rations d’énergies, d’investissements sur les objets ou les personnes, etc.), mais il reste Ă  savoir s’il s’agit toujours de sens comparables. Or, il est impossible d’essayer un classement, sans constater aussitĂŽt qu’il intĂ©resse toutes les sciences de l’homme (y compris bien sĂ»r la linguistique, ne serait-ce que parce que F. de Saussure s’est inspirĂ© de l’économie et parce que le « langage affectif » dĂ©crit par Ch. Bally a donnĂ© lieu Ă  une thĂ©orie des valeurs par le sociologue G. Vaucher
).

Pour introduire Ă  cette classification (au § 11), il est d’abord Ă  rappeler que, sur le terrain des valeurs individuelles aussi bien qu’interindividuelles, il existe une dualitĂ© fondamentale qu’on retrouve partout 28 : celle des valeurs de finalitĂ© (ou instrumentales : moyens et buts) et des valeurs de rendement (coĂ»ts et gains), qui sont insĂ©parables mais bien distinctes. Sur le terrain individuel, cette distinction repose sur le double sens du mot intĂ©rĂȘt. D’une part, toute conduite est dictĂ©e par un intĂ©rĂȘt au sens qualitatif gĂ©nĂ©ral, en tant qu’elle poursuit un but qui a de la valeur parce dĂ©siré ; et le but peut ĂȘtre entiĂšrement dĂ©sintĂ©ressĂ© (au second sens du terme) quoique trĂšs intĂ©ressant (en ce premier sens du terme). D’autre part, l’intĂ©rĂȘt est un rĂ©glage Ă©nergĂ©tique qui libĂšre les forces disponibles (ClaparĂšde et Janet), donc augmente le rendement, et, dans cette seconde perspective, une conduite sera dite « intĂ©ressĂ©e » si elle est destinĂ©e Ă  accroĂźtre les rendements du point de vue du moi du sujet. C’est en jouant sur ces deux sens du terme sans vouloir les distinguer que l’utilitarisme a cherchĂ© Ă  expliquer l’altruisme par l’égoĂŻsme, sous le prĂ©texte que toute conduite est intĂ©ressĂ©e, ce qui est faux, alors qu’elle est toujours dirigĂ©e par un intĂ©rĂȘt au premier sens du terme et peut donc ĂȘtre, comme on vient de le voir, Ă  la fois dĂ©sintĂ©ressĂ©e et intĂ©ressante ! Ce sophisme suffit Ă  lui seul Ă  justifier les deux types de valeurs. D’autre part, quand Janet explique la sympathie et l’antipathie par les valeurs de rendement, il a raison en un grand nombre de cas, par exemple quand on choisit un compagnon de voyage ou de table, mais on peut aimer un personnage Ă©puisant et l’on n’épouse pas toujours une femme du seul fait qu’elle est Ă©conomique au sens oĂč elle nous fatiguera peu. On peut mĂȘme penser que les « investissements » de charges affectives qui interviennent dans l’amour sont fonction d’une Ă©chelle commune de valeurs, de projets de production Ă  deux dans le sens le plus large et Ă  la rigueur de valeurs trĂšs dĂ©sintĂ©ressĂ©es quoique engageant l’intĂ©rĂȘt (dans l’autre sens du terme) Ă  un degrĂ© exceptionnel.

11. Classification des valeurs

Le sens des remarques qui prĂ©cĂšdent est donc que la praxĂ©ologie est partout, mais qu’elle n’est nulle part seule en jeu. Il est impossible d’accomplir un acte moral ou d’effectuer une opĂ©ration logique sans une dĂ©pense d’énergie, ce qui touche aux valeurs de rendement, tandis que les conduites Ă©tudiĂ©es par la science Ă©conomique peuvent prĂ©senter n’importe quelle finalitĂ© intrinsĂšque et que les notions de production et de consommation sont nĂ©cessairement relatives Ă  des structures accompagnĂ©es de leurs propres valeurs ou finalitĂ©s. Il est donc clair que l’ensemble des sciences de l’homme conduisent Ă  la recherche d’une classification des valeurs.

I. Il faut d’abord justifier la premiĂšre dichotomie suggĂ©rĂ©e par la psychologie de l’affectivitĂ© et qu’on retrouve partout. Les valeurs de finalitĂ© ou instrumentales groupent celles qui sont, par leur qualitĂ© mĂȘme, relatives Ă  des structures, autrement dit qui correspondent aux besoins d’élĂ©ments qualitativement diffĂ©renciĂ©s, en vue de la production ou de la conservation de structures. Ce n’est pas Ă  dire que les valeurs se confondent avec les structures : une structure existe de par ses lois propres, qui peuvent se dĂ©crire en termes d’algĂšbre (y compris la logique) ou de topologie sans rĂ©fĂ©rence aux vitesses, forces ou Ă©nergies comme capacitĂ©s de travail ; cette mĂȘme structure peut ĂȘtre dĂ©sirable et il faut mĂȘme qu’elle le soit pour que le sujet s’en occupe, ce qui suppose alors une intervention de charges affectives ou d’investissements, etc., donc d’énergie. Et de ce second point de vue il faut encore distinguer le choix des Ă©lĂ©ments Ă  investir (valeurs de finalitĂ©) et les quantitĂ©s en jeux. Les valeurs de rendement sont alors prĂ©cisĂ©ment relatives Ă  cet aspect quantitatif, si l’on admet par dĂ©finition qu’un rendement se distingue d’un rĂ©sultat qualitatif en raison de la quantitĂ© produite ou dĂ©pensĂ©e : quantitĂ© d’énergie pour l’économie intra-individuelle ou la production technique ou quantitĂ© vĂ©nale et comptable pour les Ă©changes commerciaux.

II. Les valeurs de finalitĂ© peuvent donner lieu Ă  une seconde dichotomie. Les structures auxquelles sont attachĂ©es ces valeurs peuvent se traduire par des rĂšgles plus ou moins logicisables ou non ou demeurer au niveau de simples rĂ©gulations. Dans le premier cas, on peut parler de valeurs normatives dans la mesure oĂč la valeur est obligĂ©e ou mĂȘme dĂ©terminĂ©e par la norme, tandis que dans les Ă©changes spontanĂ©s et libres, on peut parler de valeurs non normatives. Pour ce qui est des premiĂšres, on se demandera Ă  nouveau si valeur et norme ou structure se confondent. Mais ce n’est encore une fois pas le cas, car la norme comporte sa structure (cognitive), d’une part, et sa valeur, d’autre part, et celle-ci relĂšve comme d’habitude de l’affectivité : nous avons vu (au § 8) que la norme morale n’est acceptĂ©e qu’en fonction de sentiments particuliers de respect, qui sont une valorisation de la personne qui donne une consigne ou des partenaires d’un rapport de rĂ©ciprocitĂ©. La norme juridique, d’autre part, n’est valorisĂ©e qu’en fonction d’une attitude de « reconnaissance » qui est la valorisation d’une coutume ou d’un rapport transpersonnel.

Les valeurs de finalitĂ© non normatives couvrent des domaines nombreux et variĂ©s. Elles s’étendent d’abord des intĂ©rĂȘts individuels aux sympathies inter-individuelles et Ă  ces Ă©changes innombrables dont est faite la vie sociale quotidienne, qu’il s’agisse d’information, de services de toutes sortes non quantifiĂ©s Ă©conomiquement, de politique, de politesse, etc. Elles couvrent, d’autre part, des valorisations qui interviennent dans l’expression symbolique gestuelle, vestimentaire, verbale, etc., car les systĂšmes de symboles ou de signes comportent en plus de leurs lois proprement sĂ©miotiques un ensemble de valeurs qui tendent soit Ă  renforcer soit Ă  diminuer l’expressivitĂ© comme Bally l’a montrĂ© en ce qui concerne ce qu’il a appelĂ© le « langage affectif ».

III. Enfin les valeurs de rendement accompagnent toutes les prĂ©cĂ©dentes mais donnent lieu Ă  des valorisations spĂ©cifiques se manifestant tant dans la praxĂ©ologie Ă©nergĂ©tique interne de l’action (voir au § 10 les conceptions de P. Janet) que dans l’économie interindividuelle dont s’occupe la science Ă©conomique. Il est frappant de noter dans les deux cas le primat de la quantification par opposition au caractĂšre qualitatif des valeurs prĂ©cĂ©dentes. Autrement dit, sitĂŽt qu’il est question de rendement, ce qui compte n’est plus seulement la qualitĂ© de l’objectif visĂ©, jugĂ©e en relation avec un besoin diffĂ©renciĂ© (celui-ci exprimant lui-mĂȘme une lacune ou un dĂ©sĂ©quilibre momentanĂ© en une structure qu’il s’agit de complĂ©ter ou de rééquilibrer), mais la quantitĂ© du rĂ©sultat obtenu par rapport Ă  celle de la dĂ©pense nĂ©cessaire pour l’obtenir.

12. Régulations et opérations relatives aux valorisations de finalité

La notion de finalitĂ© intĂ©resse l’ensemble des sciences de l’homme car il n’est guĂšre de conduite humaine qui ne comporte des intentions. Et pourtant l’on sait assez combien le finalisme soulĂšve de difficultĂ©s et a fait problĂšme en biologie jusqu’aux solutions actuelles qui semblent donner satisfaction du moins sur le terrain des principes. On peut distinguer trois phases Ă  cet Ă©gard.

Durant la premiĂšre phase, d’origine psychomorphique, la finalitĂ© paraissait comporter son explication en elle-mĂȘme, en tant que principe causal. Aristote, qui attribuait une finalitĂ© Ă  tout mouvement physique aussi bien qu’aux processus vivants, distinguait des « causes finales » Ă  cĂŽtĂ© des causes efficientes, comme si l’existence d’un but entraĂźnait ipso facto la possibilitĂ© de l’atteindre, ce qui suppose ou une conscience (dans laquelle le but correspond Ă  une reprĂ©sentation actuelle) ou une action du futur sur le prĂ©sent.

En une seconde phase, le caractĂšre inintelligible de cette cause finale conduit Ă  dissocier la notion de finalitĂ© en ses composantes et Ă  chercher pour chacune une explication causale : la notion de direction trouve ainsi son explication dans les processus d’équilibration, celle d’anticipation dans l’utilisation d’informations antĂ©rieures, celles d’utilitĂ© fonctionnelle dans le caractĂšre hiĂ©rarchique de l’organisation, etc. Quant Ă  la notion centrale d’adaptation, on cherche Ă  la rĂ©duire aux deux concepts de variation fortuite et de sĂ©lection aprĂšs coup, ce qui substitue Ă  la finalitĂ© un schĂ©ma de tĂątonnements (au niveau phylĂ©tique comme individuel) dirigĂ© du dehors par les rĂ©ussites et les Ă©checs.

La phase actuelle, qui correspond Ă  des courants d’idĂ©es trĂšs comparables dans le domaine des sciences de l’homme, est nĂ©e de la conjonction de trois sortes d’influences. En premier lieu, si le finalisme n’a jamais fourni d’explications satisfaisantes, il a toujours excellĂ© Ă  dĂ©noncer les insuffisances d’un mĂ©canisme trop simple. Expliquer l’Ɠil par le hasard et la sĂ©lection est parfait si l’on a le temps d’attendre, mais s’il faut plus de gĂ©nĂ©rations que ne le permet l’ñge de la terre, comme on l’a calculĂ© sur la base de postulats dĂ©jĂ  favorables, il vaut mieux chercher en d’autres directions. En second lieu, l’analyse des phĂ©nomĂšnes qui dĂ©bute toujours sur un mode atomistique conduit en tous les domaines de la vie Ă  la dĂ©couverte de rĂ©gulations : aprĂšs les rĂ©gulations physiologiques (homĂ©ostasie) et embryogĂ©nĂ©tiques, on a renoncĂ© Ă  voir dans le gĂ©nome un agrĂ©gat de particules indĂ©pendantes pour dĂ©gager l’existence de co-adaptations, de gĂšnes rĂ©gulateurs, de « rĂ©ponses », etc. En troisiĂšme lieu et surtout, ces tendances organicistes, nĂ©es en partie indĂ©pendamment de modĂšles mathĂ©matiques, se sont trouvĂ©es converger avec l’une des dĂ©couvertes fondamentales de notre Ă©poque : celle des mĂ©canismes d’autorĂ©gulation ou d’autoguidage Ă©tudiĂ©s par la cybernĂ©tique. On s’est alors rapidement aperçu de la possibilitĂ© de fournir une interprĂ©tation causale des processus finalisĂ©s et de trouver des « équivalents mĂ©caniques de la finalité » ou, comme on dit aujourd’hui, une « tĂ©lĂ©onomie » sans tĂ©lĂ©ologie.

C’est bien entendu dans un tel contexte que se dessinent actuellement un certain nombre de tendances orientĂ©es vers l’analyse des rĂ©gulations dans le domaine des fonctionnements et valeurs comme dans celui des structures. Mais il faut remarquer en plus que, dans les sciences humaines comme dans toutes les autres mais en particulier comme dans les disciplines biologiques, les efforts portent avec raison d’abord aux deux extrĂ©mitĂ©s de l’échelle des phĂ©nomĂšnes, car c’est en les comparant que l’on a le plus de chances de comprendre l’ensemble des mĂ©canismes. Cette oscillation est bien visible en Ă©conomie : aprĂšs s’ĂȘtre confinĂ©e souvent dans une micro-Ă©conomie, la science Ă©conomique, aprĂšs les intuitions de Quesnay et surtout les conceptions de Marx, s’est engagĂ©e dans une macro-Ă©conomie, de mĂȘme qu’avec les travaux autrement orientĂ©s de Keynes. Mais avec la recherche opĂ©rationnelle et l’économĂ©trie, un courant nouveau a remis en valeur l’approche micro-Ă©conomique. En sociologie, oĂč la prĂ©cision est naturellement bien moindre avec la complexitĂ© des problĂšmes, on assiste Ă  des navettes instructives entre la macro- et la micro-sociologie. Dans le domaine des valeurs de finalitĂ©, il va de soi que la double approche s’impose, car si les Ă©changes globaux, etc., prĂ©sentent des aspects irrĂ©ductibles dĂ©pendant de mĂ©canismes d’ensemble, ce n’est que sur le terrain des rĂ©actions et Ă©changes Ă©lĂ©mentaires que l’on peut espĂ©rer assister Ă  la naissance des valorisations et en certains cas dĂ©terminer leurs connexions avec le fonctionnement psychobiologique.

Dans le domaine des valeurs normatives, il va de soi que les faits moraux sont surtout Ă©tudiĂ©s sous l’angle psychologique et microsociologique, en particulier faute de mĂ©thode suffisante aux Ă©chelles supĂ©rieures sauf quand les sociĂ©tĂ©s sont de dimensions restreintes comme celles qu’étudie l’anthropologie culturelle. Mais, mĂȘme en un domaine oĂč les considĂ©rations d’ensemble paraissent s’imposer, comme en sociologie juridique (puisque le droit positif est liĂ© Ă  la vie de l’État entier jusqu’en ses applications les plus individualisĂ©es), il existe un mouvement qui a abordĂ© l’étude de processus pour ainsi dire micro-juridiques. En marge ou au point de dĂ©part du droit codifiĂ©, PĂ©trazycki a ainsi analysĂ© les rapports impĂ©ratifs attributifs tels que le droit de l’un des partenaires corresponde Ă  une obligation pour l’autre. Ce rapport, qui se distingue du rapport moral (moins d’ailleurs que ne l’a cru PĂ©trazycki car, s’il est exact que l’obligation morale d’un sujet B ne confĂšre aucun droit Ă  son « prochain » C, elle rĂ©sulte cependant du droit qu’avait A ou C lui-mĂȘme de lui donner des consignes ou d’entrer en rĂ©ciprocitĂ© avec lui), se distingue nettement aussi de l’ordre juridique codifiĂ© ou structurĂ© et caractĂ©rise ainsi une sorte de vue juridique spontanĂ©e ou de dĂ©ontologie intĂ©ressante au point de vue des mĂ©canismes de valorisation.

Dans le domaine des valeurs qualitatives non normatives, nous avons essayĂ© d’analyser le mĂ©canisme de l’échange dĂ©terminant les valorisations et ses relations avec les consolidations normatives 29. Dans un rapport quelconque entre deux individus A et B, ce que fait l’un, soit rA est Ă©valuĂ© par l’autre selon une satisfaction sB, positive ou nĂ©gative, qui peut se conserver sous la forme d’une sorte de dette ou de reconnaissance psychologique tB, laquelle constitue de ce fait un crĂ©dit ou une valorisation vA pour A (processus naturellement dĂ©roulable dans le sens rB, sA, tA et vB). Un grand nombre de circonstances peuvent naturellement empĂȘcher l’équilibre sous forme d’équivalences r=s = t=v : sur- et sous-Ă©valuations, oublis, ingratitude, usure du crĂ©dit, inflation, etc., et surtout les discordances entre les Ă©chelles individuelles de valeurs, momentanĂ©es ou durables. Mais le schĂ©ma permet de dĂ©crire les situations les plus variĂ©es : la sympathie entre deux individus en tant que reposant sur une Ă©chelle commune et des Ă©changes bĂ©nĂ©ficiaires, la rĂ©putation d’un personnage avec ou sans inflation, les Ă©changes de services rĂ©els ou fictifs qui jouent dans le crĂ©dit en micro-politique, etc. Mais, sans intĂ©rĂȘt pratique, ce genre d’analyse permet deux petites constatations thĂ©oriques.

L’une est l’analogie souvent frappante entre ces processus d’échange qualitatif et certaines lois Ă©conomiques ou praxĂ©ologiques Ă©lĂ©mentaires. Tout d’abord il va de soi que les Ă©valuations et rĂ©putations r et v sont soumises d’assez prĂšs Ă  la loi de l’offre et de la demande : un mĂȘme talent moyen donne lieu Ă  des estimations toutes diffĂ©rentes dans une petite ville oĂč il bĂ©nĂ©ficie d’une certaine « rareté » et dans un milieu plus dense. D’autre part on retrouve, malgrĂ© l’absence de quantification, un Ă©quivalent de la loi de Gresham (la mauvaise monnaie chasse la bonne) dans les situations de crise ou de dĂ©sĂ©quilibre oĂč de nouvelles Ă©chelles de valeur se substituent Ă  d’autres et oĂč les rĂ©putations sont facilement surfaites mais fragiles, etc.

En second lieu il est facile de voir que la conservation des valeurs virtuelles t et v (par opposition aux valeurs rĂ©elles ou actuelles r et s) demeure en partie alĂ©atoire tant que l’échange reste non normatif, tandis que tout processus engagĂ© dans la direction de l’obligation entraĂźne de nouvelles relations imposĂ©es par cette structure (de mĂȘme qu’en Ă©conomie la vente au comptant exige peu de contraintes juridiques, tandis que la vente Ă  crĂ©dit suppose plus de protections). C’est ainsi que la valeur t s’effrite d’elle-mĂȘme par oubli ou ingratitude, etc., tandis que l’intervention d’un sentiment moral de rĂ©ciprocitĂ© conduit Ă  la conservation (le mot français « reconnaissance » dĂ©signe tour Ă  tour la gratitude spontanĂ©e et le fait de reconnaĂźtre une dette ou une obligation). Le passage du spontanĂ© Ă  la rĂ©ciprocitĂ© normative se marque par un nouveau type d’échange oĂč il n’y a plus simplement correspondance approximative des services et des satisfactions, etc., mais substitution des points de vue, c’est-Ă -dire accĂšs aux attitudes dĂ©centrĂ©es ou dĂ©sintĂ©ressĂ©es.

Il n’y a lĂ  qu’un petit exemple d’analyse possible. On en trouvera bien d’autres dans les recherches actuellement si vivantes du nĂ©ofonctionnalisme amĂ©ricain dĂ©jĂ  citĂ© plus haut (Gouldner, Blau, etc.). Le domaine des valeurs qualitatives constitue donc un champ possible assez large de recherches comparatives, et cela mĂȘme quant au passage des rĂ©gulations aux opĂ©rations rĂ©versibles. Nous avons dĂ©jĂ  vu (au § 5) qu’un tel passage est Ă  l’étude sur le terrain proprement structural (rĂ©gulations et opĂ©rations cognitives). Il n’est pas de raison qu’il n’en soit pas de mĂȘme sur le terrain des valeurs, en termes d’attirances ou d’« investissements » de charges affectives, de rĂ©ciprocitĂ©s et d’échanges, et cela en isomorphisme avec ce qu’on observe pour les rĂ©gulations et opĂ©rations structurales. Un premier fait frappant Ă  cet Ă©gard est la forme logique que prennent les Ă©chelles de valeurs : sĂ©riations, arbres gĂ©nĂ©alogiques, etc., et des auteurs comme Goblot se sont essayĂ©s Ă  une « logique des valeurs ».

Et surtout il existe un systĂšme d’opĂ©rations portant non pas sur la connaissance des structures, mais sur le rĂ©glage des forces Ă  disposition, et la thĂ©orie des jeux lui a donnĂ© un statut sous le nom de « dĂ©cision » : c’est la volontĂ©, dont l’explication n’a cessĂ© de faire problĂšme et difficultĂ©s chez les psychologues. On s’accorde depuis W. James Ă  reconnaĂźtre que la volontĂ© n’est pas une tendance simple ou isolable, sous peine de la confondre avec l’effort ou l’intention. La volontĂ© intervient lorsqu’il y a conflit entre une tendance jugĂ©e infĂ©rieure et momentanĂ©ment plus forte (un dĂ©sir particulier, etc.) et une tendance jugĂ©e supĂ©rieure mais initialement plus faible (un devoir, etc.) et l’acte de volontĂ© consiste Ă  renforcer cette derniĂšre jusqu’à victoire sur la premiĂšre. A. Binet en concluait qu’il y a donc nĂ©cessitĂ© d’une force additionnelle et Ch. Blondel a suggĂ©rĂ© que celle-ci provenait des impĂ©ratifs collectifs (solution discutable car, s’ils suffisent Ă  dĂ©terminer une action, il n’y a plus besoin de volontĂ© et, s’ils ne suffisent pas, le problĂšme reste entier). La solution semble ĂȘtre la suivante : une tendance n’est pas forte ou faible en elle-mĂȘme mais ne l’est que relativement au contexte. Tant que celui-ci n’est affaire que de rĂ©gulations fluctuantes liĂ©es Ă  la situation perceptive actuelle, la tendance infĂ©rieure risque de l’emporter, mais, Ă  concevoir la volontĂ© comme une opĂ©ration rĂ©versible, terme limite des rĂ©gulations Ă©nergĂ©tiques habituelles, l’acte de volontĂ© consiste alors Ă  dĂ©centrer le sujet par rapport Ă  la situation prĂ©sente pour permettre un retour aux valeurs permanentes de son Ă©chelle. Avoir de la volontĂ© signifie donc ĂȘtre en possession d’une Ă©chelle de valeurs suffisamment rĂ©sistante pour s’y rĂ©fĂ©rer au cours des conflits. On voit l’analogie avec les opĂ©rations intellectuelles (§ 5) 30.

13. Circuits cybernétiques et régulations économiques

Si les valeurs de finalitĂ© jouent un rĂŽle trĂšs gĂ©nĂ©ral dans les domaines propres aux sciences de l’homme, elles ne sont malheureusement pas pour autant toujours mesurables. Les valeurs de rendement le sont par contre en leur nature mĂȘme et, comme la science Ă©conomique porte sur les deux Ă  la fois, c’est sur son terrain qu’il est le plus aisĂ© d’apercevoir la signification de ces deux sortes de mĂ©canismes communs intervenant en tous les comportements humains.

De façon gĂ©nĂ©rale toute valeur traduit le fonctionnement d’une structure et tout fonctionnement est un flux soumis Ă  des rĂ©gulations, ce terme Ă©tant pris dans le sens le plus large couvrant aussi bien les processus spontanĂ©s d’équilibration que les rĂ©gulations intentionnelles et systĂ©matiques comme les rĂ©gulations Ă©conomiques issues, par exemple, d’une politique de stabilisation ou de croissance. Le problĂšme est donc, en ce paragraphe, de chercher Ă  dĂ©gager les modĂšles les plus gĂ©nĂ©raux de rĂ©gulations applicables Ă  tous les domaines de valeurs et, pour ce faire, d’examiner la maniĂšre dont les Ă©conomistes en viennent Ă  utiliser les notions de circuits cybernĂ©tiques pour dominer les systĂšmes complexes d’interactions en prĂ©sence desquels ils se trouvent. Ce n’est pas naturellement que les modĂšles Ă  boucles (ou feedbacks) soient nĂ©s des travaux des Ă©conomistes : au contraire, ceux-ci commencent seulement Ă  s’intĂ©resser au contenu opĂ©ratoire de la thĂ©orie des servo-mĂ©canismes 31, non pas seulement par inertie intellectuelle mais Ă  cause de la difficultĂ© d’y adapter la complexitĂ© des mesures expĂ©rimentales. Mais l’exemple de l’économie est particuliĂšrement intĂ©ressant, d’une part Ă  cause de la rencontre entre ces modĂšles et des notions classiques comme celle de circuit Ă©conomique, d’autre part Ă  cause de la gĂ©nĂ©ralitĂ© dĂ©jĂ  entrevue des mĂ©canismes Ă©conomiques dont on retrouve certains aspects centraux dans les domaines biologiques, psychologiques et mĂȘme linguistiques.

L’intĂ©rĂȘt des systĂšmes Ă  boucles est de confĂ©rer un statut prĂ©cis Ă  certaines des situations innombrables oĂč les notions d’interaction et de causalitĂ© circulaire doivent ĂȘtre substituĂ©es Ă  celle d’un enchaĂźnement causal linĂ©aire. En physique dĂ©jĂ , le principe d’action et de rĂ©action, l’existence de multiples systĂšmes conservant leur Ă©quilibre par compensation des divers travaux virtuels qu’ils admettent et le principe de Le ChĂątelier (ou des dĂ©placements d’équilibre orientĂ©s en sens inverse de la perturbation initiale) montrent l’irrĂ©ductibilitĂ© de certaines formes de causalitĂ© Ă  un schĂšme d’enchaĂźnement linĂ©aire. En biologie, le fait mĂȘme de l’organisation et sa conservation au travers d’ajustements successifs comportant chaque fois un ensemble de gains et de pertes impose de plus en plus la considĂ©ration des systĂšmes Ă  boucles et, mĂȘme dans le cas d’actions en apparence simples du milieu sur l’organisme (modifications phĂ©notypiques ou sĂ©lection Ă  effets gĂ©nĂ©tiques), on en vient Ă  penser que l’organisme choisit et modifie ce milieu autant qu’il en dĂ©pend, ce qui suggĂšre l’intervention de circuits cybernĂ©tiques. Dans le domaine des sciences humaines oĂč les interactions s’accompagnent toujours de rĂ©glages automatiques ou plus ou moins intentionnels, la notion de circuits s’impose avec encore plus d’évidence et il apparaĂźt de plus en plus clairement que mĂȘme le schĂ©ma gĂ©nĂ©ral S — R (stimulus — rĂ©action) est dĂ©jĂ  de nature circulaire, car un sujet ne rĂ©agit Ă  un stimulus que s’il y est sensibilisĂ© et il ne l’est qu’en fonction du schĂšme qui dĂ©termine la rĂ©ponse, sans que celui-ci puisse rĂ©ciproquement s’interprĂ©ter indĂ©pendamment des stimuli habituels.

Dans le domaine Ă©conomique, qui prĂ©sente l’avantage d’une possibilitĂ© de mesures Ă©tendues, un certain nombre de notions devenues courantes prĂ©paraient l’accueil des modĂšles cybernĂ©tiques. Tel est, par exemple, le concept un peu intuitif mais essentiel Ă  la pensĂ©e Ă©conomique d’une « variable s’influençant elle-mĂȘme par l’intermĂ©diaire d’autres variables qui en dĂ©pendent ». Telle est aussi la notion de « circuit Ă©conomique », comme dans les relations entre la production, la consommation et l’investissement qui constituent de nombreux cas de causalitĂ© circulaire. Telles sont Ă©galement les notions de multiplicateur et d’accĂ©lĂ©rateur couramment utilisĂ©es par les Ă©conomistes et susceptibles de fournir des exemples de transformations simples dans un systĂšme Ă  boucles.

Donnons, pour fixer les idĂ©es, un exemple Ă©lĂ©mentaire (dĂ» Ă  L. Solari) de traduction en feedbacks d’un circuit Ă©conomique. Supposons que ce modĂšle se rĂ©fĂšre Ă  une Ă©conomie nationale fermĂ©e (sans Ă©changes avec l’étranger) et retenons les trois seules variables suivantes : Y(t) = produit national ; C(t) = consommation globale et I(t) = investissement global. Ces variables sont fonctions continues du temps (t) ; elles reprĂ©sentent des flux monĂ©taires dans un intervalle t, t + dt. On aura alors la relation comptable :

Y(t) = I(t) + C(t)

que l’on complĂ©tera par exemple en introduisant les deux lois de comportement

C(t) = c.Y(t) et I(t) = v (dY(t))/dt)

c et v Ă©tant respectivement la propension marginale Ă  consommer et le coefficient d’investissement.

La premiĂšre est une fonction de consommation du type le plus courant. La seconde loi traduit globalement les rĂ©actions des dĂ©cisions d’investissement des agents Ă©conomiques face aux variations du revenu national : il s’agit, sous sa forme la plus simple, du phĂ©nomĂšne bien connu de l’accĂ©lĂ©rateur qui « rĂ©percute », en ce qui concerne l’investissement, les variations du revenu national. Ce modĂšle dynamique Ă©lĂ©mentaire se ramĂšne Ă  l’équation diffĂ©rentielle

(1 — c)/v = 1/Y(t) (dY(t))/d(t)

dont la solution immĂ©diate, compte tenu de la condition initiale Y(0) = Yo est Y(t) = Yoopt avec, pour allĂ©ger l’écriture

p = (1 — c)/v = S/V = S

dĂ©signe la propension marginale Ă  Ă©pargner. Le taux de croissance p, normalement positif, est donc proportionnel Ă  la propension Ă  Ă©pargner et inversement proportionnel au coefficient d’investissement. On peut alors donner du modĂšle la reprĂ©sentation suivante oĂč les cercles dĂ©signent les variables et les parallĂ©logrammes les transformations qu’elles subissent (dans le sens des flĂšches) :

On reconnaĂźt des feedbacks dans les deux boucles du diagramme. Le premier traduit l’« effet multiplicateur » : Y(t) s’influence lui-mĂȘme par l’intermĂ©diaire de C(t). Le second traduit l’« effet accĂ©lĂ©rateur » : Y(t) s’influence lui-mĂȘme par l’intermĂ©diaire de I(t). Les deux effets sont additifs 32.

La mĂ©thode que concrĂ©tise cet exemple prĂ©sente deux intĂ©rĂȘts, l’un du point de vue de la recherche Ă©conomique elle-mĂȘme, l’autre en tant que fournissant une reprĂ©sentation de mĂ©canismes communs Ă  toutes les sciences de la vie et de l’homme (non seulement parce qu’on y rencontre partout des systĂšmes Ă  boucles, mais encore parce que les cercles de la production, de la consommation et de l’investissement se retrouvent en tous les domaines des valeurs de finalitĂ© aussi bien que de rendement).

Du point de vue de la science Ă©conomique (qui, rĂ©pĂ©tons-le, est exemplaire Ă  cause entre autres de ses possibilitĂ©s indĂ©finies de mesure), des schĂ©mas comme celui qu’on vient de voir permettent l’analyse logique et causale des interactions et rien n’empĂȘche d’étendre cette analyse en considĂ©rant des transferts de nature plus complexe ou de nouveaux feedbacks. En particulier on peut adjoindre au modĂšle prĂ©cĂ©dent, qui porte dĂ©jĂ  sur des rĂ©gulations au sens gĂ©nĂ©ral du terme, un feedback de rĂ©gulation au sens Ă©conomique restreint (politique de stabilisation, qui serait ici en fait une politique de croissance) : il suffirait d’introduire une nouvelle variable G(t) telle que Y(t) → G(t) → Y(t) permettant de modifier, par la nature du transfert rĂ©alisé 33, le taux de croissance p (il faudrait d’ailleurs naturellement Ă©largir le modĂšle pour tenir compte des variations retardĂ©es, qui jouent un rĂŽle essentiel de motivation dans les rĂ©gulations Ă©conomiques) 34.

Quant Ă  la portĂ©e gĂ©nĂ©rale de tels modĂšles, elle est considĂ©rable et ils caractĂ©risent en fait l’un des mĂ©canismes communs les plus importants dans le domaine des valeurs et mĂȘme de la construction des structures 35.

Pour ce qui est des valeurs, c’est-Ă -dire, comme on l’a vu (§ 10), du rĂŽle de la vie affective en gĂ©nĂ©ral, il est clair, en effet, que les boucles reliant la production Ă  la consommation ou aux investissements se retrouvent dans les situations les plus diverses : toute production, c’est-Ă -dire toute action constructive, est renforcĂ©e ou freinĂ©e par ses propres rĂ©sultats, c’est-Ă -dire par les actions consommatrices auxquelles elle conduit ; d’autre part, elle provoque de nouveaux « investissements » affectifs, renforçant la production initiale ou la complĂ©tant par d’autres. Il y a donc lĂ  un mĂ©canisme trĂšs gĂ©nĂ©ral dont les modĂšles Ă©conomiques examinĂ©s Ă  l’instant ne diffĂšrent que par leurs caractĂšres sociaux particuliers et par la quantification remarquable Ă  laquelle ils donnent prise.

Quant Ă  la construction des structures, elle est liĂ©e de prĂšs Ă  ce que nous venons d’appeler production dans le sens gĂ©nĂ©ral des actions constructives. Il en rĂ©sulte que, dans tous les domaines, une structure qui finit par acquĂ©rir un caractĂšre bien rĂ©glĂ© ou logico-mathĂ©matique (une structure de « groupe », par exemple) dĂ©bute par une phase de simple rĂ©gulation, c’est-Ă -dire de construction par essais et erreurs dont les corrections s’effectuent grĂące Ă  des feedbacks analogues aux prĂ©cĂ©dents. C’est ensuite, une fois la structure suffisamment Ă©quilibrĂ©e, que le jeu des opĂ©rations rĂ©versibles se substitue aux rĂ©gulations initiales (comme on l’a vu au § 5) : la correction en fonction des seuls rĂ©sultats est alors remplacĂ©e par une prĂ©correction anticipatrice portant sur les actions en cours et le systĂšme Ă  boucle aboutit ainsi Ă  un systĂšme d’opĂ©rations directes et inverses dont le rĂ©glage ne fait plus qu’un avec son activitĂ© constructrice (les valeurs initialement en jeu Ă©tant de ce fait promues au rang de valeurs normatives).

14. Les problĂšmes synchroniques et diachroniques dans le domaine des fonctions et des valeurs

Nous avons vu (au § 9) qu’une structure normative atteint sa forme d’équilibre (avec bien entendu des degrĂ©s variables de stabilitĂ© selon les relations entre la forme et le contenu : voir § 8) en fonction d’un dĂ©veloppement qui constitue lui-mĂȘme et Ă  toutes ses Ă©tapes une Ă©quilibration au sens d’un processus d’autorĂ©gulation. Et, Ă  des degrĂ©s divers, cette autorĂ©gulation est inhĂ©rente Ă  la production elle-mĂȘme de la structure, en ce sens qu’il n’y a pas, d’un cĂŽtĂ© des mĂ©canismes constructifs, et, de l’autre ou aprĂšs coup, des mĂ©canismes correcteurs, mais que l’organisation progressive en quoi consiste la construction est en mĂȘme temps rĂ©gulatrice et procĂšde donc par Ă©quilibration. Nous verrons (au § 18) qu’au contraire un systĂšme de signification prĂ©sente le maximum de disjonction entre l’histoire des signifiants, dont ne dĂ©pend qu’en partie leur signification actuelle et l’équilibre synchronique du systĂšme relativement indĂ©pendant de la diachronie. Le systĂšme des fonctions, utilitĂ©s ou valeurs occupe une place intermĂ©diaire entre ces deux situations extrĂȘmes, et il est fort intĂ©ressant pour l’étude des mĂ©canismes communs de constater que cette position intermĂ©diaire, du point de vue des relations entre la synchronie et la diachronie, se retrouve en toutes les disciplines comportant une importante dimension fonctionnaliste, de la biologie Ă  l’économie en passant par la psychologie et la sociologie, autrement dit partout oĂč intervient une distinction nĂ©cessaire entre utilitĂ© actuelle et filiation historique.

Sur le terrain de l’histoire Ă©conomique, par exemple, cette situation intermĂ©diaire se marque par les deux caractĂšres suivants. D’un cĂŽtĂ© on constate une bipolaritĂ© frĂ©quente entre l’effort pour expliquer tel ensemble de faits actuels (ou synchroniques quelconques) par son dĂ©veloppement antĂ©rieur et la dĂ©marche inverse visant Ă  interprĂ©ter un ensemble d’évĂ©nements historiques par des mĂ©canismes gĂ©nĂ©raux jugĂ©s « intemporels » et relevant de lois d’équilibre. Mais, d’un autre cĂŽtĂ©, on trouve chez Marx et chez ses continuateurs une mĂ©thodologie visant Ă  surmonter dialectiquement cette dualitĂ© des facteurs historiques et surhistoriques en recourant Ă  ce que l’on pourrait appeler aujourd’hui un structuralisme gĂ©nĂ©tique sur les terrains sociologiques, psychologiques et mĂȘme biologiques.

Pour ce qui est de la dualitĂ© d’interprĂ©tations que l’on rencontre chez les auteurs non influencĂ©s par Marx, chacun s’accorde Ă  penser que les grandes structures Ă©conomiques s’expliquent par leur histoire, tandis que les Ă©vĂ©nements relevant de la conjoncture (tels que le coĂ»t de certaines denrĂ©es au xiiie ou au xvie siĂšcles dont il a Ă©tĂ© question au § 2) seront interprĂ©tĂ©s Ă  la lumiĂšre de thĂ©ories sur la formation des prix conduisant Ă  considĂ©rer ces mĂ©canismes comme « intemporels et nĂ©cessaires », non pas du tout parce que ces prix ne varient pas, mais au contraire parce que leurs variations Ă  courbes historiques irrĂ©guliĂšres dans le dĂ©tail tiendraient Ă  des lois d’équilibre qui se retrouvent en une gamme assez large de situations sociales.

Par contre l’originalitĂ© de l’effort de Marx a consistĂ© Ă  vouloir surmonter cette opposition des structures et des lois fonctionnelles en ne considĂ©rant ni les unes ni les autres comme « éternelles » et en les subordonnant toutes deux Ă  une dynamique d’ensemble. Pour ce qui est des structures, il va de soi que Marx a insistĂ© sur le caractĂšre temporaire ou historiquement transitoire du capitalisme, dont l’économie classique considĂ©rait les lois comme permanentes. Mais pour ce qui est des lois de fonctionnement, Marx fait cette remarque essentielle que c’est souvent au stade de maturitĂ© du systĂšme que ces lois commencent Ă  jouer « à l’état pur » : ce serait donc l’étude de la fonction aux stades terminaux qui permettrait de comprendre l’histoire de la structure dont ce fonctionnement procĂšde par ailleurs. D’oĂč cette remarque fondamentale (Critique de l’économie politique) marquant les liens entre sa mĂ©thodologie et les problĂšmes biologiques : « L’anatomie de l’homme est la clef de l’anatomie du singe », autrement dit les Ă©tats finals Ă©clairent le processus dont ils rĂ©sultent aussi bien que celui-ci est nĂ©cessaire Ă  la formation de ceux-lĂ .

Mais cette rĂ©fĂ©rence Ă  la biologie, qui souligne le caractĂšre trĂšs gĂ©nĂ©ral du problĂšme des relations entre le diachronique structural et le synchronique fonctionnel, conduit Ă©galement Ă  s’interroger sur le statut particulier des notions de fonctions, utilitĂ©s ou valeurs par rapport au dĂ©veloppement structural et finalement Ă  rĂ©flĂ©chir Ă  nouveau sur les raisons pour lesquelles il est malaisĂ© de faire de l’histoire une discipline nomothĂ©tique.

Sur le terrain biologique, en effet, un organe peut changer de fonction et cela sans que ce changement rĂ©sulte de l’histoire antĂ©rieure de la structure en jeu : si la vessie natatoire des Dipneustes, pour reprendre un exemple classique, leur sert actuellement de poumon, ce n’est pas en raison des facteurs historiques gĂ©nĂ©raux qui ont assurĂ© le passage des InvertĂ©brĂ©s aux Poissons, mais c’est Ă  la suite de changements imprĂ©visibles de milieu. Il est donc douteux que l’on puisse jamais fournir de l’histoire de la vie un modĂšle dĂ©ductif fournissant le dĂ©tail de toutes les transformations connues, tandis qu’il est permis d’espĂ©rer un modĂšle « organiciste » (voir § 10), rendant compte Ă  la fois des caractĂšres gĂ©nĂ©raux propres Ă  la structure vivante et des grandes fonctions communes Ă  tous les organismes ou presque : assimilation, respiration (sauf pour les virus), etc. Seulement ces « invariants fonctionnels » sont de contenu variable et se diffĂ©rencient ainsi au cours de leur histoire ; or cette histoire constitue, comme toute histoire vraie, un mĂ©lange inextricable de structuration dĂ©ductible et d’alĂ©atoire : si les rĂ©actions Ă  l’alĂ©atoire consistent en rĂ©gulations ou rééquilibrations intelligibles aprĂšs coup, leur succession n’en reprĂ©sente donc pas moins une suite imprĂ©visible, et c’est ce qui rend les fonctions actuelles d’une sous-structure relativement indĂ©pendantes du dĂ©veloppement antĂ©rieur de celle-ci.

Sur le terrain de l’histoire humaine, il en va en partie de mĂȘme, malgrĂ© les corrections qu’implique la double spĂ©cificitĂ© de l’homme, d’avoir constituĂ© une culture s’enrichissant sans cesse parce que se transmettant socialement et de disposer d’une intelligence rĂ©flexive permettant de multiplier les conduites rationnelles (malgrĂ© leurs limites Ă©videntes dans la conscience commune). Il en rĂ©sulte que, si certains historiens souhaitent donner Ă  leur discipline un statut nomothĂ©tique par une fusion interdisciplinaire de l’histoire des sciences et des techniques, l’histoire Ă©conomique et celle des cultures, l’histoire politique et la sociologie diachronique, etc., les lois d’évolution ou de fonctionnement qu’on en pourra tirer risquent de diffĂ©rer nĂ©anmoins sensiblement selon les types de structures envisagĂ©s et par consĂ©quent les variĂ©tĂ©s de relations possibles entre les structures, d’une part, et les fonctions, utilitĂ©s ou valeurs, d’autre part.

À supposer que l’on puisse se donner comme idĂ©al mĂ©thodologique celui d’un structuralisme gĂ©nĂ©tique, qui semble effectivement commun Ă  de nombreuses disciplines, il n’en demeure pas moins que la distinction entre les structures susceptibles de « fermeture » et les structures non achevĂ©es ou destinĂ©es Ă  demeurer toujours ouvertes impose une sĂ©rie de diffĂ©rentiations, qui se manifestent en particulier par la nĂ©cessitĂ© de reconnaĂźtre plusieurs variĂ©tĂ©s de valeurs selon qu’elles sont normatives ou non, etc. (§ 10 et 11). Un spĂ©cialiste de la mĂ©thodologie marxiste, C. Nowinski, a par exemple constatĂ© que « la parentĂ© de mĂ©thodes entre la psychologie gĂ©nĂ©tique et la thĂ©orie de Marx est parfois surprenante. Il subsiste nĂ©anmoins une diffĂ©rence importante. Pour Piaget, la notion de l’équilibre en tant que mĂ©canisme central et vection nĂ©cessaire du processus de dĂ©veloppement reste caractĂ©ristique, quoique chaque forme d’équilibre succĂšde Ă  la prĂ©cĂ©dente grĂące aux dĂ©sĂ©quilibres qui l’engendrent. Pour Marx, au contraire, le mĂ©canisme central du dĂ©veloppement est la destruction continuelle de l’équilibre, avec toutes les consĂ©quences mĂ©thodologiques qui en rĂ©sultent » 36. Or la raison de cette diffĂ©rence saute aux yeux : le dĂ©veloppement de l’intelligence aboutit Ă  des structures achevĂ©es oĂč fonctions et valeurs sont entiĂšrement subordonnĂ©es aux lois normatives des transformations structurales internes, d’oĂč le fait qu’un tel dĂ©veloppement est dirigĂ© par les Ă©quilibrations ou autorĂ©gulations conduisant Ă  cet Ă©quilibre final ; les structures biologiques, Ă©conomiques, politiques, etc., en tant que constamment ouvertes, ne sauraient par contre comporter, faute de fermeture, cette intĂ©gration complĂšte de la fonction dans le mĂ©canisme structural, d’oĂč le rĂŽle historique des dĂ©sĂ©quilibres pouvant amener jusqu’à des intĂ©grations de structures.

C’est alors cette situation propre aux structures non susceptibles de fermeture qui explique l’indĂ©pendance relative des valeurs relevant de l’équilibre synchronique par rapport Ă  la formation diachronique de la structure correspondante. C’est ce que l’on constate dans le cas de certaines crises (lorsqu’il ne s’agit ni d’accidents de croissance ni de dĂ©sintĂ©grations durables) oĂč l’on peut assister Ă  des modifications brusques des valeurs Ă©conomiques, politiques, sociales (rĂ©putation, crĂ©dit personnel) ou des valeurs affectives d’un individu. C’est ce qui rend compte, d’autre part, de la difficultĂ© Ă  caractĂ©riser des stades sĂ©quentiels (= à ordre de succession nĂ©cessaire) dans le domaine social et le peu de succĂšs des « stades » que Rostow a cru dĂ©couvrir dans les processus de croissance Ă©conomique (du dĂ©marrage ou take-off Ă  la maturitĂ©). Le problĂšme gĂ©nĂ©ral Ă  cet Ă©gard est, en effet, de distinguer une suite de transformations sans dĂ©roulement interne organisĂ© et un dĂ©veloppement Ă  Ă©tages sĂ©quentiels, comportant en particulier ce que Waddington a appelĂ© en embryologie une « homĂ©orhĂ©sis » (retour automatique Ă  la trajectoire nĂ©cessaire en cas de dĂ©viation imposĂ©e du dehors).

De tels faits semblent donc montrer que fonctions et valeurs dĂ©pendent d’autant plus de l’histoire et de l’explication diachronique qu’elles sont mieux subordonnĂ©es aux structures correspondantes. Un systĂšme de valeurs obĂ©it par contre Ă  des lois d’équilibre ou de rĂ©gulations actuelles, qui dĂ©pendent d’autant moins des Ă©tapes antĂ©rieures que ces valeurs sont moins normatives, c’est-Ă -dire moins conditionnĂ©es par la structure seule, et dĂ©pendent d’échanges dont les conditions extĂ©rieures peuvent varier. En d’autres termes l’équilibre de ces valeurs ne constitue pas en ce cas le terme final d’une Ă©quilibration diachronique progressive, mais demeure l’expression synchronique de situations en partie indĂ©pendantes du dĂ©veloppement : il n’intervient alors qu’une suite de rééquilibrations dont les lois peuvent ĂȘtre constantes mais dont les contenus varient en partie alĂ©atoirement et en partie cycliquement.

IV. Les significations et leurs systĂšmes

Toute structure ou rĂšgle et toute valeur comportent des significations, de mĂȘme que tout systĂšme de signes prĂ©sente une structure et des valeurs. Il n’en reste pas moins que le rapport de signifiant Ă  signifiĂ© est d’une autre nature que celui de dĂ©sirabilitĂ© (valeur) ou que la subordination structurale (ou normative) d’un Ă©lĂ©ment Ă  la totalitĂ© Ă  laquelle il appartient. Et cette relation de signification est Ă  nouveau de portĂ©e extrĂȘmement gĂ©nĂ©rale, de telle sorte que les problĂšmes interdisciplinaires sont aussi importants en ce domaine que dans les prĂ©cĂ©dents.

15. Signalisation biologique et fonction sémiotique

On trouve Ă  presque tous les niveaux du comportement animal des rĂ©actions dĂ©clenchĂ©es par des indices ou signaux, et il existe tous les intermĂ©diaires entre la simple sensibilitĂ© du protoplasme chez les unicellulaires et la sensibilitĂ© du systĂšme nerveux ou ses rĂ©ponses Ă  des indices significatifs. D’autre part, ce genre de significations liĂ© Ă  des signaux ou indices est le seul qui s’observe chez l’enfant de l’homme jusque vers 12 Ă  16 mois (niveaux sensorimoteurs) et il demeure Ă  l’Ɠuvre en ce qui concerne les perceptions et les conditionnements moteurs durant toute la vie. Il importait donc de commencer par rappeler le rĂŽle de ce premier systĂšme de signalisation 37.

On appelle indice un signifiant non diffĂ©renciĂ© de son signifiĂ© (sinon par sa fonction signalisatrice), en ce sens qu’il constitue une partie, un aspect ou un rĂ©sultat causal de ce signifié : la vue d’une branche dĂ©passant un mur est l’indice de la prĂ©sence d’un arbre ou les traces d’un liĂšvre sont l’indice de son passage rĂ©cent. Un signal (comme le son de la cloche dĂ©clenchant chez le chien de Pavlov un rĂ©flexe salivaire) n’est qu’un indice sauf s’il lui est attachĂ© une signification conventionnelle ou sociale (signal tĂ©lĂ©phonique, etc.), auquel cas il est un « signe ».

Chez certains Primates supĂ©rieurs et chez l’homme (Ă  partir de la seconde annĂ©e), on voit apparaĂźtre un ensemble de signifiants diffĂ©renciĂ©s de leurs signifiĂ©s en ce sens qu’ils n’appartiennent pas sans plus Ă  l’objet ou Ă  l’évĂ©nement dĂ©signĂ©s mais sont produits par le sujet (individuel ou collectif) en vue d’évoquer ou de reprĂ©senter ces signifiĂ©s, mĂȘme en l’absence de toute incitation perceptive actuelle de leur part : tels sont les symboles et les signes et l’on appelle fonction sĂ©miotique (ou souvent symbolique) cette capacitĂ© d’évocation par signifiants diffĂ©renciĂ©s, qui permet alors la constitution de la reprĂ©sentation ou pensĂ©e. Mais il faut encore distinguer deux niveaux dans ces instruments sĂ©miotiques, bien que chez l’enfant normal ils apparaissent Ă  peu prĂšs tous en mĂȘme temps (sauf en gĂ©nĂ©ral le dessin).

Le premier niveau est celui des symboles, au sens oĂč de Saussure les oppose aux signes : ce sont les signifiants « motivĂ©s » par une ressemblance ou une analogie quelconque avec leurs signifiĂ©s. On les voit apparaĂźtre chez l’enfant de la façon la plus spontanĂ©e avec le jeu symbolique (ou de fiction), avec l’imitation diffĂ©rĂ©e, l’image mentale (ou imitation intĂ©riorisĂ©e) et l’image graphique. Le caractĂšre initial de ces symboles est que le sujet individuel peut les construire Ă  lui seul, bien que leur formation coĂŻncide en gĂ©nĂ©ral avec le langage (sauf chez les sourds-muets qui ajoutent alors un nouveau terme Ă  la sĂ©rie prĂ©cĂ©dente : le langage par gestes). Leur source commune est l’imitation, qui dĂ©bute dĂšs le niveau sensori-moteur oĂč elle constitue dĂ©jĂ  une sorte de reprĂ©sentation, mais en actions seulement, et qui ensuite se prolonge en imitations diffĂ©rĂ©es ou intĂ©riorisĂ©es, d’oĂč les symboles prĂ©cĂ©dents.

Le second niveau caractĂ©ristique de la fonction sĂ©miotique (et un niveau qui, jusqu’à plus ample informĂ©, semble spĂ©cial Ă  l’espĂšce humaine) est celui du langage articulĂ©, dont les deux nouveautĂ©s par rapport au niveau prĂ©cĂ©dent sont : d’abord qu’il suppose une transmission sociale ou Ă©ducative et dĂ©pend donc de la sociĂ©tĂ© entiĂšre et non plus seulement des rĂ©actions individuelles ; et, ensuite, que les signifiants verbaux consistent en « signes » et non plus en symboles, le signe Ă©tant conventionnel ou « arbitraire », comme le comporte sa nature collective.

Les premiers grands problĂšmes interdisciplinaires que soulĂšve un tel tableau sont alors, d’une part, de dĂ©terminer les mĂ©canismes communs et les oppositions entre ces diverses manifestations de la fonction sĂ©miotique, mais en remontant jusqu’au niveau des indices significatifs et des formes actuellement connues de langage animal, et, d’autre part, de prĂ©ciser leurs liaisons avec le dĂ©veloppement de la reprĂ©sentation ou pensĂ©e en gĂ©nĂ©ral, indĂ©pendamment des relations Ă©ventuelles et plus spĂ©ciales entre le langage articulĂ© et la logique.

Sur le premier point une collaboration s’impose entre la zoopsychologie ou Ă©thologie, la psychologie gĂ©nĂ©tique, la psychopathologie de l’aphasie, des sourds-muets, aveugles, etc., et la linguistique. L’éthologie a dĂ©jĂ  assemblĂ© des matĂ©riaux assez considĂ©rables sur les indices significatifs hĂ©rĂ©ditaires (IRM ou innate releasing mechanisms) qui interviennent dans le mĂ©canisme des instincts et sur les indices Ă  signification acquise au cours des apprentissages. Les cĂ©lĂšbres Ă©tudes de V. Frisch sur le langage des abeilles ont donnĂ© lieu Ă  de nombreuses rĂ©actions de psychologues et de linguistes (Benveniste) et Revesz s’est livrĂ© Ă  des comparaisons systĂ©matiques des « langages » de VertĂ©brĂ©s et de celui de l’homme. La tendance gĂ©nĂ©rale est de considĂ©rer le langage animal comme ne reposant pas sur des systĂšmes de signes mais sur un « code de signaux » (Benveniste) : d’une part, il n’y a ni dialogue ni composition libre d’élĂ©ments ; d’autre part, les signaux utilisĂ©s sont essentiellement de nature imitative ou mimique (mais il reste Ă  dĂ©terminer s’il y a dĂ©jĂ  imitation diffĂ©rĂ©e). Il en rĂ©sulte que ces indices imitatifs correspondent Ă  des schĂšmes sensori-moteurs, innĂ©s ou acquis, mais non pas encore Ă  une conceptualisation, tandis que dans le langage humain, non seulement chaque mot connote un concept, mais encore leur assemblage syntactique comporte par lui-mĂȘme une information.

On peut alors ĂȘtre tentĂ© de chercher dans le langage par signes la source de la pensĂ©e elle-mĂȘme et c’est lĂ  l’opinion de nombreux psychologues et linguistes. Mais si le systĂšme des signes prĂ©sente incontestablement un avantage exceptionnel Ă  cause de sa mobilitĂ© constructive et du nombre considĂ©rable de significations qu’il est capable de transmettre, deux sortes de considĂ©rations sont cependant Ă  rappeler quant aux limites de ses pouvoirs.

La premiĂšre est que si le langage est un auxiliaire nĂ©cessaire Ă  l’achĂšvement de la pensĂ©e en tant que celle-ci constitue une intelligence intĂ©riorisĂ©e, il n’en est pas moins animĂ© par l’intelligence, qui le prĂ©cĂšde sous sa forme sensori-motrice : c’est le problĂšme que nous retrouverons Ă  l’instant Ă  propos des relations entre logique et langage, mais il reste Ă  rappeler que, tout collectif que soit le langage (en ses structures, ses inventions, ses sanctions, etc.), son fonctionnement reste liĂ© Ă  des intelligences individuelles en dehors desquelles ses signifiants n’auraient pas de signifiĂ©s et dont le schĂ©matisme sensori-moteur engendre dĂ©jĂ  une multitude de significations (schĂšmes spatio-temporels, objets permanents, causalitĂ©, etc.) fournissant la substructure des sĂ©mantiques verbales.

D’autre part, l’intĂ©riorisation de l’intelligence sensori-motrice en reprĂ©sentation ou pensĂ©e ne tient pas seulement au langage mais Ă  la fonction sĂ©miotique en son ensemble. À cet Ă©gard les donnĂ©es psychopathologiques sont d’un grand intĂ©rĂȘt et l’on peut attendre encore beaucoup d’une collaboration entre les linguistes, les psychologues et les neurologistes. Sans aborder ici le problĂšme si complexe de l’aphasie, qui est encore en plein dĂ©veloppement, mais dont les incidences neurologiques sont si nombreuses qu’il n’est pas facile d’isoler les facteurs de langage et de pensĂ©e, notons seulement ce qu’on observe chez les enfants sourds-muets ou aveugles de naissance mais par ailleurs normaux. Chez les premiers il y a bien sĂ»r quelque retard dans le dĂ©veloppement des opĂ©rations intellectuelles par rapport aux sujets capables de parole, mais les opĂ©rations fondamentales de classification, sĂ©riation, correspondance, etc., ne sont nullement absentes jusqu’à un certain niveau de complexitĂ©, ce qui tĂ©moigne d’une organisation prĂ©verbale des actions 38. Chez les aveugles, le retard paraĂźt par contre plus considĂ©rable, faute d’un contrĂŽle sensori-moteur lors de la formation des schĂšmes d’action et si le langage supplĂ©e en partie Ă  cette carence, il ne suffit pas Ă  remplacer les coordinations gĂ©nĂ©rales et s’appuie sur elles lors de leur constitution retardĂ©e.

16. Structures linguistiques et structures logiques

Les connexions entre la linguistique et la logique sont d’une importance certaine et sont toujours en plein dĂ©veloppement, d’autant plus qu’elles interfĂšrent avec de vieux dĂ©bats entre psychologues et sociologues.

Notons d’abord que cette interfĂ©rence n’a rien d’un hasard. C’est une chose remarquable que la convergence entre les idĂ©es de base d’une doctrine linguistique comme celle de F. de Saussure et une thĂ©orie sociologique comme celle de Durkheim : la langue est une « institution » collective transmise du dehors et s’imposant aux individus ; ceux-ci n’innovent que selon des rĂšgles communes, antĂ©rieures Ă  eux, et leurs initiatives sont soumises Ă  la sanction du groupe linguistique, qui les rejette ou les accepte mais en ce cas en vertu de besoins tenant Ă  l’équilibre total du systĂšme, etc. Or, Durkheim tirait de ses conceptions sur la totalitĂ© sociale cette conclusion que les rĂšgles logiques sont imposĂ©es par le groupe Ă  l’individu et en particulier par le canal du langage, formateur des intelligences et dĂ©tenteurs de structures qui s’imposent dĂšs l’enfance par voie Ă©ducative.

Les tendances actuelles de l’anthropologie sociale et culturelle s’orientent en un sens analogue et l’on sait assez combien LĂ©vi-Strauss en son structuralisme a Ă©tĂ© influencĂ© par la linguistique saussurienne et par la phonologie (Troubetskoi et Jakobson), en ce sens que le systĂšme des significations lui paraĂźt Ă©clairer Ă  la fois les Ă©changes Ă©conomiques des sociĂ©tĂ©s tribales et les relations de parentĂ©, ceux-ci comportant une logique simultanĂ©ment collective et source de manipulations individuelles (d’oĂč son opposition Ă  la prĂ©logique de LĂ©vy-Bruhl que Durkheim contestait pour des raisons analogues).

Mais un tout autre courant est venu comme Ă  la rencontre de ces tendances de sociologie linguistique. Le vaste mouvement du positivisme logique (nĂ© du « Cercle de Vienne ») a cherchĂ©, tout en rĂ©duisant les vĂ©ritĂ©s expĂ©rimentales Ă  de purs constats perceptifs, Ă  faire la part de l’organisation logico-mathĂ©matique du savoir, mais sans y voir une source de vĂ©ritĂ©s proprement dites : il l’a alors conçue, selon la tradition nominaliste, comme un simple langage, mais en caractĂ©risant de façon plus prĂ©cise ce statut linguistique. R. Carnap a dĂ©butĂ© en proposant de rĂ©duire toute logique Ă  une syntaxe gĂ©nĂ©rale, dont les langues naturelles prĂ©sentent un reflet plus ou moins fidĂšle, mais dont le langage formalisĂ© de la logique symbolique moderne fournirait l’image exacte. Tarski a ensuite montrĂ©, suivi par Carnap, la nĂ©cessitĂ© d’une sĂ©mantique gĂ©nĂ©rale ou mĂ©talangue dĂ©terminant les significations et Morris, non suivi par tous, a enfin proposĂ© la constitution d’une « pragmatique », mais exclusivement au sens d’une fixation des rĂšgles de ces « langages ».

Un certain nombre de linguistes ont applaudi Ă  ces conceptions et dans l’Encyclopedia of Unified Sciences Bloomfield cĂ©lĂšbre avec vigueur la disparition de l’idĂ©e naĂŻve que sous les liaisons logiques ou mathĂ©matiques il y aurait encore Ă  chercher des concepts : rien n’existe que le donnĂ© observable perceptif et le systĂšme des signes, naturels (langages courants) ou savants, qui servent Ă  le dĂ©crire ou Ă  le connoter.

Seulement, Ă  ce double mouvement sociologique et linguistique (mais dont l’unitĂ© par convergence demeure remarquable, malgrĂ© tout ce qui sĂ©pare le rĂ©alisme normativiste de Durkheim du nominalisme plus ou moins conventionnaliste des « empiristes logiques ») rĂ©pondent en fait, et en des sens Ă  nouveau convergents mais opposĂ©s aux prĂ©cĂ©dents, de multiples recherches de psychologues, de linguistes et de logiciens.

Sur le terrain psychologique, nous nous efforçons depuis des annĂ©es (et ces Ă©tudes sont en plein dĂ©veloppement avec la collaboration de linguistes) de montrer que les sources des structures logico-mathĂ©matiques sont Ă  chercher Ă  un niveau plus profond que le langage, au niveau de la coordination gĂ©nĂ©rale des actions. Au stade de l’intelligence sensori-motrice on trouve, en effet, dans la constitution des schĂšmes d’actions et dans les coordinations de tels schĂšmes, des structures d’emboĂźtement, d’ordre, de correspondance, etc., qui prĂ©sentent dĂ©jĂ  un caractĂšre logique et qui sont au point de dĂ©part des futures opĂ©rations de la pensĂ©e. Les opĂ©rations elles-mĂȘmes, d’autre part, sont liĂ©es davantage Ă  des mĂ©canismes d’intĂ©riorisation et de rĂ©gulation des actions qu’à des influences simplement verbales et ce n’est qu’aux niveaux supĂ©rieurs qu’une logique des « propositions » devient possible en liaison avec le maniement des hypothĂšses Ă©noncĂ©es verbalement, tandis que toute une pĂ©riode d’opĂ©rations « concrĂštes », c’est-Ă -dire portant directement sur les objets, montre la liaison durable de ces opĂ©rations et de l’action matĂ©rielle.

Du point de vue linguistique, des expĂ©riences prĂ©cises sont alors possibles sur les corrĂ©lations entre la structure linguistique des expressions verbales utilisĂ©es par l’enfant et son niveau opĂ©ratoire ; or, les rĂ©sultats de ces expĂ©riences s’orientent bien davantage dans le sens d’une subordination du langage employĂ© aux structures opĂ©ratoires que dans le sens inverse 39.

Du point de vue de ce dialogue de sourds qui a durĂ© si longtemps entre sociologues et psychologues pour savoir si la logique « universelle », en tant que propre Ă  tous les individus, s’impose Ă  la sociĂ©tĂ© ou n’en est qu’un produit, les deux thĂšses en conflit sont en fait dĂ©passĂ©es, en ce sens que si la logique tient aux coordinations gĂ©nĂ©rales de l’action, ces coordinations sont aussi bien interindividuelles qu’intĂ©rieures Ă  l’individu : et effectivement, Ă  analyser les opĂ©rations intervenant dans les Ă©changes cognitifs, on retrouve les mĂȘmes que dans les constructions individuelles, de telle sorte que les premiĂšres sont aussi bien source des secondes que rĂ©ciproquement, les deux demeurant indissociables Ă  partir de leurs racines biologiques communes.

Les linguistes, d’autre part, en poursuivant leurs analyses structuralistes et surtout en cherchant Ă  les formaliser de façon assez prĂ©cise pour exprimer les liaisons structurales en un langage inspirĂ© par les mĂ©thodes algĂ©briques et parfois mĂȘme physiques, n’ont nullement abouti Ă  une simple logique, mais ont dĂ©couvert une sĂ©rie de structures sui generis et spĂ©ciales aux systĂšmes de signes comme tels. Ce rĂ©sultat est doublement intĂ©ressant, d’abord parce qu’il montre en quoi un systĂšme de signes est original par rapport Ă  un systĂšme de normes de pensĂ©e ou vĂ©ritĂ©s, ensuite parce qu’il soulĂšve le problĂšme des relations entre deux. Or, ces relations existent Ă  coup sĂ»r puisque, si les signes ont leurs lois propres, ils n’en ont pas moins pour fonction dans l’activitĂ© des sujets de la langue d’exprimer des significations dont la nature est logique Ă  des degrĂ©s divers. Le linguiste Hjelmslev en est ainsi venu Ă  faire l’hypothĂšse d’un niveau « sublogique », oĂč les connexions s’établiraient entre les coordinations logiques et les coordinations linguistiques et il semble bien probable que l’analyse de cette sublogique nous ramĂšnera Ă  des questions de coordinations d’actions.

Mais il convient surtout de rappeler que le structuralisme linguistique, essentiellement statique avec F. de Saussure, est devenu dynamique depuis que Z. Harris a insistĂ© sur l’aspect « crĂ©ateur » du langage et depuis que N. Chomsky a dĂ©couvert ses « grammaires transformationnelles » permettant de dĂ©river Ă  partir d’un « noyau fixe » qu’il considĂšre comme innĂ© un nombre indĂ©fini d’énoncĂ©s dĂ©rivĂ©s selon des rĂšgles prĂ©cises de transformations (et en conformitĂ© avec une structure ordinale et associative de « monoĂŻde »). Or le « noyau fixe inné » invoquĂ© par Chomsky est attribuĂ© par lui Ă  la raison elle-mĂȘme, ce qui renverse totalement la position positiviste de la linguistique (Bloomsfield, etc.). On peut naturellement, sans rien changer aux aspects proprement linguistiques de la doctrine de Chomsky, mettre en doute cette innĂ©itĂ© de la raison, puisque l’intelligence sensori-motrice qui prĂ©cĂšde le langage est le produit d’une longue construction au cours de laquelle les facteurs hĂ©rĂ©ditaires (qui interviennent partout) sont loin d’ĂȘtre seuls en cause ; et H. Sinclair cherche actuellement Ă  montrer que la constitution du monoĂŻde pourrait s’expliquer par la coordination des schĂšmes sensori-moteurs. Il n’en reste pas moins que, sur le terrain de la linguistique elle-mĂȘme, on voit ainsi s’inverser la subordination des structures logiques au langage et qu’un trĂšs large champ de recherches expĂ©rimentales est ainsi ouvert Ă  la collaboration interdisciplinaire (psycholinguistique, etc.) pour l’étude de questions jusqu’ici traitĂ©es de façon surtout spĂ©culative.

D’autre part, ceux des logiciens qui, dĂ©passant les problĂšmes de pure formalisation, s’interrogent sur les relations entre les structures logiques et les activitĂ©s du sujet s’orientent naturellement dans la direction des systĂšmes autorĂ©gulateurs qui sont susceptibles de rendre compte de l’autocorrection propre aux mĂ©canismes logiques. Or, la cybernĂ©tique, susceptible de fournir de tels modĂšles, est une synthĂšse des thĂ©ories de l’information ou communication et du guidage ou rĂ©gulation. C’est donc sur ce double terrain que des relations plus naturelles qu’une assimilation pure et simple peuvent se constituer entre la linguistique et la logique. D’une part, le langage est information et l’on peut concevoir divers rapports entre les aspects praxĂ©ologiques des codes et leur structure logique. C’est en ce sens que, par exemple, L. Apostel a Ă©tudiĂ© le langage en tant que systĂšme de prĂ©correction des erreurs. D’autre part, les opĂ©rations logiques constituent le cas limite des rĂ©gulations de la pensĂ©e et, entre les formes les plus faibles de ces rĂ©gulations et les formes strictes ou opĂ©ratoires, un grand nombre d’intermĂ©diaires sont possibles qui sont susceptibles d’influencer le langage. On voit ainsi combien, en ce domaine encore, les recherches interdisciplinaires sont Ă  la fois nĂ©cessaires et prometteuses.

17. Les symbolismes supérieurs

La sĂ©miologie gĂ©nĂ©rale souhaitĂ©e par F. de Saussure comporte, on l’a vu au § 15, des comparaisons systĂ©matiques entre les systĂšmes des signes et les divers symbolismes ou signalisations de nature infĂ©rieure au langage articulĂ©. Mais elle suppose aussi des comparaisons avec ce que l’on pourrait appeler des symbolismes Ă  la deuxiĂšme puissance, ou de nature supĂ©rieure au langage, c’est-Ă -dire utilisant le langage mais constituant des signifiants dont les significations collectives sont idĂ©ologiques et situĂ©es Ă  une autre Ă©chelle que la sĂ©mantique verbale : tels sont, par exemple, les mythes, les contes populaires, etc., vĂ©hiculĂ©s par le langage, mais dont chacun est lui-mĂȘme un symbole Ă  signification religieuse ou affective obĂ©issant Ă  des lois sĂ©mantiques trĂšs gĂ©nĂ©rales comme le montre leur propagation surprenante et souvent intercontinentale.

Mais le problĂšme n’est pas facile Ă  dominer ni mĂȘme Ă  poser. Dans une conception nominaliste de la logique et des mathĂ©matiques, on pourrait dire que tout concept ou structure particuliĂšre est encore un signe qui symbolise, avec les mots qui le dĂ©signent mais en plus de ces mots, les objets auxquels il s’applique : la notion de « groupe » mathĂ©matique ne serait ainsi qu’un symbole supĂ©rieur dont la signification se rĂ©duirait aux divers dĂ©placements, Ă©tats physiques, etc., qu’il permet de dĂ©crire. Dans la conception opĂ©ratoire, au contraire, le « groupe » ou n’importe quel autre concept logique ou mathĂ©matique constituerait un systĂšme d’actions sur le rĂ©el, actions vĂ©ritables quoiqu’intĂ©riorisĂ©es et qui n’auraient donc en elles-mĂȘmes rien de symbolique, le symbolisme intervenant dans les signes arbitraires dĂ©signant ces opĂ©rations mais non pas dans les opĂ©rations comme telles.

Si l’on admet cette derniĂšre interprĂ©tation, toute pensĂ©e ne serait donc pas symbolique, mais le symbolisme rĂ©apparaĂźtrait en toutes les formes de pensĂ©e dont la valeur ne tient pas Ă  sa structure opĂ©ratoire mais Ă  son contenu affectif inconscient : il n’en demeure pas moins, en une telle interprĂ©tation, un champ immense de production humaine, avec la « pensĂ©e symbolique » plus ou moins individuelle Ă©tudiĂ©e par les psychanalystes de diverses Ă©coles, les symboles mythologiques et folkloriques, les symboles artistiques et finalement peut-ĂȘtre certaines formes d’idĂ©ologies en tant qu’exprimant des valeurs collectives momentanĂ©es et non pas des structures rationnelles (chacune de ces manifestations pouvant naturellement ĂȘtre « rationalisĂ©e » Ă  des degrĂ©s divers). On voit qu’à ces Ă©chelles le domaine de comparaison d’une sĂ©miologie gĂ©nĂ©rale serait considĂ©rable et que celle-ci, guidĂ©e par les mĂ©thodes linguistiques, n’en serait pas moins essentiellement interdisciplinaire.

La psychanalyse freudienne, aidĂ©e en cela par les travaux de Bleuler sur la pensĂ©e « autistique » et suivie par l’école dissidente de Jung, a mis en Ă©vidence l’existence d’une « pensĂ©e symbolique » individuelle visible dans le rĂȘve, dans le jeu des enfants et dans diverses manifestations pathologiques. Le critĂšre en est que, si la pensĂ©e rationnelle cherche l’adĂ©quation au rĂ©el, la pensĂ©e symbolique a pour fonction la satisfaction directe des dĂ©sirs par subordination des reprĂ©sentations Ă  l’affectivitĂ©. Freud a commencĂ© par expliquer ce symbolisme inconscient par des mĂ©canismes de camouflage dus au refoulement, mais il s’est ralliĂ© Ă  la conception plus large de Bleuler qui, avec l’« autisme », expliquait le symbolisme par la centration sur le moi et il a prolongĂ© ses recherches dans la direction des symboles artistiques. Jung, d’autre part, a vu rapidement que ce symbolisme constituait une sorte de langage affectif et, par de vastes comparaisons avec les mythologies, en est venu Ă  montrer le caractĂšre assez universel d’un grand nombre de symboles ou « archĂ©types » qu’il a considĂ©rĂ©s sans preuve comme hĂ©rĂ©ditaires mais qui sont (ce qui est autre chose) d’extension trĂšs gĂ©nĂ©rale.

La soudure ainsi Ă©tablie entre le symbolisme plus ou moins inconscient que les psychanalystes dĂ©couvrent chez les individus et le symbolisme mythologique ou artistique (on se rappelle l’exemple type du mythe et du « complexe » d’ƒdipe) montre assez que les lois d’un tel symbolisme intĂ©ressent les rĂ©alitĂ©s collectives autant que psychologiques. Il va donc de soi que sur le terrain de l’anthropologie sociale et culturelle, l’étude directe des reprĂ©sentations mythiques fournit un apport de premiĂšre importance Ă  cette sĂ©miologie gĂ©nĂ©rale au niveau supĂ©rieur au langage et quand LĂ©vi-Strauss, par exemple, la conçoit en termes saussuriens, il introduit par cela mĂȘme en ce champ immense et difficile une mĂ©thodologie indispensable qui a trop manquĂ© aux analyses jungiennes et freudiennes.

Seulement le travail ne fait ainsi que de commencer car il est Ă©vident que des lois qui seraient gĂ©nĂ©rales Ă  une certaine Ă©chelle de civilisation ne sauraient ĂȘtre sans applications en des sociĂ©tĂ©s qui connaissent par ailleurs la pensĂ©e scientifique. Lorsque K. Marx a posĂ© le problĂšme de l’opposition entre des infrastructures Ă©conomiques et techniques et des superstructures idĂ©ologiques, il a soulevĂ© de ce fait un nombre considĂ©rable de questions quant Ă  la nature et au fonctionnement des divers types possibles de productions idĂ©ologiques. Pour montrer combien nĂ©cessairement se posent ces questions, il n’est pas sans intĂ©rĂȘt de rappeler que l’un des adversaires les plus dĂ©cidĂ©s des doctrines marxistes, V. Pareto, a repris en sa sociologie une distinction visiblement inspirĂ©e par elles : pour Pareto, en effet, les comportements sociaux seraient dirigĂ©s par certains besoins ou invariants affectifs qu’il appelle les « rĂ©sidus », mais ceux-ci, et c’est le seul point qui nous intĂ©resse, se manifesteraient en fait non pas sous une forme nue ou directe, mais enveloppĂ©s en toutes sortes de concepts, de doctrines, etc., que Pareto nomme des « dĂ©rivations ». On voit alors aussitĂŽt que ces « dĂ©rivations » constituent une superstructure idĂ©ologique, mais de nature essentiellement symbolique puisque comportant des significations affectives essentielles et constantes, sous un appareil conceptuel variable et secondaire.

En ce chapitre, destinĂ© Ă  dĂ©gager les mĂ©canismes communs et Ă  souligner les problĂšmes interdisciplinaires d’un point de vue mĂ©thodologique et surtout prospectif, on ne saurait donc omettre de signaler Ă  titre de tendance extrĂȘmement significative les recherches portant sur la signification symbolique de doctrines de forme intellectuelle et de contenu affectif, parce que ces recherches constituent un point de jonction frappant entre les extensions possibles d’une sĂ©miologie gĂ©nĂ©rale portant sur les systĂšmes symboliques de niveau supĂ©rieur et les analyses sociologiques et mĂȘme Ă©conomiques d’inspiration marxienne. Un exemple remarquable de ces conjonctions a Ă©tĂ© fourni par L. Goldmann dans ses Ă©tudes sur le jansĂ©nisme, et si nous choisissons cet exemple, c’est qu’il s’agit d’un des cas assez rares en sociologie oĂč la recherche thĂ©orique a conduit Ă  la prĂ©vision de l’existence d’un fait jusque-lĂ  non relevĂ©, sous les espĂšces de la dĂ©couverte d’un personnage historique mais oubliĂ© par l’histoire. Goldmann explique le jansĂ©nisme par les difficultĂ©s sociales et Ă©conomiques de la noblesse de robe sous Louis XIV : le retrait total du monde, prĂȘchĂ© par la doctrine, constituerait ainsi la manifestation symbolique d’une situation affective et collective. Mais le jansĂ©nisme pur, reconstituĂ© par cette analyse en termes de symbolisme social, n’était pas rĂ©alisĂ© en sa forme intĂ©grale dans les personnages connus de l’histoire (Arnauld, etc.) et il fallait donc faire l’hypothĂšse du jansĂ©niste complet, inconnu prĂ©cisĂ©ment parce qu’entiĂšrement consĂ©quent, qui aurait dirigĂ© le mouvement sans se manifester au dehors : ayant ainsi « calculé », si l’on peut dire, l’existence d’un tel meneur, Goldmann l’a retrouvĂ© en la personne de l’abbĂ© Barcos et a pu dĂ©montrer son rĂŽle historique effectif et jusque-lĂ  insoupçonnĂ©.

On voit ainsi le nombre de productions littĂ©raires, artistiques et mĂ©taphysiques qui pourraient relever de telles analyses, dont les aspects syntactiques et sĂ©mantiques doivent demeurer essentiels bien que les plus difficiles Ă  dĂ©gager et dont les aspects sociologiques et mĂȘme Ă©conomiques sont Ă©vidents.

18. ProblĂšmes diachroniques et synchroniques dans le domaine des significations

Si la sociologie de Comte distinguait dĂ©jĂ  les problĂšmes statiques (« ordre ») et dynamiques (« progrĂšs »), c’est la linguistique saussurienne qui a sans doute fourni la premiĂšre un statut positif Ă  l’opposition relative des considĂ©rations synchroniques et diachroniques dans les sciences humaines. L’histoire de la langue et l’étymologie des mots n’expliquent, en effet, pas tout puisque les mots changent de sens, comme les organes biologiques peuvent changer de fonction, et cela en raison des besoins créés par l’équilibre actuel de la langue Ă  un moment considĂ©rĂ© du temps.

Or les systĂšmes de significations, en tant que relations de signifiants Ă  signifiĂ©s, prĂ©sentent une situation particuliĂšre dans la question des rapports entre l’équilibre synchronique et les transformations diachroniques. Comme nous l’avons vu (§ 9), c’est dans le domaine des structures normatives que l’on rencontre le maximum de dĂ©pendance entre ces deux aspects, pour cette raison que le dĂ©veloppement de normes, telles que, par exemple, les structures opĂ©ratoires de l’intelligence, consiste en une Ă©quilibration progressive : en un tel cas, l’équilibre synchronique dĂ©pend naturellement d’autant plus de ce processus mĂȘme d’autorĂ©gulation graduelle que la structure considĂ©rĂ©e est plus proche de son Ă©tat de fermeture finale (cet Ă©tat final n’excluant d’ailleurs en rien son intĂ©gration ultĂ©rieure en de nouvelles structures). Dans le cas des valeurs, nous avons rencontrĂ© (§ 14) une situation intermĂ©diaire, ces valeurs dĂ©pendant d’autant plus de leur histoire qu’elles sont plus liĂ©es Ă  des structures (valeurs normatives) et d’autant moins qu’elles correspondent aux besoins solidaires d’un fonctionnement variable. Quant aux « signifiants » propres aux systĂšmes de significations, il va de soi que, dans la mesure oĂč ils sont conventionnels ou « arbitraires », plus ils seront subordonnĂ©s aux besoins du moment et indĂ©pendants de leur histoire antĂ©rieure : c’est donc en ces situations que l’on observe le minimum de relations entre l’équilibre actuel et la diachronie. On le constate, par exemple, en un systĂšme de signes artificiel et professionnel, comme le langage mathĂ©matique : que l’on note une multiplication par les signes A × B, A . B ou AB ou d’autres opĂ©rations par n’importe quel signe ne dĂ©pend en principe que de conventions actuelles et non pas de l’histoire de symbolismes, celle-ci comportant par ailleurs des sĂ©ries de transformations explicables, mais en gĂ©nĂ©ral liĂ©es prĂ©cisĂ©ment Ă  l’équilibre d’ensemble du systĂšme Ă  chaque Ă©poque considĂ©rĂ©e ; il arrive mĂȘme que la fidĂ©litĂ© au passĂ© puisse jouer un rĂŽle perturbateur et non pas utile, lorsqu’elle fait obstacle Ă  une rĂ©organisation des perspectives que favorise au contraire un nouveau symbolisme.

Il est vrai que les « signifiants » se distribuent, comme l’avait notĂ© F. de Saussure (prĂ©cĂ©dĂ© par Peirce mais selon une classification qui semble moins rationnelle), en « symboles » motivĂ©s et « signes » arbitraires, et qu’il existe entre deux des sĂ©ries de transition. La notion mĂȘme de l’arbitraire du signe a donnĂ© lieu Ă  discussions, de la part de Jespersen jadis et aujourd’hui de Jakobson. Mais il semble que Saussure ait rĂ©pondu d’avance Ă  ces objections en distinguant lui-mĂȘme le « relativement arbitraire » du « radicalement arbitraire ». Dans les grandes lignes il paraĂźt bien que le mot dĂ©signant un concept ait moins de rapport avec lui (rapport entre la matiĂšre phonique et la signification notionnelle) que celui-ci n’en a avec sa signification et son contenu. MĂȘme si les signes verbaux s’accompagnent parfois de symbolisme (au sens saussurien d’un rapport de ressemblance ou de motivation entre le symbolisant et le symbolisĂ©) et mĂȘme si, pour la conscience du locuteur, le mot ne prĂ©sente rien d’arbitraire (comme l’a remarquĂ© Benveniste), il semble clair que la multiplicitĂ© des langues atteste ce caractĂšre conventionnel du signe verbal. De plus le signe est toujours social (conventions explicites ou implicites dues Ă  l’usage), tandis que le symbole peut ĂȘtre d’origine individuelle, comme dans le jeu symbolique des enfants ou dans le rĂȘve.

Or ce problĂšme posĂ© par les linguistes des rapports des facteurs synchroniques et diachroniques sur le terrain des relations entre structures et significations est de portĂ©e trĂšs gĂ©nĂ©rale et son Ă©tude peut servir notamment Ă  Ă©clairer diverses questions interdisciplinaires comme celles de l’interprĂ©tation linguistique ou au contraire opĂ©ratoire et constructiviste des structures logiques et mathĂ©matiques. Dans l’hypothĂšse nominaliste oĂč ces structures sont considĂ©rĂ©es comme un simple langage servant Ă  exprimer les donnĂ©es de l’expĂ©rience, les relations entre leur syntaxe et leur sĂ©mantique devraient obĂ©ir aux lois gĂ©nĂ©rales dĂ©terminant leurs rapports synchroniques et diachroniques. Et, au premier abord, c’est bien ce qui semble ĂȘtre le cas : il y a continuitĂ© des rĂšgles syntactiques dans le temps et variation des significations. Les thĂ©orĂšmes de la gĂ©omĂ©trie euclidienne demeurent vrais aujourd’hui mĂȘme s’ils ont changĂ© de signification pour deux raisons essentielles : l’une est qu’ils ne nous apparaissent plus comme l’expression d’une forme d’espace unique et nĂ©cessaire, comme le croyait encore Kant, mais qu’ils reprĂ©sentent une mĂ©trique parmi d’autres, ce qui modifie assurĂ©ment leur signification en l’enrichissant d’ailleurs de tous les passages possibles entre les structures euclidiennes et non euclidiennes ; l’autre raison, plus gĂ©nĂ©rale encore, est que les formes spatiales ne nous apparaissent plus comme des figures statiques mais comme les rĂ©sultats de transformations, chaque gĂ©omĂ©trie Ă©tant subordonnĂ©e Ă  un « groupe » fondamental de transformations et ces groupes s’engendrant les uns les autres Ă  la maniĂšre dont un sous-groupe peut ĂȘtre diffĂ©renciĂ© Ă  l’intĂ©rieur d’un groupe principal. Mais ces significations, tout en dĂ©pendant Ă  chaque instant de l’histoire du systĂšme synchronique des connaissances Ă  ce moment considĂ©rĂ©, ne se succĂšdent nĂ©anmoins nullement de façon quelconque, comme sous l’influence d’accidents ou de facteurs exogĂšnes : procĂ©dant par abstraction rĂ©flĂ©chissante Ă  partir des Ă©tats antĂ©rieurs de la construction, les inventions nouvelles qui modifient les significations s’inscrivent ici dans la ligne d’une Ă©quilibration progressive dont l’équilibre synchronique est la rĂ©sultante en mĂȘme temps que le point de dĂ©part de nouveaux processus constructifs. Il y a donc lĂ  une diffĂ©rence assez fondamentale avec la situation des langues « naturelles » au sein desquelles l’équilibre synchronique est affaire des rééquilibrations dĂ©pendant d’une multitude de facteurs externes comme internes.

Ce problĂšme des rapports entre l’équilibre synchronique et l’évolution diachronique en soulĂšve alors un autre qui lui est liĂ© de prĂšs, et qui est celui de la nature des nouveautĂ©s modifiant les comportements humains au cours de l’histoire et nĂ©cessitant des rééquilibrations. On peut Ă  cet Ă©gard distinguer trois types de nouveautĂ©s possibles et leur rĂŽle est bien diffĂ©rent dans les relations de continuitĂ© ou de discontinuitĂ© relatives entre l’équilibre actuel et les processus antĂ©rieurs d’équilibration. Le premier de ces types est celui des « dĂ©couvertes », qui consistent Ă  mettre en Ă©vidence des rĂ©alitĂ©s dĂ©jĂ  existantes indĂ©pendamment du sujet mais non connues ou non aperçues jusque-lĂ  (la dĂ©couverte de l’AmĂ©rique, par exemple). Il va de soi qu’en ce cas les rééquilibrations obligĂ©es ne sont pas dĂ©terminĂ©es par les seuls Ă©tats antĂ©rieurs du systĂšme. En second lieu, on parle d’« inventions » lors de combinaisons nouvelles dues aux actions du sujet humain (sans remonter jusqu’à ce que certains biologistes ont appelĂ© des « inventions » organiques sur le terrain d’organes trĂšs diffĂ©renciĂ©s et particuliĂšrement adaptĂ©s Ă  une situation nouvelle). Le propre d’une invention est que, si connus qu’aient pu ĂȘtre les Ă©lĂ©ments combinĂ©s (la nouveautĂ© ne consistant donc qu’en la combinaison elle-mĂȘme, non rĂ©alisĂ©e jusque-lĂ ), cette invention aurait cependant pu ĂȘtre autre : par exemple, inventer un nouveau symbolisme n’exclut pas la possibilitĂ© d’en inventer d’autres Ă  sa place. En de tels cas, il va de soi qu’il y a Ă  nouveau relative indĂ©pendance entre les rééquilibrations actuelles et l’histoire antĂ©rieure. Mais il existe un troisiĂšme type de nouveautĂ©s dans les comportements humains, et sa signification sociale peut ĂȘtre considĂ©rable : c’est celui que l’on appelle tour Ă  tour « invention » ou « dĂ©couverte » sur le terrain des structures logico-mathĂ©matiques ou des structures de l’intelligence en gĂ©nĂ©ral. Or l’« invention » mathĂ©matique n’est pas une « dĂ©couverte » (si l’on n’est pas platonicien) puisqu’il s’agit d’une combinaison nouvelle : par exemple le nombre imaginaire √−1 rĂ©sulte d’une combinaison, rĂ©alisĂ©e par Cardan, entre le nombre nĂ©gatif et l’extraction de la racine. Et elle n’est pas non plus une simple invention, puisqu’aprĂšs coup on doit reconnaĂźtre qu’elle n’aurait pas pu ĂȘtre diffĂ©rente et qu’elle s’inspirait donc avec nĂ©cessitĂ© dans le dĂ©tail mĂȘme de ses lois. C’est en ce troisiĂšme cas (et il s’observe abondamment sur le terrain du dĂ©veloppement mental, dans la construction spontanĂ©e des structures logiques) que la rééquilibration synchronique dĂ©pend Ă©troitement de l’évolution antĂ©rieure parce que les constructions diachroniques relevaient dĂ©jĂ  d’une Ă©quilibration progressive, et que l’équilibre actuel constitue le terme (provisoire) d’un tel processus.

V. Conclusion : le sujet de connaissances et les sciences humaines

Comme on l’a vu dans l’« Introduction », les sciences sociales et humaines soulĂšvent une sĂ©rie de problĂšmes Ă©pistĂ©mologiques qui leur sont propres. Mais il y a deux sortes de questions bien distinctes Ă  considĂ©rer Ă  cet Ă©gard : celles qui regardent le chercheur comme tel, autrement dit qui caractĂ©risent l’épistĂ©mologie de sa discipline en tant que forme particuliĂšre de la connaissance scientifique ; et celles qui concernent le sujet Ă©tudiĂ© lui-mĂȘme, qui, en tant que sujet humain, est une source de connaissances, et constitue en fait le point de dĂ©part de toutes les connaissances, naĂŻves, techniques, scientifiques, etc., qui alimentent les diverses sociĂ©tĂ©s et dont sont sorties les sciences de l’homme. En groupant les problĂšmes interdisciplinaires autour des rĂ©alitĂ©s communes qui sont les structures ou rĂšgles, les valeurs et les significations, nous nous sommes rĂ©fĂ©rĂ©s aux trois grandes manifestations des activitĂ©s de ce sujet naturel : il reste pour conclure Ă  examiner comment les sciences humaines considĂšrent ce sujet en tant que sujet, car, bien qu’encore insuffisamment analysĂ©, c’est peut-ĂȘtre lĂ  qu’est l’un des points de convergence les plus fructueux qu’il convient d’envisager pour l’avenir.

19. Le dĂ©veloppement des connaissances et l’épistĂ©mologie du sujet humain

Toutes les disciplines sociales et humaines s’occupent de prĂšs ou de loin en leurs aspects diachroniques du dĂ©veloppement des connaissances. L’histoire Ă©conomique des sociĂ©tĂ©s humaines ne saurait ĂȘtre complĂšte sans une histoire des techniques et celle-ci est fondamentale du point de vue de la formation des sciences. L’anthropologie prĂ©historique prolonge ces recherches et soulĂšve tous les problĂšmes du passage des conduites impliquant l’utilisation d’instruments (Ă©tudiĂ©es de prĂšs chez les AnthropoĂŻdes) aux techniques proprement dites. L’anthropologie sociale et culturelle soulĂšve les questions les plus centrales de la constitution des prĂ©logiques ou des logiques collectives, en relation avec l’organisation sociale et familiale, la vie Ă©conomique, les mythes et le langage. Et ce problĂšme de la logique des civilisations tribales, loin d’ĂȘtre rĂ©solu, demande non seulement une expĂ©rimentation psychologique prĂ©cise et non encore dĂ©veloppĂ©e sous cette forme comparative, mais encore des comparaisons poussĂ©es en chaque sociĂ©tĂ© entre l’intelligence pratique ou technique et la pensĂ©e discursive ou simplement verbale. La linguistique fournit des documents fondamentaux sur l’expression orale ou Ă©crite de structures cognitives telles que les systĂšmes de numĂ©ration, les classifications, les systĂšmes de relations, etc.

Quant aux deux branches principales, du point de vue de la formation des instruments cognitifs, la sociologie des connaissances et la psychologie gĂ©nĂ©tique, elles se rendent des services complĂ©mentaires. La sociogenĂšse des connaissances nous fait assister Ă  la construction progressive et coopĂ©rative de mouvements d’idĂ©es se transmettant et se dĂ©veloppant de gĂ©nĂ©rations en gĂ©nĂ©rations ou Ă  l’action des multiples obstacles qui ralentissent ou font dĂ©vier cette marche. AppelĂ©e Ă  s’appuyer de plus en plus sur l’histoire des idĂ©es, des sciences et des techniques, la sociologie historique des connaissances se doit, par exemple, de prendre position Ă  l’égard de phĂ©nomĂšnes aussi dĂ©cisifs que le miracle grec et la dĂ©cadence de la science grecque Ă  la pĂ©riode alexandrine et l’on voit immĂ©diatement comment ce dernier problĂšme, en face duquel les sciences de l’homme ne sauraient demeurer muettes, ne peut se rĂ©soudre qu’en comparant les facteurs Ă©conomiques et sociaux au dĂ©roulement interne de concepts et de principes qui pouvaient comporter par leurs exigences initiales des raisons de stĂ©rilitĂ© ultĂ©rieure.

La psychologie gĂ©nĂ©tique et la psychologie comparĂ©e (y compris l’éthologie) sont loin de concerner des faits aussi centraux, mais leur grand avantage est de porter sur des sĂ©ries qui sont moins lacunaires et surtout qui se reproduisent Ă  volontĂ©. On peut citer comme premier exemple la construction des nombres entiers ou « naturels ». Toutes les donnĂ©es recueillies par les disciplines prĂ©cĂ©dentes nous montrent la gĂ©nĂ©ralitĂ© de cette Ă©laboration dans les diverses civilisations et d’ailleurs la grande inĂ©galitĂ© des niveaux atteints, mais aucun de ces faits ne nous met en prĂ©sence de la construction elle-mĂȘme, dont nous ne connaissons que les rĂ©sultats. Au contraire, bien que le jeune enfant soit entourĂ© d’adultes qui lui apprennent Ă  compter et bien qu’il se serve d’un langage contenant dĂ©jĂ  un systĂšme de numĂ©ration il est facile par des expĂ©riences soigneuses de remonter Ă  des stades oĂč l’on ne peut encore parler de « nombres » parce qu’il n’y a pas encore de conservation des ensembles numĂ©riques (5 élĂ©ments ne font plus 5 si l’on modifie l’arrangement spatial, etc.), et il est possible, en partant de tels stades, de suivre par quel mĂ©canisme le nombre se constitue Ă  partir d’opĂ©rations purement logiques mais par une synthĂšse nouvelle des opĂ©rations d’inclusion et d’ordre. De tels faits Ă©clairent alors les donnĂ©es ethnographiques et historiques, ce qui serait inutile si l’on pouvait remonter jusqu’aux activitĂ©s mentales de l’homme prĂ©historique, mais cela est malheureusement exclu sur un terrain comme celui de la genĂšse du nombre. D’autre part, ils soulĂšvent des problĂšmes logiques nouveaux et l’on a pu non seulement formaliser cette construction gĂ©nĂ©tique (J. B. Grize et G. Granger) mais encore montrer que, sous une forme implicite mais nĂ©cessaire, on en retrouvait les aspects essentiels en tous les modĂšles fournis par les logiciens sur le passage des classes ou relations aux nombres. En troisiĂšme lieu, ces faits se prĂȘtent Ă  des comparaisons instructives avec les donnĂ©es de la zoopsychologie concernant l’apprentissage du nombre chez l’animal (expĂ©riences de W. Kohler, etc.).

Un second exemple instructif est celui des notions spatiales, au sujet desquelles les donnĂ©es ethnographiques et historiques sont abondantes, mais Ă  nouveau sans renseignements suffisants sur les modes de construction. Seulement en ce domaine on se trouve en prĂ©sence d’une situation assez paradoxale du point de vue des rapports entre l’histoire et la thĂ©orie. L’histoire de la gĂ©omĂ©trie montre, en effet, que les Grecs ont dĂ©butĂ© par une systĂ©matisation remarquable des propriĂ©tĂ©s de l’espace euclidien, avec quelques intuitions dans le domaine de l’espace projectif, mais sans mise en forme analogue et sans aucune thĂ©orie proprement topologique. La gĂ©omĂ©trie projective ne s’est constituĂ©e Ă  titre de branche autonome qu’à partir du xviie siĂšcle et la topologie s’est imposĂ©e enfin au xixe siĂšcle, alors que l’on dĂ©couvrait par ailleurs les gĂ©omĂ©tries non euclidiennes. Mais, du point de vue de la construction thĂ©orique, la topologie constitue le point de dĂ©part de l’édifice gĂ©omĂ©trique et de lĂ  procĂšdent la gĂ©omĂ©trie projective, d’une part, et la mĂ©trique gĂ©nĂ©rale de l’autre (d’oĂč les diffĂ©renciations euclidiennes ou non euclidiennes).

Or, la psychologie gĂ©nĂ©tique et les Ă©tudes sur la perception montrent que, en fait, le dĂ©veloppement naturel est plus proche de la thĂ©orie que de l’histoire, celle-ci ayant renversĂ© l’ordre gĂ©nĂ©tique en partant des rĂ©sultats pour ne remonter qu’ultĂ©rieurement aux sources (processus frĂ©quent qui montre Ă  lui seul l’utilitĂ© des comparaisons entre la genĂšse psychologique et le dĂ©roulement historique). En effet, d’une part, l’examen de la formation des structures spatiales chez l’enfant montre que les structures topologiques prĂ©cĂšdent les deux autres et constituent la condition de leur formation, tandis qu’ensuite s’en dĂ©gagent, et concurremment, les structures projectives et euclidiennes. D’autre part, LĂŒneburg a cru pouvoir Ă©tablir que l’espace perceptif Ă©lĂ©mentaire Ă©tait riemannien et non pas euclidien (perception des parallĂšles, etc.), ce qui est peut-ĂȘtre exagĂ©rĂ©, mais semble montrer tout au moins l’existence d’une situation indiffĂ©renciĂ©e Ă  partir de laquelle les structures euclidiennes ne s’organisent que secondairement.

Bien d’autres exemples pourraient ĂȘtre donnĂ©s, concernant les notions de temps, de vitesse, de causalitĂ©, etc., et il est mĂȘme arrivĂ© que des physiciens utilisent des rĂ©sultats fournis par la psychogenĂšse quant Ă  l’indĂ©pendance initiale des idĂ©es ordinales de vitesse par rapport Ă  la durĂ©e. L’ensemble des faits recueillis montre ainsi qu’une collaboration interdisciplinaire est possible sur le terrain de l’épistĂ©mologie du sujet humain en gĂ©nĂ©ral et que cette Ă©pistĂ©mologie de la pensĂ©e naturelle rejoint les grands problĂšmes de l’épistĂ©mologie de la connaissance scientifique. C’est lĂ  un cas particulier de l’étude des structures (sous II), mais de portĂ©e trĂšs gĂ©nĂ©rale.

20. Les recombinaisons par « hybridation »

Les considĂ©rations qui prĂ©cĂšdent montrent que, en englobant nĂ©cessairement dans leur champ d’études le sujet de connaissance, source des structures logiques et mathĂ©matiques dont elles dĂ©pendent par ailleurs, les sciences de l’homme ne soutiennent pas simplement entre elles un ensemble de relations interdisciplinaires dont on a cherchĂ© Ă  montrer la nĂ©cessitĂ© dans les sections I-IV, mais sont insĂ©rĂ©es en un circuit ou un rĂ©seau gĂ©nĂ©ral qui englobe en dĂ©finitive la totalitĂ© des sciences (ce qui montrait d’ailleurs dĂ©jĂ  leurs relations avec la biologie : 2). Il Ă©tait indispensable de rappeler ce fait pour pouvoir conclure, de maniĂšre Ă  ce que ces conclusions essayent de faire sentir la portĂ©e vĂ©ritable des relations interdisciplinaires.

Cette portĂ©e dĂ©passe, en effet, de beaucoup celle d’une simple facilitation du travail, ce Ă  quoi elle se rĂ©duirait s’il ne s’agissait en fait que d’explorer en commun des rĂ©gions frontiĂšres. Cette derniĂšre conception de la collaboration entre spĂ©cialistes de branches diffĂ©rentes serait la seule admissible si l’on admettait un postulat auquel d’ailleurs bien trop de chercheurs demeurent inconsciemment attachĂ©s : que les frontiĂšres de chaque discipline scientifique sont fixĂ©es une fois pour toutes et qu’elles se conserveront nĂ©cessairement Ă  l’avenir. Or, le premier but d’un ouvrage comme celui-ci, qui porte sur les tendances et non pas les rĂ©sultats, sur les perspectives et la prospective des sciences de l’homme et non pas sur leur seul Ă©tat prĂ©sent, est au contraire de faire comprendre que toute tendance novatrice vise en fait Ă  reculer les frontiĂšres dans la dimension longitudinale et Ă  les mettre en question dans les dimensions transversales. Le vĂ©ritable objet de la recherche interdisciplinaire est donc une refonte ou une rĂ©organisation des domaines du savoir, par des Ă©changes consistant en rĂ©alitĂ© en recombinaisons constructives.

L’un des faits les plus frappants des mouvements scientifiques de ces derniĂšres annĂ©es est, en effet, la multiplication de nouvelles branches du savoir nĂ©es prĂ©cisĂ©ment de la conjonction entre disciplines voisines, mais s’assignant en fait des buts nouveaux qui rejaillissent sur les sciences mĂšres en les enrichissant. On pourrait parler d’une sorte d’« hybridation » entre deux domaines initialement hĂ©tĂ©rogĂšnes, mais cette mĂ©taphore n’a de sens que si le terme d’hybride est pris, non pas au sens de la biologie classique d’il y a un demi-siĂšcle oĂč les hybrides Ă©taient conçus comme infĂ©conds ou tout au moins impurs, mais au sens des « recombinaisons gĂ©nĂ©tiques » de la biologie contemporaine, qui s’avĂšrent plus Ă©quilibrĂ©es et mieux adaptĂ©es que les gĂ©notypes purs, et qui tendent Ă  remplacer les mutations dans les conceptions du mĂ©canisme Ă©volutif. Les hybridations fĂ©condes abondent dans le domaine des sciences exactes et naturelles, de l’algĂšbre topologique Ă  la biophysique, la biochimie et Ă  la jeune biophysique quantique. Un mouvement bien plus modeste mais comparable en son esprit a donnĂ© naissance Ă  plusieurs branches nouvelles dans les sciences de l’homme, et nous pouvons signaler ces hybridations Ă  titre de conclusion en cherchant Ă  dĂ©gager leur signification productrice pour les sciences mĂšres dont elles sont issues.

On ne saurait classer dans ces branches nouvelles issues de recombinaisons les branches nĂ©es simplement d’un affinement des mĂ©thodes mathĂ©matiques ou statistiques et de leur meilleure synthĂšse avec l’expĂ©rience. L’économĂ©trie en est un exemple et si elle peut enrichir en un sens les mathĂ©matiques, c’est uniquement par le fait des problĂšmes qu’elle leur pose. La thĂ©orie des jeux avait Ă©tĂ© entrevue par Émile Borel (1921-1927) indĂ©pendamment des applications Ă  l’économie et le thĂ©orĂšme gĂ©nĂ©ral de v. Neumann (minimum maximorum) est de 1928, tandis que la collaboration de ce mathĂ©maticien avec l’économiste Morgenstern date de 1937. Il n’en reste pas moins que l’étude du comportement Ă©conomique a créé, comme on l’a vu, d’utiles liaisons avec la psychologie, etc., sans avoir Ă  rappeler les multiples autres applications de la thĂ©orie des jeux.

Par contre, une « hybridation » authentique avec ses recombinaisons fĂ©condes est celle que constitue la psycholinguistique, car elle enrichit Ă  la fois la psychologie, cela va de soi, et la linguistique elle-mĂȘme, en tant que seule cette nouvelle branche conduit Ă  des Ă©tudes systĂ©matiques sur l’exercice individuel de la langue, laquelle au contraire est institutionnalisĂ©e. On peut sans doute attendre beaucoup Ă©galement de la « sociolinguistique » avec les travaux de Greenberg, etc., qui font le pont entre la linguistique et la sociologie.

La psychologie sociale est aussi utile Ă  la sociologie qu’à la psychologie, Ă  laquelle elle fournit une dimension de plus et si les psychologues sociaux tĂ©moignent parfois de cette sorte d’impĂ©rialisme qui est le signe de la jeunesse d’une discipline, c’est aussi un signe d’indĂ©pendance et une annonce de synthĂšses futures.

L’éthologie ou zoopsychologie est aujourd’hui l’Ɠuvre de zoologistes de profession autant et plus que de psychologues et il est indĂ©niable qu’elle enrichit la biologie (notamment dans la thĂ©orie de la sĂ©lection en montrant comment l’animal choisit et façonne son milieu autant qu’il est conditionnĂ© par lui), tout en fournissant Ă  la psychologie un apport irremplaçable notamment dans l’analyse des fonctions cognitives (instinct, apprentissage et intelligence).

On nous pardonnera d’insister Ă©galement sur l’expĂ©rience faite depuis une dizaine d’annĂ©es en Ă©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique, ou Ă©tude de la formation et de l’accroissement des connaissances. Pour Ă©tudier le dĂ©veloppement des structures logiques, mathĂ©matiques, cinĂ©matiques, etc., le Centre international créé Ă  cet effet Ă  GenĂšve n’a cessĂ© de faire collaborer des psychologues avec des logiciens, mathĂ©maticiens, cybernĂ©ticiens, physiciens, etc. Or, l’épistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique est d’une part une branche nouvelle nĂ©e de l’hybridation de l’épistĂ©mologie (en particulier en ses mĂ©thodes « historicocritiques ») et de la psychologie gĂ©nĂ©tique. Et elle est utile aux deux Ă  la fois car, comme l’a dit le logicien S. Papert, pour comprendre l’homme il faut connaĂźtre l’épistĂ©mologie et pour comprendre celle-ci il faut connaĂźtre l’homme.

La situation de ces branches nouvelles de nature essentiellement interdisciplinaire vĂ©rifie donc en un sens ce que l’on a vu (au § 1) quant aux situations oĂč la mise en relation entre un domaine « supĂ©rieur » (en tant que plus complexe) et « infĂ©rieur » n’aboutit ni Ă  une rĂ©duction du premier au second ni Ă  un renforcement de l’hĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© du premier, mais Ă  une assimilation rĂ©ciproque telle que le second explique le premier mais en s’enrichissant de propriĂ©tĂ©s non aperçues jusque-lĂ  et qui assurent la liaison cherchĂ©e. Dans le cas des sciences de l’homme oĂč l’on ne peut pas parler de complexitĂ© croissante ni de gĂ©nĂ©ralitĂ© dĂ©croissante, parce que tous les aspects sont prĂ©sents partout et que le dĂ©coupage des domaines est affaire d’abstraction plus que de hiĂ©rarchie, l’assimilation rĂ©ciproque est encore plus nĂ©cessaire sans aucun risque de nuire Ă  la spĂ©cificitĂ© des phĂ©nomĂšnes. Les difficultĂ©s n’en sont pas moins considĂ©rables. Mais, indĂ©pendamment des formations universitaires diffĂ©rentes, qui constituent sans doute le principal obstacle Ă  surmonter, les techniques logico-mathĂ©matiques communes dont l’emploi tend Ă  se gĂ©nĂ©raliser constituent Ă  la fois le meilleur indice des convergences qui s’imposent et le meilleur instrument de jonction.