Problèmes généraux de la recherche interdisciplinaire et mécanismes communs. Tendances principales de la recherche dans les sciences sociales et humaines, première partie : Sciences sociales (1970) a

I. Position des problèmes

La recherche interdisciplinaire peut naître de deux sortes de préoccupations, les unes relatives aux structures ou aux mécanismes communs, les autres aux méthodes communes, toutes deux pouvant naturellement aussi intervenir de pair. Comme exemple des premières, on peut citer telle ou telle analyse de structuralisme linguistique conduisant à se demander si les structures élémentaires trouvées ont quelque rapport avec la logique ou avec des structures d’intelligence ; c’est le genre de questions qu’ont ainsi renouvelé les travaux de N. Chomsky 1, puisque contrairement à l’opinion « positiviste » d’une réduction possible de la logique au langage, cet auteur en revient à la tradition ancienne de la subordination de la grammaire à la « raison ». Comme exemple des secondes préoccupations ou des deux conjointes, on peut citer les multiples applications de la « théorie des jeux » initialement spéciale à l’économétrie. Ce procédé de calcul étant applicable à de nombreux comportements psychologiques (solution des problèmes, seuils perceptifs, etc.), on en est naturellement venu à des travaux poursuivis en commun entre économètres et psychologues sur le comportement économique lui-même : c’est le cas des ouvrages de R. D. Luce (Individual Choice Behavior, New York, J. Wiley, 1959) et de S. Siegel et L. E. Fouraker (Bargaining and Group Decision Making, New York, McGraw-Hill, 1960).

Le chapitre VIII (R. Boudon) qui porte sur les méthodes et les modèles propres aux différentes sciences de l’homme devant insister surtout sur ce problème des convergences méthodologiques, c’est celui des mécanismes communs qui nous retiendra davantage en ce chapitre.

1. La collaboration interdisciplinaire dans les sciences exactes et naturelles

Pour comprendre la situation des sciences sociales et humaines, il est indispensable de commencer par examiner celle des sciences de la nature, car les différences qui séparent ces deux situations au point de vue interdisciplinaire sont instructives et ne semblent pas dues exclusivement à l’avance de quelques siècles des disciplines « naturalistes » par rapport aux sciences de l’homme.

Deux différences encore actuelles (mais qui s’atténueront peut-être à l’avenir) opposent, en effet, les sciences de la nature aux sciences nomothétiques des multiples conduites humaines : d’une part, les premières comportent un ordre hiérarchique, non pas naturellement quant à leur importance mais quant à la filiation des notions ainsi qu’à leur généralité et complexité décroissante ou croissante ; et, d’autre part, elles soulèvent par leur développement même toutes sortes de problèmes de réduction ou de non-réduction des phénomènes de degré « supérieur » à ceux de degré « inférieur », de telle sorte que tant cette seconde circonstance que la première obligent sans cesse chaque spécialiste à regarder au-delà des frontières de sa discipline particulière.

Certes les sciences de la nature ne suivent pas toutes un ordre linéaire et des disciplines comme l’astronomie en ses nombreux chapitres ou comme la géologie ne peuvent se situer que sur des branches latérales du tronc commun. Mais il existe un tronc commun et, en passant des mathématiques à la mécanique puis à la physique et de là à la chimie, à la biologie et à la psychologie physiologique, on trouve bien dans les grandes lignes une série de généralité décroissante et de complexité croissante selon les critères célèbres d’A. Comte. Sans entrer dans les discussions qu’une telle classification peut provoquer, et qui sont de diverses natures 2, nous ne tirerons d’elle que deux constatations qui sont incontestables. La première est que l’on chercherait en vain aujourd’hui un ordre analogue dans les sciences humaines et que jusqu’ici personne n’en a proposé de pareil : on ne voit guère, par exemple, de raison de placer la linguistique avant l’économie ou l’inverse 3. La seconde est qu’effectivement chacun des spécialistes des sciences exactes et naturelles a besoin d’une préparation assez poussée dans les disciplines qui précèdent la sienne en cet ordre hiérarchique et a même souvent besoin de la collaboration de chercheurs appartenant à ces sciences précédentes, ce qui conduit ceux-ci à s’intéresser aux problèmes soulevés par les sciences suivantes.

C’est ainsi qu’un physicien a constamment besoin des mathématiques et que la physique théorique, tout en se soumettant à l’expérience, est essentiellement mathématique en sa technique. Réciproquement les mathématiciens s’intéressent souvent à la physique et ont créé une « physique mathématique » qui, malgré son nom, ne se soumet pas à l’expérience mais résout déductivement certains des problèmes posés par la physique. C’est encore ainsi qu’un chimiste ne va pas loin sans physique et que la chimie théorique s’appelle souvent « chimie physique ». De même un biologiste a besoin de chimie, de physique et de mathématiques, etc. Il va donc de soi que, en tous ces domaines, la recherche interdisciplinaire est de plus en plus imposée par la nature des choses, étant donné la hiérarchie des échelles de phénomènes que traduit l’ordre hiérarchique des disciplines ; et des sciences entières comme la bio-physique ou la bio-chimie contemporaines constituent les produits directs imposés par une telle situation.

Mais si nous sommes déjà là en présence d’un tableau assez différent de celui des sciences de l’homme, une seconde opposition est encore plus frappante. Il existe bien en quelques disciplines sociales certaines tendances réductionnistes ou plus précisément annexionnistes, car la réduction souhaitée l’est en général dans la direction de la science que représente l’auteur : on a vu, par exemple, des sociologues vouloir tout ramener à la sociologie, etc. Mais on n’a jamais vu un économiste prétendre que les faits étudiés par lui sont réductibles à la linguistique (ni l’inverse). Or, dans les domaines des sciences naturelles et à cause même des filiations hiérarchiques dont il vient d’être question, le problème des réductions se pose constamment selon l’ordre indiqué plus haut, et renforce par conséquent sans cesse les tendances interdisciplinaires.

Ce n’est certes pas à dire que chacun soit du même avis et tout problème de réduction donne lieu en fait à une triade de solutions possibles. Mais ces possibilités mêmes conduisent à serrer de près les problèmes et conduisent dès lors toutes trois à des discussions interdisciplinaires. Ces solutions sont, en fait : (1) la réduction du « supérieur » à l’« inférieur » ; (2) l’irréductibilité du phénomène de niveau « supérieur » ; et (3) une assimilation réciproque par réduction partielle du « supérieur » mais aussi par enrichissement de l’« inférieur » à partir du « supérieur ».

Les exemples de ces trois sortes de solutions se rencontrent à foison. On sait ainsi qu’A. Comte considérait la chimie comme nécessairement distincte de la physique parce que le phénomène de l’« affinité » lui paraissait irréductible aux mécanismes connus : l’histoire a montré au contraire que la réduction était possible et nécessaire. Dans les domaines où l’état actuel des connaissances demeure « ouvert », comme ceux des relations entre la vie et la physico-chimie, les biologistes sont partagés entre les trois tendances. Pour les uns il ne peut qu’y avoir réduction aux phénomènes physico-chimiques aujourd’hui connus et les nouveaux chaînons découverts entre l’inorganisé et les corps vivants les confirment dans cette manière de voir. Pour d’autres, le phénomène vital demeure irréductible, mais pour défendre ce vitalisme contre la première tendance ils sont bien obligés d’étudier d’aussi près les connexions possibles avec les faits chimiques ou physiques. Les troisièmes se réfèrent, enfin, à des opinions comme celle du physicien Ch. E. Guye, dans ses Frontières entre la biologie et la physico-chimie : selon ce profond auteur, les réductions sur le terrain physique lui-même consistent déjà en fait presque toujours à subordonner le simple au complexe aussi bien que l’inverse, en une coordination finalement réciproque, de telle sorte que, si l’on peut prévoir une explication physico-chimique de la vie, notre physicochimie actuelle en sera enrichie de propriétés nouvelles et deviendra ainsi plus « générale » au lieu de se borner à des applications à des domaines de plus en plus spéciaux.

L’analyse de tels processus de pensée dans la marche de l’explication, des explications déjà réussies mais aussi de celles que l’on anticipe, est fort instructive pour notre propos. D’une part, elle montre les raisons de la collaboration interdisciplinaire dans les domaines où elle est devenue courante et où sa fécondité n’est plus à démontrer. Mais, d’autre part, elle dissipe dès l’abord les préjugés que l’on pourrait nourrir à son égard lorsque l’on s’imagine que toute connexion dépassant les frontières de sa propre discipline risque de conduire à des réductions abusives et à un affaiblissement du caractère spécifique des phénomènes étudiés. En particulier lorsqu’on s’aperçoit du fait, mis également en pleine lumière par le physicien que nous venons de citer, que « c’est l’échelle qui crée le phénomène », les mises en relations entre les processus d’échelles différentes sont à la fois très explicatives et respectueuses des spécificités constatées. La première moitié de ce siècle a vu se dérouler, sur le terrain des sciences humaines, une série de discussions en partie stériles entre les deux sciences de l’homme les mieux faites pour coordonner leurs résultats : la psychologie et la sociologie. Nous verrons entre autres (sous 16) combien, en cette question particulière, la méthode des mises en connexions réciproques a permis d’écarter un certain nombre de faux problèmes et d’assurer sur certains points une collaboration bien qu’encore très modeste.

Quant à la question des hiérarchies possibles entre les sciences de l’homme, elle demeure naturellement ouverte tant que n’est pas résolu le problème central de la sociologie, qui est celui de la société considérée en sa totalité et des relations entre les sous-systèmes et le système d’ensemble. En attendant, chaque discipline emploie des paramètres qui sont des variables stratégiques pour d’autres disciplines, ce qui ouvre un vaste champ de recherches aux collaborations interdisciplinaires, mais, comme on ne dispose pas d’une décomposition linéaire du système en sous-systèmes, les collaborations se réduisent trop souvent à de simples juxtapositions. Par contre il est fort possible que le problème de la hiérarchie des échelles de phénomènes et de leurs études respectives soit renouvelé par les progrès futurs de deux disciplines essentiellement synthétiques et par leurs incidences sur la question des infrastructures et des superstructures. Il s’agit, d’une part, de l’ethnologie dont le caractère multidimensionnel saute aux yeux ; et, d’autre part, de l’histoire en tant non pas que simple reconstitution des événements mais que recherche interdisciplinaire portant sur les aspects diachroniques de chacun des domaines étudiés par les diverses sciences de l’homme (voir à ce sujet la partie II sous 9). Comme ces divers aspects sont, il va de soi, interdépendants, on peut espérer que, dans la mesure où l’histoire parviendra à un statut nomothétique, ses leçons jointes à celles de l’ethnologie et de la sociologie en général nous rapprocheront des solutions du problème central des relations entre les sous-systèmes, solutions dont dépendent non seulement l’avenir des recherches interdisciplinaires entre les sciences de l’homme (avec ou sans hiérarchie), mais encore bien des questions internes propres à différentes disciplines (macro- et micro-économie, etc.).

2. La convergence des problèmes au sein des sciences de l’homme et leur parenté relative avec ceux des sciences de la vie

Un certain nombre de circonstances expliquent que sur le terrain des sciences sociales et humaines, les recherches interdisciplinaires, quoique reconnues en général comme comportant un grand avenir, sont beaucoup moins poussées que dans les sciences de la nature. Nous venons d’en voir les deux raisons dominantes de principe. Mais à cela s’ajoutent au moins deux sortes de circonstances contingentes et qui ont pourtant joué un rôle historique indéniable. L’une est la tragique répartition des enseignements en Facultés universitaires de plus en plus séparées ou même en Sections intérieures à ces Facultés mais néanmoins étanches. Tandis qu’en une Faculté des sciences la formation de n’importe quel spécialiste exige une culture plus ou moins étendue, il peut arriver qu’un psychologue ne sache rien de la linguistique, de l’économie ni même de la sociologie. Si l’économiste est formé dans une Faculté de droit, il peut tout ignorer de même de la linguistique ou de la psychologie, etc. Et, tandis que certaines universités, comme par exemple celle d’Amsterdam, ont voulu lutter contre un tel cloisonnement dans le cas de la philosophie, en la situant en un Institut interfacultés de manière à rétablir son contact avec les sciences naturelles et sociales, on ne connaît encore rien de semblable pour coordonner les disciplines dont nous aurons à parler.

La seconde raison d’ordre général qui a pesé sur le passé des sciences de l’homme est l’idée que sortir des frontières de sa propre discipline implique une synthèse et que la discipline spécialisée dans la synthèse, si l’on peut dire (et le seul fait de s’exprimer ainsi montre la fragilité d’une telle supposition) n’est autre que la philosophie elle-même. Or, la philosophie, comme on l’a vu dans l’« Introduction », comporte assurément une position synthétique, mais qui est relative à la coordination de toutes les valeurs humaines et non pas à la coordination des seules connaissances. Si donc des branches telles que la psychologie ou la sociologie scientifiques ont péniblement conquis leur autonomie en opposant la vérification expérimentale ou statistique aux méthodes de réflexion, ce n’est pas pour revenir à ces méthodes lorsqu’il s’agit de connexions interdisciplinaires imposées par les faits et non pas par esprit de système.

Cela dit, si l’on veut juger de l’avenir des recherches interdisciplinaires entre des sciences qui comportent toutes leurs méthodes éprouvées d’approche et de vérification mais que leurs traditions n’ont point encore habituées à ce qui est devenu courant dans les sciences de la nature, le meilleur procédé consiste peut-être à commencer par une comparaison des problèmes.

Or, on est immédiatement frappé à cet égard par trois faits fondamentaux : c’est d’abord la convergence de certains grands problèmes, qui se retrouvent en toutes les branches de notre immense domaine ; c’est ensuite le fait que ces grands problèmes ont peu de choses à voir avec ceux du monde inorganique mais qu’ils prolongent par contre assez directement certaines questions centrales des sciences de la vie ; c’est enfin que pour résoudre ces problèmes, on en vient nécessairement à recourir à certaines notions cardinales qui recouvrent en fait des mécanismes communs. Si tout cela est vrai, on voit alors immédiatement combien l’étude de ces mécanismes communs exige et exigera toujours davantage un effort interdisciplinaire concerté, qu’il s’agirait de favoriser de toutes manières entre les sciences humaines, cela va sans dire, mais en relation dans certains cas avec la biologie.

À s’en tenir, d’abord, aux problèmes les plus généraux, il n’est guère douteux que les trois questions à la fois les plus centrales et les plus spécifiques des sciences biologiques (car elles n’ont guère de signification sur le terrain physico-chimique) sont celles (1) du développement ou de l’évolution dans le sens de la production graduelle de formes organisées avec transformations qualitatives au cours des étapes ; (2) de l’organisation sous ses formes équilibrées ou synchroniques ; et (3) des échanges entre l’organisme et son milieu (milieu physique et autres organismes). En d’autres termes, les trois notions cardinales exprimant les principaux faits à expliquer sont celles (1) de la production de structures nouvelles, (2) de l’équilibre mais dans le sens de régulations et d’autorégulations (et non pas simplement de balance des forces) et (3) de l’échange, dans le sens d’échanges matériels, mais tout autant (car c’est aussi le langage de la biologie contemporaine 4) de l’échange d’information.

Il n’est pas sans intérêt de noter que l’étude de ces problèmes centraux se poursuit de plus en plus à la lumière de trois méthodes instrumentales inspirées plus ou moins directement par les sciences de l’homme ou en tout cas par les activités humaines. Sans qu’il y ait correspondance bi-univoque entre ces problèmes et ces méthodes (car chacune sert à la solution de chacun), ce sont les théories des jeux ou de la décision (Waddington parle ainsi de la « stratégie des gènes »), celle de l’information en général et la cybernétique en tant que portant tour à tour sur la communication et sur le guidage ou la régulation.

Cela dit, il est évident que ces trois problèmes des transformations (en particulier diachroniques) de l’équilibration et des échanges sont également les trois questions principales que l’on retrouve en chacune des sciences de l’homme. Et non seulement on les retrouve sous des formes très spécifiques en chacune d’entre elles, mais encore les relations entre la dimension diachronique et la dimension synchronique diffèrent d’une manière très significative selon les types de phénomènes étudiés : la linguistique structuraliste a ainsi découvert, depuis F. de Saussure, que la signification des mots à un moment considéré de l’histoire dépendait bien davantage du système total de la langue considérée en son équilibre synchronique, que de son étymologie ou de son histoire. En un développement psychologique individuel, au contraire, l’équilibre final des structures de l’intelligence, par exemple, dépend beaucoup plus du processus d’équilibration qui caractérise toute l’évolution antérieure. L’histoire économique, de son côté, en étudiant par exemple le prix de la laine sur le marché de Londres au xiiie siècle ou celui du poivre à Lisbonne au xvie siècle, n’y verra pas une explication du prix de ces denrées sur les mêmes marchés aujourd’hui, mais cherchera à éclairer ces exemples historiques par un recours à la dimension synchronique qui domine dans les questions de valeurs 5. Par contre les problèmes de structure économique, en opposition avec les conjonctures, relèveront d’un autre type de rapport entre le diachronique et le synchronique. Quant aux problèmes de l’échange, ils sont également communs à toutes les sciences de l’homme, qu’il s’agisse d’échanges avec le milieu dans la production matérielle ou mentale ou d’échanges entre les individus. Et ils se combinent aussi de manières fort diverses avec les processus diachroniques ou évolutifs et synchroniques ou de régulation interne.

Cette convergence des problèmes ne signifie naturellement en rien une réduction possible des sciences de l’homme à celles de la vie, car le domaine humain demeure spécifique à cause de l’existence des cultures se transmettant socialement et comportant une complexité de facteurs inextricable. Mais si cette spécificité pose une question en soi, cela n’empêche pas de partir de problèmes communs, d’autant plus que, nous allons le voir maintenant, leur solution n’est ni uniforme, ce qui en rendrait l’énoncé simplement trivial, ni uniformément différente d’une discipline à une autre, ce qui exclurait toute confrontation intéressante, mais est à différencier d’un type de structures ou phénomènes à un autre, ce qui impose au contraire la recherche interdisciplinaire.

3. Des problèmes aux processus généraux : structures, fonctions et significations

La première question à discuter, au sujet des problèmes principaux qui viennent d’être énoncés, est celle du critère de ce choix et par conséquent de son caractère exhaustif ou arbitraire. Or, un grand exemple peut nous guider à cet égard : celui de la détermination des structures élémentaires (dites « structures-mères ») par l’école des Bourbaki en mathématiques. Pour déterminer ces structures fondamentales, dont toutes les autres sont censées dériver par combinaison ou différenciation, ces célèbres auteurs, quoique travaillant en une science purement déductive et dont l’exactitude est universellement reconnue, déclarent n’avoir pu suivre qu’une méthode inductive et non pas a priori : c’est donc par de simples procédés de comparaison systématique (mise en isomorphismes) et d’analyse régressive qu’ils sont parvenus au nombre de trois structures irréductibles entre elles, la question demeurant ouverte d’établir s’il faudra un jour en adjoindre d’autres ou non. Dans notre cas particulier on ne saurait a fortiori procéder différemment. Cela signifie simplement que les autres notions centrales pouvant être ajoutées à celles de production des structures, d’équilibration et d’échange semblent, en l’état actuel des questions, leur être réductibles : par exemple la notion si importante de « direction » (qui intervient en biologie, en psychologie du développement, etc.) apparaît dans les situations suffisamment analysées, comme résultant d’une composition entre la production des structures et leur équilibration progressive 6.

Cela dit, examinons le sens de nos trois notions. Tout d’abord, à comparer l’emploi du terme de structure dans les différentes sciences exactes naturelles et humaines 7, on lui trouve les caractères suivants. La structure est d’abord un système de transformations comportant ses lois en tant que système, celles-ci étant donc distinctes des propriétés des éléments. En second lieu ces transformations comportent un autoréglage en ce sens qu’aucun élément nouveau engendré par leur exercice ne sort des frontières du système (l’addition de deux nombres donne encore un nombre, etc.) et que les transformations du système ne font pas appel à des éléments extérieurs à lui. En troisième lieu, le système peut comporter des sous-systèmes par différenciation du système total (par exemple par une limitation des transformations permettant de laisser tel caractère invariant, etc.) et il est possible de passer par certaines transformations d’un sous-système à un autre.

Mais, au point de vue des différentes disciplines, il faut immédiatement distinguer deux sortes de structures. Les premières sont achevées, parce que leur mode de production relève de l’invention déductive ou de la décision axiomatique (structures logico-mathématiques) ou de la causalité physique (par exemple structures de « groupes » en mécanique, etc.) ou que ces structures constituent la forme d’équilibre finale ou momentanément stable d’un développement antérieur, mental (structures de l’intelligence) ou social (structures juridiques, etc.). Les secondes sont au contraire en voie de constitution ou de reconstitution, leurs modes de production relevant de processus vitaux (structures biologiques) ou d’une genèse humaine spontanée ou « naturelle » (par opposition aux formalisations) : structures mentales ou sociales en formation, etc.

C’est à la première de ces deux catégories que s’applique sans plus la définition précédente puisqu’il s’agit de structures achevées et donc refermées sur elles-mêmes. En ce cas les « productions » de la structure ne font plus qu’un avec ses transformations internes, sans qu’il y ait à distinguer la formation et les transformations, puisqu’une structure achevée est à la fois structurée et indéfiniment structurante. En second lieu, l’autoréglage de la structure constitue la raison de son « équilibre », dont la stabilité est due aux règles mêmes de cette structure, soit à un ensemble de « normes ». Il n’y a donc pas lieu, en l’espèce, de distinguer structures et fonctions (au sens biologique et non pas mathématique du terme), puisque le fonctionnement de la structure se réduit à ses transformations internes. En troisième lieu, il n’intervient pas d’« échanges » sinon à nouveau sous une forme interne, en tant que passages possibles (et réciproques) entre une sous-structure et l’une des autres.

Au contraire, dans le cas des structures en formation, ou en voie de reconstitution continuelle (comme par métabolisme en biologie) ou momentanée, les trois caractères de production, d’équilibre et d’échanges se présentent sous des aspects sensiblement différents, bien que les formes décrites à l’instant puissent être considérées comme les états limites de celles dont il va être question, la distinction essentielle entre deux étant que les précédentes correspondent à un achèvement stable et les suivantes à des processus ou des développements.

En premier lieu, la production de la structure apparaît sous deux formes dont la seconde n’est que l’aboutissement de la première : une formation et des transformations. Il en résulte que l’organisme, le sujet mental ou le groupe social constructeurs de structures ne constituent que des centres de fonctionnement (ou de structuration) et non pas des structures achevées contenant par une sorte de préformation toutes les structures possibles 8. En d’autres termes, il convient de distinguer en ce processus formateur la fonction en tant qu’activité structurante et la structure en tant que résultat structuré.

En second lieu, l’autoréglage de la structure ne se réduit plus, dans le cas des structures en formation, à l’ensemble des règles ou des normes caractérisant la structure achevée : il est constitué par un système de régulations ou d’autorégulations, avec correction après coup des erreurs et non pas encore précorrection comme dans le système final (dont l’autoréglage constitue d’ailleurs le passage à la limite des autorégulations fonctionnant durant les stades de formation).

Enfin, dans la situation des structures en voie de constitution ou de continuelle reconstitution (comme les structures biologiques), l’échange n’est plus limité à des réciprocités internes, comme c’est le cas entre les sous-structures d’une structure achevée, mais comporte une part importante d’échange avec l’extérieur, en tant qu’alimentation nécessaire du fonctionnement. C’est le cas des structures en formation, sur le terrain du développement de l’intelligence, où le sujet a constamment besoin de recourir à l’expérience (même dans le cas de ces expériences spécifiquement logico-mathématiques où l’information est tirée, non pas des objets comme tels, mais des actions qui s’exercent sur eux). C’est surtout le cas des structures biologiques, qui ne s’élaborent que par échanges constants avec le milieu, grâce à ces mécanismes d’assimilations du milieu à l’organisme et d’accommodations de celui-ci à celui-là, qui constituent la forme de passage de la vie organique au comportement et même à la vie mentale.

En effet, comme l’a montré Bertalanffy, une structure vivante constitue un système « ouvert » en ce sens qu’il se conserve au travers d’un flux continuel d’échanges avec l’extérieur. Il n’en comporte pas moins un cycle se refermant sur lui-même, en tant que ses éléments s’entretiennent par interactions tout en puisant leur alimentation au dehors. Une telle structure peut être décrite statiquement, puisqu’elle se conserve malgré sa perpétuelle activité, mais elle est en principe dynamique puisqu’elle constitue la forme plus ou moins stable de transformations continuelles.

Considérée en son activité, une structure « organisée » comporte donc un fonctionnement qui est l’expression des transformations qui la caractérisent. On appelle alors en général « fonction » le rôle (c’est-à-dire le secteur d’activité ou de fonctionnement) que joue une sous-structure par rapport au fonctionnement de la structure totale, et, par extension, l’action du fonctionnement total sur celui des sous-structures.

Tout fonctionnement est à la fois production, échange et équilibration, c’est-à-dire qu’il suppose sans cesse des décisions ou choix, des informations et des régulations. Il en résulte que les notions mêmes de structure et de fonction entraînent, et cela déjà sur le terrain biologique comme tel, les notions dérivées d’utilité fonctionnelle ou valeur et de signification.

En premier lieu, toute fonction ou tout fonctionnement comporte des choix ou sélections parmi les éléments internes ou externes. On dira en conséquence qu’un élément est utile lorsqu’il entre à titre de composant dans le cycle de la structure et qu’il est nuisible s’il menace ou interrompt la continuité du cycle. Mais il faut distinguer deux sortes d’utilités fonctionnelles ou « valeur » :

(1) Les utilités primaires, c’est-à-dire l’utilité d’un élément interne ou externe (production ou échanges) par rapport à la structure considérée, mais en tant que cet élément intervient qualitativement dans la production ou la conservation de cette structure comme forme organisée : par exemple l’utilité d’un aliment contenant du calcium pour l’entretien des os ou l’utilité d’un groupe de gènes dans une recombinaison génétique susceptible de survie.

(2) Les utilités secondaires, relatives au coût ou au gain afférents à l’élément utile au sens 1 : coût d’une transformation, d’un échange, etc., intervenant dans les fonctionnements.

Cette distinction se réfère donc, d’une part, à l’aspect relationnel ou formel des structures, donc à l’aspect structural comme tel, et d’autre part, à l’aspect énergétique du fonctionnement. Il va de soi que ces deux aspects sont inséparables, car il n’y a pas de structure sans fonctionnement et réciproquement. Mais ils sont différents, car en toute production et en tout échange, il est nécessaire de distinguer (1) ce qu’il faut produire ou ce qu’il faut acquérir ou échanger, eu égard aux structures à entretenir ou à construire, et (2) ce que coûte ou rapporte cette production ou cet échange eu égard aux énergies disponibles.

Mais il est encore une distinction à ajouter au rappel de ces notions biologiques générales pouvant servir de cadre à l’analyse des mécanismes communs propres aux différentes sciences humaines. C’est une distinction relative au rôle de l’information, celle-ci étant nécessaire aux productions comme aux échanges et aux régulations :

(1) l’information peut être immédiate, lorsqu’un stimulus aussitôt discriminé déclenche une réponse non différée, donc sans distance spatio-temporelle entre ce stimulus et cette réponse ;

(2) l’information est au contraire médiate s’il y a encodage selon un code déterminé et décodage seulement ultérieur (donc avec distance spatio-temporelle non nulle). On parle ainsi de l’information génétique encodée dans les substances germinales (acide désoxyribonucléique ou ADN dont le code tient aux séquences comme Watson et Crick l’ont découvert en 1953). Il faut surtout citer les « indices significatifs » qui déclenchent les conduites instinctives (Lorenz, Tinbergen, Grassé, etc.).

Il est donc indispensable de faire intervenir, en plus des structures et des valeurs de fonctionnement, la notion des significations, en tant qu’un élément donné peut ne pas être intégrable comme tel ou actuellement en une structure déjà produite, ni ne présenter de valeur fonctionnelle directe ou immédiate, mais constituer le représentant ou l’annonce de structurations ou fonctionnement ultérieurs. Deux cas sont alors à distinguer : (a) le représentant n’est pas reconnu comme tel par l’organisme, autrement dit ne concerne pas le comportement, mais participe d’une sorte de stockage ou de réserve d’information qui sera utilisé ultérieurement : c’est en ce sens qu’on parle d’information génétique, etc., ou de transmission d’information qui caractérise le feedback par opposition au processus énergétique principal dont ce feedback assure la régulation ; (b) ce représentant est utilisé dans le « comportement » et devient ainsi stimulus « significatif », etc. Nous sommes alors au seuil des systèmes de significations intéressant le comportement humain.

Au total, nous nous trouvons ainsi en présence de trois grandes catégories de notions : les structures ou formes de l’organisation, les fonctions, sources de valeurs qualitatives ou énergétiques et les significations. Toutes trois donnent naturellement lieu à des problèmes soit diachroniques ou d’évolution et de construction, soit synchroniques ou d’équilibre et de régulation, soit d’échanges avec le milieu, mais on voit immédiatement que les relations entre les dimensions diachroniques et synchroniques ne sauraient être les mêmes selon qu’il s’agit des structures, des utilités fonctionnelles ou des significations.

Ce qu’il convient de faire, pour passer à l’analyse des mécanismes communs envisagés par les différentes sciences de l’homme, est alors de traduire ce cadre général en termes de conduites humaines. Mais une remarque demeure nécessaire au préalable. Les productions, régulations ou échanges qui se manifestent sous les formes qu’on vient de rappeler peuvent être aussi bien organiques que mentales ou interpsychiques et nous sommes partis, à titre de référence initiale, du langage organique. Or, nous avons vu dans l’Introduction à cet ouvrage (§ 7 sous III) que, si la plupart des sciences humaines traitent des conduites ou comportements de l’homme sans chercher à délimiter dans le détail ce qui relève de la conscience et ce qui n’est pas conscient, les disciplines où une mise en relation explicite entre la conscience et le corps peut faire sans cesse problème, comme en psychologie, se sont orientées vers un principe de parallélisme ou d’isomorphisme. Nous avons proposé (Introduction § 7 sous III) d’interpréter le « parallélisme psychophysiologique » dans le sens d’un isomorphisme plus général entre la causalité, dont le domaine d’application concerne en fait exclusivement la matière, et l’implication au sens large qui est en relation sui generis unissant les significations propres aux états de conscience. Il convient donc encore de traduire en termes d’implications conscientes les quelques notions générales dont il a été question en ce § 3.

4. Règles, valeurs et signes

Si toute science humaine s’occupe de production, de régulations et d’échanges et que chacune emploie dans cette étude des notions de structures, d’utilités fonctionnelles et de signification envisagées tour à tour diachroniquement et synchroniquement, il reste que ces concepts se présentent sous des formes différentes selon que le chercheur se place à un point de vue théorique ou abstrait, ou qu’il tient compte du comportement des sujets et même de la manière dont il se réverbère en leur conscience. Au premier de ces deux points de vue le spécialiste cherchera ainsi le langage le plus objectif pour décrire les structures et il le fera en termes variables, mais en principe formalisables ou mathématisables : il décrira, par exemple, les structures de parenté en termes de systèmes algébriques comme Lévi-Strauss, les grammaires transformationnelles en termes de monoïdes comme Chomsky, ou les structures micro- et macro-économiques en termes de schémas aléatoires ou cybernétiques, etc. Mais rien de tout cela ne concerne directement la conscience du sujet.

Par contre, dans les recherches psychologiques que nous poursuivons sur le développement de l’intelligence chez l’enfant et l’adolescent, nous cherchons bien sûr de même à traduire en un langage abstrait les structures d’opérations intellectuelles manifestées par le comportement des sujets, et utilisons à cet égard des structures logico-mathématiques diverses relevant des « groupes », des « réseaux » et des « groupements » ; mais nous cherchons aussi la manière dont ces structures se traduisent dans la conscience même du sujet 9, dans la mesure où ses raisonnements s’expriment verbalement et s’accompagnent de justifications intentionnelles variées : et ce que nous trouvons n’est naturellement plus une structure abstraite, mais un ensemble de règles ou de normes intellectuelles se traduisant par des impressions de « nécessité logique », etc. Quand le sociologue du droit étudie pourquoi un système juridique (par ailleurs formalisable ou codifiable sous les espèces d’une construction normativiste « pure », à la manière de Kelsen) est « reconnu » valable par les sujets de droits, il se trouve en présence d’une série de relations bilatérales ou multilatérales telles que le « droit » des uns correspond à une « obligation » pour les autres, etc., et ce que ces faits comportent se traduit à nouveau en termes de règles particulières. Quand le logicien axiomatise un certain nombre d’opérations avec les conséquences qui en découlent, il peut ne se soucier en rien du sujet qui les applique. Mais il peut tout aussi bien se préoccuper de l’aspect normatif des liaisons qu’il manipule et même en venir à construire avec Ziembinski, Weinberger, Peklov, Prior, et d’autres une logique de « normes » 10 (et même l’appliquer avec Weinberger à la norme juridique) 11. De même les structures linguistiques se traduisent dans la conscience des sujets par des règles de grammaire, même si cette traduction est inadéquate, comme d’ailleurs bien d’autres traductions (par prises de conscience) des structures sous la forme de règles.

On voit alors d’emblée les problèmes généraux et interdisciplinaires qui vont se poser à cet égard (voir plus loin les § 5 à 9) : comparaison des différents types de structures, comparaison des systèmes de règles (selon qu’ils se rapprochent des modes de composition logique ou s’en éloignent dans la direction de simples contraintes ou de prégnances diverses), comparaison des diverses traductions ou prises de conscience des structures sous forme de règles (adéquates ou inadéquates et pourquoi), etc.

Un autre grand système de notions intéressant l’expérience vécue par les individus en leur vie mentale ou en leurs relations collectives est le système des valeurs ou prise de conscience des utilités fonctionnelles dont nous parlions au § 3. Et ce qui est remarquable et montre à nouveau l’unité profonde des réactions de tous les êtres vivants sur les terrains sociaux et humains aussi bien que biologiques est que la distinction entre les utilités primaires ou relatives aux aspects qualitatifs de la production ou de la conservation des structures et les utilités secondaires ou relatives à l’énergétique du fonctionnement se retrouve dans le domaine des valeurs vécues sous la forme de ce que nous appellerons les « valeurs de finalité » et celles de « rendements ».

Les valeurs de finalité comprennent en particulier les valeurs normatives qui sont déterminées par des règles : une valeur morale telle que celles qui, en toutes les sociétés humaines, opposent les actions jugées bonnes à celles qui sont jugées mauvaises ou indifférentes, se réfère nécessairement à un système de règles. Il en va a fortiori de même des valeurs juridiques. Dans le domaine des représentations individuelles ou collectives, les jugements sont valorisés en vrais ou faux (valeurs bivalentes), ou vrais, faux et plausibles et encore indécidables, etc. (tri- ou polyvalence) en fonction des règles admises. Les concepts sont élaborés, acceptés ou rejetés en vertu de multiples jugements de valeur, et tout en constituant des structures ils sont sans cesse valorisés, mais à nouveau en fonction de structures normatives d’ensemble. Les valeurs esthétiques ne dépendent pas de règles aussi impératives, mais se réfèrent néanmoins à des structures plus ou moins réglées. Sur le terrain plus individuel, les intérêts d’un sujet pour tel groupe d’objets ou tel genre de travail sous forme de finalités diverses peuvent s’éloigner de toute structure normative et ne plus dépendre que de régulations mais aussi s’organiser en échelles de valeurs plus ou moins stables.

Mais il existe aussi des valeurs de rendements liées aux coûts et aux gains du fonctionnement. On répondra que les valeurs économiques et même praxéologiques sont toutes de près ou de loin encadrées par des normes juridiques : un individu qui ne paie pas ses dettes est poursuivi et celui qui se livre au vol, c’est-à-dire à ce que J. Sageret appelait plaisamment la conduite la plus économique (maximum de gain et minimum de dépenses), est puni par les lois. Mais autre chose est un cadre prescrivant les frontières entre ce qui est permis et ce qui ne l’est pas, et autre chose est une détermination même de la valeur par la norme : or, la valeur économique obéit à ses lois propres que ne peuvent déterminer les règles juridiques et qui ne prescrivent en elles-mêmes aucune obligation (une norme se reconnaît à une obligation qu’on peut honorer ou transgresser, par opposition à un déterminisme causal qui contraint mais n’« oblige » pas en ce sens normatif). Bien entendu la valeur économique est inséparable de toutes sortes de valeurs de finalité et de valeurs normatives, de même que la praxéologie interne de l’organisme ou du comportement individuel (cette « économie » dont certains psychologues font le principe de l’affectivité élémentaire) est liée à de multiples questions de structure, mais les problèmes généraux de coût et de gain sont bien distincts de ceux que soulèvent les autres formes d’évaluation et ne peuvent que donner lieu à de multiples recherches interdisciplinaires comme le montrent les applications variées et toujours plus étendues de la théorie des jeux.

En troisième lieu interviennent dans tous les domaines du comportement humain les systèmes de significations, dont la linguistique étudie le principal avec le système collectif du langage. Mais si celui-ci a joué dans les sociétés humaines un rôle de première importance dans la transmission orale et écrite des valeurs et des règles de tous genres, il ne constitue pas le seul système de signes et surtout de symboles relevant du mécanisme des significations. Sans parler du langage animal (abeilles, etc.) qui soulève toutes sortes de problèmes de comparaisons, il faut se rappeler que l’apparition de la représentation dans le développement individuel n’est pas due au langage seul mais à une fonction sémiotique bien plus large comprenant en plus le jeu symbolique, l’image mentale, le dessin et toutes les formes différées et intériorisées d’imitation (celle-ci constituant le terme de transition entre les fonctions sensori-motrices et représentatives). D’autre part, dans la vie collective, le langage, qui constitue pour ainsi dire un système de signification à la première puissance, se double de systèmes à la seconde puissance comme les mythes qui sont à la fois des symboles et des signifiés véhiculés par les signifiants verbaux ou graphiques. La sémiologie générale soulève donc les plus larges problèmes interdisciplinaires.

II. Structures et règles (ou normes)

Les problèmes ayant été posés sous leurs formes les plus générales dans les paragraphes 1 à 4, cherchons maintenant à entrer dans le détail des mécanismes communs en suivant le plan tracé par la distinction des règles, des valeurs et des signes.

5. Les concepts de structures

L’une des tendances les plus générales des mouvements d’avant-garde dans toutes les sciences humaines est le structuralisme, se substituant aux attitudes atomistiques ou aux explications « holistes » (totalités émergentes).

La méthode destinée à dominer les problèmes de totalités, qui semble au départ la plus rationnelle et la plus féconde, parce qu’elle correspond aux opérations intellectuelles les plus élémentaires (celles de réunion ou d’addition), consiste à expliquer le complexe par le simple, autrement dit à réduire les phénomènes à des éléments atomistiques, dont la somme des propriétés rendrait compte du total à interpréter. De telles manières atomistiques de poser les problèmes aboutissent à oublier ou à déformer les lois de la structure comme telle. Elles sont loin d’avoir disparu du champ des sciences humaines et on les retrouve, par exemple, en psychologie dans les théories associationnistes de l’apprentissage (école de Hull, etc.). De façon générale il est fréquent que des auteurs retombent en ces sortes de compositions additives sitôt qu’un certain empirisme, ou qu’une méfiance à l’égard de théories jugées prématurées, les conduisent à ce qu’ils croient être une plus grande fidélité aux faits directement observables.

La seconde tendance qui s’est manifestée en des disciplines bien distinctes les unes des autres est celle qui, en présence de systèmes complexes, consiste à insister sur les caractères de « totalité » propres à ces systèmes, mais à considérer cette totalité comme « émergeant » sans plus de la réunion des éléments et comme s’imposant à eux en les structurant grâce à cette contrainte du « tout » ; et surtout à considérer la totalité comme s’expliquant d’elle-même du seul fait de sa description. Deux exemples peuvent être donnés d’une telle attitude, l’un correspondant toujours à certaines tendances psychologiques actuelles, l’autre lié à une école sociologique aujourd’hui éteinte. Le premier est celui de certains des partisans de la psychologie de la « Gestalt », née surtout des études expérimentales sur la perception, mais étendue par W. Kohler et M. Wertheimer au domaine de l’intelligence et par K. Lewin à celui de l’affectivité et de la psychologie sociale. Pour certains de ces auteurs nous partons en tous les domaines d’une conscience de totalités, avant toute analyse des éléments, et ces totalités sont dues à des effets de « champs » qui déterminent les formes par des principes d’équilibre quasi-physique (moindre action, etc.) : le tout étant distinct de la somme des parties, les Gestalts obéiraient alors à des lois de composition non-additive mais de « prégnance » qualitative (les formes les « meilleures » s’imposant par leur régularité, leur simplicité, leur symétrie, etc.). L’opinion qui prévaut aujourd’hui est qu’il s’agit là de bonnes descriptions, mais non pas d’explications, et que, si l’on passe des « Gestalts » perceptives ou motrices aux formes de l’intelligence, celles-ci constituent des systèmes additifs mais comportent néanmoins des lois en tant que systèmes d’ensemble (ce qui pose le problème en termes de structures algébriques ou de systèmes de transformations, et non plus en termes de Gestalts).

Dans un tout autre domaine, la sociologie de Durkheim procédait de façon analogue en voyant dans le tout social une totalité nouvelle, émergeant à une échelle supérieure de la réunion des individus et réagissant sur eux en leur imposant des « contraintes » diverses. Il est intéressant de noter que cette école, dont le double mérite a été de souligner avec une vigueur particulière la spécificité de la sociologie par rapport à la psychologie et de fournir un ensemble impressionnant de travaux spécialisés, est également morte de sa belle mort faute d’un structuralisme relationnel qui eût fourni des lois de composition ou de construction au lieu de s’en référer inlassablement à une totalité conçue comme toute faite.

La troisième position est donc celle du structuralisme, mais en tant que relationnel, c’est-à-dire en tant que posant à titre de réalité première les systèmes d’interactions ou de transformations, subordonnant donc dès le départ les éléments à des relations qui les englobent, et concevant réciproquement le tout comme le produit de la composition de ces interactions formatrices. Il est d’un grand intérêt, dans notre perspective interdisciplinaire, de noter qu’une telle tendance, de plus en plus évidente dans les sciences humaines 12, est bien plus générale encore et se manifeste tout aussi clairement en mathématiques et en biologie. En mathématiques, le mouvement des Bourbaki a conduit à supprimer les cloisons entre les branches traditionnelles pour dégager des structures générales, abstraction faite de leur contenu, et pour tirer de trois « structures-mères », par combinaisons ou différenciations, le détail des structures particulières. Et si, à cette refonte, se substitue aujourd’hui une analyse des « catégories » (classe d’éléments et avec fonctions) il s’agit encore d’un structuralisme relationnel, mais plus proche de la construction effective caractérisant le travail des mathématiciens. En biologie, l’« organicisme » représente de même un tertium entre l’atomisme pseudo-mécaniste et les totalités émergentes du vitalisme, et le théoricien le plus convaincu de cet organicisme a créé un mouvement de « théorie générale des systèmes » dont l’ambition est interdisciplinaire et vise entre autres la psychologie (Bertalanffy a été influencé par la « Gestalttheorie », mais la dépasse largement).

Cela dit, il existe toute une gamme de « structures » possibles qui se distribuent dans trois directions, dont le premier problème est de comprendre les relations (la première de ces directions correspondant à ce que nous appelions au § 3 les structures achevées et les deux autres aux structures en formation ou non fermées) :

(1) Les structures algébriques et topologiques, y compris les modèles logiques, puisque la logique est un cas particulier d’algèbre générale (la logique usuelle des propositions repose par exemple sur une algèbre booléenne). C’est ainsi qu’en ethnologie Lévi-Strauss réduit les relations de parenté à des structures de groupe ou de réseaux (lattice), etc. En théorie de l’intelligence nous avons cherché à décrire les opérations intellectuelles dont on peut suivre la formation au cours du développement individuel en dégageant les structures d’ensemble sous forme de structures algébriques élémentaires ou « groupements » (voisines des groupoïdes) puis, au niveau de la préadolescence et de l’adolescence, de réseaux et de groupes de quaternalités réunis. La linguistique structuraliste recourt de même à des structures algébriques (monoïdes, etc.) et l’économétrie également (programmes linéaires et non linéaires).

(2) Les circuits cybernétiques, qui décrivent les systèmes de régulations et dont l’emploi s’impose en psychophysiologie et dans les mécanismes d’apprentissage. Ashby, le constructeur du célèbre homéostat permettant de résoudre des problèmes par un processus d’équilibration, a récemment fourni dans son Introduction to Cybernetics un modèle de régulation dont les actions en retour sont elles-mêmes déterminées par une table d’imputation du type de la théorie des jeux. Un tel modèle, qu’il considère comme l’un des plus généraux et des plus simples à réaliser biologiquement montre une liaison possible entre les régulations psychologiques et praxéologiques ou même économiques (voir § 13).

(3) Les modèles stochastiques utilisés en économétrie, en démographie et souvent en psychologie. Mais, si le hasard joue un rôle constant dans les événements humains et demande donc à être traité pour lui-même, il n’est jamais pur, en ce sens que la réaction au fortuit, favorable comme défavorable, est à des degrés divers une réaction active, ce qui nous ramène aux régulations. C’est ainsi que ce type 3 résulte d’une complication de (2), comme le type (2) de 1 (si l’on se rappelle que l’opération est une régulation « parfaite » avec précorrection des erreurs).

Les grands problèmes interdisciplinaires que soulèvent ces recherches structuralistes sont alors au moins au nombre de trois (sans correspondance bi-univoque avec ces trois types de structures, mais en liaison avec leur ensemble) :

(a) Un problème de comparaison des structures selon leurs domaines d’application. Ce n’est pas un hasard, par exemple, si les structures de la perception (« bonnes formes », constances perceptives de la grandeur, etc., erreurs systématiques ou « illusions », etc.) relèvent de modèles de régulations plus ou moins approchées ou appliquées à un ensemble aléatoire et si les structures de l’intelligence aux paliers d’équilibre relèvent de modèles algébriques : c’est que celles-ci comportent une logique, tandis que les structures perceptives, malgré leurs isomorphismes partiels avec les premières (mais partiels, tandis que la théorie de la « Gestalt » postulait des identifications immédiates), englobent une possibilité de déformations systématiques (ou « illusions ») qui constituent, du point de vue algébrique, des « transformations non compensées ». Il est de même d’un intérêt certain de rechercher, parmi les phénomènes sociaux, ceux qui relèvent ou non de tel type de structures, ce qui revient en définitive à délimiter ce qui est logicisable et ce qui relève de tâtonnements et réajustements divers.

À cet égard, on peut se livrer (et nous l’avons essayé en psychologie génétique) à des essais de mise en « isomorphismes partiels » pour faciliter ces comparaisons entre structures, en particulier par domaines. Une telle notion n’a pas de sens d’un point de vue purement formel, car un isomorphisme est alors total ou il n’est pas : n’importe quoi est, en effet, partiellement isomorphe à n’importe quoi. Mais la méthode acquiert un sens concret et génétique si l’on pose deux conditions à une telle recherche : (1) que l’on puisse déterminer les transformations nécessaires pour passer d’une structure voisine à une autre et surtout (2) que l’on puisse montrer, génétiquement ou historiquement, que ces transformations sont effectivement réalisées en certaines situations ou sont suffisamment probables (par filiations directes ou par parenté collatérale en précisant le tronc commun d’où les rameaux divergent).

(b) Ceci conduit au second des grands problèmes intra- ou interdisciplinaires que soulèvent les recherches structuralistes. Tandis que l’explication des totalités par les méthodes atomistiques conduit à un génétisme sans structures et que l’appel à des totalités émergentes conduit à un structuralisme sans genèse (ce qui est partiellement vrai des théories de la Gestalt ou du tout social irréductible en sociologie), le problème central du structuralisme en sciences biologiques et humaines est de concilier structure et genèse, toute structure comportant une genèse et toute genèse étant à concevoir comme le passage (mais comme un passage formateur) d’une structure de départ à une structure d’arrivée. Autrement dit, le problème fondamental est celui de la filiation des structures, et la triade des structures algébriques, cybernétiques et stochastiques soulève immédiatement la question des passages possibles de l’une de ces catégories aux autres.

Il y a surtout le problème des relations entre les structures cybernétiques et algébriques et, à cet égard, la psychologie génétique fournit des indications très significatives. Entre les niveaux élémentaires où les conduites cognitives procèdent par tâtonnements ou par intuitions perceptives immédiates (deux formes relevant de régulations au sens des circuits cybernétiques) et les niveaux où vers 7-8 ou 12-15 ans se constituent des structures algébriques reconnaissables à la coordination stricte d’« opérations » (en tant qu’actions intériorisées, réversibles et solidaires de structures d’ensemble avec leurs lois de composition), on trouve, en effet, tous les intermédiaires sous la forme de représentations préopératoires comportant encore de simples régulations mais qui tendent à atteindre une forme d’opération. On peut alors en conclure que l’opération constitue le terme limite de la régulation, en ce sens que celle-ci, d’abord correction sur l’erreur en tant que résultat de l’action, et ensuite correction sur l’action en tant qu’anticipant ses déviations possibles, devient finalement précorrection de l’erreur, du fait que, par ses opérations inverses, le système assure par sa seule composition l’ensemble des compensations possibles. Bien qu’on ne puisse savoir actuellement si ce processus demeure spécial au domaine considéré ou est généralisable à d’autres, il est permis d’en concevoir d’analogues sur les terrains de la sociologie des connaissances, de la sociologie juridique et de la sociologie des faits moraux, de même éventuellement en linguistique structuraliste 13.

(c) Le troisième grand problème que soulèvent les études comparatives est celui de la nature des structures atteintes, selon qu’elles constituent de simples « modèles » au service des théoriciens ou qu’elles sont à considérer comme inhérentes à la réalité étudiée, autrement dit comme des structures du ou des sujets eux-mêmes. La question est fondamentale car, pour les auteurs critiquant le structuralisme, celui-ci n’est qu’un langage ou un instrument de calcul relevant de la logique de l’observateur et non pas du sujet. Ce problème est souvent soulevé même en psychologie où l’expérimentation est cependant relativement aisée et où l’on peut en certains cas être en partie assuré que la structure atteint, sous les phénomènes, leur principe explicatif en une signification qui rappelle ce que les philosophes appellent l’« essence » mais avec en plus un pouvoir déductif indéniable. Seulement dans les disciplines où l’expérimentation est difficile, même au sens le plus large, comme en économétrie, les spécialistes soulignent souvent l’écart qui subsiste, à leurs yeux, entre le « modèle » mathématique et le « schéma expérimental », un modèle sans relations suffisantes avec le concret n’étant alors qu’un jeu de relations mathématiques, tandis qu’un modèle épousant le détail du schéma expérimental peut prétendre à atteindre le rang de structure « réelle ». Il va de soi que dans la plupart des situations, les modèles utilisés dans les sciences humaines sont situés, plus encore que les modèles physiques et même biologiques, à mi-chemin du « modèle » et de la « structure », autrement dit du schéma théorique en partie relatif aux décisions de l’observateur et de l’organisation effective des comportements à expliquer.

Remarque

Il convient enfin de dire quelques mots d’un problème voisin du précédent et que l’on nous a conseillé d’insérer dans la liste des questions intéressant toutes les sciences de l’homme : c’est celui de ce que l’on a pu appeler « l’analyse empirique de la causalité ». Mais il y a là deux questions à distinguer soigneusement : celle de l’explication causale en général et celle des dépendances fonctionnelles que l’on parvient à dégager entre les observables, soit par dissociation des facteurs dans les recherches expérimentales, soit par analyse des multi-variabilités dans les recherches non expérimentales (en économie et en sociologie : voir les travaux de Blalock, de Lazarsfeld, etc.). La seconde de ces questions intéresse effectivement toutes les sciences humaines, mais d’un point de vue essentiellement méthodologique, sans aboutir à proprement parler à la découverte de nouveaux mécanismes communs, sinon par un affinement de la notion de dépendance fonctionnelle en opposition avec les simples corrélations. Par contre le problème de l’explication causale en général met en évidence le conflit latent qui opposera sans doute encore longtemps les partisans d’un positivisme attaché aux observables et les auteurs cherchant à dégager sous ces observables des « structures » susceptibles de rendre compte de leurs variations. Il va de soi que si de telles structures existent, c’est à leur formation, à leurs transformations internes et à leur autoréglage que se réduisent les problèmes de causalité ; dans cette perspective, la recherche des dépendances fonctionnelles n’est qu’une étape vers la découverte de mécanismes structuraux et l’on ne saurait pousser un peu loin l’analyse du fonctionnement sans en arriver tôt ou tard à ceux-ci. Quant à savoir laquelle finira par l’emporter de ces deux tendances fondamentales, ce n’est pas à nous d’en juger. Il importe seulement pour l’instant de noter les convergences assez frappantes qui semblent se dessiner entre les courants que l’on pourrait désigner du nom très global de structuralisme génétique dans les recherches en psychologie du développement, dans l’étude des « grammaires génératrices » en linguistique, et dans certaines analyses si différentes en apparence de l’économie et de la sociologie d’inspiration marxienne.

6. Les systèmes de règles

Le troisième problème qu’on vient de soulever (sous c) reçoit en bien des cas une solution possible sous la forme suivante : en suivant la formation d’une structure, on assiste lors de son achèvement à des modifications du comportement du sujet qu’il est difficile d’expliquer autrement que par cet achèvement même, autrement dit par la « fermeture » de la structure. Tels sont les faits fondamentaux qui se traduisent dans la conscience 14 du sujet par les sentiments d’obligation ou de « nécessité normative » et dans son comportement par l’obéissance à des « règles ». Rappelons que selon la terminologie, non pas générale, mais habituelle aux spécialistes de l’étude des « faits normatifs » 15, une règle se reconnaît au fait qu’elle oblige, mais qu’elle peut être violée aussi bien que respectée, contrairement à une « loi » causale ou à un déterminisme, qui ne souffrent pas d’exceptions sinon à titre de variations aléatoires dues à un mélange de causes.

Un exemple fera comprendre ce rôle de la fermeture des structures 16. Un enfant de 4-5 ans ne sait en général pas déduire que A < C s’il a constaté séparément A < B puis B < C (mais sans avoir vu ensemble A et C). D’autre part, il ne sait pas construire une sériation d’objets de faibles différences A < B < C < D… ou n’y parvient que par tâtonnements. Lorsqu’il parvient par contre à une construction sans bavures, consistant à placer successivement toujours le plus petit des éléments restants (d’où la compréhension du fait qu’un élément E est à la fois plus grand que les précédents E < D, C, etc., et plus petit que les suivants E < F, G, etc.), il résout du même coup le problème de transitivité et ne jugera plus A < C comme indécidable ou simplement probable, mais comme nécessaire (« c’est forcé », etc.) s’il a vu A < B et B < C. Et ce sentiment de nécessité logique, difficile à évaluer comme tous les états de conscience, se traduira dans le comportement par l’emploi et la reconnaissance de la transitivité.

On pourrait citer bien d’autres exemples en d’autres domaines du développement individuel, comme l’apparition du sentiment de la justice à titre de norme très impérative succédant à une morale d’obéissance à l’âge où les relations de réciprocité se structurent en marge ou aux dépens des relations de subordination. Dans le développement historique des sociétés il semble évident de même que des idéaux démocratiques se sont imposés en fonction de changements de structures, etc.

L’étude des règles ou des faits normatifs constitue donc un secteur important de celle des structures, et d’autant plus important qu’elle assure la liaison entre le structuralisme et le comportement même des sujets. De plus, de telles règles s’observent dans tous les domaines recouverts par les sciences humaines puisque, même en démographie, il est impossible, par exemple, de dissocier le taux des naissances de diverses règles morales et juridiques. Quand Durkheim voyait dans le processus des « contraintes » le fait social le plus général il exprimait ce caractère commun des divers comportements sociaux de s’accompagner de règles.

Un certain nombre de problèmes interdisciplinaires se posent alors, qui sont loin d’être résolus mais dont on constate la double tendance à les soulever en tous domaines et à les traiter par liaisons bilatérales. Nous en distinguerons trois :

(a) La première question est d’établir si les règles ou obligations sont nécessairement de nature sociale, c’est-à-dire supposent l’interaction entre deux individus au moins, ou s’il peut en exister de nature individuelle ou endogène. La question n’est qu’un sous-problème d’une question plus générale qui est de savoir si toute structure « réelle » ou naturelle (par opposition aux « modèles » exclusivement théoriques) se traduit dans le comportement des sujets par des règles.

En ce qui concerne cette question plus générale, on peut être tenté de répondre immédiatement par la négative, puisqu’il existe, par exemple, des structures perceptives dont la composante sociale est nulle ou très faible 17 et qu’elles ne s’accompagnent pas de « règles » au sens normatif. Mais elles se traduisent par des « prégnances » (= une « bonne forme » l’emporte sur une forme irrégulière, etc.) et, pour certains auteurs, il y aurait tous les intermédiaires entre la prégnance et la nécessité logique, ce qui soulève alors la question des relations entre le normatif et le « normal » au sens, non pas d’une simple fréquence dominante mais de l’état d’équilibre (et encore par autorégulation, d’où de nouvelles liaisons possibles entre le « réglable » et la « règle »).

La question est donc loin d’être simple. Les tendances dominantes semblent être les suivantes. D’une part, on s’accorde de plus en plus à douter de l’existence de règles « innées » telles qu’une logique ou une morale transmises par voie héréditaire 18. Les opérations logiques naturelles ne se constituent que très graduellement (en moyenne guère avant 7 ou 8 ans dans les sociétés développées) selon un ordre de succession constant, mais sans cette fixité dans les niveaux d’âge qui témoignerait d’une maturation interne ou nerveuse. Elles sont certes tirées des formes les plus générales de la coordination des actions, mais il s’agit aussi bien d’actions en commun que d’actions individuelles, de telle sorte qu’elles apparaissent comme le résultat d’une équilibration progressive de nature psycho-sociologique bien plus que comme héritées biologiquement (le cerveau humain, autrement dit, ne contient pas de programmation héréditaire comme ce serait le cas si les comportements logico-mathématiques constituaient des sortes d’instincts, mais il présente un fonctionnement héréditaire dont l’utilisation permet à la fois la vie en commun et la constitution de coordinations générales dont ces structures tirent leur point de départ). Les obligations morales, comme l’ont montré J. M. Baldwin, P. Bovet et Freud, sont liées en leur formation à des interactions interindividuelles, etc.

D’autre part, il semble de plus en plus probable que si toute structure équilibrée impose plus que des régularités, mais une certaine « prégnance » due à des régulations, et si tout système de régulations comporte, par le fait même de ses réussites ou de ses échecs, une distinction obligée entre le normal et l’anormal (notions propres au vivant et dénuées de signification en physico-chimie), il existe cependant une sorte de point limite séparant, tout en les unissant, les régulations et les opérations (voir au § 5). Or, ce point de transition pourrait bien être aussi en bien des cas celui de l’individuel à l’interindividuel.

(b) Un second problème général, qui prolonge ce qui vient d’être dit, est celui des types d’obligations ou de règles. La nécessité logique se traduit par des opérations cohérentes susceptibles de constituer des structures déductives, mais il est un grand nombre d’obligations et de règles sans consistance intrinsèque et dues essentiellement à des contraintes plus ou moins contingentes ou momentanées : le cas extrême est celui des règles de l’orthographe dont l’histoire montre suffisamment le caractère arbitraire. Indépendamment même des questions soulevées sous (a), il est donc évident que toute obligation ne se prolonge pas en « opérations » possibles au sens limité où nous avons pris ce terme (au § 5) et qu’un certain nombre de systèmes de règles ne dépasse pas le niveau des structures de régulations.

Le second problème général que posent les systèmes de règles est alors de construire, par comparaisons interdisciplinaires, une hiérarchie des variétés de structures, conduisant de celles qui sont opératoires selon des formes diverses à celles qui reposent sur des régulations, de types divers également et avec une part plus ou moins grande d’aléatoire.

(c) Le troisième grand problème que soulèvent les systèmes de règles est celui de l’interférence entre des règles appartenant à des domaines différents. Ce problème, dont quelques exemples vont être discutés sous peu, se présente sous deux formes. Il y a d’abord celle des intersections effectives de structures, ce qui conduit à des interférences de règles : un système juridique, par exemple, est un ensemble de règles sui generis, c’est-à-dire irréductibles aux règles morales ou logiques, mais il présente objectivement toutes sortes d’interférences avec ces deux autres systèmes du seul fait qu’il ne doit contredire ni l’un ni l’autre (ce qui peut être d’ailleurs plus facile dans un cas que dans l’autre) 19. Mais il y a ensuite les intersections dues aux prises de conscience de la structure par le sujet, ces prises de conscience pouvant être adéquates mais partielles, ou déformantes sous des influences subjectives diverses. La grammaire usuelle des pédagogues n’est ainsi qu’une prise de conscience très incomplète et en partie déformante des structures linguistiques et elle interfère en général avec des obligations de type quasi-moral.

7. Exemples d’interférences dans le domaine des structures logiques

Le cas des structures logiques est un bon exemple de l’impossibilité où l’on se trouve aujourd’hui d’isoler un genre pourtant très déterminé de recherches et qui avait tout pour se placer en une sorte d’absolu à l’abri des contacts interdisciplinaires. La logique formelle est, en effet, peut-être actuellement la plus précise des disciplines, au sens de la rigueur de ses démonstrations. Elle peut être située au point de départ des mathématiques, à tel point qu’on peut hésiter à la rattacher aux sciences de l’homme et que les autorités dont dépend cet ouvrage ne l’ont point incorporée dans les disciplines particulières à étudier du point de vue de leurs tendances. Et surtout, utilisant une méthode axiomatique ou de « formalisation », la logique ignore par principe le « sujet » psychologique, étant devenue une « logique sans sujet » dont les compétences qu’elle s’est délimitées lui interdisent même de se demander s’il existe ou non des « sujets sans logique ».

Et pourtant l’évolution interne de la logique elle-même oblige aujourd’hui, aussi bien que l’évolution externe de branches étrangères à son champ, à constater l’existence de multiples tendances centrifuges qui posent inévitablement des problèmes de connexions interdisciplinaires.

La première de ces tendances est née de la découverte par K. Gödel en 1931 des limites de la formalisation. En des théorèmes célèbres, Gödel a démontré qu’il est impossible à une théorie d’une certaine richesse (par exemple : arithmétique élémentaire par opposition à transfinie) de démontrer sa propre non-contradiction par ses seuls moyens et par les moyens logiques plus faibles qu’elle implique : elle aboutit nécessairement ainsi à certaines propositions indécidables, et, pour en décider, il faut recourir à des moyens plus « forts » (par exemple l’arithmétique transfinie). Autrement dit, la logique n’est plus un édifice reposant sur sa base, mais bien une construction dont la consistance dépend des étages supérieurs, et d’étages jamais achevés puisque chacun à son tour a besoin du suivant. Or, sitôt qu’il y a construction il faut se demander de quoi et par qui. Et s’il y a des limites à la formalisation il faut se demander pourquoi, ce à quoi J. Ladrière, par exemple, répond en invoquant l’impossibilité pour le sujet d’embrasser en un seul champ actuel la totalité de ses opérations possibles (ce qui constitue en fait un appel à la psychologie en vue d’une épistémologie de la logique : voir plus bas).

Une autre tendance interne, également remarquable, est le souci de certains logiciens d’établir une liaison entre la logique formelle et certains systèmes de normes ou de règles utilisées par les sujets en société. Nous avons cité plus haut (au § 4) des travaux comme ceux de Weinberger, etc., qui appliquent la logique formelle à des connexions entre normes posées à l’impératif. Mais il faut mentionner surtout l’œuvre importante du logicien belge Ch. Perelman dans le domaine de l’argumentation. Perelman a voulu étudier d’un point de vue logique les multiples situations où un partenaire cherche à agir sur un autre non pas par le sentiment ou des arguments extrinsèques d’autorité, etc., donc pas par ces sophismes que l’on a réunis bien à tort sous le nom de « logique des sentiments » (car la vraie logique des sentiments c’est la morale, dont Perelman commence à s’occuper), mais par une argumentation cohérente logiquement quoique dirigée et organisée en vue de convaincre. Un vaste ensemble de travaux a paru sur ce sujet 20 et nous y trouvons notamment, sous la plume de L. Apostel, une étude sur les présuppositions d’une telle théorie et en particulier sur les relations entre les opérations logiques et la coordination générale des actions (Apostel montre à cet égard la parenté entre les analyses de Perelman et nos propres recherches sur le développement des structures logiques à partir de l’action). Partant de la théorie de l’argumentation, Perelman a naturellement été conduit à étudier la logique des structures juridiques, et, sur ce point, une collaboration très active s’est instaurée sous sa direction entre juristes et logiciens, dont il est sorti déjà de nombreux travaux.

Une troisième tendance commune à certains logiciens consiste à s’intéresser à la psychologie, non pas naturellement pour y trouver le fondement interne de la logique (ce qui serait un passage du fait à la norme ou « psychologisme », aussi peu valable que le passage inverse ou « logicisme »), mais en vue de son épistémologie générale. Si, en effet, le propre de la logique est d’être une construction, il devient difficile de l’interpréter épistémologiquement comme un simple langage et encore strictement tautologique, comme le propose le positivisme logique. Aussi bien les logiciens qui ne croient plus à cette thèse ou n’y ont jamais cru s’orientent-ils dans la direction de la construction psychologique ou psychosociale des structures. Mais il est important de noter qu’il ne s’agit pas là simplement d’une formalisation de la pensée ou logique « naturelle », ce qui est d’un intérêt restreint (sauf dans les situations où celle-ci développe des techniques particulières comme celle de l’argumentation, analysée par Perelman) : d’abord parce que la logique naturelle est en général pauvre, comparée à la richesse des axiomatiques ; mais ensuite et surtout parce qu’elle ne constitue qu’une prise de conscience très imparfaite des structures sous-jacentes. Ce que cherchent ces logiciens est donc moins une analyse de la conscience des sujets qu’une étude des structures en leurs filiations et formations, ce qui permet alors de montrer par quelles étapes on parvient, en partant des comportements élémentaires, jusqu’aux structures algébriques de la logique elle-même (algèbre et réseau booléens, etc.). C’est ce dont s’occupent les logiciens qui collaborent au Centre international d’épistémologie génétique de Genève : L. Apostel, S. Papert, J. B. Grize, C. Nowinski, etc.

Si le problème de l’épistémologie de la logique fait ainsi le pont entre cette discipline et la psychologie génétique, c’est entre autres parce que celle-ci est allée depuis des années à la rencontre de telles préoccupations. Il est en effet impossible d’étudier le développement de l’intelligence, de la première année de l’enfant à l’adolescence ou à l’état adulte, sans être conduit à un certain nombre de constatations qui intéressent la logique. La première est que, dès avant le langage, il existe au niveau des schèmes d’action sensori-moteurs certaines structures d’emboîtement, d’ordre, de correspondance, etc., qui préfigurent la logique et montrent ses attaches avec les coordinations générales de l’action. On constate ensuite que par un processus d’équilibrations successives, les opérations courantes de classification, sériation, correspondance ou intersection en viennent à constituer (vers 7-8 ans) des structures formalisables à mi-chemin des « groupes » et des « réseaux » et que nous avons appelées « groupements ». On constate surtout qu’à une troisième étape (11-12 ans) ces groupements se coordonnent simultanément en un groupe de quaternalité et en un réseau de liaisons interpropositionnelles. Il est intéressant pour la recherche interdisciplinaire de noter que ce « groupe » de transformations propositionnelles couramment étudié depuis 1950 par les logiciens, a été découvert en psychologie génétique avant d’être analysé en sa formalisation logistique.

Les relations entre la logique et l’économie sont de deux sortes, grâce à la théorie des jeux. D’une part, le logicien peut s’intéresser à la théorie des jeux comme à n’importe quelle autre procédure logico-mathématique pour en faire l’axiomatique. Mais d’autre part, l’induction (soit l’ensemble des inférences appliquées à un domaine d’expérience où intervient l’aléatoire) est un « jeu » entre l’expérimentateur et la nature, et l’on peut concevoir une théorie de l’induction à base des stratégies et décisions. Du fait que plusieurs auteurs considèrent la déduction comme un cas limite de l’induction, on voit donc le rapport avec l’épistémologie de la logique entière. Inutile de rappeler que cette épistémologie de la logique peut a fortiori être mise en connexion avec la cybernétique et selon un double mouvement analogue à celui auquel il vient d’être fait allusion, qu’on peut citer avec T. Greniewski, un spécialiste de ces connexions entre la logique et la cybernétique.

Quant aux échanges entre la logique et la linguistique, nous y viendrons à propos de cette dernière.

8. Les systèmes de normes non déductibles : sociologie juridique, etc. ; usages et schèmes d’habitudes

Indépendamment des questions particulières de logique juridique, dont il a été question, il existe un grand problème dont l’intérêt se manifeste par plusieurs tendances contemporaines en des disciplines diverses, et qui est celui de la structure générale des systèmes de normes. De ce point de vue des structures d’ensemble, qui s’impose de plus en plus, il ne suffit nullement de savoir qu’un raisonnement juridique quelconque peut être mis en forme logique : il ne reste pas moins qu’un système juridique en sa forme totale, au sens de H. Kelsen (de la « norme fondamentale » et de la constitution jusqu’aux normes individualisées comme chaque jugement de tribunal, diplôme, etc.) est à la fois très voisin et très différent d’un système logique.

L’analogie est que, dans les deux cas, il y a construction de valeurs normatives au moyen d’actions ou opérations et que ces résultats sont valables en fonction d’une suite d’implications transitives. Si l’on admet de tels axiomes, alors s’ensuivent de tels théorèmes T1 qui entraînent tels autres, T2, etc., selon une suite d’implications hiérarchisées. De même si la constitution est admise, alors le parlement a le droit d’édicter des lois L, valables en vertu de la norme constitutionnelle, alors le gouvernement a le droit de prendre une décision D valable en vertu de la loi L, alors tel bureau a le droit de trancher un cas individuel C, de façon valable en vertu de l’arrêté gouvernemental D, etc. Or, cette suite de constructions normatives (chaque norme étant à la fois application de la précédente et création de la suivante) est bien comparable à une suite d’implications, et Kelsen définit explicitement ce rapport implicatif sous le terme « d’imputation » (centrale ou périphérique, selon qu’elle qualifie les sujets de droit ou les emboîtements seuls).

Mais la grande différence est que, connaissant le contenu des axiomes, on peut déduire la suite des théorèmes : ils n’y étaient pas préformés tautologiquement, certes, puisque ces axiomes sont indépendants les uns des autres, mais les combinaisons nouvelles que l’on obtient sont « nécessaires » (elles n’auraient pu être autres en vertu des opérations données). Dans le système juridique, au contraire, on sait simplement que le parlement ne peut pas violer la constitution, mais, dans ce cadre, il vote ce qu’il veut : autrement dit, les opérations constructives se déroulent de façon valable en fonction d’imputations transitives et nécessaires, mais leurs résultats demeurent contingents parce qu’ils ne sont pas déterminés par la forme de ces opérations, seules l’étant leurs validités dans la mesure où il n’y a pas contradiction avec les normes de rang supérieur.

En d’autres termes il existe des structures normatives dont la forme même détermine le contenu et que de ce fait on peut précisément appeler formelles et d’autres dont la forme ne le détermine pas. Les premières qui peuvent alors donner lieu à des disciplines déductives « pures » (logiques et mathématiques pures) n’en intéressent pas moins tout comportement humain, car les conduites économiques ne dépasseraient pas le niveau du troc si chacun n’admettait pas que 2 et 2 font 4. Il est alors d’un certain intérêt de se livrer à une comparaison des structures et des systèmes de règles quant à ces relations entre la forme et le contenu et l’on voit d’emblée que ces analyses comparatives ne sont possibles que par une étroite collaboration interdisciplinaire.

L’étude des faits moraux offre un nouvel exemple de tels problèmes et ce n’est pas pour rien qu’elle a préoccupé à tour de rôle les sociologues, les psychologues, certains logiciens, des juristes 21 et les spécialistes de la sociologie juridique et un nombre appréciable d’économistes (les explications utilitaristes des faits moraux sont essentiellement le produit de courants d’idées dus aux économistes anglo-saxons). Dans une étude très suggestive sur les faits moraux, l’économiste français M. Rueff a soulevé le problème de la formalisation des différentes morales et utilisé les termes significatifs de morales euclidiennes et non euclidiennes pour mettre en évidence les différences de postulats propres à des morales par ailleurs observables et répandues dans le groupe social. En suivant le développement psychogénétique des règles morales chez l’enfant et l’adolescent, nous avons été conduits à y distinguer deux sortes bien distinctes de structures selon que la source des normes est à chercher dans l’obéissance à des personnes qui sont l’objet d’un respect unilatéral ou qu’elle tient à un système de réciprocité ou respect mutuel (source en particulier des notions de justice qui s’acquièrent indépendamment et souvent aux dépens de la morale d’obéissance). Or, du point de vue qui nous occupe ici, la première de ces morales appartient nettement aux structures dont la forme ne détermine pas le contenu, tandis que dans la seconde on assiste à une action en retour de celle-là sur celui-ci. Aussi bien avons-nous pu chercher à formaliser le second de ces deux systèmes et l’on y découvre sans difficulté des analogies avec les opérations logiques qui interviennent en une coopération interindividuelle de nature cognitive. On voit immédiatement ainsi la généralité de tels problèmes.

Ils sont si généraux qu’ils se retrouvent en fait en tous ces aspects de la vie sociale que Durkheim décrivait sous le terme commun de « contraintes » et au sein desquels il faut au moins distinguer deux pôles : celui des normes imposées par une autorité ou par l’usage, et qui obligent l’individu sans qu’il participe à leur élaboration, et celui des normes résultant d’une collaboration telle que les partenaires contribuent à la formation de la norme qui les oblige. On voit d’emblée que ce second cas s’oriente dans la direction des systèmes dont la forme détermine à des degrés divers le contenu lui-même.

Les problèmes se cristallisent en particulier autour de la question toujours centrale des relations entre la coutume ou l’habitude et l’obligation ou la règle. Quand Thurnwald en une formule célèbre disait que « la contrainte reconnue transforme la coutume en droit » il soulevait un problème bien plus général que celui de la naissance du droit dans les sociétés tribales, et un problème qui est toujours à l’étude aujourd’hui : comment passe-t-on d’une structure simplement régulière ou équilibrée à un système de règles ou de normes ? En sociologie juridique, la formule citée souligne avec une grande justesse que la coutume ne suffit pas tant qu’il n’y a pas eu « reconnaissance ». Dans le domaine des faits moraux, l’habitude ni l’exemple ne suffisent pas non plus tant que n’intervient pas un certain rapport de « respect » ou reconnaissance d’une valeur liée à la personne (et non plus seulement aux fonctions ou aux services transpersonnels comme sur le terrain juridique). Mais dans le domaine des opérations intellectuelles où, comme on vient de le voir, la forme même des normes détermine leur contenu, si la logique est bien une morale de l’échange de pensée et de la coopération cognitive, un certain coefficient de nécessité interne s’attache à toute déduction fondée sur une structure opératoire équilibrée, comme si le passage de l’action à l’opération réversible suffisait à engendrer la structure réglée qui s’impose à la production cognitive en commun comme aux constructions individuelles. Enfin, sur le terrain des schèmes d’habitude et des schèmes perceptifs propres à l’individu seul, s’il n’intervient aucune nécessité normative il n’en existe pas moins des phénomènes de « prégnance » dus à un équilibre interne où il n’est plus question de normes mais cependant d’une forme affaiblie de cette nécessité qui s’impose dans les variétés supérieures d’équilibre.

La tendance qui semble donc se dessiner en ce genre de recherches conduirait à admettre que le passage des structures aux règles suppose deux conditions. La condition préalable est une condition d’équilibre : la structure ne s’impose que si elle se referme sur elle-même en une forme suffisamment équilibrée qui se traduit par des prégnances de diverses variétés, si cet équilibre est dû à des régulations, et par une nécessité intrinsèque s’il est opératoire. La seconde condition apparaît avec les relations interindividuelles et se réfère à nouveau à des formes d’équilibre, mais cette fois relatives à ces situations collectives : leurs régulations ou les opérations qui en découlent se traduisent alors par ces divers états de conscience qui conduisent de la reconnaissance transpersonnelle ou du respect des personnes aux différentes formes d’obligation proprement dites.

9. Les problèmes diachroniques et synchroniques dans le domaine des normes

On sait assez comment la linguistique a été conduite, à partir des travaux de F. de Saussure, à dissocier les études diachroniques ou d’histoire et d’évolution de la langue, des considérations synchroniques liées à l’équilibre de la langue en tant que système actuel en indépendance relative avec son passé. On sait aussi combien les crises de la conjoncture économique peuvent modifier l’état des valeurs et les dissocier ainsi de leur histoire antérieure. Le propre des règles ou normes est au contraire d’introduire une conservation obligée et c’est pourquoi leur fonction est de si grande importance dans la vie des sociétés et des individus. La norme est donc par sa nature même l’instrument essentiel de liaison entre le diachronique et le synchronique.

Il n’en reste pas moins que structures et règles évoluent, qu’elles se sont formées peu à peu et que même en cas de stabilité progressivement acquise, de nouvelles structures ou normes peuvent modifier plus ou moins profondément le sens des précédentes, même si elles ne les remplacent pas. Nous nous trouvons ainsi en présence d’un nouveau grand problème de comparaison interdisciplinaire qui est celui de l’uniformité ou de la variété des relations entre les facteurs diachroniques et synchroniques selon les divers types de structures ou de normes 22.

À commencer par les normes logiques, elles peuvent paraître constituer le prototype des structures immuables, puisque diverses philosophies de Platon à Husserl les relient à des Idées, à des formes a priori ou à des essences éternelles ou tout au moins intemporelles. L’un des précurseurs ou fondateurs de la sociologie scientifique, A. Comte, décrivait l’évolution des notions fondamentales en sa loi des trois états (dont nous n’avons pas à discuter ici la valeur) mais soutenait que cette évolution ne concernait que le contenu de la raison humaine, tandis que ses formes, autrement dit les procédés mêmes du raisonnement ou la « logique naturelle », demeuraient invariantes. Une tendance assez générale aujourd’hui, due à l’histoire des sciences et des techniques, aux travaux de la sociologie comparée, à ceux de la psychologie génétique, et surtout aux points de vue évolutionnistes qui s’imposent en éthologie ou zoopsychologie, conduit au contraire à penser que la raison ne s’est constituée que par étapes et continue d’évoluer, non pas sans raisons ou sans raison, mais d’une manière telle que non seulement les « évidences » se transforment, mais encore ce qui paraît logiquement démontré ou rigoureux à une étape donnée peut faire problème dans la suite et donner lieu à des progrès notables de rigueur.

Par contre, si la raison évolue, les constructions progressives auxquelles elle peut donner lieu constituent un type de développement extrêmement remarquable en ce sens que les structures antérieures ne sont pas écartées ni détruites mais s’intègrent dans les suivantes à titre de cas particuliers valables en un certain secteur ou à une certaine échelle d’approximation. Il n’en est pas de même dans les sciences expérimentales, à partir de la physique, où une théorie peut être contredite par une autre ou ne conserver qu’une part restreinte de vérité. Mais dans le domaine des structures logico-mathématiques, aucune structure démontrée valable à un moment de l’histoire n’est ensuite abandonnée, l’erreur consistant seulement à la croire unique et en ce sens nécessaire, tandis qu’elle devient ensuite sous-structure d’ensembles plus riches et plus larges. Du point de vue des relations entre le diachronique et le synchronique, il y a donc là une situation exceptionnelle, où l’équilibre actuel apparaît comme le produit d’un processus historique d’équilibration plus ou moins continue (les crises ou déséquilibres momentanés ne constituant que des crises de croissance ou ouvertures sur de nouveaux problèmes).

À comparer cette situation à celle d’un système de normes juridiques, le contraste est frappant. Un système bien fait de telles normes prévoit certes sa propre modification, en ce sens que dès la constitution et à tous les étages de construction normative prévus et impliqués par elle, il y a possibilité de révision ou de modification. En un sens il y a donc continuité dans la création normative et à cet égard nous retrouvons la liaison du diachronique et du synchronique propre aux systèmes de règles par opposition à ceux de valeurs non normatives ou de signes. Mais la situation est cependant toute autre que dans le cas des normes rationnelles. En premier lieu rien n’empêche que la norme nouvelle remplace et contredise celle qui est abrogée, ce qui n’introduit aucune cassure dans la suite transitive des « imputations » valables, mais ce qui provoque une discontinuité dans le contenu même des normes. En second lieu la continuité relative dont il vient d’être question demeure subordonnée à l’équilibre du régime politique et, en cas de révolution, c’est le système entier qui est abrogé au profit d’un nouveau sans relation avec le précédent.

Sur le terrain des normes morales, la continuité est sans doute plus grande, mais le problème des rapports entre les facteurs diachroniques et synchroniques se pose cependant en des termes bien différents que pour les normes logiques. Quand Durkheim, dont la tendance était de subordonner entièrement le synchronique à l’histoire, expliquait la prohibition de l’inceste dans les sociétés évoluées par l’exogamie des organisations tribales, il oubliait d’expliquer pourquoi tant d’autres règles attribuées également au totémisme ne s’étaient point conservées jusqu’à nous.

Inutile de multiplier les exemples pour montrer qu’il y a là un domaine de recherche interdisciplinaire d’importance assez générale. Le problème revient en définitive à se demander jusqu’à quel point l’homme contemporain dépend de son histoire. Une réponse superficielle qui pourrait être tirée de ce que l’on vient de voir consisterait à soutenir que les facteurs historiques ont d’autant plus d’importance qu’ils sont intemporels et relèvent, comme les normes rationnelles, d’invariants que l’histoire retrouve mais ne crée ou n’explique pas, tandis que les grands changements historiques qui introduisent des continuités entre certains systèmes de normes et les précédents souligneraient davantage l’importance des rééquilibrations synchroniques que des processus constructeurs continus. En réalité il y a l’histoire des événements, ou des manifestations visibles et en partie contingentes, et il y a l’histoire du dynamisme sous-jacent ou des processus d’élaboration et de développement. Or, on sait de plus en plus qu’un développement organique est bien davantage qu’une histoire d’événements ou qu’une succession de phénomènes : il est structuration ou organisation progressives, dont les étapes qualitatives sont subordonnées à une intégration croissante. C’est pourquoi l’histoire de la civilisation est de plus en plus une œuvre interdisciplinaire où l’histoire des sciences et des techniques, l’histoire économique, la sociologie diachronique, etc., doivent analyser concurremment les innombrables faces des mêmes transformations. Mais c’est aussi pourquoi l’histoire est explicative même en ce qui apparaît comme des invariants intemporels, car ils ne sont devenus tels qu’en fonction de processus constructifs et d’équilibrations qu’il s’agit de reconstituer et qui, en différant d’un domaine à un autre, s’éclairent les uns les autres en leurs oppositions autant qu’en leurs mécanismes communs.

III. Fonctionnement et valeurs

En toutes les sciences de la vie et de l’homme, on a toujours vu s’affronter des tendances dites fonctionnalistes et les tendances structuralistes. En biologie, Lamarck soutenait déjà que « la fonction crée l’organe », tandis que le schéma néo-darwinien des variations fortuites et de la sélection après coup tendait à vider une telle formule de tout contenu significatif ; par contre les conceptions contemporaines qui font du phénotype une « réponse » du génome aux tensions du milieu tendent à dépasser les deux termes de l’alternative par une synthèse nouvelle. Dans les disciplines psychologiques et sociales, le conflit est également général entre un fonctionnalisme, dont certains partisans ne voient dans les « structures sous-jacentes aux observables » que de simples abstractions dues aux théoriciens, et un structuralisme, dont certains adeptes considèrent les aspects fonctionnels des conduites comme des caractères secondaires sans portée explicative. C’est donc un grand problème interdisciplinaire que de dégager les mécanismes communs qui seraient susceptibles en tout comportement humain de coordonner fonctions et structures. Et ce problème soulève naturellement ceux des utilités ou des valeurs, en tant qu’indicés objectifs ou subjectifs du fonctionnement, et de la possibilité d’une théorie générale des valeurs fondée, non pas sur une réflexion a priori, mais sur les convergences éventuelles nées des interconnexions entre les recherches en tous nos domaines.

10. Fonctionnement et fonctions. Affectivité et praxéologie

Il faut d’abord se demander si une partie des conflits entre le fonctionnalisme et le structuralisme ne proviendrait pas d’une conception trop étroite des structures, ne retenant d’elles que les caractères de totalité et de transformations internes mais oubliant leur propriété essentielle d’autoréglage. En effet, si l’on néglige celui-ci, la structure revêt un aspect statique qui dévalorise le fonctionnement, ce qui donne l’impression qu’en atteignant la structure on dégage une sorte d’entité permanente, tenant aux propriétés immuables de l’esprit humain ou de toute société, d’où le scepticisme des fonctionnalistes à l’égard d’une telle hypothèse, puisqu’elle peut effectivement conduire à un antifonctionnalisme.

Mais si l’on distingue les structures formelles ou formalisées, dont le réglage est dû aux axiomes que leur confère le théoricien, et les structures réelles, existant indépendamment de celui-ci, il faut bien se demander comment les structures se conservent et agissent, ce qui revient à poser la question de leur fonctionnement. Leur autoréglage peut en certains cas être assuré par des règles ou normes, comme on l’a vu sous II, mais ces règles présentent déjà alors une fonction qui est de maintenir l’intégrité de la structure par un système de contraintes ou d’obligations. Par contre, il se peut faire que la structure ne soit point achevée et, en ses états de formation, il va de soi que son autoréglage n’impliquera pas encore un système de règles mais une autorégulation dont le fonctionnement pourra comporter de multiples variantes. Il peut surtout se faire qu’une structure ne soit pas susceptible de « fermeture » et dépende constamment d’échanges avec l’extérieur (voir le § 3). C’est en de telles situations que les fonctions sont distinctes des structures et que l’analyse fonctionnaliste s’impose avec nécessité au point que ses partisans en arrivent parfois à oublier qu’il est difficile de concevoir des fonctions sans organes ou sans structure d’ensemble.

C’est donc bien un problème général dans les sciences de l’homme et qui exigerait un constant secours interdisciplinaire que de dégager avec précision les relations entre structures et fonctions. Rappelons à cet égard comment K. Lewin, dont la psychologie sociale est issue d’un structuralisme gestaltiste, en est venu à décrire dans ce langage les besoins eux-mêmes et comment son maître W. Kohler a écrit tout un ouvrage sur « La place des valeurs dans un monde de faits ». Rappelons comment T. Parsons en sociologie a baptisé sa méthode du terme de « structurale-fonctionnelle », en considérant la structure comme la disposition stable des éléments d’un système social, échappant aux fluctuations imposées du dehors, et la fonction comme intervenant dans les adaptations de la structure aux situations qui lui sont extérieures 23. En économie, J. Tinbergen voit dans la structure « la considération de caractéristiques non immédiatement observables concernant la manière dont l’économie réagit à certains changements ». Ces caractéristiques, exprimées en termes de coefficients économétriques, donnent, d’une part, une image architecturale de l’économie mais indiquent, d’autre part, les voies de ses réactions à certaines variations : on constate donc que, ici à nouveau, la structure s’accompagne de fonctions puisqu’elle est susceptible de « réactions ».

Si le structuralisme de Lévi-Strauss conduit à une certaine dévalorisation du fonctionnalisme, c’est essentiellement à cause de la négligence pour ainsi dire obligée des perspectives génétiques et historiques lorsque l’on étudie des sociétés dont le passé est inconnu et sans doute à jamais perdu. Par contre il est intéressant de noter que le « néo-fonctionnalisme » de jeunes sociologues américains tels que A. W. Gouldner et P. M. Blau n’est nullement fermé aux perspectives structuralistes. C’est ainsi que tous deux cherchent à clarifier les relations entre sous-systèmes et système et à réexaminer le problème classique de la stratification sociale, mais en fondant leurs analyses l’un sur la notion centrale de « réciprocité » et l’autre sur celle des « échanges » élémentaires. Or, il semble clair que de tels points de vue n’ont rien de contradictoire (bien au contraire) avec ce que nous appelions (au § 5) un structuralisme relationnel, leur spécificité consistant à partir non pas des totalités pour redescendre aux relations constituantes, mais précisément de celles-ci pour éclairer le fonctionnement des sous-systèmes.

De manière générale, on peut (en se référant au § 3) considérer le fonctionnement comme l’activité structurante dont la structure constitue le résultat ou la manifestation organisée. Dans le cas d’une structure achevée, le fonctionnement se confond avec l’ensemble des transformations réelles parmi celles qui sont possibles et qui caractérisent le système en tant que tel. Quant à la fonction, on peut employer ce terme pour désigner le rôle particulier que joue telle transformation par rapport à cet ensemble (les deux significations biologique et mathématique 24 du mot « fonction » tendant alors à se confondre). Par contre, dans le cas d’une structure en formation ou en développement ou en général non « fermée », où par conséquent l’autoréglage ne consiste encore qu’en régulations et où les échanges sont ouverts sur l’extérieur, le fonctionnement est formateur et non pas seulement transformateur et les fonctions correspondent à des utilités (ou valeurs) diverses selon les rôles de conservation, renforcement ou perturbations que le fonctionnement des sous-systèmes peut jouer à l’égard du système total ou réciproquement.

C’est entre autres d’un tel point de vue qu’un modèle interdisciplinaire tel que celui de la théorie des « systèmes généraux » est particulièrement précieux (un système étant défini par un complexe d’éléments en interactions non aléatoires). En ses ouvrages sur la pensée scientifique, A. N. Whitehead soutenait déjà l’idée que les interprétations habituellement taxées de « mécaniques » ne sauraient épuiser l’analyse du réel et que les concepts d’organisme ou d’organisation comportent des caractères spécifiques qu’il s’agirait d’utiliser. Partant de la biologie (mais aussi d’une inspiration psychologique d’orientation gestaltiste), L. von Bertalanffy s’est consacré à ce problème, cherchant à tirer de cet « organicisme » des modèles généraux, dont l’intérêt n’est pas seulement biologique (théorie des systèmes « ouverts » et de leur thermodynamique particulière) mais concerne un certain nombre des sciences de l’homme dans la mesure où l’on peut généraliser les idées d’homéostasie (entre autres pour la théorie des besoins), de différenciation, stratification, etc. 25 Les essais d’analyse mathématique de telles structures à « complexité organisée », auxquels se sont attachés A. Rapoport, etc., ont rapidement montré la convergence entre certaines de ces anticipations et la cybernétique de N. Wiener 26, en particulier sur le terrain de l’« équifinalité » (arrivée à des états finaux relativement indépendants des conditions initiales). Mais le problème central demeure celui des relations entre les sous-systèmes et le système total lorsque (et c’est le cas général pour les structures non encore réductibles à des formes algébriques) la composition du tout n’est pas additive ou linéaire.

Pour en revenir aux fonctions ou aux utilités ou valeurs, il semble donc évident que, dans la mesure où les structures considérées sont en développement (ou en régression), les questions de fonctionnement sont au cœur des problèmes. En effet, tout processus génétique menant à des structures consiste sans doute en équilibrations alternant avec des déséquilibres suivis de rééquilibres (qui peuvent réussir ou échouer), car les êtres humains ne demeurent jamais passifs mais poursuivent constamment des buts ou réagissent aux perturbations par des compensations actives consistant en régulations. Il en résulte que chaque action procède d’un besoin qui est lié à l’ensemble du système et que, à chaque action ou à chaque situation favorisant ou défavorisant son exécution sont attachées des valeurs dépendant également de l’ensemble du système. Sur le terrain des structures cognitives, où besoins et valeurs sont relatifs aux activités de comprendre et d’inventer, un tel modèle permet d’expliquer à la fois le déroulement psychologique des stades d’évolution mentale et la nature logique des structures ainsi atteintes (car les régulations conduisent aux opérations et l’équilibration à leur réversibilité, voir le § 7). Or, cette évolution cognitive est déjà sociale autant que psychologique ou même que biologique car les opérations de l’individu sont indissociables d’une co-opération interindividuelle (au sens le plus étymologique du mot). Le modèle semble donc en partie généralisable sur le terrain social en son ensemble (on y reviendra au § 14), mais à la condition de considérer les besoins et valeurs quelconques et non pas seulement leurs formes cognitives.

À cet égard, il importe sans doute de faire appel à un type spécifique de recherches que l’on peut appeler « praxéologie » (voir le chapitre consacré à la science économique) et qui serait une théorie, essentiellement interdisciplinaire, des comportements en tant que relations entre les moyens et les fins, sous l’angle du rendement aussi bien que des choix. Certains auteurs ont voulu y réduire toute l’économie, comme L. Robbins en parlant de « relations entre fins et moyens rares (ou limités) à usages alternatifs » (An Essay on the Significance of Economic Science, 1932) et Mises, mais si l’économie en constitue à certains égards un secteur, c’est un secteur comportant bien d’autres facteurs et une complexité d’interactions sociales irréductibles à ces rapports plus simples intervenant déjà dans les échanges entre le sujet individuel (ou l’organisme lui-même) et son entourage physique autant qu’interindividuel.

Pour comprendre la portée très générale de ces analyses praxéologiques et leurs incidences sur la théorie des valeurs en leur ensemble, il est nécessaire de commencer par rappeler l’état actuel des tendances concernant les relations entre la vie affective et les fonctions cognitives.

Une première constatation est très significative et de nature à intéresser toutes les sciences de l’homme : c’est la difficulté surprenante que l’on rencontre à vouloir caractériser la vie affective par rapport à ces fonctions cognitives (en tant que celles-ci sont relatives aux structures) et surtout à vouloir préciser leurs relations dans le fonctionnement même des conduites. Un tel fait soulève immédiatement le problème général de savoir si les valeurs ou certaines d’entre elles sont déterminées par les structures et en quel sens, si ces valeurs ou certaines d’entre elles modifient au contraire ou en retour les structures et lesquelles, ou si valeurs et structures sont deux aspects indissociables mais pour ainsi dire parallèles de toutes les conduites quelles qu’elles soient. On voit immédiatement en quoi le problème dépasse largement le terrain de la psychologie, car si la praxéologie, en tant que « théorie générale de l’action efficace » (E. Slucki dès 1926, T. Kotarbinski 1955, O. Lange, etc.) invoque un « principe de rationalité » (maximum d’effets avec un minimum de moyens), celui-ci intéresse les valeurs affectives autant que les structures cognitives.

En psychologie, la tendance générale est aujourd’hui de distinguer en toute conduite une structure, qui correspondrait à son aspect cognitif, et une « énergétique » qui caractériserait son aspect affectif. Mais que signifie ce terme un peu métaphorique d’énergétique ? Freud, qui a été élevé dans l’atmosphère de l’école « énergétique » (par opposition à l’atomisme) du physicien E. Mach, psychologue à ses heures, a conçu l’instinct comme une réserve d’énergies dont les « charges » sont investies en certaines représentations d’objets devenant de ce fait désirables ou attirants. Les termes d’« investissement » ou de cathexis sont devenus courants à cet égard. K. Lewin se représente la conduite comme fonction d’un champ total (sujet et objets) sur le mode gestaltiste, la structure de ce champ correspondant aux perceptions, actes d’intelligence, etc., tandis que sa dynamique détermine le fonctionnement et aboutit à attribuer aux objets des valeurs positives ou négatives (caractères d’attirance ou de répulsion, de barrière, etc.). Mais le problème qui subsiste est qu’un mécanisme opératoire comporte à coup sûr une dynamique et qu’il y faut encore distinguer la structure des transformations comme telles et ce qui les rend possibles en leur désirabilité, intérêt, vitesse, etc., et ce second aspect nous ramène à une énergétique. P. Janet distingue en toute conduite une action primaire, ou relation entre le sujet et l’objet, ce qui correspond aux structures (cognitives), et une action secondaire qui règle la première quant à ses activations (intérêt, effort, etc., en positif ou fatigue, dépression en négatif) et quant à ses terminaisons (joie pour le succès et tristesse pour l’échec). La vie affective élémentaire traduirait donc les régulations de la conduite, mais quelles sortes de régulations (car il en existe de structurales ou cognitives) ? Janet fait explicitement l’hypothèse de forces physiologiques en réserve, qui s’accumulent, s’épuisent ou se reconstituent selon des rythmes variables ; et ce sont elles que l’affectivité réglerait selon une « économie de la conduite » coordonnant les gains et les pertes d’énergies. Généralisant ensuite au plan interindividuel, Janet analyse de ce point de vue les sympathies et antipathies, les gens sympathiques étant des sources ou des excitants d’énergie et les antipathiques des personnages fatigants ou « coûteux ».

D’où un premier problème : l’affectivité, en tant qu’investissements ou que régulations en fonction des gains et des pertes, modifie-t-elle les structures ou se borne-t-elle à en assurer le fonctionnement énergétique ? Certains sont pour la modification : le défaut systématique d’investissement qui caractérise un schizophrène ne se souciant pas du réel aboutit à une pensée schématique et pathologiquement formelle, tandis que les surinvestissements du paranoïaque le conduisent à déraisonner (idées de grandeur, etc.). D’autres auteurs (dont nous sommes) pensent qu’un enfant s’intéressant vivement à l’arithmétique ou un autre souffrant de complexes multiples à son égard reconnaîtront tous deux que 2 + 2 = 4 et non pas 3 ou 5, parce que l’affectivité fait fonctionner les structures en accélérant leur formation ou en la retardant, mais sans pour autant les modifier ; et que chez le schizophrène ou le paranoïaque le trouble de la conduite peut altérer simultanément les structures et leur fonctionnement affectif selon une dynamique comportant toujours les deux aspects à la fois 27. Mais il reste naturellement possible qu’il faille distinguer entre les structures dont la forme détermine le contenu (structures logico-mathématiques) et celles dont le contenu dépendrait de valeurs diverses, encore que, en un « jugement de valeur », la forme (ou jugement) soit structurale donc cognitive et le contenu relatif à l’affectivité en tant précisément que valeur.

Mais un second problème est plus important encore et intéresse davantage toutes les disciplines humaines : c’est celui de la multiplicité des valeurs ou de leur réduction à leur seule dimension énergétique ou « économique » (au sens de praxéologique). En effet, si l’économiste nous parle de production, d’échange, de consommation, de réserves ou investissements, etc., on voit assez que ces termes se retrouvent exactement partout, y compris dans l’affectivité du nourrisson avant tout langage (en termes de dépenses ou récupérations d’énergies, d’investissements sur les objets ou les personnes, etc.), mais il reste à savoir s’il s’agit toujours de sens comparables. Or, il est impossible d’essayer un classement, sans constater aussitôt qu’il intéresse toutes les sciences de l’homme (y compris bien sûr la linguistique, ne serait-ce que parce que F. de Saussure s’est inspiré de l’économie et parce que le « langage affectif » décrit par Ch. Bally a donné lieu à une théorie des valeurs par le sociologue G. Vaucher…).

Pour introduire à cette classification (au § 11), il est d’abord à rappeler que, sur le terrain des valeurs individuelles aussi bien qu’interindividuelles, il existe une dualité fondamentale qu’on retrouve partout 28 : celle des valeurs de finalité (ou instrumentales : moyens et buts) et des valeurs de rendement (coûts et gains), qui sont inséparables mais bien distinctes. Sur le terrain individuel, cette distinction repose sur le double sens du mot intérêt. D’une part, toute conduite est dictée par un intérêt au sens qualitatif général, en tant qu’elle poursuit un but qui a de la valeur parce désiré ; et le but peut être entièrement désintéressé (au second sens du terme) quoique très intéressant (en ce premier sens du terme). D’autre part, l’intérêt est un réglage énergétique qui libère les forces disponibles (Claparède et Janet), donc augmente le rendement, et, dans cette seconde perspective, une conduite sera dite « intéressée » si elle est destinée à accroître les rendements du point de vue du moi du sujet. C’est en jouant sur ces deux sens du terme sans vouloir les distinguer que l’utilitarisme a cherché à expliquer l’altruisme par l’égoïsme, sous le prétexte que toute conduite est intéressée, ce qui est faux, alors qu’elle est toujours dirigée par un intérêt au premier sens du terme et peut donc être, comme on vient de le voir, à la fois désintéressée et intéressante ! Ce sophisme suffit à lui seul à justifier les deux types de valeurs. D’autre part, quand Janet explique la sympathie et l’antipathie par les valeurs de rendement, il a raison en un grand nombre de cas, par exemple quand on choisit un compagnon de voyage ou de table, mais on peut aimer un personnage épuisant et l’on n’épouse pas toujours une femme du seul fait qu’elle est économique au sens où elle nous fatiguera peu. On peut même penser que les « investissements » de charges affectives qui interviennent dans l’amour sont fonction d’une échelle commune de valeurs, de projets de production à deux dans le sens le plus large et à la rigueur de valeurs très désintéressées quoique engageant l’intérêt (dans l’autre sens du terme) à un degré exceptionnel.

11. Classification des valeurs

Le sens des remarques qui précèdent est donc que la praxéologie est partout, mais qu’elle n’est nulle part seule en jeu. Il est impossible d’accomplir un acte moral ou d’effectuer une opération logique sans une dépense d’énergie, ce qui touche aux valeurs de rendement, tandis que les conduites étudiées par la science économique peuvent présenter n’importe quelle finalité intrinsèque et que les notions de production et de consommation sont nécessairement relatives à des structures accompagnées de leurs propres valeurs ou finalités. Il est donc clair que l’ensemble des sciences de l’homme conduisent à la recherche d’une classification des valeurs.

I. Il faut d’abord justifier la première dichotomie suggérée par la psychologie de l’affectivité et qu’on retrouve partout. Les valeurs de finalité ou instrumentales groupent celles qui sont, par leur qualité même, relatives à des structures, autrement dit qui correspondent aux besoins d’éléments qualitativement différenciés, en vue de la production ou de la conservation de structures. Ce n’est pas à dire que les valeurs se confondent avec les structures : une structure existe de par ses lois propres, qui peuvent se décrire en termes d’algèbre (y compris la logique) ou de topologie sans référence aux vitesses, forces ou énergies comme capacités de travail ; cette même structure peut être désirable et il faut même qu’elle le soit pour que le sujet s’en occupe, ce qui suppose alors une intervention de charges affectives ou d’investissements, etc., donc d’énergie. Et de ce second point de vue il faut encore distinguer le choix des éléments à investir (valeurs de finalité) et les quantités en jeux. Les valeurs de rendement sont alors précisément relatives à cet aspect quantitatif, si l’on admet par définition qu’un rendement se distingue d’un résultat qualitatif en raison de la quantité produite ou dépensée : quantité d’énergie pour l’économie intra-individuelle ou la production technique ou quantité vénale et comptable pour les échanges commerciaux.

II. Les valeurs de finalité peuvent donner lieu à une seconde dichotomie. Les structures auxquelles sont attachées ces valeurs peuvent se traduire par des règles plus ou moins logicisables ou non ou demeurer au niveau de simples régulations. Dans le premier cas, on peut parler de valeurs normatives dans la mesure où la valeur est obligée ou même déterminée par la norme, tandis que dans les échanges spontanés et libres, on peut parler de valeurs non normatives. Pour ce qui est des premières, on se demandera à nouveau si valeur et norme ou structure se confondent. Mais ce n’est encore une fois pas le cas, car la norme comporte sa structure (cognitive), d’une part, et sa valeur, d’autre part, et celle-ci relève comme d’habitude de l’affectivité : nous avons vu (au § 8) que la norme morale n’est acceptée qu’en fonction de sentiments particuliers de respect, qui sont une valorisation de la personne qui donne une consigne ou des partenaires d’un rapport de réciprocité. La norme juridique, d’autre part, n’est valorisée qu’en fonction d’une attitude de « reconnaissance » qui est la valorisation d’une coutume ou d’un rapport transpersonnel.

Les valeurs de finalité non normatives couvrent des domaines nombreux et variés. Elles s’étendent d’abord des intérêts individuels aux sympathies inter-individuelles et à ces échanges innombrables dont est faite la vie sociale quotidienne, qu’il s’agisse d’information, de services de toutes sortes non quantifiés économiquement, de politique, de politesse, etc. Elles couvrent, d’autre part, des valorisations qui interviennent dans l’expression symbolique gestuelle, vestimentaire, verbale, etc., car les systèmes de symboles ou de signes comportent en plus de leurs lois proprement sémiotiques un ensemble de valeurs qui tendent soit à renforcer soit à diminuer l’expressivité comme Bally l’a montré en ce qui concerne ce qu’il a appelé le « langage affectif ».

III. Enfin les valeurs de rendement accompagnent toutes les précédentes mais donnent lieu à des valorisations spécifiques se manifestant tant dans la praxéologie énergétique interne de l’action (voir au § 10 les conceptions de P. Janet) que dans l’économie interindividuelle dont s’occupe la science économique. Il est frappant de noter dans les deux cas le primat de la quantification par opposition au caractère qualitatif des valeurs précédentes. Autrement dit, sitôt qu’il est question de rendement, ce qui compte n’est plus seulement la qualité de l’objectif visé, jugée en relation avec un besoin différencié (celui-ci exprimant lui-même une lacune ou un déséquilibre momentané en une structure qu’il s’agit de compléter ou de rééquilibrer), mais la quantité du résultat obtenu par rapport à celle de la dépense nécessaire pour l’obtenir.

12. Régulations et opérations relatives aux valorisations de finalité

La notion de finalité intéresse l’ensemble des sciences de l’homme car il n’est guère de conduite humaine qui ne comporte des intentions. Et pourtant l’on sait assez combien le finalisme soulève de difficultés et a fait problème en biologie jusqu’aux solutions actuelles qui semblent donner satisfaction du moins sur le terrain des principes. On peut distinguer trois phases à cet égard.

Durant la première phase, d’origine psychomorphique, la finalité paraissait comporter son explication en elle-même, en tant que principe causal. Aristote, qui attribuait une finalité à tout mouvement physique aussi bien qu’aux processus vivants, distinguait des « causes finales » à côté des causes efficientes, comme si l’existence d’un but entraînait ipso facto la possibilité de l’atteindre, ce qui suppose ou une conscience (dans laquelle le but correspond à une représentation actuelle) ou une action du futur sur le présent.

En une seconde phase, le caractère inintelligible de cette cause finale conduit à dissocier la notion de finalité en ses composantes et à chercher pour chacune une explication causale : la notion de direction trouve ainsi son explication dans les processus d’équilibration, celle d’anticipation dans l’utilisation d’informations antérieures, celles d’utilité fonctionnelle dans le caractère hiérarchique de l’organisation, etc. Quant à la notion centrale d’adaptation, on cherche à la réduire aux deux concepts de variation fortuite et de sélection après coup, ce qui substitue à la finalité un schéma de tâtonnements (au niveau phylétique comme individuel) dirigé du dehors par les réussites et les échecs.

La phase actuelle, qui correspond à des courants d’idées très comparables dans le domaine des sciences de l’homme, est née de la conjonction de trois sortes d’influences. En premier lieu, si le finalisme n’a jamais fourni d’explications satisfaisantes, il a toujours excellé à dénoncer les insuffisances d’un mécanisme trop simple. Expliquer l’œil par le hasard et la sélection est parfait si l’on a le temps d’attendre, mais s’il faut plus de générations que ne le permet l’âge de la terre, comme on l’a calculé sur la base de postulats déjà favorables, il vaut mieux chercher en d’autres directions. En second lieu, l’analyse des phénomènes qui débute toujours sur un mode atomistique conduit en tous les domaines de la vie à la découverte de régulations : après les régulations physiologiques (homéostasie) et embryogénétiques, on a renoncé à voir dans le génome un agrégat de particules indépendantes pour dégager l’existence de co-adaptations, de gènes régulateurs, de « réponses », etc. En troisième lieu et surtout, ces tendances organicistes, nées en partie indépendamment de modèles mathématiques, se sont trouvées converger avec l’une des découvertes fondamentales de notre époque : celle des mécanismes d’autorégulation ou d’autoguidage étudiés par la cybernétique. On s’est alors rapidement aperçu de la possibilité de fournir une interprétation causale des processus finalisés et de trouver des « équivalents mécaniques de la finalité » ou, comme on dit aujourd’hui, une « téléonomie » sans téléologie.

C’est bien entendu dans un tel contexte que se dessinent actuellement un certain nombre de tendances orientées vers l’analyse des régulations dans le domaine des fonctionnements et valeurs comme dans celui des structures. Mais il faut remarquer en plus que, dans les sciences humaines comme dans toutes les autres mais en particulier comme dans les disciplines biologiques, les efforts portent avec raison d’abord aux deux extrémités de l’échelle des phénomènes, car c’est en les comparant que l’on a le plus de chances de comprendre l’ensemble des mécanismes. Cette oscillation est bien visible en économie : après s’être confinée souvent dans une micro-économie, la science économique, après les intuitions de Quesnay et surtout les conceptions de Marx, s’est engagée dans une macro-économie, de même qu’avec les travaux autrement orientés de Keynes. Mais avec la recherche opérationnelle et l’économétrie, un courant nouveau a remis en valeur l’approche micro-économique. En sociologie, où la précision est naturellement bien moindre avec la complexité des problèmes, on assiste à des navettes instructives entre la macro- et la micro-sociologie. Dans le domaine des valeurs de finalité, il va de soi que la double approche s’impose, car si les échanges globaux, etc., présentent des aspects irréductibles dépendant de mécanismes d’ensemble, ce n’est que sur le terrain des réactions et échanges élémentaires que l’on peut espérer assister à la naissance des valorisations et en certains cas déterminer leurs connexions avec le fonctionnement psychobiologique.

Dans le domaine des valeurs normatives, il va de soi que les faits moraux sont surtout étudiés sous l’angle psychologique et microsociologique, en particulier faute de méthode suffisante aux échelles supérieures sauf quand les sociétés sont de dimensions restreintes comme celles qu’étudie l’anthropologie culturelle. Mais, même en un domaine où les considérations d’ensemble paraissent s’imposer, comme en sociologie juridique (puisque le droit positif est lié à la vie de l’État entier jusqu’en ses applications les plus individualisées), il existe un mouvement qui a abordé l’étude de processus pour ainsi dire micro-juridiques. En marge ou au point de départ du droit codifié, Pétrazycki a ainsi analysé les rapports impératifs attributifs tels que le droit de l’un des partenaires corresponde à une obligation pour l’autre. Ce rapport, qui se distingue du rapport moral (moins d’ailleurs que ne l’a cru Pétrazycki car, s’il est exact que l’obligation morale d’un sujet B ne confère aucun droit à son « prochain » C, elle résulte cependant du droit qu’avait A ou C lui-même de lui donner des consignes ou d’entrer en réciprocité avec lui), se distingue nettement aussi de l’ordre juridique codifié ou structuré et caractérise ainsi une sorte de vue juridique spontanée ou de déontologie intéressante au point de vue des mécanismes de valorisation.

Dans le domaine des valeurs qualitatives non normatives, nous avons essayé d’analyser le mécanisme de l’échange déterminant les valorisations et ses relations avec les consolidations normatives 29. Dans un rapport quelconque entre deux individus A et B, ce que fait l’un, soit rA est évalué par l’autre selon une satisfaction sB, positive ou négative, qui peut se conserver sous la forme d’une sorte de dette ou de reconnaissance psychologique tB, laquelle constitue de ce fait un crédit ou une valorisation vA pour A (processus naturellement déroulable dans le sens rB, sA, tA et vB). Un grand nombre de circonstances peuvent naturellement empêcher l’équilibre sous forme d’équivalences r=s = t=v : sur- et sous-évaluations, oublis, ingratitude, usure du crédit, inflation, etc., et surtout les discordances entre les échelles individuelles de valeurs, momentanées ou durables. Mais le schéma permet de décrire les situations les plus variées : la sympathie entre deux individus en tant que reposant sur une échelle commune et des échanges bénéficiaires, la réputation d’un personnage avec ou sans inflation, les échanges de services réels ou fictifs qui jouent dans le crédit en micro-politique, etc. Mais, sans intérêt pratique, ce genre d’analyse permet deux petites constatations théoriques.

L’une est l’analogie souvent frappante entre ces processus d’échange qualitatif et certaines lois économiques ou praxéologiques élémentaires. Tout d’abord il va de soi que les évaluations et réputations r et v sont soumises d’assez près à la loi de l’offre et de la demande : un même talent moyen donne lieu à des estimations toutes différentes dans une petite ville où il bénéficie d’une certaine « rareté » et dans un milieu plus dense. D’autre part on retrouve, malgré l’absence de quantification, un équivalent de la loi de Gresham (la mauvaise monnaie chasse la bonne) dans les situations de crise ou de déséquilibre où de nouvelles échelles de valeur se substituent à d’autres et où les réputations sont facilement surfaites mais fragiles, etc.

En second lieu il est facile de voir que la conservation des valeurs virtuelles t et v (par opposition aux valeurs réelles ou actuelles r et s) demeure en partie aléatoire tant que l’échange reste non normatif, tandis que tout processus engagé dans la direction de l’obligation entraîne de nouvelles relations imposées par cette structure (de même qu’en économie la vente au comptant exige peu de contraintes juridiques, tandis que la vente à crédit suppose plus de protections). C’est ainsi que la valeur t s’effrite d’elle-même par oubli ou ingratitude, etc., tandis que l’intervention d’un sentiment moral de réciprocité conduit à la conservation (le mot français « reconnaissance » désigne tour à tour la gratitude spontanée et le fait de reconnaître une dette ou une obligation). Le passage du spontané à la réciprocité normative se marque par un nouveau type d’échange où il n’y a plus simplement correspondance approximative des services et des satisfactions, etc., mais substitution des points de vue, c’est-à-dire accès aux attitudes décentrées ou désintéressées.

Il n’y a là qu’un petit exemple d’analyse possible. On en trouvera bien d’autres dans les recherches actuellement si vivantes du néofonctionnalisme américain déjà cité plus haut (Gouldner, Blau, etc.). Le domaine des valeurs qualitatives constitue donc un champ possible assez large de recherches comparatives, et cela même quant au passage des régulations aux opérations réversibles. Nous avons déjà vu (au § 5) qu’un tel passage est à l’étude sur le terrain proprement structural (régulations et opérations cognitives). Il n’est pas de raison qu’il n’en soit pas de même sur le terrain des valeurs, en termes d’attirances ou d’« investissements » de charges affectives, de réciprocités et d’échanges, et cela en isomorphisme avec ce qu’on observe pour les régulations et opérations structurales. Un premier fait frappant à cet égard est la forme logique que prennent les échelles de valeurs : sériations, arbres généalogiques, etc., et des auteurs comme Goblot se sont essayés à une « logique des valeurs ».

Et surtout il existe un système d’opérations portant non pas sur la connaissance des structures, mais sur le réglage des forces à disposition, et la théorie des jeux lui a donné un statut sous le nom de « décision » : c’est la volonté, dont l’explication n’a cessé de faire problème et difficultés chez les psychologues. On s’accorde depuis W. James à reconnaître que la volonté n’est pas une tendance simple ou isolable, sous peine de la confondre avec l’effort ou l’intention. La volonté intervient lorsqu’il y a conflit entre une tendance jugée inférieure et momentanément plus forte (un désir particulier, etc.) et une tendance jugée supérieure mais initialement plus faible (un devoir, etc.) et l’acte de volonté consiste à renforcer cette dernière jusqu’à victoire sur la première. A. Binet en concluait qu’il y a donc nécessité d’une force additionnelle et Ch. Blondel a suggéré que celle-ci provenait des impératifs collectifs (solution discutable car, s’ils suffisent à déterminer une action, il n’y a plus besoin de volonté et, s’ils ne suffisent pas, le problème reste entier). La solution semble être la suivante : une tendance n’est pas forte ou faible en elle-même mais ne l’est que relativement au contexte. Tant que celui-ci n’est affaire que de régulations fluctuantes liées à la situation perceptive actuelle, la tendance inférieure risque de l’emporter, mais, à concevoir la volonté comme une opération réversible, terme limite des régulations énergétiques habituelles, l’acte de volonté consiste alors à décentrer le sujet par rapport à la situation présente pour permettre un retour aux valeurs permanentes de son échelle. Avoir de la volonté signifie donc être en possession d’une échelle de valeurs suffisamment résistante pour s’y référer au cours des conflits. On voit l’analogie avec les opérations intellectuelles (§ 5) 30.

13. Circuits cybernétiques et régulations économiques

Si les valeurs de finalité jouent un rôle très général dans les domaines propres aux sciences de l’homme, elles ne sont malheureusement pas pour autant toujours mesurables. Les valeurs de rendement le sont par contre en leur nature même et, comme la science économique porte sur les deux à la fois, c’est sur son terrain qu’il est le plus aisé d’apercevoir la signification de ces deux sortes de mécanismes communs intervenant en tous les comportements humains.

De façon générale toute valeur traduit le fonctionnement d’une structure et tout fonctionnement est un flux soumis à des régulations, ce terme étant pris dans le sens le plus large couvrant aussi bien les processus spontanés d’équilibration que les régulations intentionnelles et systématiques comme les régulations économiques issues, par exemple, d’une politique de stabilisation ou de croissance. Le problème est donc, en ce paragraphe, de chercher à dégager les modèles les plus généraux de régulations applicables à tous les domaines de valeurs et, pour ce faire, d’examiner la manière dont les économistes en viennent à utiliser les notions de circuits cybernétiques pour dominer les systèmes complexes d’interactions en présence desquels ils se trouvent. Ce n’est pas naturellement que les modèles à boucles (ou feedbacks) soient nés des travaux des économistes : au contraire, ceux-ci commencent seulement à s’intéresser au contenu opératoire de la théorie des servo-mécanismes 31, non pas seulement par inertie intellectuelle mais à cause de la difficulté d’y adapter la complexité des mesures expérimentales. Mais l’exemple de l’économie est particulièrement intéressant, d’une part à cause de la rencontre entre ces modèles et des notions classiques comme celle de circuit économique, d’autre part à cause de la généralité déjà entrevue des mécanismes économiques dont on retrouve certains aspects centraux dans les domaines biologiques, psychologiques et même linguistiques.

L’intérêt des systèmes à boucles est de conférer un statut précis à certaines des situations innombrables où les notions d’interaction et de causalité circulaire doivent être substituées à celle d’un enchaînement causal linéaire. En physique déjà, le principe d’action et de réaction, l’existence de multiples systèmes conservant leur équilibre par compensation des divers travaux virtuels qu’ils admettent et le principe de Le Châtelier (ou des déplacements d’équilibre orientés en sens inverse de la perturbation initiale) montrent l’irréductibilité de certaines formes de causalité à un schème d’enchaînement linéaire. En biologie, le fait même de l’organisation et sa conservation au travers d’ajustements successifs comportant chaque fois un ensemble de gains et de pertes impose de plus en plus la considération des systèmes à boucles et, même dans le cas d’actions en apparence simples du milieu sur l’organisme (modifications phénotypiques ou sélection à effets génétiques), on en vient à penser que l’organisme choisit et modifie ce milieu autant qu’il en dépend, ce qui suggère l’intervention de circuits cybernétiques. Dans le domaine des sciences humaines où les interactions s’accompagnent toujours de réglages automatiques ou plus ou moins intentionnels, la notion de circuits s’impose avec encore plus d’évidence et il apparaît de plus en plus clairement que même le schéma général S — R (stimulus — réaction) est déjà de nature circulaire, car un sujet ne réagit à un stimulus que s’il y est sensibilisé et il ne l’est qu’en fonction du schème qui détermine la réponse, sans que celui-ci puisse réciproquement s’interpréter indépendamment des stimuli habituels.

Dans le domaine économique, qui présente l’avantage d’une possibilité de mesures étendues, un certain nombre de notions devenues courantes préparaient l’accueil des modèles cybernétiques. Tel est, par exemple, le concept un peu intuitif mais essentiel à la pensée économique d’une « variable s’influençant elle-même par l’intermédiaire d’autres variables qui en dépendent ». Telle est aussi la notion de « circuit économique », comme dans les relations entre la production, la consommation et l’investissement qui constituent de nombreux cas de causalité circulaire. Telles sont également les notions de multiplicateur et d’accélérateur couramment utilisées par les économistes et susceptibles de fournir des exemples de transformations simples dans un système à boucles.

Donnons, pour fixer les idées, un exemple élémentaire (dû à L. Solari) de traduction en feedbacks d’un circuit économique. Supposons que ce modèle se réfère à une économie nationale fermée (sans échanges avec l’étranger) et retenons les trois seules variables suivantes : Y(t) = produit national ; C(t) = consommation globale et I(t) = investissement global. Ces variables sont fonctions continues du temps (t) ; elles représentent des flux monétaires dans un intervalle t, t + dt. On aura alors la relation comptable :

Y(t) = I(t) + C(t)

que l’on complétera par exemple en introduisant les deux lois de comportement

C(t) = c.Y(t) et I(t) = v (dY(t))/dt)

c et v étant respectivement la propension marginale à consommer et le coefficient d’investissement.

La première est une fonction de consommation du type le plus courant. La seconde loi traduit globalement les réactions des décisions d’investissement des agents économiques face aux variations du revenu national : il s’agit, sous sa forme la plus simple, du phénomène bien connu de l’accélérateur qui « répercute », en ce qui concerne l’investissement, les variations du revenu national. Ce modèle dynamique élémentaire se ramène à l’équation différentielle

(1 — c)/v = 1/Y(t) (dY(t))/d(t)

dont la solution immédiate, compte tenu de la condition initiale Y(0) = Yo est Y(t) = Yoopt avec, pour alléger l’écriture

p = (1 — c)/v = S/V = S

désigne la propension marginale à épargner. Le taux de croissance p, normalement positif, est donc proportionnel à la propension à épargner et inversement proportionnel au coefficient d’investissement. On peut alors donner du modèle la représentation suivante où les cercles désignent les variables et les parallélogrammes les transformations qu’elles subissent (dans le sens des flèches) :

On reconnaît des feedbacks dans les deux boucles du diagramme. Le premier traduit l’« effet multiplicateur » : Y(t) s’influence lui-même par l’intermédiaire de C(t). Le second traduit l’« effet accélérateur » : Y(t) s’influence lui-même par l’intermédiaire de I(t). Les deux effets sont additifs 32.

La méthode que concrétise cet exemple présente deux intérêts, l’un du point de vue de la recherche économique elle-même, l’autre en tant que fournissant une représentation de mécanismes communs à toutes les sciences de la vie et de l’homme (non seulement parce qu’on y rencontre partout des systèmes à boucles, mais encore parce que les cercles de la production, de la consommation et de l’investissement se retrouvent en tous les domaines des valeurs de finalité aussi bien que de rendement).

Du point de vue de la science économique (qui, répétons-le, est exemplaire à cause entre autres de ses possibilités indéfinies de mesure), des schémas comme celui qu’on vient de voir permettent l’analyse logique et causale des interactions et rien n’empêche d’étendre cette analyse en considérant des transferts de nature plus complexe ou de nouveaux feedbacks. En particulier on peut adjoindre au modèle précédent, qui porte déjà sur des régulations au sens général du terme, un feedback de régulation au sens économique restreint (politique de stabilisation, qui serait ici en fait une politique de croissance) : il suffirait d’introduire une nouvelle variable G(t) telle que Y(t) → G(t) → Y(t) permettant de modifier, par la nature du transfert réalisé 33, le taux de croissance p (il faudrait d’ailleurs naturellement élargir le modèle pour tenir compte des variations retardées, qui jouent un rôle essentiel de motivation dans les régulations économiques) 34.

Quant à la portée générale de tels modèles, elle est considérable et ils caractérisent en fait l’un des mécanismes communs les plus importants dans le domaine des valeurs et même de la construction des structures 35.

Pour ce qui est des valeurs, c’est-à-dire, comme on l’a vu (§ 10), du rôle de la vie affective en général, il est clair, en effet, que les boucles reliant la production à la consommation ou aux investissements se retrouvent dans les situations les plus diverses : toute production, c’est-à-dire toute action constructive, est renforcée ou freinée par ses propres résultats, c’est-à-dire par les actions consommatrices auxquelles elle conduit ; d’autre part, elle provoque de nouveaux « investissements » affectifs, renforçant la production initiale ou la complétant par d’autres. Il y a donc là un mécanisme très général dont les modèles économiques examinés à l’instant ne diffèrent que par leurs caractères sociaux particuliers et par la quantification remarquable à laquelle ils donnent prise.

Quant à la construction des structures, elle est liée de près à ce que nous venons d’appeler production dans le sens général des actions constructives. Il en résulte que, dans tous les domaines, une structure qui finit par acquérir un caractère bien réglé ou logico-mathématique (une structure de « groupe », par exemple) débute par une phase de simple régulation, c’est-à-dire de construction par essais et erreurs dont les corrections s’effectuent grâce à des feedbacks analogues aux précédents. C’est ensuite, une fois la structure suffisamment équilibrée, que le jeu des opérations réversibles se substitue aux régulations initiales (comme on l’a vu au § 5) : la correction en fonction des seuls résultats est alors remplacée par une précorrection anticipatrice portant sur les actions en cours et le système à boucle aboutit ainsi à un système d’opérations directes et inverses dont le réglage ne fait plus qu’un avec son activité constructrice (les valeurs initialement en jeu étant de ce fait promues au rang de valeurs normatives).

14. Les problèmes synchroniques et diachroniques dans le domaine des fonctions et des valeurs

Nous avons vu (au § 9) qu’une structure normative atteint sa forme d’équilibre (avec bien entendu des degrés variables de stabilité selon les relations entre la forme et le contenu : voir § 8) en fonction d’un développement qui constitue lui-même et à toutes ses étapes une équilibration au sens d’un processus d’autorégulation. Et, à des degrés divers, cette autorégulation est inhérente à la production elle-même de la structure, en ce sens qu’il n’y a pas, d’un côté des mécanismes constructifs, et, de l’autre ou après coup, des mécanismes correcteurs, mais que l’organisation progressive en quoi consiste la construction est en même temps régulatrice et procède donc par équilibration. Nous verrons (au § 18) qu’au contraire un système de signification présente le maximum de disjonction entre l’histoire des signifiants, dont ne dépend qu’en partie leur signification actuelle et l’équilibre synchronique du système relativement indépendant de la diachronie. Le système des fonctions, utilités ou valeurs occupe une place intermédiaire entre ces deux situations extrêmes, et il est fort intéressant pour l’étude des mécanismes communs de constater que cette position intermédiaire, du point de vue des relations entre la synchronie et la diachronie, se retrouve en toutes les disciplines comportant une importante dimension fonctionnaliste, de la biologie à l’économie en passant par la psychologie et la sociologie, autrement dit partout où intervient une distinction nécessaire entre utilité actuelle et filiation historique.

Sur le terrain de l’histoire économique, par exemple, cette situation intermédiaire se marque par les deux caractères suivants. D’un côté on constate une bipolarité fréquente entre l’effort pour expliquer tel ensemble de faits actuels (ou synchroniques quelconques) par son développement antérieur et la démarche inverse visant à interpréter un ensemble d’événements historiques par des mécanismes généraux jugés « intemporels » et relevant de lois d’équilibre. Mais, d’un autre côté, on trouve chez Marx et chez ses continuateurs une méthodologie visant à surmonter dialectiquement cette dualité des facteurs historiques et surhistoriques en recourant à ce que l’on pourrait appeler aujourd’hui un structuralisme génétique sur les terrains sociologiques, psychologiques et même biologiques.

Pour ce qui est de la dualité d’interprétations que l’on rencontre chez les auteurs non influencés par Marx, chacun s’accorde à penser que les grandes structures économiques s’expliquent par leur histoire, tandis que les événements relevant de la conjoncture (tels que le coût de certaines denrées au xiiie ou au xvie siècles dont il a été question au § 2) seront interprétés à la lumière de théories sur la formation des prix conduisant à considérer ces mécanismes comme « intemporels et nécessaires », non pas du tout parce que ces prix ne varient pas, mais au contraire parce que leurs variations à courbes historiques irrégulières dans le détail tiendraient à des lois d’équilibre qui se retrouvent en une gamme assez large de situations sociales.

Par contre l’originalité de l’effort de Marx a consisté à vouloir surmonter cette opposition des structures et des lois fonctionnelles en ne considérant ni les unes ni les autres comme « éternelles » et en les subordonnant toutes deux à une dynamique d’ensemble. Pour ce qui est des structures, il va de soi que Marx a insisté sur le caractère temporaire ou historiquement transitoire du capitalisme, dont l’économie classique considérait les lois comme permanentes. Mais pour ce qui est des lois de fonctionnement, Marx fait cette remarque essentielle que c’est souvent au stade de maturité du système que ces lois commencent à jouer « à l’état pur » : ce serait donc l’étude de la fonction aux stades terminaux qui permettrait de comprendre l’histoire de la structure dont ce fonctionnement procède par ailleurs. D’où cette remarque fondamentale (Critique de l’économie politique) marquant les liens entre sa méthodologie et les problèmes biologiques : « L’anatomie de l’homme est la clef de l’anatomie du singe », autrement dit les états finals éclairent le processus dont ils résultent aussi bien que celui-ci est nécessaire à la formation de ceux-là.

Mais cette référence à la biologie, qui souligne le caractère très général du problème des relations entre le diachronique structural et le synchronique fonctionnel, conduit également à s’interroger sur le statut particulier des notions de fonctions, utilités ou valeurs par rapport au développement structural et finalement à réfléchir à nouveau sur les raisons pour lesquelles il est malaisé de faire de l’histoire une discipline nomothétique.

Sur le terrain biologique, en effet, un organe peut changer de fonction et cela sans que ce changement résulte de l’histoire antérieure de la structure en jeu : si la vessie natatoire des Dipneustes, pour reprendre un exemple classique, leur sert actuellement de poumon, ce n’est pas en raison des facteurs historiques généraux qui ont assuré le passage des Invertébrés aux Poissons, mais c’est à la suite de changements imprévisibles de milieu. Il est donc douteux que l’on puisse jamais fournir de l’histoire de la vie un modèle déductif fournissant le détail de toutes les transformations connues, tandis qu’il est permis d’espérer un modèle « organiciste » (voir § 10), rendant compte à la fois des caractères généraux propres à la structure vivante et des grandes fonctions communes à tous les organismes ou presque : assimilation, respiration (sauf pour les virus), etc. Seulement ces « invariants fonctionnels » sont de contenu variable et se différencient ainsi au cours de leur histoire ; or cette histoire constitue, comme toute histoire vraie, un mélange inextricable de structuration déductible et d’aléatoire : si les réactions à l’aléatoire consistent en régulations ou rééquilibrations intelligibles après coup, leur succession n’en représente donc pas moins une suite imprévisible, et c’est ce qui rend les fonctions actuelles d’une sous-structure relativement indépendantes du développement antérieur de celle-ci.

Sur le terrain de l’histoire humaine, il en va en partie de même, malgré les corrections qu’implique la double spécificité de l’homme, d’avoir constitué une culture s’enrichissant sans cesse parce que se transmettant socialement et de disposer d’une intelligence réflexive permettant de multiplier les conduites rationnelles (malgré leurs limites évidentes dans la conscience commune). Il en résulte que, si certains historiens souhaitent donner à leur discipline un statut nomothétique par une fusion interdisciplinaire de l’histoire des sciences et des techniques, l’histoire économique et celle des cultures, l’histoire politique et la sociologie diachronique, etc., les lois d’évolution ou de fonctionnement qu’on en pourra tirer risquent de différer néanmoins sensiblement selon les types de structures envisagés et par conséquent les variétés de relations possibles entre les structures, d’une part, et les fonctions, utilités ou valeurs, d’autre part.

À supposer que l’on puisse se donner comme idéal méthodologique celui d’un structuralisme génétique, qui semble effectivement commun à de nombreuses disciplines, il n’en demeure pas moins que la distinction entre les structures susceptibles de « fermeture » et les structures non achevées ou destinées à demeurer toujours ouvertes impose une série de différentiations, qui se manifestent en particulier par la nécessité de reconnaître plusieurs variétés de valeurs selon qu’elles sont normatives ou non, etc. (§ 10 et 11). Un spécialiste de la méthodologie marxiste, C. Nowinski, a par exemple constaté que « la parenté de méthodes entre la psychologie génétique et la théorie de Marx est parfois surprenante. Il subsiste néanmoins une différence importante. Pour Piaget, la notion de l’équilibre en tant que mécanisme central et vection nécessaire du processus de développement reste caractéristique, quoique chaque forme d’équilibre succède à la précédente grâce aux déséquilibres qui l’engendrent. Pour Marx, au contraire, le mécanisme central du développement est la destruction continuelle de l’équilibre, avec toutes les conséquences méthodologiques qui en résultent » 36. Or la raison de cette différence saute aux yeux : le développement de l’intelligence aboutit à des structures achevées où fonctions et valeurs sont entièrement subordonnées aux lois normatives des transformations structurales internes, d’où le fait qu’un tel développement est dirigé par les équilibrations ou autorégulations conduisant à cet équilibre final ; les structures biologiques, économiques, politiques, etc., en tant que constamment ouvertes, ne sauraient par contre comporter, faute de fermeture, cette intégration complète de la fonction dans le mécanisme structural, d’où le rôle historique des déséquilibres pouvant amener jusqu’à des intégrations de structures.

C’est alors cette situation propre aux structures non susceptibles de fermeture qui explique l’indépendance relative des valeurs relevant de l’équilibre synchronique par rapport à la formation diachronique de la structure correspondante. C’est ce que l’on constate dans le cas de certaines crises (lorsqu’il ne s’agit ni d’accidents de croissance ni de désintégrations durables) où l’on peut assister à des modifications brusques des valeurs économiques, politiques, sociales (réputation, crédit personnel) ou des valeurs affectives d’un individu. C’est ce qui rend compte, d’autre part, de la difficulté à caractériser des stades séquentiels (= à ordre de succession nécessaire) dans le domaine social et le peu de succès des « stades » que Rostow a cru découvrir dans les processus de croissance économique (du démarrage ou take-off à la maturité). Le problème général à cet égard est, en effet, de distinguer une suite de transformations sans déroulement interne organisé et un développement à étages séquentiels, comportant en particulier ce que Waddington a appelé en embryologie une « homéorhésis » (retour automatique à la trajectoire nécessaire en cas de déviation imposée du dehors).

De tels faits semblent donc montrer que fonctions et valeurs dépendent d’autant plus de l’histoire et de l’explication diachronique qu’elles sont mieux subordonnées aux structures correspondantes. Un système de valeurs obéit par contre à des lois d’équilibre ou de régulations actuelles, qui dépendent d’autant moins des étapes antérieures que ces valeurs sont moins normatives, c’est-à-dire moins conditionnées par la structure seule, et dépendent d’échanges dont les conditions extérieures peuvent varier. En d’autres termes l’équilibre de ces valeurs ne constitue pas en ce cas le terme final d’une équilibration diachronique progressive, mais demeure l’expression synchronique de situations en partie indépendantes du développement : il n’intervient alors qu’une suite de rééquilibrations dont les lois peuvent être constantes mais dont les contenus varient en partie aléatoirement et en partie cycliquement.

IV. Les significations et leurs systèmes

Toute structure ou règle et toute valeur comportent des significations, de même que tout système de signes présente une structure et des valeurs. Il n’en reste pas moins que le rapport de signifiant à signifié est d’une autre nature que celui de désirabilité (valeur) ou que la subordination structurale (ou normative) d’un élément à la totalité à laquelle il appartient. Et cette relation de signification est à nouveau de portée extrêmement générale, de telle sorte que les problèmes interdisciplinaires sont aussi importants en ce domaine que dans les précédents.

15. Signalisation biologique et fonction sémiotique

On trouve à presque tous les niveaux du comportement animal des réactions déclenchées par des indices ou signaux, et il existe tous les intermédiaires entre la simple sensibilité du protoplasme chez les unicellulaires et la sensibilité du système nerveux ou ses réponses à des indices significatifs. D’autre part, ce genre de significations lié à des signaux ou indices est le seul qui s’observe chez l’enfant de l’homme jusque vers 12 à 16 mois (niveaux sensorimoteurs) et il demeure à l’œuvre en ce qui concerne les perceptions et les conditionnements moteurs durant toute la vie. Il importait donc de commencer par rappeler le rôle de ce premier système de signalisation 37.

On appelle indice un signifiant non différencié de son signifié (sinon par sa fonction signalisatrice), en ce sens qu’il constitue une partie, un aspect ou un résultat causal de ce signifié : la vue d’une branche dépassant un mur est l’indice de la présence d’un arbre ou les traces d’un lièvre sont l’indice de son passage récent. Un signal (comme le son de la cloche déclenchant chez le chien de Pavlov un réflexe salivaire) n’est qu’un indice sauf s’il lui est attaché une signification conventionnelle ou sociale (signal téléphonique, etc.), auquel cas il est un « signe ».

Chez certains Primates supérieurs et chez l’homme (à partir de la seconde année), on voit apparaître un ensemble de signifiants différenciés de leurs signifiés en ce sens qu’ils n’appartiennent pas sans plus à l’objet ou à l’événement désignés mais sont produits par le sujet (individuel ou collectif) en vue d’évoquer ou de représenter ces signifiés, même en l’absence de toute incitation perceptive actuelle de leur part : tels sont les symboles et les signes et l’on appelle fonction sémiotique (ou souvent symbolique) cette capacité d’évocation par signifiants différenciés, qui permet alors la constitution de la représentation ou pensée. Mais il faut encore distinguer deux niveaux dans ces instruments sémiotiques, bien que chez l’enfant normal ils apparaissent à peu près tous en même temps (sauf en général le dessin).

Le premier niveau est celui des symboles, au sens où de Saussure les oppose aux signes : ce sont les signifiants « motivés » par une ressemblance ou une analogie quelconque avec leurs signifiés. On les voit apparaître chez l’enfant de la façon la plus spontanée avec le jeu symbolique (ou de fiction), avec l’imitation différée, l’image mentale (ou imitation intériorisée) et l’image graphique. Le caractère initial de ces symboles est que le sujet individuel peut les construire à lui seul, bien que leur formation coïncide en général avec le langage (sauf chez les sourds-muets qui ajoutent alors un nouveau terme à la série précédente : le langage par gestes). Leur source commune est l’imitation, qui débute dès le niveau sensori-moteur où elle constitue déjà une sorte de représentation, mais en actions seulement, et qui ensuite se prolonge en imitations différées ou intériorisées, d’où les symboles précédents.

Le second niveau caractéristique de la fonction sémiotique (et un niveau qui, jusqu’à plus ample informé, semble spécial à l’espèce humaine) est celui du langage articulé, dont les deux nouveautés par rapport au niveau précédent sont : d’abord qu’il suppose une transmission sociale ou éducative et dépend donc de la société entière et non plus seulement des réactions individuelles ; et, ensuite, que les signifiants verbaux consistent en « signes » et non plus en symboles, le signe étant conventionnel ou « arbitraire », comme le comporte sa nature collective.

Les premiers grands problèmes interdisciplinaires que soulève un tel tableau sont alors, d’une part, de déterminer les mécanismes communs et les oppositions entre ces diverses manifestations de la fonction sémiotique, mais en remontant jusqu’au niveau des indices significatifs et des formes actuellement connues de langage animal, et, d’autre part, de préciser leurs liaisons avec le développement de la représentation ou pensée en général, indépendamment des relations éventuelles et plus spéciales entre le langage articulé et la logique.

Sur le premier point une collaboration s’impose entre la zoopsychologie ou éthologie, la psychologie génétique, la psychopathologie de l’aphasie, des sourds-muets, aveugles, etc., et la linguistique. L’éthologie a déjà assemblé des matériaux assez considérables sur les indices significatifs héréditaires (IRM ou innate releasing mechanisms) qui interviennent dans le mécanisme des instincts et sur les indices à signification acquise au cours des apprentissages. Les célèbres études de V. Frisch sur le langage des abeilles ont donné lieu à de nombreuses réactions de psychologues et de linguistes (Benveniste) et Revesz s’est livré à des comparaisons systématiques des « langages » de Vertébrés et de celui de l’homme. La tendance générale est de considérer le langage animal comme ne reposant pas sur des systèmes de signes mais sur un « code de signaux » (Benveniste) : d’une part, il n’y a ni dialogue ni composition libre d’éléments ; d’autre part, les signaux utilisés sont essentiellement de nature imitative ou mimique (mais il reste à déterminer s’il y a déjà imitation différée). Il en résulte que ces indices imitatifs correspondent à des schèmes sensori-moteurs, innés ou acquis, mais non pas encore à une conceptualisation, tandis que dans le langage humain, non seulement chaque mot connote un concept, mais encore leur assemblage syntactique comporte par lui-même une information.

On peut alors être tenté de chercher dans le langage par signes la source de la pensée elle-même et c’est là l’opinion de nombreux psychologues et linguistes. Mais si le système des signes présente incontestablement un avantage exceptionnel à cause de sa mobilité constructive et du nombre considérable de significations qu’il est capable de transmettre, deux sortes de considérations sont cependant à rappeler quant aux limites de ses pouvoirs.

La première est que si le langage est un auxiliaire nécessaire à l’achèvement de la pensée en tant que celle-ci constitue une intelligence intériorisée, il n’en est pas moins animé par l’intelligence, qui le précède sous sa forme sensori-motrice : c’est le problème que nous retrouverons à l’instant à propos des relations entre logique et langage, mais il reste à rappeler que, tout collectif que soit le langage (en ses structures, ses inventions, ses sanctions, etc.), son fonctionnement reste lié à des intelligences individuelles en dehors desquelles ses signifiants n’auraient pas de signifiés et dont le schématisme sensori-moteur engendre déjà une multitude de significations (schèmes spatio-temporels, objets permanents, causalité, etc.) fournissant la substructure des sémantiques verbales.

D’autre part, l’intériorisation de l’intelligence sensori-motrice en représentation ou pensée ne tient pas seulement au langage mais à la fonction sémiotique en son ensemble. À cet égard les données psychopathologiques sont d’un grand intérêt et l’on peut attendre encore beaucoup d’une collaboration entre les linguistes, les psychologues et les neurologistes. Sans aborder ici le problème si complexe de l’aphasie, qui est encore en plein développement, mais dont les incidences neurologiques sont si nombreuses qu’il n’est pas facile d’isoler les facteurs de langage et de pensée, notons seulement ce qu’on observe chez les enfants sourds-muets ou aveugles de naissance mais par ailleurs normaux. Chez les premiers il y a bien sûr quelque retard dans le développement des opérations intellectuelles par rapport aux sujets capables de parole, mais les opérations fondamentales de classification, sériation, correspondance, etc., ne sont nullement absentes jusqu’à un certain niveau de complexité, ce qui témoigne d’une organisation préverbale des actions 38. Chez les aveugles, le retard paraît par contre plus considérable, faute d’un contrôle sensori-moteur lors de la formation des schèmes d’action et si le langage supplée en partie à cette carence, il ne suffit pas à remplacer les coordinations générales et s’appuie sur elles lors de leur constitution retardée.

16. Structures linguistiques et structures logiques

Les connexions entre la linguistique et la logique sont d’une importance certaine et sont toujours en plein développement, d’autant plus qu’elles interfèrent avec de vieux débats entre psychologues et sociologues.

Notons d’abord que cette interférence n’a rien d’un hasard. C’est une chose remarquable que la convergence entre les idées de base d’une doctrine linguistique comme celle de F. de Saussure et une théorie sociologique comme celle de Durkheim : la langue est une « institution » collective transmise du dehors et s’imposant aux individus ; ceux-ci n’innovent que selon des règles communes, antérieures à eux, et leurs initiatives sont soumises à la sanction du groupe linguistique, qui les rejette ou les accepte mais en ce cas en vertu de besoins tenant à l’équilibre total du système, etc. Or, Durkheim tirait de ses conceptions sur la totalité sociale cette conclusion que les règles logiques sont imposées par le groupe à l’individu et en particulier par le canal du langage, formateur des intelligences et détenteurs de structures qui s’imposent dès l’enfance par voie éducative.

Les tendances actuelles de l’anthropologie sociale et culturelle s’orientent en un sens analogue et l’on sait assez combien Lévi-Strauss en son structuralisme a été influencé par la linguistique saussurienne et par la phonologie (Troubetskoi et Jakobson), en ce sens que le système des significations lui paraît éclairer à la fois les échanges économiques des sociétés tribales et les relations de parenté, ceux-ci comportant une logique simultanément collective et source de manipulations individuelles (d’où son opposition à la prélogique de Lévy-Bruhl que Durkheim contestait pour des raisons analogues).

Mais un tout autre courant est venu comme à la rencontre de ces tendances de sociologie linguistique. Le vaste mouvement du positivisme logique (né du « Cercle de Vienne ») a cherché, tout en réduisant les vérités expérimentales à de purs constats perceptifs, à faire la part de l’organisation logico-mathématique du savoir, mais sans y voir une source de vérités proprement dites : il l’a alors conçue, selon la tradition nominaliste, comme un simple langage, mais en caractérisant de façon plus précise ce statut linguistique. R. Carnap a débuté en proposant de réduire toute logique à une syntaxe générale, dont les langues naturelles présentent un reflet plus ou moins fidèle, mais dont le langage formalisé de la logique symbolique moderne fournirait l’image exacte. Tarski a ensuite montré, suivi par Carnap, la nécessité d’une sémantique générale ou métalangue déterminant les significations et Morris, non suivi par tous, a enfin proposé la constitution d’une « pragmatique », mais exclusivement au sens d’une fixation des règles de ces « langages ».

Un certain nombre de linguistes ont applaudi à ces conceptions et dans l’Encyclopedia of Unified Sciences Bloomfield célèbre avec vigueur la disparition de l’idée naïve que sous les liaisons logiques ou mathématiques il y aurait encore à chercher des concepts : rien n’existe que le donné observable perceptif et le système des signes, naturels (langages courants) ou savants, qui servent à le décrire ou à le connoter.

Seulement, à ce double mouvement sociologique et linguistique (mais dont l’unité par convergence demeure remarquable, malgré tout ce qui sépare le réalisme normativiste de Durkheim du nominalisme plus ou moins conventionnaliste des « empiristes logiques ») répondent en fait, et en des sens à nouveau convergents mais opposés aux précédents, de multiples recherches de psychologues, de linguistes et de logiciens.

Sur le terrain psychologique, nous nous efforçons depuis des années (et ces études sont en plein développement avec la collaboration de linguistes) de montrer que les sources des structures logico-mathématiques sont à chercher à un niveau plus profond que le langage, au niveau de la coordination générale des actions. Au stade de l’intelligence sensori-motrice on trouve, en effet, dans la constitution des schèmes d’actions et dans les coordinations de tels schèmes, des structures d’emboîtement, d’ordre, de correspondance, etc., qui présentent déjà un caractère logique et qui sont au point de départ des futures opérations de la pensée. Les opérations elles-mêmes, d’autre part, sont liées davantage à des mécanismes d’intériorisation et de régulation des actions qu’à des influences simplement verbales et ce n’est qu’aux niveaux supérieurs qu’une logique des « propositions » devient possible en liaison avec le maniement des hypothèses énoncées verbalement, tandis que toute une période d’opérations « concrètes », c’est-à-dire portant directement sur les objets, montre la liaison durable de ces opérations et de l’action matérielle.

Du point de vue linguistique, des expériences précises sont alors possibles sur les corrélations entre la structure linguistique des expressions verbales utilisées par l’enfant et son niveau opératoire ; or, les résultats de ces expériences s’orientent bien davantage dans le sens d’une subordination du langage employé aux structures opératoires que dans le sens inverse 39.

Du point de vue de ce dialogue de sourds qui a duré si longtemps entre sociologues et psychologues pour savoir si la logique « universelle », en tant que propre à tous les individus, s’impose à la société ou n’en est qu’un produit, les deux thèses en conflit sont en fait dépassées, en ce sens que si la logique tient aux coordinations générales de l’action, ces coordinations sont aussi bien interindividuelles qu’intérieures à l’individu : et effectivement, à analyser les opérations intervenant dans les échanges cognitifs, on retrouve les mêmes que dans les constructions individuelles, de telle sorte que les premières sont aussi bien source des secondes que réciproquement, les deux demeurant indissociables à partir de leurs racines biologiques communes.

Les linguistes, d’autre part, en poursuivant leurs analyses structuralistes et surtout en cherchant à les formaliser de façon assez précise pour exprimer les liaisons structurales en un langage inspiré par les méthodes algébriques et parfois même physiques, n’ont nullement abouti à une simple logique, mais ont découvert une série de structures sui generis et spéciales aux systèmes de signes comme tels. Ce résultat est doublement intéressant, d’abord parce qu’il montre en quoi un système de signes est original par rapport à un système de normes de pensée ou vérités, ensuite parce qu’il soulève le problème des relations entre deux. Or, ces relations existent à coup sûr puisque, si les signes ont leurs lois propres, ils n’en ont pas moins pour fonction dans l’activité des sujets de la langue d’exprimer des significations dont la nature est logique à des degrés divers. Le linguiste Hjelmslev en est ainsi venu à faire l’hypothèse d’un niveau « sublogique », où les connexions s’établiraient entre les coordinations logiques et les coordinations linguistiques et il semble bien probable que l’analyse de cette sublogique nous ramènera à des questions de coordinations d’actions.

Mais il convient surtout de rappeler que le structuralisme linguistique, essentiellement statique avec F. de Saussure, est devenu dynamique depuis que Z. Harris a insisté sur l’aspect « créateur » du langage et depuis que N. Chomsky a découvert ses « grammaires transformationnelles » permettant de dériver à partir d’un « noyau fixe » qu’il considère comme inné un nombre indéfini d’énoncés dérivés selon des règles précises de transformations (et en conformité avec une structure ordinale et associative de « monoïde »). Or le « noyau fixe inné » invoqué par Chomsky est attribué par lui à la raison elle-même, ce qui renverse totalement la position positiviste de la linguistique (Bloomsfield, etc.). On peut naturellement, sans rien changer aux aspects proprement linguistiques de la doctrine de Chomsky, mettre en doute cette innéité de la raison, puisque l’intelligence sensori-motrice qui précède le langage est le produit d’une longue construction au cours de laquelle les facteurs héréditaires (qui interviennent partout) sont loin d’être seuls en cause ; et H. Sinclair cherche actuellement à montrer que la constitution du monoïde pourrait s’expliquer par la coordination des schèmes sensori-moteurs. Il n’en reste pas moins que, sur le terrain de la linguistique elle-même, on voit ainsi s’inverser la subordination des structures logiques au langage et qu’un très large champ de recherches expérimentales est ainsi ouvert à la collaboration interdisciplinaire (psycholinguistique, etc.) pour l’étude de questions jusqu’ici traitées de façon surtout spéculative.

D’autre part, ceux des logiciens qui, dépassant les problèmes de pure formalisation, s’interrogent sur les relations entre les structures logiques et les activités du sujet s’orientent naturellement dans la direction des systèmes autorégulateurs qui sont susceptibles de rendre compte de l’autocorrection propre aux mécanismes logiques. Or, la cybernétique, susceptible de fournir de tels modèles, est une synthèse des théories de l’information ou communication et du guidage ou régulation. C’est donc sur ce double terrain que des relations plus naturelles qu’une assimilation pure et simple peuvent se constituer entre la linguistique et la logique. D’une part, le langage est information et l’on peut concevoir divers rapports entre les aspects praxéologiques des codes et leur structure logique. C’est en ce sens que, par exemple, L. Apostel a étudié le langage en tant que système de précorrection des erreurs. D’autre part, les opérations logiques constituent le cas limite des régulations de la pensée et, entre les formes les plus faibles de ces régulations et les formes strictes ou opératoires, un grand nombre d’intermédiaires sont possibles qui sont susceptibles d’influencer le langage. On voit ainsi combien, en ce domaine encore, les recherches interdisciplinaires sont à la fois nécessaires et prometteuses.

17. Les symbolismes supérieurs

La sémiologie générale souhaitée par F. de Saussure comporte, on l’a vu au § 15, des comparaisons systématiques entre les systèmes des signes et les divers symbolismes ou signalisations de nature inférieure au langage articulé. Mais elle suppose aussi des comparaisons avec ce que l’on pourrait appeler des symbolismes à la deuxième puissance, ou de nature supérieure au langage, c’est-à-dire utilisant le langage mais constituant des signifiants dont les significations collectives sont idéologiques et situées à une autre échelle que la sémantique verbale : tels sont, par exemple, les mythes, les contes populaires, etc., véhiculés par le langage, mais dont chacun est lui-même un symbole à signification religieuse ou affective obéissant à des lois sémantiques très générales comme le montre leur propagation surprenante et souvent intercontinentale.

Mais le problème n’est pas facile à dominer ni même à poser. Dans une conception nominaliste de la logique et des mathématiques, on pourrait dire que tout concept ou structure particulière est encore un signe qui symbolise, avec les mots qui le désignent mais en plus de ces mots, les objets auxquels il s’applique : la notion de « groupe » mathématique ne serait ainsi qu’un symbole supérieur dont la signification se réduirait aux divers déplacements, états physiques, etc., qu’il permet de décrire. Dans la conception opératoire, au contraire, le « groupe » ou n’importe quel autre concept logique ou mathématique constituerait un système d’actions sur le réel, actions véritables quoiqu’intériorisées et qui n’auraient donc en elles-mêmes rien de symbolique, le symbolisme intervenant dans les signes arbitraires désignant ces opérations mais non pas dans les opérations comme telles.

Si l’on admet cette dernière interprétation, toute pensée ne serait donc pas symbolique, mais le symbolisme réapparaîtrait en toutes les formes de pensée dont la valeur ne tient pas à sa structure opératoire mais à son contenu affectif inconscient : il n’en demeure pas moins, en une telle interprétation, un champ immense de production humaine, avec la « pensée symbolique » plus ou moins individuelle étudiée par les psychanalystes de diverses écoles, les symboles mythologiques et folkloriques, les symboles artistiques et finalement peut-être certaines formes d’idéologies en tant qu’exprimant des valeurs collectives momentanées et non pas des structures rationnelles (chacune de ces manifestations pouvant naturellement être « rationalisée » à des degrés divers). On voit qu’à ces échelles le domaine de comparaison d’une sémiologie générale serait considérable et que celle-ci, guidée par les méthodes linguistiques, n’en serait pas moins essentiellement interdisciplinaire.

La psychanalyse freudienne, aidée en cela par les travaux de Bleuler sur la pensée « autistique » et suivie par l’école dissidente de Jung, a mis en évidence l’existence d’une « pensée symbolique » individuelle visible dans le rêve, dans le jeu des enfants et dans diverses manifestations pathologiques. Le critère en est que, si la pensée rationnelle cherche l’adéquation au réel, la pensée symbolique a pour fonction la satisfaction directe des désirs par subordination des représentations à l’affectivité. Freud a commencé par expliquer ce symbolisme inconscient par des mécanismes de camouflage dus au refoulement, mais il s’est rallié à la conception plus large de Bleuler qui, avec l’« autisme », expliquait le symbolisme par la centration sur le moi et il a prolongé ses recherches dans la direction des symboles artistiques. Jung, d’autre part, a vu rapidement que ce symbolisme constituait une sorte de langage affectif et, par de vastes comparaisons avec les mythologies, en est venu à montrer le caractère assez universel d’un grand nombre de symboles ou « archétypes » qu’il a considérés sans preuve comme héréditaires mais qui sont (ce qui est autre chose) d’extension très générale.

La soudure ainsi établie entre le symbolisme plus ou moins inconscient que les psychanalystes découvrent chez les individus et le symbolisme mythologique ou artistique (on se rappelle l’exemple type du mythe et du « complexe » d’Œdipe) montre assez que les lois d’un tel symbolisme intéressent les réalités collectives autant que psychologiques. Il va donc de soi que sur le terrain de l’anthropologie sociale et culturelle, l’étude directe des représentations mythiques fournit un apport de première importance à cette sémiologie générale au niveau supérieur au langage et quand Lévi-Strauss, par exemple, la conçoit en termes saussuriens, il introduit par cela même en ce champ immense et difficile une méthodologie indispensable qui a trop manqué aux analyses jungiennes et freudiennes.

Seulement le travail ne fait ainsi que de commencer car il est évident que des lois qui seraient générales à une certaine échelle de civilisation ne sauraient être sans applications en des sociétés qui connaissent par ailleurs la pensée scientifique. Lorsque K. Marx a posé le problème de l’opposition entre des infrastructures économiques et techniques et des superstructures idéologiques, il a soulevé de ce fait un nombre considérable de questions quant à la nature et au fonctionnement des divers types possibles de productions idéologiques. Pour montrer combien nécessairement se posent ces questions, il n’est pas sans intérêt de rappeler que l’un des adversaires les plus décidés des doctrines marxistes, V. Pareto, a repris en sa sociologie une distinction visiblement inspirée par elles : pour Pareto, en effet, les comportements sociaux seraient dirigés par certains besoins ou invariants affectifs qu’il appelle les « résidus », mais ceux-ci, et c’est le seul point qui nous intéresse, se manifesteraient en fait non pas sous une forme nue ou directe, mais enveloppés en toutes sortes de concepts, de doctrines, etc., que Pareto nomme des « dérivations ». On voit alors aussitôt que ces « dérivations » constituent une superstructure idéologique, mais de nature essentiellement symbolique puisque comportant des significations affectives essentielles et constantes, sous un appareil conceptuel variable et secondaire.

En ce chapitre, destiné à dégager les mécanismes communs et à souligner les problèmes interdisciplinaires d’un point de vue méthodologique et surtout prospectif, on ne saurait donc omettre de signaler à titre de tendance extrêmement significative les recherches portant sur la signification symbolique de doctrines de forme intellectuelle et de contenu affectif, parce que ces recherches constituent un point de jonction frappant entre les extensions possibles d’une sémiologie générale portant sur les systèmes symboliques de niveau supérieur et les analyses sociologiques et même économiques d’inspiration marxienne. Un exemple remarquable de ces conjonctions a été fourni par L. Goldmann dans ses études sur le jansénisme, et si nous choisissons cet exemple, c’est qu’il s’agit d’un des cas assez rares en sociologie où la recherche théorique a conduit à la prévision de l’existence d’un fait jusque-là non relevé, sous les espèces de la découverte d’un personnage historique mais oublié par l’histoire. Goldmann explique le jansénisme par les difficultés sociales et économiques de la noblesse de robe sous Louis XIV : le retrait total du monde, prêché par la doctrine, constituerait ainsi la manifestation symbolique d’une situation affective et collective. Mais le jansénisme pur, reconstitué par cette analyse en termes de symbolisme social, n’était pas réalisé en sa forme intégrale dans les personnages connus de l’histoire (Arnauld, etc.) et il fallait donc faire l’hypothèse du janséniste complet, inconnu précisément parce qu’entièrement conséquent, qui aurait dirigé le mouvement sans se manifester au dehors : ayant ainsi « calculé », si l’on peut dire, l’existence d’un tel meneur, Goldmann l’a retrouvé en la personne de l’abbé Barcos et a pu démontrer son rôle historique effectif et jusque-là insoupçonné.

On voit ainsi le nombre de productions littéraires, artistiques et métaphysiques qui pourraient relever de telles analyses, dont les aspects syntactiques et sémantiques doivent demeurer essentiels bien que les plus difficiles à dégager et dont les aspects sociologiques et même économiques sont évidents.

18. Problèmes diachroniques et synchroniques dans le domaine des significations

Si la sociologie de Comte distinguait déjà les problèmes statiques (« ordre ») et dynamiques (« progrès »), c’est la linguistique saussurienne qui a sans doute fourni la première un statut positif à l’opposition relative des considérations synchroniques et diachroniques dans les sciences humaines. L’histoire de la langue et l’étymologie des mots n’expliquent, en effet, pas tout puisque les mots changent de sens, comme les organes biologiques peuvent changer de fonction, et cela en raison des besoins créés par l’équilibre actuel de la langue à un moment considéré du temps.

Or les systèmes de significations, en tant que relations de signifiants à signifiés, présentent une situation particulière dans la question des rapports entre l’équilibre synchronique et les transformations diachroniques. Comme nous l’avons vu (§ 9), c’est dans le domaine des structures normatives que l’on rencontre le maximum de dépendance entre ces deux aspects, pour cette raison que le développement de normes, telles que, par exemple, les structures opératoires de l’intelligence, consiste en une équilibration progressive : en un tel cas, l’équilibre synchronique dépend naturellement d’autant plus de ce processus même d’autorégulation graduelle que la structure considérée est plus proche de son état de fermeture finale (cet état final n’excluant d’ailleurs en rien son intégration ultérieure en de nouvelles structures). Dans le cas des valeurs, nous avons rencontré (§ 14) une situation intermédiaire, ces valeurs dépendant d’autant plus de leur histoire qu’elles sont plus liées à des structures (valeurs normatives) et d’autant moins qu’elles correspondent aux besoins solidaires d’un fonctionnement variable. Quant aux « signifiants » propres aux systèmes de significations, il va de soi que, dans la mesure où ils sont conventionnels ou « arbitraires », plus ils seront subordonnés aux besoins du moment et indépendants de leur histoire antérieure : c’est donc en ces situations que l’on observe le minimum de relations entre l’équilibre actuel et la diachronie. On le constate, par exemple, en un système de signes artificiel et professionnel, comme le langage mathématique : que l’on note une multiplication par les signes A × B, A . B ou AB ou d’autres opérations par n’importe quel signe ne dépend en principe que de conventions actuelles et non pas de l’histoire de symbolismes, celle-ci comportant par ailleurs des séries de transformations explicables, mais en général liées précisément à l’équilibre d’ensemble du système à chaque époque considérée ; il arrive même que la fidélité au passé puisse jouer un rôle perturbateur et non pas utile, lorsqu’elle fait obstacle à une réorganisation des perspectives que favorise au contraire un nouveau symbolisme.

Il est vrai que les « signifiants » se distribuent, comme l’avait noté F. de Saussure (précédé par Peirce mais selon une classification qui semble moins rationnelle), en « symboles » motivés et « signes » arbitraires, et qu’il existe entre deux des séries de transition. La notion même de l’arbitraire du signe a donné lieu à discussions, de la part de Jespersen jadis et aujourd’hui de Jakobson. Mais il semble que Saussure ait répondu d’avance à ces objections en distinguant lui-même le « relativement arbitraire » du « radicalement arbitraire ». Dans les grandes lignes il paraît bien que le mot désignant un concept ait moins de rapport avec lui (rapport entre la matière phonique et la signification notionnelle) que celui-ci n’en a avec sa signification et son contenu. Même si les signes verbaux s’accompagnent parfois de symbolisme (au sens saussurien d’un rapport de ressemblance ou de motivation entre le symbolisant et le symbolisé) et même si, pour la conscience du locuteur, le mot ne présente rien d’arbitraire (comme l’a remarqué Benveniste), il semble clair que la multiplicité des langues atteste ce caractère conventionnel du signe verbal. De plus le signe est toujours social (conventions explicites ou implicites dues à l’usage), tandis que le symbole peut être d’origine individuelle, comme dans le jeu symbolique des enfants ou dans le rêve.

Or ce problème posé par les linguistes des rapports des facteurs synchroniques et diachroniques sur le terrain des relations entre structures et significations est de portée très générale et son étude peut servir notamment à éclairer diverses questions interdisciplinaires comme celles de l’interprétation linguistique ou au contraire opératoire et constructiviste des structures logiques et mathématiques. Dans l’hypothèse nominaliste où ces structures sont considérées comme un simple langage servant à exprimer les données de l’expérience, les relations entre leur syntaxe et leur sémantique devraient obéir aux lois générales déterminant leurs rapports synchroniques et diachroniques. Et, au premier abord, c’est bien ce qui semble être le cas : il y a continuité des règles syntactiques dans le temps et variation des significations. Les théorèmes de la géométrie euclidienne demeurent vrais aujourd’hui même s’ils ont changé de signification pour deux raisons essentielles : l’une est qu’ils ne nous apparaissent plus comme l’expression d’une forme d’espace unique et nécessaire, comme le croyait encore Kant, mais qu’ils représentent une métrique parmi d’autres, ce qui modifie assurément leur signification en l’enrichissant d’ailleurs de tous les passages possibles entre les structures euclidiennes et non euclidiennes ; l’autre raison, plus générale encore, est que les formes spatiales ne nous apparaissent plus comme des figures statiques mais comme les résultats de transformations, chaque géométrie étant subordonnée à un « groupe » fondamental de transformations et ces groupes s’engendrant les uns les autres à la manière dont un sous-groupe peut être différencié à l’intérieur d’un groupe principal. Mais ces significations, tout en dépendant à chaque instant de l’histoire du système synchronique des connaissances à ce moment considéré, ne se succèdent néanmoins nullement de façon quelconque, comme sous l’influence d’accidents ou de facteurs exogènes : procédant par abstraction réfléchissante à partir des états antérieurs de la construction, les inventions nouvelles qui modifient les significations s’inscrivent ici dans la ligne d’une équilibration progressive dont l’équilibre synchronique est la résultante en même temps que le point de départ de nouveaux processus constructifs. Il y a donc là une différence assez fondamentale avec la situation des langues « naturelles » au sein desquelles l’équilibre synchronique est affaire des rééquilibrations dépendant d’une multitude de facteurs externes comme internes.

Ce problème des rapports entre l’équilibre synchronique et l’évolution diachronique en soulève alors un autre qui lui est lié de près, et qui est celui de la nature des nouveautés modifiant les comportements humains au cours de l’histoire et nécessitant des rééquilibrations. On peut à cet égard distinguer trois types de nouveautés possibles et leur rôle est bien différent dans les relations de continuité ou de discontinuité relatives entre l’équilibre actuel et les processus antérieurs d’équilibration. Le premier de ces types est celui des « découvertes », qui consistent à mettre en évidence des réalités déjà existantes indépendamment du sujet mais non connues ou non aperçues jusque-là (la découverte de l’Amérique, par exemple). Il va de soi qu’en ce cas les rééquilibrations obligées ne sont pas déterminées par les seuls états antérieurs du système. En second lieu, on parle d’« inventions » lors de combinaisons nouvelles dues aux actions du sujet humain (sans remonter jusqu’à ce que certains biologistes ont appelé des « inventions » organiques sur le terrain d’organes très différenciés et particulièrement adaptés à une situation nouvelle). Le propre d’une invention est que, si connus qu’aient pu être les éléments combinés (la nouveauté ne consistant donc qu’en la combinaison elle-même, non réalisée jusque-là), cette invention aurait cependant pu être autre : par exemple, inventer un nouveau symbolisme n’exclut pas la possibilité d’en inventer d’autres à sa place. En de tels cas, il va de soi qu’il y a à nouveau relative indépendance entre les rééquilibrations actuelles et l’histoire antérieure. Mais il existe un troisième type de nouveautés dans les comportements humains, et sa signification sociale peut être considérable : c’est celui que l’on appelle tour à tour « invention » ou « découverte » sur le terrain des structures logico-mathématiques ou des structures de l’intelligence en général. Or l’« invention » mathématique n’est pas une « découverte » (si l’on n’est pas platonicien) puisqu’il s’agit d’une combinaison nouvelle : par exemple le nombre imaginaire √−1 résulte d’une combinaison, réalisée par Cardan, entre le nombre négatif et l’extraction de la racine. Et elle n’est pas non plus une simple invention, puisqu’après coup on doit reconnaître qu’elle n’aurait pas pu être différente et qu’elle s’inspirait donc avec nécessité dans le détail même de ses lois. C’est en ce troisième cas (et il s’observe abondamment sur le terrain du développement mental, dans la construction spontanée des structures logiques) que la rééquilibration synchronique dépend étroitement de l’évolution antérieure parce que les constructions diachroniques relevaient déjà d’une équilibration progressive, et que l’équilibre actuel constitue le terme (provisoire) d’un tel processus.

V. Conclusion : le sujet de connaissances et les sciences humaines

Comme on l’a vu dans l’« Introduction », les sciences sociales et humaines soulèvent une série de problèmes épistémologiques qui leur sont propres. Mais il y a deux sortes de questions bien distinctes à considérer à cet égard : celles qui regardent le chercheur comme tel, autrement dit qui caractérisent l’épistémologie de sa discipline en tant que forme particulière de la connaissance scientifique ; et celles qui concernent le sujet étudié lui-même, qui, en tant que sujet humain, est une source de connaissances, et constitue en fait le point de départ de toutes les connaissances, naïves, techniques, scientifiques, etc., qui alimentent les diverses sociétés et dont sont sorties les sciences de l’homme. En groupant les problèmes interdisciplinaires autour des réalités communes qui sont les structures ou règles, les valeurs et les significations, nous nous sommes référés aux trois grandes manifestations des activités de ce sujet naturel : il reste pour conclure à examiner comment les sciences humaines considèrent ce sujet en tant que sujet, car, bien qu’encore insuffisamment analysé, c’est peut-être là qu’est l’un des points de convergence les plus fructueux qu’il convient d’envisager pour l’avenir.

19. Le développement des connaissances et l’épistémologie du sujet humain

Toutes les disciplines sociales et humaines s’occupent de près ou de loin en leurs aspects diachroniques du développement des connaissances. L’histoire économique des sociétés humaines ne saurait être complète sans une histoire des techniques et celle-ci est fondamentale du point de vue de la formation des sciences. L’anthropologie préhistorique prolonge ces recherches et soulève tous les problèmes du passage des conduites impliquant l’utilisation d’instruments (étudiées de près chez les Anthropoïdes) aux techniques proprement dites. L’anthropologie sociale et culturelle soulève les questions les plus centrales de la constitution des prélogiques ou des logiques collectives, en relation avec l’organisation sociale et familiale, la vie économique, les mythes et le langage. Et ce problème de la logique des civilisations tribales, loin d’être résolu, demande non seulement une expérimentation psychologique précise et non encore développée sous cette forme comparative, mais encore des comparaisons poussées en chaque société entre l’intelligence pratique ou technique et la pensée discursive ou simplement verbale. La linguistique fournit des documents fondamentaux sur l’expression orale ou écrite de structures cognitives telles que les systèmes de numération, les classifications, les systèmes de relations, etc.

Quant aux deux branches principales, du point de vue de la formation des instruments cognitifs, la sociologie des connaissances et la psychologie génétique, elles se rendent des services complémentaires. La sociogenèse des connaissances nous fait assister à la construction progressive et coopérative de mouvements d’idées se transmettant et se développant de générations en générations ou à l’action des multiples obstacles qui ralentissent ou font dévier cette marche. Appelée à s’appuyer de plus en plus sur l’histoire des idées, des sciences et des techniques, la sociologie historique des connaissances se doit, par exemple, de prendre position à l’égard de phénomènes aussi décisifs que le miracle grec et la décadence de la science grecque à la période alexandrine et l’on voit immédiatement comment ce dernier problème, en face duquel les sciences de l’homme ne sauraient demeurer muettes, ne peut se résoudre qu’en comparant les facteurs économiques et sociaux au déroulement interne de concepts et de principes qui pouvaient comporter par leurs exigences initiales des raisons de stérilité ultérieure.

La psychologie génétique et la psychologie comparée (y compris l’éthologie) sont loin de concerner des faits aussi centraux, mais leur grand avantage est de porter sur des séries qui sont moins lacunaires et surtout qui se reproduisent à volonté. On peut citer comme premier exemple la construction des nombres entiers ou « naturels ». Toutes les données recueillies par les disciplines précédentes nous montrent la généralité de cette élaboration dans les diverses civilisations et d’ailleurs la grande inégalité des niveaux atteints, mais aucun de ces faits ne nous met en présence de la construction elle-même, dont nous ne connaissons que les résultats. Au contraire, bien que le jeune enfant soit entouré d’adultes qui lui apprennent à compter et bien qu’il se serve d’un langage contenant déjà un système de numération il est facile par des expériences soigneuses de remonter à des stades où l’on ne peut encore parler de « nombres » parce qu’il n’y a pas encore de conservation des ensembles numériques (5 éléments ne font plus 5 si l’on modifie l’arrangement spatial, etc.), et il est possible, en partant de tels stades, de suivre par quel mécanisme le nombre se constitue à partir d’opérations purement logiques mais par une synthèse nouvelle des opérations d’inclusion et d’ordre. De tels faits éclairent alors les données ethnographiques et historiques, ce qui serait inutile si l’on pouvait remonter jusqu’aux activités mentales de l’homme préhistorique, mais cela est malheureusement exclu sur un terrain comme celui de la genèse du nombre. D’autre part, ils soulèvent des problèmes logiques nouveaux et l’on a pu non seulement formaliser cette construction génétique (J. B. Grize et G. Granger) mais encore montrer que, sous une forme implicite mais nécessaire, on en retrouvait les aspects essentiels en tous les modèles fournis par les logiciens sur le passage des classes ou relations aux nombres. En troisième lieu, ces faits se prêtent à des comparaisons instructives avec les données de la zoopsychologie concernant l’apprentissage du nombre chez l’animal (expériences de W. Kohler, etc.).

Un second exemple instructif est celui des notions spatiales, au sujet desquelles les données ethnographiques et historiques sont abondantes, mais à nouveau sans renseignements suffisants sur les modes de construction. Seulement en ce domaine on se trouve en présence d’une situation assez paradoxale du point de vue des rapports entre l’histoire et la théorie. L’histoire de la géométrie montre, en effet, que les Grecs ont débuté par une systématisation remarquable des propriétés de l’espace euclidien, avec quelques intuitions dans le domaine de l’espace projectif, mais sans mise en forme analogue et sans aucune théorie proprement topologique. La géométrie projective ne s’est constituée à titre de branche autonome qu’à partir du xviie siècle et la topologie s’est imposée enfin au xixe siècle, alors que l’on découvrait par ailleurs les géométries non euclidiennes. Mais, du point de vue de la construction théorique, la topologie constitue le point de départ de l’édifice géométrique et de là procèdent la géométrie projective, d’une part, et la métrique générale de l’autre (d’où les différenciations euclidiennes ou non euclidiennes).

Or, la psychologie génétique et les études sur la perception montrent que, en fait, le développement naturel est plus proche de la théorie que de l’histoire, celle-ci ayant renversé l’ordre génétique en partant des résultats pour ne remonter qu’ultérieurement aux sources (processus fréquent qui montre à lui seul l’utilité des comparaisons entre la genèse psychologique et le déroulement historique). En effet, d’une part, l’examen de la formation des structures spatiales chez l’enfant montre que les structures topologiques précèdent les deux autres et constituent la condition de leur formation, tandis qu’ensuite s’en dégagent, et concurremment, les structures projectives et euclidiennes. D’autre part, Lüneburg a cru pouvoir établir que l’espace perceptif élémentaire était riemannien et non pas euclidien (perception des parallèles, etc.), ce qui est peut-être exagéré, mais semble montrer tout au moins l’existence d’une situation indifférenciée à partir de laquelle les structures euclidiennes ne s’organisent que secondairement.

Bien d’autres exemples pourraient être donnés, concernant les notions de temps, de vitesse, de causalité, etc., et il est même arrivé que des physiciens utilisent des résultats fournis par la psychogenèse quant à l’indépendance initiale des idées ordinales de vitesse par rapport à la durée. L’ensemble des faits recueillis montre ainsi qu’une collaboration interdisciplinaire est possible sur le terrain de l’épistémologie du sujet humain en général et que cette épistémologie de la pensée naturelle rejoint les grands problèmes de l’épistémologie de la connaissance scientifique. C’est là un cas particulier de l’étude des structures (sous II), mais de portée très générale.

20. Les recombinaisons par « hybridation »

Les considérations qui précèdent montrent que, en englobant nécessairement dans leur champ d’études le sujet de connaissance, source des structures logiques et mathématiques dont elles dépendent par ailleurs, les sciences de l’homme ne soutiennent pas simplement entre elles un ensemble de relations interdisciplinaires dont on a cherché à montrer la nécessité dans les sections I-IV, mais sont insérées en un circuit ou un réseau général qui englobe en définitive la totalité des sciences (ce qui montrait d’ailleurs déjà leurs relations avec la biologie : 2). Il était indispensable de rappeler ce fait pour pouvoir conclure, de manière à ce que ces conclusions essayent de faire sentir la portée véritable des relations interdisciplinaires.

Cette portée dépasse, en effet, de beaucoup celle d’une simple facilitation du travail, ce à quoi elle se réduirait s’il ne s’agissait en fait que d’explorer en commun des régions frontières. Cette dernière conception de la collaboration entre spécialistes de branches différentes serait la seule admissible si l’on admettait un postulat auquel d’ailleurs bien trop de chercheurs demeurent inconsciemment attachés : que les frontières de chaque discipline scientifique sont fixées une fois pour toutes et qu’elles se conserveront nécessairement à l’avenir. Or, le premier but d’un ouvrage comme celui-ci, qui porte sur les tendances et non pas les résultats, sur les perspectives et la prospective des sciences de l’homme et non pas sur leur seul état présent, est au contraire de faire comprendre que toute tendance novatrice vise en fait à reculer les frontières dans la dimension longitudinale et à les mettre en question dans les dimensions transversales. Le véritable objet de la recherche interdisciplinaire est donc une refonte ou une réorganisation des domaines du savoir, par des échanges consistant en réalité en recombinaisons constructives.

L’un des faits les plus frappants des mouvements scientifiques de ces dernières années est, en effet, la multiplication de nouvelles branches du savoir nées précisément de la conjonction entre disciplines voisines, mais s’assignant en fait des buts nouveaux qui rejaillissent sur les sciences mères en les enrichissant. On pourrait parler d’une sorte d’« hybridation » entre deux domaines initialement hétérogènes, mais cette métaphore n’a de sens que si le terme d’hybride est pris, non pas au sens de la biologie classique d’il y a un demi-siècle où les hybrides étaient conçus comme inféconds ou tout au moins impurs, mais au sens des « recombinaisons génétiques » de la biologie contemporaine, qui s’avèrent plus équilibrées et mieux adaptées que les génotypes purs, et qui tendent à remplacer les mutations dans les conceptions du mécanisme évolutif. Les hybridations fécondes abondent dans le domaine des sciences exactes et naturelles, de l’algèbre topologique à la biophysique, la biochimie et à la jeune biophysique quantique. Un mouvement bien plus modeste mais comparable en son esprit a donné naissance à plusieurs branches nouvelles dans les sciences de l’homme, et nous pouvons signaler ces hybridations à titre de conclusion en cherchant à dégager leur signification productrice pour les sciences mères dont elles sont issues.

On ne saurait classer dans ces branches nouvelles issues de recombinaisons les branches nées simplement d’un affinement des méthodes mathématiques ou statistiques et de leur meilleure synthèse avec l’expérience. L’économétrie en est un exemple et si elle peut enrichir en un sens les mathématiques, c’est uniquement par le fait des problèmes qu’elle leur pose. La théorie des jeux avait été entrevue par Émile Borel (1921-1927) indépendamment des applications à l’économie et le théorème général de v. Neumann (minimum maximorum) est de 1928, tandis que la collaboration de ce mathématicien avec l’économiste Morgenstern date de 1937. Il n’en reste pas moins que l’étude du comportement économique a créé, comme on l’a vu, d’utiles liaisons avec la psychologie, etc., sans avoir à rappeler les multiples autres applications de la théorie des jeux.

Par contre, une « hybridation » authentique avec ses recombinaisons fécondes est celle que constitue la psycholinguistique, car elle enrichit à la fois la psychologie, cela va de soi, et la linguistique elle-même, en tant que seule cette nouvelle branche conduit à des études systématiques sur l’exercice individuel de la langue, laquelle au contraire est institutionnalisée. On peut sans doute attendre beaucoup également de la « sociolinguistique » avec les travaux de Greenberg, etc., qui font le pont entre la linguistique et la sociologie.

La psychologie sociale est aussi utile à la sociologie qu’à la psychologie, à laquelle elle fournit une dimension de plus et si les psychologues sociaux témoignent parfois de cette sorte d’impérialisme qui est le signe de la jeunesse d’une discipline, c’est aussi un signe d’indépendance et une annonce de synthèses futures.

L’éthologie ou zoopsychologie est aujourd’hui l’œuvre de zoologistes de profession autant et plus que de psychologues et il est indéniable qu’elle enrichit la biologie (notamment dans la théorie de la sélection en montrant comment l’animal choisit et façonne son milieu autant qu’il est conditionné par lui), tout en fournissant à la psychologie un apport irremplaçable notamment dans l’analyse des fonctions cognitives (instinct, apprentissage et intelligence).

On nous pardonnera d’insister également sur l’expérience faite depuis une dizaine d’années en épistémologie génétique, ou étude de la formation et de l’accroissement des connaissances. Pour étudier le développement des structures logiques, mathématiques, cinématiques, etc., le Centre international créé à cet effet à Genève n’a cessé de faire collaborer des psychologues avec des logiciens, mathématiciens, cybernéticiens, physiciens, etc. Or, l’épistémologie génétique est d’une part une branche nouvelle née de l’hybridation de l’épistémologie (en particulier en ses méthodes « historicocritiques ») et de la psychologie génétique. Et elle est utile aux deux à la fois car, comme l’a dit le logicien S. Papert, pour comprendre l’homme il faut connaître l’épistémologie et pour comprendre celle-ci il faut connaître l’homme.

La situation de ces branches nouvelles de nature essentiellement interdisciplinaire vérifie donc en un sens ce que l’on a vu (au § 1) quant aux situations où la mise en relation entre un domaine « supérieur » (en tant que plus complexe) et « inférieur » n’aboutit ni à une réduction du premier au second ni à un renforcement de l’hétérogénéité du premier, mais à une assimilation réciproque telle que le second explique le premier mais en s’enrichissant de propriétés non aperçues jusque-là et qui assurent la liaison cherchée. Dans le cas des sciences de l’homme où l’on ne peut pas parler de complexité croissante ni de généralité décroissante, parce que tous les aspects sont présents partout et que le découpage des domaines est affaire d’abstraction plus que de hiérarchie, l’assimilation réciproque est encore plus nécessaire sans aucun risque de nuire à la spécificité des phénomènes. Les difficultés n’en sont pas moins considérables. Mais, indépendamment des formations universitaires différentes, qui constituent sans doute le principal obstacle à surmonter, les techniques logico-mathématiques communes dont l’emploi tend à se généraliser constituent à la fois le meilleur indice des convergences qui s’imposent et le meilleur instrument de jonction.