Les Explications causales ()

Avant-propos a

Les recherches du Centre international d’Epistémologie génétique ont porté durant ces dernières années sur la causalité au sens le plus large du terme, recouvrant toute explication d’un phénomène matériel (y compris à l’occasion les actions propres sous leurs aspects physiques et liées à des objets). Or le développement de la causalité ainsi comprise soulève des problèmes bien plus difficiles que l’étude des opérations du sujet. Du fait que celles-ci traduisent essentiellement les coordinations générales de l’action, les stades de leur élaboration obéissent à une logique interne que l’analyse parvient tôt ou tard à dégager et qui se retrouve avec une régularité assez frappante dans les domaines les plus divers. Expliquer un phénomène physique suppose certes l’emploi de telles opérations, car la recherche de la causalité en vient toujours à dépasser les observables et à recourir à des liaisons inférées, donc opératoires. Mais il s’y ajoute, et c’est là l’essentiel, les réponses de l’objet, car parler de causalité c’est supposer que les objets existent extérieurement à nous et qu’ils agissent les uns sur les autres indépendamment de nous : si le modèle causal adopté comporte une part inférentielle, c’est donc dans la seule intention d’atteindre ces propriétés de l’objet. Or celles-ci peuvent résister aussi bien que se plier au traitement opératoire utilisé par le sujet : d’où un développement des explications dont rien ne garantit d’avance qu’il présentera la même régularité ni la même simplicité relative que celui des opérations logico-mathématiques à elles seules.

Aussi bien, après une période où nous en arrivions jusqu’à douter de l’existence de stades au sein de cette évolution, avons-nous dû nous livrer à un nombre de recherches bien plus considérable que prévu au départ, tant étaient divers les domaines à

explorer. En outre, comme chaque nouvelle analyse risquait de contredire aussi bien que de compléter l’une ou l’autre des précédentes (puisque, répétons-le, l’explication causale dépend des objets davantage que du sujet), il y aurait eu imprudence à publier nos premiers résultats avant d’avoir atteint un certain degré de sécurité. Nous nous trouvons alors actuellement dans la situation suivante : en possession d’une centaine de travaux achevés et rédigés, nous comptons les répartir en divers fascicules portant sur les questions essentielles de l’explication causale (transmission des mouvements, problèmes de directions, composition des forces, raison suffisante, états de la matière, échanges de chaleur, etc.), mais nous craignons que, à passer de l’une à l’autre, le lecteur n’aperçoive ni les hypothèses directrices ni les résultats d’ensemble.

C’est pour remédier à cet état de choses qu’a été écrite la présente introduction. Elle ne prétend en rien remplacer les analyses de détail, car, en de tels domaines, seuls comptent les faits suffisamment fouillés pour justifier les interprétations. Elle se propose par contre, en résumant à très grands traits les données accumulées, de préciser les principaux problèmes qu’elles soulèvent et d’indiquer dans quelle direction ils semblent pouvoir être résolus. En possession de ce fil conducteur, le lecteur pourra s’y retrouver plus facilement dans les Etudes ultérieures, chaque chapitre particulier pouvant alors simultanément former un tout et s’insérer dans le tableau général.

En effet, l’hypothèse à laquelle les faits nous ont conduits se trouve être finalement d’une grande simplicité. Tandis qu’E. Meyerson voyait dans la causalité un produit apriorique mettant une raison identificatrice aux prises avec un réel divers et irrationnel, et tandis que Ph. Frank nous dit avoir hésité durant toute sa carrière à faire de cette causalité une loi de la nature ou une tautologie inférentielle, la psychogenèse des explications causales semble au contraire montrer qu’elles portent sur les transformations des objets autant que sur des transmissions ou conservations, pendant que les opérations du sujet intervenant dans le jeu des inférences sont elles-mêmes de nature transformatrice autant que conservatrice : il en résulte une convergence progressive entre les opérations et la causalité, bien que les unes relèvent du sujet et la seconde de l’objet ; celle-ci apparaît donc à son tour comme un système d’opérations, mais attribuées aux objets, c’est-à-dire situées dans le réel et tendant à exprimer ce

que produisent ces objets lorsqu’ils agissent les uns sur les autres et se comportent en tant qu’opérateurs.

Or, s’il en est ainsi, on voit se dégager un nouveau problème : du fait que le sujet constitue lui-même, en ses actions comme en son organisme, une source de causalité en liaison avec l’ensemble du réel, faut-il en conclure que ses propres opérations dérivent de cette causalité ou que les structures opératoires, en tant qu’issues des coordinations générales de l’action, constituent sous leurs espèces logico-mathématiques la forme nécessaire de toute connaissance, y compris de celle des liaisons causales ? En d’autres termes, la notion de l’attribution des opérations aux objets doit-elle être interprétée sur un mode réaliste ou aprioriste ? Le propre des études génétiques étant de retrouver dans le développement même de continuels processus dialectiques, on pourrait être tenté de répondre dès l’abord : ni l’un ni l’autre ou les deux à la fois, ou encore à tour de rôle selon une marche en spirale. Mais notre méthode consistant à nous méfier des spéculations et à recourir aux faits, nous nous contenterons dans le présent essai de fournir à chaque étape les données d’expérience permettant de mieux cerner la question. Quant à la suite des recherches, il va de soi que c’est sur le terrain de l’action propre et de ses deux dimensions causale et opératoire que pourront être trouvés les éléments d’une réponse positive : c’est dans cette voie que nous nous sommes donc engagés dès la présente année de travail.

Mais en attendant ces nouveaux résultats, le présent essai comprend les deux parties suivantes. Au cours de la première, qui forme l’essentiel du volume, seront donc résumées les données principales fournies par les recherches déjà achevées dont le détail sera publié ultérieurement ; mais ce condensé sera présenté ici dans la perspective générale des relations entre la causalité et les opérations, puisque telle semble être la question centrale que soulèvent les explications causales. Au cours d’une seconde partie, on trouvera sous la plume de R. Garcia et du soussigné une discussion du problème des rapports entre la géométrie et la dynamique, tel qu’il se pose dans la physique moderne et, sous une forme renouvelée, dans la physique contemporaine, tout en constituant dès les stades élémentaires de la psychogenèse un aspect essentiel des questions générales de la causalité.

Il convient enfin de fournir deux sortes d’indications pour la lecture des pages qui suivent. En premier lieu nous ne donnerons

pas, lors des citations, le titre de chaque recherche R ni le nom des collaborateurs correspondants : on en trouvera la liste complète dans la bibliographie en fin du volume et les renvois se feront simplement sous les signes RI ou R2, etc.

En second lieu, chaque fait mentionné sera mis en référence avec l’un des stades observés au cours du développement de la causalité. Or, ces stades correspondent de façon assez générale à ceux des opérations. En voici donc la série :

Niveau IA (4-5 ans) : Réactions préopératoires antérieures à la formation des fonctions constituantes (vol. XXII des Etudes).

— IB (5 1J2-6 ans) : Début d’objectivation et fonctions constituantes.

— IIA (7-8 ans) : Formation des opérations concrètes (classes, relations, nombres et espace) et des premières conservations ; transitivité.

— IIB (9-10 ans) : Achèvement des opérations concrètes, conservation du poids lors des changements de forme de l’objet ; coordonnées naturelles de l’espace.

— IIIA (11-12 ans) : Opérations propositionnelles, combinatoire, groupe des deux réversibilités, coordination possible de deux systèmes de références, etc.

— IIIB (12-15 ans) : Equilibration et généralisation des réactions III A.

 

Enfin, je tiens à remercier profondément les nombreux collaborateurs du Centre dont on trouvera les noms dans l’énumération des cent recherches utilisées et sommairement résumées en cette Introduction, ainsi que mes collègues F. Halbwachs, J. B. Grize, P. Gréco et R. Garcia, qui ont bien voulu lire cette étude en manuscrit et dont les conseils et compléments m’ont été précieux.

 

J. Piaget