Hasard et dialectique en Ă©pistĂ©mologie biologique : examen critique des thĂšses de Jacques Monod (1971) a đ
Si la vie est bien, comme le pense Jacques Monod, le fruit dâun compromis entre la conservation et la variation, il suffit dâadmettre le primat des rĂ©gulations, en leurs mĂ©canismes si gĂ©nĂ©raux, sur les contenus toujours particuliers des transmissions hĂ©rĂ©ditaires pour que ce compromis devienne composition et que cette composition de lâinvariance et de la transformation ressemble de plus en plus aux combinaisons opĂ©ratoires dont se rend finalement maĂźtresse lâintelligence humaine.
Le bel ouvrage que J. Monod vient de consacrer Ă ces sujets 1 mĂ©rite une discussion approfondie car il se caractĂ©rise par deux qualitĂ©s plus rares quâon ne le croit : une originalitĂ© indĂ©niable dans lâinterprĂ©tation des thĂšses, mĂȘme les plus courantes (comme celle du rĂŽle de la sĂ©lection), et une grande libertĂ© dâesprit Ă lâĂ©gard des tendances Ă la mode (dialectique de la nature). Si les remarques qui suivent sâĂ©cartent sur certains points des modĂšles explicatifs de lâauteur, ce nâest donc certes pas dans un dĂ©sir de rĂ©action : ce sera au contraire, soit pour suggĂ©rer certains dĂ©veloppements dans lâesprit mĂȘme qui paraĂźt ĂȘtre celui de J. Monod (par exemple dans les rapports entre le hasard et la sĂ©lection), soit pour dĂ©fendre une dialectique qui nâest celle dâaucune Ă©cole, mais celle dont jâai usĂ© moi-mĂȘme sans mâen douter dâabord (plusieurs marxistes y ont ensuite vu une convergence avec leurs thĂšses mais en reconnaissant lĂ une simple « rencontre » 2, et qui me paraĂźt Ă©galement impliquĂ©e par les idĂ©es de Monod sur le rĂŽle nĂ©cessaire des autorĂ©gulations.
PropriĂ©tĂ©s discriminativesđ
Ă commencer par un point dâaccord, jâai, en effet, Ă©crit de mon cĂŽtĂ© tout un ouvrage 3 pour montrer la continuitĂ© entre les autorĂ©gulations biologiques et les mĂ©canismes constitutifs du dĂ©veloppement de lâintelligence ou des fonctions cognitives en gĂ©nĂ©ral. Si le livre de Monod avait paru avant le mien, je lâaurais abondamment citĂ©, tant me paraĂźt Ă©clairante sa maniĂšre dâinterprĂ©ter sur un mode « cognitif » le rĂŽle des protĂ©ines rĂ©gulatrices en tant que « dĂ©tecteurs de signaux chimiques » :
Toutes ces performances tĂ©lĂ©onomiques des protĂ©ines reposent en derniĂšre analyse sur leurs propriĂ©tĂ©s dites « stĂ©rĂ©ospĂ©cifiques », câest-Ă -dire leur capacitĂ© de « reconnaĂźtre » dâautres molĂ©cules (y compris dâautres protĂ©ines) dâaprĂšs leur forme, qui est dĂ©terminĂ©e par leur structure molĂ©culaire. Il sâagit littĂ©ralement dâune propriĂ©tĂ© discriminative (sinon « cognitive ») microscopique » (p. 60 : jâajoute personnellement que « discriminative » suffirait Ă mes besoins, tout en me fĂ©licitant de cette adjonction « sinon cognitive » qui est, en effet, Ă peu prĂšs synonymique).
Quâon me permette ici une parenthĂšse que je ne songe en rien Ă placer sous la responsabilitĂ© de J. Monod mais qui se rapporte Ă un problĂšme paraissant important quant au rapport entre les fonctionnements organiques et cognitifs. On sait que lâinstinct, dont la programmation est hĂ©rĂ©ditaire, comporte une « logique » (Tinbergen) et jâai cherchĂ© Ă montrer (op. cit., pp. 259-282) que sa structure Ă©tait analogue Ă celle de la logique propre Ă lâintelligence sensori-motrice, sauf que prĂ©cisĂ©ment les schĂšmes en jeu et leurs coordinations sont innĂ©s dans un cas et acquis dans lâautre. Pour prendre un exemple trĂšs simple, si lâHelix pomatia en est venu, comme dâautres escargots de nos pays, Ă pondre instinctivement ses Ćufs dans la terre, ce peut ĂȘtre grĂące Ă une coordination sâeffectuant au niveau du gĂ©nome ou de lâĂ©pigĂ©notype, entre un schĂšme le poussant Ă assurer Ă ses Ćufs la mĂȘme protection quâĂ lui-mĂȘme et un autre schĂšme le conduisant Ă sâenfouir dans le sol pour Ă©viter la sĂ©cheresse et le froid (avec en ce cas construction dâun Ă©piphragme de mucus dessĂ©chĂ©). Mais comment les particules matĂ©rielles (gĂšnes ou produits de leur activitĂ© synthĂ©tiques) servant de substrats aux comportements correspondants peuvent-elles se coordonner de façon semblable Ă des schĂšmes sensori-moteurs, alors que la coordination de ceux-ci procĂšde par relations dâanalogie, etc., et que les coordinations entre particules reprĂ©sentatives physiques ne sont que spatiales ? La notion de liaisons « stĂ©rĂ©ospĂ©cifiques » avec leurs caractĂšres de discrimination Ă mi-chemin du chimique et du cognitif suggĂšre une possibilitĂ© dâinterprĂ©tations analogues permettant dâĂ©viter les solutions verbales qui consisteraient Ă projeter une sorte dâintelligence anticipatrice dans les coordinations surprenantes, Ă la fois hĂ©rĂ©ditaires et cognitives, caractĂ©risant lâinstinct. Le principe gĂ©nĂ©ral en serait quâĂ des schĂšmes prĂ©sentant, au plan du comportement, une parentĂ© logique entre eux correspondraient, au plan de la transmission gĂ©nĂ©tique ou des synthĂšses Ă©pigĂ©nĂ©tiques, des Ă©lĂ©ments matĂ©riels dont la dynamogĂ©omĂ©trie comporterait des analogies de « formes ».
Un noyau linguistique hĂ©rĂ©ditaire ?đ
Mais pourquoi chercher midi Ă quatorze heures alors quâil semble si simple, avec Descartes et N. Chomsky, dâadmettre lâexistence dâ« idĂ©es innĂ©es » ? Avouons ici, puisque nous en sommes encore Ă des questions dâintroduction que lâapprobation sans rĂ©serve donnĂ©e par J. Monod au « noyau fixe inné », dont Chomsky postule lâexistence Ă la base de ses grammaires transformationnelles, paraĂźt quelque peu inquiĂ©tante, mĂȘme Ă en rester au point de vue strictement biologique. Que se soit formĂ©, avec lâhominisation, un centre hĂ©rĂ©ditaire du langage dont la fonction serait de rendre possible lâacquisition dâune langue soulĂšve dĂ©jĂ des problĂšmes gĂ©nĂ©tiques considĂ©rables, si lâon ne dispose comme instruments explicatifs que du hasard et de la sĂ©lection naturelle : en effet, si lâon comprend bien comment le hasard peut ĂȘtre rendu responsable des variations dâun organe dĂ©jĂ existant ou en formation, le saut considĂ©rable qui sĂ©pare lâincapacitĂ© et la possibilitĂ© dâapprendre un langage articulĂ© reste bien plus mystĂ©rieux. Mais nâinsistons pas sur ce point. Par contre admettre la formation rapide dâun centre dont les attributions ne seraient plus simplement de permettre un apprentissage, mais de fournir dĂ©jĂ des structures toutes construites (par exemple le rapport de sujet Ă prĂ©dicat, etc.) soulĂšve des problĂšmes bien plus aigus encore : cela reviendrait dâune part, sâil sâagissait lĂ dâune mutation et rĂ©ellement fortuite, Ă subordonner la logique au hasard, puisque le noyau fixe de Chomsky contient lâessentiel de la logique ; il conviendrait, dâautre part, de justifier par la sĂ©lection, dont le rĂ©sultat ordinaire nâest quâun accroissement des probabilitĂ©s de survie, la meilleure adaptation des hominiens utilisant les relations de sujet Ă prĂ©dicat, alors que les fruits de cette conquĂȘte ne seraient sans doute visibles que bien plus tard (et sur le plan de la rĂ©flexion, tandis que lâaction se contente des coordinations entre schĂšmes sensori-moteurs).
Si le problĂšme Ă©tait de choisir entre lâinnĂ©itĂ© et un simple associationnisme empiriste, comme le croit Chomsky, on passerait certes sur ces difficultĂ©s. Mais il se trouve que, si la seconde de ces solutions est effectivement inacceptable (et lĂ -dessus Chomsky a rendu grand service par sa critique brillante et dĂ©cisive des interprĂ©tations de Skinner), la premiĂšre est par contre entiĂšrement inutile. Dâune part, en effet, la formation du langage est trĂšs certainement ultĂ©rieure Ă celle de lâintelligence sensori-motrice, dont les ChimpanzĂ©s, etc., font un usage remarquable et qui se dĂ©veloppe chez le bĂ©bĂ© avant toute fonction sĂ©miotique : or cette forme dâintelligence contient prĂ©cisĂ©ment tout ce dont Chomsky a besoin pour meubler dâune logique en actes son « noyau fixe » soi-disant innĂ©. Dâautre part, la constitution et les progrĂšs de lâintelligence sensori-motrice Ă partir des premiers schĂšmes dâhabitude, qui sont manifestement acquis, sâexpliquent par un jeu continu et autoconstructif de rĂ©gulations, sans oublier naturellement la maturation du systĂšme nerveux (laquelle intervient partout, mais se borne Ă ouvrir des possibilitĂ©s sans imposer de structures et dĂ©pend elle-mĂȘme en partie de lâexercice) : seulement il sây ajoute une sĂ©rie de constructions effectives dont on peut suivre et expliquer pas Ă pas lâĂ©laboration non programmĂ©e hĂ©rĂ©ditairement. En un mot lâhypothĂšse de lâinnĂ©itĂ© du langage nous paraĂźt ĂȘtre Ă la fois inutile et dĂ©nuĂ©e de justification psychologique.
Le point de vue cybernĂ©tiqueđ
Ă en venir aux thĂšses essentielles de lâouvrage sur la causalitĂ© biologique, elles dĂ©veloppent, dâune part, de la façon la plus suggestive et la plus convaincante le renouvellement des conceptions quâimposent le point de vue cybernĂ©tique contemporain et nos connaissances expĂ©rimentales sur les mĂ©canismes rĂ©gulateurs, Ă lâacquisition rĂ©cente de certaines dâentre lesquelles J. Monod a lui-mĂȘme si fortement contribuĂ©. Mais, dâautre part, elles poussent invinciblement le lecteur Ă chercher ce que ces interprĂ©tations contiennent encore implicitement de dĂ©veloppements possibles, notamment en ce qui concerne le rĂŽle et la signification du hasard, point central sur lequel semblent se livrer dans lâesprit de lâauteur certains combats souterrains entre ses tendances novatrices et sa fidĂ©litĂ© aux idĂ©es traditionnelles du mutationnisme et du nĂ©odarwinisme.
Lâune des idĂ©es-clefs des modĂšles de Monod est le caractĂšre tĂ©lĂ©onomique des rĂ©actions internes de lâorganisme permettant entre autres son autoconstruction par une « morphogenĂšse autonome ». Cette tĂ©lĂ©onomie sâexplique elle-mĂȘme grĂące aux circuits cybernĂ©tiques, dans lesquels Marie Brazier cherchait dĂ©jĂ les « équivalents mĂ©caniques de la finalité » et au sein desquels Monod retrouve « une activitĂ© orientĂ©e, cohĂ©rente et constructive » (p. 59). Mais lâidĂ©e particuliĂšrement Ă©clairante Ă cet Ă©gard consiste Ă retrouver en eux une action comparable Ă celle du dĂ©mon de Maxwell, dont les pouvoirs cessent dâĂȘtre mystĂ©rieux lorsque, avec Szilard et L. Brillouin, on rĂ©ussit Ă dĂ©terminer son bilan Ă©nergĂ©tique sans contredire le deuxiĂšme principe de la thermo-dynamique.
Il sâensuit alors une solution possible de lâirritant problĂšme des relations entre ce principe de Carnot, imposant la probabilitĂ© croissante du dĂ©sordre ou entropie, et lâĂ©volution vitale conduisant de façon Ă©galement irrĂ©versible Ă un accroissement de lâordre. « Le second principe, dit ainsi Monod, ne formulant quâune prĂ©diction statistique, nâexclut pas, bien entendu, quâun systĂšme macroscopique quelconque ne puisse, dans un mouvement de trĂšs faible amplitude et pour une durĂ©e trĂšs courte, remonter la pente de lâentropie, câest-Ă -dire en quelque sorte remonter le temps. Chez les ĂȘtres vivants, ce sont prĂ©cisĂ©ment ces seuls et fugitifs mouvements qui, captĂ©s et reproduits par le mĂ©canisme rĂ©plicatif, ont Ă©tĂ© retenus par la sĂ©lection » (p. 139).
Un choix actifđ
Ce passage capital donne un premier exemple de lâidĂ©e que Monod, avec beaucoup de raison, se fait de la sĂ©lection : celle, non plus dâun triage automatique, Ă base de simples probabilitĂ©s de rencontres ou de non-rencontre avec les Ă©lĂ©ments du milieu extĂ©rieur, mais bien dâune sorte de choix actif, puisquâil rĂ©sulte dâactivitĂ©s tĂ©lĂ©onomiques, câest-Ă -dire rĂ©gulatrices, et quâil gĂ©nĂ©ralise en somme le principe de ces choix dĂ©jĂ Ă lâĆuvre dans les discriminations stĂ©rĂ©ospĂ©cifiques dont il a Ă©tĂ© question ci-dessus.
De mĂȘme dans les relations entre le mĂ©canisme sĂ©lectif et les actions du milieu (dont Monod dit fort bien quâelles sont loin dâĂȘtre seules en jeu comme agents de la sĂ©lection), on retrouve la thĂšse dĂ©veloppĂ©e par plusieurs grands biologistes contemporains, entre autres avec une clartĂ© particuliĂšre par Waddington, que si tel ou tel milieu impose Ă une espĂšce donnĂ©e un ensemble de contraintes sĂ©lectives, câest souvent que ce milieu a Ă©tĂ© au prĂ©alable choisi par les reprĂ©sentants de lâespĂšce considĂ©rĂ©e :
Des organismes diffĂ©rents vivant dans la mĂȘme niche Ă©cologique ont avec les conditions externes⊠des interactions trĂšs diffĂ©rentes et spĂ©cifiques. Ce sont ces interactions spĂ©cifiques, en partie « choisies » par lâorganisme lui-mĂȘme, qui dĂ©terminent la nature et lâorientation de la pression de sĂ©lection quâil subit. Disons que les « conditions initiales » de sĂ©lection que rencontre une mutation nouvelle comprennent Ă la fois, et de façon indissoluble, le milieu extĂ©rieur et lâensemble des structures et performances de lâappareil tĂ©lĂ©onomique (p. 141).
De façon gĂ©nĂ©rale, la sĂ©lection nâest donc plus Ă concevoir comme un simple triage dont ne peuvent dĂ©couler que la mort ou la survie, et qui agit Ă la façon automatique dâun tamis : elle consiste au contraire en un processus probabiliste orientĂ© en bonne partie par les choix de lâorganisme et aboutissent essentiellement Ă modifier les proportions dans les compositions du gĂ©nome ou du pool gĂ©nĂ©tique ainsi que les coefficients de multiplication, de recombinaison ou de variation, etc.
Le rĂŽle du hasardđ
Or, si lâon accepte avec J. Monod ces trĂšs importantes retouches contemporaines de lâidĂ©e de sĂ©lection et la forme originale quâil leur donne sur plusieurs points, on ne peut que se demander sâil ne conviendrait pas de se livrer Ă une rĂ©vision analogue en ce qui concerne le rĂŽle du hasard, que J. Monod nous paraĂźt interprĂ©ter de façon un peu monolithique. Dâabord, il va de soi que deux mutations diffĂ©rentes ou autres Ă©vĂ©nements alĂ©atoires ne se produisent pas avec la mĂȘme probabilitĂ© et que les Ă©carts possibles entre leurs classes correspondantes de frĂ©quence (les « taux de mutations ») doivent pouvoir ĂȘtre justifiĂ©s en faisant appel Ă des raisons subordonnant le hasard Ă dâautres facteurs. Dâautre part, des motifs impĂ©rieux de symĂ©trie semblent imposer, si lâon admet que la sĂ©lection sâoriente dans la direction des « choix », cette consĂ©quence que les productions en apparence fortuites sont Ă interprĂ©ter selon des modĂšles sâorientant dans la direction des « essais ». En dâautres termes, dans la mesure mĂȘme oĂč lâon fait appel Ă une tĂ©lĂ©onomie intervenant au sein des processus de sĂ©lection, on rapproche ceux-ci des comportements dâ« essais et erreurs » ou de « tĂątonnements » : or, au plan du comportement, chacun sait aujourdâhui que les tĂątonnements les plus alĂ©atoires dâapparence, ne sont pas lâeffet dâun pur hasard, avec sĂ©lection aprĂšs coup, mais sont peu ou prou orientĂ©s par un mĂ©canisme exploratoire dâensemble qui commande tout Ă la fois les productions en tant quâ« essais » et leur sĂ©lection en tant que « choix ». En outre, cette idĂ©e de considĂ©rer lâapparition de certaines mutations, Ă part les plus accidentelles, comme due Ă une sorte de « scanning », est voisine de celle quâa soutenue L. L. Whyte, avec lâhypothĂšse (que lui ont suggĂ©rĂ©e ses analyses mathĂ©matiques) dâune rĂ©gulation possible des mutations, avec pouvoirs dâen « dĂ©muter » certaines, dâen renforcer dâautres ou de les rendre compatibles avec lâensemble du systĂšme.
Des sĂ©ries ordonnĂ©esđ
Nous croyons, dâautre part, pouvoir affirmer que la notion de variations distribuĂ©es selon un mode de « scanning », ou dâessais multiples plus ou moins dirigĂ©s en leur orientation gĂ©nĂ©rale, prĂ©sente un certain accord avec les donnĂ©es de la systĂ©matique. Quelques Ă©tudes dĂ©taillĂ©es sur les LimnĂŠa en zoologie ou les Sedum en botanique nous ont montrĂ© que les variations, au sein des multiples espĂšces de ces genres, ne se distribuent pas nâimporte comment, mais selon des sĂ©ries ordonnĂ©es de nombre total assez restreint : variations de taille (mais obĂ©issant Ă certaines lois de proportion entre la surface et le volume), de couleurs (mais en certaines limites), dâallongement ou contraction de la spire ou des feuilles, plus toute la chaĂźne des possibilitĂ©s comprises entre lâabscission maximale des rameaux stĂ©riles et leur non-abscission, etc. Certes, il sâagit de variations dĂ©jĂ sĂ©lectionnĂ©es par le milieu, mais le fait remarquable nâen subsiste pas moins que certaines directions en nombre limitĂ© Ă©tant ouvertes, toute la gamme des modifications virtuelles est alors parcourue.
Le rĂŽle du milieuđ
Vient alors le grand problĂšme des relations entre lâorganisme et le milieu dans la variation Ă©volutive. Ă propos de lâhypothĂšse lamarckienne dâune fixation hĂ©rĂ©ditaire des caractĂšres acquis sous la double influence du milieu et des « habitudes » imposĂ©es par lui, J. Monod dit avec raison :
HypothĂšse aujourdâhui inacceptable, bien entendu, mais on voit que la pure sĂ©lection, opĂ©rant sur les Ă©lĂ©ments du comportement, aboutit au rĂ©sultat que Lamarck voulait expliquer : le couplage Ă©troit des adaptations anatomiques et des performances spĂ©cifiques (p. 143).
De façon plus gĂ©nĂ©rale, on peut soutenir que lĂ oĂč Lamarck voyait une action causale Ă©lĂ©mentaire (quoique par lâintermĂ©diaire du comportement) des Ă©lĂ©ments du milieu sur les unitĂ©s gĂ©niques, la biologie contemporaine lâa remplacĂ©e par une action causale probabiliste (sĂ©lection) exercĂ©e par le milieu sur un systĂšme de pluri-unitĂ©s, en en modifiant les proportions ou les coefficients, tout en exigeant, lorsquâil y a lieu, la fonction mĂ©diatrice du comportement. Du point de vue de la causalitĂ©, il y a lĂ une diffĂ©rence notable, puisque ce systĂšme de pluri-unitĂ©s comporte ses rĂ©gulations, sa tĂ©lĂ©onomie et, en un mot, toute une organisation interne et active ; mais, du point de vue des rĂ©sultats, lâaction du milieu demeure Ă©quivalente Ă ce quâelle Ă©tait dans la perspective lamarckienne, au point que Waddington revient Ă lâemploi de cette expression tabou quâest « lâhĂ©rĂ©ditĂ© des caractĂšres acquis » pour dĂ©signer la fixation hĂ©rĂ©ditaire de nouveautĂ©s dâabord phĂ©notypiques, lorsquâune « assimilation gĂ©nĂ©tique », comme il dit, consolide ces acquisitions grĂące Ă la sĂ©lection.
Pourquoi donc, en ce cas, rĂ©examiner ce problĂšme ? Câest que, du point de vue Ă©pistĂ©mologique et psychogĂ©nĂ©tique, il subsiste une sĂ©rie de questions essentielles et nullement rĂ©solues par le modĂšle nĂ©odarwinien des variations alĂ©atoires contrĂŽlĂ©es par la seule sĂ©lection. Soutenir, par exemple, que les mathĂ©matiques et la logique ne seraient dues quâĂ des tĂątonnements au hasard dont la sĂ©lection a retenu les meilleurs, reviendrait Ă les priver de ce qui constitue leur caractĂšre fondamental, la nĂ©cessitĂ© dĂ©ductive, et Ă les rĂ©duire au rang de simples approximations, ce qui est inacceptable. Il est donc de toute importance pour lâĂ©pistĂ©mologie des sciences elles-mĂȘmes dâanalyser plus profondĂ©ment les relations ou interactions entre le sujet et les objets, donc biologiquement entre lâorganisme et le milieu, si lâon veut atteindre une solution suffisante des problĂšmes de la connaissance.
Les sources de la connaissanceđ
Or, si fines que soient les interprĂ©tations biologiques de Monod, ses explications des diverses formes de la connaissance humaine demeurent quelque peu fragiles, ce qui nâaurait aucune importance Ă©tant donnĂ© les buts plus gĂ©nĂ©raux de son bel ouvrage, mais ce qui, dans le cas particulier de ses conceptions biologiques, soulĂšve au contraire un problĂšme intĂ©ressant, car il nous donne prĂ©cisĂ©ment tous les moyens dâen dĂ©gager une meilleure Ă©pistĂ©mologie en restant plus fidĂšle Ă ses positions de dĂ©part. Pour le dire en un mot, Monod nâattribue, en effet, de sources possibles aux connaissances quâĂ lâinnĂ©itĂ© ou Ă lâexpĂ©rience, bien que toute variation hĂ©rĂ©ditaire nouvelle soit alĂ©atoire et toute expĂ©rience approximative, tandis quâil oublie paradoxalement comme troisiĂšme source Ă©ventuelle le mĂ©canisme mĂȘme des autorĂ©gulations dont il fait tant dâusage sur dâautres points : non pas leurs contenus variables, mais leur forme gĂ©nĂ©rale faite dâune combinaison dâanticipations et de rĂ©troactions. Or, câest justement de ce mĂ©canisme formel, se retrouvant Ă toutes les Ă©chelles (des rĂ©gulations du gĂ©nome Ă celles du comportement), que semblent dĂ©river les opĂ©rations logico-mathĂ©matiques, lorsque les rĂ©gulations, ne portant dâabord que sur le rĂ©sultat des actes, deviennent « parfaites » au sens de Ashby, câest-Ă -dire suffisamment anticipatrices pour entraĂźner une prĂ©correction des erreurs (et lorsque la semi- rĂ©versibilitĂ© du feedback devient ainsi rĂ©versibilitĂ© opĂ©ratoire entiĂšre).
Dans ce qui suit, examinons dâabord le rĂŽle de lâexpĂ©rience ou du milieu, rĂŽle qui nous paraĂźt Ă la fois plus direct mais demandant une plus grande activitĂ© du sujet que dans lâhypothĂšse de variations totalement alĂ©atoires sans idĂ©e de « scanning ». Puis nous discuterons des notions de prĂ©formation et des interprĂ©tations constructivistes ou non de lâĂ©volution.
LâexpĂ©rience logico-mathĂ©matiqueđ
Pour ce qui est de lâexpĂ©rience, Monod en donne deux interprĂ©tations trĂšs distinctes, nullement incompatibles entre elles, mais dont il a tendance Ă nây voir quâune entitĂ© unique alors que leur distinction sâimpose. La premiĂšre est lâexpĂ©rience au sens des empiristes : tĂątonnements orientĂ©s par les propriĂ©tĂ©s des objets extĂ©rieurs puis sĂ©lection en fonction des rĂ©ussites et des Ă©checs. Or, cette forme existe bien entendu, mais lui prĂȘter, comme le fait Monod, la possibilitĂ© dâune fixation hĂ©rĂ©ditaire (p. 169) constituerait un retour pur et simple au lamarckisme, puisquâil sâagirait alors dâune transmission de caractĂšres ne constituant en derniĂšre analyse que des empreintes imposĂ©es au sujet ou Ă lâorganisme par les objets ou le milieu extĂ©rieur. Mais il existe une autre forme dâexpĂ©rience, que nous avons appelĂ©e logico-mathĂ©matique, oĂč lâinformation est tirĂ©e, non par des objets comme tels, mais des actions que nous exerçons sur eux et des coordinations gĂ©nĂ©rales (ordre, emboĂźtements, correspondances, etc.) entre les actions, avec abstraction non plus aristotĂ©licienne mais « rĂ©flĂ©chissante » (revenant Ă tirer certaines opĂ©rations de ces coordinations actives elles-mĂȘmes). Or, lorsquâil sâagit dâappliquer aux connaissances expĂ©rimentales (au premier sens du terme) ou aux propriĂ©tĂ©s des objets les rĂ©sultats de ces expĂ©riences logico-mathĂ©matiques, le processus nâest plus exogĂšne, mais revient Ă reconstruire lâobjet par voie de composition opĂ©ratoire ou dĂ©ductive interne : câest en ces situations que Monod fait intervenir avec finesse notre second type dâexpĂ©rience, en parlant de « simulations » par opposition aux images visuelles, et dâ« expĂ©riences imaginaires », comme lorsquâil en vient à « sâidentifier (par une mimique motrice) Ă une molĂ©cule de protĂ©ine » (p. 170). Einstein lui-mĂȘme remarquait en ses inventions le rĂŽle des Ă©bauches motrices en opposition avec lâimagerie visuelle et figurative. Nous sommes alors trĂšs loin de lâexpĂ©rience des empiristes, puisquâil sâagit en fait dâune reconstruction opĂ©ratoire de lâobjet par le sujet.
Des phĂ©nocopiesđ
Or, on peut supposer (avec toute lâimprudence dâun Ă©pistĂ©mologiste psychologue aimant Ă se retremper dans la biologie de ses premiĂšres amours), que les relations de lâorganisme et du milieu sont en fait assez comparables Ă celles du sujet et de lâobjet dans lâexpĂ©rience logico-mathĂ©matique. Lorsque, comme câest le cas beaucoup trop frĂ©quemment pour nây voir que du hasard, une variation phĂ©notypique se produit sous lâinfluence du milieu (ce que nous ferions correspondre Ă une expĂ©rience empirique Ă partir de lâobjet) et laisse ensuite la place Ă une variation de mĂȘme forme mais devenue hĂ©rĂ©ditaire, nous ne dirions pas avec Lamarck quâil y a simple continuitĂ© entre la premiĂšre et la seconde. Mais nous affirmerions quâil y a un rapport entre les deux (et croyons lâavoir prouvĂ© dans le cas des LimnĂŠa stagnalis lacustres, oĂč la forme contractĂ©e nâest hĂ©rĂ©ditaire quâen stations agitĂ©es par les vagues), et le prĂ©senterions sous la forme suivante : le gĂ©notype reconstruit de façon endogĂšne la structure phĂ©notypique. On parle souvent Ă cet Ă©gard de « phĂ©nocopie », mais elle est sans doute aussi active que dans lâacte de connaissance oĂč le sujet reconstruit son objet, le phĂ©notype constituant bien une sorte de moule, mais oĂč le moulage tient aux synthĂšses gĂ©notypiques ou Ă©pigĂ©notypiques et non pas Ă une simple action du moule comme sur une pĂąte molle. Il est difficile de ne pas penser en ce cas Ă ces activitĂ©s stĂ©rĂ©ospĂ©cifiques si bien dĂ©crites par Monod :
Il est possible que les propriĂ©tĂ©s « cognitives » des cellules ne soient pas la manifestation directe des facultĂ©s discriminatives de quelques protĂ©ines, mais nâexpriment ces facultĂ©s que par des voies fort dĂ©tournĂ©es. Il nâen reste pas moins que la construction dâun tissu ou la diffĂ©renciation dâun organe, phĂ©nomĂšnes macroscopiques, doivent ĂȘtre considĂ©rĂ©s comme la rĂ©sultante intĂ©grĂ©e dâinteractions microscopiques multiples dues Ă des protĂ©ines, et reposant sur leurs propriĂ©tĂ©s de reconnaissance stĂ©rĂ©ospĂ©cifique, par formation spontanĂ©e de complexes non covalents (p. 103).
De tels mécanismes peuvent donc jouer un rÎle dans le cas des phénocopies.
Cela dit, de pareilles « spĂ©culations », comme dit Waddington, ne risquent-elles pas dâĂȘtre en contradiction avec le « dogme » de lâaction Ă sens unique de lâADN sur lâARN (les « spĂ©culations » de ce grand auteur ayant dâailleurs dĂ©jĂ menacĂ© un tel dogme : voir la fig. 36, p. 181 de sa Strategy of the Genes). Jâavoue quâen prĂ©sence de tout dogme jâattends avec espoir les hĂ©rĂ©tiques et que cet espoir a pris forme dans le n° du 27 juin 1970 de Nature, avec lâarticle de H. W. Temin et Satoshi-Mizutani, dĂ©crivant comment ils ont identifiĂ© dans le virus dâun sarcome de poulet une enzyme qui fait des copies ADN au moyen de particules dâARN et avec (dans le mĂȘme numĂ©ro) lâarticle de D. Baltimore signalant la dĂ©couverte dâenzymes semblables en dâautres virus analogues.
Il est, en effet, dans la logique dâun systĂšme oĂč lâon fait intervenir des circuits cybernĂ©tiques Ă tous les niveaux de se mĂ©fier des actions Ă sens unique : or, mĂȘme en excluant tout pouvoir causal direct du milieu sur le gĂ©nome, il est difficile de comprendre que celui-ci sâadapte Ă celui-lĂ sâil ne dispose pas dâinformations sur les rĂ©sultats de ses « rĂ©ponses » (au sens de Dobzansky ou de Waddington) aux tensions du milieu, alors que le propre de toute rĂ©gulation est prĂ©cisĂ©ment de fournir des informations en retour, au cours des actions quâil sâagit de diriger. Certes, la sĂ©lection constitue une sorte dâinformation, mais qui arrive trop tard si les actions sont terminĂ©es et quâil ne reste plus quâĂ rĂ©parer les erreurs. Or, toute lâorganisation tĂ©lĂ©onomique de la vie tend Ă tenir compte de celles-ci dans la programmation des actions ultĂ©rieures. Pourquoi donc le gĂ©nome, dont lâactivitĂ© synthĂ©tique est hautement organisĂ©e serait-il seul Ă demeurer stupide quant Ă ses transmissions, alors quâon lui prĂȘte par ailleurs la participation Ă tant dâautorĂ©gulations ?
ProblĂšmes dâinnĂ©itĂ©đ
Ă en revenir aux questions dâinnĂ©itĂ© dĂ©jĂ abordĂ©es ci-dessus, il faut malheureusement constater que, en partie sous lâinfluence de Lorenz, Monod cĂšde sur ce point aux modes du jour en croyant avec de nombreux biologistes fournir une solution aux problĂšmes les plus difficiles de la connaissance par un simple appel Ă lâinnĂ©itĂ©, tout en affirmant la nature alĂ©atoire de chaque mutation nouvelle, quâelle soit porteuse dâun instrument cognitif ou simplement morphogĂ©nĂ©tique.
Or K. Lorenz lui-mĂȘme a montrĂ© les limites dâune telle conception, assez dĂ©sastreuses pour lâĂ©pistĂ©mologie : comme le contenu de lâhĂ©rĂ©ditĂ© varie dâune espĂšce Ă lâautre, rĂ©duire les catĂ©gories kantiennes Ă une simple innĂ©itĂ©, câest bien leur conserver un caractĂšre prĂ©alable par rapport Ă lâexpĂ©rience, mais câest leur interdire toute nĂ©cessitĂ©. Ainsi les structures fondamentales de la connaissance, et avec elles toutes les mathĂ©matiques et la logique sont ramenĂ©es par Lorenz Ă de simples « innate working hypothesis », ce Ă quoi nous devons nous refuser rĂ©solument, car lâapriorisme se dilue alors en un pur conventionnalisme. Monod est plus prudent : il rĂ©duit ces structures Ă un simple « programme qui, lui, est innĂ©, câest-Ă -dire gĂ©nĂ©tiquement dĂ©terminé » (p. 167). Et, Ă propos des structures biologiques en gĂ©nĂ©ral :
La structure achevĂ©e nâĂ©tait nulle part, en tant que telle, prĂ©formĂ©e. Mais le plan de la structure Ă©tait prĂ©sent dans ses constituants eux-mĂȘmes⊠Lâinformation Ă©tait prĂ©sente, mais inexprimĂ©e, dans les constituants. La construction Ă©pigĂ©nĂ©tique dâune structure nâest pas une crĂ©ation, câest une rĂ©vĂ©lation (p. 102).
Mais sur le terrain des structures cognitives humaines, nous demandons Ă distinguer : ce quâoffre alors lâhĂ©rĂ©ditĂ©, câest seulement un ensemble de possibilitĂ©s dâaction et non pas un programme. Il reste ensuite Ă en actualiser certaines et câest lĂ lâĆuvre des activitĂ©s autorĂ©gulatrices, qui se livrent en ce cas Ă une rĂ©elle autoconstruction.
Une nĂ©gation du constructivismeđ
Nous touchons ici au noyau de la discussion : tout lâouvrage de Monod est centrĂ© sur la tĂ©lĂ©onomie, les autorĂ©gulations, lâautonomie de la morphogenĂšse (p. 26) : mais, freinĂ© par ses idĂ©es sur le caractĂšre radicalement alĂ©atoire des variations nouvelles (ce qui, logiquement, entraĂźne celui de toute nouveautĂ© cognitive, le seul remĂšde assurant son adĂ©quation Ă©tant Ă chercher dans la direction de la sĂ©lection), il aboutit et en quelque sorte malgrĂ© lui, Ă une nĂ©gation du constructivisme : or, comme dĂ©jĂ dit, tout ce que lâon peut tirer du mĂ©canisme formel lui-mĂȘme des autorĂ©gulations, de lâĂ©chelon du gĂ©nome Ă celui du comportement, conduirait au contraire Ă la mise en lumiĂšre dâune autoconstruction gĂ©nĂ©ralisĂ©e Ă tous ces niveaux.
LâĂ©volution de la vie entiĂšre se rĂ©duit donc pour Monod Ă une suite ininterrompue dâaccidents, en gĂ©nĂ©ral heureux parce que lâorganisme tire parti avec le maximum dâ« intelligence » (Ă la maniĂšre du dĂ©mon de Maxwell) des coups de hasard qui se produisent en lui ou autour de lui, mais ils demeurent Ă lâĂ©tat dâaccidents. Or, si la science ne sâest pas constituĂ©e en regardant simplement tomber des pommes, car Newton en les contemplant se posait des problĂšmes, peut-on admettre que lâĂ©volution de la vie, qui en prĂ©figure les dĂ©marches, se soit dĂ©roulĂ©e sans « essais » de tous genres ? Comment alors expliquer le passage des quelques gĂȘnes dont se contentent les bactĂ©ries Ă des nombres mille fois plus Ă©levĂ©s chez les animaux supĂ©rieurs (p. 137) ? DâoĂč sortent-ils si ce nâest de lâĂ©volution du « systĂšme gĂ©nĂ©tique » 4 lui-mĂȘme ? Mais, nous dit Monod, « lâĂ©volution nâest nullement une propriĂ©tĂ© des ĂȘtres vivants, puisquâelle a sa racine dans les imperfections mĂȘmes du mĂ©canisme conservateur qui, lui, constitue bien leur unique privilĂšge » (p. 130). On en arrive alors Ă ce paradoxe que le gĂ©nome, donc lâorgane conservateur par excellence en une telle perspective, a dĂ» subir une sĂ©rie continue de rĂ©volutions de palais sans ĂȘtre pour rien dans son propre dĂ©veloppement. Nous prĂ©fĂ©rons supposer avec Waddington quâil nâest pas si bornĂ©, et que les mĂ©canismes Ă©volutifs essentiels ne font quâun avec ses brillantes capacitĂ©s de « stratĂ©gies » ou rĂ©organisations, en tant que « rĂ©ponses continuelles » aux « tensions » du milieu.
Monod et Meyersonđ
En un mot, nous croyons retrouver dans le livre de Monod comme un Ă©cho de lâĂ©pistĂ©mologie dĂ©passĂ©e, mais dâune puissance inĂ©galable en son « courage philosophique », qui fut celle dâE. Meyerson : la raison identifie, et ne peut rien de plus, tandis que le rĂ©el est irrĂ©ductiblement divers et par lĂ irrationnel : dâoĂč un divorce croissant, les identifications de plus en plus nombreuses qui font la richesse de la science nâaboutissant finalement quâĂ des Ă©checs ou au recul des problĂšmes. De mĂȘme pour Monod, le gĂ©nome ne tend quâĂ conserver, mais les hasards internes ou externes lui imposent un ensemble constamment renouvelĂ© de modifications de son programme, dâoĂč la profusion incontestĂ©e des formes Ă©volutives, seulement qui, du point de vue de ses projets dâidentitĂ©, rĂ©sultent dâune accumulation dâ« imperfections » malheureuses.
La dialectique de la natuređ
Heureusement le vrai Monod nâest pas lĂ , et ce qui fait la saveur de son livre ne tient pas Ă cette thĂšse abstraite mais Ă la richesse des analyses concrĂštes qui fournissent au contraire un aliment substantiel au constructivisme et permettent Ă leur auteur de « dĂ©passer », par un processus de pensĂ©e malgrĂ© lui dialectique, lâantithĂšse assurĂ©ment fondĂ©e de la conservation et de la variation (si on ne la rĂ©duit pas au modĂšle trop idĂ©alisĂ© dâun gĂ©nome entiĂšrement refermĂ© sur lui-mĂȘme et des « hasards » totalement imprĂ©visibles pour lui).
Pour ce qui est de la « dialectique de la nature », il va de soi que lâon ne saurait trouver aucune « contradiction » en des couples de termes opposĂ©s tels que les opĂ©rations directes (par exemple un mouvement â) et inverses (soit â) en cinĂ©matique ou les actions et rĂ©actions, etc. en physique, dans lesquels dâaucuns ont cherchĂ© lâĂ©quivalent des thĂšses et antithĂšses dâune dĂ©marche dialectique. Et sâils nâont rien de contradictoire, câest quâils font partie de systĂšmes entiĂšrement cohĂ©rents : un « groupe » pour les opĂ©rations gĂ©omĂ©triques, un systĂšme dâastres reliĂ©s les uns aux autres par un jeu dâactions et de rĂ©actions, etc. Quant aux systĂšmes physiques particuliers, sâils sont perturbĂ©s par une action extĂ©rieure (une particule de plus projetĂ©e en un atome, une combinaison chimique imposĂ©e Ă une molĂ©cule, etc.), ils sont alors modifiĂ©s ou mĂȘme dĂ©sintĂ©grĂ©s jusquâĂ donner naissance Ă de nouveaux systĂšmes, mais avec retours possibles et conformĂ©ment Ă des lois ou relations rĂ©guliĂšres prĂ©existantes dont lâensemble constitue Ă©galement un systĂšme cohĂ©rent : en ce cas, la nĂ©gation du systĂšme antĂ©rieur est elle aussi conforme Ă des compositions opĂ©ratoires cohĂ©rentes et lâon ne peut y voir de contradictions. En un mot, ce que la « dialectique de la nature » a appelĂ© « contradictions » se rĂ©duit au plan physique Ă lâensemble des couples dâopĂ©rations directes et inverses qui jouent effectivement un rĂŽle fondamental au sein des « opĂ©rateurs » propres aux objets : mais les taxer de contradictoires revient curieusement Ă oublier cette autre notion essentielle de toute dialectique qui est celle de « totalité » car, situĂ©s en leurs totalitĂ©s respectives, ces couples nâont plus rien de contradictoires puisquâils sont au contraire par leurs compositions cohĂ©rentes, constitutifs de tels systĂšmes.
La mort nâest pas lâopĂ©ration inverse de la vieđ
Avec les systĂšmes biologiques, par contre, la situation paraĂźt changer, car la mort dâun organisme nâest pas lâopĂ©ration inverse de la vie, et lâon ne saurait les composer entre elles. De plus, un systĂšme vivant Ă©tant donnĂ©, une sĂ©rie de perturbations sont possibles, dont les unes sont tolĂ©rĂ©es jusquâĂ les compenser Ă des degrĂ©s divers et mĂȘme Ă en tirer parti, tandis que dâautres conduisent Ă des troubles ou Ă des Ă©tats pathologiques : il intervient donc ici une notion spĂ©cifique qui est celle du « normal » ou de lâ« anormal », sans signification pour les systĂšmes physiques : et il en rĂ©sulte que mĂȘme si lâon estime la contradiction comme relative aux activitĂ©s normatives dâun sujet, sans application aux systĂšmes physico-chimiques, il faut nĂ©anmoins admettre que la considĂ©ration du « normal » est situĂ©e Ă mi-chemin entre le causal physique et le « normatif » Ă©pistĂ©mique, ce qui nâest pas surprenant puisque lâorganisme constitue le point de dĂ©part de la formation du sujet. On peut donc, sans exagĂ©ration ni verbalisme, parler dĂ©jĂ de contradiction au sein dâun systĂšme biologique, entre les lois assurant le fonctionnement « normal » de cet organisme et les perturbations susceptibles de le modifier en une direction anormale et plus ou moins lĂ©tale.
Un systĂšme ordonnĂ© dâensemble ?đ
Mais il y a plus. Lorsquâun systĂšme physique est transformĂ© en un autre, câest donc conformĂ©ment Ă un ensemble de lois et de causes qui constitue lui-mĂȘme un systĂšme cohĂ©rent et stable (si stable quâon a pu considĂ©rer ces lois comme permanentes et indĂ©pendantes du temps). En biologie, par contre, on peut admettre quâĂ cĂŽtĂ© de lois gĂ©nĂ©rales, chaque groupe taxonomique (des « embranchements » aux « genres » et aux « espĂšces ») comporte en plus certaines relations rĂ©guliĂšres, mais particuliĂšres Ă des degrĂ©s divers. On rĂ©pondra quâil en est de mĂȘme des « espĂšces » chimiques, dont les propriĂ©tĂ©s ou lois spĂ©cifiques varient aussi dâune catĂ©gorie Ă lâautre. Mais cette diversitĂ©, qui tient Ă celle des Ă©lĂ©ments, demeure compatible avec un systĂšme rationnel dâensemble, qui est la table de MendeleĂŻev, avec les explications Ă©lectroniques quâelle comporte actuellement, de telle sorte que les diversitĂ©s chimiques rĂ©sultent finalement dâune combinatoire au sein dâun systĂšme dĂ©ductible dâensemble. Toute autre est la diversitĂ© des espĂšces biologiques qui tient Ă des raisons historiques, avec le mĂ©lange de contingence et de nĂ©cessitĂ© que comporte toute « histoire », de sorte que la plasticitĂ© des structures biologiques est telle quâaucune des innombrables formes nouvelles qui se sont constituĂ©es nâest en fait dĂ©ductible Ă partir des prĂ©cĂ©dentes. MĂȘme en cas de modification du milieu ou de perturbations suffisantes, les rĂ©actions phĂ©notypiques dâun gĂ©notype entraĂźnent la constitution de relations non contenues dans les connexions antĂ©rieures, dâoĂč la variabilitĂ© des « normes de rĂ©actions ».
RĂ©gulations compensatricesđ
Or, en tous ces cas (quâil sâagisse de la formation dâune grande classe ou dâune espĂšce nouvelle au cours de lâĂ©volution ou mĂȘme de la rĂ©organisation du fonctionnement dâun organisme individuel, ne serait-ce que la rééquilibration des voies nerveuses chez un crabe qui a perdu une patte), les rĂ©gulations compensatrices rĂ©pondant aux perturbations extĂ©rieures sont comparables Ă des « dĂ©passements » surmontant les contradictions, et il y a lĂ lâĂ©quivalent sur un plan matĂ©riel dâune sorte de dialectique puisque ces dĂ©passements sont en chaque cas formateurs de structures et de relations non contenues dans les programmations prĂ©alables.
On constate ainsi que la position thĂ©orique de J. Monod, si antidialectique quâil puisse la juger lui-mĂȘme, revient en dĂ©finitive Ă faire une trĂšs large part Ă un processus dialectique, en ce quâil subordonne la « morphogenĂšse autonome » de lâorganisme Ă des mĂ©canismes Ă©pigĂ©nĂ©tiques essentiellement fondĂ©s sur des autorĂ©gulations et que, tout en niant lâexistence dâun dynamisme interne Ă lâĂ©volution (puisquâelle ne serait pas pour lui une « propriĂ©té » constitutive de la vie), il y voit une sĂ©rie ininterrompue de rĂ©ponses Ă des hasards perturbateurs, ce qui Ă©quivaut, sans que cette traduction trahisse une telle conception, Ă une suite de dĂ©passements surmontant des contradictions. Bien entendu, si lâon ne sâen tient pas aux limites de ces thĂšses et que lâon considĂšre ces rĂ©ponses et les multiples activitĂ©s de ce dĂ©mon de Maxwell, Ă©voquĂ© par Monod avec tant de bonheur, comme constituant prĂ©cisĂ©ment cette activitĂ© vitale tendant Ă lâĂ©volution, autrement dit comme les expressions dâune exigence interne dâĂ©quilibrations et de rééquilibrations, mais se surpassant sans cesse parce que jamais suffisamment satisfaite (Ă©tant donnĂ©es les imperfections, mais toujours corrigibles, du comportement, et les frontiĂšres, mais toujours extensibles, du milieu utilisable), alors la dialectique de la vie ne fera quâun avec son devenir. Mais mĂȘme Ă en rester aux restrictions de J. Monod, avec son antithĂšse des rĂ©gulations internes et du hasard dĂ©sintĂ©grateur, il y a de quoi, en son beau livre, satisfaire les besoins de ceux qui croient trouver dans le comportement des fonctions cognitives, un processus endogĂšne de continuel dĂ©passement, dĂ» aux nĂ©cessitĂ©s intrinsĂšques de lâauto-rĂ©gulation. Car si la vie est bien, comme le pense Monod, le fruit dâun compromis entre la conservation et la variation, il suffit dâadmettre le primat des rĂ©gulations, en leurs mĂ©canismes si gĂ©nĂ©raux, sur les contenus toujours particuliers des transmissions hĂ©rĂ©ditaires pour que ce compromis devienne composition et que cette composition de lâinvariance et de la transformation ressemble de plus en plus aux combinaisons opĂ©ratoires dont se rend finalement maĂźtresse lâintelligence humaine.