Préface à la seconde édition. Introduction à l’épistémologie génétique, tome 1 : la pensée mathématique ; 2ᵉ ed. (1973) a

C’est naturellement presque toujours un plaisir pour un auteur de voir que lecteurs et éditeurs demandent une nouvelle édition de l’un de ses ouvrages lorsqu’il est épuisé. Malheureusement, en mon cas, je ne parviens à être satisfait que de mes publications les plus récentes et surtout de celles que je suis en train ou que je projette de rédiger, étant toujours profondément convaincu de l’insuffisance de mes explications ou démonstrations antérieures donc de la nécessité de reprendre les problèmes en m’appuyant sur de nouveaux faits et en réorganisant les bases théoriques de départ. C’est là, bien sûr, une attitude très fâcheuse à l’égard des lecteurs, quoique subjectivement assez stimulante puisqu’elle recule indéfiniment la mise au point finale en cherchant à l’améliorer.

Je vais donc essayer de me libérer de cette perspective ambivalente pour me placer au point de vue du lecteur et pour chercher les raisons de cette sorte d’obligation que l’on me présente de rééditer les deux premiers volumes et la conclusion de cette Introduction à l’épistémologie génétique. Le motif principal en est, il va de soi, qu’il s’agissait précisément d’une Introduction et que si celle-ci a pu jouer son rôle, c’est-à-dire d’« introduire » à de nouvelles recherches, il peut être utile, au vu de celles-ci, de reconstituer les principes généraux qui en ont nécessité le déroulement. Or ces nouvelles recherches ont été l’œuvre d’une équipe et même d’une suite ininterrompue d’équipes : celles des membres et collaborateurs du « Centre international d’épistémologie génétique », qui ont élaboré et publié en commun les volumes I à XXIX des Études d’épistémologie génétique (plusieurs autres sont presque achevés). Rééditer mon Introduction et en rappeler les lignes directrices, c’est donc, en fait, réanimer et expliciter les croyances collectives qui nous ont inspirés et, vu sous cet angle, j’aperçois mieux l’utilité de cette résurrection d’un passé qui, grâce au travail de chercheurs de valeur exceptionnelle, est bien davantage qu’un passé puisqu’il s’agit d’un effort toujours actuel et de l’effort de tout un groupe.

Les deux idées centrales de cette Introduction sont que la nature et la validité des connaissances dépendent étroitement de leur mode de formation et que pour atteindre celui-ci il est nécessaire de recourir aux méthodes éprouvées des analyses historico-critiques, sociogénétiques et surtout psychogénétiques (pour ce qui est des stades élémentaires), combinées dans la mesure du possible avec les exigences de la formalisation. L’objection couramment présentée à de tels principes directeurs consiste naturellement à dire que la validité d’une connaissance est une chose, ne dépendant que de considérations normatives, et que le processus formateur en est une autre, ne dépendant que de conditions de fait et donc sans relation avec l’évaluation. Or il y a là un malentendu fondamental que la réédition de cette Introduction pourrait aider à dissiper si on la relit à la lumière de ce qui a été produit depuis. L’objection en question suppose, en effet, l’existence de trois rouages ou de trois personnages distincts dans l’analyse de tout acte de connaissance : (1) Le sujet de cette connaissance, qui raisonne à sa manière selon son niveau, son degré d’information, etc. ; (2) L’historien, le sociologue ou le psychologue, qui étudie le processus ayant conduit le sujet à son état de connaissance actuel ; et (3) L’épistémologiste qui évalue cette connaissance des sujets, à la lumière de normes que ce troisième personnage se charge de fournir au nom d’une philosophie déterminée. Or ce que l’on n’arrive pas à faire comprendre à certains philosophes adversaires de l’épistémologie génétique est que l’acteur n° 2 (le psychologue, etc.) ne songe pas le moins du monde à jouer le rôle de l’acteur n° 3 (le normativiste), mais seulement à rendre sa valeur à l’acteur n° 1 (le sujet de connaissance). Cela conduit évidemment à celle conséquence fâcheuse de rendre inutile l’acteur du n° 3, mais au profit du sujet lui-même et non pas de l’acteur n° 2 qui se borne en fait à décrire comment ce sujet actif et responsable en est venu par ses propres moyens à résoudre ses propres problèmes.

En effet, lorsqu’on nous dit que le processus formateur n’est pas explicatif ni ne saurait constituer une source suffisante d’évaluation normative, on oublie délibérément trois faits essentiels. On oublie d’abord que le processus n’est pas autre chose que le déroulement des activités d’un « sujet », c’est-à-dire d’activités créatrices de normes, et qu’il ne s’agit donc pas d’une succession psychologique quelconque de simples états de conscience. On néglige en second lieu ce fait fondamental que le sujet se suffit à lui-même dans l’élaboration de ses normes : qu’il s’agisse d’un bébé de dix mois découvrant la permanence des objets ou d’Einstein en personne construisant ses théories, le sujet n’a besoin ni du philosophe (personnage n° 3) ni du psychologue (acteur n° 2) pour l’aider à raisonner, car il se suffit à lui-même (en tant qu’individu ou que sujet plus ou moins socialisé ou encore collectif) et corrige tout seul ses erreurs. Mais, troisièmement, on oublie aussi que, si le sujet est normativement autonome, il a eu besoin d’un développement pour en arriver là, car il n’a cessé de modifier ses propres normes et il constitue donc la résultante d’un tel processus : or il n’en connaît lui-même qu’une infime partie et c’est pourquoi il faut une analyse extérieure à lui pour le reconstituer. Il s’ensuit alors que l’acteur n° 2 est nécessaire, non pas, insistons-y, en tant que prescrivant des normes, mais exclusivement en tant que cherchant à décrire et à expliquer ce qu’ont fait les sujets en leur autonomie normative radicale de constructeurs aux prises avec les objets et avec la réalité tout entière.

Tel est donc le sens de l’épistémologie génétique, et l’on voit que, si elle tend à contester l’impérialisme des philosophies, qui tendent à déposséder le sujet de sa liberté créatrice en voulant le subordonner aux normes d’une classe privilégiée de sujets extérieurs à lui, comme si la science ne se suffisait pas à elle-même, elle ne vise nullement à y substituer un nouvel impérialisme : tout au contraire, elle ne cherche qu’à analyser le travail réel de la pensée en marche, qu’il s’agisse de celle des travailleurs scientifiques comme de cette immense masse d’activités cognitives préscientifiques débutant dès le passage de la vie organique aux comportements élémentaires. L’épistémologie génétique s’est donc assigné une tâche immense, quoique essentiellement limitée et même modeste quant aux pouvoirs qu’elle s’attribue. Elle ne se demande pas avec l’épistémologie philosophique « Comment la connaissance est-elle possible ? » et cela dans l’absolu. Elle pose simplement la question sous la forme : « Comment les connaissances se sont-elles rendues possibles ? » ou « sont-elles devenues réelles ? ». Or, comme toute connaissance même scientifique est perpétuellement en devenir, ainsi qu’y ont insisté les néo-kantiens (H. Cohen, etc.), ce problème revient finalement à s’énoncer sous la forme : « Comment les connaissances parviennent-elles à s’accroître, en compréhension ainsi qu’en extension ? », donc en qualité ainsi qu’en quantité, mais en insistant à nouveau sur le fait que cette qualité et cette quantité sont évaluées normativement par les sujets eux-mêmes, niveau par niveau et non pas par le généticien. L’œuvre propre à ce dernier est donc comparable (nous l’avons dit ailleurs) à celle des « arts poétiques » lorsque leurs auteurs ont eu la sagesse de se borner à chercher comment a procédé le poète, au lieu de vouloir le précéder et lui faire la leçon, tandis que les épistémologies philosophiques souhaiteraient se substituer au travail du sujet, c’est-à-dire en fait, écrire elles-mêmes la poésie au lieu de laisser faire le poète.

Ainsi conçue l’épistémologie génétique comporte des recherches essentiellement interdisciplinaires. L’analyse de toute forme particulière de connaissance suppose, en effet, la collaboration de spécialistes de la discipline en question, d’historiens à même d’en retracer la sociogenèse, de psychologues pour étudier la formation des notions élémentaires de départ, de logiciens et de cybernéticiens pour élaborer les modèles formels 1 ou « artificiels », etc. À vrai dire, tout ce monde serait évidemment inutile si chaque sujet de connaissance était en possession d’une mémoire complète et infaillible lui permettant de retracer la genèse de ses propres idées jusqu’aux premières semaines de son existence et surtout d’un pouvoir d’introspection non moins perfectionné lui révélant les structures profondes et le fonctionnement caché de sa pensée. Mais comme l’activité cognitive est orientée vers la solution des problèmes nouveaux que soulève la réalité et non pas vers la conservation ou la reconstitution d’un passé interne et révolu, aucun créateur scientifique, si puissant que soit son génie, n’est à même de dominer les questions dont relève la formation presque totalement inconsciente de sa propre intelligence : d’où le travail considérable qu’exige l’étude des processus génétiques, qui cherche à retracer niveau par niveau ce que le sujet parvient à « faire » et non pas simplement ce dont il prend conscience.

Cette exigence interdisciplinaire explique les lacunes de cette Introduction puisque nous étions alors seul à tenter de l’écrire. D’où le nombre de recherches qui sont venues la compléter depuis. En ce qui concerne la pensée logico-mathématique, nous pouvons signaler les volumes IV, IX, XI, XIII, XVI-XIX, XXIII-XXIV des Études d’épistémologie génétique et pour les problèmes généraux le volume XIV que nous avons eu le privilège d’écrire avec le logicien E. W. Beth : Épistémologie mathématique et psychologie. Pour ce qui est de la pensée physique, le Centre d’épistémologie a consacré quelques années, avec l’aide de physiciens tels que L. Rosenfeld, F. Souriau, F. Halbwachs, R. Garcia et de théoriciens ou historiens tels que M. Bunge et Th. S. Kuhn, à un réexamen systématique des problèmes de la causalité. Plus d’une centaine de recherches expérimentales ont été conduites sur les situations les plus variées (transmissions de mouvements, compositions vectorielles, actions et réactions, etc.) et les volumes XXV à XXIX des Études y ont déjà été consacrés, en particulier le volume XXV sur Les Théories de la causalité où quatre des auteurs précédents ainsi que le signataire de ces lignes ont discuté les principales interprétations possibles de ce qu’est l’explication causale.

Sur ces différents terrains il existe une continuité assez grande entre ce que suggérait l’Introduction que nous rééditons aujourd’hui et les travaux qui en sont issus. En revanche, il nous paraît inutile de reproduire les chapitres concernant la pensée biologique et les sciences humaines, car nous venons de retravailler entièrement ces sujets, d’une part, en un ouvrage sur Biologie et connaissance pour la collection de J. Rostand (« L’avenir de la science ») 2 et, d’autre part, à l’occasion d’une grande publication de l’Unesco sur les Tendances actuelles des sciences de l’homme. Les trois chapitres que nous avons été chargé d’écrire pour ce gros ouvrage, l’un sur la situation de ces disciplines dans le système des sciences, le second sur la psychologie et le troisième sur les mécanismes communs se retrouvant dans les différentes branches sociales et humaines, ont été réunis par l’Unesco en un petit volume de la collection « Idées » (Gallimard) sous le titre d’Épistémologie des sciences de l’homme.

Mais il va de soi que c’est l’interprétation de la pensée logico-mathématique et de la pensée physique qui posait les plus grands problèmes à l’épistémologie génétique, car, si tout ce qui est vivant en général, et humain en particulier, est soumis au devenir et demeure donc solidaire de genèses, la pensée logico-mathématique vise l’intemporel et les lois ou les causes physiques demeurent permanentes dans le temps. Les solutions que proposait la présente Introduction, et que les recherches ultérieures semblent avoir confirmées, consistent, d’une part, à lever l’antinomie de l’intemporel et de la genèse en s’appuyant sur la réversibilité progressive des structures opératoires, solidaire de leur équilibration graduelle, et, d’autre part, à invoquer un mode d’abstraction distinct de celui de l’abstraction aristotélicienne : tandis que celle-ci procède à partir des objets, l’abstraction réfléchissante tire ses informations des actions que le sujet exerce sur les objets, ce qui n’est nullement pareil, et surtout de la coordination entre de telles actions, fournissant ainsi aux paliers supérieurs la raison des liaisons extraites des paliers inférieurs. C’est ce processus fondamental qui paraît constituer le foyer des créations continuelles de normes, dont les remarques précédentes faisaient la caractéristique cognitive essentielle des activités du sujet.