L’équilibration : thèses additionnelles. Épistémologie génétique et équilibration : hommage à Jean Piaget ; 2ᵉ ed. (1977) a

Grâce à la bienveillance de mes collègues qui ont eu l’idée charmante de fêter mes 80 ans en proposant à la discussion d’éminents invités les thèses qui me tiennent à cœur, je me trouve dans l’agréable situation d’un candidat au doctorat qui, en plus des objections imprévues qu’on pourra lui présenter, a été invité à indiquer lui-même les points de son ouvrage qu’il voudrait voir discuter en vue d’éventuelles améliorations ou efforts futurs.

1. Le premier de ces points est grave. Dans ma perspective constructiviste, l’innéité et la maturation jouent assurément un rôle dans le développement cognitif, mais insuffisant pour rendre compte des nouveautés qu’il engendre, celles-ci étant attribuées à une équilibration « majorante ». Or, les biologistes m’objectent souvent que les appareils régulateurs sont eux-mêmes subordonnés à des mécanismes héréditaires, ce qui nous ramène à l’inné. Ma réponse est que si cela est vrai des homéostasies, où la rééquilibration rétablit la forme antérieure et constante d’équilibre, le comportement animal, par contre, tend déjà à des dépassements (extension du milieu et accroissement des pouvoirs de l’organisme) d’où la créativité des conduites cognitives humaines qui le prolongent. Qu’en faut-il penser ? Changeux (en sa leçon d’ouverture au Collège de France) m’a réconforté en écrivant : « L’activité introduit un ordre supplémentaire dans le réseau en développement… l’enveloppe génétique offre un réseau au contour flou, l’activité en définit les angles ».

2. Une forme d’équilibration négligée dans mon ouvrage et que le Centre d’épistémologie génétique étudie actuellement est celle qui relie le réel au possible et au nécessaire. Une première phase du développement est celle de l’indifférenciation : toute réalité est ce qu’elle est parce qu’elle « doit » être ainsi. Exemples chez l’enfant : un carré doit être posé sur l’un de ses côtés, sinon il n’est plus un carré, ou la lune n’éclaire que la nuit parce que telle est sa loi et « ce n’est pas elle qui commande ». Exemples dans l’histoire : toute géométrie doit être euclidienne, toute algèbre doit être commutative, etc. Nous appellerons « pseudo-nécessité » cette indifférenciation initiale du réel et du nécessaire, d’où les limitations du possible qui ne se différencie donc, lui non plus, que peu du réel : l’équilibre de celui-ci relève ainsi davantage d’un faux équilibre (cf. la viscosité) que d’un vrai. La seconde phase est celle des différenciations par multiplication des possibles et conquête des nécessités dues aux compositions structurales. Quant à la troisième phase (équilibre de la pensée formelle), qui est celle de l’intégration, elle présente ce double intérêt que le réel en tant qu’ensemble des « faits » est progressivement absorbé à ses deux pôles, mais enrichi d’autant : tandis que chaque transformation tend à être conçue comme une actualisation au sein d’un ensemble de variations intrinsèques possibles, les systèmes que constituent celles-ci sont source de structures dont les compositions fournissent les raisons nécessaires des états de fait. C’est donc l’équilibre du possible et du nécessaire (relations nécessaires entre possibles) qui conduit à l’explication du réel en se le subordonnant par intersections croissantes, et c’est là un nouvel exemple des équilibres entre différenciations et intégrations, l’ouverture sur de nouveaux possibles constituant l’instrument des rééquilibrations (voir 6).

3. Le modèle général de l’équilibration 1 montre l’interaction entre les observables et les coordinations, donc la collaboration à tous les niveaux entre les abstractions empiriques et réfléchissantes. Mais il reste à préciser, comme le montre Garcia dans notre ouvrage (en préparation) sur les mécanismes communs entre la psychogenèse et l’histoire des sciences, que cette collaboration peut revêtir la forme d’alternances : un observable constaté est ensuite « déduit » et cette reconstruction inférentielle conduit à de nouvelles constatations 2.

4. On dira que j’exagère en parlant de « compensations » dans le cas des feedbacks positifs par renforcements. Je réponds que s’il y a besoin d’un renforcement, c’est qu’il y avait insuffisance de quelque chose (cf. l’effort en cas de fatigue), donc lacune à compléter, ce qui me paraît constituer une compensation. Que vaut cette réponse ? Mais il reste naturellement entendu qu’une lacune ne constitue une perturbation entraînant une réaction compensatrice que dans la mesure où elle correspond à un schème déjà activé. En effet, les multiples ignorances auxquelles nous sommes obligés de nous résigner dans les sciences éloignées des nôtres ne provoquent un effort compensateur qu’en cas de besoin.

5. Je me sens en plein accord avec Apostel 3 quant à la notion de causalité, que j’ai toujours considérée comme une composition de productions et de conservations, la production étant l’essentiel des transformations tandis que les invariants tiennent aux conditions de cohérence (tout ne pouvant être transformé à la fois). Mais je me demande si les pouvoirs que j’attribue aux activités du sujet (sources de nécessité) sont compatibles avec son « réalisme ». H. von Foerster pense comme moi que « les biologistes de ce dernier quart de siècle obligent à une révision des notions fondamentales de la science elle-même » 4, en ce sens qu’une science « qui serait une description objective du monde dans lequel il n’y a pas de sujets renfermerait des contradictions », comme l’a montré la révolution microphysique, et que « ce dont nous avons besoin maintenant est une « théorie de l’observateur » fondée sur la biologie » : or celle que propose von Foerster est à base d’autorégulations. Il en résulte, comme le commente A. Béjin 5 que le système cognitif « ne serait pas ce que l’environnement fait de lui : il serait ce qu’il fait de ce que l’environnement fait de lui ». C’est là assez exactement ma position. Est-ce en accord (ce que je souhaite) ou en désaccord avec le « réalisme » d’Apostel ?

6. Le point le plus discutable de mes thèses est le caractère indissociable que je suppose sur le terrain cognitif entre les compensations et les constructions et c’est ce qui m’a fait souhaiter une étude sur les possibles. Mon argumentation se compléterait donc aujourd’hui de la façon suivante : a) Lorsqu’une perturbation considérée comme telle intervient au cours d’activités du sujet, celui-ci cherche à la compenser, b) Mais cette réaction compensatrice ne saurait être, au plan cognitif, un simple retour à l’état antérieur, puisque l’activité perturbée est devenue de ce fait perturbable et qu’il s’agit alors de la consolider, ce qui revient à la compléter ou à l’améliorer, c) Cette exigence de dépassement, qui implique une ouverture anticipatrice sur de nouveaux possibles (même si elle n’intervient que sous forme de tendance, recherche ou tâtonnements, sans précisions sur les moyens éventuels), est spéciale au domaine du comportement, par opposition aux homéostasies purement physiologiques, d) Dès le départ la réaction compensatrice cognitive est donc orientée vers l’amélioration, ce qui implique, dès le plan du possible, une tendance à la construction, puisque l’activité perturbée est considérée comme améliorable. e) La régulation cognitive apparaît ainsi en ses sources comme l’amélioration possible d’une activité qui s’insère elle-même de ce fait en un éventail plus large de possibles, f) Quant aux actualisations, elles reviennent alors aux processus alpha, bêta, gamma 6 ; alpha : neutralisation de la perturbation, donc équilibre entre l’assimilation et l’accommodation ; bêta : début d’intégration de la perturbation sous forme de variation à l’intérieur du système réorganisé, donc équilibration entre les sous-systèmes ; et gamma : anticipation des variations possibles avec équilibre entre les différenciations et l’intégration en un système total. En ces trois cas, l’équilibration est majorante et donc constructive.

7. À l’intention de Garcia j’aimerais rappeler que ces trois étapes correspondent à celles que nous désignons au moyen des préfixes « intra », « inter » et « trans » dans notre ouvrage en préparation sur les mécanismes communs et que l’on retrouve effectivement en tous les domaines de la façon la plus générale.