Procédures et structures (1979) a 🔗
À considérer n’importe quelle conduite comportant un aspect cognitif, on se trouve en présence d’un ensemble de caractères ou propriétés que l’on peut qualifier de bipolaires parce que présentant deux aspects toujours solidaires et cependant paraissant plus ou moins antithétiques. Telles sont en particulier les notions de procédures et de structures : n’importe quelle construction mathématique porte sur des structures qu’il s’agit d’utiliser ou d’inventer, mais, par ailleurs, ces utilisations ou inventions supposent des procédures et Polya (1945) en a fait une étude sous le nom d’« heuristique ». À l’autre extrême, n’importe quelle stratégie adoptée par un enfant pour la solution d’un problème d’intelligence pratique comporte des procédures, mais celles-ci font nécessairement appel à des connaissances structurales, déjà acquises ou à découvrir en cours de route.
Le but de cet article est d’examiner les relations entre ces deux mécanismes fondamentaux 1, mais pour ce faire, il est utile de commencer par montrer que ce couple, à la fois indissociable et cependant, tel un heureux mariage, sujet à oppositions toujours surmontées, est loin d’être seul de son espèce et fait partie d’une longue liste de couples analogues.
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Le plus général de tels couples est sans doute celui des actions et des significations. Une action consiste en une intervention intentionnelle (par opposition à éternuer, etc.) soit sur la réalité extérieure, soit sur des êtres construits par le sujet, comme des classes et des nombres (eux-mêmes issus d’actions antérieures). Comme telle, toute action comporte une signification. Mais réciproquement toute signification est relative à des actions et même à considérer celle d’un objet immobile, il reste que ses propriétés ou prédicats sont relatifs à des actions, telles que des classements, des mises en correspondance, etc.
La raison d’être de ce premier couple est encore plus générale : toute signification provient en effet de l’attribution d’un schème à un objet ou à un événement quelconques, mais tout schème résulte par ailleurs d’une construction, laquelle consiste naturellement en actions.
Un second couple, voisin du précédent, est celui des transformations et des comparaisons. Toute action consiste, en effet, soit à transformer un objet, soit à le comparer à d’autres. Or toute transformation implique déjà des comparaisons entre les états successifs qu’elle engendre et a fortiori entre ses états initial et final. Quant aux comparaisons, elles ont beau ne rien modifier des objets ou états qu’elles confrontent (sinon leur comparaison serait faussée par ce qui consisterait alors en déformations), elles comportent néanmoins une transformation des relations sujet-objet en enrichissant ces relations de nouvelles correspondances, dont les variations possibles (bijections, surjections ou injections) montrent assez la richesse.
Un troisième couple pourrait être désigné par le terme de fonction et compréhension. La fonction doit être définie par le rôle que joue le secteur d’une procédure ou d’une transformation quelconques dans la construction de la totalité de celles-ci, tandis que la compréhension consiste à fournir les raisons du mécanisme en jeu. Or, l’établissement d’une fonction demeure incomplet tant qu’il n’est pas « compris » et il appelle donc tôt ou tard son explication. Réciproquement, la compréhension du processus ne saurait s’en tenir à ses aspects structuraux et ne s’achève qu’avec l’analyse des fonctions. Un tel couple intervient de façon constante au plan biologique avec la distinction et la solidarité des organes et fonctions, et il va de soi qu’il se prolonge au plan psychologique dès l’analyse des comportements les plus élémentaires jusqu’aux plus complexes et a donné lieu aux polémiques bien connues entre les fonctionnalistes et les structuralistes, autrement dit, entre les chercheurs du « comment » et ceux du « pourquoi ».
Ce couple se prolonge en un quatrième plus général encore, qui est celui de la finalité et de la causalité, celle-ci conçue comme la recherche du mode de production des phénomènes. Or, s’il y a là , quant aux apparences, une dualité fondamentale au sens d’une opposition irréductible, ce n’est qu’une illusion et en fait la solidarité entre les deux termes n’en est pas moins étroite que dans le cas des couples précédents. Mais pour la justifier, il faut rappeler la distinction essentielle entre le finalisme ou téléologie, qui repose sur la notion illusoire de « causes finales » comme si l’existence ou la poursuite d’un but suffisaient à tout expliquer, et la « téléonomie » que ses partisans définissent parfois comme une « explication mécaniciste de la finalité ».
Plus précisément, le finalisme affirme illusoirement une détermination du présent par le futur (comme le disait crûment Max Planck, qui, quoique physicien de génie, attribuait un tel renversement futur-présent au principe du plus court chemin de la lumière solaire au travers des couches de l’atmosphère), alors que la téléonomie s’en tient à la détermination du futur par le présent, et dans le cas particulier explique ce chemin minimum, quoique courbe, par des successions de régulations.
Or, d’un tel point de vue il y a solidarité entre termes distincts et non pas opposition sans synthèse. En effet, toute action, quelle qu’elle soit, comporte une finalité, au sens cybernétique d’un programme, et même lorsqu’un mathématicien démontre un théorème, il ne s’agit pas seulement d’une élaboration structurale, et l’action est finalisée par le besoin de parvenir à une bonne démonstration. Mais, par ailleurs, dans la mesure où le but est assigné à l’action avant sa réalisation, c’est cette anticipation, en tant que représentation actuelle et projet de départ, qui est cause ou élément d’une succession de causes et d’effets (d’où une série de sous-buts se déterminant successivement), ce qui est alors relatif au « mode de production » du processus. Il y a donc solidarité et non plus opposition entre la téléonomie et l’explication causale au sens large.
Un cinquième couple est celui des finalités internes et externes et il convient de le considérer avec soin car il peut présenter une certaine importance pour comprendre les rapports entre procédures et structures. Lorsque le sujet cherche à obtenir un résultat en son monde extérieur, donc un effet physique (équilibre d’une balance, etc.), il va de soi qu’il y a finalité externe et elle saute aux yeux de l’observateur. Par contre dans les situations de réflexion et recherche abstraite ou même de simple mathématique, il semble effectif, malgré les apparences, qu’il entre en jeu une finalisation aussi systématique que dans les cas précédents, mais qui reste relative à la satisfaction d’un besoin intérieur. Tout problème que se pose un sujet, si abstrait soit-il, suppose en effet un besoin de solution et celle-ci constitue par conséquent un but à atteindre. Mais nous appellerons « interne » une telle finalisation puisqu’elle ne conduit pas nécessairement à des applications dans le monde extérieur et reste en elle-même liée aux activités intérieures du sujet. Or, si antithétiques que paraissent ces deux formes de finalité, il ne s’en agit pas moins, comme en tous les couples précédents, de deux processus solidaires. D’une part, la finalité externe suppose bien entendu des instruments logico-mathématiques qui ont été précédemment élaborés par des finalités internes. D’autre part, ces dernières aboutissent à la création de nouveaux êtres (classes, nombres, morphismes, etc.) qui entreront tôt ou tard au service des solutions de problèmes de nature physique, donc d’une finalité dont les termes seront extérieurs au sujet.
Un sixième couple s’est révélé utile à distinguer, au vu des recherches sur les stratégies initiées par l’une de nous 2. Il s’agit de la dualité de deux sortes d’indices qui peuvent paraître antithétiques et sont en fait faciles à rendre solidaires. Les premiers sont ceux qui montrent au sujet quels sont les schèmes antérieurement construits et pouvant être utilisés dans la solution du problème actuel. Or, il y a là bien plus qu’une simple récognition, sinon celle-ci pourrait s’interpréter dans le langage associationniste du behaviorisme américain : l’appel aux schèmes antérieurement construits constitue bien davantage, puisqu’il consiste en une « assimilation » à des acquis précédents.
Les indices du second type, relatif à l’existence de lacunes, montrent au contraire ce qui, dans la situation actuelle, exige la construction de nouveaux schèmes ou de nouvelles accommodations à effectuer. Or, il va de soi que ces deux sortes d’indices, quoiqu’aboutissant à des conduites d’orientations distinctes, sont sans cesse à combiner entre eux et dépendent les uns des autres, ce qui montre à nouveau la solidarité des termes d’un tel couple, par-delà les oppositions possibles. Mais cette solidarité est intéressante en tant que cas particulier d’une collaboration plus générale entre ce que l’on pourrait appeler les processus rétroactifs et proactifs, ou en un autre vocabulaire les démarches récursives et « précursives ».
Si l’on cherche à synthétiser ce qui précède en le formulant en septième lieu sous les espèces d’un couple unique, on pourrait l’exprimer en termes de « savoir-faire » d’une part et « dégager les raisons » d’autre part. En effet, ces deux démarches, isolables l’une de l’autre au départ, tendent en tous les domaines à se rallier l’une à l’autre quels que soient les échecs initiaux et les aspects lentement progressifs de leur union.
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Les sept couples qui viennent d’être analysés interviennent tous peu ou prou dans les relations entre procédures et structures, ce qui montre assez la complexité du problème. Nous allons néanmoins nous essayer maintenant à lui chercher une solution acceptable pour chacun, quelles que soient les sympathies du lecteur pour l’une ou l’autre de ces réalités cognitives.
La différence essentielle permettant de les distinguer est que, si toutes deux comportent des transformations, les procédures les effectuent ou les utilisent en vue d’atteindre des buts particuliers et variables et constituent ainsi fondamentalement des processus temporels, tandis que les structures consistent à relier les transformations pour en dégager les connexions en un système d’ensemble intemporel, sans autre but que celui, très général et commun à toutes, de comprendre la nature de la cognition. Sans doute la recherche et la construction d’une structure sont-elles des formes de finalité, mais en tant que telles ce sont ces cas particuliers de procédures que l’on désigne, comme déjà dit, du nom d’« heuristique » ; or la structure cherchée une fois découverte n’a plus rien de finaliste. Réciproquement, il peut arriver qu’une procédure utilisée par exemple pour obtenir un résultat physique, telle la détermination d’un centre de gravité (cf. Karmiloff et Inhelder, 1975) conduise à découvrir une structure (de symétrie, etc.), mais celle-ci une fois trouvée acquiert en tant que structure une stabilité intemporelle. Il est à noter également que si, en cours de procédure, le sujet en vient à utiliser certaines opérations d’une structure, l’opération en tant qu’effectuée localement et momentanément, consiste en une procédure ou fait partie d’une procédure temporelle, tandis que replacée dans le système opératoire d’ensemble dont elle constitue logiquement l’un des éléments, elle retrouve son caractère structural. Remarquons en outre, que s’il existe des structures non transformatrices, tels les correspondances ou morphismes élémentaires, elles peuvent être utilisées à titre procédural. C’est ce qui arrive par exemple lorsqu’un dessinateur enfantin ou un peintre de profession se donne pour but de copier un modèle ou de reproduire le tableau d’un maître.
Avant de poursuivre notre comparaison, il convient sans doute de répondre à une objection constamment répétée : si les structures consistent en systèmes qui sont ou paraissent intemporels, ce serait que peut-être elles n’existent pas dans l’esprit du sujet enfantin, lequel n’utiliserait jamais que des procédures, mais qu’elles constitueraient uniquement les produits de l’observateur psychologue ou logicien interprétant les conduites du sujet à sa manière. Mais, en fait, cela reviendrait un peu à dire que si les enfants ont conscience de manger et même de respirer, leur estomac ou leurs poumons n’existent que dans l’esprit du physiologiste. En réalité, les structures relèvent de ce que l’enfant « sait faire » en ses conduites cognitives, indépendamment de la conscience qu’il peut en avoir ou n’en pas avoir : s’il est conscient de ses procédures et non pas de ses structures, c’est qu’il est bien plus facile de suivre en esprit une succession temporelle de démarches que de réunir en un même acte de connaissance les diverses connexions d’un tout simultané.
La meilleure preuve de l’existence objective des structures dans l’esprit de l’enfant est fournie par l’analyse de ce qu’il considère comme possible, impossible ou nécessaire (Piaget, 1976). A comparer des sujets préopératoires (4-5 ans) à ceux des stades opératoires (dès 7-8 ans) on constate des différences considérables et très significatives à cet égard. Par exemple, en mettant avec chaque main une perle après une autre en deux récipients dont l’un est masqué, et contenant des nombres inégaux au départ x > x’, les jeunes sujets croient tout à fait possible qu’en répétant suffisamment cette opération, on en arrive à l’égalité x + n = x’ + n, tandis que dès un niveau supérieur, ils jugent impossible cette égalisation finale. Réciproquement si x = x au départ et qu’on répète très longtemps les adjonctions d’unités + n, les jeunes sujets ne savent pas si x + n sera toujours égal à x’ + n, tandis que de plus avancés jugent nécessaire cette conservation de l’égalité : « Ah oui : une fois qu’on sait, on sait pour toujours ! » disait un de nos sujets (cf. Inhelder et Piaget, 1963, p. 66). Inversement, on observe fréquemment chez les jeunes sujets des exemples de pseudo-nécessités : un carré doit, pour rester un carré, être posé sur un de ses côtés, tandis que placé sur une pointe ce n’est plus un carré mais un « deux-triangles » dont les côtés sont jugés perceptivement inégaux (Sinclair et Piaget, 1968). Ces jugements de possibilité ou d’impossibilité, de nécessité ou de pseudo-nécessité, montrent assez que si les structures comme telles ne sont pas thématisées consciemment, elles jouent néanmoins un rôle objectif et systématique qu’il est exclu de nier puisque leurs effets se manifestent constamment au sein des implications nécessaires ou des incompatibilités, et que ni le possible ni le nécessaire ne sont des observables mais résultent toujours de processus inférentiels. En un mot, c’est au sein des inférences du sujet que se manifestent les structures tandis que les procédures comportent beaucoup plus d’empirisme ; et, en ces inférences, ce sont les éliminations des contradictions et des incompatibilités qui sont les plus révélatrices de leur nature structurale.
De la différence entre les structures comme systèmes intemporels d’opérations et les procédures comme séquences finalisées de moyens et de buts résulte une seconde opposition fondamentale : c’est que les structures tendent à s’emboîter les unes dans les autres tandis que les procédures s’enchaînent plus qu’elles ne s’emboîtent sinon par subordination d’une sous-procédure (sous-buts intermédiaires par rapport au but final) à une procédure plus complète. L’emboîtement des structures est un mécanisme tout à fait général apparaissant dès les conduites sensori-motrices et ne faisant que s’amplifier jusqu’aux formes supérieures de la pensée scientifique. Aux niveaux sensori-moteurs on peut citer comme exemple le schème consistant à rechercher un objet disparu là où il a été trouvé une première fois et qui s’emboîte ensuite dans le schème beaucoup plus général et constituant une authentique structure qui est la permanence de l’objet en fonction de ses déplacements (rechercher là où il a disparu pour la dernière fois). Ce schème structural s’intègre ensuite dans le groupement plus large des déplacements (avec détours et retours, etc.) Bref, dès les niveaux élémentaires on assiste aux emboîtements des structures plus simples et plus pauvres en des structures plus amples et plus riches. Ce processus se développe ensuite considérablement aux niveaux de la pensée conceptuelle préopératoire, puis opératoire : ainsi les premières formes stables de conservation (de la matière) s’emboîtent en des structures de conservation plus générales (poids, etc.). Ou encore, mais plus tard, l’emboîtement des premiers « groupements » de classification et de sériation en des « groupes » coordonnant les deux formes de réversibilité (inversion et réciprocité), comme dans les explications des relations d’action et réaction. En un mot, c’est dès le départ et bien avant le niveau de la pensée scientifique que l’on assiste aux emboîtements de structures plus faibles en des structures plus fortes, ce qui devient la règle la plus générale de la pensée logico-mathématique (emboîtement des « monoïdes » dans les « groupes », puis de ceux-ci dans les « corps », etc.).
Quant aux procédures, on ne saurait dire dans le même sens qu’elles s’emboîtent, mais elles se bornent à s’enchaîner et cela selon les significations suivantes. En premier lieu (et c’est déjà une raison essentielle !) elles se multiplient et se diversifient sans aucune limite puisqu’il en faut construire de nouvelles autant qu’il y a de buts à atteindre et ceux-ci sont en nombre virtuellement illimité puisque chaque nouveau problème comporte de nouveaux buts. L’enchaînement des procédures consiste en ce cas en remplacements successifs, avec bien entendu utilisation possible de moyens déjà connus s’ils peuvent rendre des services, mais en les modifiant au fur et à mesure des nouveaux besoins. Mais en second lieu, lorsque le but n’est pas atteint du premier coup, il exige alors une série de démarches successives : le but B demande, par exemple, un moyen x, mais non directement accessible. En ce cas, l’accès à  x suppose un moyen y, et, de ce fait, le moyen x constitue un sous-but B-1. Si ce moyen y n’est pas lui-même donné d’emblée, il faudra pour l’atteindre un autre moyen z et de ce point de vue il constitue à son tour un sous-but B-2, etc. En de tels cas (et ils sont la règle pour les problèmes tant soit peu compliqués), le terme d’« enchaînements » comporte bien une succession d’étapes et constitue un mode de liaison tout autre qu’un « emboîtement ».
Une fois admises ces deux différences fondamentales de l’intemporel non finalisé des structures, opposé aux successions temporelles finalisées des procédures, et de l’emboîtement des premières distinct des enchaînements finalisés des secondes, nous pouvons revenir aux sept couples cognitifs distingués au début (I) de cet article, que l’on retrouve aussi bien au sein des unes que des autres et qui constituent ainsi leurs éléments communs. Mais si comparables soient-ils et montrant ainsi leur parenté évidente, c’est cependant en des sens différents, et le septième de nos couples (savoir faire et dégager les raisons), qui synthétise tous les autres, permet d’analyser en quoi consiste cette distinction. S’il est clair que le « savoir-faire » intervient autant dans l’utilisation d’une structure que dans la découverte et le déroulement d’une procédure, il n’en reste pas moins que la compréhension des raisons joue un rôle différent dans les deux cas. Dans le cas de la structure, c’est-à -dire dans un système d’opérations coordonnées et fermées sur elles-mêmes (ce qui n’exclut d’ailleurs en rien l’intégration ultérieure de cette totalité en d’autres plus larges), l’effectuation de l’une quelconque de ces opérations ne saurait avoir lieu sans la compréhension de ses raisons. Classer des objets implique la recherche consciente des ressemblances, les sérier selon leur grandeur ou procéder au passage systématique de n à n + 1, etc., constituent des « savoir-faire » inséparables de leurs raisons, celles-ci se reconnaissant au sentiment de nécessité qu’elles provoquent. Par contre, en une procédure, si le fait de comprendre les raisons de l’emploi d’un moyen en favorise naturellement son utilisation, cette compréhension n’a rien d’indispensable et le constat du résultat obtenu prime sur tout le reste. Cela est si vrai qu’en la plupart des cas on assiste à des modifications constantes d’une procédure au vu de ce qui est déjà réalisé : parfois même le sujet, au moyen d’un dessin ou en faisant appel à d’autres instruments figuratifs, note certaines démarches antérieures pour les utiliser ultérieurement ou les corriger. (On assiste en outre souvent à des gestes anticipateurs favorisant le choix des moyens les plus appropriés). De façon générale, le but étant alors simplement de « réussir », la compréhension ne joue qu’un rôle adjuvant pouvant demeurer très faible. On peut même parvenir à des succès pratiques sans pouvoir reconstituer la procédure suivie ni surtout la raison des enchaînements nécessaires, tandis qu’il est impossible de structurer des contenus sans conscience du « pourquoi » et du « comment ». Ceci reste vrai des structures « attribuées » aux objets, donc des « modèles » propres aux explications causales, aussi bien que des structures logico-mathématiques, comme déjà dit : des « groupements » de classification et de sériation, dont le sujet suit pas à pas chaque détail avec prise de conscience des « raisons », ou des structures plus complexes, portant sur des propositions, etc., dont le sujet peut énoncer à sa manière les propriétés qu’il leur confère.
À résumer ce qui précède, on peut dire que la dialectique des structures présente un caractère fondamental et spécial à la cognition, que l’on ne retrouve pas ou de façon bien moins générale dans le domaine des procédures : car, en cas de dépassement d’une structure par d’autres qui en dérivent, le « dépassé » est toujours intégré dans le « dépassant ». Or, un tel processus ne s’observe même pas en biologie où les dépassements consistent très généralement en remplacements, au moins partiels.
Une autre différence à signaler entre procédures et structures et qui résulte assez naturellement des précédentes est la grande variabilité des premières, opposées non pas à la pauvreté mais à l’unification relative des secondes. Cette variabilité des procédures tient à deux sortes de raisons. La principale est naturellement l’indéfinie multiplicité des problèmes pratiques ou des buts à atteindre auxquels se trouvent confrontés les sujets et qui les obligent à trouver en chaque cas les moyens adéquats pour parvenir à leurs fins. Par contre, lorsqu’il s’agit de structurations, ce qui revient donc à dégager les lois internes de composition en des systèmes où chaque transformation comporte sa raison en connexion avec celle des autres, l’unification synthétique constitue un progrès. Cette différence entre les deux situations n’exclut naturellement pas l’avantage que peut avoir en certains cas la généralisation des procédures qui réussissent, ni la découverte de nouvelles structures, mais la multiplication de procédures distinctes est en elle-même un enrichissement du pouvoir du sujet, tandis que la construction de nouvelles structures ne constitue un progrès effectif que dans la mesure où elles peuvent être reliées pas les relations d’emboîtements dont il a été question plus haut. En second lieu, et pour un même but à atteindre, la possibilité d’y parvenir par plusieurs moyens différents est déjà un enrichissement notable, tandis que plusieurs structures possibles pour un même contenu ne peuvent être source de progrès structural que si elles sont reliées par des liens étroits, comme c’est le cas par exemple des relations entre la cardination et l’ordination dans la compréhension de la nature du nombre (les jeunes sujets ne comprennent pas d’emblée, par exemple, qu’un rang ordinal tel que le cinquième terme de la série implique l’existence de quatre cardinaux qui le précèdent). En un mot, la richesse des procédures dont dispose un sujet est fonction de leur multiplication et de leur diversité, tandis que la richesse des structures est relative à la cohérence de leurs liens et de leurs emboîtements. En d’autres termes, la richesse des structures tient, non pas à leur nombre, mais à leur complexité, s’accompagnant de cette propriété fondamentale que, plus elles sont complexes et plus elles sont stables, ce qui est loin d’être le cas des procédures, où le rapport est plutôt l’inverse.
En conclusion, malgré toutes leurs différences qui sont, comme on l’a vu, considérables, procédures et structures constituent les deux pôles inséparables caractérisant toute l’activité cognitive. À la manière des divers couples particuliers rappelés au début de cet article, ils constituent la plus large et la plus générale de telles dualités, dont les oppositions n’excluent pas mais appellent la solidarité : toute structure est, en effet, le résultat de constructions procédurales, de même que toute procédure utilise tel ou tel aspect des structures. À ceux qui nieraient l’existence de celles-ci, il reste à rappeler que celles d’entre elles qui sont élaborées dès l’enfance sont finalement intégrées dans celles de la pensée scientifique : les groupements de classification, si précoces et simples soient-ils, demeurent les structures fondamentales de la zoologie et de la botanique systématiques. Le groupe des déplacements reste à la base de toute géométrie. L’algèbre elle-même retient les opérations si primitives de correspondance, d’inversion et de réciprocités. En un mot, sans les instruments structuraux caractérisant dès l’enfance la psychogenèse des connaissances, la science elle-même serait impossible. Quant aux procédures, elles sont au point de départ des techniques, mais chacun sait aujourd’hui combien sont complexes les rapports entre elles et les sciences. Comme le disait déjà Essertier (1927), celles-ci ne dérivent pas simplement de celles-là , et le technicien reste « un mécanicien qui ne connaît pas la mécanique ».
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