Remarques introductives. Théories du langage, théories de l’apprentissage. Le débat entre Jean Piaget et Noam Chomsky (1979) a 🔗
J’aimerais commencer par dire à N. Chomsky l’admiration que j’ai pour son œuvre et les points essentiels sur lesquels je crois que je suis d’accord avec lui. Ces points sont si essentiels et fondamentaux que la question de l’hérédité ou de l’innéité du langage me paraît très secondaire. Je suis d’abord d’accord avec lui sur ce qui me paraît être le principal apport de Chomsky à la psychologie, c’est que le langage est un produit de l’intelligence ou de la raison et non pas d’un apprentissage au sens béhavioriste du terme. Je suis ensuite d’accord avec lui sur le fait que cette origine rationnelle du langage suppose l’existence d’un noyau fixe nécessaire à l’élaboration de toutes les langues et supposant, par exemple, le rapport de sujet à prédicat ou bien la capacité de construire des relations. En troisième lieu, je suis naturellement d’accord avec lui en ce qui concerne le constructivisme partiel de ses travaux, c’est-à -dire, les grammaires transformationnelles. Je pense donc qu’il y a accord sur l’essentiel, et je ne vois aucun conflit important entre la linguistique de Chomsky et ma propre psychologie. Je puis même dire que sur les points qui concernent les rapports entre le langage et la pensée je me considère comme le symétrique de Chomsky.
Alors, pourquoi y a-t-il désaccord sur la question de l’innéité de ce noyau fixe ? J’aimerais d’abord dire que je crois comprendre pourquoi Chomsky a recouru à cette hypothèse : c’est parce que c’est une opinion très courante que de supposer qu’un comportement est plus stable s’il est solidement enraciné, autrement dit s’il est héréditaire et non pas simplement un produit d’autorégulation. Autrement dit, le noyau fixe de Chomsky paraîtrait plus fixe, plus important, donc de valeur supérieure, s’il était fixe parce que héréditaire. Si cette opinion était vraie, je serais moi-même partisan de l’innéité des structures rationnelles et des structures linguistiques. Mais on sait aujourd’hui que le problème de l’innéité du comportement est un problème beaucoup plus complexe que celui d’un caractère morphologique quelconque de l’organisme, et qu’il est très difficile de s’entendre sur l’innéité quand il s’agit de la formation des comportements. En psychologie, il y a déjà longtemps que McGraw, dans le manuel de Carmichael 1, écrivait que l’alternative maturation et expérience était une fausse alternative qui encombrait les discussions au lieu de les éclairer. En éthologie également, on est devenu aujourd’hui très prudent pour les mêmes raisons ; on ne parle plus aujourd’hui en éthologie de l’instinct dans le même sens que Konrad Lorenz parce qu’on n’a pas trouvé de frontière stable entre l’inné et l’acquis. Un des successeurs de Lorenz à Seewiesen, Wickler, a écrit récemment un article 2 dont un passage m’a frappé, où il dit que la formation des comportements spécifiques (parce qu’on remplace maintenant le terme instinct par le terme comportement propre à une espèce) n’est pas seulement un produit de la sélection mais, en bien des cas, un produit de phénocopie, et je viendrai sur ce problème tout à l’heure.
Pour ce qui est du noyau fixe inné du langage, j’ai été très frappé par les travaux récents de Roger Brown 3, de Lenneberg 4 et de MacNeill 5, qui se sont convertis à une explication par l’intelligence sensori-motrice, alors que MacNeill en particulier avait été au début très combatif en faveur de l’innéité et a donc changé d’opinion. Ensuite, j’aimerais rappeler la remarque très profonde de James M. Baldwin 6 (ce n’est donc pas d’hier) qui disait que l’enfant est plus vieux que tous les adultes et que l’enfant est antérieur à l’homme préhistorique lui-même, ce qui est tout à fait évident ; il en résulte que ce qui est général chez l’enfant n’est pas nécessairement hérité de l’adulte ; par exemple, en étudiant la physique des petits enfants de Genève, j’ai trouvé de manière abondante des exemples d’explication du mouvement par l’antiperistasis d’Aristote, hypothèse selon laquelle le courant d’air qui reflue derrière le mobile qui le produit le pousse en avant ; cette antiperistasis est une notion courante chez l’enfant de 7 à 9 ans. J’ai retrouvé dans le détail la notion de l’impetus de Buridan, donc de l’« élan » comme intermédiaire nécessaire entre la force et le mouvement. Or, il est tout à fait évident qu’il n’y a pas d’hérédité entre Aristote et Buridan, d’un côté, et les petits Genevois ou les petits Polonais sur lesquels ces recherches ont été faites, à Genève par nous et en Pologne par Szeminska 7.
Dans le cas du noyau fixe inné de Chomsky, il me semble qu’il s’ajoute à cette difficulté une objection majeure ; c’est que cette innéité est inutile pour garantir la formation et la stabilité de ce noyau, et que l’intelligence sensori-motrice y suffit. Celle-ci, qu’on peut étudier entre la naissance et l’âge de 1 an ½-2 ans, c’est-à -dire les débuts du langage, se distribue selon six stades successifs qui sont caractérisés par des schèmes d’action qui se coordonnent les uns avec les autres selon un processus d’autorégulation extrêmement régulier avec des corrections, des renforcements, etc., et ce n’est qu’au sixième de ces stades — c’est-à -dire quand l’assimilation des objets aux schèmes de l’action devient susceptible d’être complétée par une assimilation des objets entre eux, autrement dit par une représentation — que débute seulement le langage, et, à ce sixième stade, ces débuts du langage bénéficient de toute une construction qui s’est faite antérieurement et sur laquelle je reviendrai par la suite.
Mais ce qui me gêne surtout dans l’hypothèse de l’innéité, c’est que les explications courantes des néo-darwiniens pour ce qui est de la formation d’un nouveau caractère quelconque dans l’organisme ne se fondent aujourd’hui que sur les notions de mutation et de sélection. Or, une mutation est nécessairement aléatoire, par conséquent, s’il y avait innéité, la raison et le langage seraient dus à des coups de hasard sélectionnés, mais sélectionnés ultérieurement, après coup, tandis que la formation même serait due à des mutations, donc aléatoire. Je prétends alors que, dans ce cas-là , ce serait ébranler la solidité du noyau fixe, et, d’une manière générale, ébranler la solidité du savoir au lieu de la consolider comme on souhaite le faire en recourant à l’hypothèse de l’innéité. C’est ce que Konrad Lorenz a bien compris, lui qui est à la fois kantien et biologiste, quand il dit que les notions a priori de Kant sont l’équivalent de l’inné au point de vue biologique, et ajoute : oui, mais l’hérédité est spécifique, par conséquent elle peut varier d’une espèce à l’autre et par conséquent elle n’a rien de nécessaire ; et il finit par traduire les catégories a priori de Kant sous la forme de simples « hypothèses de travail innées ». Or, l’« hypothèse de travail innée » ne suffit pas pour expliquer la connaissance scientifique. Je me refuse absolument, pour ma part, à penser que les structures mathématico-logiques auraient une origine aléatoire ; elles n’ont rien de fortuit, ce n’est pas par des sélections de survie qu’elles ont pu se constituer, mais c’est par une adéquation proprement dite et détaillée à la réalité.
Mais supposons maintenant qu’on démontre cette innéité. Il pourrait arriver qu’on découvre les gènes ou les loci qui permettent de démontrer la réalité d’une telle innéité. Dans ce cas-là , je répondrais qu’il ne s’agit pas d’une mutation aléatoire, mais que la seule explication possible est à chercher dans la direction de la phénocopie, c’est-à -dire dans ce phénomène que j’ai cherché, pour ma part, à expliquer de la manière suivante : la phénocopie est un processus biologique où certains comportements (c’est surtout valable dans le domaine des comportements) ou bien une certaine forme, ou structure morphologique, sont d’abord acquis par le phénotype, mais sans hérédité. Le phénotype, par contre, modifie le milieu intérieur et modifie les niveaux supérieurs du milieu épigénétique, et alors les variations ou les mutations qui peuvent se produire dans le génome seront sélectionnées, non par le milieu extérieur, mais par ce milieu intérieur ou épigénétique qui va les canaliser dans la même direction que la conduite déjà acquise par le phénotype ; autrement dit, il y aurait reconstruction génétique ou génique d’une acquisition faite par le phénotype. Le fait de démontrer l’innéité ne prouverait donc pas encore qu’il s’agisse d’une mutation aléatoire. Vous me répondrez bien sûr que je n’ai aucune compétence en biologie ; je ne suis évidemment qu’un apprenti en biologie, mais un apprenti qui a reçu ces derniers temps deux ou trois encouragements : le principal a été celui du dernier ouvrage du très regretté Waddington, L’Évolution d’un évolutionniste 8, dont tout le chapitre IX est consacré à l’exemple de mes limnées de marais ou des grands lacs de Suède ou de Suisse 9 ; Waddington voit là le meilleur exemple de ce qu’il appelle l’« assimilation génétique », qui est un équivalent de la phénocopie. Pour l’assimilation génétique, c’est là le meilleur cas — dit-il — observé dans la nature et non pas provoqué en laboratoire comme dans le cas des drosophiles, etc. De même, dans un symposium récent d’éthologie à Parme 10, le généticien italien F. Scudo s’est rapporté à ces mêmes travaux sur les limnées et à d’autres pour montrer leur signification éventuelle dans le cas de la formation d’un comportement inné. Autrement dit, et je suis proche de ma conclusion, je dirais qu’il y a deux choses à considérer : 1) qu’il n’y a pas d’opposition franche et totale, avec une frontière délimitable, entre ce qui est inné et ce qui est acquis : toute conduite cognitive comporte une part d’innéité dans son fonctionnement tout au moins, tandis que la structure me paraît se construire peu à peu par autorégulation ; 2) le vrai problème n’est pas de décider si un tel noyau fixe ou d’autres structures cognitives sont innés ou ne le sont pas, le vrai problème c’est : Comment se sont-ils formés ? Et en cas d’innéité, quel est le mode biologique de formation de cette innéité ? Est-ce que nous avons affaire à des mutations aléatoires, ou est-ce que nous avons affaire à des processus plus complexes comme celui de la phénocopie auquel je viens de faire allusion ?
S’il s’agissait de phénocopie, il va de soi que la construction initiale serait due à des comportements, et, par conséquent, de nouveau l’innéité devient inutile parce que, parmi les acquisitions de comportements qui sont assurées par le phénotype d’une espèce quelconque, il y en a qui donnent lieu par la suite à une phénocopie, mais il y en a un très grand nombre qui ne donne aucunement lieu à de telles reconstructions géniques, et où la conduite et le comportement phénotypique se reforment simplement à chaque génération sans qu’il y ait besoin d’une fixation héréditaire.
Je conclus mon exposé en disant que l’innéité me paraît inutile pour le but qu’on se propose, c’est-à -dire, souligner la stabilité et l’importance des structures cognitives et, en particulier, du noyau fixe dans le domaine linguistique. Je pense que les processus d’autorégulation sont aussi stables et assurent la même importance à une formation quelconque que l’hérédité elle-même. Cependant, il faut remarquer enfin que l’autorégulation dans le domaine de l’organisme se borne en général et normalement à conserver un certain état d’équilibre et, en cas de déviation ou de nouvelle formation, à le ramener à l’état initial. Tandis qu’au contraire l’autorégulation dans le domaine des comportements pousse sans cesse l’organisme, le sujet s’il s’agit de comportement cognitif, à de nouveaux dépassements. L’organisme physiologique n’a aucune espèce de raison de varier, il n’y a, comme l’a très bien dit Monod, aucune raison à des changements évolutifs. La conservation est la norme suprême pour l’équilibre physiologique. Tandis qu’au contraire, dès qu’on aborde le terrain du comportement, celui-ci poursuit deux buts : le premier, c’est l’extension du milieu, dépasser le milieu dans lequel l’organisme est actuellement plongé par des explorations et recherches dans des milieux nouveaux, et, le second, le renforcement des pouvoirs de l’organisme sur ce milieu. Une autorégulation, qui est à la fois capable de conserver le passé et en même temps de se dépasser sans cesse par cette double finalité d’une extension du milieu et du renforcement des pouvoirs, me paraît, pour ce qui est des comportements et des processus cognitifs, un mécanisme beaucoup plus fondamental que l’hérédité elle-même.