Les conduites de l’adulte : introduction. Psychologie (1987) a 🔗
Si l’on considère les conduites de l’adulte comme « un stade particulier du développement », ainsi que le suggère Pailhous, nous nous garderons bien de le qualifier avec lui de « stade ultime » et ne pourrons encore moins nous contenter de le définir, comme il semble nous en prêter l’opinion, par la seule construction de la pensée « formelle ». Les différents stades des conduites cognitives, pour ne parler que d’elles, sont, en effet, caractérisés par des inventions continuelles de structures. On ne saurait assez s’étonner, par exemple, de la créativité dont témoigne le nourrisson au cours des dix-huit premiers mois de l’existence, alors que son univers entier est à organiser au moyen des seuls instruments sensori-moteurs. Aux niveaux des opérations concrètes puis formelles, les constructions logiques et physiques (causales) de l’enfant sont déjà telles que deux physiciens connus ont pu soutenir indépendamment l’un de l’autre qu’un théoricien de génie est un chercheur qui a réussi, quoique adulte, à conserver l’esprit inventif d’un enfant en marge de sa scolarité. La pensée formelle de l’adolescent marque une nouvelle étape mais, lorsqu’on en vient à l’adulte, une distinction fondamentale reste encore à faire si l’on veut dominer les problèmes d’organisation cognitive. À ne parler que des extrêmes, il y a, d’une part, l’adulte « arrivé » qui n’invente plus rien, mais utilise et exploite ce qu’on lui a appris, et l’on peut accorder qu’à son sujet on est en présence d’un stade « ultime » sauf qu’il ne s’agit plus d’un stade dans le même sens que les précédents, puisqu’il n’y a plus de créativité. Mais il y a, à l’autre extrême, l’adulte créateur en tous domaines (sciences, arts, techniques, morale ou causes sociales à défendre, etc.) et, dans la perspective du développement, il serait entièrement exclu de ne pas considérer ses constructions comme l’authentique continuation des processus formateurs dont nous avons cherché les racines chez l’enfant.
On répondra peut-être qu’il s’agit alors ou bien de processus historiques et collectifs, ou au contraire des découvertes de génies individuels. Mais, d’une part, le développement de l’enfant et de l’adolescent est déjà de plus en plus interindividuel avec l’âge ; et, d’autre part, chacun sait que l’œuvre des génies revient toujours à dégager des idées qui étaient ou commençaient déjà à être « dans l’air », ce qui n’enlève rien à l’intérêt des problèmes psychologiques que soulèvent leurs travaux. Quant à craindre que l’on en vienne alors à côtoyer l’histoire des sciences, la sociologie, l’épistémologie ou tout autre type de recherches, pourvu qu’il ne s’agisse pas de philosophie spéculative, il faut une certaine myopie pour ne pas voir qu’aujourd’hui, dans tous les domaines, la fécondité scientifique est essentiellement fonction de l’interdisciplinarité.
Cela dit, il nous semble donc indispensable de rappeler, en ces remarques introductives sur les « conduites adultes », deux grands problèmes, non abordés dans les chapitres qui suivent : celui de la construction de nouvelles structures opératoires au niveau de la pensée scientifique, et celui des échelles de valeurs liées à cette pseudo-faculté que l’on a baptisée du nom de « volonté » et qui est en réalité le correspondant des opérations mais sur le terrain énergétique.
Au premier abord, il semble n’exister aucune parenté entre l’histoire des sciences et la psychogenèse des connaissances, puisque le savant construit des théories et que l’enfant se borne à certaines compréhensions locales à l’occasion de ses actions. Si, cependant, en nous livrant avec le physicien R. Garcia à de telles comparaisons (Piaget J. et Garcia R., 1983), nous avons trouvé une série de mécanismes communs de nature fonctionnelle et cela malgré la différence considérable des contenus ainsi confrontés. Un bon exemple est celui du rôle des « abstractions réfléchissantes » qui tirent leurs informations non pas des objets extérieurs, mais des actions ou opérations antérieures du sujet lui-même (d’où, entre parenthèses, l’importance des comportements sensori-moteurs sur laquelle insiste avec raison Pailhous tout en voulant ignorer qu’ils sont l’œuvre d’un « sujet » !). En ses recherches actuelles, P. Mounoud met en évidence de multiples processus d’abstractions réfléchissantes aux niveaux sensori-moteurs. Chez l’enfant de onze, douze ans, on peut citer à cet égard la construction des « ensembles de parties » qui est issue des opérations antérieures de « vicariances » (ou shifting : dans une classification, si B = A1 + A’1, on a aussi B = A2 + A’2, etc., où A2 fait partie de A’1, etc.). Or, dans l’histoire récente des mathématiques, un cas déjà célèbre est celui du passage de la théorie bourbakiste à celle des « catégories ». Pour construire leurs structures, les Bourbaki ont utilisé des méthodes de mises en correspondance inter-systèmes, mais à titre instrumental et sans faire d’elles un objet particulier d’analyse. Or, ces instruments s’étant montrés féconds, Mc Lane et Eilenberg les ont thématisés en en donnant la formalisation : d’où un nouveau système d’objets de pensée enrichissant les précédents et portant alors sur les « morphismes » et leurs « catégories ». Bien d’autres mécanismes communs pourraient être cités dans la même perspective.
Pour ne pas en rester aux « structures » logico-mathématiques, mentionnons encore, à titre de transformations novatrices chez l’adulte créateur, l’analogie qu’a développée en un ouvrage récent une historienne anglaise de l’art (Suzi Gablik : Progression in Art) entre les grandes étapes de la peinture et trois de nos stades cognitifs : s’agissant, non pas d’une évolution de la beauté comme telle, mais de l’interprétation du réel dont témoigne la construction des œuvres d’art, S. Gablik voit dans l’art « primitif » (qui néglige les perspectives, etc.) le correspondant du niveau préopératoire, dans l’art classique une adéquation au réel (opérations concrètes) et dans la peinture contemporaine une manifestation de la pensée hypothético-déductive qui manipule les combinaisons possibles de la manière la plus libre (et souvent la plus surprenante pour le non-initié…).
Mais un autre aspect des constructions propres aux adultes novateurs, en opposition avec « la grande tourbe d’hommes qui veulent par volontés toutes faites » (comme disait Péguy), est la formation d’échelles de valeurs qui, chez les individus de caractère et de volonté suffisante, jouent un rôle considérable dans les interactions sociales. Nous ne voulons nullement dire par là que ces valeurs soient des produits individuels, et le beau chapitre de Poitou montre assez la complexité des processus collectifs. Mais, les valeurs une fois constituées, chaque individu construit sa propre échelle (morale, professionnelle, œuvres personnelles, etc.) et le problème dont nous aimerions dire deux mots est celui de leur résistance variable en cas de conflits, donc du rôle de la volonté.
Depuis W. James, on sait que la volonté n’est pas à confondre avec l’intentionnalité ou les simples mécanismes conatifs, mais qu’elle n’intervient qu’en cas de conflits, et cela en s’engageant dans le sens de « la plus grande résistance ». Autrement dit, lorsque deux tendances s’affrontent, l’une jugée supérieure en sa valeur (par exemple travail à fournir ou devoir à respecter), l’autre jugée inférieure (plaisir, tentation, etc.) et que cette dernière est momentanément la plus forte, l’acte de volonté consiste en un renversement dans ces rapports de force et la tendance (supérieure) qui est initialement la plus faible finit par l’emporter. Mais comment ? James ne l’explique pas et en toute honnêteté il se borne à « décrire » le processus en le désignant comme un fiat ! À quoi s’est opposé Binet qui y voit l’intervention d’une « force additionnelle » par conséquent inexplicable. Par contre, Ch. Blondel trouve facile la solution : cette force additionnelle ne serait que celle des « impératifs collectifs », mais il ne voit pas que si ceux-ci jouissaient d’un tel pouvoir permanent il n’y aurait justement plus besoin de volonté. Notre solution est par contre qu’il y a là une situation parallèle à celles où sur le terrain cognitif un système opératoire l’emporte sur une centration perceptive momentanément prégnante. Dans la phase de conflit, l’individu est centré sur le contexte actuel et la tendance inférieure, momentanément la plus forte, ne l’est que « relativement » sous l’effet du contexte. L’acte de volonté consiste alors à replacer le conflit dans l’échelle des valeurs, donc à décentrer l’état actuel en fonction de situations antérieures et d’anticipations possibles. Mais cet élargissement du système de référence n’est-il point en ce cas une autre forme de la « force additionnelle » qu’il s’agissait d’éviter ? Oui, si l’on fait abstraction de l’équilibration propre à l’échelle, donc de la relativité et de la variabilité des forces au cours des processus. Par contre, si l’on reconnaît l’homme de forte volonté à la résistance de son échelle et à la continuité de ses options, le renversement lui permettant de surmonter un conflit n’est qu’un cas particulier des rééquilibrations qui lui sont coutumières et le jeu des forces relatives en leurs manifestations successives n’exige pas plus de fiat qu’un système d’actions et de réactions compensatrices. Or, l’intérêt est ici qu’il ne s’agit plus d’opérations cognitives — car l’homme « faible » peut être même plus lucide en ses défaites que le « fort » en ses victoires (Meliora video, deteriora sequor, disait le poète) : il n’est question que de transformations énergétiques mais dont le mécanisme comporte un parallélisme assez étroit avec les processus opératoires dont relève l’équilibration des structures de la connaissance.
Le chapitre de Seagrim montre en une belle synthèse les nouveaux problèmes et les nouveaux résultats qui ont caractérisé les recherches récentes et actuelles sur la perception. En ce qui concerne mon ancienne hypothèse sur les « rencontres », je n’aurais rien à objecter à la proposition de Seagrim de les situer au niveau du décryptage, ce qui « les rendrait beaucoup plus plausibles ». L’essentiel est pour moi de sauvegarder son caractère probabiliste et la dualité des « rencontres » et des « couplages » qui semble démontrée par le phénomène des maxima temporels d’illusions, bien distincts des maxima spatiaux relatifs à la forme des figures présentées.
Les deux mérites principaux du chapitre de Widlocher (bien distinct en cela du chapitre de Diatkine) sont une recherche constante des liaisons possibles entre la psychanalyse et la psychologie générale ou la biologie et une conscience très lucide des questions qui restent à résoudre à cet égard. On appréciera notamment les remarques sur la difficulté de concilier la notion freudienne de l’instinct avec les progrès récents dus à l’éthologie, ainsi que sur les rapports non encore élucidés entre les pulsions au sens psychanalytique et celles « que définit une approche strictement biologique ». On notera de même avec satisfaction le fait que sur l’« instinct de mort » les psychanalystes demeurent « actuellement très partagés », comme d’ailleurs en ce qui concerne le concept du « ça » ! Dans la même veine, Widlocher analyse finement les problèmes qui subsistent à propos du « moi » et du « surmoi ». En un mot, cet auteur s’engage dans une voie que chacun appelle aujourd’hui de ses vœux, celle d’une mise en relation étroite entre les progrès de la psychologie générale et ce qu’on désigne souvent en allemand par « psychologie des profondeurs », mais avec quelque candeur car il existe aussi un inconscient cognitif dont les « profondeurs » n’en sont pas moins riches que celles des processus pulsionnels de nature affective.
Quant aux chapitres de Richelle et de Richard, ils consistent en de bonnes synthèses des faits connus et appellent peu de discussions théoriques. Assurément, on peut ne pas partager la confiance de Richelle dans les modèles skinnériens et si ses interprétations des interactions culturelles au moyen d’un « contrôle dans les règles » peut s’appliquer à ce que nous appelions plus haut l’« adulte arrivé » (« oui, mais dans quel état ? » demandait un humoriste), il va de soi que la création scientifique (ou artistique, etc.) soulève des problèmes de nature psychologique autant qu’épistémologique d’une toute autre portée, comme l’a montré entre autres Chomsky sur le terrain linguistique en une critique célèbre du skinnérisme.
Bibliographie
Piaget J. et Garcia R., Psychogenèse et histoire des sciences, Paris, Flammarion, 1983.