Chapitre II

Où le Vagabond achève son voyage

 

Noah Grisoni

 

Il est 7 heures 42 minutes et 37 secondes lorsque le premier train de la journée fait son entrée sur le Quai 5. Une heure s’est écoulée depuis l’apparition des vingt-et-unes silhouettes. Le groupe entier tourne le regard en direction du convoi qui, en trombe, déchire l’air pesant de la Gare. Sans doute croient-ils apercevoir leur ultime chance de sortir de ce bâtiment énigmatique… mais, apparemment ce n’est qu’un convoi de marchandises.

Il fait noir. Après un moment de néant et d’obscurité, j’émerge. Comme d’habitude, je sens mon corps fragile renaître, après mon voyage quotidien aux tréfonds de mon esprit. La reviviscence du flux vital me cause une douleur aigüe et lancinante. Allongé sur le ventre, crispé, je patiente. J’attends dans ma cellule l’ultime plongeon, celui qui mettra fin à la vie de cet être nommé Darrel Standing – ma vie. Je suis cagoulé, emmuré comme d’habitude dans ma camisole de force, incarcéré à la prison de Saint Quentin, en Californie. Cependant, quelque chose d’étrange me pique au vif. Ma cellule est en train de bouger, comme si elle était ballotée par des flots tranchants. J’essaye de comprendre. De plus, je distingue une odeur de charbon qui me chatouille les narines. Et ce bruit, ce bruit de ferraille gronde de plus en plus fort...

Tout à coup, un clairon vient briser le vacarme. Le remuement s’arrête net. J’entends des pas lourds s’approcher. Deux puissantes mains soulèvent aisément le tas d’os que je suis, afin de m’extirper de cette cellule. Elle qui aura été ma résidence pendant cinq longues années, je la quitte. Saucissonné, on me transporte en dehors de ce que je crois être un train.

Mais comment diable suis-je parvenu dans ce wagon ?

À peine débarqué, le train de fret repart à grande vitesse, ne laissant pas le temps aux silhouettes massés dans le hall d’envisager une éventuelle échappatoire : déjà, le grand corps de métal s’éloigne…

Enfin à l’extérieur… des rayons de lumières traversent la toile couvrant mes yeux. Il y a longtemps que je n’avais pas ressenti la douce caresse de l’astre diurne sur ma peau. La personne qui me transporte met fin à cette contemplation en me déposant au sol. Ses derniers efforts consistent à me tirer par les pieds, sur quelques mètres. Allongé sur le dos, sur un carrelage froid et glissant, on me retire enfin le sac de jute qui me couvrait la vue.

Un cercle se forme autour de l’homme étendu sur le parquet étincelant du Hall Central.

Mes yeux sont encore voilés par de fines couches de brume, mais je sens leurs regards me marteler le corps. Le mélange de ces odeurs corporelles m’oppresse, je n’avais encore jamais senti de tels effluves dans mes vies passées. Ce comité d’ombres hétérogènes se distingue au fur et à mesure que ma vision s’éclaircit. Ils ont l’air de se méfier. Ah, mais oui ! Je crois comprendre pourquoi. Sans doute est-ce dû au fait que je porte une chemise à manches croisées, d’où seule sort ma tête empourprée.

Après un instant, un homme fait le premier pas et tente d’examiner le nouveau venu. La sûreté de ses gestes suggère qu’il est médecin – ou chirurgien.

— Quel étrange costume que vous revêtez mon cher ! s’exclame-t-il, tout en lui soulevant une paupière.

Le prisonnier lui rétorque en souriant :

— Je ne l’ai pas choisi, mais il me sied à merveille, malgré sa taille qui me coupe le souffle à chaque mot prononcé. Je m’y suis fait, à cette seconde peau. Voudriez-vous l’essayer ?

— Je vous en remercie. Cette une proposition alléchante, bien que saugrenue, mais je me sens suffisamment à l’étroit ici.

— D’ailleurs quel est ce « ici » ? demande le prisonnier. Où sommes-nous ?

Une voix maussade s’extirpe de la foule et s’exclame :

— Il semblerait que nous soyons tous enfermés dans une Gare sans sortie et sans savoir ce que nous devons y faire.

Un jeune garçon portant une couverture bleue prend alors la parole, adressant un regard attendrissant au détenu qui tente de comprendre ce qui lui arrive :

— Pouvons-nous vous retirez votre chemise ? Vous semblez souffrir…

Certains semblent s’offusquer devant tant de candeur. Mon corps fantomatique ne doit pas les effrayer, pourtant ; c’est plutôt l’effet que procure cet accoutrement démodé qui les met en alerte. Force est de constater que, si je suis harnaché de la sorte, cela doit bien vouloir dire que je suis dangereux. Afin de mettre tout le monde à l’aise, il faut que je leur explique. Avec le peu de force physique qu’il me reste, je gesticule, telle une larve se débattant, pour m’asseoir en tailleur.

— Mon nom est Darrel Standing. Je suis professeur d’agronomie à l’université de Californie, ou en tout cas je l’étais. À présent, je suis un vagabond, un vagabond des étoiles. Immobile, je voyage inlassablement. Plongeant dans les abysses du temps. Parcourant mes anciens souvenirs, enfermé dans ma prison de tissu. Je vais tenter d’être bref, car chaque parole prononcée me fait l’effet d’une aiguille plantée sous ma peau. Nous avons tous ici, je le crois, vécu d’autres vies autrefois, sous d’autres enveloppes charnelles. Mais ils ne sont pas nombreux, ceux qui ont eu la « chance », comme moi, d’endurer des années de réclusion dans un quartier d’isolement et d’y passer de longues et fréquentes périodes enserré dans une camisole de force. Oui, c’est une chance, car j’ai pu ainsi me remémorer mes vies antérieures, …[1]

— Mhhh, fort bien, fort bien, interrompt le commissaire de police Adamsberg, ne croyant pas un mot au propos du prisonnier. J’en déduis cependant, par votre aspect, que vous êtes un condamné à mort. 

Darrel Standing murmure :

— Je suis déjà mort.

Avant que l’ancien professeur ne puisse poursuivre sa présentation, le Chef de Gare surgit en compagnie du Contrôleur N°63 – le voilà enfin, pense-t-il en apercevant Darrel.

— Monsieur Standing ?! s’enthousiasme le Chef de Gare, ajustant convenablement sa casquette de fonction d’un air soulagé.

— Lui-même, visiblement.

— Finalement, mon voyageur manquant ! Nous sommes navrés pour ce contretemps ainsi que les désagréments que vous avez subis.  Il y a dû y avoir une erreur, car vous ne deviez pas être dans ce train de marchandises. Nous vous avons malheureusement confondu avec un bagage à destination des Mondes Perdus. En effet, ce vieux tas de ferraille contient des « Fusils de Tchekhov », des « Harengs rouges » et autres « Deus ex machina » et « Mcguffin », que nous devons envoyer au rebut. Qu’importe ! À présent vous être ici, à votre place.

— C’est quoi cette histoire de harengs et de fusils rouges ? demande Tyler Durden au Chef de Gare.

—  Mais voyons, ce sont des procédés scénaristiques connus – vous devriez le savoir ! répond le Chef de Gare d’un ton condescendant.

— Et pendant que nous y sommes, voici votre billet. Ne le perdez pas ! ajoute le Contrôleur N°63. Il coince le billet entre le peu de millimètres qui sépare le col de la camisole et la peau de Darrel.

— Profitez-bien de votre séjour parmi nous ! conclut le Chef de Gare en s’éloignant, avec un léger sourire aux lèvres.

Après leurs départs, la foule se disperse peu à peu. Je découvre alors le lieu de mon arrivée. Au fur et mesure, je constate l’étendue de cette Gare, avec sa magnifique armature métallique et son immense verrière inondant le hall d’une éblouissante lumière. Cela fait une éternité que je ne me suis retrouvé dans un espace si ouvert. Cinq années d’isolement m’ont rendu à moitié aveugle et, de surcroit, agoraphobe. La panique me gagne, je ne peux pas bouger, j’ai froid, je tremble. Je veux crier au secours, mais mes lèvres sont comme collées. Il m’est impossible d’émettre le moindre son. Voyant ma subite détresse, un homme élégant me déplace, comme on tire sa valise, sans aucune peine, car je ne pèse qu’une quarantaine de kilos tout mouillés. Il me dépose sur une chaise, à la terrasse d’un café – le Loir dans la Théière.

À l’ombre, je reprends doucement mes esprits. Je pose mon regard sur l’homme qui m’a sorti de ce tourment. Il semble si serein. Cela m’apaise. Je ne me sens pas si mal, sanglé dans ce rugueux linceul. Je vais surement y rester un moment, le temps que mes nouveaux colocataires s’habituent à ma compagnie et moi, à ma nouvelle cellule. 

Alice, la jeune serveuse, ayant fini sa routine matinale, s’est installée pour fumer sa première cigarette à une des tables fraîchement nappées et écoute d’une oreille baladeuse les deux hommes.

Assis confortablement, Darrel Standing questionne son nouvel interlocuteur :

— Quel est votre nom ?

— Ivan Iliitch Pralinski, je suis conseiller d’État et je suis un homme bon avec le peuple. Voilà pourquoi je suis venu vous aider, dit-il, tout en caressant sa longue moustache.

— En effet, je vous en remercie. Nous sommes, la plupart je le crois, décontenancé. En ce qui me concerne, il y a quelques instants, mon corps allait définitivement se séparer de mon esprit, balancé au bout d’une corde. Mais voilà que je me retrouve à bord d’un mystérieux train et dans une Gare d’où personne ne sort. C’est pourquoi un petit remontant ne me ferait pas du mal.

— Vous avez bien raison mon brave. D’ailleurs je vais vous suivre.

Le conseiller d’État Pralinski demande à Alice, qui rêvassait, le regard fixé sur sa montre, de leur servir un Russe blanc. La serveuse se lève, éteint sa cigarette et se dirige d’un pas nonchalant, en direction du tea-room. 

— Savez-vous en quoi consiste l’autohypnose, Monsieur Pralinski ? interroge alors Daniel Standing.

— Je ne l’ai jamais pratiquée, mais je crois deviner.

— C’est une méthode bien particulière, qui m’a été apprise en prison. Elle consiste à se concentrer afin de diriger toute sa volonté sur son corps et de lui ordonner de cesser d’être vivant. Dans la conscience, on force notre corps à mourir. Un orteil après l’autre, un membre à la fois, chaque organe doit y passer. Son être tout entier doit s’employer à cette tâche. Ce processus, sans entraînement régulier, peut prendre quelques heures et cause des vertiges et des évanouissements, mais il faut tenir bon et ne pas fléchir. Sinon, c’est la mort assurée. Si tout se passe comme prévu, à la suite de l’extinction de son corps entier, une nouvelle sensation survient. Une impression que le cerveau grandit, se dilatant – et avec lui le temps et l’espace. Une cellule exiguë de Saint Quentin prend, peu à peu, les dimensions d’un auditoire d’université. Tout s’agrandit autour de soi et s’étend dans l’espace. Les intervalles temporels, entre chaque battement de cœur, s’allongent de plus en plus.  C’est de cette manière qu’on se libère de son corps et de la matière, pour n’être qu’un esprit vagabondant dans la lumière. Car à ce moment-là et ce fut mon cas, on s’envole dans les astres. Voyageant d’étoile en étoile, une profonde somnolence se fait ressentir et nous plongeons dans un sommeil délicieux. Lorsqu’on se réveille, c’est en tant que spectateur d’une de nos vies passées. 

— Tout cela me paraît bien compliqué, vous devez être épuisé, constate Ivan Iliitch Pralinski en réceptionnant les cocktails qu’apporte la jeune Alice. 

— Vous avez vu juste mon cher. N’ayant nulle envie de mourir, j’ai recouru à la mort dans la vie.[2] Mais à présent, je suis las de cette lutte sans fin, et des douleurs et des catastrophes qui sont le lot de ceux qui ont l’âme élevée et vagabondent sur les voies étincelantes, parmi les étoiles.[3] Je suis mort un nombre incalculable de fois pour ensuite renaître… et re-mourir. Ayant vécu des milliers de vies, je souhaiterais entende la vôtre. Alors, je vous en prie, faites-moi cette ultime faveur. Prenons notre mal en patience et racontez-moi votre vie.


[1] Jack London, Le Vagabond des étoiles, Libertalia, Montreuil, 2021, p.307.

[2] Jack London, Le Vagabond des étoiles, Libertalia, Montreuil, 2021, p.87.

[3] Jack London, Le Vagabond des étoiles, Libertalia, Montreuil, 2021, p.454.

La Gare

Histoires littéraires à se raconter sur les quais

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