Chapitre III

Où Ivan Iliitch Pralinski fuit devant l’offense reçue

 

Lorie Raimondi

 

Aucun autre train ne semble entrer en gare. Certains des passagers font des va-et-vient d’un bout à l’autre des quais, cherchant toujours désespérément une issue. D’autre se sont résignés et attendent, sagement assis sur des bancs. Dans le café, Alice est revenue derrière le bar et range la vaisselle en sifflotant. Ivan Iliitch Pralinski sourit chaleureusement à Darrel Standing :

— Vous êtes plein de verve, mon ami, et l’on prend plaisir à vous écouter. Il serait intéressant de faire plus ample connaissance, mais compte tenu de la difficulté de notre situation, je souhaiterais plutôt chercher avec vous les raisons de notre présence ici. Il me semble qu’en vous contant les derniers événements de ma vie, je pourrais peut-être me remémorer ce qui m’a amené dans cette Gare.

Il fixe alors son verre avec intensité. Une expression de quiétude domine toujours son visage, mais un léger rictus vient brusquement y mettre fin. Il lève la tête et regarde son interlocuteur. Il semble se souvenir avec lenteur et commence son récit :

— Si ma mémoire ne me fait pas défaut, j’ai passé la soirée chez mon ami et ancien collègue Stéphane Nikiforovitch Nikiforoff, à l’occasion de sa pendaison de crémaillère. Ce fut une petite fête, puisque nous n’étions que trois, en comptant le conseiller d’État Semen Ivanovitch Chipoulenko. Nous bûmes quelques verres, ce qui eut pour conséquence d’échauffer nos esprits. Oui, cela me revient… La soirée ne se déroula pas comme je l’aurais souhaitée. Il faut savoir que je n’ai jamais caché mes penchants libéraux et, en présence de ce sardonique Semen Ivanovitch Chipoulenko, je voulus prouver la nécessité de mener une politique plus humanitariste. Mais, enflammé par l’alcool, je ne pus pas supporter les rires cyniques de mes deux auditeurs. Qui aurait pu endurer pareil affront ? Je mets l’homme au centre de mes réflexions, Monsieur, et prône une égalité parfaite appliquée à nos subordonnés, depuis le moujik jusqu’au haut fonctionnaire. Et, à cette idée ambitieuse, ils me répondirent par des regards moqueurs et méprisants. Je mets en cause la bassesse de ces esprits appesantis par leur bêtise qui, malheureusement, est également humaine…

Entendant ce discours, un homme, posté non loin du café, sourit et se rapproche nonchalamment des deux hommes. Il s’incline légèrement en avant et se présente :

Don Juan (sur un ton obséquieux). Messieurs, permettez que je me joigne à vous, je suis Don Juan. Votre vision du monde me semble tout à fait intéressante et j’adorerais participer à cette conversation.

Surpris par la venue inopinée du nouvel interlocuteur, Darrel Standing acquiesce en signe d’assentiment, un peu incertain :

— Je suis ravi d’entendre que quelqu’un partage mes opinions, reprend Ivan Iliitch Pralinski enthousiasmé par l’intérêt soudain qu’on lui porte. Ce n’était pas, hélas, le cas de mes deux collègues qui, comme je l’ai dit, me rirent tous deux au nez. Voyant que mon hôte, Stéphane Nikiforovitch Nikiforoff, semblait fâché de la tournure que prenait sa soirée, nous décidâmes d’y mettre fin. Arrivé dehors, je découvris que ma canaille de chauffeur, Triphone, n’était pas présent ! Qu’importe, la nuit était très belle et j’en profitai pour rentrer à pied. Cette marche me permit de continuer seul la réflexion que j’avais débutée durant cette fâcheuse fête. J’étais convaincu que ma conception des rapports entre les hommes était la plus viable, mais surtout la plus juste, et qu’après tout, mes compagnons ne m’avaient sûrement pas compris.

Darrel Standing aperçoit le léger sourire esquissé par Don Juan. Il espère que le rhétoriqueur ne s’en est pas aperçu, car il n’aura pas la force de faire face à un esclandre si ce dernier se rend compte de la moquerie. Fort heureusement, Ivan Iliitch Pralinski, trop absorbé par ses souvenirs, poursuit son récit :

— En continuant dans une rue, je découvris qu’un mariage avait lieu entre un de mes subalternes, Pseldonimoff, et la fille du conseiller titulaire Mammiféroff, dans une de ces pauvres maisonnettes de quartier. Ah ! ce Pseldonimoff… Un petit gratte-papier, payé dix roubles par mois, qui travaille dans mon secteur. À ce moment-là, mes pensées ne furent pas très claires, sûrement en raison de la quantité d’alcool absorbée plus tôt dans la soirée, mais notre discussion sur la nécessité d’altruisme envers les petites classes me trottait dans la tête. L’idée me vint alors de me présenter à ce mariage. Je sais très bien ce que vous devez penser de moi, ajoute alors Ivan Iliitch Pralinski ayant aperçu l’air étonné des deux hommes, mais imaginez seulement l’impression que j’aurais fait à ce mariage. On connaît très bien les relations qu’entretiennent entre elles les différentes classes de la société. Vous pensez sûrement que j’aurais fait scandale au milieu de ces gens modestes ou que l’on m’aurait chassé de ce mariage. Pas dans l’état actuel des choses. J’aurais, au contraire, fait une bonne œuvre ! Messieurs, imaginez bien la scène. J’entre dans cette maison où personne n’attend ma venue. Grâce à mon statut, les gens s’empressent autour de moi, ivres de joie que j’ai eu la magnanimité de leur faire cet honneur. Ils me placent alors à côté de l’invité de marque de la soirée. Ils me servent leur meilleur champagne. Ils me présentent avec bienveillance la jeune mariée. En résumé, ils me remercient d’avoir béni ce mariage ! Et les bénéfices de mon geste ne s’arrêteraient pas là. Les autres, en apprenant ma présence à la fête, salueraient ma générosité et mon employé me manifesterait sa gratitude et en parlerait auprès de ses propres collègues. Voilà comment j’aurais prouvé à ces deux cyniques les bienfaits de la philanthropie.

Don Juan (s’exclamant). Mais, ce ne sont que des mots ! Cela ne vous coûte rien d’imaginer la scène. Où sont les actes ? Vous ne cessez pas d’employer conditionnel et subjonctif. Pardonnez-moi de vous le dire aussi sèchement, mais vous n’avez rien prouvé du tout.

— J’y viens, soupire ce pauvre Ivan Iliitch Pralinski, subitement freiné dans son discours. Je décidai donc de rentrer dans cette maison, me faisant fort de prouver que mes positions politiques sont bénéfiques pour la société. Première bévue, je marchai sur un pâté de viande entreposé dans l’entrée. Croyez-le ou non, ce simple incident me décontenança… Puis, les festivités se stoppèrent, la musique s’arrêta, les danseurs s’immobilisèrent et essuyèrent la sueur de leur front. Je les effrayais… C’était l’effet du costume et des étoiles indiquant mes grades ! Par chance, je croisai Pseldonimoff qui me reconnut tout de suite. L’atmosphère était lourde et sa gêne ne m’aidait pas du tout à détendre les autres convives.

Don Juan (ironique). Ah je vois… serait-ce la faute des gens qui s’amusent et que vous êtes venu déranger ?

— Monsieur, je vous en prie, laissez notre ami terminer son histoire, dit Darrel Standing avec calme.

Mais Ivan Iliitch Pralinski paraît soudain interdit et semble ne plus vouloir continuer son récit. Il prend son verre, le boit d’une traite et respire à grands coups pour ne pas perdre son calme :

— Si l’histoire vous déplaît, Monsieur, souffle-t-il en s’adressant à Don Juan, vous n’êtes pas obligé de l’écouter jusqu’au bout. Je disais donc que l’atmosphère était toujours très lourde, malgré l’intervention de mon employé. Les visages restaient crispés, alors, pour mettre fin à cette situation, je m’installai sans invitation sur le canapé.

Don Juan (en ricanant).  Précisez : vous vous installâtes une deuxième fois sans invitation.

— Mon ami, réplique railleusement Ivan Iliitch Pralinski, à présent, je ne prêterai plus attention à vos remarques et tâcherai de terminer mon histoire comme me l’a demandé M. Darrel Standing. Pour détendre l’atmosphère, je décidai de raconter ma soirée chez Stéphane Nikiforovitch Nikiforoff et la raison pour laquelle j’étais arrivé dans cette maison. Tétanisés par la peur, les convives n’osèrent dire un seul mot pendant mon récit. C’est bien parce que j’étais gradé que personne n’osait respirer autour de moi, de peur d’une possible réprimande. Comprenez donc que ma théorie visant à niveler les différentes classes de notre société m’aurait permis de me tirer de cet embarras. Après avoir badiné auprès de mon employé, les convives s’égayèrent et, heureusement pour moi, la fête put reprendre.

Don Juan (avec un air malicieux). Permettez-moi de vous interrompre à nouveau, mais vous êtes en train d’accuser la réserve de votre employé, donc de blâmer un comportement qui résulte du fonctionnement hiérarchique de la société. Et pourtant, c’est bien cette même hiérarchie qui vous aurait permis de montrer à tous votre magnanimité. Ah ! Vous êtes le plus mauvais rhétoriqueur qu’il m’ait été permis de rencontrer ! C’est merveilleux ! Mais je vous en prie, continuez, il me tarde de connaître la fin.

Le voyant s’esclaffer, le visage d’Ivan Iliitch Pralinski commence à s’obscurcir tandis que le conseiller d’État réalise qu’il n’existe pas d’issues favorables au sophisme qu’il est lui-même en train de construire. Malgré tout, il ne veut pas montrer son trouble, respire calmement, fixe son verre vide et reprend le cours de son histoire :

— Je fus alors présenté à sa femme, puis à sa mère et certains invités essayèrent de me distraire en usant de plaisanteries grossières. Que voulez-vous ? Ces pauvres gens sont loin de connaître les lois de la bienséance[1]. Je commençai à trouver le temps long et surtout à vouloir partir, mais la mère insista pour que je partage leur repas. À ce moment-là, je détestais Pseldonimoff, sa sotte de femme et la pléthore de rustres qui emplissait cette maudite bicoque. Mais plutôt mourir que d’avouer cela ! Alors pour calmer ma mauvaise humeur, je bus plus que de raison. Il fallait que je trouve un prétexte pour expliquer ma présence et du même coup, trouver celui pour partir, mais me trouvant complètement grisé, je réalisai que je n’allais pas pouvoir prononcer un traître mot. L’alcool me montait à la tête et je découvris peu à peu le véritable visage de la masse pouilleuse qui m’entourait : ici une chemise sale et graisseuse, là-bas un regard dédaigneux et narquois, et des familiarités déplacées lancées du bout à l’autre de la table. Mais je me rappelai la tâche que je m’étais donnée. Je devais leur prouver que l’humanisme est la meilleure des idéologies. Tant bien que mal, je me lançai dans un discours… On me tançait, mais je résistais tant que je pus. La dernière chose que j’entendis fut le rire à l’unisson de cette assemblée. Je me réveillai le lendemain, veillé par la mère de ce pauvre Pseldonimoff, dans leur lit de noce que j’avais souillé des sucs provoqués par une mauvaise nuit d’ivresse. Mort de honte, je me rhabillai sous le regard bienveillant de cette pauvre bonne femme russe et pris la fuite de cette maison.

Don Juan (l’interrompant avec un large sourire).  Attendez. Vous avez donc crié des absurdités au repas de mariage d’un pauvre employé, pour ensuite tomber complètement ivre, gâcher une nuit de noces et souiller les draps blancs d’une jeune mariée ? C’est impayable !

Don Juan s’esclaffe à nouveau. En entendant ses rires, le visage d’Ivan Iliitch Pralinski prend cette fois-ci une teinte cramoisie et son corps se met à trembler. Réalisant qu’il ne peut pas se contenir plus longtemps, il crie brutalement :

— Vous comprenez bien que ce n’était pas là mon intention et que j’aurais pu remuer ciel et terre, ces ânes n’auraient rien compris à mes idées !

Don Juan.  Oui, j’ai moi-même bien compris que ce n’était jamais votre faute, M. Ivan Iliitch Pralinski. Mais, vous a-t-on seulement forcé à boire plus que de raison ? Ou bien peut-être avez-vous été tiré de force dans la maison de votre employé ? À moins de cela, vous êtes, pardonnez-moi, coupable sur toute la ligne.

Le bruit commence à monter autour de la table. Un groupe s’approche, interloqué par cette dispute naissante entre ces deux inconnus. L’Agneau s’avance, porté par la volonté de calmer la situation :

— Allons messieurs, il nous faut cesser tout conflit. / Concentrons-nous sur la recherche de sorties. / À présent, vos invectives sont bien futiles. / Privilégions ainsi les discussions utiles, leur déclare-t-il en bêlant.

— Voilà qu’une bête parlante va me dicter comment me comporter ! s’exclame Ivan Iliitch Pralinski en riant nerveusement.

Don Juan (sans pitié).  N’en n’êtes-vous pas une aussi ?

— Il suffit ! hurle Ivan Iliitch Pralinski en se levant. Je refuse de subir cette offense plus longtemps. De plus, cette conversation ne nous mène à rien. Je ne sais toujours pas comment j’ai pu me retrouver dans cette Gare. Il faut absolument que je contacte mon bureau. Mes collègues vont s’inquiéter de mon absence.

Don Juan (à Pralinski s’éloignant).  N’oubliez pas de demander des nouvelles de ce pauvre Pseldonimoff !

Ivan Iliitch Pralinski fait mine de ne pas entendre cette dernière moquerie et se met à chercher le Chef de Gare. Ce dernier est déjà dans le café, prévenu par Alice aussitôt qu’elle a entendu que le ton commençait à monter au Loir dans la théière :

— Où se trouve le téléphone de cette satanée Gare ? se récrie Ivan Iliitch Pralinski, à bout de nerfs.

— Voyons, Monsieur, restons courtois, répond le Chef de Gare, bien conscient que son passager est au bord de l’hystérie. Je vous y emmène de ce pas.

Mais une jeune fille s’avance, le retenant, l’air décidé :

— Quand aurons-nous des informations sur ce train supposé venir nous chercher ?

— Bien assez tôt, mademoiselle Cendrillon, dit paisiblement le Chef de Gare, bien assez tôt. Il y aura un train pour chacun de vous, ne vous inquiétez pas.

Enfin, si tout va bien, ajoute-t-il pour lui-même. Les deux hommes s’éloignent, le Chef de Gare soutenant à moitié le conseiller d’État. Certains voyageurs décident de s’asseoir auprès de Darrel Standing, resté à la table du café en compagnie de Don Juan. Prennent donc place à leurs côtés Cendrillon, l’Agneau pacificateur, Winston Smith (au teint étrangement maladif), ainsi que l’énigmatique et élégante Amy Dunne. La princesse Cendrillon déclare alors, à la fois dépitée et agacée :

— Quel grossier personnage ! Mais leur conversation m’a donné une idée. En attendant que ce train daigne enfin arriver en Gare, nous pourrions faire connaissance en nous racontant des histoires. Qu’en pensez-vous ? Le temps nous paraîtra significativement moins long !

Les autres installés autour de la table esquissent un sourire (ils n’ont, de toute manière, rien de mieux à proposer).


[1] Fiodor Dostoïevski, Une fâcheuse histoire, Nelson, Paris, 1862, p.48.

La Gare

Histoires littéraires à se raconter sur les quais

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