Chapitre IV

Où Cendrillon rencontre la palombe enchantée

 

Valentina Poduti

 

Attablés au Loir dans la théière, le petit groupe, dont la curiosité a été piquée par la réponse évasive du Chef de Gare à Cendrillon, commence à débattre au sujet de l’absurdité de la situation :

— Mais enfin, c’est saugrenu… nous attendons tous un train… un train pour aller où ? Si seulement on nous disait la vérité… je parie que c’est encore un coup de Big Brother ! s’exclame Winston Smith en secouant la tête.

D’un ton calme, Cendrillon répond :

— Je ne saurai dire… mais le Chef n’avait pas l’air pressé de nous en révéler davantage, en tout cas.

Un bruissement de taffetas interrompt leurs réflexions : Alice, qui d’un pas traînant se dirige vers le groupe, porte un imposant plateau à bout de bras.

— De la part de la Direction.

Elle pose alors lourdement sa charge sur la table, s’essuie les mains sur le tablier, puis commence à distribuer des tasses de thé et quelques pâtisseries aux convives, avant de tourner sur ses talons et de s’en aller sans piper mot, l’air las.

— En voilà une autre qui ne semble pas franchement se réjouir de sa présence ici ! ricane Winston Smith croquant à pleines dents une part de gâteau à la carotte.

Cendrillon, décidée à ne pas passer une minute de plus à s’ennuyer à cette table de café, propose à ses nouveaux compagnons de trouver une occupation :

— Et au plus vite ! assène-t-elle d’un air décidé. Nous n’allons pas continuer à nous morfondre comme ça, saperlipopette de poussière de fée ! Si ma marraine nous voyait… elle nous transformerait toutes et tous en citrouille, histoire de nous apprendre à pleurer sur notre sort !

Emma Bovary qui, passant près du café, a entendu la proposition de la princesse, se réjouit à l’idée de trouver une occupation quelconque afin de tuer l’ennui qui commence déjà à la ronger :

— Ma chère ! Je trouve l’idée excellente ! Que diriez-vous de réunir tout ce petit monde avec lequel nous nous sommes retrouvées sur le quai tout à l’heure ? Chacun pourrait proposer un agréable passe-temps en attendant que l’on trouve un moyen de sortir de cet endroit.

— Je m’occupe d’aller chercher nos compagnons ! s’exclame aussitôt Cendrillon, en bondissant de sa chaise.

Tout, plutôt que de rester inactive une minute de plus ! Sortant du périmètre de la terrasse du Loir, délimitée par d’imposantes compositions florales, Cendrillon se dirige d’un pas décidé vers le Hall désert de la Gare. Un silence religieux règne : seul le frottement de la brosse du balai d’Argus indique à la jeune fille qu’elle n’est pas seule.

— Par tous les sorts, mais où sont-ils tous passés ?

Une cheminée attire alors l’attention de la jeune femme. Curieuse, Cendrillon s’approche : la cheminée ressemble à celle qui se trouvait dans la maison de son père, là où elle s’endormait pour se réveiller couverte de suie – ce qui lui a valu son surnom. Dans l’âtre, le feu crépite, illuminant au-dessus des pierres de chauffe une petite plaque métallique, sous laquelle un récipient de poudre est fixé. Sous la suie se distingue une inscription aux courbes arrondies : 

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SAUPOUDREZ LE FEU POUR ACCÉDER AUX DIFFÉRENTS ÉTAGES

Trop curieuse pour ne pas essayer, la jeune femme saisit une poignée de poudre, pâle et brillante, et la lance dans le feu, comme indiqué sur la plaque. La flamme devient alors plus grande et, sans comprendre comment, Cendrillon se retrouve soudain dans une grande pièce vitrée. Une porte s’ouvre et le Chef de Gare fait son apparition, l’air à la fois affairé et serviable :

— Mademoiselle, puis-je vous aider ?

— À vrai dire, je ne sais comment je me suis trouvée ici ! s’étonne Cendrillon. Où suis-je, d’ailleurs ? J’étais à la recherche des autres personnes, celles qui ont atterri en même temps que moi dans la Gare… j’ai remarqué cette cheminée… et ensuite, POUF ! Jamais vu ça ! Je suis toute tremblante ! Suis-je sortie de cette prison, enfin ? Ce serait vraiment… mais sortie où ? Où sommes-nous ?... enfin… si vous êtes là… je ne peux pas être sortie, n’est-ce pas ?... ou alors si ?... Mais répondez-moi, Monsieur !

— Gardez votre calme, mademoiselle Cendrillon ! répond le Chef de Gare d’un ton calme. Si vous voulez bien arrêter de vociférer de la sorte, je vous expliquerai ce qu’il se passe… Reprenez votre souffle… là, c’est mieux… Bien. Alors, tout d’abord, cette cheminée est simplement un moyen commode de vous transporter aux étages supérieurs et inférieurs du bâtiment. Vous n’êtes donc pas encore sortie de l’enceinte – mais simplement arrivée au premier étage de la Gare.

— Saperliparlotte ! Et comment me suis-je retrouvée ici ? Je n’avais rien demandé, moi !

— La cheminée vous transporte là où vous avez besoin d’aller, mademoiselle – en l’occurrence, il me semble avoir compris que vous cherchiez les autres voyageurs. L’elevator vous a donc conduite ici. Je pense en effet savoir comment vous aider : si vous le souhaitez, je passerai une annonce au microphone, de manière que tout le monde entende votre appel grâce à notre réseau haut-parleurs dernière génération. Je leur dirai ainsi de vous rejoindre devant le café. Cela vous conviendrait-il ? À présent, excusez-moi : je vais vous demander de redescendre, s’il vous plaît, car cet étage est réservé au personnel. Je vous laisse emprunter l’escalier à droite ou, si vous le préférez, reprendre à nouveau la cheminée.

Sur ces mots, le Chef de Gare fait alors demi-tour et s’en va par la porte à travers laquelle il était entré.

*

Après avoir enfin réuni au Loir l’ensemble des voyageurs présents dans la Gare, Emma Bovary prend la parole et propose que chacune et chacun soumette une idée de passe-temps, afin que l’on puisse choisir le plus divertissant. Harry Haller s’avance alors :

— Mes chers compagnons, j’ai une idée. Je vous propose que, tout à tour, nous émettions des réflexions sur le monde, au sujet desquelles chacun pourra débattre.

Alexandre de Mortange hoche la tête et, pour la première fois depuis son arrivée à la Gare, fait étalage d’un magnifique sourire. N’étant pas du même avis, Méphisto intervient :

— Sauf votre respect, Monsieur Haller, susurre-t-il d’un ton où la nonchalance le dispute à l’irrévérence, je trouve votre proposition quelque peu… barbante. Je suggère donc quelque chose de plus… révélateur, de plus aventureux, et vous propose un jeu de mimes : chacun d’entre nous devra tenter de se transformer en celui qu’il pense être son alter-ego. Voilà une excellente façon d’en apprendre plus pour nous-mêmes – pour peu qu’on possède quelques talents de comédien.

S’élèvent alors les voix des autres voyageurs, qui veulent eux aussi exprimer leurs idées. Au milieu de ce terrible vacarme, Cendrillon attire soudain l’attention de ses camarades, reposant sa tasse de thé d’un geste un peu trop énergique :

— Mes chers amis ! Un peu de silence, je vous prie, on ne s’entend plus. Nous n’arriverons à rien ainsi. Vos idées me paraissent toutes excellentes… mais me semblent également complexes à mettre en place. Savez-vous ce que nous faisons, dans le pays d’où je viens, pour passer le temps ? Nous nous asseyons près de l’âtre et nous nous racontons de merveilleux récits. Je vous propose donc, plutôt que de nous embarquer dans des débats philosophiques ou des jeux de transformation improbables que, chacun notre tour, nous nous contions une histoire – une nouvelle, ou toute autre anecdote susceptible de nous divertir et de nous faire passer un bon moment. Cela nous permettra également de faire plus ample connaissance. Qu’en pensez-vous ?

D’un ton enjoué, Emma Bovary accueille chaleureusement la proposition de la princesse :

— Cela me paraît être une idée superbe ! Puisque vous avez trouvé l’occupation qui semble être la plus adaptée à notre situation, je vous propose de commencer vous-même. Vous nous montrerez ainsi le chemin.

— Très bien, accepte Cendrillon en baissant les yeux, comme si elle cherchait une idée à travers ses souvenirs. Je vous raconterai alors comment j’ai rencontré l’une de mes amies les plus chères, la Palombe.

« Je suis née dans un pays, très loin d’ici, avec pour nom de baptême Zezolla. Mon père, un très brave homme, avait épousé très jeune ma mère, la femme la plus douce qui soit. Hélas, un jour, elle mourut. De chagrin, il décida de se remarier avec une femme qui aimait être le centre de toutes les attentions. Je n’étais alors qu’une enfant, mais cette femme, ma marâtre, ne me traitait aucunement comme telle. Mes seuls instants de bonheur étaient à l’école, où ma maîtresse, Carmosine, me remplissait d’attentions et d’amour. Tous les jours, je lui racontais comment me traitait la nouvelle épouse de mon père… jusqu’au jour où, voulant m’aider à sortir de cette situation, elle me suggéra de tendre un piège à mon odieuse belle-mère. Carmosine me conseilla de la faire venir dans la chambre à coucher, sous prétexte de prendre une robe dans la malle. Lorsqu’elle serait en train de chercher le vêtement à l’intérieur du coffre, je devais laisser tomber le lourd couvercle sur elle. Une fois débarrassée de la cruelle, je devais ensuite convaincre mon père d’épouser Carmosine, de manière qu’elle puisse devenir la belle-mère la plus aimante qui ait existé. Quelle merveilleuse idée ! pensai-je, avec ma naïveté d’enfant. Je fis donc ce que Carmosine me suggérait et il arriva, bien sûr, ce qui devait arriver. Une fois le mariage consommé, je devins la prunelle des yeux de mon foyer, choyée par mon père et ma nouvelle belle-mère, Carmosine. Je ne devais me préoccuper de rien – en dehors, bien sûr, des couleurs des rubans qui ornaient mes robes. Tout était parfait et allait pour le mieux dans le meilleur des mondes… jusqu’au jour où Carmosine nous présenta ses six filles, dont elle s’était bien gardée de nous faire connaître l’existence jusque-là. Six filles ! Imaginez-vous un peu ! Elles avaient pour noms Imperia, Calamita, Fiorella, Diamante, Colombina et Pasqualina… et elles vinrent toutes s’installer à la maison.

« Le cœur de mon père, de qui j’étais la seule enfant, regorgea rapidement d’amour pour ses nouvelles protégées – et moi, je perdis petit à petit chacun de mes privilèges. C’est là, mes amis, que le nom de Cendrillon devint le mien. Tous les jours, il m’incombait de lustrer les chambres de mes sœurs, de leur brosser les cheveux et de leur préparer le bain. Ma nouvelle marâtre, Carmosine, qui était auparavant si attentionnée avec moi, ne m’adressait la parole que pour me lancer de nouveaux ordres. Mon père, bien trop pris par ses voyages, ne prenait garde à la détresse de sa fille unique. Un jour, lors de l’une de mes maintes tentatives de plaidoirie auprès de lui, je réussis à obtenir comme maigre récompense l’obligation pour mes sœurs de participer au lavage du linge de maison – mince espoir ! Une routine s’installa et, quelques jours par semaine, il incombait aux six jeunes filles de m’accompagner au lavoir. Ces matinées étaient un calvaire pour nous toutes ; j’aurais encore préféré m’acquitter de cette tâche seule, finalement. Une fois arrivées aux bassins, chacune de nous se postait devant une vasque et commençait à laver. C’était alors l’occasion pour mes sœurs de s’adonner d’interminables plaintes, qui ne manquaient pas de terriblement m’agacer.

« — Cette eau est vraiment trop froide pour ma peau si fragile, quel odieux travail ! »

« — Et ce savon, mon Dieu, comme il sent mauvais »

« — Des demoiselles de notre rang ne devraient jamais s’abaisser à ça : c’est une besogne pour toi, vilaine Cendrillon ! » 

« Car c’est ainsi que tous m’appelaient, désormais : Cendrillon. Mais un jour, alors que nous étions en train de frotter les draps contre la pierre, apparut soudain quelque chose qui me détourna immédiatement de ces jérémiades. C’était une palombe qui, dégoulinante de crasse, se posa sur le bord de la vasque de Colombina. Celle-ci, aussi effrayée que dégoûtée par la bête, commença à hurler, de toutes ses forces. L’oiseau s’adressa alors à la jeune fille :

« — N’aie pas peur de moi, jeune demoiselle », chanta-il d’une voix douce. « Je ne suis qu’une pauvre palombe égarée. Je t’en prie, donne-moi un bout de ton savon pour que je puisse me laver. »

« Colombina prit alors son savon… mais, au lieu de le tendre à la pauvre palombe, l’utilisa comme arme pour frapper la malheureuse créature. L’oiseau s’envola derechef, sans demander son reste. Les cinq sœurs, qui n’avaient pas plus de cœur, félicitèrent Colombina de ne pas s’être laissé voler le morceau de savon. Cette palombe devra chercher ailleurs son savon ! s’exclamèrent-t-elles en ricanant. Puis elles rentrèrent à la maison, me laissant seule avec tout le linge.

« C’est ainsi que, la semaine suivante, nous retournâmes toutes les sept au lavoir. À nouveau, chacune prit place face à une vasque, et mes six chères sœurs recommencèrent leurs plaintes habituelles. Tout à coup, un froissement de plumes me fit lever la tête : la palombe était revenue et se posa cette fois sur la pierre près de Pasqualina. Cette dernière, bien sûr, ne manqua pas de crier de toutes ses forces…

« — N’aie pas peur de moi jeune demoiselle », chanta à nouveau mélodieusement l’oiseau. « Je ne suis qu’une pauvre palombe égarée. Je t’en prie, donne-moi un bout de ton savon pour que je puisse me laver. »

« Pasqualina, qui n’était pas moins courageuse que sa sœur, prit alors le drap qu’elle était en train de blanchir et y enferma brutalement la pauvre bête. Les sœurs partirent en riant, me laissant seule avec le linge et l’oiseau qui y était pris au piège. Un peu tremblante, je m’avançais vers le drap et, avec précaution, je libérai l’oiseau. Je lui tendis alors mon morceau de savon, avec lequel il commença à se laver. Après quoi il s’envola sans se retourner. De retour dans la demeure de mon père, je trouvais mes sœurs folles de rage : Cet oiseau est une bête de malheur ! disaient-elles. Comment ose-t-il s’obstiner à nous dérober du savon ? Maman, maman, ne nous obligez plus à retourner au lavoir, par pitié ! Ma chère belle-mère, soucieuse du bien-être de ses petites, accepta leur requête larmoyante. Elles obtinrent donc la levée de l’obligation de se rendre au lavoir. La semaine suivante, c’est seule que je me rendis aux vasques. Je commençais tout juste à laver la somptueuse robe de Carmosine, lorsque la palombe fit à nouveau son apparition. Elle prononça alors ces mots à moi inconnus :

« — Quanno te vene golio de quarcosa, mannal’addemannare a la palomma de le fate a l’isola de Sardegna, ca l’averrai subeto[1]. »

« Et l’oiseau, désormais revêtu de plumes resplendissantes, s’envola.

« Voici comment, mes chers amis, je fis la connaissance de mon amie la Palombe, qui me fut d’une aide précieuse lorsque j’entrepris de me libérer de l’emprise de celle qui était devenue ma geôlière. Cette phrase mystique, cette phrase prononcée par la Palombe et dont je n’avais pas compris mot, était en réalité un moyen de contacter le fabuleux oiseau. Et, cette palombe étant originaire de la Terre magique de Faé, elle me donna un petit coup de pouce dans mes aventures, grâce à quelques tuyaux qu’elle y avait appris. Mais ça, c’est une autre histoire que je vous raconterai peut-être plus tard… »

Tout le monde a écouté Cendrillon avec grand intérêt, enfin… presque tout le monde, comme le laissent entendre les profonds ronflements de Ivan Iliitch Pralinski, affalé sur sa chaise. Il doit probablement subir le contrecoup de son interaction récente avec Don Juan, qui lui, contrairement à son adversaire, sirote son thé vert à la menthe en toute sérénité…

— Hé bien, je te remercie pour ton histoire, Cendrillon – ou devrais-je plutôt dire, Zezolla, s’exclame Mme Bovary, chez qui le romantisme et la féérie du récit ont fait forte impression.

Elle se tourne alors vers l’Agneau :

— Pourquoi ne prendriez-vous pas sa suite, cher Agneau, puisque vous êtes assis à sa droite ? Poursuivez donc cet agréable passe-temps en nous régalant avec votre récit : nous verrons bien s’il est aussi captivant.


[1] Gianbattista Basile, « La Gatta Cenerentola », in Lo cunto de li cunti.

La Gare

Histoires littéraires à se raconter sur les quais

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