Chapitre V

Où l’Agneau n’a plus peur du Grand Méchant Loup

 

Victoria Brunner

 

Alors que l’Agneau est sur le point de parler, Amy pose violemment sa tasse de thé sur la table. Elle s’écrie :

— Oh mais… non mais pas lui ! Je ne vais pas rester là à écouter ce vieux cabri déblatérer pendant des heures : sa façon de parler m’est tout à fait insupportable.

À ces mots, l’Agneau offusqué rétorque :

— Madame, je suis un Agneau franc et modéré / Ma simplicité a souvent été vantée / Ma manièr’ de parler n’a rien de distinctif / Je parle sans détours et sans vains artifices.

Jésus, qui est attablé un peu plus loin, prend alors la parole :

— Pour une fois, je suis d’accord avec Amy. « Voici ce que tu offriras sur l’autel : deux agneaux d’un an, chaque jour, à perpétuité. » (Exode 29 :38)

L’Agneau se met à trembler et répond d’une voix effrayée :

— Ô Ciel, mon ton n’était pas celui de l’offense. / Ayez pitié de moi, je clam’ mon innocence. / Si, à mon grand regret, mon français vous déplaît, / Je jure devant Dieu me taire à tout jamais.

— « Il n’y a pas plus grand amour que de donner sa vie pour vos amis. » (Jean 15 : 13)

— Et pourquoi me lyncher sans aucune pitié ? / Si votre plus cher souhait est de me dévorer / Je vous préviens : je ne suis pas appétissant. / Mes sabots sont plus durs que le pur marbre blanc / Et ma parure velue sent le vieux hareng.

Amy se lève alors et dans un geste dramatique, tape du poing sur la table.

— NON MAIS STOP ! Tes rimes commencent à m’irriter ! PARLE NORMALEMENT !

L’Agneau, pris d’une peur effroyable, bondit alors sur les genoux de Cendrillon et la regarde d’un regard suppliant :

— Ma chère amie, veuillez croir’ sans ménagement / En mon profond et vrai engagement. / Sauvez-moi de cette querelle indigne et vile, / Je ferais de votre cause mon évangile. / Votre amitié est pour moi le plus grand butin : / Si je la perds, j’en aurais autant de chagrin / Qu’un…

Mais l’Agneau ne peut achever sa tirade car Amy, prise de rage, se jette sur lui et l’attrape par les pattes arrière. Elle lève l’animal par-dessus la tablée. Chacun se jette sur sa tasse de thé pour tenter d’éviter la catastrophe : elle manque presque de toutes les renverser. Au milieu du chaos, une petite voix rêveuse s’élève soudain. C’est Emma Bovary qui, accoudée en bout de table, semble perdue dans ses pensées :

— Je me demande comment elle allait finir sa phrase. « Votre amitié est pour moi le plus grand butin : / Si je la perds, j’en aurais autant de chagrin / Qu’un… » Qu’est-ce qu’il allait dire ?

— Qu’un orphelin ? propose Méphisto.

— Qu’un pauvr’ lapin ? demande Alice.

— Qu’un lutin ! s’écrie Cendrillon.

— Qu’une catin… marmonne tout doucement Jésus.

La Belle au Bois Dormant, qui jusqu’alors fumait tranquillement une cigarette, se lève tout à coup. Elle se plante devant Amy, la regarde droit dans les yeux, le regard empli de fureur :

— Bon ça suffit maintenant ! Vous allez relâcher ce pauvre animal ! Je ne vais pas me laisser marcher par une espèce de petite bourgeoise en sneakers Adidas !

Amy, bouche-bée, desserre sa prise sur le petit Agneau. Une expression de profonde tristesse passe sur son visage. Elle regarde fixement ses pieds, l’air abattu. Puis, repousse sa chaise et s’éloigne en marmonnant quelque comme « c’est des New Balance… inculte ».

Cendrillon, sans écouter, se tourne vers l’Agneau :

— Allons, maintenant qu’il est parti, raconte-nous donc une histoire !

Bêlant presque de soulagement, l’Agneau secoue sa tête bouclée :

— Il me faut un instant pour reprendr’ mes esprits, / Mais je vous conterai volontiers un récit. / Ô Amy Dunne ! J’ai bien cru voir la mort en face. / Son air de courtisane n’est que surface : / Son âme est cabossée de bien larges crevasses / Et d’impures taches noircissent sa cuirasse. / Elle me rappelle un être que j’ai rencontré / Il y a de cela déjà maintes années. / Son nom était « Le Loup » : vous l’avez deviné. / Écoutez bien la fable que je vais conter.

— Monsieur l’Agneau… seriez-vous disponible pour relire tantôt certaines de mes lettres ? interrompt à brûle-pourpoint Cyrano de Bergerac, très intéressé. Je suis sûr que votre verve fera grande impression sur ma Roxane…

— Chuut, ne l’interrompez pas !

L’Agneau reprend, sans se formaliser :

— La raison du plus fin est toujours la meilleure

Et c’est ce que nous l’allons montrer tout à l’heure.

Je me désaltérais à un’ belle onde pure,

Quand on vint troubler ma matinale boisson.

Décrirai-je la force de mon émotion ?

Lorsque soudain un loup à l’horrible figure

Me fit face et gronda, d’un ton très provocant :

« Ignor’-tu que cette eau à l’éclat chatoyant

Est depuis toujours ma seule propriété ?

Nonobster cette règle, c’est être damné. »

Que je tremblais, en fixant ses longues canines !

Pourtant il me vint alors une idée divine.

Je dis : « Majesté, je connais un bel étang. »

En pensant tout bas : Ô quel stupide imprudent…

J’expliquai : « Seigneur, cet endroit est dit magique,

Vous y serez bien mieux qu’ici, je vous le jure.

Je vais vous y guider à travers la verdure.

Le paysage, vous verrez est foll’ment bucolique. »

Le loup est naïf ; c’est là son moindre défaut.

Il me suit aussitôt, le candide dévot.

Nous nous enfonçons dans ce grand bois envoûtant,

Lui, ignorant du funeste sort qui l’attend.

Dans l’ombre d’un bosquet, comm’ prévu j’aperçois

Le brillant fer froid d’une cage métallique

Qui dépasse des feuilles : un piège mécanique !

C’était l’œuvr’ de chasseurs ou de petits bourgeois.

Je laisse alors passer le grand loup devant moi.

Disant : « Seigneur, le roi pass’ toujours en premier. »

Le loup se meut alors en monarque apprécié ;

Le piège se referme : il est pris comme un’ proie.

Il s’écrie alors, la voix tremblante de peur :

« Libère-moi ! De suite, sans traîner en lenteur ! »

Mais je lui répondis avec grande insolence :

« Non ! c’est une leçon proche de l’excellence.

Dès lors, vous saurez garder votre vigilance :

Toujours l’intelligenc’ gagne sur la violence ! »

Au moment où l’Agneau achève son récit, une voix s’élève tout à coup dans les haut-parleurs de la Gare : « La Belle au Bois Dormant est attendue Quai numéro 6. Je répète, la Belle au Bois Dormant est attendue Quai numéro 6. » Tous les regards se posent sur la Belle. Celle-ci, avec une sérénité déconcertante, écrase sa cigarette, fouille quelques instants ses poches pour en sortir son ticket de train.

— Vous nous quittez ? demanda Emma Bovary d’une petite voix tremblante.

— Je crois bien, répondit la Belle au Bois Dormant sans lever les yeux. Mais c’est étrange, il n’y a rien d’indiqué sur mon billet.

Tout à coup, le billet qu’elle tient fermement dans la main commence à trembler. Une écriture dorée apparaît, tracée comme par magie sur le papier vierge. Aux côtés de la Belle, Winston Smith et Jésus observent le phénomène, bouche bée. La Belle au Bois Dormant déchiffre alors les courbes manuscrites, harmonieusement déliées :

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— Je pense que je devrais y aller, souffle-t-elle en se levant. Au revoir, mes amis, ce fut un plaisir de bavarder avec vous.

La Belle repousse sa chaise et s’éloigne du café en direction des quais. La voyant disparaître dans la lumière du matin, Emma Bovary se lamente :

— Que c’est triste ! Je commençais à bien m’entendre avec elle… est-ce vous allez partir les uns après les autres, jusqu’à ce que je me retrouve toute seule ? Je finis toujours par me faire délaisser…

— Mais non, ma chère, la rassure Cendrillon en lui tapotant sur le dos. Personne ne va vous abandonner. En attendant, continuons ! Nous apprendrons sans doute plus tard le fin mot du mystère. Qui a quelque chose d’intéressant à raconter ? Peut-être vous, Monsieur, là-bas ?

— Moi ? demande Winston Smith.

Le sifflement d’une locomotive à vapeur étouffe un instant le bruit de la conversation. Tous les regards se tournent vers le Quai numéro 6, où un train d’un rouge éclatant émerge de l’épais brouillard de poussière. Quelque pigeons, effrayés par le crissement strident de la locomotive, se sont envolés sans demander leur reste. L’un d’eux, plus courageux que les autres, s’aventure aux pieds de la table pour picorer les quelques miettes de gâteau aux carottes qu’Amy a laissé tomber…

La Gare

Histoires littéraires à se raconter sur les quais

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