Chapitre IX

Où il faut finir de gratter

 

Cécile Fischer

 

La petite Sophie ne sait pas où se placer. Cela faisait déjà bien longtemps qu’elle attendait le train, elle s’en souvenait avant d’avoir atterri ici. Peut-être que ce changement de gare est bon signe, mais elle ne comprend pas comment elle est arrivée là. Tous ces adultes qui s’inquiètent, crient et se disputent ne lui disent rien de bon. Errant de quai en quai, sa valise à la main, elle remarque une silhouette allongée sur un banc, sur le Quai numéro 1. Quelqu’un qui s’est écarté de l’excitation générale, quelqu’un qui paraît paisible. Intriguée, presque soulagée par cette vision, elle s’approche. Elle l’observe un instant, penchée par-dessus lui, craignant de troubler la somnolence de l’homme. Il a en effet les yeux clos, la bouche entrouverte et semble ne pas se soucier de l’agitation qui règne autour de lui. Une quarantaine d’années, déduit Sophie. Avec sa barbe de trois jours, son t-shirt à l’envers, ses cheveux en bataille et sa veste toute froissée, il semble las, mais tranquille. Apaisée par cette tranquillité, Sophie décide de ne pas faire de bruit afin de ne pas le réveiller. Mais, à ce moment précis, les yeux de l’homme s’ouvrent pour placer sur Sophie un regard brumeux. Au bout de quelques secondes d’intense scrutation, l’homme se redresse, toujours silencieux.

— Bonjour, dit Sophie.

— Bonjour, répondit l’homme d’une voix posée, douce, presque monocorde.

— Je m’appelle Sophie.

— Jean-Baptiste.

— D’accord.

Silence.

— Vous êtes le commissaire de police ?

— Oui.

— Pourquoi vous ne cherchez pas d’indices pour comprendre ce que nous faisons ici, alors ?

— Qui te dit que je ne cherche pas ?

Et tous deux laissent le silence reprendre possession de la petite bulle de calme que Jean-Baptiste Adamsberg a tacitement accepté d’ouvrir à Sophie. Le silence ne le gêne pas. Au contraire, il est de ceux qui s’y sentent bien, qui s’y confortent, y trouvant un sens serein que les mots superflus n’ont jamais l’air de vouloir lui accorder.

Plusieurs minutes s’écoulent ainsi, sans le moindre bruit, sans le moindre mouvement. Enfin Adamsberg s’étire et se lève.

— Vous partez ? s’inquiète aussitôt Sophie.

— Non. Je n’ai nulle part où aller. Je ne peux juste pas rester trop longtemps assis.

— Ah. Et pourquoi ?

— Je n’aime pas ça, ça m’empêche de penser, j’ai besoin de mouvement.

— Je comprends.

Nouveau silence.

Il faut dire que, depuis toujours, Adamsberg réfléchissait de manière vague […]. Il n’avait jamais compris ce qui se passait quand il voyait des gens prendre leur tête entre leurs mains et dire « Bien, réfléchissons »[1].

— Mais vous pensez à quoi, alors ? s’enquiert la jeune fille, entortillant une mèche de cheveux autour de son doigt.

— Je ne sais pas. À rien, je crois.

— Je comprends.

Le silence serein les enveloppe encore une fois, tandis qu’Adamsberg tourne en rond, lorsqu’un fracas sonore en provenance du Quai numéro 1 (auquel ils tournent le dos) les fait tous deux se retourner. Ils voient, au loin, une petite foule compacte se former. Des éclats de voix, péniblement déchiffrables, arrivent par à-coups jusqu’à eux. Peu à peu, les voix se font plus fortes, guidées par l’incompréhension et l’énervement de la petite troupe. Adamsberg tend l’oreille et essaie de se concentrer – chose qu’il peine à faire sur commande – pour comprendre de quoi il s’agit. Il plisse les yeux, essayant d’affiner sa vue, mais l’amas de gens sur le quai l’empêche de distinguer quoi que ce soit.

— Ils ont dit « boîte », dit laconiquement Sophie.

— Oui, répondit Adamsberg.

— Je crois qu’ils ont dit qu’elle était bleue, continue la jeune fille.

— Oui, répète le commissaire.

D’un coup, les individus agglomérés sur le Quai numéro 1 reculent d’un bond, avec une rapidité surprenante. Une fois la foule dispersée, bien que cet écartement n’ait en rien diminué les paroles et les cris (au contraire), Sophie et Adamsberg aperçoivent une grosse boîte bleue. Malgré la distance, on discerne sans peine qu’il s’agit d’une boîte métallique de laquelle sort, par le haut, un épais filet de fumée blanche.

— Vous ne voulez pas aller voir ? demande Sophie, intriguée par l’indifférence du commissaire.

— Pourquoi faire ? s’étonne sincèrement Adamsberg.

— Je ne sais pas. Enquêter, peut-être ? Chercher des indices ? Comprendre ? Ce n’est pas ce que vous êtes censé faire ?

— Je fais rarement ce que je suis censé faire, admet sans gêne le commissaire. Pour l’instant, je pense. Cela me prend déjà toute mon énergie disponible.

— Pourtant, vous m’avez dit que vous ne pensiez à rien, affirme Sophie sans une once de reproche de la voix.

— C’est que je n’ai pas fini de gratter. Mais je ne suis pas certain de ce qui me gratte. Cela me complique la tâche.

— Je ne comprends pas, objecte honnêtement la jeune fille.

Adamsberg reste silencieux quelques instants, essayant de clarifier pour lui-même le sens de ses pensées afin de pouvoir mieux les exposer. Après deux bonnes minutes de réflexion inaboutie, il renonce et débute une explication qu’il sait floue :

— Personne ne comprend ce que nous faisons ici. Le personnel de la Gare en sait probablement plus que nous, mais n’a aucune intention de nous révéler quoi que ce soit. Si je dois être honnête, je ne suis pas certain qu’il soit utile de chercher une explication. Pour l’instant, je pense qu’il est plus rationnel d’accepter notre condition et d’attendre le fameux train qui doit venir nous chercher. Tant que je ne ressens pas un danger, je ne vois pas l’intérêt de me préoccuper, surtout que, comme je l’ai dit, il y a quelque chose que je n’ai pas fini de gratter. Et tant que l’on n’a pas fini de gratter, il est impossible de se concentrer productivement sur autre chose. De plus, je ne sais même pas si je sais me concentrer productivement sur quoi que ce soit.

— J’ai l’impression que je vois où vous voulez en venir, mais je ne vois toujours pas le rapport avec ce qui gratte.

Adamsberg observe un instant la jeune fille, qui tient encore fermement sa valise entre ses mains. Il ne peut s’empêcher de penser qu’à elle aussi, ça doit forcément la gratter quelque part.

— Alors, reprend Sophie, racontez-moi donc, puisque vous avez dit vous-même qu’il n’y avait rien d’autre à faire. Peut-être même que cela vous aiderait à penser.

— Peut-être, admet Adamsberg après un court silence. Mon voisin, Lucio, a perdu la moitié de son bras pendant la guerre d’Espagne, alors qu’il n’était encore qu’un enfant. Juste ici, dit-il en appuyant dans le creux de son coude avec son doigt. Il est sympa Lucio ; le soir, on boit souvent une bière dans le jardin commun, sous le hêtre.

— Vous commencez à divaguer, je crois.

— Oui, mais pas tant que ça. Surtout, je ne sais pas ne pas divaguer. Bon. Quand il a perdu son bras, Lucio venait de se faire piquer par une araignée. Le souci, c’est qu’il n’avait pas fini de la gratter, cette piqûre. Tu comprends ?

— Je commence, oui.

— Voilà. Maintenant, des années plus tard, il se gratte encore à l’endroit de la piqûre. Parce qu’il n’avait pas fini. Parce que du coup, ça le gratte encore.

— Je vois. Mais vous, pourquoi ça vous gratte ? Vous ne vous êtes pas fait piquer par une araignée et vous n’avez pas perdu votre bras, non ?

— Ça me gratte, parce qu’avant d’arriver ici, j’avais presque attrapé une idée. Elle était toute proche, elle sortait de l’eau, tout doucement. C’était la pensée qui me manquait, la piqûre qui me grattait depuis des jours. Mais d’un seul coup, je me suis retrouvé ici. Ma pensée a eu peur, il ne faut jamais les brusquer. Elle est repartie tout au fond de l’eau, et maintenant j’attends qu’elle décide de revenir. Mais ça me gratte.

— Je comprends, acquiesce Sophie.

Elle soulève sa valise et la pose sur ses genoux.

— Donc pour finir de gratter, il faut attendre ? demande-t-elle après un instant de réflexion.

— Je pense que cela est propre à chacun, répond Adamsberg. Mon adjoint, Danglard, opte plutôt pour le procédé inverse. Il bourre sa tête de toutes les connaissances possibles et imaginables. Comme ça, il n’y a plus la place pour ce qui gratte. Moi, je n’arrive pas à fonctionner comme ça.

— Et ça marche, pour votre adjoint ?

— Que moyennement, je crois, mais je ne peux pas me prononcer pour lui.

— C’est sûr, dit la jeune fille.

— Tu veux me parler de ce qui te gratte ? demande Adamsberg en jetant un petit coup de tête en direction de la valise de Sophie.

— Oh, ça. J’en parlerai peut-être plus tard. Je veux bien essayer votre histoire d’attendre que la pensée sorte de l’eau.

— Très bien, répondit Adamsberg.

Et ils se taisent tous les deux, chacun pensant ou ne pensant pas. Ils attendent sans attente particulière, mais sereins, paisibles, loin de l’agitation perpétuelle de tous les autres occupants de la gare. Ils sont bien.


[1] Fred Vargas, L’homme aux cercles bleus, Chemins Noctures, éd. Viviane Hamy, 1996, p.47.

La Gare

Histoires littéraires à se raconter sur les quais

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