Chapiter VIII
Où les grands esprits font de grandes rencontres
Victor Chamot
Harry Haller est à l’écart du groupe, l’invective de Méphisto le force à cette réclusion. Il marche, pensif, contraint de prendre sur lui-même. Cet état mental est récurrent ; son médecin, qui suspecte que l’origine de ses douleurs articulaires soit d’ordre psychosomatique, a pour habitude de lui prescrire à chaque appoint médical une quantité non-négligeable d’opium. Une ascèse de longue haleine le rend désormais capable de contrôler minutieusement cette consommation ; le produit présente hélas comme effets secondaires de parasiter sa pensée, cryptant même le plus simple ressenti. Malgré tout, l’inhalation des opiacés est réputée pour ses paradis artificiels ; on dit même qu’elle offre la possibilité de comprendre et de rester ouvert, tout en maintenant une certaine lucidité dans son raisonnement.
Harry est depuis toujours rongé par un calme désespoir ; cette part de lui qui le pousse à l’isolement prend la forme allégorique d’un loup des steppes. Harry est triste, il ne regrette pas le rejet de sa proposition de discussion philosophique par le groupe, mais son malheur se trouve plutôt dans sa jalousie envers son persécuteur – Méphisto. Harry vénère ceux qu’il nomme les « éternels » : Goethe en était un, son préféré avec Mozart. Mais voilà que face à lui trônait certainement l’un des meilleurs protagonistes brossés par le grand auteur allemand : le Diable lui-même !... Et voilà que le prince des enfers en personne le refoule impoliment face à la foule et, par-dessus tout, qu’il propose le fantasme irréalisable de Harry : celui d’embrasser son alter-ego. Harry n’est rien face à Méphisto et, bien qu’il soit incapable d’accomplir ses méfaits, il l’envie de tout son être.
Harry marche sur deux jambes, porte des vêtements et est un homme à part entière, bien qu’au fond, il ne soit quand même qu’un loup des steppes. Il a appris bien des choses, comme en peuvent apprendre les gens sensés, et c’est un individu assez intelligent. Mais ce qu’il n’a pas appris, c’est à être content de lui-même et de sa vie. Harry en est incapable ; il sait qu’il n’est pas un homme, au fond, mais un loup de la steppe. Que les gens compétents essayent d’établir si jadis, avant même sa naissance, il a été ensorcelé et transformé en loup, ou si, né parmi les humains, il est depuis toujours doué d’une âme de loup, ou enfin, si cette conviction d’être un loup n’est qu’une maladie et une hallucination : ils n’y parviendront pas. Il est probable, par exemple, que cet homme se soit fait encager par d’autres hommes qui, voulant dompter la bête sauvage, ne l’aient en réalité précisément dissimulée sous un mince vernis d’humanité. Mais Harry se moque de tout cela, puisque rien ne peut extirper le loup de son être.
Il aperçoit, à l’autre bout d’un quai, un second homme qui semble s’être éloigné du groupe. Il le reconnaît grâce aux présentations qui ont été faites plus tôt. C’est Siddhârta, posé en tailleur, en pleine méditation. Harry, poussé par sa curiosité, ou plutôt par sa nature de prédateur, s’approche à pas de loup et se tapit dans un agglomérat de caissette à journaux, afin d’observer le sujet. L’homme au loin se situe en retrait des rails, à environ cinquante mètres du groupe qui est maintenant relativement éparpillé autour du café.
Le fils de brahmane est plus alerte que la moyenne des hommes et son apparent état de transe ne trahit pas sa pleine conscience de l’environnement qui l’entoure. L’aura de Haller lui apparaît terne ; elle diffuse une oppressante odeur de fourrure trempée, comme tout droit sortie d’une débâcle en pleine toundra. En grand altruiste et aussi parce qu’il ne peut plus méditer dans ces conditions, ni retourner dans l’agitation omniprésente du groupe, Siddhârta entreprend une approche courtoise en direction de la bête :
— Monsieur Haller ! Vous me semblez fort contrarié.
Harry, pris au dépourvu et ne sachant comment se présenter face à cette aura radieuse, se lance avec maladresse dans sa première tirade :
— Mon cher Siddhârta, je conçois bien que vous épier de la sorte est un manque de manière et je m’en excuse tout de suite. Mais voyez-vous, cette Gare et ces gens me tourmentent, plus que n’importe quel autre attroupement. Il y a tout d’abord ce général qui se pense rhéteur, mais dont l’insécurité rayonne même à travers son épais accoutrement de parti ; il semble tout droit sorti des romans de Dostoïevski qui m’attendent confortablement chez moi. Il y a aussi ce pauvre Winston Smith qui reflète l’autoritarisme chancelant et mal placé de cet Ivan. Mais par-dessus tout, il y a ce Jésus qui récite les évangiles écrits après son décès, ce qui vient réanimer mes pensées sur la transcendance de Dieu chez les catholiques.
Siddhârta, sans rien dire tout d’abord, observe avec bienveillance l’homme, avant de lui répondre :
— Tout cela me semble bien alambiqué, en effet. Quel est donc le mal qui vous ronge ?
— La réponse est complexe, mais voyez-vous, il existe en moi deux êtres – un loup et un homme, le premier raillant sans cesse le second.
— Avez-vous essayé de faire abstraction de votre pensée négative ?
— J’essaie, toujours, l’alcool et les lectures m’aident, mais je reste persuadé que rejeter le mal c’est rejeter la seule part de nous qui importe.
— Vous analysez le monde comme un grand penseur, mais avez-vous déjà essayé de l’aimer ? Le contraire de la vérité n’est qu’une autre vérité et lorsque que vous l’aurez compris, ainsi vous pourrez briser le cycle qui vous retient à votre condition humaine.
— Ma seule raison d’être est de l’aimer…
— Votre problème je le connais : le sérieux naît... d’une surestimation du temps. Ne pas vouloir mourir est la voie la plus sûre vers la mort éternelle, tandis que pouvoir mourir, dépouiller les voiles, abandonner éternellement le moi au changement mène à l’immortalité.
— Je comprends votre vision des choses et je l’envisage depuis toujours, mais je reste convaincu que la lutte contre la mort, la volonté d’exister irraisonnée et tenace est l’impulsion qui fait vivre et agir tous les hommes remarquables ; au fond, l’éternité n’est qu’un instant dans l’ordre naturel des choses, un instant tout juste assez long pour en faire une plaisanterie.
— J’imagine… mais l’homme n’est point une création solide et durable – plutôt un essai et une transition ; il n’est pas autre chose que la passerelle étroite et dangereuse entre la nature et l’esprit.
À ces mots, Siddhârta s’assied à une table non loin et invite son interlocuteur à le rejoindre. On entend au loin Amy Dunne en train d’insulter Winston Smith, ce qui perturbe un instant Harry, sans l’empêcher de reprendre la discussion :
— Ma vie a été pénible, incohérente et malheureuse, elle m’a conduit au renoncement et au reniement, elle a le goût de l’amertume humaine, mais les choses se déforment facilement quand on regarde en arrière. Effectivement, malgré ces déboires, mon existence reste riche, fière et riche, souveraine même dans la misère. Cette solitude, triste au premier abord, reste synonyme d’indépendance à mes yeux. J’imagine qu’une part de vous ressent la même chose…
Harry stoppe brusquement sa remarque, un élément du décor attirant tout à coup son regard : sur le sol : un carnet qui porte le titre Comment tuer par amour ?
— Regardez ce calepin répondit-il, pour faire écho au coup d’œil curieux de Siddhârta. Il me rappelle un évènement, il me semble… quelque chose que j’ai oublié en arrivant ici.
Siddhârta l’observe, pensif, et avant de répondre, il décide de se taire. Une scène intrigante vient soudain briser la discussion :
— Mais… ne serait-ce pas Jésus en train de fumer discrètement derrière cet arbre du Quai numéro 9 ?
— Impossible, rétorqua Haller, le cœur battant devant l’incongruité de la remarque.
Ils se mettent en mouvement, comme deux bêtes insidieuses rampant en direction de l’homme de Nazareth. Siddhârta, qui suit les pas de Harry, s’étonne qu’un homme de son âge se déplace avec tant de souplesse. Il s’empresse de lui en faire la remarque :
— Décidemment, considérant vos prédispositions naturelles à chasser les hommes, je vais vraiment finir par croire votre histoire de loup.
Harry sourit par réflexe, et rétorque :
— J’échangerais mille fois cette souplesse contre votre tranquillité d’esprit, mais j’imagine que chaque tourment dispose de sa propre contribution.
Jésus s’est discrètement écarté du petit comité attablé au Loir dans la théière. Il affiche un visage étrangement sérieux, probablement parce qu’Amy Dunne l’a agacé par sa vrombissante frénésie. Il est accolé à une cabine téléphonique et n’est visible que si l’on se trouve aux alentours de la précédente tanière de Harry – c’est-à-dire une vingtaine de mètres, à droite de l’intersection juxtaposée au café du Loir. Harry, incapable de contenir sa curiosité, et Siddhârta, ayant décidé qu’il n’existe rien de mieux à faire que de suivre l’étrange loup, s’avancent rapidement derrière la cabine afin de surprendre Jésus.
— OH ! DIABLE, NON !
Harry et Siddhârta, premièrement satisfaits par l’effet de surprise escompté, fixent avec un air ébahi la cigarette de Jésus, qui se consume et dégage une épaisse fumée opaque rappelant celle du train. Ça ne sent pas franchement le tabac de cigarette…
— Bon voilà, d’accord je suis démasqué, soupire Jésus en secouant la tête. Vous savez avant d’être un saint, je suis un gars du peuple, je réunis malgré les différences. On m’a donné la mission de propager la paix, l’entraide, l’amour – tout ça. Vous savez, Marx disait : La religion est l’opium du peuple[1]…
Harry devient spasmodique à l’entente de cette phrase, certainement un effet dû à la privation d’opium, justement. Jésus le regarde avec dépit, avant de reprendre parole :
— Bon, comme vous l’avez compris, je suis un révolutionnaire : La puissance et l’argent, le temps et le monde appartiennent aux petits aux mesquins, et les autres, les êtres humains véritables, n’ont rien, rien que la mort[2]. C’est ce que je m’imaginais, mais mettez-vous seulement un instant à ma place. Mon père était charpentier et ma mère s’occupait du foyer, autant vous dire qu’on ne manquait de rien, mais ce n’était pas la fête tous les soirs ! Alors quand je voyais l’Empire Romain récupérer nos dus, sans oublier les Hébreux corrompus, j’ai vite compris qu’il fallait faire quelque chose. Mais vous savez, je ne me sentais pas trop messie énervé, je suis plutôt un type tranquille moi. D’ailleurs : « Ne dis pas : Je rendrai le mal. Espère en l'Éternel, et il te délivrera. » (Proverbes 20 : 22) Jah Bless !
Harry et Siddhârta fixent toujours la cigarette de Jésus, dont l’épaisse fumée trahit sa composition.
— Enfin… Kof Kof Kof… Excusez, normalement celle de Jérusalem est plus douce. D’ailleurs, vous saviez que la vente est autorisée dans la Gare ? Incroyable, n’est-ce pas ? Enfin, je me perds, bref, comme je disais, on n’était pas des violents. J’ai réuni deux trois confrères, on enchaînait les problèmes, mais : Le domaine de la liberté commence là où s’arrête le travail déterminé par la nécessité[3]. Alors, vous imaginez bien, on était prêts à faire le nécessaire. Le plan, c’était de rallier Rome à notre cause. Après quelque mois, tout se passait pour le mieux, mais comme disait Tupac : « Haters will broadcast your failures, but whisper your success. ». Jean le Baptiste s’est fait avoir en premier. Le grand drame fut que Judas, mon frère ! Mon sang ! Ma vie ! Ô grande miséricorde ! Le grand drame fut qu’il me trahisse !
Tout ça pour dire que même après tous ces efforts, je me retrouve finalement ici pour réaliser que le capitalisme est toujours d’actualité – enfin les gars quoi, faut faire un truc là.
Les deux autres ont le visage figé, prisonniers de la diatribe improbable qui peine à faire sens pour eux – même Siddhârta semble avoir perdu son impassibilité. Pourtant, avant de répondre quoique ce soit qui mérite d’être exprimé face au radical absurde de l’événement, ils s’arrêtent net et observent tous le Quai numéro 1, dont les rails se mettent soudain à trembler.
