Chapitre X
Où le bout de nos surprises semble loin
Utsav Gautam
Encore un point !! Décidemment, il n’y a personne dans le gang des Peanuts capable de lancer la balle assez fort pour mettre à bas ma sœur. Son coup de batte est semblable en tout point à son caractère : assuré, fort et agressif. Ce n’est pas ce pauvre Charlie Brown qui va lui mettre un strike, ça c’est sûr ! Toutefois, malgré son échec, il reste content, car il a enfin trouvé un batteur qui pourra nous aider à remporter notre prochain match contre le gang des chaussettes rouges. Mais, bon sang de bonsoir, quel est donc ce cri ? JE… – Ça se rapproche de plus en plus… JE T’EMMERDE !!! – Je reconnais une voix. Une voix de fille… est-ce que c’est Lucie ? Heureusement que les parents ne sont pas là, parce qu’elle aurait pris un sacré savon dis-donc. JE T’EMMERDE TOI, WINSTON SMITH, TOI AUSSI CENDRILLON, SOUS-FIFRE DE TA BELLE-MERE ET DONT LES SEULS AMIS SONT DES SOURIS !!
L’espace mental de Linus se tord dans tous les sens, puis se rassemble en un kaléidoscope à motifs circulaires, jusqu’à ce que, tout d’un coup, le petit homme se réveille dans la confusion la plus totale.
— Que.. Qu’est-ce qu’il se passe ?
J’EMMERDE CES GENS, CETTE GARE, CES QUAIS ! continue la voix, de plus en plus rageuse, de plus en plus sonore.
— Lucie.. Charlie Brown... J’étais donc en train de rêver ?
Un intense frisson parcourt le corps de Linus lorsqu’il regarde autour de lui. Sa couverture a disparu. Disparu ! Se mêlant à la confusion, le choc que lui administre cette révélation a un effet dévastateur sur sa physionomie. Une fièvre brutale monte subitement en lui, déchirant l’épiderme de sa tête.
— AAAAAAAAARRARAAAAHHAHH !!!
D’abord la confusion, ensuite le choc. Il a perdu tous ses repères. Le pauvre enfant est agonisant. Il s’en faut de peu pour qu’il ne rejoigne Peter Pan au Pays Imaginaire. Fort heureusement, la compagnie prisonnière dans la Gare compte en son sein le plus célèbre médecin de tous les temps : pour une personne ayant soigné la lèpre d’un seul geste superficiel, guérir une fièvre est en effet une simple formalité…
— Voilà mon enfant, te sens-tu mieux ?
— Oui… Vous êtes.. vous.. vous sentez la cigarette.
Jésus-Christ, qui a pourtant enduré le supplice de la Croix, ne peut rester de marbre face à cette remarque de l’enfant. Il est vrai que parfois les mots blessent plus que les coups.
— Enfoiré de gosse, murmure-t-il, ayant succombé au sentiment d’humiliation.
— Pardon ?
— Je n’ai rien dit, mon enfant. Repose-toi, tu es encore sous le coup du choc, répond Jésus avant de partir, laissant l’enfant avec celui que le Contrôleur N°63 avait présenté comme « le narrateur de Fight Club ».
Linus ignore ce que cela signifie, mais apparemment, l’homme (le « narrateur », donc) s’inquiète de son état. L’enfant, encore sous le choc, revient à lui-même, récupérant progressivement sa vision. Jésus lui a momentanément fait oublier sa couverture. Mais, lorsqu’il voit une tâche bleue sur les rails, à une dizaine de mètres de lui, il n’hésite pas une seconde et court se jeter sur son bout de tissu favori. Le narrateur de Fight Club est rapide à réagir : d’un mouvement preste, il saute sur Linus afin qu’il ne se jette pas sur la voie. Malheureusement, son corps ne répondant pas à la 3e Loi de Newton, il passe simplement à travers le jeune insensé, le traversant comme une nappe de brouillard.
Montré au ralenti, le plongeon du petit Linus s’avère des plus spectaculaires. Son coude heurte violemment un rail, faisant couler son jeune sang. Mais, dans l’euphorie des retrouvailles avec son objet préféré (accompagné par l’Ode à la joie de la 9e symphonie du Ludvig Van qui résonne en arrière-plan), Linus ne s’en rend même pas compte un instant. Il baigne dans une douceur béate. Tous ses soucis se sont envolés comme une nuée de Columbarum jouyi.
Il remonte sur le quai, revient s’assoir sur le banc et porte délicatement sa couverture auprès de sa joue, ce qui lui confère un sentiment d’apaisement proche de celui que ressent Harry Haller lorsqu’il s’adonne aux plaisirs des paradis artificiels.
— Tu ne devrais pas prendre de tels risques pour un vulgaire bout de tissu pauvre insensé ! lui lance le narrateur de Fight Club sur le ton du reproche.
— Ce n’est pas un vulgaire bout de tissu, c’est ma couverture ! rétorque Linus sans se démonter. J’aimerais vous y voir moi, si on vous avait volé votre couverture !
— Je n’ai pas de couverture. Je ne suis pas un enfant. D’ailleurs, n’es-tu pas trop vieux pour avoir un doudou ? Quel âge as-tu ?
— Je ne crois pas avoir un âge défini, dit Linus après un moment de réflexion. D’ailleurs, y a-t-il un âge précis à partir duquel on doit abandonner ce qu’on a de plus cher au monde ? Je ne pense pas. Le monde ne peut pas être aussi triste.
— Et qu’a-t-elle de si spécial, cette couverture ? demande l’autre, dubitatif.
— Cette vieille couverture absorbe toute mes craintes et mes frustrations. N’avez-vous pas des craintes ? N’êtes-vous jamais triste ? Ne ressentez-vous jamais la vie comme un fardeau devenant de plus en plus lourd, à mesure que les jours passent ?
— Je ne ressens que ça, murmure le narrateur, ému par les mots du petit Linus.
— Bah, vous me semblez avoir sacrément besoin d’une couverture, rétorque Linus avec un grand sourire aux lèvres. Il ne faut pas faire face à la vie sans être armé !
Jésus, voyant de loin le sang de l’enfant couler, vient lui proposer de soigner ses plaies.
— Non merci m’sieur, ça ira. J’en ai déjà eu de pires en jouant au baseball avec ma bande de copains. Et puis, un excès de soins peut être hasardeux pour la santé.
L’évocation de sa bande le plonge alors dans une légère mélancolie. Il ne sait pas combien de temps il a déjà passé dans cette Gare. Et si, pendant son absence, ses amis avaient grandi ?
Soudain, un fracas sonore en provenance du Quai numéro 1 le fait sortir de sa rêverie. Il voit une foule se former au loin. Siddârtha, intrigué par le bruit, se déplace pour voir ce qu’il se passe. En passant, il aperçoit Linus crevant d’envie de comprendre ce qui était à l’origine du bruit. Toutefois, bien que son regard soit fixé sur la foule, le garçon ne bouge pas le moindre muscle, ce qui interpelle Siddârtha.
— Tu ne veux pas aller voir ce qu’il se passe ? lui demande Siddârtha.
— J’en ai envie, répond l’enfant. Mais, je suis tout petit et la foule est très compacte. Ça ne sert à rien que je me déplace là-bas. Je verrai bien ce qu’il se passe une fois qu’elle se sera dissipée.
Le brahmane semble agréablement surpris par la perspicacité de l’enfant. Toutefois, il voit que quelque chose le tracasse toujours.
— Qu’est ce qui ne va pas, alors ? interroge de nouveau Siddârtha.
— Bah, c’est que.. Mes amis.. Je me demande s’ils existent réellement. Cette situation.. la Gare et tout… J’ai l’impression d’être fraîchement né, mais dans un autre monde. Ouais, c’est ça… J’ai l’impression de vivre une deuxième naissance, alors que je n’avais même pas réellement fini de digérer la première.
— Je... je vais aller voir ce qu’il se passe là-bas, dit Siddhârta, à mi-voix.
Pour être tout à fait honnête, Siddârtha se trouve déjà assez las de sa précédente conversation avec Harry Haller. Il ne veut pas, si tôt, s’attaquer de nouveau à un sujet épineux en compagnie de l’enfant à la couverture. Chaque homme, quel qu’illustre qu’il soit, a sa limite. Le jeune brahmane ne déroge pas à cette règle. Après tout, il n’est ni un Dieu ni le narrateur de l’histoire : ce n’est pas à lui d’avoir des réponses !
— Bon sang de bonsoir, je croyais qu’il allait me dire quelque chose, au moins. J’ai été victime d’une fausse doctrine ! s’écrie intérieurement le jeune penseur.
Toutefois, Linus ne se laisse pas aller à la tristesse ou au désespoir. Après tout, le Chef de Gare a dit que tout se passerait bien ; que tout reviendrait dans l’ordre. Et puis, les choses avancent quand même, ici. Ils évoluent. Une société se crée.
— Tant que j’ai ma couverture avec moi…
Il y a aussi eu un départ – celui de la Belle au Bois Dormant. C’est un motif d’espoir. Linus se dit qu’il n’a qu’a simplement attendre son train et qu’en attendant, il essaiera de se divertir avec ce qu’il a sous la main. Il y a des surprises ici… la foule massée au loin, par exemple !
Son regard se porte de nouveau sur le lieu où sont rassemblés les autres –, mais cette fois, la foule s’est éloignée du centre d’attention, comme si elle en craignait une attaque brusque. Comme on ne peut pas agrandir l’aire d’un cercle sans en agrandir le périmètre, ce pas de précaution permet à Linus de voir ce qui se trouve au milieu de l’amas de personnes (et de non-personnes, si l’on considère l’Agneau), à travers les interstices fraîchement formés. Une boîte métallique. Bleue. Tous la regardent avec étonnement, se demandant quel comportement adapter face à cette nouvelle péripétie.
Soudain, Pralinski prend la parole. Linus n’entend pas les mots de son discours, mais il voit les gestes extravagants de l’intéressé, qui n’en manque pas une pour démontrer ses qualités d’orateur. Lorsque ses gesticulations prennent fin, Pralinski décide apparemment de déverrouiller la boîte, dont le mécanisme semble de loin similaire à celui d’un coffre. Une épaisse fumée blanche en sort alors et la foule, par réflexe, fait un deuxième pas en arrière.
