Chapitre VI
Où blancheur et précipitation font bon ménage
Elias Abderraziq
Traversant le drap de vapeur tiré par sa locomotive, le train s’enfonce progressivement dans l’horizon nébuleux, jusqu’à la disparition complète du dernier wagon : une vision à la fois limpide et obscure pour les voyageurs, fascinés par cette fuite en avant au-delà des rails, derrière cette muraille d’un blanc humide qui invite et annihile l’imagination. Profitant que l’attention générale soit tournée vers ce spectacle brumeux, Winston Smith, à intervalles précises de cinq secondes, effectue un pas de retrait – puis un autre, puis encore un, tout en prenant soin de ne pas bouger son buste ou son regard, de peur d’être repéré par l’assemblée. L’imprécision de sa cadence (pourtant minutieusement chronométrée de tête : un, deux, trois,…, cinq) n’ayant d’égale que celle de son équilibre en rétro-marche, il a fallu exactement treize secondes pour que le malheureux heurte son talon gauche contre le genou droit d’Ivan Illitch Pralinski, entraînant chez le colosse eurasien un cri strident et, surtout, un spasme de la jambe si violent que le chétif Smith se retrouve propulsé en l’air à partir dudit talon… pour atterrir finalement à sa position initiale – c’est-à-dire (hélas !) au centre de l’audience et de l’attention.
— Alors ça ! reprend Cendrillon en apercevant Winston Smith vibrant d’une émotion mal contenue. Vous trépignez d’impatience au point de ne pas pouvoir tenir sur place, à ce que je vois. Que vous arrive-t-il ?
Aussi bien désorienté par son retourné acrobatique que par la beauté de son interlocutrice, Smith reste tout d’abord muet. Il transpire : de chaudes gouttes parcourent son front plissé, glissent le long de ses tempes étroites pour se précipiter, dans une dernière glissade, le long de son maigre cou et, enfin, rejoindre le halo de transpiration qui macule sa chemise blanc cassé. D’un regard inquiet, il parcourt l’assemblée qui, gênée, ne sait que dire et reste également muette. Un cri, à peine étouffé, lui échappe lorsque ses yeux croisent ceux d’Ivan Illitch Pralinski. À la vue de sa moustache soignée, de sa tenue de membre du Parti intérieur et de son port altier, le sang du malheureux Smith se glace, les fibres encore sèches de sa chemise s’imbibent, ses jambes craquent, il s’écroule au sol, à genoux. Des larmes jaillissent de ses yeux sombres et se mêlent à sa transpiration. Après encore quelques pesantes secondes de sanglots d’une part et de regards perplexes de l’autre, Smith se résigne et, d’une voix tremblante, demande :
— Alors on y est ? Mon ultime épreuve à Miniluv est enfin arrivée ?
— Mais… dans quel monde il vit, lui ? rétorque aussitôt Amy Dunne.
La tension et le malaise se prolongent – jusqu’à ce qu’Ivan Iltich Pralinski, magnanime, s’avance et tende sa main au quarantenaire trempé jusqu’au sol, afin de l’aider à se relever. Smith évite d’abord la main tendue, d’un bond en arrière… puis hésite, devant cette figure rassurante qui lui sourit amicalement, qui semble si digne de confiance que l’on ne peut, finalement, qu’accepter son service. De nouveau installé sur les compas qui lui servent de jambes, Smith, tremblotant, chuchote à Pralinski : Deux-plus-deux-font-cinq. Ce dernier, confus mais désireux d’aider ce pauvre homme à sauver sa face, s’exclame de la manière la plus invitante qu’il puisse :
— Allons, camarade, un peu de calme. Pour t’apaiser, voudrais-tu nous raconter une histoire ?
Au claquement des consonnes du Camarade, l’esprit de Winston Smith recouvre ses circuits conditionnés – (camarade, Syme, histoire, Minitrue, question, réponse) – et, en bon membre du Parti, il s’exécute, déclarant à voix haute, les yeux fixés sur une des colonnes soutenant la haute verrière de la Gare :
–— Mon nom est Winston Smith, je suis citoyen d’Oceania et membre extérieur du Parti ou, du moins, c’est ce que j’ai toujours été jusqu’à… jusqu’à mon traitement à Miniluv. Miniluv, le Ministère de l’Amour. J’ai travaillé à Minitrue, le Ministère de la Vérité, en tant que journaliste-archiviste jusqu’à… jusqu’à mon traitement à Miniluv. J’ai appris, j’ai compris et j’ai accepté ma leçon. Je suis à présent ici pour être vaporisé. Je l’accepte. Vive Big Brother !
Les voyageurs se regardent, cherchent dans l’œil de l’un ou de l’autre la posture à adopter devant le spectacle qui leur est présenté. La pitié semble finalement l’emporter et, avec toute l’innocence du monde, Cendrillon s’approche doucement de Winston Smith pour lui demander à nouveau :
— Je vois. Peut-être avez-vous quelque chose d’intéressant à raconter, Monsieur Smith ? Quelque chose qui pourrait nous aider à comprendre ?
— Oui, pour sûr, répond rapidement Smith. Au dernier trimestre de l’année 1984, la production de charbon a augmenté de quinze pourcents, par rapport à une croissance de quatorze pourcents au trimestre précédent. La guerre contre Estasia (à cette mention, Smith regarde Siddharta d’un œil suspect) fait plus que jamais rage et les bombardements ont diminué de 60 pourcents, passant de 2'000 obus tombés sur Londres en octobre à 800 en novembre. Le prix du rhum a augmenté de 1'500% à cause de la guerre contre Eurasia qui …
La buée des chiffres se dissipant progressivement devant ses yeux, il remarque que l’audience a maintenant le visage tourné en l’air. Loin d’être captivés par ses statistiques, ils semblent tous à présent absorbés par un pigeon à col d’argent faisant la cour à une femelle. Le mâle, l’air avantageux, emporte sa belle dans des danses aériennes, des chants hypertoniques. Ils se suspendent côte à côte sur l’horloge du Quai 6, le temps d’un instant, pour s’approcher, se toucher entre les ailes, s’entremêler. Winston, lui aussi sensible à ce spectacle, sent peu à peu son cœur s’alléger. Sa raison lui revient progressivement ; il scrute les visages béats de Linus Van Pelt, de Siddharta, de l’Agneau, de Cendrillon et, en considérant chacun des membres présents, se rassure en se disant qu’ils sont en tout point semblables à lui : ce sont probablement des rebus du Parti, eux aussi ; ils sont soit prisonniers, soit auteurs de crimepensée ou de crimesex, et comme lui, n’attendent plus que la sentence finale – être vaporisés. Cependant, qu’en est-il de ce membre du Parti intérieur… Pralinski ? Est-ce un ennemi… ? Qu’importe ! La fin est proche pour Smith, il le sent. Dans une sorte d’euphorie du désespoir, une envie de rhum le prend aux tripes. Il souhaite profiter comme il faut de ses dernières heures et :
— Je vais prendre un dernier verre avant le grand départ… qui veut venir ?
Chaque personne de l’audience, bien qu’absorbée par le majestueux spectacle de la nature, a entendu Winston Smith. Personne n’ose pour autant détacher ses yeux du pigeon pour tourner sa tête en direction du lugubre personnage. La légèreté de la scène animalière rendant d’autant plus pesante la présence de Smith, c’est tout naturellement, instinctivement même, que les regards restent braqués en l’air. Don Juan se met à siffloter, Darrel Standing se remémore le son du vide de sa cellule et Jésus professe : « Que la paix soit dans tes murs, Et la tranquillité dans tes palais » (Psaumes 122 :7). Smith, totalement résigné à son sort, ne tient guère rigueur de leur mauvaise camaraderie et se lève, cherchant des yeux le bar, tapis dans les entrailles du Loir dans la Théière. Il s’apprête à partir, mais se sent ultimement porté par un devoir de prévention envers ses pairs :
— Avant que j’y aille, il faut que vous sachiez qu’on se trouve à Miniluv, au Ministère de l’Amour.
Il fait deux pas en direction du bar, s’arrête, se retourne, regarde tous ses camarades et achève finalement, avec le plus grand sérieux du monde :
— Ici, deux plus deux font cinq.
Puis il quitte l’audience, qui fait toujours mine d’observer les pigeons à col d’argent. Au fur et à mesure qu’il s’éloigne, des voix s’élèvent derrière lui jusqu’à ce que, quelques pas plus tard, une explosion de rires résonne brutalement dans le silence de la Gare. Résigné mais assoiffé, Winston Smith s’installe sur une chaise haute du bar et demande à Alice, occupée à essuyer le zinc, un verre de rhum sec. Elle le sert à même le verre ; Smith le saisit, boit cul-sec. Il lève les yeux et fixe la serveuse, qui lui rappelle une personne lointaine. Il demande un autre verre aussitôt servi. Il le boit d’un trait, en fixant Alice. À qui ressemble-t-elle ? Justine ? Julie ? Julia ! Il lui faut un autre verre, vite ! Alice ? Elle lui sert un troisième rhum sec, il le gobe. L’esprit échauffé, la mémoire se ravive, la silhouette de Julia et le tablier de la serveuse s’entremêlent. D’un œil tranquille, il regarde le télécran suspendu au coin du bar, les retards des trains annoncés ; il voit sa vaporisation, la force du Parti et de Big Brother.
À cet instant précis, le Chef de Gare surgit au comptoir et Alice, tout aussi prestement, tire un café qu’elle sert silencieusement, presque rituellement. Le Chef de Gare la remercie d’un clin d’œil, avant d’aspirer d’un coup une impatiente gorgée de café brûlant. Il essuie ensuite sa majestueuse moustache, tourne sa tête à droite et tombe nez à nez avec une figure grisonnante aux yeux ébahis, prise de tremblements et balbutiant :
— B... B—Big Big Brother ?
— Non, Monsieur Smith. Soyez tranquille. Je suis le Chef de Gare, répond-il avec professionnalisme. Souvenez-vous : c’est moi qui suis responsable de votre bien-être durant le temps que vous passerez ici.
— Le temps que je sois vaporisé ? Qu’on soit tous vaporisés ? ose Smith, qui sent son cœur exploser.
— Vaporisés ? Oh non. Non, bien sûr que non. Vous vous apprêtez à faire un voyage – vers quelle destination, dans combien de temps, je ne saurais le dire, mais vous ne tarderez pas à vous en rendre compte. En attendant, je vous encourage à garder votre calme et à profiter de ce que la Gare peut vous offrir, car vous êtes ici chez vous. (Il jette un coup d’œil à sa montre. Se lève.) Bon, le temps presse, je dois retourner aux écrans de contrôle ! À la prochaine, Monsieur Smith ! lance-t-il, la moustache levée et le sourire de fonction tiré.
— Attendez ! s’écrie Winston en se ruant vers le Chef, de Gare. Comment puis-je me rendre utile, une dernière fois ?
— Si vous voulez me rendre un service, veillez simplement à ce que les voyageurs se comportent correctement vis-à-vis les uns des autres et du matériel mis à disposition, c’est tout ce que je vous demande, conclut le Chef de Gare en tapotant l’épaule de Smith, qui tressaille.
Ainsi gracié par le Chef de Gare, Winston Smith se sent baigné dans une lumière qui lui était jusque-là inconnue. Chaque objet composant la Gare prend soudain un sens essentiel : la colonne qui sous-tend la haute verrière ; la haute verrière elle-même, protégeant l’ossature de la construction contre la rouille ; le panneau d’interdiction de circuler à pied, au fond des Quais… Les voyageurs, eux aussi, rayonnent de singularité : leurs mauvaises manières, leurs tenues non réglementaires, leurs avis radicaux, une pléiade de défauts à corriger pour que tout se passe correctement… Winston Smith a enfin trouvé un but à sa vie. Animé d’un souffle nouveau, guidé par les enseignements de Big Brother, l’envie lui prend de transmettre cette grâce à ses camarades de voyage. Je dois leur faire comprendre, songe-t-il. À peine le premier pied sorti hors du Loir dans la Théière, qu’il tombe nez-à-nez, ou plutôt nez à-nuque, avec Cendrillon, qui essayait de tirer Emma Bovary hors de ses rêveries. Par effet domino, le choc entre Smith et Cendrillon se répercute également, de nez-à-nuque, entre Cendrillon et Mme Bovary, provoquant chez cette dernière une surprise si inattendue que le temps d’un instant, elle oublie son ennui… le temps qu’elle se retourne et voit enfin la figure gaillarde de Smith. Émoustillée par la bousculade, Cendrillon lève les yeux et aperçoit un Smith tout aussi émoustillé, si bien que sa chemise s’obscurcit à nouveau de sueur. Avec un sourire en coin et toute la bienveillance du monde, elle s’exclame :
— Alors, on le boit, ce verre avant le grand départ ?
