Chapitre VII

Où l’on apprend qu’Amy n’est pas votre amie

 

Valentine Uldry

 

Winston Smith, Cendrillon et Emma Bovary se lancent tout de go dans une nouvelle conversation, bien éloignée cette fois-ci des atermoiements ennuyeux dont Smith a précédemment fait preuve.

— À votre avis, à quoi va ressembler votre train, puisque chacun d’entre nous en aura un ? demande Emma Bovary, toujours rêveuse, en regardant stoïquement au loin. Le train de la Belle au Bois Dormant était vraiment magnifique… vous ne trouvez pas ?

— Celle-là alors, contente qu’elle soit partie ! Je n’ai jamais pu me les supporter moi, ces princesses au visage angélique et aux cheveux toujours parfaitement coiffés.

Amy Dunne, qui vient de s’exprimer, est âgée à peine d’une trentaine d’années. Grande et svelte, ses cheveux coupés au carré sont maladroitement teints dans des nuances blond cendré. Sa peau, terne, pâle et sans la moindre imperfection, met en évidence des traits fins et délicats. Avec ses grands yeux noirs, elle paraît transpercer ses interlocuteurs. Elle est vêtue pour l’heure d’un sweat usé qui paraît plus gris que blanc, d’un pantalon beige et de vieilles New Balance. Semblant à la fois exténuée et agacée, elle sort ses cigarettes et cherche désespérément un briquet dans son sac à main en désordre. Mise en échec dans sa quête, elle interpelle nonchalamment Alice, la serveuse, qu’elle a vu fumer plus tôt et commande dans la foulée un cappuccino. Winston Smith, outré par les paroles d’Amy, reste bouche bée, affalé sur sa chaise. Emma Bovary et Cendrillon, quant à elles, demeurent muettes.

— Vous avez déjà été arrogante à mon encontre tout à l’heure, et maintenant vous agissez de même avec la Belle au Bois Dormant ? Qui êtes-vous exactement, très chère ? Qu’a-t-elle fait, la Belle au Bois Dormant, pour mériter pareille méchanceté de votre part ? demande-t-il soudainement, en se retournant vers la jeune femme blonde. 

— Pff… son nom suffit à me donner des crises d’urticaire ! s’exclame Amy, suivi d’un rire des plus moqueurs. Ces princesses, elles sont trop parfaites. Elles ne sont pas le reflet de la réalité. Les hommes veulent toujours des femmes qui leur ressemblent, même au réveil, alors qu’ils ont tendance à oublier que toutes les femmes lambda dans le monde ont la même tête le matin : décoiffée, fatiguée et bouffie. Je m’appelle Amy Dunne, Monsieur, puisque vous tenez à le savoir – pourquoi cette question ?

— Eh bien, chère Amy Dunne, laissez-moi vous dire que votre attitude est pour le moins aussi arrogante que méprisante, répond Winston Smith.

Amy se lève brusquement et tourne les talons pour partir dans la direction opposée au café, mais se rappelle soudainement que, comme la vingtaine de personnes présentes dans la Gare, elle ne pourra aller nulle part. Habituée à manipuler pour parvenir à ses fins, la jeune femme songe néanmoins à sociabiliser avec les trois personnes assises au café, afin d’espérer pouvoir se dépêtrer de cette situation inhabituelle.

— Veuillez m’excuser, se lamente-t-elle soudain, prenant son meilleur timbre de comédienne. Je n’aurais pas dû m’exprimer ainsi, c’était de la méchanceté gratuite. Ces derniers jours ont été à la fois mystérieux et éprouvants. Maintenant, je me retrouve dans cette Gare avec de parfaits inconnus… Je ne sais plus vraiment où j’en suis.

La jeune femme se rassied à la table.

— Ce n’est rien ! répond Cendrillon avec un sourire bienveillant, en posant sa main sur l’épaule d’Amy. Voulez-vous nous expliquer ce qui vous est arrivé ? Vous semblez si épuisée. Une boisson chaude vous fera le plus grand bien.

Au même moment, Alice dépose les cafés sur la table de façon molle et suffisante – un curieux mélange.

— À vrai dire, je ne suis plus sûre de rien, fait mine d’hésiter Amy. Tout se bouscule dans mon esprit. Je crois que j’étais à New York il y a trois jours, le 14 ou le 15 octobre… Je ne sais plus très bien. Je suis née dans cette ville et j’ai déménagé dans le Missouri par amour… tu parles d’une bêtise… Quand j’ai appris que mon mari avait une liaison, je suis retournée dans ma ville natale sans vraiment savoir où aller. Puis, j’ai rencontré un dénommé Paul Allen dans un restaurant chic. Apparemment, il travaillait dans la bourse. Il était très beau, séduisant et plein d’esprit. Il m’a invitée à boire un excellent whisky dans son grand appartement new-yorkais de la 81ème rue.

— Et après… ? lui demande Winston Smith d’un ton soupçonneux. Votre histoire me semble un peu étrange…

— Eh bien… c’était très bizarre. Paul Allen portait un imperméable transparent par-dessus son costard haut-de-gamme et il avait placé des journaux partout pour protéger le magnifique parquet en chêne de son appartement. Nous n’arrivions à peine à nous entendre parler, car il s’extasiait en écoutant un album de Phil Collins en boucle. Depuis, je ne me souviens…

— Qui est ce Phil Collins ? coupe Cendrillon en fronçant les sourcils et en regardant tour à tour chaque protagoniste.

— Oh, un vieux ringard qui fait de la musique, explique Amy d’un ton las et moqueur.

— Décidément, vous ne pouvez pas vous empêcher de tout critiquer. Votre vie est-elle si vide et pitoyable ? lance Winston Smith, consterné par les remarques désobligeantes de la jeune femme blonde.

Là-dessus, Amy saisit son cappuccino (qu’elle n’avait d’ailleurs pas encore touché) et l’utilise comme projectile contre Winston Smith. Sa chemise, trempée de café au lait, dégage maintenant une légère odeur de chocolat en poudre.

— ESPÈCE D’IDIOTE ! ET MAINTENANT VOUS OSEZ JETER VOTRE BOISSON SUR MOI ! REGARDEZ L’ÉTAT DE MES VÊTEMENTS ! s’emporte Smith.

— Depuis que je me suis jointe à vous, vous me méprisez et maintenant vous vous permettez de m’insulter. Vous n’avez que ce que vous méritez, rétorque Amy d’un calme presque inquiétant.

Winston, vert de rage, s’apprête à utiliser à son tour son ristretto comme projectile, même si l’impact n’allait pas être le même qu’avec un cappuccino… Au même moment, alors que les deux belligérants haussent le ton autour de la table du café, Jésus réapparaît et, se tournant vers Winston Smith, lui assène stoïquement : « Tu ne te vengeras point, et tu ne garderas point de rancune… » (Marc 19 :18). Il est au même moment coupé par Alice qui s’exclame mollement :

— Vous voulez commander autre chose ? On a aussi des formules pour le petit-déjeuner.

Les cinq individus autour de la table se regardent dans le blanc des yeux sans que personne ne dise rien, excepté Winston Smith :

— Vous n’êtes plus la bienvenue ici, Mademoiselle Dunne, souffle-t-il, inflexible. Je vous prie de bien vouloir quitter notre table. Votre comportement est tout simplement inacceptable.

Amy se lève, cette fois-ci pour de bon, et quitte la table sans se retourner. Winston Smith grommelle, Cendrillon regarde la jeune femme partir d’un air désolé, Jésus ne dit rien et Emma Bovary s’exclame :

— Voilà, qu’est-ce que je vous disais ? Encore une personne qui nous quitte… Ne me laissez pas seule vous aussi, s’il vous plaît…

— Mais non voyons, la rassure à nouveau Cendrillon. Nous allons rester tous ensemble, et plus personne ne partira. 

À présent, ils ne sont plus que quatre à la table du café. Les esprits se calment et ils interpellent Alice pour commander une deuxième tournée de boissons chaudes.

*

Amy, désormais seule, vagabonde dans la Gare et observe ce qui l’entoure. Elle se pose mille et une questions – comment elle est arrivée ici, quelle est la nature de cet endroit dont tout le monde semble ignorer le nom, comment va-t-elle parvenir à s’en sortir… Ne parvenant pas à sociabiliser avec autrui, elle déambule dans les différents couloirs de la mystérieuse construction. Elle franchit un peu par hasard le Quai numéro 10, s’assied sur un banc, songe à son existence et, surtout, à son mariage.

Quel échec, se dit-elle alors. Je suis coincée dans une Gare dont le nom m’est inconnu, je n’ai plus de mari ni d’amis, et je me retrouve à devoir sociabiliser avec une princesse bonniche, un type qui à l’évidence instable psychologiquement, une femme qui trompe son mari et… Jésus. Elle se répète cette dernière phrase et se dit qu’elle doit se résoudre à garder cette histoire pour elle en sortant d’ici. On me fera enfermer, sinon, c’est sûr. Personne ne me croira, songe-t-elle, emplie d’inquiétude.

Elle est soudain plongée dans un silence qui l’angoisse davantage. Pendant quelques instants, elle est convaincue qu’elle a besoin d’autrui pour se dépêtrer de cette situation. Puis, elle se rappelle la manière dont elle a été évincée du groupe, il y a à peine dix minutes. Selon elle, son attitude n’est en aucun cas la cause du rejet qu’elle a subi. Dans l’énervement, elle se lève et crie, suffisamment fort pour qu’on l’entende jusqu’au Quai numéro 6 :

— JE T’EMMERDE TOI, WINSTON SMITH, TOI AUSSI CENDRILLON, SOUS-FIFRE DE TA BELLE-MERE ET DONT LES SEULS AMIS SONT DES SOURIS, ET TOI ALORS, EMMA BOVARY, QUI SE PLAINT TOUT LE TEMPS D’ÊTRE DÉLAISSEE DE TOUS ! TOUJOURS LA MÊME RENGAINE ! EST-CE QUE TU CROIS QUE C’EST UNE EXCUSE POUR ÊTRE INFIDÈLE ET POUR MENER UNE SI MÉDIOCRE EXISTENCE ? J’EMMERDE CES GENS, CETTE GARE, CES QUAIS !

Argus, le balayeur, qui a finalement terminé de nettoyer le Quai numéro 9, est maintenant sur le Quai 10 et assiste à la scène. Il interrompt son travail, pose son balai et s’assied sur le banc, juste à côté d’Amy Dunne. Celle-ci lui lance un regard noir.

— Vous savez, s’exclame alors le vieux concierge en se tournant vers elle, vous ne devriez pas vous énerver ainsi, vous risqueriez de rider prématurément votre si joli visage…

— En quoi cela vous regarde ? répond sèchement la jeune femme.

— Vous parlez si fort que je n’ai pas pu m’empêcher d’écouter. Je m’appelle Argus, je suis employé ici, tente le concierge d’un ton calme.

— Argus… Argus… vous êtes Cracmol ?

— Cra… quoi ? demande-t-il en fronçant les sourcils.

— Rien, laissez tomber, c’est une blague stupide, rétorque Amy. Aidez-moi plutôt à sortir d’ici, s’il vous plaît, Argus.

— Je ne vous aiderai pas, Mademoiselle, j’en suis navré, mais je ne peux pas. J’ai déjà formulé cette réponse à la Belle au Bois Dormant avant son départ.

À ces mots, Amy se lève et fait mine de pleurer. Elle a plus d’un tour dans son sac pour tenter d’apitoyer le vieux concierge :

— S’il vous plaît, Argus, je vous en prie, je vous en conjure ! Il faut vraiment que je sorte d’ici, je suis sûre que vous pouvez faire quelque chose pour m’aider… J’ai un peu d’argent, je peux vous en donner, supplie Amy en tremblant.

— Je ne peux pas, répond promptement le concierge.

— Pourquoi faites-vous cela ? Nous enfermer dans cette Gare abjecte ? Que dois-je faire pour que vous changiez d’avis ?

— À nouveau, inutile d’insister, je ne puis rien pour vous, répond Argus, qui saisit son balai et se remet, rigide, au travail.

Avant même qu’Amy ait le temps d’abattre sa dernière carte, un bruit sourd retentit dans toute la Gare. Le Chef de Gare, les Contrôleurs, Alice, les personnes présentes dans le café et tous les autres voyageurs s’arrêtent net et regardent fixement en direction du Quai numéro 1.

La Gare

Histoires littéraires à se raconter sur les quais

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