Chapitre XI
Où il ne faut pas mettre son nez dans les affaires des autres
Béatrice Laini
Alors que l’ensemble des voyageurs (à l’exception de quelques-uns qui ont préféré s’esquiver, et de La Belle au Bois Dormant, cette veinarde, qui semble être parvenue à « s’échapper » de cette maudite Gare) sont rassemblés sur le Quai numéro 1, pressés autour de la mystérieuse boîte bleue, une voix exaspérée, détachée de la foule, s’élève soudain du fond du quai :
— Holà ! Mais qu’est-ce donc que cette cucurbite fumante ?!
Tous échangent des regards dans le silence, interloqués, les yeux écarquillés, cherchant à comprendre lequel d’entre eux s’est exprimé de la sorte.
— Mais enfin, réitère la voix qui résonne à présent dans toute la Gare et qui semble s’être rapprochée, personne ne va donc réussir à la désamorcer ?! Ah ! Je vais me fâcher[1] !
À ces mots, les voyageurs se tournent dans la direction d’où semble provenir cette exclamation. On distingue alors une silhouette qui s’avance, accompagnée d’un bruit de pas rapides. Tous restent stoïques et n’osent bouger, de peur que la boîte n’explose et que la voix ne se fasse encore plus menaçante.
— Ça doit être le Chef de Gare qui vient jeter un œil à la boîte, suggère quelqu’un à mi-voix.
La silhouette, arrivée à hauteur du groupe, fend la foule telle une bourrasque et s’avance vers Ivan Illitch Pralinski, devenu blême et dont les jambes ont commencé à trembler de peur. Pralinski, à son grand malheur, sent soudain ses pieds quitter le sol, après que la silhouette l’a empoigné, afin de coller son front contre le sien. Quelqu’un se tient à présent nez à nez avec Pralinski. Les deux hommes se fixent dans le blanc des yeux, sous le regard de la foule ébahie et muette. Personne n’ose s’exprimer – sauf Méphistophèles qui, n’en pouvant plus, prend brusquement la parole, indigné :
— Mais enfin, Monsieur de Bergerac, relâchez-le ! Vous voyez bien qu’il n’y est pour rien ! C’est juste un incapable qui, une fois de plus, a voulu se rendre intéressant en essayant de désamorcer la boîte !
Cyrano, bien que la moutarde lui monte au nez, ouvre finalement le poing et laisse tomber le conseiller d’état sur son arrière-train. Ce dernier, au contact du sol, relâche un bref soupir de soulagement, qu’il tente de dissimuler sous une grimace de douleur. Le pauvre homme se relève péniblement et époussette son uniforme du bout des doigts tandis que Cyrano s’adresse à l’assemblée :
— Eh bien, si Monsieur Pralinski n’est pas en mesure de désamorcer cet engin et de potentiellement nous faire sortir d’ici, qui donc l’est ?!
Nouveau silence dans l’assistance. Seul le sifflotement insouciant et taquin d’Argus, occupé à balayer le sol sur le quai d’en face, se fait entendre.
— Personne ? demande Cyrano stupéfait, dévisageant les autres un par un. Dans ce cas j’adresse un défi collectif ! – J’inscris les noms ! Approchez-vous jeunes héros ! Chacun son tour ! Je vais donner des numéros ! Allons, quel est celui qui veut ouvrir la liste ? Vous, Monsieur ? dit-il en désignant Alexandre de Mortange. Non ! Vous ? Non ! Que tous ceux qui veulent mourir lèvent le doigt[2].
Une main se lève dans la foule. Il s’agit de Cendrillon. Elle s’avance et prend la parole :
— En ce qui me concerne, j’aimerais éviter de me fossiliser et prendre la poussière ici jusqu’à la fin de temps, je veux vraiment partir – donc peut-être qu’il faudrait demander au Chef de Gare de venir contrôler la boîte – il doit sûrement savoir quelque chose. Et peut-être que grâce à elle, on pourrait enfin sortir d’ici ?
À cette idée, l’assemblée acquiesce et exulte. Tous semblent se réjouir d’une éventuelle perspective d’évasion, bien qu’ils demeurent dubitatifs et soucieux face à la mystérieuse boîte, apparue sur le quai sans crier gare.
Portée par cette perspective, la foule commence à s’agiter ; des discussions éclatent, provoquant un brouhaha qui se répand tel un raz-de-marée. Après quelques minutes de chaos, le groupe se dissout cependant, deux voyageurs s’en détachant afin de se désigner comme volontaires pour rapporter cet incident à la Direction. Ils promettent de revenir (mais oui ne vous inquiétez pas !!) avec le Chef de Gare (évidemment qu’on lui demandera !), afin que ce dernier puisse inspecter plus en détails cette caisse bleue (n’y touchez pas en attendant !) qui, suite aux manipulations du bon Ivan Pralinski (surtout vous, Monsieur le conseiller !), n’a rien fait d’autre que de dégager une fumée blanche plus épaisse et plus malodorante, laquelle a très vite empli le quai d’un brouillard impénétrable et fastidieux. Les deux mandataires s’éclipsent rapidement vers leur destination : le bureau de la Direction
Cyrano, de son côté, fait les cent pas sur le Quai numéro 1, tandis que la boîte bleue continue de fumer. Il tâche de regarder tant bien que mal autour de lui afin de distinguer les alentours, cherchant à dénicher un coin où s’installer. Il porte, dissimulée dans sa manche, une énième lettre adressée à sa bien-aimée Roxane, lettre qu’il lui faut achever au plus vite. Il soupire, se remémorant le siège d’Arras où, il y a peu de temps encore, il guerroyait contre les Espagnols, en compagnie des cadets de Gascogne. Certes, il adore se battre mais, à plusieurs reprises durant les combats, il aurait préféré, plutôt que d’être au front, se trouver aux côtés de celle pour qui il aurait donné sa vie. Être coincé dans cette maudite Gare lui semble, de minute en minute, encore plus intolérable qu’Arras. Des bribes de souvenirs lui reviennent – la dernière nuit au front, avant de se retrouver ici… Christian qui dort, rêve… qui parle, avouant l’inavouable : ce n’est pas elle (Roxane), que Christian aime, mais un autre – un des membres de leur compagnie ! L’espoir de Cyrano, en entendant ces aveux murmurés dans le creux des songes, s’est envolé : tout n’est peut-être pas, finalement, complètement perdu ! Depuis cet instant, il n’a qu’une chose en tête : rejoindre Roxane au plus vite afin de lui déclarer sa propre flamme – advienne que pourra, ensuite….
Soudain, la boîte métallique cesse de cracher fumée… et un voyant rouge se met alors à clignoter, interrompant Cyrano dans ses pensées et ses intempestifs allers-retours.
— Ciel ! Va-t-elle exploser ? Vais-je donc terminer mes jours ici ? Atomisé par cette chose métallique qui est sortie de Dieu sait quel endroit ? Ça non ! je ne le permettrai pas ! pensa à haute voix Cyrano. Je dois à tout prix trouver un moyen de retrouver Roxane pour lui avouer mon amour. Il faut que mes nouveaux camarades et moi-même puissions sortir de cette Gare infernale qui nous tient prisonniers !
Cyrano se découvre cependant inquiet, très – chose qui ne lui ressemble pas. L’épais brouillard, engendré par la machine et dans lequel est plongé le quai, rend l’atmosphère plus pesante et plus suffocante encore. Il s’empresse de rebrousser chemin en traversant le quai, bien que l’on n’y voie pas plus loin que le bout de son nez.
Après une marche de quelques minutes (qui lui semblent durer une éternité), Cyrano parvient enfin dans un lieu ressemblant à un hall. L’immensité de l’espace le laisse sans voix, immobile : à perte de vue, la grande esplanade s’étire, semblant s’étendre à l’infini. Le hall grouille comme une fourmilière. À plusieurs reprises, Cyrano se fait bousculer par des pendulaires qui se pressent de traverser la vaste étendue, mais semblent ne jamais devoir achever leur course. Face à ce phénomène curieux, Cyrano tente de suivre du regard l’un des voyageurs, choisi au hasard parmi la foule : cependant, celui-ci se déplace si vite, qu’au premier clignement d’yeux, il se volatilise du champ de vision du cadet, pour demeurer introuvable. Une vraie sorcellerie ! Cyrano ferme les paupières, nauséeux : les déplacements incessants créent apparemment un mouvement continu capable de donner le tournis à n’importe quelle personne qui l’observerait pendant un peu trop longtemps…
— C’est une chose absolument étonnante… se dit-il. Toutes ces personnes vont décidemment bien quelque part, mais il y a toujours autant de monde dans le hall, comme si aucun d’entre eux ne parvenait à en sortir réellement.
Pris dans ce tourbillon de pensées, il scrute une nouvelle fois la salle quand un détail l’interpelle soudain : il aperçoit au loin, celui qui lui semble être Don Juan, s’adressant à une jeune femme assise sur un banc et paraissant être importunée par la présence du séducteur compulsif. À la vue de cette scène, Cyrano fronce les sourcils et cligne des yeux pour être sûr que sa vision ne lui joue pas des tours. Traversant le hall bondé d’un pas énergique, il entreprend de rejoindre les deux voyageurs qui sont, à priori, ses compagnons d’infortune. En s’approchant progressivement d’eux, il saisit quelques bribes de leur conversation :
Don Juan. Ma chère Madame Nikolaïevna, puis-je vous demander pour quelle raison n’êtes-vous pas accompagnée ? demande Don Juan, le ton légèrement séducteur.
— Je vous ai déjà demandé plusieurs fois de me laisser tranquille, je ne suis pas intéressée par vos avances ! rétorque vivement la jeune femme, un brin agacée mais voulant garder le plus possible son calme.
À ces mots, Cyrano, en homme courtois habitué des duels, s’interpose dans le dialogue :
— Veux-tu bien cesser d’importuner Marguerite ? Ne vois-tu donc pas que tu l’ennuies ?
Don Juan, interpelé par cette attaque inopinée, se tourne vers Cyrano, le dévisage et lui rit au nez. Offusqué par ce geste, emporté par la colère, Cyrano porte sa main à son fourreau – mais au moment où il s’apprête à dégainer sa fidèle protectrice, il s’aperçoit que son opposant a lâchement pris la fuite, le laissant seul avec Marguerite Nikolaïevna. Les deux échangent un regard amusé et Cyrano, abandonnant son épée, s’assoit à côté de l’intrigante et envoûtante jeune femme…
