Chapitre XII
Où Marguerite ensorcèle la galerie
Garance Kernen
Marguerite secoue doucement la tête, et lâche dans un soupir :
— C’est fou comme la vie semble se répéter… À nouveau un banc, et un homme qui s’assied à mes côtés…
— Je vous prie de m’excuser, Mademoiselle, je tiens toutes les femmes en très haute estime, et mon geste est à mille lieues d’une tentative d’approche déplacée ! s’écrie Cyrano, faisant mine de se relever pour laisser Marguerite à ses pensées.
— Non, oh non, restez, je vous en prie ! Je ne doute pas de vos bonnes intentions ! Cette situation me fait simplement penser au jour… au jour fou… au jour où Azazello s’est assis à côté de moi, sur un banc semblable à celui-ci, et qu’il m’a proposé de livrer mon âme à Satan !
Cyrano se relève tout à fait cette fois, et ne peut réfréner un petit « oh ! » stupéfait. Les yeux de Marguerite, quant à eux, se mettent à pétiller de joie. On les entendrait presque éclater de rire, si cela était possible…
— C’était par amour, mon cher ! Bien sûr ! Par amour pour le maître !
— Azazello, le maître, un pacte avec Satan… que diable me racontez-vous là !? Mademoiselle Marguerite, si nous parlons d’amour, je veux bien rester à vos côtés, mais tâchez de vous exprimer de manière intelligible.
Marguerite étouffe un petit rire fou sous ses boucles noires, prend une profonde inspiration, et commence son récit :
— D’après ce que l’on a pu me raconter, vous savez ce que c’est, le grand amour… alors je pense que vous êtes l’auditeur parfait ! Avant de rencontrer le maître, je vivais avec un mari, convenable sous tous rapports, mais tellement ennuyeux… et je ne l’aimais pas, évidemment !
Un petit soupir se fait alors entendre derrière eux. Ils se retournent, et ont tout juste le temps d’apercevoir Emma Bovary qui se dissimule derrière un pilier du quai.
— Inutile de vous cacher ma chère, joignez-vous à nous !
Emma s’approche, un peu confuse :
— Vous comprenez, un homme et une femme en tête à tête sur un banc, ça a piqué ma curiosité… en plus j’ai entendu que vous parliez d’un mari assommant, alors ça m’a rappelé le mien, forcément… Mais je ne veux plus penser à tout cela. Je vous en prie, continuez !
— J’étais donc une femme mariée très peu épanouie. Un jour que je me sentais l’âme particulièrement brumeuse, j’ai décidé d’aller acheter un grand bouquet de mimosa pour l’offrir à mon mari, et ainsi, peut-être, raviver notre amour par ce chatoiement jaune… Alors que je rentrais à la maison, je me suis soudainement retournée, et mon regard embué s’est arrêté sur un homme. Un homme rayonnant, dont l’aura dessinait un contraste prodigieux avec la grisaille de la rue. Cet homme s’est approché de moi, nous nous sommes regardés et j’ai lu dans ses yeux que nous nous aimions depuis toujours…
— Non mais attendez, c’est n’importe quoi cette histoire de coup de foudre là ! Il faut arrêter de gaver les gens avec des sornettes pareilles sur le Grand Amour et toutes ces inepties ! explose tout à coup Amy Dunne, attirée à son tour par le drôle de couple. Une relation amoureuse, ça se construit, ça ne tombe pas du ciel, c’est même une épreuve et…
— Mais je suis tout à fait d’accord avec vous, chère inconnue, répond paisiblement Marguerite, un petit sourire malin aux lèvres. Et si vous daignez écouter la suite de mon histoire, vous le constaterez assez rapidement.
Amy se glisse aux côtés d’Emma et de Cyrano, captivée elle aussi par Marguerite.
— Nous avons donc vécu un véritable coup de foudre, le maître et moi. Je me suis enfuie de chez mon mari pour m’installer avec lui. Je vivais enfin quelque chose d’exaltant ! En plus, mon amant était écrivain, et quel écrivain ! Son talent était si grand que j’ai commencé à l’appeler « le maître ». J’ai misé toute ma vie sur son œuvre[1], j’étais à la fois sa maîtresse, sa relectrice et sa fidèle servante… Mais son roman n’a pas du tout plu aux autorités et mon amant a disparu du jour au lendemain. Je lui avais dédié toute ma vie et mon énergie, et je me retrouvais complètement démunie sans lui. C’est alors que le diable et ses acolytes sont entrés dans ma vie. J’étais assise sur un banc, totalement désœuvrée et Azazello, un des complices du diable, m’a convaincue de me transformer en sorcière et de mener le bal de Satan lui-même, en échange du retour de mon amant ! Je n’ai pas hésité longtemps, le maître était mon seul espoir, toute ma vie !
— Que ne ferait-on par amour…, rêve Cyrano à voix haute.
— Si j’ai accepté de mener ce bal, c’était essentiellement par dévotion au départ, pour retrouver le maître et mourir avec lui s’il le fallait. Mais au cours de la soirée, je me suis sentie de plus en plus puissante, comme jamais auparavant… Je savais que la réussite de ce bal dépendait de moi, et de moi seule. Jouer la sorcière, régner sur une sorte de communauté, lire l’admiration sur le visage des invités : ça m’a totalement galvanisée. Le maître me revenait parfois en mémoire, et je lui hurlais dans ma tête : « laisse-moi en paix, donne-moi enfin la liberté de vivre, laisse-moi respirer ! [2]». Et j’ai réalisé que finalement, ce qu’on recherchait en tant que femme dans l’amour : l’accomplissement, la complétude, la joie… ce n’était sûrement pas en sacrifiant sa vie à un homme qu’on y arriverait. J’ai l’impression que l’on confond souvent amour et dévouement… mais avoir ses propres projets, ambitions, passions… cela promet des relations beaucoup plus intéressantes, non ? Enfin, regardez-nous ! Nous nous retrouvons dans cette Gare maintenant, sans nos maris, sans nos amants…je me dis qu’il s’agit peut-être d’un signe, une sorte de page blanche tombée du ciel ! Et à nous de nous réinventer maintenant !
À ces mots, Marguerite envoie un clin d’œil appuyé à Emma, et enveloppe ses auditeurs d’un immense rire euphorique.
— Ma petite Emma, je sens que cela ne vous ferait pas de mal d’expérimenter une libération par les airs, vous aussi… Qu’en dites-vous ?
— J’en ai lu des romans, mais alors là…, hésite Emma Bovary. Je ne sais pas, je…est-ce que vous pensez que l’on porte des vêtements adaptés – enfin je veux dire, si vous pensez chevaucher un… un balai…
— Aaaah, ma chère, il faut vous affranchir de toutes ces convenances ! Vous saurez qu’une sorcière se promène toujours nue sous son manteau, prête à enfourcher le premier balai qui passe !
Et Marguerite se lève, telle une diablotine bondissant de sa boîte, fait virevolter son manteau de velours noir, entraîne Emma par le bras, et fonce droit sur Argus qui passait le balai par-là (toujours à traîner dans les coins, celui-là…). D’un geste vif, elle attrape le manche, l’enfourche et embarque la fébrile Emma sur son étonnant destrier. Les deux femmes, qui ressemblent tout à coup diablement à deux sorcières, avec leurs yeux exaltés et leurs cheveux dénoués, sont secouées par la vigueur insoupçonnée de leur monture.
— Voilà une sortie que personne n’a encore expérimentée ! hurle Marguerite. Tu vas voir, on va monter, monter, monter tout en haut de cette verrière, et on va s’enfuiiiiiir toi et moi !!!!!
— Marguerite ! Ma reine ! Obtenez qu’on me permette de rester sorcière ! Ils feront tout ce que vous demanderez, vous avez le pouvoir maintenant ![3] crie tout à coup Emma, survoltée par leur soudaine envolée.
Mais alors que Marguerite et Emma foncent droit vers les hauteurs de la verrière de la Gare, celle-ci s’étend, s’étend, s’étend encore et toujours – le diable sait pourquoi !
— Il faut se rendre à l’évidence, souffle Marguerite dans une dernière accélération. Il est strictement impossible d’atteindre une quelconque sortie dans cette Gare… comme il semble aussi impossible d’y mourir ! Alors profitons-en…
À peine a-t-elle prononcé ces mots qu’un terrible courant d’air les fait redescendre dangereusement en direction des voies. Marguerite parvient à stabiliser leur monture et aperçoit un attroupement autour du Chef de Gare et de la boîte bleue, qui clignote de plus belle sur le Quai n°1.
— Ah, de l’action dans cette Gare, enfin ! s’écrie Emma, ravie.
Les deux jeunes femmes atterrissent au milieu de la foule, trop absorbée par le discours du Chef de Gare pour s’étonner de quelque sorcellerie que ce soit.
— Je vous répète que c’est un accident ! gronde le Chef de Gare, aussi rouge que confus. Bon, voilà, pour faire simple… c’est une marchandise scénaristique qui s’est égarée dans ce train et qui a dû être déchargée d’urgence… un procédé littéraire, si vous voulez ! Tout ça à cause de la négligence d’un Aiguilleur…
Des voix mécontentes crient au scandale, demandent des éclaircissements. Marguerite et Emma profitent de la cohue pour examiner la boîte de plus près.
— C’est étonnant, j’ai l’impression qu’il y a une inscription sur le côté de la boîte… mais elle a été presque totalement effacée, par la fumée sans doute… chuchote Marguerite.
Les deux sorcières sont arrêtées net dans leur enquête par un personnage furieux, qui donne un violent coup de pied dans la boîte et hurle :
— DÉDOUBLEMENT DE LA NARRATION !!! VOILA CE QU’IL EST ÉCRIT SUR CETTE SATANÉE BOÎTE !
