Chapitre XIII
Où l’on rencontre le Joe aux multiples visages
Cristofe Jesus Marques
Contrairement aux cris du Chef de la Gare, ceux de l’effrayant personnage qui se dresse au milieu de la foule balaient brutalement l’agitation créée par la mystérieuse boîte d’un bleu scintillant. Même Marguerite et Emma, qui ressemblaient pourtant diablement à des sorcières quelques secondes plus tôt, semblent à présent terrorisées par l’expression presque démoniaque qu’arbore l’homme, debout au milieu du cercle rassemblé.
Sans laisser aux autres le temps de réagir, il s’écrie :
— Cette mystérieuse boîte renferme la clef de notre évasion hors de cette fichue Gare, j’en suis certain ! Nous devons nous unir et faire face à ce qui nous détient de forme dans ce lieu !
Petit à petit, ce qui a tout d’abord effrayé les différents voyageurs chez cet étrange homme se transforme en incompréhension la plus totale. Celui qui vient de parler n’est autre que l’individu désigné par le Chef de Gare comme « le narrateur de Fight Club ». Ledit Chef de la Gare, sentant les problèmes arriver, saisit prestement l’opportunité pour imposer son autorité et se tourne vers celui qui semble maintenant être un vieil homme rongé par la folie :
— Monsieur, veuillez vous calmer et nous dire pourquoi…
Le narrateur l’interrompt, brutalement bien plus calme :
— Me calmer ? Je suis certain que notre présence dans cet endroit est en rapport avec cette mystérieuse boîte. Si nous parvenons à retracer notre arrivée ici, peut-être…
Des murmures commencent à émerger de la foule quand une voix intraçable et étonnante émerge de la bouche du narrateur :
— SILENCE !
L’homme, à nouveau, paraît enragé :
— JE SUIS LE JOE AU SOURIRE DÉCHIQUETÉ D’UNE OREILLE À L’AUTRE, ET JE SAIS COMMENT JE ME SUIS RETROUVÉ ICI !
Des frissons parcouraient à présent le corps des voyageurs rassemblés qui, sans exception, écoutent maintenant avec appréhension.
— Après mon accident, commence l’homme d’une voix désormais plus rauque, j’avais beau être entouré par quelques fidèles membres de mon groupe anticonsumériste qui m’avaient accompagné dans mon projet de révolution, je me sentais seul. Plus de Maria ni de Tyler. Pourtant, il existe entre nous une sorte d'histoire triangulaire. Je veux Tyler. Tyler veut Maria. Maria me veut. Je ne veux pas de Maria, et Tyler ne veut pas me voir dans ses pattes, il ne veut plus[1]. Mais à cet instant, Tyler n’était plus. Il ne restait plus que moi, condamné à immortaliser sa mémoire sur ma face. Et si Tyler n’était plus, alors qu’en était-il de Maria ? Quelques secondes plus tard, je réalisai que les hommes en blanc dans l’hôpital avaient disparu. Aucun signal d’eux dans les alentours… quand soudain, le bourdonnement dans ma tête, qui m’avait pourtant quitté à mon réveil, réapparut tout à coup, et j’entendis Tyler, Tyler qui murmurait à un centimètre de mon oreille. Je sentais mon pouls s’accélérer, ma respiration était petit à petit devenue plus saccadée, ma vision se faisait trouble et mon corps commençait à trembler. Une sueur froide dégoulinait le long de mon visage… puis, peu à peu, descendait le long de ma colonne vertébrale. Comment était-ce possible ? Comment pouvais-je encore l’entendre dans ma tête ?... Il était mort. Je pensais qu’en me tirant une balle, tout serait terminé. Qu’il aurait disparu.
Les voyageurs muets se regardent, inquiets. Personne ne semble comprendre de quoi « Joe » parle, mais l’espoir qu’il soit réellement parvenu à se rappeler son arrivée dans la mystérieuse Gare les maintient en alerte. Et s’il détenait la solution ? L’homme lève le menton et, prenant une voix grave et une attitude plus confiante, poursuit avec charisme :
— Je pensais que nous étions amis avant que tu n’essaies de me tuer. Mais à en voir ta tête, je dois te terrifier. Idiot. La belle cicatrice que tu as sur le visage est ma vengeance après ce que tu m’as fait… Oh, je sais bien que tu es en train de te demander ce qu’est devenu notre plan de révolte. Eh bien figure-toi qu’il est toujours d’actualité. Eh oui, l’ensemble du groupe connaît nos directives et tous se tiennent prêts à faire le nécessaire pour que le plan soit exécuté dans les temps.
« Joe » incline sa tête et range ses mains dans ses poches, comme si l’intervention précédente n’avait pas eu lieu.
— D’un coup, le bourdonnement s’arrêta et Tyler disparut. Mon pouls décéléra lentement, je repris mes esprits et me calmai. Une fois lucide, je me demandai comment il était possible que Tyler soit encore là. Existait-il une connexion entre nous, une connexion qui lui aurait permis de rester ? Toutes mes inquiétudes accumulées, la fatigue physique et psychologique après mon accident ressurgirent alors d’un coup et je finis par m’endormir, anxieux. Une odeur de tabac me réveilla deux heures plus tard, heures qui m’avaient semblé être quelques secondes. Devant moi se tenait Maria, habillée tout en noir comme toujours, ses cheveux coupés courts comme dans mes souvenirs, son habituelle cigarette entre ses fines lèvres.
Adoptant une voix féminine et suave :
— Tu pensais que je te laisserais me quitter comme ça ? Tu es coincé avec moi et tu le sais très bien. J’irai partout où tu iras, je serai toujours présente dans un coin de ta tête pour te hanter.
Les visages des autres voyageurs sont à présent couverts de peur, tandis qu’ils fixent l’homme avec terreur. Honteux, ce dernier poursuit malgré tout son histoire :
— Je compris donc que Maria faisait partie de moi, comme Tyler. J’étais eux et ils étaient moi. Peut-être que si j’essayais de me débarrasser d’elle aussi, tout serait bel et bien terminé ? Je regardai désespérément autour de moi afin de trouver une échappatoire, quelque chose qui me permette de me libérer d’eux, mais rien ne pouvait m’aider. Aucune arme à l’horizon. La seule solution était de m’enfuir. Je détachais donc tous les câbles auxquels j’étais branché et sortis de la chambre d’hôpital en courant. Pourtant j’avais beau courir de toutes mes forces, elle était encore là, l’odeur de fumée me suivait, comme si elle était imprégnée en moi. Mais je ne m’arrête pas de courir, je cours encore et encore, encore et encore. Je ne suis pas une direction précise, je prends la route qui se dessine devant moi. J’aperçois l’horizon au loin, et au bout, je distingue une silhouette familière. Après une trentaine de secondes, je parviens à distinguer l’homme qui se tient devant moi – il s’agit de Tyler, Tyler Durden avec un sourire en coin. Maria et Tyler, les deux me hantaient et ne comptaient pas me laisser si facilement tranquille. Le bourdonnement dans ma tête était devenu plus intense, jusqu’à s’installer définitivement en moi. Je ne pouvais pas les faire taire, les deux me parlaient en même temps, la cacophonie augmentait. L’un m’entretenait de notre plan, ce plan auquel je regrette aujourd’hui d’avoir pris part, pendant que l’autre me reprochait de ne pas vouloir d’elle à mes côtés. Désespéré, je décidai de fermer les yeux afin de ne plus les voir. Puis, je les ouvris… au milieu de cette Gare déserte. Voilà l’histoire de mon arrivée ici.
Épuisé l’homme murmure une dernière question, qui flotte dans le vide silencieux comme une supplique :
— Est-ce que … quelqu’un parvient-il à s’identifier avec ce que j’ai raconté ? Est-ce que vous avez vécu la même chose que moi ?
Pas une seule réponse, pas un seul bruit dans la Gare. Les monologues à répétition du schizophrène ont comme assommé les voyageurs. Personne n’est vraiment certain de comprendre ce qu’il vient de raconter ni pourquoi. Personne – enfin presque. Un jeune homme d’environ dix-neuf ans, peau pâle, cheveux roux et yeux noirs, visiblement peu abasourdi par le discours de l’homme étrange, se démarque timidement de la foule et interroge à voix basse :
— Je ne suis pas certain de me rappeler comment j’ai atterri ici, mais… quel lien exactement votre histoire entretient avec l’inscription de la boîte bleue ?
— Eh bien… peut être que… je ne sais p…
L’homme perd connaissance.
[1] PALAHNIUK Chuck, Fight Club, 1996, p.17.
