Chapitre XIV
Où le vampyre a soif de liberté
Lauréline Ricci
Alexandre de Mortange se précipite sur l’homme, mais le corps de celui-ci traverse ses bras tendus et tombe brutalement au sol. Un sursaut traverse comme une vague la foule, surprise à la fois par la vitesse surnaturelle du jeune homme et le soudain évanouissement de « Joe ».
— Qu…
Alexandre regarde le corps évanoui d’un air hagard.
— Avez-vous oublié ? dit le Chef de Gare. Démence de la voix narrative. « Joe » – ou quel que soit son nom – est instable, si vous préférez. Par conséquent, son corps a tendance à quitter le plan narratif du réel. Les symptômes n’ont pas disparu aussi vite que je le pensais.
Cyrano se détache de quelques pas de la foule :
— Vous avez compris tout ce qu’il a débité, n’est-ce pas ? demande-t-il dans un souffle au Chef de Gare.
Ce dernier hausse les épaules avec une agaçante désinvolture :
— Ne vous occupez pas de ça, cela fait partie de son délire. Gardez votre calme, cela ne doit pas vous perturber.
— Pas nous perturber ?! Quelqu’un aurait-il la décence de s’inquiéter enfin pour ce pauvre homme ? intervient Emma Bovary, bouleversée.
— Il va bien, c’est tout à fait normal, la rassure le Chef de Gare en étirant sa moustache d’un soupir. Je m’occupe de tout, vous pouvez…
— Non ! le coupe Alexandre. Assez de cachotteries ! Je me faisais suffisamment manipuler avant mon arrivée dans cette Gare, je ne tolèrerai pas que cela continue.
— Qu’est-ce que vous me chantez là ? objecte le Chef de Gare.
Alexandre étire ses lèvres en un sourire sans joie.
— Oh vous allez comprendre, mon cher. Je pense que l’histoire de cet homme est liée à cette boîte, d’une façon ou d’une autre. « Démence de voix narrative » et « dédoublement de la voix narrative », il y a une petite ressemblance, non ? Je pense même qu’il détient en partie les réponses à nos questions concernant cet endroit, sans qu’il en ait conscience. Et il se pourrait bien que ce soit mon cas aussi. Voyez-vous, avant mon arrivée dans cette Gare, je n’étais qu’un courtisan fraîchement réhabilité à la Cour de sa Majesté le Roy Louis XIV, l’Immuable, qui règne sur la Magna Vampyria depuis trois siècles. Mais ma venue dans cet endroit a tout changé ! J’ignore comment j’y suis arrivé exactement ; en revanche, j’ai pris conscience de bien des choses en arpentant ses murs. Notamment que certaines personnes se servaient de moi à leur guise. Dont ma bien-aimée Diane. Après un bannissement de vingt ans loin de Versailles, une heureuse coïncidence me permit en effet de rencontrer Diane de Gastefriche, dont je tombai amoureux. Elle venait de perdre son père, le baron de Gastefriche, sa seule famille, et je la conduisais à Versailles afin qu’elle devienne pupille du Roy. Elle a obtenu ce privilège, car son père avait perdu la vie en combattant des membres de la Fronde, des rebelles qui conspirent contre le Roy. Tout le monde n’est pas ravi que l’aristocratie soit devenue immortelle en se transformant en vampyre, voyez-vous. Quant à moi, ayant participé à l’élimination de ces frondeurs, je regagnais ma place auprès de sa Majesté. J’observai longuement Diane durant notre voyage en carrosse. Malgré les circonstances fâcheuses, elle paraissait calme. J’admirais ce sang-froid, cette beauté hypnotique. Sa peau laiteuse, pareille à la douce laine d’un agneau ; ses cheveux argentés, couleur si osée dans un monde où l’argent est pourtant proscrit car mortel pour les vampyres, son regard assuré. Elle n’était pas comme les autres. Je ne nourrissais toutefois pas beaucoup d’espoir, car ma dernière idylle m’avait valu un bannissement loin de la Cour. Néanmoins, tout cela changea lors de notre deuxième rencontre. Diane prit le risque de quitter la Grande Écurie pour me rejoindre au Château. Hélas, elle s’égara dans les jardins où se déroulait la chasse galante et…
— La chasse galante ? répète Amy avec sourire. Ça a l’air très amusant.
— Pour les vampyres qui la pratiquent, oui ; pour les humains qui servent de proies, ça l’est moins. Elle est organisée par le Roy pour divertir ses courtisans, qui sont tous des vampyres, bien entendu. Et les humains ne sont pas supposés s’en sortir vivants. Vous voyez le tableau…
L’enthousiasme d’Amy disparaît aussitôt de son visage.
— Je disais donc. Diane fut ciblée par deux infâmes vampyres de la Cour, incapables de faire la différence entre une noble humaine et une proie. Ces imbéciles ! Par chance, la fuite de Diane la mena jusqu’à moi et je pus ainsi la protéger. Je me battis pour elle, la défendis contre ces sauvages et contre le Roy lui-même ! Alerté par le grabuge, il nous trouva en effet et exigea immédiatement des explications, y compris de la part de Diane. Elle lui répondit, de sa petite voix de souris : Je n’ai pas seulement perdu mon chemin, Sire. J’ai aussi perdu la raison, en voulant retrouver mon amour éternel[1]. Je n’avais pas bien compris ce qu’elle entendait par-là, je savais seulement que c’est de moi dont elle parlait. Cela faisait vingt ans que je n’avais rien entendu d’aussi réconfortant à mon cœur.
En entendant ces mots, Cyrano porte, comme en écho, ses mains à son cœur :
— Monsieur !... quel courage de braver les dangers pour avouer ses sentiments !
Alexandre a un rire amer :
— N’est-ce pas ? Mais attendez la suite. Après cet événement, je commençai à placer beaucoup d’espoir dans cet amour naissant entre Diane et moi ; il me suffisait d’éviter de répéter mes erreurs passées. À savoir de précipiter sa transmutation en vampyre. C’est ce qui m’avait fait bannir de Versailles la dernière fois, et je sais retenir mes leçons.
— La trans-quoi ? l’interrompt Emma avec une grimace.
— Sa transformation en vampyre, si vous voulez. Nous appelons ça transmutation. C’est un processus risqué qui consiste à vider le sang humain d’un corps pour le remplacer par du sang de vampyre. Or, c’est aussi risqué d’un point de vue légal : tous les nobles n’ont pas le privilège de rejoindre les immortels, car il faut éviter que le nombre de vampyres dépasse le nombre d’humains, sinon la nourriture viendrait à manquer. C’est pourquoi j’ai été banni pour avoir transgressé cette règle sacrée.
— Et qu’est-il arrivé à cette demoiselle que vous avez tenté de… transformer ?
Alexandre garde le silence un moment.
— Elle en est morte.
(En vérité, la demoiselle a survécu et causé toutes sortes de problèmes par la suite, mais Alexandre ne veut pas entrer dans ce genre de détails – pas avec le mystère de la boîte bleue qui les attend.)
Emma Bovary ne l’interroge pas davantage.
— Je décidai alors de faire preuve de patience, continue Alexandre en remettant une longue mèche rousse derrière son oreille. J’attendis que les occasions se présentent pour la revoir, sans les forcer moi-même. L’une d’elles arriva d’une manière heureuse, lors des épreuves que Diane devait accomplir pour devenir Écuyère du Roy. Un membre de sa garde personnelle, si vous voulez. Je la soutins de mon mieux à cette occasion, et lui donnai même un avantage pour assurer sa réussite à l’une des tâches qu’elle devait réaliser. Car je savais qu’en devenant Écuyère, elle serait ainsi plus proche de moi. Je me réjouissais tant de pouvoir la croiser dans le Château, la serrer dans mes bras ! Hélas… hélas… ce n'était qu’une illusion !
Il a crié si fort ce dernier mot que les autres voyageurs rassemblés sursautent, bien malgré eux.
— Diane, en réalité, ne m’a jamais aimé ; je n’ai été qu’un outil à ses yeux ! Elle n’a pas risqué sa vie que pour s’introduire dans le Château, dans la perspective d’assouvir son désir brûlant de me revoir… pas par amour, mais par vengeance. Elle voulait ma tête ! Elle me tenait responsable de la mort de sa véritable famille. Diane était la fille du baron de Gastefriche, je vous l’ai dit… mais la jeune fille que j’aimais était en réalité une tout autre personne : Jeanne Froidelac. Sa famille appartenait à la Fronde ; elle avait assassiné la vraie Diane et son père, puis usurpé l’identité de la baronnette pour rejoindre Versailles. Et moi, je m’étais fait prendre au piège. Ironique, non ? Elle et moi avons tous les deux utilisé le meurtre pour gagner les bonnes grâces de l’Immuable. Or, je faisais aussi partie de son plan ! Quand le Roy l’a surprise dans les jardins, elle a prétendu m’aimer à la folie pour sauver sa vie ; j’étais son bouclier. Bien plus tard, elle m’a ensuite utilisé pour accéder à une zone réservée aux vampyres, dans le but d’éliminer l’un d’entre eux. Elle a encore usé de son simulacre de sentiments pour que je l’y conduise. Et je n’y ai vu que du feu.
Il marque un temps, l’air profondément abattu.
— Enfin, ce n’est pas le plus affligeant. Si je n’étais que la dupe d’une mortelle, je pourrais l’oublier facilement et trouver l’amour auprès d’une autre – mais comment… comment cela serait-il possible désormais, alors même que mon destin n’est plus entre mes mains… mais dans celles d’un autre ? À présent, je le sais, je ne suis pas uniquement l’outil de Diane, je suis avant tout l’instrument de l’Auteur ! L’Auteur ! Voyez-vous de qui je parle ? Réfléchissez, allons. C’est lui qui tire les ficelles de la marionnette que je suis, qui décide de mon destin – il n’y a pas d’autre explication. Mon bannissement, mon amour pour Jeanne, ma naïveté, tout cela est son œuvre. Et il a décrété que je serais attaché à Jeanne pour la soutenir volontairement, mais inconsciemment, dans sa quête de vengeance… en plus de servir de piédestal à des personnages beaucoup plus médiocres que moi en tant que personnes. Quel affront ! Le Roy avait parfaitement cerné le mien, de destin : Vous avez encore joué au don Juan sans penser aux conséquences, misérable créature que vous êtes[2], a-t-il dit dans les jardins, de son ton impérieux. Et il avait hélas raison. J’ai été condamné à porter une étiquette, celle que mon Auteur a bien voulu m’accrocher, comme un prisonnier condamné à traîner un boulet à sa cheville.
Il baisse la tête sur « Joe », toujours inconscient par terre. Il aurait voulu l’interroger ; il est sûr qu’en combinant leurs différentes expériences de cet endroit, ils comprendront enfin ce qu’ils y font et pourquoi. Sa liberté s’y trouve peut-être, après-tout – à bord d’un train dont lequel il lui suffira de monter.
Le Chef de Gare lâche un soupir. Tout cela ne lui plaît pas du tout. Il s’avance vers Alexandre, tendant une main en apparence altruiste, prête pourtant à lui saisir le bras :
— Monsieur de Mortange, je crois que vous souffrez d’une sévère Fièvre du Quatrième Mur Brisé, dit-il avec une douceur feinte. Venez avec moi, je vais vous conduire dans un endroit plus tranquille où vous pourrez reprendre vos esprits sans être dérangé.
Le vampyre dévoile aussitôt ses crocs acérés, provoquant un mouvement de recul autour de lui :
— Arrière ! s’écrie-t-il, aux abois.
Méphisto sourit, le regard soudain brillant devant la potentielle boucherie :
— C’est ça, arrache-lui la gorge ! lance-t-il d’un ton goguenard.
— Il n’est plus question que quiconque me manipule ! s’exclame le vampyre. Ni vous, ni personne ! Cette Gare, nous n’y sommes pas arrivés sans raison. Il y en a une, mais laquelle est-elle ? Qu’on nous la dissimule est une forme de manipulation. Et je ne le permettrai pas !
Cette déclaration éveille tout à coup un sentiment de révolte parmi les voyageurs. Ils ne sont pas certains d’avoir compris ce qu’a raconté Alexandre de Mortange, mais ils sont certains que quelque chose se trame – et que ce n’est pas bon. Son récit, ajouté à celui de « Joe » et à la mystérieuse boîte, leur inspirent à présent la plus acide des suspicions.
— Ce jeune homme dit vrai, acquiesce Cyrano. Il nous faut des réponses !
Les voyageurs joignent leurs voix à la sienne, réclamant des éclaircissements auprès du Chef de Gare qui tente en vain d’apaiser leurs revendications. Allons bon, voici l’épisode de Poirot et Holmes qui recommence ! Que diable est-il venu faire dans cette galère ? Le Chef de Gare, du haut de sa casquette de fonction jusqu’à la pointe cirée de ses impeccables chaussures réglementaires, se sent quelque peu dépassé ; il n’avait pas prévu que l’un d’eux contracte la Fièvre du Quatrième Mur Brisé (un mal bien plus redoutable que la démence de la voix narrative) et se pose tant de questions. Il espère que la fièvre n’est pas contagieuse. Manquerait plus que ça.
