Chapitre XV

Où Don Juan n’est plus Don Juan

 

Cloé Bellamy

 

Un homme se tient à l’écart de l’agitation. Affalé contre une colonne, caché derrière une grosse valise, on peut facilement remarquer qu’il s’agit d’un petit homme. Ses traits sont las, la fatigue pèse sur son visage et la peur de l’inconnu écrase ses épaules. Esseulé, il observe l’attroupement des voyageurs en colère. Qu’attend-t-il pour se manifester ? Peut-être trois coups, cognés méthodiquement contre un plancher de bois.

La petite Sophie le remarque, alors que les adultes continuent à s’époumoner autour d’elle. Elle s’écarte du groupe vociférant et s’avance vers lui :

— Êtes-vous seul ?

Il sursaute. Sous le regard de la fillette, il semble alors se métamorphoser. Il sourit. La fatigue disparaît, le poids des années s’envole. Il est à nouveau immuable, intemporel. Ainsi, il ne paraît plus si petit. Avec les mots de l’enfant, les trois coups ont sonné. Le personnage entre en scène.

Don Juan. Oui.

— On dirait que vous portez un masque.

Don Juan. C’est vrai.

— En quoi êtes-vous déguisé ? »

Don Juan. Je suis grimé en vil séducteur.

— Pourquoi restez-vous à l’écart ?

Don Juan (avec un sourire, soudainement bien plus charismatique). Il faut savoir choisir son moment, jeune demoiselle. D’ailleurs, le mien est arrivé.

Sans autre explication, il quitte Sophie pour s’avancer vers le groupe toujours en plein débat avec le Chef de Gare.

— Ne pouvez-vous pas nous dire ce qu’il se passe ici ?!

Un tel renchérit :

— Vous nous retenez ici, vous nous le devez bien ! »

Don Juan (il s’éclaircit la voix afin d’attirer l’attention sur lui, savoure les regards qui se tournent vers sa personne et adresse un sourire discret à Emma Bovary qui vient de rajuster sa toilette en le considérant). Il me semble que nous ayons un problème autrement plus important que celui-ci.

À ces mots, Ivan Illich croise les bras, dubitatif :

— Et quel est-il, ce problème ?

Le conseiller d’état n’a pas oublié les railleries que l’homme a proférées à son égard.

Don Juan. Je ne suis pas à ma place ici.

Le Chef de Gare, qui s’était cru sauvé par l’intervention du séducteur invétéré, retient un soupir. Allons bon, ça recommence. Il imagine déjà facilement la suite, se mettant à craindre un monologue imminent ; au moins, il ne s’agit pas d’Hamlet, cette-fois ci. Quel ennui ça avait été, la dernière fois… Pourquoi n’a-t-il pas envoyé le Contrôleur N°3 pour gérer cette histoire de marchandise scénaristique égarée ? À l’heure qu’il est, il aurait pu être en train d’observer le spectacle depuis ses écrans, sans se préoccuper lui-même de la boîte bleue… au lieu de se retrouver ici, au centre de l’action. C’est fort déplaisant, surtout lorsque les voyageurs ne semblent jamais dévier de la norme. Toujours la même musique. Où sommes-nous, pourquoi, comment ? Maintenant, il est obligé de subir la scène que le beau parleur s’apprête à lui jouer. Las, il anticipe les mots de l’homme d’un ton qu’il essaie de garder calme :

— Monsieur. Il y a une erreur, j’imagine ?

Don Juan. C’est cela. Je ne suis pas supposé être là.

— Allons bon. Comment êtes-vous arrivé à imaginer une erreur si énorme ? Notre administration est sans reproche, une telle chose n’arriverait jamais.

Le Chef de Gare espère que l’ironie n’a pas percé ses mots… mais Amy Dunne ricane, comme si elle n’était pas dupe :

— C’est la même administration qui gère le procédé littéraire que vous avez perdu ? Ou encore celle qui a balancé Darrel Standing dans un train de marchandises ? Dans ce cas, vous avez sans doute du souci à vous faire.

Le Chef de Gare fait la sourde oreille. Pour la deuxième fois, en l’espace de trois minutes, il rêve de la présence de Numéro 3. Peut-être qu’à la troisième prière, son subordonné se matérialisera comme par magie pour prendre sa place.

Don Juan. Laissez-moi vous expliquer ! Voyez-vous, j’ai rencontré une personne dont la disposition a piqué mon intérêt, à mon arrivée dans cette Gare. Un homme, que je qualifierais de « sans âge ». Il m’a raconté une histoire fort intrigante impliquant un certain convive de pierre. Un conte avec une statue qui l’aurait invité à souper pour, ensuite, l’entraîner en enfer… (Son regard se pose sur Méphisto) Mais, le plus intéressant concernant cet homme était son nom.

— Oh pitié, s’exclame Amy, sans pitié. Ne retiens pas le suspense ! Accouche ! »

Le Chef de Gare saisit au vol l’instant de répit que lui a accordé l’injonction d’Amy ; il se masse les tempes (la migraine ne s’y installera peut-être pas ?). Il se souvient, maintenant : plus tôt dans la matinée, un autre groupe de voyageurs était arrivé en retard pour attraper leur train et repartir. Évidemment, il avait fallu que ce retard leur permette de croiser Don Juan, qui arrivait avec le groupe suivant…

Don Juan. Cet homme sur le quai se nommait Don Juan. J’affirme donc que je ne suis point moi-même Don Juan. C’est impossible que je sois lui et qu’il soit moi, il doit donc y avoir une erreur. Don Juan (l’homme que j’ai rencontré) est parti par un autre train et je n’ai rien à faire ici.

Le Chef de Gare hoche la tête, las. Il a perdu l’énergie de lutter. Il se met à rêver de retraite : l’Angleterre des sœurs Brontë, peut-être ? Ou Speranza, l’île de Robinson ?

— C’est Don Juan Tenorio que vous avez croisé. Vous, vous êtes Don Juan

Don Juan. (sur un ton insistant). Il y avait un autre homme avec ce… Tenorio. Ils étaient tous les deux sur un quai ; ils m’ont quitté après être monté précipitamment dans un train. L’autre homme s’appelait également Don Juan.

— Il y en aurait donc trois ?! s’exclame Amy, interloquée malgré elle.

Le Chef de Gare hoche la tête ; Speranza n’a jamais parue si lointaine.

— Il s’agissait de Dom Juan, pas de Don Juan. Si vous avez pris le temps de discuter avec eux, vous avez peut-être remarqué que le valet qui accompagnait Don Juan Tenorio se nommait Catalinón et non Sganarelle. Votre valet s’appelle bien Sganarelle ?

Don Juan (un peu confus). Oui, c’est cela.

Emma Bovary hausse un sourcil. Elle se tourne vers son voisin, Alexandre de Mortange, et demande :

— Serait-ce encore cette histoire de démence de la voix narrative ? Allons-nous tous y succomber ?

De Mortange, encore en train de se remettre de ses émotions, hausse simplement les épaules.

Don Juan (au Chef de Gare). Mais vous serez bien obligé d’admettre que je ne suis pas Don Juan ! Je n’ai rien à voir avec ces deux autres hommes ! Après tout, depuis mon arrivée dans cette Gare, je n’ai séduit personne.

Cyrano fronce les sourcils et indique Marguerite d’un geste de la main :

— Ce n’est pas faute d’avoir essayé.

Don Juan. Mais l’ai-je séduite ? M’a-t-elle abandonné sa vertu ?

C’est au tour de Marguerite de prendre la parole pour elle-même :

— Bien sûr que non.

Don Juan (il acquiesce, se tourne vers le Chef de Gare) : Vous serez donc bien obligé d’admettre que je ne suis pas Don Juan. Don Juan a séduit bien des femmes et la belle Marguerite n’aurait guère fait exception ! Un petit rappel ? Italie : six cent quarante ! Allemagne : deux cent trente et une. Cent pour la France. En Turquie quatre-vingt-onze. Mais en Espagne : déjà mille et trois[1]. Si Don Juan a su séduire toutes ces femmes, il serait très certainement parvenu à ses fins dans cette Gare. Voilà donc la preuve ultime : je ne séduis personne, je ne suis pas Don Juan et vous devez me laisser partir puisque je ne figure pas sur votre liste d’appel.

Le Chef de Gare hoche la tête pendant toute l’explication de l’homme.

— L’existence même de votre stratagème prouve votre identité, soupire-t-il, soudain très fatigué. Vous êtes un menteur, Don Juan. Lorsque l’on vous connaît, on sait que la première idée n’est jamais la bonne[2]. Ne vous inquiétez pas, vous êtes bien à votre place.

Comme Don Juan demeure silencieux, le Chef de Gare a un dernier hochement de tête, plus décisif. Il lisse les pans de son uniforme et opère un demi-tour pour fuir vers son bureau, le plus loin possible de tous ces passagers amnésiques qui, à chacun de leurs voyages, lui racontent presque toujours les mêmes sornettes. Dire que dans le prochain convoi, il y aura probablement encore Mr. Holmes et le Docteur Watson… pauvre de moi…

Don Juan. (À nouveau dans les franges du petit groupe, il se tourne vers Alexandre de Mortange. Il paraît à nouveau plus vieux, plus fatigué. Son élégance et sa verve ont disparu, il ne reste que la lassitude dans sa voix.) Voyez, vous vous disiez manipulé par « Diane » et « Auteur » (bien que j’ignore exactement ce que vous entendiez par là – qui est « Auteur », d’après vous) ?)… mais je pense être encore moins libre que vous. Je suis bloqué. Coincé ici. Personne ne veut croire que je ne suis plus Don Juan. Vous l’avez-vous-même dit : votre Roi a affirmé que vous avez « joué au Don Juan ». Moi, je suis l’archétype du libertin ; Don Juan ne peut être que le plus grand scélérat que la terre n’ait jamais porté, un enragé, un chien, un diable, [...] un hérétique[3]. Je suis figé dans mon personnage, piégé par le regard d’autrui. (Il s’exclame.) Hélas ! On m’accuse et l’on me fait un procès, car je ne suis plus moi-même : ne suis-je donc pas en droit de revendiquer de ne plus être Don Juan ?

Alexandre cligne des yeux, surpris. Don Juan lui-même aurait donc été victime du même type d’injustice que celle qu’il a lui-même subie ? Pourquoi ne comprend-il pas ce qu’est un Auteur ? Est-ce parce qu’il n’est pas atteint de cette mystérieuse Fièvre du Quatrième Mur Brisé ? Curieux, prêt à compatir avec le félon, De Mortange demande :

— Un procès ? On vous a accusé de quelque chose ?

Don Juan (découragé). Oui. Récemment, cinq de mes anciennes victimes se sont réunies pour me juger – ou plutôt, pour juger Don Juan. Mais lorsqu’elles m’ont vu, leur chef d’accusation a changé : elles m’ont trouvé vieilli, assailli par le poids des années. Don Juan ne vieillit pas ! Enfin, c’est ce qu’elles pensent. Alors, au lieu de me juger pour être Don Juan, elles ont déclaré que j’étais un traître et qu’elles m’accusaient de ne plus être Don Juan. N’est-ce pas ironique ? (Un sourire cynique se dessine sur son visage.) Ou bien, en tant que Prince de la Fausse Promesse, j’ai tout inventé de toute pièce afin d’échapper au procès ?


[1] Éric-Emmanuel Schmitt, La Nuit de Valognes, Paris, Éditions Magnard, p.33.

[2] Ibid, p.59.

[3] Ibid,p.57.

La Gare

Histoires littéraires à se raconter sur les quais

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