Chapitre XIX

Où tout le monde déraille

 

Laura Stresemann

 

Le problème de Sophie, c’est qu’elle n’est pas très haute – un des problèmes de Sophie, devrions-nous plutôt dire. C’est qu’elle en a des soucis : des grands, des salés, des verts, des tordus. Toutes sortes de malheurs dont elle est victime. Il faut dire que dans cette Gare, elle est libérée de l’autorité malfaisante de sa belle-mère, Madame Fichini. Sa peine se dissipe, et même si elle ne comprend rien à ce qui se passe, elle a quand même une impression d’air frais. Un peu comme si, un jour de canicule, un train passait à toute allure sur une voie et soulève soudain vos cheveux, collés sur votre front par la chaleur. Il faut dire que tout ce que Sophie a de plus précieux, sa famille, elle l’a perdu lors du naufrage de la frégate Sybille, dans le secteur des Bermudes. Perdu de chez perdu, cela va sans dire. Enfin de compte, elle n’attend ici qu’une chose : qu’on la comprenne. Si elle a volé des tartines, ligoté ses poissons rouges, cassé des vitres, tiré sur le nez de sa servante, mis du poil à gratter dans la couette du jardinier et étalé des mûres sur les murs, c’est parce que ses parents lui manquent terriblement et que les services sociaux n’existent pas chez elle.

Toujours est-il que la petite taille de Sophie représente un inconvénient de taille lorsqu’il s’agit de s’adresser à une assemblée. À force de gesticuler, elle attire l’attention de Jésus, toujours serviable, qui lui tend sa bible en guise d’escabeau. Sophie le remercie d’un signe de croix, en tirant la langue…

Enfin jugée sur son promontoire, la fillette ouvre la bouche, prête à exposer son idée. C’est sans compter sur Ivan Iliitch Pralinski, qui voit là l’occasion d’entamer une nouvelle joute oratoire et donne un coup de pied brusque dans la bible. Sophie étouffe un cri et vacille. À croire que les derniers événements ont fini par endommager la santé psychologique de certains – à commencer par Pralinski. Soucieux d’apaiser les tensions, Jésus saisit alors une coupe qui traîne sur l’autel de la chapelle, s’entaille le doigt avec sa couronne d’épines et verse un peu de sang dans le réceptacle en marmonnant dans sa barbe mal taillée « Ceci est mon vin ». Pour le calmer, on tend la coupe à Ivan qui la boit d’une traite. Ivre, il finit par aller somnoler dans une alcôve…

Ce n’est pas bien grave, Sophie a juste le nez cassé à cause de sa chute. Un nez cassé, si on y réfléchit bien, représente un gage de solidarité considérable envers Cyrano ; le Gascon, ému par le hasard, se met à pleurer à chaudes larmes. Heureusement, il lui reste un panaché au fond de sa poche (sans doute acheté au Loir dans la Théière, sur une recommandation d’Alice). Il le boit d’une traite, s’en trouvant immédiatement apaisé.

Une chaussure vole brusquement à travers la chapelle.

— ¡Ay, carambaaaaaaaa! hurla la Passante frôlée par la chaussure, qui après l’intervention d’Ivan, s’était essayée à un numéro de claquette douteux.

La chaussure vient du fond de la chapelle : la dame à la coiffure de pains aux raisins agite son pied nu, elle paraît en colère. Ce n’est autre que la comtesse de Ségur, la mère-plume de Sophie. Le nez cassé de Sophie n’arrange vraiment pas son histoire : elle a besoin de la petite fille pour la promotion de son livre. Elle se lève en s’adressant aux personnes qui l’entourent, celles et ceux avec qui la Passante est allée discuter :

— Il faut intervenir, vous voyez bien que tout nous file entre les doigts ! Ils sont sur le point de craquer. Trop, c’est trop !

Elle dirige vers Sophie et lui dit brusquement :

— Ma petite, la séance photo est bientôt et vous êtes en couverture. Vous me décevez grandement. Moi qui comptais sur vous. Et ce n’est pas dans ce trou qu’un chirurgien esthétique pourra vous venir en aide ! Mon chou, avec votre nez cassé, vous êtes défigurée… Je sais que vous ne comprenez pas vraiment qui je suis, mais sans moi, vous ne seriez rien… Je me suis attachée à vous, vous savez. Aussi m’est-il douloureux de vous voir dans cet état… Pauvre petite ! Vous êtes victime de vous-même, de votre caractère aventureux dont je suis responsable…

Voyant que Sophie ne réagit pas, la comtesse continue en hochant la tête :

— Mettons les points sur les « i ». Vous êtes spéciale, vous savez. Comme tous les êtres autour de vous, vous faites partie d’une histoire. À dire vrai… je vous ai créée. Vous et vos parents… ne remarquez-vous pas que vous ne grandissez pas ?

La comtesse semble penser qu’il est mieux pour Sophie de connaître la réalité, elle pourra ainsi mieux jouer le jeu devant les photographes. Après tout, un personnage ne dispose pas de libre-arbitre ; il ne fait que ce que lui demande son Auteur ou son Autrice, non ?

Désespérée et voyant que Sophie réagit mal à son approche, la comtesse se réfugie dans les raisins de sa coiffure. Ils ont fermenté, depuis le temps, et si on les presse, une liqueur à 40 % s’en échappe.

Avec l’aide du bon Dieu, Sophie réussi bon gré mal gré à contenir l’hémorragie nasale consécutive à sa chute. Perturbée par ce qu’elle suspecte à présent avec de plus en plus de force, mais décidée malgré tout, elle se hisse une nouvelle fois sur la bible, se racle la gorge une fois pour toute et, sans tenir compte de la comtesse, finit par hurler :

— AAAAAAAAAAAAH NOUS SOMMES EN PRISON !

Le silence se fait d’un coup, laissant Sophie poursuivre, avec toute la fausse candeur de l’enfance :

— C’est vrai quoi ! Vous n’y avez jamais pensé ? Notre vie, c’est du flan. Écoutez un peu, vous autres ! On est… on est des personnages ! Cette femme, là… d’après ce que j’ai compris, c’est elle qui m’a créée… et pourtant, ce n’est pas ma mère, ah ça non ! On est des personnages, on n’est pas de vraies personnes !!! Donc, des personnages de livres. On attend d’être lus… et pour quoi faire ? Raconter notre histoire. Je parie que c’est toujours la même, la même pendant des millénaires. Vous avez déjà vu une histoire changer dans un livre après l’avoir lu, vous ? Non. Toujours la même. Alors oui, être lu, c’est comme être célèbre, être connu… et c’est mieux d’être connu pour une chose que pas du tout, ça je veux bien le reconnaître, mais bon on est aussi sacrément enfermés ! Si nous sommes bien des personnages, ça veut dire que nous sommes prisonniers du rôle qu’on nous a donné ! C’est vrai, quoi ! Combien de fois a-t-on parlé à Cyrano pour prendre de ses nouvelles autrement qu’en lui causant de son nez ? Et ça nous rend idiots, d’être enfermés dans ces rôles, je trouve qu’on devient tous stupides, on est là, sans aucune marge de manœuvre, coincés dans nos livres – on ne se parle même plus. Moi, j’aimerais bien faire autre chose ! Pourquoi je devrais continuer à jouer la petite fille modèle qui fait la peste ? Moi, mon rêve le plus fou, ce serait d’aller compter tous les puits du monde, et ça, personne le sait. ET PUIS MERDE, JE VEUX AUSSI ALLER VOIR LA GROTTE DE LASCAUX ! MAIS VOUS VOUS EN FICHEZ, accuse-t-elle avec force en désignant la comtesse, VOUS VOUS EN FICHEZ, VOUS, AVEC VOTRE VISION RESTREINTE ET NOMBRILISTES DU MONDE ! Moi, j’aimerais pouvoir dire des trucs comme : « je sais pas moi, je veux m’accomplir en tant que femme avant d’avoir des enfants. Ah attends une seconde. Monsieur !!!! Je peux vous reprendre un verre de rouge ? » ou encore « De toute façon la femme envisagée uniquement en tant que mère c’est complètement passé. Moi je suis dans un truc plus organique, naturel tu vois. Chacun doit faire ce qu’il veut. Bref t’as des nouvelles de Louise, il paraît qu’elle s’est faite larguée ? Pas étonnant en même temps, elle travaille trop. Les responsabilités c’est bien d’en avoir mais pas trop parce qu’après tu négliges ton mec. Je peux te piquer une clope ? » J’aimerais pouvoir être mauvaise, contradictoire, jalouse ! Et peut-être que j’en voudrais pas, moi, des enfants. Peut-être que si. Peut-être que j’en voudrais un toute seule ou avec quelqu’un, mais le seul garçon que je connais, c’est mon cousin. Et peut-être que j’aime les filles, qu’est-ce que j’en sais ? Les seules que je connais, c’est mes belles-sœurs. Moi, je voudrais goûter le ceviche, voler des trucs au supermarché, cultiver des plantes, jeter des œufs sur un candidat à la présidentielle qui passerait par là pendant une inondation en Sel-et-Marne, tester un barbecue coréen, me faire pousser les cheveux, avoir une angine, fabriquer des bracelets en forme de tour Eiffel et les vendre devant le Louvre… Jésus lui-même m’a avoué qu’il tuerait bien quelqu’un, s’il avait le choix. Vous voyez, on a tous nos petites envies, donc je trouve ça dommage d’être cantonnée à un pauvre rôle ! Genre quoi ? On est tous dans une salle d’attente de la mort, en fait ??? VOILA ON VA TOUS MOURIR !!!!!!!!!! AAAAAH !!!!

Sophie est rouge, à présent, ses pupilles dilatées rendent ses yeux inquiétants. N’importe quel fidèle qui passerait par-là pourrait la croire habitée, voire pire, possédée. Elle ne parle plus mais gesticule comme une poupée disloquée. Elle essaye de s’arracher les cheveux, mais ce n’est pas possible : ils sont faits de mots. Là où de l’indifférence, quelques rires, une panique générale ou un peu de peur face à l’état de Sophie auraient pu se faire sentir, c’est en fait un ébahissement général qui enveloppe tout à coup la chapelle. Les yeux de tous brillent, tandis qu’ils suivent les mouvements de la fillette.

Linus se lève le premier et se met à applaudir de manière frénétique. C’est ensuite au tour de Marguerite, puis de La Passante et, peu à peu, de tout le monde. Les applaudissements forment un grand bruit, constant et chaleureux. Ils ne s’arrêtent pas. La transe est générale. Des « AMEN SOPHIE !!!! », des « YOUHOUUUU VIVE LA FREEDOM !!! » retentissent sous l’immense plafond de Michel-Ange. Cette façon, si juste, de mettre le doigt sur la minorité qu’ils constituent, eux tous, les a profondément touchés. Ils se reconnaissaient dans ce discours, qui, bien qu’il ne semble appartenir qu’à Sophie, mais est aussi le leur – celui de leur histoire, individuelle et néanmoins commune.

Au fond de la chapelle, le groupe des étrangers étouffe un soupir qui semble dire : foutaise, rien de tout cela n’existe. Vous ne serez jamais libres. Mettez vos idéaux au placard une bonne fois pour toute. On rentre à la maison, finis les rêves, bisous ciao !

Ils sont verts, les Auteurs, la situation est en train de leur échapper et c’est la faute de la comtesse : elle a brisé un lien en révélant un secret qui aurait dû être tu.

Soudain, un brouhaha sans précédent retentit.

Tout se passe comme si, d’un coup, les enfants-mots des parents-plumes avaient voulu prendre leur envol, découvrir un monde loin de toute contrainte parentale. C’est la cohue, tout le monde crie ses rêves, balance des objets à tout va. Un vent de révolution s’engouffre dans l’atmosphère. On essaie de mettre le feu à l’édifice – mais bien heureusement, on n’y arrive pas, faute de briquet suffisamment efficace. Au milieu du désordre général, une femme qui a paru écouter sans vraiment participer, une femme perdue mélancoliquement dans ses pensées, tourne en rond vers l’autel. Elle trébuche sans crier gare sur une chose posée sur le sol : le soulier de la comtesse. Madame Bovary se baisse pour le ramasser et s’aperçoit que le mur a été troué à l’endroit exact où la chaussure a atterri. Curieuse, elle effleure le trou…se rend compte qu’il est mou…

— Qu’est-ce que c’est… ? murmure-t-elle en se penchant d’avantage.

Du papier – le mur est fait de papier. Ce n’est, en réalité qu’une tenture qu’il suffit de déchirer pour pouvoir passer à travers. Madame Bovary y glisse la main, écarte les pans, approche son visage de l’ouverture.

Qu’aperçoit-elle à travers ce trou ?

Un vaste lieu qui n’est autre que…

… la Gare.

 

La Gare

Histoires littéraires à se raconter sur les quais

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