Chapitre XX
Où les rêves prennent fin
Aïcha Mouhammadou
Un frisson parcourt l’échine d’Emma. Elle reste un instant stoïque, en proie à une terreur glaçante. Bien entendu, pas un mot de la tirade de Sophie ne lui a échappé. À vrai dire, elle a déjà tiré quelques hypothèses sur l’origine de cette drôle de Gare et la raison de leur présence en cet endroit. Elle se croyait initialement en Enfer. Cependant, à la vue de Cendrillon et la Belle au Bois Dormant, il lui a paru insultant de supposer que des personnes d’une telle douceur puissent se retrouver dans un lieu aussi vil. D’une manière plus évidente, la présence de Jésus et Siddhârta l’a confortée dans l’impossibilité de cette alternative. Mais alors… pourquoi ? Pourquoi ces gens ? Pourquoi elle ? Aussi, tandis que ce petit monde se chamaillait, se racontait leurs histoires respectives et se liait d’amitié, elle a médité longuement sur la question, en prenant comme point de départ son propre cas.
Lorsqu’elle s’examine sans complaisance, il lui semble que sa vie a débuté avec Charles, fait qui (en toute honnêteté) l’a beaucoup dérangée. Certes, elle aurait pu lui montrer plus de considération. Être plus douce, plus conciliante … ou, du moins, ne pas commettre d’adultère. Toutefois, ce mariage était (il faut bien le reconnaître) une douloureuse affaire – une bien malheureuse conjoncture qui l’a arrachée à ses rêves d’enfants pour la précipiter dans ce gouffre terrible d’ennui et de platitude qu’est la vie conjugale. Quand on est au courant de toutes les joies et plaisirs dont le monde regorge, on ne peut se contenter de miettes. Peut-être était-ce son égoïsme qui l’avait menée en ces lieux ? Peut-être ses compagnons partagent-ils tous ce trait de caractère ?
— Madame Bovary ! la hèle tout à coup une voix grave.
Surprise par une telle familiarité, elle se retourne vivement pour confronter cette voix qu’elle ne reconnaît pas, abandonnant la déchirure du mur en papier dans la foulée. Devant elle, au-dessous d’une magnifique peinture représentant un déluge, se trouve un homme d’une taille remarquable. Penché dans sa direction, il caresse sa moustache poivre et sel d’un geste lent, tout en la considérant.
— À qui ai-je l’honneur et comment connaissez-vous mon nom ?
— Pardonnez ma rudesse, répond l’homme. Je comptais me présenter convenablement, mais vous paraissiez subjuguée par quelque chose et ne répondiez à aucune de mes sollicitations. Je m’appelle Gustave Flaubert et je suis l’auteur de Madame Bovary.
— Pardon ?
— Vous m’avez bien entendu.
— Mais… mais c’est impossible !... je suis madame Bovary !
— Ce dont je suis conscient puisque je suis votre créateur.
— Jésus Marie Joseph !
En réponse à cette exclamation, apparaît Jésus à sa droite, sans jeter un seul coup d’œil à la déchirure dans le mur :
— Vous m’avez appelée ? demande-t-il, toujours serviable.
— Non… non ! C’est juste une expression ! s’écrie-t-elle, incrédule.
— Il ne faut jamais prononcer mon nom en vain, Madame.
— Encore une fois, il s’agit d’une expression !
Emma les considère tour à tour d’un air ahuri, puis déclare :
— Monsieur Jésus, cet homme prétend être mon créateur. Or, cela ne se peut p…
— Vous pouvez m’appeler tout simplement Jésus.
— Mais mon Dieu, ce n’est pas la question !
— Qu’ai-je dit à ce sujet ? la réprimande-t-il en levant le doigt. Jamais mon nom en vain.
À ces mots, Emma prend une grande inspiration. Le sentiment de frustration initial a laissé place au désespoir. Des larmes s’écoulent sans bruit sur ses joues rouges de colère. Les poings serrés jusqu’à en avoir les jointures blanchies, elle semble sur le point d’exploser :
— S’agit-il d’une farce ? Comment pouvez-vous être cruels au point de vous moquer de moi dans pareille situation ? Je vais finir par perdre la tête ! Est-ce votre souhait ? Me faire perdre l’esprit ? N’ai-je pas assez souffert ici-bas ? Eh bien, qui que soit mon créateur, sachez que je vous hais. Je vous méprise, vous entendez ?! J’ai eu une vie misérable par votre faute. Pourquoi avoir placé Charles sur ma route ? J’aurais pu être une dame de la cour ! Princesse dans une tour !... pourquoi un tel mépris ?
Face à ce déluge de récriminations, Flaubert triture nerveusement sa moustache tandis que Jésus demeure stoïque. Ils paraissent tous deux attendre que la jeune femme se calme.
— Allons, allons ! entonne Flaubert après quelques instants. Il n’y a pas de quoi désespérer. Comme j’ai commencé à vous le dire, je suis l’auteur d’une œuvre dont vous êtes l’héroïne et…
— L’héroïne, vous dites ?
La colère d’Emma s’évanouit presque immédiatement. Elle, une héroïne ? Elle songe désormais aux romans posés jadis sur le chevet de son lit. Combien d’exemplaires de cette œuvre dont elle est l’héroïne peuplent les bibliothèques de jeunes filles aux rêves aussi grands que les siens ?
— Cette œuvre qui porte mon nom… est-elle connue, Monsieur Flaubert ?
— Oh, ma chère… vous êtes l’une des plus grandes héroïnes de la littérature française. Votre personnage suscite le plus vif intérêt chez d’innombrables personnes – des lectrices et des lecteurs, bien sûr, mais aussi des scientifiques, de ces gens qui font de la recherche et qui se passionnent pour ce qu’ils appellent la narratologie… je n’ai jamais vraiment compris à quoi cela servait exactement, mais bref, passons. J’ai su d’emblée que vous aviez la capacité de laisser une trace indélébile dans les cœurs. J’admets ne pas vous avoir épargnée dans mon roman, mais votre impact n’en est que plus fort.
Emma se tait, le regard perdu vers l’horizon. Elle songe au fil de sa courte vie, à Berthe, Charles, Léon et Rodolphe. Leur nom a-t-il également marqué la littérature française ?
— Comment quitter La Gare ? interroge-t-elle soudain, revenant brutalement à la préoccupation initiale.
— Je ne peux vous donner cette information, répond Flaubert en haussant les épaules, car je l’ignore moi-même. Voyez-vous, je ne suis pas certain de saisir moi-même ce que moi et mes camarades faisons dans cette… chapelle – quoique la Comtesse de Ségur soit une femme tout à fait délicieuse et que Monsieur Kundera raconte des anecdotes tout à fait charmantes.
— Eh bien, moi je vais trouver, Monsieur Flaubert ! lance-t-elle d’un ton déterminé.
Sur ce, Emma tourne les talons et reporte son attention sur le trou dans le mur, qu’elle a complètement négligé depuis la rencontre de son créateur. C’était une erreur : au lieu de deviser avec cet hurluberlu, j’aurais mieux fait de m’occuper de ça. La réponse est forcément ici… Poursuivant l’entreprise qu’elle a amorcée plus tôt, elle arrache avec des gestes secs le papier peint, par bandes qui tombent négligemment sur le sol. Alertés par ce manège, ses compagnons s’approchent un à un, mus par la curiosité. Sophie la rejoint la première et l’enjoint avec impatience d’élargir l’ouverture à coups de poings. Emma s’y emploie de bon cœur, aidée par la fillette trépignante. Le papier fragile se déchire sous les chocs répétés. Bientôt, d’autres les rejoignent et tous s’acharnent sur le mur. Ils créent ainsi une ouverture assez grande pour qu’une personne puisse passer un bras, puis une jambe… avant que l’installation ne cède complètement sous leurs assauts et que le mur ne se déchire totalement. L’intégralité de l’opération dure à peine une minute, tant la matière (entre tenture et papier) est friable.
De l’autre côté de la déchirure, le Chef de Gare, abasourdi, les observe curieusement.
— LIBERTÉÉÉÉÉ ! s’écrie brusquement Sophie en l’apercevant.
Les acclamations fusent de tous les côtés.
— Liberté ! clament-ils tous d’une seule voix, tel un écho.
Le petit groupe traverse l’ouverture sans demander son reste, plantant là Hermann, Jean, Fred, Jack, Chuck, Milan, Charles et les autres – sans oublier la Comtesse de Ségur et Monsieur Gustave Flaubert. Les voyageurs se retrouvent alors sur un quai inconnu de la Gare : le Quai numéro 9, à un juger par le panneau qui se balance dans la lumière, sous le regard attentif d’un pigeon perché là. À cet instant, comme par magie, l’énorme trou béant créé par leur offensive se referme lentement. La chapelle disparaît progressivement, de même que les étranges personnes rencontrées dans ce lieu énigmatique… les morceaux de papier éparpillés au sol se réassemblent peu à peu en un tourbillon… puis s’attachent de bout en bout… jusqu’à ce qu’ils recomposent un mur, qui, au contraire du précédent, semble bien plus robuste. Pendant ce temps, ceux qui se nommaient eux-mêmes les Auteurs ne font pas mine de bouger, en attendant que le portail reliant la Chapelle et la Gare ne se referme.
Emma lance un dernier regard à Flaubert et esquisse un sourire.
