Chapitre XVIII

Où la visite culturelle devient pour le moins extraña

 

Calypso Eliez

 

Un éclair… puis la nuit [1]! Après un long moment de silence, où seuls les quelques ronflements de Cyrano animent le lieu (il fait de l’apnée en dormant, le pauvre, il faut lui pardonner…), le groupe émerge du sommeil. On s’étire, on essuie vite le petit filet de bave qui a coulé comme après une bonne nuit, on se frotte les yeux.

La Passante, qui n’a toujours fait que passer, s’étire. Après une rapide séance de stretching, axée sur le bas du corps et plus précisément sur sa « jambe de statue »[2], elle se lève. D’un « regard [qui fait] renaître »[3], elle balaye le lieu. Le premier élément qui attire son attention est une peinture aux dimensions tout à fait phénoménales. Au centre, elle croit reconnaître une figure familière, sans être capable de discerner ce qui lui donne cette impression.

— ¿ Pero qué pasa ? Suis-je enfin devant ces fameux « Tableaux Parisiens », inscrits après la mention lugar de origen de mes papiers d’identité ? marmonne-t-elle tout bas afin de ne pas réveiller Jésus, Sophie et Cendrillon, encore plongés dans un sommeil profond.

Elle effectue une rotation de 180 degrés, tourniquotte l’extrémité de ses cheveux de sa « main fastueuse »[4], un tic qu’elle a souvent lorsqu’elle réfléchit. Face à elle, une porte, percée dans un mur constitué de grilles de forme carrée, trois de chaque côté, séparées par des colonnes rectangulaires aux chapiteaux paraissant corinthiens… « Extraño… », se dit La Passante. En levant la tête, elle aperçoit un plafond recouvert d’une fresque divisée en neuf panneaux. Au centre du plafond, un homme, relativement barbu, tend son doigt à un autre individu qui paraît quant à lui plus juvénile. Ce dernier, à son tour, tend son doigt en direction du barbu. Entre observation et interrogation, La Passante ne réalise pas que tous les compères se lèvent un par un, sauf Jésus qui dort encore, et regardent les alentours pour, eux aussi, comprendre où ils se trouvent.

— Mais… où sommes-nous ? chuchote Cendrillon d’un ton angoissé.

— Je ne sais pas, pero quel « paysage » ! s’exclame La Passante qui parle mal le français.

— Nous sommes entourés de fresques, c’est d’une beauté époustouflante ! s’extasie Tomas, qui s’y connaît un peu en art. Regardez…

Ils se tournent vers les murs latéraux, divisés en trois bandes, séparées par des entablements. Tomas entreprend alors de sortir son Kodak Eastman 50 millimètres pour faire une photo, quand brusquement quelqu’un surgit derrière lui le pousse sans ménagement en s’écriant : « Non si possono fare foto ! Les photos sont interdites ! ». Tomas le dévisage, un peu apeuré. Un grand gaillard, bien bâti, moustache à la Lino Ventura, habillé en noir et avec une inscription peu lisible sur la manche de son pull. Sous son uniforme, on devine un petit pendentif religieux en or.

— C’est qui ce rigolo ? interroge Cyrano en se grattant la péninsule.

— On dirait un employé du lieu, no ? déclare La Passante, hésitante.

Tous s’assoient au sol, déboussolés de se retrouver, à nouveau, dans une situation à laquelle ils ne comprennent goutte.

— Il nous faut impérativement découvrir où nous sommes afin d’élaborer un plan ! déclare soudain Alexandre de Mortange, dont la fièvre a baissé depuis qu’ils ont quitté la Gare.

— Jésus doit sûrement pouvoir nous renseigner, surtout que le personnage central de la fresque du fond lui ressemble comme deux gouttes d’eau ! s’écrie à son tour Cyrano.

— Por su puesto ! Voilà ce que me rappelait ce personnage ! Jésus ! s’exclame La Passante.

— Minute papillon ! Depuis quand est-ce que tu parles espagnol, toi ? demande suspicieusement Emma, qui vient d’arrêter de rêvasser.

— Depuis, depuis… (La Passante s’embrouille, se reprend.) Ma fois, amiga, c’est une bonne question. Elle trouvera peut-être son explication dans une histoire ?

— Oh non, gémit Amy, encore une histoire…

Mais La Passante l’ignore, débutant son récit :

— Je suis née à La Coruña, une ville au nord-ouest de l’Espagne. Quand j’ai atteint ma majorité, j’en ai eu assez de vivre chez mes parents. Mi abuela[5] était une « petite vieille », et c’était donc moi qui devais m’occuper de la maison, de mes frères, de la cuisine et de mon père, « un vieillard » lui aussi. J’étais devenue un véritable « squelette laboureur ». Alors un jour, j’ai décidé de m’en aller. Cela faisait plusieurs mois que je réfléchissais à l’endroit où j’aimerais m’installer. Vous savez, il y en a qui ont un american dream ; moi j’avais un « rêve parisien ». Un beau jour, j’ai pris le train et je suis partie en direction de la Ville Lumière. Le voyage a été long, tumultueux. Durant tout le trajet, j’étais assise entre une « mendiante rousse » qui sentait la nourriture chinoise bas-de-gamme et un « aveugle » qui se mouchait sans cesse dans un journal. C’est au « crépuscule du soir » que le train est entré en gare, Paris-Gare de Lyon précisément.

Entonces, je suis sortie du train avec toutes mes affaires et je suis partie direction Pigalle pour trouver un hôtel ou une chambre de bonne. Je marchais dans une « longue [et] mince »[6] rue, quand j’ai croisé cet homme. Il avait le front dégarni, les yeux marrons ou noirs, no me recuerdo. Ses rides d’expression étaient très marquées. Pas de barbe, mais pas l’air jeune pour autant. Il marchait seul, l’air flâneur, le regard mélancolique. Dès qu’il m’a vue, il s’est arrêté et m’a dévisagée. Je me suis sentie très observée. La « rue assourdissante autour de moi hurlait[7] », à cause du passage animé des voitures et des marcheurs. Mais le silence s’était écrasé sur nous de façon vrombissante. Comme si, au milieu de toute cette cacophonie urbaine, le seul mouvement notable était le « feston [de ma robe] et l’ourlet[8] » de mon manteau qui dansaient dans le vent. « Puis la nuit »[9]. L’homme disparut soudain, d’un pas rythmé… et moi, je continuai mon chemin. L’apparition de ce fugitif personnage, habillé tout en blanc, tel un grand « cygne », me dérouta quelques instants, puis je repris ma route. Voilà. Ahora lo sabes todo à mon sujet.

— Eh bien ! dit Alexandre de Mortange, qui a suivi l’histoire plus qu’attentivement. Ce n’est pas une mince affaire, il a l’air étrange votre gaillard !

— Et c’est donc grâce à mes origines espagnoles que je peux vous dire que nous sommes certainement en Italie. L’espagnol ressemble légèrement à l’italien, et j’ai remarqué que l’employé du lieu s’est adressé à Tomas en italien, reprit La Passante en adoptant des airs d’enquêtrice.

Tous les voyageurs, sauf Jésus qui dormait encore, se regardent. L’Italie… exotique, tout ça ! Mais où, en Italie ?… Ils observent les fresques immenses qui ornent les murs et le plafond, si haut… Tout à coup, un énorme bâillement résonne dans la pièce entière.

— AHHHOUUUUU…

— La main devant la bouche, c’est la moindre ! grogne Emma Bovary.

— Que se passe-t-il ? Où sommes-nous ? demande Jésus qui émerge doucement.

— Ah Jesus ! Justement, nous ne savons pas… dit La Passante.

Jésus se lève, regarde autour de lui. Plus il observe, plus il s’interroge.

— Mais, par Salomon, pourquoi est-ce qu’il y a des portraits de moi sur tous les murs ?... Oh, mais… je reconnais cet endroit ! Nous sommes dans la Chapelle Sixtine, à Rome ! Je connais bien, vous savez, Michel-Ange et moi avons eu plusieurs discussions sur la façon dont il allait me représenter dans son Jugement Dernier. Je lui ai dit que j’avais arrêté le fitness depuis un moment, mais bon, il a quand même insisté pour y aller franco avec les abdos.

— AAAAAAAH ! lance la foule, soulagée d’avoir le fin mot de l’histoire.

Maintenant, la question n’est plus que de savoir pourquoi ils se trouvent là… La Passante, qui a de l’expérience dans l’élucidation de mystères (et l’interprétation de vers), commence à inspecter la pièce des yeux en quête d’indices. En se retournant, elle aperçoit au fond de la salle un groupe d’une vingtaine de personnes à peu près, en pleine discussion comme s’ils étaient au café.

— Amigos ! indique-t-elle à ses compagnons. Là-bas il y a des gens, tout au fond. ¿ Quién son ?

C’est la première fois que les compères se retrouvent dans un lieu où ils ont la possibilité de sortir (la porte de la chapelle se trouve ouverte) ; c’est aussi la première fois qu’ils côtoient d’autres personnes de près (en dehors du Chef de Gare et de ses employés) … La Passante, « agile et noble »[10], s’avance vers le groupe du fond. Derrière elle, tout le monde piaille :

— Vous pensez qu’ils parlent la même langue que nous ? chuchote Marguerite.

— Peut-être que ce sont des touristes asiatiques… susurre Darrel, toujours pieds nus.

— Et s’ils nous connaissaient ? Nous tous ? Nos noms, nos histoires, nos dates de naissances et le prénom de nos pères ? commence à grimacer Cendrillon.

— Pourquoi nous connaîtraient-ils ? répond Amy, dubitative.

Ils observent La Passante au loin, qui est arrivée au niveau du groupe d’inconnus.

— Suis-je en train d’halluciner ou serre-t-elle les mains de tout le groupe ? demande, Tomas, étonné.

— Non, non, tu as raison, elle leur tape même la causette on dirait, reprit Amy.

— La voilà qui revient ! s’exclame Linus.

La Passante a l’air « crisp[ée] comme un[e] extravagant[e][11] », mais avance vers les compères d’un pas assuré.

— Compadres ! commence-t-elle, un peu essoufflée après avoir traversé la vaste salle. Ces gens ont l’air de nous connaître. Ils m’ont directement appelée par mon nom comme s’ils m’avaient déjà vue… c’était très étrange. On a fait les présentations. Ils sont vraiment tous muy sympathiques ! J’ai une mémoire de poisson rojo, mais je crois bien qu’il y avait Hermann, Jean, Fred, Jack, Chuck, Milan, Gustave, Charles (bizarre d’ailleurs, il me disait profondément quelque chose, le petit Charles !) … Mmmh, je ne me souviens plus trop des autres prénoms. Ah oui ! Un type s’appelait Johann aussi, et une dame qui avait des sortes de pains aux raisins en guise de coiffure et qui me disait qu’elle était comtesse. Enfin, ils étaient nombreux, à peu près comme nous, je dirai. Mais n’ayez crainte, comme je vous l’ai dit, ils sont muy simpáticos.

Sophie, qui esquissait un sourire malicieux depuis quelques minutes, se racle la gorge, comme lorsqu’on veut se faire remarquer pour faire une déclaration de haute importance.


[1] Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal, « Tableaux Parisiens », « À une Passante » vers 9, éditions Flammarion,
coll. Gf, Paris, 2019.

[2] Ibid., vers 5.

[3] Ibid., vers 10.

[4] Ibid., vers 3.

 

[6] Ibid., vers 2.

[7] Ibid., vers 1.

[8] Ibid., vers 4.

[9] Ibid., vers 9.

[10] Ibid., vers 5.

[11] Ibid., vers 6

La Gare

Histoires littéraires à se raconter sur les quais

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