Chapitre XVI

Où les légèretés pèsent

 

Titouan Magdinier

 

Le Chef de Gare époussette l’épaulette de son veston habituellement impeccable. Soucieux de la potentielle propagation de la Fièvre du Quatrième Mur Brisé, il reste sur ses gardes et opte pour la solution la plus logique : demeurer dans le tumulte de la foule afin de pouvoir agir rapidement. Si un autre voyageur montre des symptômes (paroles équivoques, gestes inhabituels), il faudra le séparer de ses comparses et le placer en quarantaine – seul moyen efficace pour éviter une contamination.

Tomas, le « chirurgien » dont il n’avait jusque-là jamais vraiment noté la présence (excepté lors de l’appel) s’avance. Apparemment, il se prépare à répondre à l’apostrophe de Don Juan. Allons bon, soupire intérieurement le Chef de Gare. Qu’est-ce que ça va donner, encore ?

— Oooh, vous avez le droit de changer, vous savez, déclare Tomas à Don Juan d’un ton las.

Il est vêtu d’une veste noire usée et d’un jean délavé, ses yeux semblent creusés par la fatigue.

— D’ailleurs, certaines femmes n’attendent que ça, poursuit-il. D’autres vous font croire qu’elles veulent que vous changiez, alors qu’une fois changé vous ne les intéressez plus. Je pense que c’est votre cas, et vous ne devriez pas lutter, c’est parfois en voulant redevenir celui qu’on était qu’on s’en éloigne le plus. Vous prenez les choses définitivement trop à cœur.

Don Juan. Oh, ce n’est pas dans mes habitudes. Je n’ai de constant que l’inconstance. Mon cœur est léger et je ne m’attache pas. Ce que vous me chantez là, je le sais déjà ! Même si je ne suis pas le vrai Don Juan, certaines choses ne m’échappent pas ; d’ailleurs, si j’étais le vrai, mon charme aurait déjà séduit Madame Nikolaïevna, ainsi que l’assemblée entière. Personne ne dérogerait à ma séduction, n’est-ce pas ?

Marguerite soupire et hausse les sourcils, l’air surpris et désabusé. Elle replace une mèche de cheveux derrière l’oreille et détourne le regard.

— Vous prenez un air un peu trop sûr de vous, reprend Tomas. Une prétendue duplication de votre identité et vous reniez tout votre être. Peut-être faudrait-il que vous admettiez ne pas pouvoir plaire à tout le monde ? Peut-être que le vrai Don Juan n’est pas si séduisant qu’il le croit ? Peut-être devez-vous accepter vos faiblesses au lieu de vouloir échapper à votre propre destin ?

Don Juan (excédé par le verbiage de Tomas). Oh ! Mais taisez-vous donc. En voilà un curieux et burlesque personnage !

Il se tourne alors vers la foule à la recherche de regards complices et approbateurs, mais ne récolte qu’indifférence et neutralité générale, bien que tout le monde semble porter une oreille attentive à la querelle. Inspirant profondément, Don Juan poursuit malgré tout, s’efforçant de conserver une courtoisie qui ne tarde pas à vaciller une nouvelle fois, hélas :

Don Juan. Et d’abord, savez-vous à qui vous donner la réplique, cher Monsieur, pour oser me railler de la sorte ? Je vous le rappelle : Italie : six cent quarante ! Allemagne : deux cent trente et une. Cent pour la France. En Turquie quatre-vingt-onze. Mais en Espagne : déjà mille et trois[1].

— Eh mais t’as fini avec tes statistiques, l’aristocrate ? lance Amy d’un air moqueur.

Elle s’est écartée du groupe pour s’assoir sur un banc, la tête posée dans le creux de ses mains, les coudes sur les genoux. Son intervention suscite un rire léger et narquois ; tout le monde semble désormais agacé par les histoires puériles de Don Juan, heureux que quelqu’un y mette un terme. Impatients de sortir de la Gare, ils ne prêtent plus attention au danger rampant de la Fièvre du Quatrième Mur Brisé… Si seulement un train arrivait maintenant, songe le Chef de Gare, j’en serai débarrassé. Ce groupe est bien plus remuant que les précédents – mêmes les Trois Mousquetaires n’ont pas fait autant de raffut !

Don Juan, interloqué qu’on s’adresse à lui de la sorte, grimace sans parvenir à répondre à Amy ; cette dernière en profite pour enchaîner sur une nouvelle attaque verbale. Un vrai ring de boxe, se dit le Chef de Gare.

— L’amour c’est pas un jeu, et peut être que si tu t’attaches pas c’est parce que c’est pas vraiment les femmes qui t’attirent, lance Amy sournoisement. T’as déjà essayé avec les hommes ?

Don Juan, avec des yeux écarquillés comme rarement le Chef de Gare en a aperçu dans sa carrière, se dirige soudain vers Amy, prêt à en découdre :

Don Juan (furieux et s’exclamant). Petite garce ! Comment osez-vous ?!

Le Chef de Gare, pressentant que la situation pourrait échapper définitivement à son contrôle, s’interpose précipitamment devant Amy :

— Allons, allons, monsieur Don Juan, raisonne-t-il d’un ton apaisant (timbre bas de la voix, rappelle à son oreille John Clayton III). Ce n’est évidemment pas ce que voulait dire mademoiselle Dunne – n’est-ce pas ? Calmez-vous, je vous en prie.

Puis, scrutant la foule attentive et voyant qu’aucun train providentiel n’arrivera pour débloquer une situation de plus en plus critique, il pousse un soupir. Bon, se rassure-t-il. Une petite entorse au règlement ne peut pas faire de mal. Après tout, ce n’est pas comme s’il n’y avait pas eu de précédent. Quand Robinson Crusoë a débarqué ici, le mois dernier, il a fallu aussi le calmer en usant d’un peu de roublardise…

— Mesdames et messieurs, mesdames et messieurs ! lance-t-il d’une voix forte.

— Et les animaux ! N’oubliez pas l’Agneau ! s’écrie Cendrillon.

Un bêlement la remercie ; le Chef de Gare reprend, une pointe de douceur dans la voix :

— Mesdames, messieurs, animaux… soyez assurées et assurés que la Direction de la Gare comprend vos angoisses. Afin d’y remédier et d’apaiser les tensions, je vais vous donner une piste qui vous aidera à sortir plus rapidement.

À peine a-t-il prononcé ces mots qu’une clameur assourdissante éclate : l’Agneau bêle, le jeune Linus saute et fait tournoyer sa couverture en criant de joie. Battements de mains, exclamations, rires ravis tressautent tout autour. Le Chef de Gare laisse un instant la joie monter, réfléchissant aux mots qui vont suivre : il ne voulait pas en arriver là, mais la tournure des choses l’oblige à révéler une issue de secours – ou, du moins, à prétexter le faire. Ils n’ont pas besoin de ce qui est vrai ou non, du moment qu’ils sont occupés suffisamment longtemps. Le moment est venu de se servir de la boîte bleue. C’est le seul moyen pour éviter la catastrophe ; s’il venait à y avoir un problème (une contagion de masse par la Fièvre, ou une mise en grève comme celle qu’a fomentée la semaine dernière le mineur Étienne Lantier), certains manqueraient leur train. Ce serait inacceptable, se dit-il. En vérité, le Chef de Gare lui-même ne sait pas réellement ce que contient la mystérieuse boîte bleue. Il faudrait que je téléphone au dépôt pour m’en assurer… mais les Mondes Perdus recèlent tant de chausse-trapes narratives et de procédés littéraires oubliés qu’il n’est même pas sûr d’obtenir une réponse rapide. Tout ce qu’il sait, c’est que la boîte ne présage rien de bon et qu’elle paraît étroitement liée à la Fièvre du Quatrième Mur Brisé – quant à savoir si elle la provoque…À présent, tous s’affairent autour de lui pour connaître le moyen de sortir. Maintenant que j’ai promis monts et merveilles, je ne peux plus reculer, grimace-t-il. Sur son front perle une goutte de sueur qu’il s’empresse de tamponner pour ne pas se trahir. Il se racle la gorge, sa voix partant tout à coup dans un aigu auquel il ne pouvait s’attendre :

— Il faut…

— Eh, on n’a pas ton temps, tu nous la donnes ta piste ? s’impatiente Amy qui s’est levée du banc et tape nerveusement du pied.

— Laissez-le parlez, voulez-vous, Mademoiselle ! objecte Alexandre de Mortange.

Décontenancé, le Chef de Gare, dans sa hâte de maîtriser la situation, saute sur la première idée qui lui vient – bien loin de celle qu’il avait auparavant en tête :

— Euh… eh bien… eh bien il faut… il faut que quelqu’un ouvre la boîte et s’y engouffre ! s’exclame-t-il, à l’étourdie.

Puis il grimace, se rendant compte de sa bévue. Les autres examinent déjà sa proposition. Trop tard pour que je me dédise, enrage-t-il intérieurement. S’ils s’aperçoivent que je n’en sais fichtre rien, je ne donne pas cher de la devanture du Loir dans la Théière… oh, j’espère que la Direction ne trouvera rien à y redire ! Les voyageurs se dévisagent, s’adressant des regards inquisiteurs et des coups de tête encourageants, dans l’attente que l’un d’entre eux se désigne pour prendre le risque d’ouvrir la boîte mystérieuse…

— Eh bien, foi de Gascon, s’il en est ainsi, c’est le plus infidèle en amour d’entre nous qui doit l’ouvrir ! lance d’une voix forte et incisive Cyrano. Cette personne est la plus détestable ici ; c’est donc à elle qu’incombe le devoir d’ouvrir la boîte.

Le raisonnement se tient sans se tenir, mais la foule n’en a pas d’autre ; elle approuve dans une légère rumeur. Tous se retournent alors vers Tomas et Don Juan. Emma de Bovary, quant à elle, s’est éclipsée discrètement par peur d’être interpellée…

— Je vote pour le chirurgien, perso il ne m’inspire rien j’le sens pas, déclare Amy. C’est un Don Juan d’une autre époque, ça se voit.

Don Juan. Comment ça un « Don Juan d’une autre époque » ?! réplique Don Juan, soulagé qu’Amy ne pense pas à lui. Il ne me ressemble en rien, c’est déjà assez d’avoir vu d’autres Don Juan tout à l’heure, mesurez un peu vos dires !

— Eh eh ! Moi je ne vais pas ouvrir cette boîte ! s’empresse de répondre Tomas. Vous me croyez infidèle ? Laissez-moi rire, je vais vous expliquer. Nous verrons bien, ensuite, si vous voulez toujours m’envoyer au casse-pipe. Je me suis marié, voyez-vous, avec une femme du nom de Tereza ; c’était dans les années 1960, à Prague. Mon épouse était une photographe prônant l’amour pur, un être fidèle et dévoué. Nous vivions sous le régime communiste ; j’ai assisté au Printemps de Prague (« Le Printemps de Prague ? » s’exclame Cendrillon sans comprendre. « Quel nom poétique ! ») et même à l’invasion soviétique de 1968. C’était une époque difficile. Alors oui, c’est vrai, j’ai eu plusieurs maîtresses ; j’ai trompé ma femme, même après le mariage… mais je l’aimais ! J’ai renoué une relation avec Sabina, un être qui, comme moi, percevait l’amour comme un fardeau. Elle était légère, on se comprenait. Mais malgré cela, lorsque je me suis séparé de Tereza, je me suis senti accablé d’une pesanteur comme [je] n’en avais jamais connu. Toutes les tonnes de chars russes n’étaient rien auprès de ce poids. Il n’est rien de plus lourd que la compassion. Même notre propre douleur n’est pas aussi lourde que la douleur coressentie avec un autre, pour un autre, à la place d’un autre, multipliée par l’imagination, prolongée dans des centaines d’échos[2]. J’ai cessé mes infidélités, entendez-moi et croyez-moi, s’il vous plaît. J’ai compris la force de l’amour. Je n’ai, par conséquent, rien à faire dans cette boîte.

— Alors, ce sera Don Juan, tranche Adamsberg avec pragmatisme. Allez, ouvre cette boîte, il faut que cela cesse.

Don Juan. Bougre ! Vous savez quoi, vous êtes des froussards, de vrais froussards ! (prenant une voix assurée) Très bien, je vais l’ouvrir, votre boîte ! Je vais vous montrer qu’il n’y a rien à craindre.

Il s’avance alors vers la boîte et l’entrouvre délicatement. Le couvercle couine à peine et soudain… une lumière blanche, intense et éblouissante, jaillit et happe le malheureux Don Juan. Il ne reste plus sur le quai qu’une infime fumée opaline, reliquat d’un corps qui semble s’être comme volatilisé dans un autre monde. Stupéfiés, les voyageurs reculent d’un bond, scrutant l’endroit d’où Don Juan a disparu. Un silence s’installe.

— Bah tiens, ça nous fera des vacances ! Ciao le coureur de jupons ! finit par dire Amy en ravalant sa salive.

Son ton, hélas, ne suit pas la provocation de ses paroles. Cinq longues minutes s’écoulent, avant qu’une nouvelle lumière ivoirine n’apparaisse. Nouvel attroupement autour de la boîte. On se questionne, on jase… et on voit resurgir Don Juan, ébouriffé et les yeux rouges.

Don Juan (en bégayant). Eeeeh ! lance-t-il à la cantonade. C’est… c’est moi, Don Juan… oui c’est moi, j’en suis per-per… su-a-dé… maintenant. (Il est complètement métamorphosé, les épaules tombantes et le corps titubant.) Personne me di-di-dira le contraire. J’vous pardonne tous, tous, oui… c’est Jésus qui me l’a dit, faut pardonner.

— Alors ? Qu’est ce qui t’es arrivé ? s’enquiert Amy. En tout cas, t’es bien mieux quand t’es comme ça, dis donc !

Don Juan (tentant de faire le point sur elle). J’ai été téléporté au-au café-fé de la Gare.

— Une fée, avez-vous vu une fée ? demande Cendrillon, qui a mal entendu.

Don Juan tente de retrouver ses esprits, mais a manifestement perdu toute lucidité ; il prononce les mots avec lenteur et difficulté. Le Chef de Gare se prend la tête dans les mains. De pire en pire.

Don Juan (il tâche de s’expliquer).Nooon, non ! J’ai atterri… au café de la Gare. V’savez – le Loir Machin… chose, là. J’ai revu Alice, la se… rveuse, elle était avec… un étrange type. Celui, là, l’homme aux ch’veux long qui s’fait appeler Jésus. Ils m’ont tendu un drôle de p’tit cône… avec une de ces odeurs… âcre, là, pis une épaisse fumée blanchâtre. J’ai inspiré sur le bout… et inhalé. C’t’ait enivrant. Puis, ils m’ont parlé d’un… d’un dédoublement d’la narration et… et…

Avant de pouvoir terminer sa phrase, il s’effondre sur le sol, plongé dans un sommeil instantané. Alarmé, le Chef de Gare se précipite afin de le transporter dans un endroit plus paisible. Je ne serais donc jamais tranquille, désespère-t-il. Me voilà avec un nouveau problème sur le dos. Enfin, heureusement que la boîte n’a fait que le téléporter à un autre endroit de la Gare…

— Raaaah, on ne saura donc jamais comment sortir de cet endroit ! s’emporte Amy.

Siddhârta, resté plutôt discret jusqu’à présent, traverse alors la foule. À son tour, il saisit la boîte, se penche… déchiffre sur la boîte de nouvelles inscriptions.


[1] Éric-Emmanuel Schmitt, La Nuit de Valognes, Paris, Éditions Magnard, p.33.

[2] Milan Kundera, L’insoutenable légèreté de l’être, Paris, Éditions Folio, p.44-45).

La Gare

Histoires littéraires à se raconter sur les quais

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