Chapitre XVII

Où les apparences s’avèrent plutôt trompeuses

 

Audrey Marume

 

Tout en essayant de soulever le corps inanimé, le Chef de Gare s’adresse à la foule :

— Il me faudrait deux gaillards pour m’aider à transporter Don Juan vers la cheminée. Étant donné son état, je pense qu’il vaut mieux l’envoyer en salle de repos…

Cyrano et Harry Haller se proposent et se dirigent vers le corps ronflant de Don Juan. Ils le soulèvent, quoique difficilement, puis suivent le Chef de Gare qui traverse le hall central. Cyrano, n’ayant encore jamais vu la cheminée de transport, s’interroge :

— Pourquoi diable nous demande-t-il de le porter jusqu’à la cheminée ? Pensez-vous que cette « salle de repos » se trouve à proximité ?

— Vous… n’avez … qu’à… lui poser la question, enfin ! lui rétorque Harry, essoufflé et en se débattant pour ne pas faire tomber Don Juan

Cyrano s’adresse au Chef de Gare sur un ton plutôt curieux :

— Sans vouloir vous importuner, pour quelle raison nous dirigeons-nous vers la cheminée ?

— Il s’avère que cette cheminée est un moyen de se déplacer dans les étages du bâtiment, Monsieur de Bergerac ; elle nous emmène là où nous avons besoin d’aller, en l’occurrence, en salle de repos.

— Très ingénieux, murmure Cyrano.

Parvenus sur place, le Chef de Gare les remercie et les deux hommes s’en vont retrouver leurs camarades.

— Quelle histoire, murmura-t-il dans sa moustache. Ce groupe me semble bien plus difficile à gérer que les précédents. Entre ce « Joe » ou je-ne-sais-plus-son-nom, qui semble complètement allumé, et cet Alexandre de Mortange frappé par la Fièvre du Quatrième Mur Brisé… sans compter le pétrin dans lequel je me suis mis en leur disant de rentrer dans la boîte, non mais quelle idée !

Puis il parsème le feu d’une poignée de poudre et s’empresse d’attraper la main de Don Juan avant de pénétrer dans le Magic Elevator. Direction : le troisième étage ! À son arrivée, il appelle ses subalternes :

— N°24, N°28, s’il vous plaît.

Deux contrôleurs (N°24, un grand costaud toujours propre sur lui, casquette posée au millimètre sur son crâne rasé de près et son acolyte ; N°28, qui lui, à l’inverse, est plutôt petit et fin, et n’accorde absolument aucune importance à son apparence, ce qui d’ailleurs lui vaut régulièrement des remontrances) accourent et, voyant le corps de Don Juan sur le sol, s’esclaffent de concert.

— Que lui est-il arrivé à celui-ci ? demande N° 24, hilare.

Le Chef de Gare fronce les sourcils, peu amusé par une situation qu’il juge exténuante :

— À dire vrai, je n’ai pas bien compris. Il s’est fait happer par cette satanée boîte bleue – vous savez, celle qui a atterri sur le Quai 1… sans doute un coup des gars du dépôt. Enfin bref… il a disparu dans la boîte… puis est réapparu dans un état, disons… confus. Il bégayait et a mentionné un cône dégageant une odeur âcre, duquel il aurait inspiré et inhalé une fumée.

N°28 esquisse un sourire et répond en hochant la tête :

— Ah ! Je vois, j’ai eu droit au même type de comportement la semaine dernière ; ça arrive de plus en plus fréquemment, j’ai l’impression. Je crois qu’ils appellent ça MaryJeanne, ou quelque chose du même genre. En général, ils dorment pendant plusieurs heures, de manière assez bruyante d’ailleurs, puis ils finissent par se réveiller affamés. Alors prenons les devants et préparons-lui un petit encas.

— N°28, j’apprécie votre enthousiasme, mais je n’ai guère le temps de jouer les baby-sitters... ni la moindre idée de ce qui pourrait lui plaire.

— Oh, ne vous inquiétez pas. Il suffit de lui trouver toutes sortes de cochonneries sucrées. Je suis sûr qu’Alice sera de bon conseil, c’est elle qui s’en était occupée la semaine dernière.

Les deux contrôleurs se dirigent alors vers la salle de repos, au dernier étage de la Gare. Ils pénètrent dans un grand espace ovale composé d’alcôves isolées les unes des autres. Au nombre de treize, elles se situent sur les périphéries de la salle et garantissent à chacun des pensionnaires une certaine intimité. Le centre de la pièce laisse pénétrer la lumière naturelle au travers de la verrière, une lumière tamisée naturellement grâce aux plantes grimpantes étendues sur les vitres, et qui s’avère plutôt favorable au repos. Ils installent Don Juan dans l’une des alcôves, en prenant soin de lui laisser une bouteille d’eau à proximité, avant de retourner vaquer à leurs occupations.

*

Pendant ce temps, dans le hall de la Gare, l’agitation bat son plein. On n’entend que plaintes ou soupirs, et Jésus, de retour parmi la foule, s’approche de Siddhârtha qui tient toujours la boîte entre ses mains et s’efforce de déchiffrer les énigmatiques inscriptions. De taille moyenne, elles apparaissent, lumineuses et comme gravées, scintillant sur le métal d’un bleu roi chatoyant.

 

Omniscients, nous appartenons à un univers différent

et

l’imagination ouvre la voie vers notre profession.

Percez le mystère et vous en sortirez.

 

Les deux compères se mettent en retrait afin de réfléchir plus calmement :

— Cela vous évoque-t-il quelque chose ? demande Siddhârtha à Jésus. J’ai ouï dire que vous auriez un don certain pour déchiffrer, ou plutôt devrais-je dire, interpréter les énoncés… disons… équivoques.

— Oh ! Mon expérience m’a effectivement fourni de nombreux outils pour l’exégèse de certains récits et nombreux sont ceux qui en font mon attribut. J’ai moi-même longtemps fait usage de l’apologue pour transmettre mon enseignement, mais cela ne fait pas tout, répond Jésus d’un ton désabusé.

— Votre expérience ? interroge Siddhârtha. Qu’entendez-vous par là ?

— Pour la faire courte, j’ai longtemps œuvré en tant que guérisseur thaumaturge, au contact des plus nécessiteux, tentant de propager les enseignements que mon Père m’a transmis. Ce qui, à la fois, m’attira bon nombre d’admirateurs tout en provoquant une hostilité palpable. Le fait est qu’à la suite de cela, je suis assez rapidement devenu un ennemi public, jusqu’à finir crucifié publiquement. Heureusement pour moi, ils ne m’ont jamais vraiment pris au sérieux, raison pour laquelle, depuis mon retour, je pratique le « lâcher-prise » et je n’interfère plus, du moins de manière directe, dans les affaires humaines.

D’un naturel observateur, Siddhârtha constate alors que les yeux de Jésus paraissent particulièrement rouges et quelque peu vitreux ; il s’empresse de questionner son interlocuteur avec empathie :

— Vos yeux semblent… vous remémorer cela ferait-il remonter des stigmates ?

Un rire quelque peu embarrassé échappe à Jésus qui, hésitant, répond :

— Heu… comment dire… non, pas vraiment. Pour m’aider à « lâcher-prise », je consomme une plante et c’est elle qui… provoque ces rougeurs.

Siddhârtha, demeurant dubitatif quant à la réponse de son acolyte, se remet à réfléchir sur l’énigme. Afin de stimuler sa réflexion, il s’installe en position de lotus et s’engage dans un processus de méditation de pleine conscience, visualisant mentalement les mystérieuses inscriptions. Jésus, interloqué par les agissements de Siddhârtha, l’interrompt :

— Vous priez ?

— Non, je médite. Ça m’aide à y voir plus clair lorsque je fais face à des problèmes dont je ne connais la réponse.

Jésus le laisse et décide de se rallumer une cigarette tout en pensant aux inscriptions. Une fois Siddhartha sorti de sa méditation éclairante, il s’adresse à Jésus à voix basse :

— Bon, il me semble qu’on peut tirer quelques informations de cette énigme, notamment le fait qu’« ils » ou « elles » soient plusieurs.

— Tiens, c’est votre médiation qui vous l’a dit… hihih, répond Jésus en s’esclaffant.

— Voyons, dit-il sur un ton moqueur, une simple analyse énonciative permet de tirer cette information.

— Énoncia… quoi ? relance Jésus. Je pense qu’il vaut mieux partager ces informations avec les autres. Ne dit-on pas « deux cerveaux valent mieux qu’un » !

Ils se rapprochent alors de la foule.

— Les amis ! lance Siddhârtha d’une voix forte. De nouvelles inscriptions sont apparues sur la boîte. J’ai comme l’impression qu’il s’agit d’une sorte d’énigme qu’il nous faut résoudre.

— Une énigme ! Non, mais non quoi ! Maintenant, il va nous falloir réfléchir pour sortir de cette maudite Gare, alors qu’on ne sait même pas comment on y est arrivés… pffffff ! s’exclame Amy Dunne, dubitative.

Le groupe se rapproche de la boîte pour y examiner les inscriptions qui continuent de luire comme des lucioles. Chacun y met du sien. Ils échangent, se disputent, se contredisent… mais cela ne les mène nulle part. Face à cette impasse, Siddhartha, dont la méditation a éclairé l’esprit et qui est conscient du pouvoir de suggestion des métaphores, se dit qu’une autre méthode serait peut-être plus appropriée :

— Il me semble que nous avions convenu, initialement, de nous conter des nouvelles, afin de passer le temps, mais aussi de faire plus ample connaissance…

— Effectivement ! Mais actuellement nous avons mieux à faire ! Comme trouver un moyen de sortir de cette Gare, argumente Ivan Iliitch Pralinsk

— Il apparaît cependant que nous soyons tous un peu à bout de souffle et las de cette situation, répond Siddârtha avec sagesse. Alors prenons le temps de respirer un peu. Je vais vous raconter un récit qui, je l’espère, nous offrira une petite escapade mentale… et nous aidera peut-être.

— Il faut reconnaître qu’il a raison, acquiesce Marguerite. Nous sommes ici depuis je-ne-sais-combien-de-temps, la tension est palpable. Une petite pause ne nous ferait pas de mal.

D’un commun accord, le groupe s’installe dans le hall et se met à écouter les dires de Siddhârta :

— Vous savez, commence-t-il, je suis issu d’une famille de brahmanes – c’est une caste indienne, la plus haute, d’ailleurs. Nos fonctions peuvent varier, allant de l’homme de culte à l’homme de lettres, en passant par la philosophie ou l’art. En ce qui me concerne, j’ai toujours été profondément attiré par l’éveil et la connaissance de soi. Et c’est pour cette raison que, durant plusieurs années, j’ai erré, vagabondé, cherchant des réponses à mes questions… cherchant la sagesse. J’ai choisi de quitter ma famille malgré les réticences de mon père ; je suis parti à la rencontre de l’altérité et me suis engagé dans une véritable quête spirituelle. J’ai ainsi vécu au sein de plusieurs communautés, j’ai rencontré des personnes issues d’horizons divers et expérimenté sans cesse. Parmi les nombreuses rencontres que j’ai faites, il y en a une qui m’a particulièrement marqué et qui, jusqu’à présent, me laisse quelque peu perplexe quant à l’essence même des relations interpersonnelles.

Siddhârta s’assoit alors dans sa position favorite, celle du lotus, et poursuit :

— Après de nombreuses années passées dans la nature afin de pratiquer la méditation et le jeûne auprès de maîtres samanas – des moines errants dépourvus de tous biens matériels et qui, par conséquent vivent dans la nature – je compris que cet enseignement ne m’apporterait jamais la connaissance de ce qui nous détermine et nous dirige. Ils savaient une infinité de choses – mais que valait tout ce savoir, quand on ignore la seule chose qui importe le plus au monde[1] ? J’ai donc décidé de me lancer à la rencontre de ceux qui vivaient différemment, c’est-à-dire au sein du monde matériel. Au cours de cette quête, j’ai rencontré un homme dont le nom m’échappe, mais qui se disait disciple d’un certain Descartes.

— C’est qui, celui-là ? lance Linus.

— Un philosophe français aujourd’hui connu pour avoir quelque peu fondé la philosophie moderne. Il me semble qu’il a même donné son nom à un courant de pensée caractérisé comme rationnel, rigoureux et méthodique, à son image, lui répond de manière bienveillante Siddhârta, tout en continuant son récit. Cet homme, le disciple de Descartes, donc, était persuadé que nous disposions d’un libre arbitre, une faculté permettant de nous définir librement et de manière totalement indépendante d’une quelconque force supérieure. N’étant guère convaincu par ses dires, je l’emmenai à la rencontre d’une femme du nom de Kamala qui, par son extrême beauté, ne laissait aucun homme indifférent.

— Et c’est parti ! On va encore avoir droit au cliché de la femme « d’une extrême beauté », qui est forcément mince et grande avec des mensurations dignes des podiums de mode et qui, bien entendu, est un reflet totalement conforme de la réalité, s’offusque Amy Dunne sur un ton ironique, puis ajoutant : dans le genre de Cendrillon, ou encore de cette Passante.

— Ma chère, rétorque Cendrillon avec hargne, pourriez-vous éviter de nous prendre pour cible et régler vos problèmes de confiance plutôt que les déverser sur nous ? De fait, nous n’avons pas choisi notre physique.

— Kamala, poursuit Siddhârtha sans se laisser déconcentrer, était une femme en chair et aux formes voluptueuses. Elle possédait de courts cheveux d’un noir éclatant, ce qui faisait ressortir les traits de son visage angélique ainsi que son teint mat. C’était une courtisane, une femme d’expérience ; c’est d’ailleurs elle qui m’a enseigné les plaisirs de la chair.

— Rien à voir avec votre prétendu « cliché » de la femme d’une extrême beauté, marmonne Cendrillon avec un sourire en coin à l’adresse d’Amy.

—  Comme je l’avais prévu, continue Siddhârtha, cet homme tomba immédiatement sous le charme de Kamala qui, sachant que ce dernier ne pouvait lui résister, l’utilisa pour effectuer ses besognes, j’entends par là les ses tâches les plus abjectes. Un jour, un autre homme, qui lui aussi était passé par les enseignements de Kamala, vint la menacer car il avait découvert qu’elle usait de ses charmes pour manipuler… voire pour tuer. Lorsqu’elle apprit sa présence, elle se sentit immédiatement en danger et décida d’envoyer son élève afin de mettre un terme à ces diffamations. Elle échafauda un stratagème qui consistait en l’invention d’une histoire qui justifierait l’assassinat de celui qui la menaçait. Et comme vous l’imaginez, l’homme sous l’emprise de sa dame assassina de sang-froid le diffamateur.

— Pas très malin, glisse le commissaire Adamsberg. Trop de témoins pour qu’il puisse s’en sortir indemne…

— Quelle femme ! s’exclame Amy, admirative, tout en se remémorant ses propres expériences.

— La leçon à tirer de cette anecdote n’est pas le caractère manipulateur de Kamala, mais plutôt la fatalité du monde dans lequel nous vivons, car le fameux libre arbitre du disciple de Descartes ne lui fut d’aucun soutien, conclut Siddhârtha.

L’anecdote, à son grand désarroi, ne soulève que davantage d’interrogations au sein du groupe, qui s’engage dans un nouveau débat :

— Je ne vois absolument aucun lien entre son anecdote et notre énigme, s’exclame une voix.

— Je suis d’accord ! lance Winston Smith. Mais en même temps, ce type de personnage, baigné de spiritualité, ne s’adresse jamais aux autres de manière directe… donc peut-être existe-t-il une forme de « sens caché » à cette histoire ? Et à la nôtre, par la même occasion ?

— Hum… rétorque Darrel Standing qui a jusque-là cogité silencieusement. Regardez ce qu’il s’est passé avec la Belle au bois Dormant : une voix s’est élevée pour annoncer qu’elle était attendue au Quai 6… et soudainement, son billet s’est mis à trembler, des inscriptions se sont posées dessus, un train est venu la prendre puis elle a disparu...

— En effet ! rétorque Winston. Et souvenez-vous aussi des dires de ce vieil homme, ce concierge… Hmmmm…. Argus, si je ne me trompe. Il a mentionné, de manière plutôt discrète, que cela ne serait pas la première fois que nous aurions atterri dans cette Gare…

— Donc quoi ? Nous serions contrôlés ou manipulés ? Vous peut-être, moi sûrement pas ! Et personne ne me fera croire le contraire. JE manipule et non l’inverse ! vocifère Amy.

— Alors celle-là ! ronchonne Cendrillon, exaspérée. Avec ce melon, je me demande si elle arrive à passer les portes !

Les échanges se prolongent… jusqu’à ce qu’une femme, par sa stature aussi imposante qu’élégante, n’attire vers elle les regards, d’un simple revers de dentelle. Elle défait son chignon et secoue ses cheveux langoureusement, trahissant de possibles origines nobiliaires. D’une voix des plus mélodieuse, la Passante lance discrètement :

— Ne pensez-vous pas que cela puisse être lié à cette histoire d’Auteur dont parlait Alexandre de Mortange ? Peut-être que tous nos problèmes peuvent s’expliquer par ce simple mot… ?

Soudain, la boîte se met à nouveau à fumer – d’une fumée qui, cette fois, se répand dans tout le hall de la Gare, rendant rapidement impossible de distinguer quoi que ce soit. Tout le monde s’affole, s’agite, s’énerve. Ils tentent de trouver une issue, mais la fumée semble agir sur l’ensemble de la foule présente dans le hall. Au bout d’une dizaine de minutes, plus un bruit : ils se sont tous endormis.

Le groupe, téléporté par la boîte bleue, reprend doucement conscience et réalise alors qu’il ne se trouve plus dans la Gare.


[1] Hermann Hesse, Siddhartha, (trad. Joseph Delage), Paris, Grasset, 1925, p.16.

La Gare

Histoires littéraires à se raconter sur les quais

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