Chapitre 6

Histoire de la bénévole de la clinique de Joli-Mont

 

Aude Bavarel

 

Genève, 17 septembre, entre la nuit et l’aube. 

 

La nuit est tranquille, exceptées les allées et venues discrètes de quelques infirmiers et infirmières. 

J’observe paisiblement la lumière provenant du parc. Les arbres dessinent leurs ombres sur la bibliothèque. Ensemble harmonieux, le mouvement des branches n’est observable que grâce la parfaite immobilité de nous autres, les livres, bien ordonnés dans la bibliothèque. Une danse où le rôle des partenaires immobiles se laisse vite oublier. Un patient rêveur s’approche de la fenêtre, interrompant notre envolée nocturne. Il s’y accoude, comme pour respirer l’air de la nuit. Pensif. Je me demande si je pourrais lui plaire. Accompagner ses rêveries par mes mots si évocateurs et si obscurs à la fois. Ouvrir la porte à une réflexion dirigée. Démuni, je n’arrive cependant pas à attirer son attention. Il s’en va alors, avant que je n’aie pu esquisser un geste pour le retenir.  

Je retombe alors dans ma somnolence, jusqu’au matin.

Je me réveille bien serré contre mes camarades. Je maudis une fois de plus l’Autre d’avoir omis de me relier : les auteurs et autrices ne se rendent pas compte comme il est compliqué pour un livre d’être choisi dans une bibliothèque ! Qu’est ce qui attire le plus l’œil ? Notre couleur, notre titre ? Le nom de l’écrivain·e, peut-être ? Moi, je n’ai aucun de ces atouts séducteurs : je n’ai à ma disposition que la couleur des nuits passées dehors, dans le froid et la saleté. Je ne vois pas qui s’intéresserait spontanément à mon amas de feuilles. Ce ne sera en tout cas pas grâce à cette tache à laquelle je n’arrive pas à donner sens, ni aux pages légèrement gondolées par les pleurs de ma précédente détentrice, ou encore aux quelques coins écornés et pliés d’avoir été jeté dans tant de sacs à mains, sans ménagement. Tu parles d’un physique de rêve ! 

Alors quand j’entends des pas se rapprocher, je me redresse et allonge ma tranche. Je suis conscient de mon désavantage par rapport aux autres livres, et j’en joue. Je tente de me faire mystérieux. Je veux intriguer. Regardez, j’ai une histoire à raconter ! Aaah… ma technique a l’air de fonctionner ! Une main s’approche de moi.  

— Lucienne !

La main s’éloigne d’un coup et je vois mon espoir se retourner pour répondre :

— Oui ? Ah, bonjour Annick. Comment allez-vous ?

Annick, qui n’avait l’air d’attendre que cela, cette question de politesse rhétorique, se lance dans une tirade concernant un patient du deuxième étage. Elle a l’air émue. Apparemment, ce pauvre bougre devait rentrer en France pour le mariage de sa fille ; malheureusement, sa santé ne le lui a pas permis. Il a donc eu besoin d’Annick pour faire une vidéoconférence.

— Non, parce que vous voyez, Lucienne, j’ai essayé de me faire toute petite. Mais il a bien remarqué les coups d’œil que je jetais de temps en temps pour apercevoir sa famille sur l’écran…

Lucienne renchérit en exposant sa technique :  quand elle-même se sent trop intrusive, elle change de sujet et se rabat sur des considérations administratives : Est-ce que vous souhaiteriez prendre part à l’office ce dimanche ? Je commence alors à comprendre que Lucienne et Annick sont des bénévoles de l’aumônerie et qu’elles viennent discuter avec les patientes et patients qui le demandent. 

La conversation prend fin et Lucienne m’attrape soudainement. Elle me feuillette sans même lire aucune phrase, ce qui est extrêmement agaçant – pourquoi les gens font-ils tout le temps ça ? –, puis me range avec soin dans un sachet de congélation et le referme hermétiquement. Je suis tout d’abord perplexe : je ne suis pas si sale… pourquoi donc m’enfermer à ce point ? Bien au chaud dans son sac, elle m’emmène dans la chambre d’une patiente indignée de ne pas avoir pu garder l’orchidée que son neveu lui avait apportée : « Pour une histoire d’hygiène apparemment », grommelle-t-elle. Le patient suivant est, quant à lui, peu loquace. Il se contente de demander qu’on l’aide à assister à l’office œcuménique du dimanche suivant. Les visites se succèdent ainsi au fil de la matinée, variant selon les chambres. Pour le repas de midi, Lucienne s’installe avec d’autres bénévoles, bien que les conversations ne semblent pas l’intéresser. C’est tout à mon avantage, puisque qu’elle s’installe plus profondément dans son siège, me sort de ma prison de plastique… et me lit cette fois-ci.

La chasse. – Pourquoi faudrait-il se plier aux lois de nos légendes, dans un monde vaste et neuf ? Le front bas, voilé de mon indicible faim, je poursuis comme aux temps de la pudeur la plus parfaite. Un jardin, une statue, un mur couvert de lierre, une allée… – J’entre aux villes par l’atrium de la boulangerie encore fumante.

Lucienne relève la tête. Je me demande ce qu’il la rend perplexe. Les légendes, peut-être, ou encore ce mot énigmatique : la chasse. Je lui ai donné matière à réflexion, me dis-je fièrement ! Elle se lève tout d’un coup, me range dans l’étui en plastique, puis dans son sac et salue les autres bénévoles. Elle sort de l’hôpital et rejoint sa voiture. Durant le trajet, on écoute les informations. Quelque chose à propos d’élections aux États-Unis. Puis des morceaux de musique s’enchaînent. Lucienne chantonne quelques mélodies aux sonorités romantiques. On finit par s’arrêter dans un crissement de gravier. L’air froid me rend alerte. Je parviens à percevoir une deuxième présence. J’entends alors un joyeux « bonjour ! » s’élever. Lucienne avait donc rendez-vous avec une amie. Les deux commères ont l’air heureuses de se retrouver. Elles déambulent d’un pas tranquille, plus occupées à se raconter leur journée qu’à explorer les alentours. J’entends des feuilles mortes craquer sous leurs pas et des oiseaux chanter : nous devons être dans un parc ! Le rire de Lucienne me surprend de temps en temps. Elles s’installent finalement sur un banc. Leurs voix deviennent plus propices aux confidences. Lucienne me sort de ses sacs et relit à voix haute la phrase qui l’avait tant interrogée auparavant :

— Pourquoi faudrait-il se plier aux lois de nos légendes, dans un monde vaste et neuf ? Je te lis ça, Colette, parce que ça m’a fait réfléchir, tu vois. Tu sais pourtant que j’ai la foi, mais c’est vrai que parfois je me questionne. Dernièrement encore, après l’office, le prêtre nous encourageait à suivre certaines associations… tu sais très bien desquelles je parle. Et tu sais que ça me met mal à l’aise, ces discussions sur la famille et l’importance du père. Moi, ma fille élève seule son fils. Et je suis fière d’elle. Elle est présente, attentionnée, elle met un cadre quand il le faut. Je ne suis pas certaine que son fils serait plus épanoui si l’ancien petit copain avait été présent. Tu sais comme il était : il ne l’a jamais soutenue, il n’est pas venu aux rendez-vous médicaux, il ne rentrait plus aussi souvent à la maison… Bref, il est parti. Il l’a laissée se débrouiller seule. Et même s’il était resté, est-ce qu’il aurait été adéquat ? Il le disait lui-même qu’il ne voulait pas être père. Est-ce qu’elle aurait dû le retenir ? Se plier en quatre, s’occuper de lui en même temps qu’elle organisait la venue du bébé ? J’ai cette certitude au fond de moi : elle a choisi ce qui était mieux pour le petit. Elle l’a laissé partir. Alors souvent, je me demande si leur notion de « famille » ne mériterait pas d’être un peu étendue… tu vois, le monde change, quand même.

Colette lui rétorqua du tac au tac : « Écoute, je ne te dirai qu’une chose. Il y a tant de manières différentes de raconter une même légende. Peut-être que tu devrais simplement chercher un autre conteur ? » 

Un silence complice s’installe dans le sourire des deux dames. Je sens que l’instant est précieux, alors je m’absorbe dans le sifflement du vent et dans le paysage, tout heureux que les mots de l’Autre provoquent des réflexions après tant d’années.

Lucienne me remet dans son sac plastique et me passe à Colette, mais celle-ci laisse malencontreusement tomber le sac sur l’herbe mouillée… Je comprends enfin l’utilité du sac plastique ! Sur le chemin du retour des deux amies, je suis paisiblement balloté quand Lucienne trébuche et s’étale de tout son long par terre. Je suis alors éjecté dans le bas-côté. J’ai tout juste le temps d’apercevoir un panneau annonçant « Les Evaux », avant de disparaître sous les fougères du parc. 

La Chasse spirituelle

Ou comment (re)perdre un manuscrit perdu

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