Passage éphémère, marque indélébile

 

Amel Debbah

 

Me voilà au crépuscule de mon existence. Depuis ma retraite il y a quelques années, je souffre d’insomnies. L’inactivité forcée, sans doute. Depuis lors, et comme bon nombre de vieux, je fais dans la pénombre le bilan de ma vie, de ma carrière. Les deux s’emmêlent, se confondent, tant j’ai travaillé. Durant la plupart des nuits, je suis fier de mon parcours, des personnes que j’ai aidées. Aujourd’hui n’est pas une bonne nuit. Je vais à mon bureau, et sors du petit tiroir de gauche la photo d’Ahmed accompagné de son papa. Une relique d’un temps révolu lors d’une guerre qui perdure… Ce petit garçon comme tant d’autres, joufflu, à la peau blanche et aux cheveux châtains, endormi dans les bras de son père – qui aurait cru que son parcours deviendrait si triste ?

Et pourtant… Quelques mois après la prise de cette photographie, Ahmed et sa mère ont quitté la Syrie pour une vie meilleure, loin des bombes. Son père, le barbu à la peau mate qui tient ici le petit si tendrement, est médecin. Il est resté au pays pour aider ses compatriotes autant que possible, promettant de suivre les siens dès que la situation se calmerait un peu. Alep a été totalement détruite ; le père d’Ahmed n’a pas été épargné. La mère et son petit ont été ballotés de centre en centre, comme autant de prisonniers spéciaux dont on prend soin mais qu’on ne quitte pas des yeux – réfugiés, oui, mais étrangers quand même ! C’est ici que je suis entré en jeu : pour leur permettre d’obtenir le statut de réfugiés, puis d’apatrides pour enfin espérer une naturalisation rapide. C’est en tout cas la théorie que l’on nous inculque sur les bancs de la fac. La réalité est toute autre : l’administration, ce lent bulldozer qui écrase tout sur son passage, vous enjoint à une patience infinie, dans des conditions indignes. Je refusais de me laisser abattre. Je n’avais ni le cynisme calculateur de Vergès, ni la foi à toute épreuve de Klarsfeld… ni même le charisme de Dolivo, mais lorsque j’ai discuté avec Ahmed et sa mère, par le biais d’une interprète communautaire bénévole, j’ai compris que ma ténacité pouvait décupler, confrontée à l’inhumanité à laquelle mes clients avaient été soumis – ici et là-bas.

J’ose à peine, maintenant, poser les yeux sur la photographie d’Ahmed. J’ai honte pour nous, mon pays, ses lois, sa dureté. La mère du petit est morte avant même d’avoir obtenu le statut de réfugiée. Les conditions de vie difficiles, le chagrin à la perte de son mari, l’isolement ont eu raison de sa santé. Paradoxalement – et l’administration a osé le proférer à voix haute !  – son décès a été une « chance » pour Ahmed : devenu MNA, mineur non-accompagné, il bénéficierait d’une procédure rapide et d’un placement en famille d’accueil. Cette « chance » n'a pas été si heureuse pour l’enfant : les familles évoluent, les conditions changent… et Ahmed a de nouveau été balloté, de famille en famille. Je l’ai peu vu durant ses années d’adolescence ; dès qu’il a obtenu le statut de réfugié, puis d’apatride, je n’étais plus très utile. J’ai néanmoins gardé un lien avec lui, par affection, mais aussi par souci de continuité dans sa vie. Il a bien grandi, était en bonne santé. Il appréciait l’école et espérait suivre des études de droit. Il avait l’air posé, mais jamais heureux ni détendu. Je ne l’ai jamais vu se laisser aller comme sur cette vieille photo sur laquelle il semble comprendre que malgré les circonstances, il peut être serein, on veille sur lui. Si sa bouche souriait parfois c’était pour faire plaisir à son entourage, pour montrer qu’il comprenait les circonstances et savait adopter une attitude adaptée. Mais son regard demeurait inquiet. À ceux qui le connaissaient bien, Ahmed semblait toujours aux aguets, prêt à recevoir un nouveau coup du sort, se demandant d’où il viendrait cette fois.

Un jour, il a reçu des nouvelles de sa tante en Syrie, qui lui indiquait que la région où elle vivait maintenant était stable, et qu’elle rêvait de revoir son neveu. Ahmed, en mal d’amour, de famille, du pays, a mis à jour ses papiers, et organisé son long périple (la région était peut-être stable, mais le pays, lui, était toujours en guerre). Grossière erreur : l’administration en a eu vent, la machine s’est à nouveau enclenchée. À vouloir retourner en Syrie, Ahmed a montré que le lien avec son pays d’origine n’était pas complètement coupé. Son statut d’apatride lui a été retiré, il ne serait pas naturalisé à sa majorité. Pis, depuis son enfance notre gouvernement avait changé, les lois s’étaient endurcies : Ahmed ne bénéficierait plus de « notre hospitalité bienveillante » et serait renvoyé du pays. Pas vers la Syrie, les textes internationaux nous interdisent de renvoyer vers un pays en guerre, mais vers un pays limitrophe, avec lequel Ahmed n’aurait aucun lien et où il vivrait sans doute misérablement. J’ai interjeté appel de la décision, demandé des témoignages de son intégration, fourni ses bulletins scolaires excellents, rien n’y a fait. Curieusement, dans ce sens-là, l’efficacité de l’administration est fulgurante. Ahmed n’a eu que deux jours pour plier bagage et faire ses adieux. Il m’a alors remis cette photographie de son père et de lui, pour que je me souvienne de notre lien et de l’affection qu’il m’avait portée.

Il me faisait là un honneur : elle représentait le dernier jour de bonheur familial, un ultime jour d’insouciance malgré la guerre. Après une journée passée en compagnie d’amis médecins logeant à quelques rues de là, la maman, émue, avait décidé de prendre un photographie les « deux hommes de sa vie », comme elle les appelait. Sachant à quel point la vie est fragile, que le fil qui les maintenait ensemble était ténu, elle avait été déterminée à immortaliser cet amour paternel, à pérenniser l’admiration qu’éprouvait leur petit pour son papa docteur.

Ahmed s’était toujours montré fier du lien, subtil, par le biais de cette photographie, qui le joignait à son père, mais aussi à la résistance syrienne – les jusqu’au boutistes qui, voyant la flamme de l’espoir s’éteindre à mesure que les chars et snipers avançaient, tenaient malgré tout à manifester leur foi en l’humanité qui vit (ou parfois sommeille) en nous, et nous relie tous. D’aucuns appelleraient cela de la folie ; mon jeune client, lui, parlait – avec des larmes dans les yeux – de sauvetage humanitaire, « au sens vrai du terme ». Dès lors, il avait sauvegardé cette photographie, cornée et jaunie maintenant, comme on protège un trésor. Aujourd’hui, c’est moi qui en suis le gardien.

Mes yeux s’embuent maintenant, les souvenirs sont douloureux. J’ai failli à ma mission, et ne reverrai plus jamais l’enfant joufflu et serein, ni même l’homme désenchanté qu’il est devenu.

 

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D'après photographie

Que s’est-il passé ce jour-là ? À quoi la personne photographiée pensait-elle ? Et le ou la photographe ? Et que vois-je, moi, sur cette image ? À partir de l’observation d’un cliché sur lequel figure un être humain, cet exercice invite à imaginer et à entrelacer les points de vue des trois acteurs ou actrices qu’il met en jeu.