Au bord du vide
Samia Rouijel
Les lumières bleues de la ville se reflètent sur sa peau diaphane et ses cheveux décolorés. Adossée à une rambarde, la tête rejetée en arrière, elle domine la mégapole. Elle se sent à la fois toute petite, dans cette ville immense, et immense, dans cette ville toute petite. Elle domine d’ici. À ses pieds, dans les ruelles qui s’étalent à perte de vue, les autres ne sont que des fourmis qui se débattent pour vivre, pour survivre. Elle, elle n’essaye plus. Elle se sent au-dessus de tout ça, au-dessus de la vie elle-même. C’est pour ça qu’elle laisse la nicotine et qui sait quoi d’autre encore intoxiquer son corps. Elle fume parce que c’est cool. Elle fume parce qu’elle ne sait pas quoi faire d’autre. Elle fume parce qu’on lui a dit de ne pas le faire. Elle fume parce qu’elle veut mourir. Il y a des moyens plus rapides d’en finir, elle le sait, comme sauter par-dessus la barrière à laquelle elle est adossée ou se pendre au bout d’une corde, mais c’est moins classe et peut être trop direct. Là, elle meurt, mais à petit feu. Sous les yeux des autres, sans même qu’ils s’en aperçoivent. Jour après jour, elle se crame le corps lentement, mais sûrement, avant de pouvoir s’envoler elle aussi dans le ciel, comme les volutes blanches qui dansent au-dessus de sa tête. Puis, enfin, disparaître. C’est ce qu’elle veut, mais pas tout de suite. Disparaître à jamais, mais décider du bon moment. Elle aime ce contrôle. Se dire que c’est elle qui décide, pour une fois. Si elle le veut, elle pourrait se pencher juste un peu plus, là, au bord du vide, et mettre un terme à tout ça. Si elle le veut. C’est elle qui décide. Personne d’autre. Peut-être même qu’un jour, elle changera d’avis et accélèrera le processus. Elle décidera de se pencher un peu plus.
Derrière l’objectif, il le sait. Il sait qu’elle veut mourir. Il sait qu’elle choisira le moment qui lui convient. Le moment qui fera le plus d’éclat. Elle n’attendra pas que la cigarette la consume à son tour. Il le sait. Elle est une grenade et elle n’attend que l’occasion d’exploser. Il devrait se protéger ; s’éloigner le plus loin possible pour ne pas être pris dans l’explosion. Il le sait aussi, mais ne veut pas. Derrière l’objectif, elle est encore plus fascinante que dans la vraie vie. Et cette fascination, c’est ce qui l’empêche, lui, de partir. Alors, il reste. Il la prend en photo parce qu’il sait qu’un jour, il ne pourra plus. Il veut garder quelque chose d’elle. Parce que même si elle ne le sait pas, il l’aime. Il l’aime profondément. C’est la seule raison qui empêche de se protéger d’une grenade. Quand on aime, l’explosion vaut le coup. Alors, il reste. Et il la prend en photo. Juste au cas où elle déciderait de se pencher un peu plus.
Dans quelques années, lorsqu’elle se sera décidée à se pencher un peu plus au bord du vide, il regardera cette photo. Fragment d’éternité. Alors, il se rappellera la fragilité de la vie. Il se souviendra que tout ne tient qu’à un fil. Lorsqu’elle ne sera plus qu’un spectre du passé et qu’il ne restera d’elle que de l’encre sur un bout de papier reformant les traits de son visage presque angélique, alors il se souviendra que, contrairement à ce qu’elle pouvait penser, la vie vaut la peine d’être vécue.
D'après photographie
Que s’est-il passé ce jour-là ? À quoi la personne photographiée pensait-elle ? Et le ou la photographe ? Et que vois-je, moi, sur cette image ? À partir de l’observation d’un cliché sur lequel figure un être humain, cet exercice invite à imaginer et à entrelacer les points de vue des trois acteurs ou actrices qu’il met en jeu.
Passage éphémère, marque indélébile
Amel Debbah
Au bord du vide
Samia Rouijel
