Perles rouges
Natacha Stein
Je ne me souviens plus trop de son visage, et peut-être que si les photos avaient toutes été brûlées, les traits ne me reviendraient plus en mémoire. Certains détails me sont restés, comme de légers bourdonnements qui me chatouillent le crâne : je me souviens de certaines tonalités, de la musique de sa guitare, des couleurs douces du soleil qui se couche, du rire…
– Pourtant un souvenir en particulier ne veut pas te lâcher, n’est-ce pas ?
– Bon… ça va… je n’y pense plus trop aujourd’hui…
– Tu es sûre ?
–…
– Ne me mens pas.
– Bon, c’est peut-être vrai qu’un truc a changé ce soir-là.
– Quelque chose s’est brisé en toi.
– Je n’irai pas jusqu’à dire ça…
– Ne te souviens-tu plus de tes cris ?
– C’était il y a longtemps, tu sais…
– Et pourtant, te voilà aujourd’hui qui y repenses.
–…
– Le sang qui roulait le long de ses bras ne te réveille plus la nuit ?
– Non, le temps m’a fait oublier.
– Je ne te crois pas… essaie de te rappeler ce que cela t’a fait.
– Je crois que… je crois que le voir se faire du mal m’a fait encore plus de mal à̀ moi qu’à lui… tous ces « pardon… excuse-moi… je t’en supplie… pardonne-moi » …
– C’est ça…
– C’est vrai… c’est vrai que j’ai beaucoup pleuré ce soir-là … et dans les jours qui ont suivi. J’avais l’impression que quelque chose en moi avait changé… je ressens encore le picotement de mon cœur.
– Le picotement ?
– Plutôt une brûlure… un déchirement.
– Ton cœur s’est déchiré devant cette vision d’horreur. Le pire de tous les sentiments t’a accablé.
– L’impuissance… d’aider, de sauver… être incapable de bouger, de faire autre chose que de crier comme je n’avais jamais crié…
– Continue…
– Tous ces « pardon » murmurés … c’était comme si le temps ralentissait… une impression de chute… comme si un camion m’avait heurtée, projetée en l’air, avec une violence effroyable… un choc qui te retourne la tête, le ventre, et t’empêche de respirer…
– Que vois-tu ?
– Je revois ce sang perler… comme les grosses gouttes de pluie dans lesquelles se reflètent la lumière des feux… ce sang couler… sortir d’un être qui me devint instantanément étranger… tout est flou, ma tête se met à tourner… je pense que je vais mourir de douleur…
– Mais tu n’es pas morte, n’est-ce pas ?
– Je pense que je devrais brûler les photos tout compte fait.
– N’oublie surtout jamais ça : tu n’en n’es pas morte.

Photo : © JodyDellDavis
Pastiche
Comment raconter un souvenir (réel ou fictif), à la manière de tel-le ou tel-e écrivain-e ? Comment repérer et imiter les caractéristiques qui font la cohérence d'un style ?
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