Les mécanismes qui sous-tendent la reconnaissance des expressions faciales émotionnelles sont multiples et complexes. Dans ce travail, l’attention est portée sur ce qu’un observateur perçoit, comment il interprète, et comment il réagit sur les plans comportemental, attentionnel et neuronal, face à une expression faciale émotionnelle.
L’objectif général de cette thèse est de caractériser la manière dont une visibilité réduite des yeux influence la perception et l’interprétation des expressions faciales, et de tester si la nature de cette réduction importe. Dans les interactions quotidiennes, les yeux peuvent devenir indisponibles soit par un état naturel (par exemple des yeux durablement fermés), soit par un occluseur artificiel (par exemple des lunettes de soleil opaques). Alors que la littérature a largement établi le rôle central de la région oculaire pour l’extraction d’informations diagnostiques et socialement pertinentes, ces différentes formes d’occlusion ont souvent été utilisées comme si elles étaient interchangeables, sous l’idée implicite qu’une perte d’information comparable produit des effets comparables.
Un premier axe s’intéresse à l’interprétation que l’observateur construit à partir d’un visage dont l’accès aux yeux est réduit. Il est plutôt consensuel que certaines caractéristiques faciales soient plus déterminantes pour reconnaître certaines émotions : la région des yeux et des sourcils contribue fortement à la reconnaissance d’expressions liées à la menace (notamment la peur et la colère), alors que la bouche est plus informative pour la joie. La thèse examine toutefois l’hypothèse que certaines formes de “yeux indisponibles” ne se résument pas à une perte d’information perceptive. En particulier, des yeux fermés ne sont pas uniquement l’absence d’indices oculaires : ils peuvent constituer un indice expressif en tant que tel, susceptible d’orienter l’attribution émotionnelle (par exemple en suggérant une orientation attentionnelle interne ou une modification de l’engagement social). À l’inverse, des lunettes opaques imposent une barrière externe qui restreint l’accès aux informations oculaires et peut accroître l’ambiguïté sur ce qui est “signifié” par le regard. Ce premier axe vise ainsi à déterminer si ces deux situations produisent des conséquences distinctes sur la reconnaissance et l’attribution émotionnelle.
Un deuxième axe s’intéresse aux dynamiques attentionnelles associées à ces jugements. À l’aide de mesures psychophysiologiques (eye-tracking et électroencéphalographie), seront étudiées les différences dans l’exploration visuelle des visages et dans la dynamique temporelle des traitements neuronaux sous-jacents. Il est central d’établir si les observateurs continuent à échantillonner la région des yeux lorsque ceux-ci sont fermés, ou si la présence d’un occluseur artificiel modifie plus radicalement la valeur fonctionnelle de cette région, conduisant à une redistribution de l’attention vers d’autres indices faciaux. Sur le plan neuronal, l’objectif est d’identifier à quel moment de la cascade de traitement du visage et de l’émotion les conditions “yeux fermés” et “lunettes” commencent à diverger, afin de distinguer des mécanismes principalement perceptifs de mécanismes davantage interprétatifs et évaluatifs.
Enfin, un troisième axe s’intéresse à l’impact du contexte. Lorsque l’information faciale est incomplète, l’interprétation d’une expression émotionnelle dépend davantage des connaissances situationnelles et des attentes de l’observateur. La thèse explore ainsi la manière dont des informations contextuelles peuvent moduler l’effet d’une visibilité réduite des yeux, et si ce contexte permet de désambiguïser l’interprétation lorsque l’incertitude provient non pas de l’expression elle-même, mais de l’accès à une partie diagnostique du visage.
Les axes abordés dans cette thèse visent à clarifier les liens entre contraintes perceptives, échantillonnage attentionnel et dynamique neuronale dans la perception des expressions faciales émotionnelles. En distinguant explicitement différentes formes d’occlusion des yeux, ce travail contribue à une description plus précise de la manière dont la perception visuelle et la signification socio-affective des indices faciaux s’articulent dans la communication non verbale.