De quelques formes primitives de causalitĂ© chez l’enfant : phĂ©nomĂ©nisme et efficace (1925) 1 a

La question de l’histoire et de la genĂšse psychologique de la notion de cause est l’une des plus difficiles que puisse aborder la « logique gĂ©nĂ©tique ». D’une part, en effet, les diffĂ©rentes formes que prend le jugement de causalitĂ© sont multiples, enchevĂȘtrĂ©es, et il n’est pas facile d’établir entre elles de filiations sĂ»res. D’autre part, les aspects les plus primitifs de la causalitĂ© sont antĂ©rieurs au langage et sont liĂ©s de prĂšs Ă  l’action proprement dite, de sorte que la genĂšse de la causalitĂ© demeure entachĂ©e de mystĂšre pour le psychologue qui cherche Ă  pĂ©nĂ©trer dans la conscience du sujet, ou simplement pour celui qui cherche Ă  reconstituer les chaĂźnons intermĂ©diaires entre l’intelligence motrice et les formes plus Ă©voluĂ©es de l’activitĂ© intellectuelle.

Il est, en particulier, une situation paradoxale, que l’on rencontre chez l’enfant comme chez le « primitif », et qui demanderait une Ă©tude minutieuse. C’est celle que M. Brunschvicg signale dans une remarquable Ă©tude consacrĂ©e aux travaux de Durkheim et de M. LĂ©vy-Bruhl 2 : « Ce qui nous frappe, au premier abord, dans les descriptions que les sociologues les plus avertis nous ont tracĂ©es de la mentalitĂ© primitive, c’est la diversitĂ© des courants qui se dessinent Ă  la surface de l’imagination, chez les non-civilisĂ©s, comme des mouvements d’ondulation qui s’entrecroisent sans se dĂ©truire. En ce qui concerne les relations de causalitĂ©, la mĂ©taphysique du dynamisme s’y rencontre avec le phĂ©nomĂ©nisme de la contingence » 3.

Cette rencontre des formes dynamistes avec les formes phĂ©nomĂ©nistes de causalitĂ© prend, chez l’enfant, l’aspect que voici. D’une part, l’enfant prĂȘte Ă  toute chose une activitĂ© intentionnelle, une force crĂ©atrice, tendue vers une fin. Il semble ainsi transposer sans plus, dans l’univers, la causalitĂ© psychologique dont il prend conscience en lui-mĂȘme. Mais, d’autre part, l’enfant conçoit comme liĂ©s entre eux, par une connexion causale, n’importe quels Ă©vĂ©nements que les hasards de l’expĂ©rience ont seuls pu rapprocher. Sous cette derniĂšre forme, la causalitĂ© enfantine paraĂźt ĂȘtre issue simplement des habitudes et des associations imposĂ©es par les faits extĂ©rieurs.

Ainsi, pour prendre un exemple, un enfant de 6 ans nous dit que tel caillou coule, dans l’eau, parce qu’il est lourd et fort, et qu’étant fort il peut se frayer un chemin Ă  travers l’eau pour aller jusqu’au fond. Mais le mĂȘme enfant affirme tĂŽt aprĂšs que tel petit caillou coule au fond de l’eau simplement parce qu’il est blanc, et quoique n’étant ni lourd ni fort. Alors que la premiĂšre de ces deux affirmations procĂšde d’un dynamisme tout anthropomorphique, la seconde est nĂ©e d’un rapprochement purement empirique : tel caillou, qui coule, se trouve ĂȘtre blanc, donc il coule parce qu’il est blanc.

Or, une telle situation est paradoxale. Que la notion de cause soit nĂ©e, comme le voulait Maine de Biran, du sentiment de l’effort musculaire, ou qu’elle rĂ©sulte, ainsi que Hume et Stuart Mill le supposaient, des associations externes, il semblerait qu’il dĂ»t y avoir, aux origines du dĂ©veloppement mental, ou une prĂ©dominance du dynamisme sur le phĂ©nomĂ©nisme, ou la prĂ©dominance inverse, ou tout au moins deux stades distincts dont l’un fĂ»t surtout dynamiste et l’autre surtout phĂ©nomĂ©niste. Les faits semblent contredire Ă  toutes ces hypothĂšses.

L’union du dynamisme avec le phĂ©nomĂ©nisme pose donc un problĂšme. Mais il convient de dĂ©limiter un sujet si complexe et de remonter, pour ce faire, aux formes les plus primitives d’interfĂ©rences entre le courant dynamiste et le courant phĂ©nomĂ©niste. Or il est un domaine trĂšs riche et trĂšs confus, dans l’histoire de la causalitĂ© enfantine, oĂč de telles rencontres se produisent avec le maximum de frĂ©quence : c’est celui des connexions plus ou moins parentes de la causalitĂ© magique. Il existe, en effet, de nombreuses reprĂ©sentations enfantines dans lesquelles une cause est censĂ©e agir de maniĂšre immĂ©diate et inintelligible sur un effet sĂ©parĂ© d’elle dans l’espace 4. Or, parmi ces reprĂ©sentations, les unes sont nettement phĂ©nomĂ©nistes : tel objet ayant Ă©tĂ© observĂ© en mĂȘme temps que tel autre, le premier est considĂ©rĂ© comme Ă©tant la cause du second. Mais d’autres de ces reprĂ©sentations sont imprĂ©gnĂ©es de dynamisme et d’un dynamisme authentique fondĂ© sur le sentiment de la puissance de l’action propre : l’enfant s’imagine ainsi qu’il commande la marche des nuages. C’est dans ce domaine voisin de la magie que nous allons chercher Ă  orienter notre recherche.

Commençons par dĂ©finir les termes que nous emploierons. Nous dirons qu’il y a causalitĂ© phĂ©nomĂ©niste lorsqu’un Ă©vĂ©nement A est censĂ© produire un Ă©vĂ©nement B simplement parce que A et B ont Ă©tĂ© perçus ensemble et sans qu’il existe entre eux de relations spatiales intelligibles ni d’efficace personnelle. Pour le phĂ©nomĂ©nisme, « n’importe quoi produit n’importe quoi ». Nous dirons qu’il y a causalitĂ© par efficace lorsque, sans qu’il y ait non plus de relations spatiales entre A et B, A est censĂ© produire B, en tant que A est une manifestation de l’activitĂ© volontaire ou du pouvoir personnel de l’enfant ou du sujet en gĂ©nĂ©ral. Ainsi la connexion suivante est phĂ©nomĂ©niste : un enfant de 4 ans dĂ©clare que le feu d’une lampe Ă  alcool fera marcher la roue d’un moteur Ă  vapeur, mĂȘme lorsque ce feu est Ă  40 centimĂštres de la roue et sans contact, simplement parce qu’il a vu que la lampe Ă©tait auparavant dans la cage du moteur en marche. D’autre part, la connexion suivante est une forme d’efficace : tel enfant estime qu’il gagnera plus facilement au jeu de billes s’il joue avec la bille d’un camarade particuliĂšrement habile.

Le problĂšme que nous nous posons dans cet article est celui des relations entre la causalitĂ© phĂ©nomĂ©niste et l’efficace : l’une dĂ©rive-t-elle de l’autre, toutes deux dĂ©rivent-elles d’une forme unique, etc. ? Nous laisserons entiĂšrement de cĂŽtĂ© les questions de la genĂšse et de la nature de la magie, questions que nous avons traitĂ©es ailleurs. Nous croyons, pour notre part, que la causalitĂ© magique en gĂ©nĂ©ral procĂšde de l’efficace, mais cette hypothĂšse ne jouera point de rĂŽle dans ce qui suit.

Quelques-unes des croyances spontanĂ©es des enfants, parmi les croyances qui ont une allure magique, sont intermĂ©diaires entre la forme phĂ©nomĂ©niste et l’efficace. Ou, du moins, elles peuvent s’interprĂ©ter soit comme ayant prĂ©sentĂ©, dĂšs l’origine, la forme de l’efficace, soit comme Ă©tant issues de croyances purement phĂ©nomĂ©nistes. Telle est, en particulier, la croyance, si gĂ©nĂ©rale vers 4 et 5 ans, suivant laquelle les enfants pensent pouvoir influencer la marche de la lune. Une telle croyance comporte, en effet, une part non contestable de phĂ©nomĂ©nisme : c’est parce que la lune paraĂźt nous suivre que l’enfant croit dĂ©terminer sa marche, et beaucoup d’enfants de 6 Ă  8 ans se bornent Ă  prendre acte de cette liaison empirique sans trop prĂ©ciser le comment du phĂ©nomĂšne. Mais, par cela mĂȘme, la croyance des petits comporte de l’efficace : rien ne forcerait sans cela l’enfant de 4 Ă  5 ans Ă  croire qu’il commande Ă  la lune, puisque tel enfant de 8 ans n’a plus cette croyance, tout en continuant Ă  admettre que la lune le suit rĂ©ellement. Il conviendrait donc de commencer notre recherche en dĂ©terminant la part de l’efficace et la part du phĂ©nomĂ©nisme dans la genĂšse d’une telle croyance.

Seulement, comme il n’est pas possible d’assister Ă  la formation de cette croyance chez un grand nombre d’enfants, nous avons dĂ» imaginer une expĂ©rience permettant de rĂ©aliser des circonstances analogues et ce sont les rĂ©sultats de cette expĂ©rience que nous allons tout d’abord analyser.

On prĂ©sente Ă  l’enfant une pipette de 10 centimĂštres de haut sur 5 de large, pansue du milieu et effilĂ©e aux deux extrĂ©mitĂ©s, lesquelles sont toutes deux percĂ©es d’une ouverture. On retire la pipette de l’eau en bouchant l’extrĂ©mitĂ© supĂ©rieure avec le doigt, mais en laissant libre l’extrĂ©mitĂ© infĂ©rieure. La pipette est ainsi remplie d’eau jusqu’à la moitiĂ©, mais l’eau ne peut tomber, quoique l’ouverture infĂ©rieure reste libre.

L’enfant, qui ignore les lois de la pression atmosphĂ©rique, est stupĂ©fait de cette constatation et intĂ©ressĂ© au plus haut point. On le place alors à 30 ou 50 centimĂštres de la pipette, et on lui dit : « Quand tu voudras que l’eau tombe, tu feras comme ça (on fait soit un petit geste de l’index, soit un geste de la main). » On peut ainsi Ă©mettre un son ou dire : « Ça y est », etc. Puis on fait l’expĂ©rience. Au moment oĂč l’enfant donne le signal convenu, on soulĂšve trĂšs lĂ©gĂšrement l’index qui bouchait l’extrĂ©mitĂ© supĂ©rieure de la pipette et un peu d’eau s’écoule. Il convient naturellement de soulever l’index assez doucement pour que l’enfant ne se doute de rien. L’enfant est, en gĂ©nĂ©ral, trĂšs Ă©tonnĂ© du rĂ©sultat de son signal et recommence de lui-mĂȘme Ă  faire l’épreuve. On vide ainsi peu Ă  peu toute la pipette et l’on demande Ă  l’enfant pourquoi et comment l’eau est tombĂ©e.

Le grand avantage de cette expĂ©rience, qui paraĂźt absurde au premier abord, est de nous permettre de dĂ©celer l’orientation d’esprit de l’enfant sans qu’intervienne directement le niveau de ses connaissances. Un enfant de 9 ans ne comprend, en effet, pas mieux ce qui se passe dans la pipette qu’un enfant de 4 ans (sauf naturellement s’il a Ă©tĂ© instruit sur ce point par un adulte quelconque, mais ces cas sont rares et il va de soi que nous les Ă©liminons). Or, malgrĂ© leur ignorance commune, l’enfant de 4 ans et celui de 9 ans rĂ©agissent tout diffĂ©remment. Les petits s’attribuent aussitĂŽt une efficace. Les grands, sans mieux comprendre le phĂ©nomĂšne, supposent que c’est l’expĂ©rimentateur qui, par un moyen ou par un autre, s’arrange Ă  faire tomber l’eau.

C’est cette diversitĂ© d’orientations d’esprit que nous allons Ă©tudier. Nous ne chercherons donc nullement, dans les rĂ©ponses de nos enfants, des croyances spontanĂ©es : nous ne retiendrons que les seules attitudes. Celles-ci suffiront pour nous faire entrevoir ce que sont les relations du phĂ©nomĂ©nisme avec l’efficace. Cette analyse une fois faite, nous Ă©largirons le dĂ©bat et finirons par le placer sur le terrain de la psychologie des stades antĂ©rieurs au langage.

I. — Analyse des faits

Cette premiĂšre partie est consacrĂ©e Ă  l’exposĂ© pur et simple des rĂ©sultats de l’expĂ©rience de la pipette, puis Ă  la mise en corrĂ©lation de ces rĂ©sultats avec l’évolution des croyances spontanĂ©es des enfants relatives au mouvement des astres.

§ 1. — L’expĂ©rience de la pipette : rĂ©sultats gĂ©nĂ©raux

Nous avons examinĂ©, Ă  GenĂšve et Ă  NeuchĂątel, une cinquantaine d’enfants, c’est-Ă -dire trop peu pour une statistique prĂ©cise, mais bien assez pour permettre une analyse qualitative des rĂ©ponses. Celles-ci se laissent classer en trois stades. Durant un premier stade l’enfant est immĂ©diatement convaincu que c’est lui qui fait, Ă  distance, tomber l’eau de la pipette. Il ne prĂ©cise naturellement pas le « comment » du phĂ©nomĂšne. La question ne se pose mĂȘme pas pour lui. Il suppose simplement que son geste a par lui-mĂȘme le pouvoir de faire tomber l’eau. Durant un troisiĂšme stade, au contraire, l’enfant suppose d’emblĂ©e qu’il y a un truc. Il ne lui vient pas Ă  l’idĂ©e que son geste soit cause du phĂ©nomĂšne. Le geste n’est qu’un signal. À la question « Qui est-ce qui fait tomber l’eau, c’est toi ou c’est moi ? » l’enfant rĂ©pond sans hĂ©siter : « C’est vous ! » D’autre part, entre ces deux types de rĂ©ponses, il faut distinguer un type intermĂ©diaire. Durant un second stade, en effet, l’enfant estime, comme durant le premier stade, que c’est le geste de son doigt qui a provoquĂ© la chute de l’eau. Seulement, au lieu d’attribuer sans plus ce phĂ©nomĂšne Ă  son efficace personnelle, l’enfant se borne Ă  prendre acte de la liaison. Lorsqu’on le presse pour voir comment il conçoit la chose, on s’aperçoit qu’il pense plus Ă  un dĂ©terminisme matĂ©riel qu’à de l’efficace personnelle. Il suppose, par exemple, que le geste, pour produire son effet, doit ĂȘtre exĂ©cutĂ© Ă  une certaine distance, d’une certaine façon, etc. Mais, quoi qu’il en soit, les rĂ©ponses de l’enfant ne consistent jamais qu’en une pure lecture des rĂ©sultats de l’expĂ©rience, lecture doublĂ©e, il est vrai, d’un jugement de causalitĂ©, mais avec le minimum de prĂ©liaisons.

Bref, le premier stade peut ĂȘtre caractĂ©risĂ© comme le stade de l’efficace (ce qui signifie, non pas que le phĂ©nomĂ©nisme n’intervienne pas dans ces rĂ©ponses, mais simplement qu’il s’accompagne d’efficace), le second stade peut ĂȘtre conçu comme un stade purement phĂ©nomĂ©niste, et le troisiĂšme comme un stade rationnel (c’est-Ă -dire avec inventions d’hypothĂšses plausibles et exclusion des hypothĂšses faisant intervenir l’action Ă  distance).

Au point de vue numérique, ces résultats ont été les suivants.

À 4 ans, le troisiĂšme stade n’est encore reprĂ©sentĂ© que par le 10 % des rĂ©ponses tout au plus. À 8 ans, le 83 % des enfants s’y rattachent. Entre 5 et 7 ans on obtient des proportions qui oscillent autour du 50 %. Si l’on convient, suivant l’usage, de considĂ©rer un examen comme rĂ©ussi Ă  un Ăąge donnĂ© lorsque le 75 % des enfants de cet Ăąge l’ont passĂ©, on peut donc dire que le troisiĂšme stade apparaĂźt Ă  partir de 8 ans. Quant aux deux premiers stades, on peut dire que le premier s’étend jusqu’à 5 ans, et que le second prĂ©domine entre 6 et 7 ans.

§ 2. — Le premier stade ou stade de l’efficace

Voici, avant toutes choses, quelques exemples des réponses caractéristiques de ce stade :

Bouca (4 ans) : « Pourquoi l’eau tombe ? — 
 — Qu’est-ce que c’est, qui la fait tomber ? — C’est moi [Ă©nergique]. — 
 — Comment tu as fait ? — Comme ça [geste]. — Mais comment ça se fait que ça fasse tomber l’eau ? — 
 — Qu’est-ce qui la fait tomber ? — C’est moi. —  Comment ça la fait tomber quand tu fais comme ça ? — 
 — Qui l’a fait tomber, c’est toi ou c’est moi ? — C’est moi. — Moi j’ai fait quelque chose ou rien ? — 
 — C’est rien que toi qui as fait quelque chose ou moi aussi ? — Tu as tenu la bouteille. —  Essaye de nouveau. — [Il fait le geste, mais je retiens l’eau, qui ne coule pas. Surprise de Bouca. DĂ©ception. Il redouble ses gestes, mais rien ne tombe]. — Pourquoi ça ne tombe plus ? — 
 — Recommence. [Je fais tomber l’eau]. Pourquoi elle tombe ? Qu’est-ce qui la fait tomber ? — C’est moi. —  Et moi ? — Tu as tenu lĂ . [= tu as tenu la bouteille] ».

Nob (4 ans) : « Qu’est-ce que c’est qui la fait tomber ? — C’est moi ». « Pourquoi elle est tombĂ©e ? — Parce que j’ai fait ça. — Pourquoi elle tombe quand tu fais ça ? — Parce que vous avez ĂŽtĂ© ce bouchon qui Ă©tait lĂ  [—  parce que l’ouverture infĂ©rieure de la pipette est libre]. — Alors c’est toi ou c’est moi qui fait tomber l’eau ? — C’est moi. — Qu’est-ce que je fais pour la faire tomber ? — C’est moi qui la fais tomber. » Un moment aprĂšs nous demandons Ă  Mlle K. de faire le geste. Elle le fait mais l’eau ne tombe pas : « Pourquoi ça ne va pas ? — « Parce qu’elle fait pas fort. —  Montre-lui comment il faut faire. — Comme ça fort [fait le geste, mais l’eau ne tombe pas]. — Pourquoi ça ne coule plus ? [Nob gesticule de plus en plus fort. L’eau ne coule toujours pas]. — Essaye de nouveau [nous faisons de nouveau couler l’eau]. Alors c’est toi ou c’est moi qui la fais couler ? — C’est moi ! »

Ben (4 ans) : « Pourquoi l’eau tombe ? — Parce qu’on a tirĂ© [geste du doigt]. — Pourquoi elle est tombĂ©e ? — Parce que j’ai fait comme ça. — C’est toi ou moi qui l’ai fait tomber ? — C’est moi ». Mlle K. fait je geste et l’eau ne tombe pas. Ben recommence et l’eau tombe. « Pourquoi elle ne tombe pas quand c’est la demoiselle qui fait ça ? — J’sais pas. — Pourquoi l’eau tombe maintenant [quand Ben lui-mĂȘme fait le geste] ? — Parce qu’elle a voulu tomber. »

Pag (4 ans) : « Pourquoi elle est tombĂ©e ? — Parce que j’ai fait comme ça [geste]. — Mais pourquoi ça la fait tomber ? — J’sais pas. Parce qu’on fait comme ça. — « C’est toi ou moi qui la fais tomber ? — Moi. —  Comment ? — Je bouge le doigt. —  Tu peux faire tomber de l’eau rien qu’en bougeant le doigt ? — Oui. —  [Mlle K. fait le geste, mais l’eau ne tombe pas]. Pourquoi ça ne coule pas ? — Parce qu’elle est trop loin. — [Mlle K. se rapproche, mais sans succĂšs. Pag a l’air enchantĂ© de cet Ă©chec]. — Pourquoi ça ne va pas ? — Parce qu’elle sait pas faire ! — C’est toi ou c’est moi qui la fais tomber ? — C’est moi. —  Il n’y a pas de truc ? — Non. —  Tu crois pas ? — Oui. —  Quel truc ? — La petite bouteille. (Pag prend ici le mot « truc » dans le sens des mots « objet quelconque », ou « machin ») — Qu’est-ce que je fais ? — Tu mets de l’eau dedans. — C’est toi ou c’est moi qui la fais tomber ? — C’est moi. »

Trist (4 ans) : « Qui c’est qui fait tomber l’eau, c’est toi ou c’est moi ? — C’est moi. —  Pourquoi ça ne va pas quand c’est la demoiselle ? — Parce que c’est trop loin. —  [Mlle K. se rapproche.] — Pourquoi ça ne va pas ? — Parce qu’elle sait pas y faire. — [Trist recommence. L’eau tombe]. — Pourquoi ça tombe ? — Parce que je peux y faire. »

Duf (4 ans). MĂȘmes rĂ©ponses avec en plus cette affirmation : « Il faut que elle [l’eau] descende. —  Qu’est-ce qui la fait descendre ? — Moi. » « Mais pourquoi l’eau bouge quand tu fais ça ? — J’sais pas. —  Qu’est-ce que tu crois ? — Eh bien, c’est l’eau qui descend comme ça quand on fait comme ça. » «  Si la demoiselle tape ça descendra ? — Oui. — [Échec]. Pourquoi ça ne descend pas ? — Elle tape pas assez fort. — [Mlle K. tape plus fort. Échec]. Pourquoi ça descend pas ? — Il faut taper tout le temps un peu doucement. » Puis comme l’échec dure, Duf dit : « C’est parce qu’elle a des trop grosses mains ! — Mais toi tu peux faire bouger des choses sans les toucher ? — C’est sĂ»r. —  Quoi ? — Dans une bouteille, je mets un trou, je mets de l’eau dedans, je prends une tasse [la tasse dans laquelle l’eau tombe en sortant de la pipette], je tape et elle roule. » C’est donc l’expĂ©rience que nous venons de faire que Duf nous dĂ©crit ainsi, comme s’il l’avait toujours connue !

Sava (4 œ) : « Qu’est-ce que c’est qui a fait tomber l’eau ? — C’est moi. —  Mais comment ? — Je ne sais pas. — C’est toi ou c’est moi ? — C’est moi. —  On va demander Ă  la demoiselle [Échec]. Pourquoi l’eau ne tombe pas ? — Elle sait pas faire » etc.

Gue (6 ans), devant l’échec de Mlle K. : « Ah, je comprends parce que la demoiselle, ça ne coule pas, et Ă  moi, ça coule. —  Pourquoi ? — Parce que moi je dis fort. — [Mlle K. parle alors fort, mais il ne sort toujours rien]. Qu’est-ce qu’il y a ? — Aux garçons, ça coule fort, mais pas aux filles
 aux demoiselles ! ».

Cra (6 ans) : « Qu’est-ce qui la fait tomber ? — C’est moi. —  Comment ça se fait ? — En disant « ça y est ». — Pourquoi ça ne marche pas quand c’est la demoiselle ? — J’sais pas. —  Qu’est-ce que tu crois ? — Parce qu’elle dit mal ».

Telles sont les rĂ©ponses habituelles du premier stade. Ces faits ne prennent naturellement leur signification rĂ©elle, et leur valeur, que par comparaison avec les rĂ©ponses des stades suivants. Au premier abord, on est tentĂ© de ne voir que suggestion. NĂ©anmoins, il est frappant que, suivant les stades, le mĂȘme interrogatoire puisse donner lieu Ă  trois types de rĂ©action. Il semble, dĂšs lors, que l’attitude prise par l’enfant ne dĂ©pende pas seulement de l’interrogatoire, mais aussi et, pour une part prĂ©pondĂ©rante, de l’orientation d’esprit propre aux diffĂ©rents Ăąges.

Il est, en particulier, trĂšs piquant de constater que les questions mĂȘmes qui dĂ©trompent et contre-suggestionnent les enfants plus ĂągĂ©s, renforcent les petits dans leur croyance Ă  l’efficace personnelle. Ainsi lorsque nous demandons Ă  une Ă©tudiante de faire le mĂȘme geste que l’enfant, et lorsque l’enfant constate l’échec, les grands et les petits rĂ©agissent tout diffĂ©remment : les grands concluent aussitĂŽt qu’il y a un truc, tandis que les petits tirent du fait mĂȘme un argument de plus en faveur de la croyance en leur pouvoir individuel. Il est donc difficile de rapporter toutes les rĂ©ponses prĂ©cĂ©dentes Ă  la seule suggestion exercĂ©e par l’expĂ©rimentateur. La diversitĂ© mĂȘme des trois stades s’oppose Ă  cette interprĂ©tation.

Cela dit, cherchons en quoi ce premier stade est caractĂ©ristique, par rapport au suivant. On peut, semble-t-il, dĂ©finir ce premier stade par l’union intime du phĂ©nomĂ©nisme et de la croyance en l’efficace, tandis que le second stade conserve le phĂ©nomĂ©nisme et Ă©limine l’efficace.

Le phĂ©nomĂ©nisme est, en effet, trĂšs net dans les rĂ©ponses qui prĂ©cĂšdent. En premier lieu, c’est une attitude toute phĂ©nomĂ©niste qui est Ă  la racine de la conduite de l’enfant. Celui-ci constate que quand sa main remue, ou quand certains mots sont prononcĂ©s, l’eau se met Ă  couler. Il y a lĂ  une rencontre inintelligible d’évĂ©nements Ă  laquelle rien ne le prĂ©parait dans son expĂ©rience antĂ©rieure et qu’il admet sans analyse. Le fait de croire Ă  une relation causale entre le geste de la main et le mouvement de l’eau est ainsi phĂ©nomĂ©niste en son point de dĂ©part.

En outre, l’attitude de l’enfant vis-Ă -vis de l’échec de l’étudiante reste souvent phĂ©nomĂ©niste, pendant un instant tout au moins. Lorsque l’enfant explique cet Ă©chec en disant : « Parce qu’elle fait pas fort » « Parce qu’elle est trop loin » ou « Parce qu’il faut taper tout le temps un peu doucement », il prend simplement acte de la diffĂ©rence qui sĂ©pare son geste de celui de l’étudiante et considĂšre cette diffĂ©rence comme cause de l’échec. C’est lĂ  encore du pur phĂ©nomĂ©nisme.

Mais il y a plus, dans ces rĂ©ponses du premier stade : il y a une attitude qui apparaĂźt d’emblĂ©e, en mĂȘme temps que le phĂ©nomĂ©nisme lui-mĂȘme, et qui se prĂ©cise ensuite ; c’est la tendance Ă  attribuer l’effet produit au moi lui-mĂȘme, Ă  l’efficace personnelle. C’est lĂ  qu’est la caractĂ©ristique du stade.

Trois groupes de faits permettent d’établir l’existence de cette attitude. Le premier est que la plupart des enfants citĂ©s tout Ă  l’heure rĂ©pondent, lorsqu’on leur demande la cause de la chute de l’eau : « C’est moi. » Les enfants du second stade sont beaucoup moins affirmatifs. Ils se bornent Ă  constater une liaison entre le mouvement de leur main et la chute de l’eau, mais n’en concluent nullement qu’un facteur personnel est en jeu. Les sujets du premier stade, au contraire, pensent moins Ă  une action anonyme et toute physique du geste de la main sur l’eau de la pipette qu’à une action personnelle quoique involontaire. Le second fait confirme cette impression. En face de l’échec de l’étudiante, l’enfant du premier stade ne se contente pas de dire : « Elle est trop loin », etc. Il fait une opposition de personnes. Il dit, par exemple : elle ne rĂ©ussit pas « parce qu’elle sait pas faire » (Pag., Trist, Sava), « Parce qu’elle dit mal » (Cra), « Parce qu’elle a des trop grosses mains » (Duf) « Aux garçons, ça coule fort, mais pas aux filles, aux demoiselles » (Gue), etc. AssurĂ©ment, au point de vue logique, entre de telles expressions et les formules phĂ©nomĂ©nistes il n’y a qu’une question de nuances. Dire que « la demoiselle ne sait pas faire », etc., c’est, en un sens, noter simplement la diffĂ©rence qui sĂ©pare l’étudiante de l’enfant, et attribuer l’échec Ă  cette diffĂ©rence. Mais au point de vue psychologique, l’accent est autre : c’est bien une opposition d’ordre personnel que l’enfant de ce stade Ă©tablit. L’enfant a donc de nouveau, dans l’esprit, la notion d’une efficace individuelle. Notons, Ă  cet Ă©gard, l’expression significative de Trist : « Parce que je peux, y faire. » Notons, en outre, que, pour Ben, l’eau tombe, quand c’est lui qui fait le geste, « parce qu’elle a voulu tomber », comme si l’eau ne le voulait pas quand c’est la « demoiselle ». De tels indices sont frĂ©quents et donnent de plus en plus, lorsqu’on les compare aux attitudes du stade suivant, l’impression que les enfants de ce premier stade englobent sans cesse leur phĂ©nomĂ©nisme dans des prĂ©liaisons de l’ordre de l’efficace.

La troisiĂšme raison qui nous pousse Ă  maintenir ces distinctions, est ce fait (dont nous Ă©tablirons plus loin le bien-fondĂ©), qu’il y a corrĂ©lation entre le premier stade et le stade durant lequel les enfants croient faire avancer le soleil et la lune. C’est mĂȘme cette corrĂ©lation qui nous paraĂźt constituer l’argument dĂ©cisif. Nous renvoyons pour cela au § 5.

En conclusion, il y a du phĂ©nomĂ©nisme dans ce premier stade, mais ce phĂ©nomĂ©nisme n’est pas pur. Chacune des attitudes de l’enfant est due, Ă  la fois, au phĂ©nomĂ©nisme et aux prĂ©liaisons impliquant l’efficace.

§ 3. — Le deuxiĂšme stade ou stade phĂ©nomĂ©niste

Supposons que la croyance en l’efficace disparaisse chez les enfants plus ĂągĂ©s, mais disparaisse avant que l’enfant ait une attitude suffisamment rationnelle pour estimer impossible toute liaison directe entre le geste de la main et la chute de l’eau. Il en rĂ©sultera ceci : l’enfant se bornera Ă  prendre acte de la liaison, sans s’attribuer Ă  lui-mĂȘme, en tant qu’individu, le pouvoir d’agir sur l’eau Ă  distance ; et, s’il fait des hypothĂšses, elles seront plus tournĂ©es vers l’aspect matĂ©riel des choses que vers leur aspect personnel. Telles sont les caractĂ©ristiques des rĂ©ponses du second stade. Voici des exemples :

Cris (6 ans) : « Pourquoi l’eau tombe ? — Parce qu’on fait comme ça [geste du doigt]. — Mais qu’est-ce qui la fait tomber ? — À cause on fait comme ça. — Mais qui la fait tomber, c’est toi ou c’est moi ? — C’est Ă  cause qu’on fait comme ça [son geste]. — On va essayer avec la demoiselle [une Ă©tudiante fait le geste. Échec]. Pourquoi ça tombe pas ? — Parce qu’elle est trop loin. — Et avec ce monsieur [un Ă©tudiant fait le geste, prĂšs de la pipette]. — Parce qu’il est aussi trop loin. — Essaye de nouveau toi. Pourquoi ça tombe ? — Parce que je fais comme ça. — Est-ce toi ou moi, qui la fait tomber ? — Elle tombe toute seule quand je fais comme ça ».

Baza (6 ans) : « Pourquoi l’eau coule ? — Parce que quand on fait toujours comme ça elle coule. —  Qui c’est qui la fait couler, c’est toi ou c’est moi ? — Personne. Elle coule toute seule. —  Essaye de nouveau. Pourquoi elle coule ? — Parce que je bouge toujours mon doigt. —  Qu’est-ce qui la fait couler ? — Le doigt. — Le doigt de qui, de toi ou de moi ? — De moi. — On va essayer avec la demoiselle [Échec]. Pourquoi l’eau ne coule pas ? — Parce qu’elle a pas mis son doigt tout prĂšs (Ă  50 centimĂštres). — Recommence, toi. Comment ça se fait que l’eau tombe ? — Parce que c’est les doigts qui fait bouger, puis aprĂšs elle descend. — Les doigts font bouger quoi ? — L’eau. — Comment ? — C’est le doigt qui la fait bouger. — Si tu vas au bout de la salle elle tombera ? — Non. — Et lĂ  [Ă  50 centimĂštres de la pipette] ? — Oui. — Essaye. Pourquoi l’eau ne tombe pas ? — Parce que le doigt il la fait pas couler. — Pourquoi pas ? — Parce que l’eau elle sort pas. — Essaye de nouveau. Pourquoi elle coule maintenant ? — Parce que je bouge mon doigt ».

Gri (5 œ) : « Pourquoi elle est tombĂ©e ? — Parce qu’on fait comme ça [geste]. pour la faire tomber. —  Oui, mais pourquoi ? Comment ça la fait tomber ? — Parce que ça doit la faire tomber. — Qui c’est qui la fait tomber ? — Nous. —  Qui, nous ? — Moi ». Mlle K., fait le geste : Ă©chec. « Pourquoi ça ne tombe pas ? — Parce que avec la demoiselle elle ne tombe pas. —  Mais pourquoi pas ? — Je sais pas pourquoi elle tombe pas. — Devine. — Parce que ! — Pourquoi elle ne tombe pas ? — J’sais pas ». « Est-ce qu’il y a quelque chose qui l’arrĂȘte ? — Oui. —  Quoi ? — Je sais pas ».

Blan (8 ans) : « Pourquoi ça coule ? — Parce qu’on a appuyĂ© le doigt [geste indiquĂ©]. — Le tien ou le mien ? — Le mien. —  Pourquoi l’eau a coulé ? — Parce que j’ai fait mon doigt comme ça ». « Qu’est-ce qui fait couler l’eau ? — Le doigt ». « Pourquoi ça coule quand tu fais ça ? — Parce que ça coule parce qu’on fait bouger le doigt » [= parce que ça coule quand on fait bouger le doigt].

Im (8 ans), aprĂšs un moment d’étonnement trĂšs vif au cours duquel il refait indĂ©finiment l’expĂ©rience, s’écrie : « Ah ! c’est de l’eau exprĂšs, ça ! C’est de l’eau de source. —  Pourquoi elle tombe ? — Pour remplir le verre. —  Mais qu’est-ce qui la fait tomber ? — Le doigt ». « Oui, ça fait de l’air oĂč j’ai touchĂ© quelque chose dessous. Ou bien c’est lĂ©ger [l’eau qui est prĂȘte Ă  tomber au bas de la pipette] et ça fait de l’air ». Im en vient donc Ă  supposer que son doigt Ă©branle l’eau Ă  distance par l’air qu’il produit.

On voit d’emblĂ©e les diffĂ©rences qui sĂ©parent ces rĂ©ponses de celles du premier stade. Certes, il y a tous les intermĂ©diaires entre les deux stades, et le plus jeune des enfants que nous venons de citer, Gri, constitue prĂ©cisĂ©ment l’un de ces cas de transition : on pourrait le considĂ©rer simplement comme un enfant du premier stade moins affirmatif que les autres. Mais les quatre autres enfants ont une attitude nettement distincte de ceux dont nous avons analysĂ© prĂ©cĂ©demment les propos.

En premier lieu, l’enfant ne dit plus « C’est moi », pour indiquer la cause du mouvement de l’eau. Il dit « c’est Ă  cause qu’on fait comme ça ». Les cas de Cris et de Baza sont particuliĂšrement nets Ă  cet Ă©gard. MĂȘme lorsque nous demandons « Qui c’est qui la fait couler », ou « qui
 toi ou moi », l’enfant invoque une cause impersonnelle. Baza dit, par exemple : « Personne » et « le doigt. »

En second lieu, pour expliquer l’échec des Ă©tudiants, l’enfant n’invoque plus des raisons individuelles. Les causes qu’il cherche sont d’ordre entiĂšrement physique : « elle est trop loin » (Cris), « elle a pas mis son doigt tout prĂšs » (Baza). Autrement dit, l’enfant reste purement phĂ©nomĂ©niste.

En troisiĂšme lieu, certains de ces enfants emploient des expressions telles que « elle coule toute seule », « ça doit la faire tomber », « c’est de l’eau exprĂšs », etc., comme s’il s’agissait d’une loi nĂ©cessaire. Cela ne signifie pas que ce dĂ©terminisme soit entiĂšrement physique. Ces enfants croient, au contraire, que l’eau est consciente : « Quand elle voit qu’on fait comme ça, elle tombe », etc. Mais cela signifie que, pour eux, la relation entre le doigt et l’eau n’est plus arbitraire, comme une action due Ă  l’efficace personnelle : elle est rĂ©glĂ©e et obĂ©it Ă  des lois, lois Ă  la fois morales et physiques. La formule la plus caractĂ©ristique Ă  cet Ă©gard est celle de Cris : « elle tombe toute seule quand je fais comme ça ».

En quatriĂšme lieu, et par cela mĂȘme, l’enfant cherche Ă  prĂ©ciser les conditions de possibilitĂ© du phĂ©nomĂšne. Ainsi, Baza estime que pour rĂ©ussir il lui faut ĂȘtre Ă  une certaine distance : le phĂ©nomĂšne est donc indĂ©pendant de son efficace personnelle.

En cinquiĂšme lieu, si certains enfants tiennent Ă  dĂ©passer ce pur phĂ©nomĂ©nisme, c’est dans la direction physique et non dans la direction personnelle qu’ils cherchent leurs hypothĂšses explicatives. Ainsi Im suppose que le doigt agit sur l’eau par l’intermĂ©diaire d’un courant d’air 5.

On voit ainsi que, en opposition avec les rĂ©ponses prĂ©cĂ©dentes, les rĂ©ponses de ce second stade apparaissent comme purement ou presque purement phĂ©nomĂ©nistes (le cinquiĂšme point exceptĂ©). Autrement dit, l’enfant continue Ă  prendre acte de la liaison entre le mouvement des mains et celui de l’eau. Mais il en reste Ă  cette liaison, sans l’englober dans les prĂ©liaisons dues Ă  la croyance en l’efficace personnelle et sans la dĂ©passer par des hypothĂšses explicatives gĂ©nĂ©rales.

Mais, on voit aussi combien cette attitude purement phĂ©nomĂ©niste apparaĂźt comme dĂ©rivĂ©e par rapport Ă  l’attitude du premier stade. Le passage du premier au second stade s’obtient, en effet, non par addition, mais par soustraction de quelque chose. L’esprit de l’enfant ne commence pas par penser les phĂ©nomĂšnes en eux-mĂȘmes, pour ensuite les englober dans des liaisons causales : il commence par mĂȘler Ă  son observation des prĂ©liaisons, des liaisons immĂ©diates et irrĂ©flĂ©chies, qui, dans le cas particulier et Ă  cause de la nature propre du phĂ©nomĂšne, sont des prĂ©liaisons dues Ă  la croyance en l’efficace personnelle.

Cela étant, le phénoménisme pur nous apparaßt, en premiÚre approximation tout au moins, comme un résidu plus que comme un point de départ. On serait ainsi tenté de comparer les enfants de ce second stade à des positivistes malgré eux, qui constatent une loi, qui en voudraient connaßtre la cause, mais que la prudence contraint à se taire.

§ 4. — Le troisiùme stade ou stade rationnel

RĂ©pĂ©tons-le, l’enfant du troisiĂšme stade n’est pas mieux renseignĂ© que les prĂ©cĂ©dents, de par ses connaissances antĂ©rieures, sur le mĂ©canisme du phĂ©nomĂšne que nous lui montrons. Il est aussi stupĂ©fait que ses cadets de voir de l’eau qui reste suspendue en l’air sans tomber. La coĂŻncidence entre la chute de l’eau et le mouvement de son doigt lui paraĂźt, au premier abord, aussi surprenante qu’aux enfants des stades prĂ©cĂ©dents. Mais son orientation d’esprit est autre. Elle l’est en partie, Ă©videmment, grĂące Ă  l’ensemble de son expĂ©rience antĂ©rieure (si nous vivions dans un univers oĂč tout paraĂźtrait agir Ă  distance, nous raisonnerions sans doute comme les enfants du second stade, sinon comme ceux du premier !) mais, en partie aussi, grĂące Ă  un changement de structure psychologique sur lequel il nous faudra revenir.

Quoi qu’il en soit, l’enfant du troisiĂšme stade suppose d’emblĂ©e impossible qu’il y ait une relation directe entre le mouvement de son doigt et celui de l’eau. Il cherche donc son explication dans une tout autre direction et pense alors aussitĂŽt Ă  une intervention de l’expĂ©rimentateur. Ici apparaissent de nombreuses hypothĂšses, qui n’ont plus d’intĂ©rĂȘt pour nous, Ă©tant donnĂ© le sujet de notre Ă©tude, mais dont nous allons cependant donner quelques exemples, ne fĂ»t-ce que pour montrer au lecteur les interprĂ©tations qui auraient pu s’imposer Ă  l’esprit de l’enfant des stades prĂ©cĂ©dents, au lieu des solutions Ă©tudiĂ©es jusqu’ici :

Su (6 œ) : « Pourquoi l’eau tombe ? — 
 — Qui la fait tomber, c’est toi ou c’est moi ? — C’est vous. — Comment ça ? — Vous pesez le doigt [Su croit donc que je presse sur l’extrĂ©mitĂ© supĂ©rieure pour faire tomber l’eau]. — Est-ce toi ou moi qui la fais tomber ? — C’est toi. —  [Une Ă©tudiante fait le geste, mais l’eau ne tombe pas]. Pourquoi elle ne tombe pas ? — À cause vous pesez pas. »

Win (5 œ) : « Pourquoi elle tombe ? — 
 Parce qu’on fait comme ça [geste]. — Qu’est-ce qui fait comme ça ? — Vous. — Qui est-ce qui la fait tomber ? — C’est vous. — Comment je fais ? — Comme ça [geste de presser sur le haut de la pipette]. — Essaye encore. Pourquoi l’eau tombe ? — 
 — C’est toi ou moi qui la fais tomber ? — C’est vous. — Comment je fais ? — 
 — [Mlle K., fait le geste. Échec]. Pourquoi ça ne marche pas ? — 
 — C’est Ă  cause de la demoiselle que ça ne va plus ou Ă  cause de moi ? — À cause de vous ».

Lux (8 ans) : « Pourquoi elle tombe ? — Parce qu’on appuie lĂ  [montre les flancs de la pipette, comme si je pressais contre le verre]. — C’est toi ou moi qui la fais tomber ? — Vous ».

Eli (7 œ) : « Pourquoi elle tombe ? — Je sais pas. [Deux fois]. — Mais qu’est-ce qui se passe ? — À cause que vous avez mis votre doigt. Peut-ĂȘtre vous avez levĂ© le doigt. — Tu l’as vu bouger ? — Non. Vous l’avez bougĂ© un peu. — [Une Ă©tudiante fait le geste]. Pourquoi ça ne va pas ? — Je sais pas. — C’est toi ou c’est moi qui la fais couler ? — C’est vous ».

Toutes les rĂ©ponses se ressemblent. Elles ont ceci de commun que l’enfant n’a pas vu comment l’expĂ©rimentateur s’y prenait pour faire tomber l’eau au signal convenu. Ou, si comme Eli, il a vu le doigt de l’expĂ©rimentateur « bouger un peu », c’est qu’il Ă©tait dĂ©jĂ  convaincu du fait que le mouvement de l’eau provenait d’un truc. Autrement dit, les enfants de ce troisiĂšme stade sont partis de la mĂȘme observation brute que ceux des stades prĂ©cĂ©dents. La solution Ă  laquelle ils sont parvenus constitue donc une construction de leur part, exactement comme la solution des stades prĂ©cĂ©dents est le produit de la mentalitĂ© des Ăąges correspondants.

Les trois principales hypothĂšses Ă©mises au cours de ce troisiĂšme stade, sont : 1° que l’expĂ©rimentateur presse avec son index l’extrĂ©mitĂ© supĂ©rieure de la pipette ; 2° que l’expĂ©rimentateur comprime les parois de verre de la pipette, et 3° qu’il soulĂšve son doigt de telle sorte que l’air puisse entrer par le haut et chasser l’eau. La solution juste Ă©chappe, il va de soi, entiĂšrement aux enfants.

§ 5. — CorrĂ©lations avec les croyances relatives Ă  la marche des astres

Nous n’attribuerions qu’une valeur trĂšs restreinte aux rĂ©sultats prĂ©cĂ©dents s’ils ne concordaient d’une maniĂšre frappante avec l’évolution des croyances suivant lesquelles les enfants pensent ou bien qu’ils commandent le mouvement des astres, ou bien que les astres les suivent, ou bien enfin que les astres semblent seulement les suivre sans qu’il y ait lĂ  de liaison directe et objective.

Plus prĂ©cisĂ©ment, l’analyse des rĂ©sultats de l’expĂ©rience prĂ©cĂ©dente et l’analyse des croyances relatives Ă  la marche des astres s’éclairent rĂ©ciproquement. D’une part, en effet, il y a convergence complĂšte entre l’évolution des rĂ©ponses donnĂ©es Ă  la question de la pipette et l’évolution des croyances spontanĂ©es relatives Ă  la marche des astres, et cette convergence nous permet de constater que les interprĂ©tations des enfants, dans l’expĂ©rience de la pipette, ne sont pas suggĂ©rĂ©es par interrogatoire, mais correspondent Ă  des attitudes spontanĂ©es. D’autre part, l’expĂ©rience de la pipette nous permet d’assister Ă  la genĂšse des interprĂ©tations, tandis que les croyances sont dĂ©jĂ  tout Ă©laborĂ©es, et, par consĂ©quent, cristallisĂ©es, dans le cas de la marche des astres. Cherchons donc, et Ă  analyser la corrĂ©lation existant entre les deux groupes de rĂ©ponses, et Ă  tirer de lĂ  une explication des croyances relatives aux astres.

Notons tout d’abord que la marche des astres pose Ă  l’enfant un problĂšme trĂšs analogue Ă  celui de la pipette, Ă  part cette circonstance que le problĂšme est posĂ© par la nature elle-mĂȘme dans le cas des astres, au lieu d’ĂȘtre dĂ» aux artifices d’un expĂ©rimentateur. Il suffit, en effet, Ă  l’enfant de se promener par un clair de lune pour constater que le disque lunaire le suit avec une grande exactitude : lorsque l’enfant marche, la lune marche, lorsqu’il s’arrĂȘte, elle s’arrĂȘte, lorsqu’il court, elle court, etc. Tous les enfants ont vu cela, dĂšs l’ñge de 3 ans environ. Bien plus, quelques enfants ont soumis la lune Ă  diverses Ă©preuves. Un sourd-muet a racontĂ© Ă  W. James comment il s’y Ă©tait pris pour voir si la lune s’occupait rĂ©ellement de lui : il oscillait la tĂȘte en faisant le geste tantĂŽt du « oui », tantĂŽt du « non », et constatait avec stupĂ©faction que la lune l’imitait en tout cela. Un enfant que j’ai rencontrĂ© moi-mĂȘme, m’a dĂ©clarĂ© avoir vu le soleil en face de lui, Ă  cĂŽtĂ© d’une maison, et avoir couru, aussi vite que possible Ă  l’autre extrĂ©mitĂ© de la maison, mais en restant du cĂŽtĂ© de l’ombre, pour mettre Ă  l’épreuve le soleil : or, le soleil l’avait suivi quand mĂȘme ! Dans le cas des astres, comme dans celui de la pipette, l’enfant se trouve donc en prĂ©sence d’une situation telle qu’il puisse, sans absurditĂ©, s’attribuer des pouvoirs sur un objet situĂ© Ă  distance, et telle qu’aucune expĂ©rience ne puisse le dĂ©tromper.

Or, les croyances relatives Ă  la marche des astres se rĂ©partissent prĂ©cisĂ©ment en trois types caractĂ©risant trois Stades nettement successifs et correspondant aux trois stades dĂ©crits tout Ă  l’heure. Nous sommes obligĂ©s de revenir ici sur la classification que nous avons publiĂ©e antĂ©rieurement, pour la modifier quelque peu 6. Les matĂ©riaux que nous avons rĂ©unis en vue du prĂ©sent article nous ont, en effet, amenĂ©s Ă  Ă©tablir un stade spĂ©cial pour les enfants de 4-5 ans. Nous avions trouvĂ© antĂ©rieurement un ou deux exemples des rĂ©ponses de ce premier stade, mais pas suffisamment pour Ă©tablir l’existence d’un stade proprement dit. Nous fusionnerons, d’autre part, en un seul stade ce que nous appelions les stades II et III, quitte Ă  en faire deux sous-stades.

Durant un premier stade, l’enfant pense que si les astres le suivent, c’est Ă  cause de son efficace personnelle. Autrement dit, il croit qu’il oblige les astres Ă  le suivre. Dans l’étude citĂ©e Ă  l’instant nous avons dĂ©jĂ  mentionnĂ© deux cas de ce genre, l’un d’un enfant de 4 ans, Nain, qui, Ă  la question : « Qu’est-ce qui fait avancer le soleil et la lune ? » rĂ©pond : « C’est moi quand je marche », et l’autre d’un garçon de 7 ans, Giamb., qui rĂ©pond Ă  la mĂȘme question : « C’est nous ». Nous avons, depuis lors, dĂ©couvert que ces croyances Ă©taient beaucoup plus frĂ©quentes que nous ne le pensions. Elles constituent mĂȘme la majoritĂ© des croyances des enfants de 4 et 5 ans, et nous obligent ainsi Ă  les considĂ©rer comme caractĂ©ristiques d’un premier stade. Voici quelques exemples :

Camp (4 ans) : « Qu’est-ce qu’elle fait la lune quand tu te promĂšnes ? Elle marche. — Comment ? — Avec moi. — Pourquoi ? — Parce que moi je la force. —  Si tu veux qu’elle ne parte pas, est-ce qu’elle peut partir toute seule ? — Non. — Pourquoi pas ? — J’sais pas. —  Tu peux la faire s’arrĂȘter ? — Oui. —  Comment ? — Je m’arrĂȘte puis elle s’arrĂȘte ».

Ben (4 ans) ne nous a pas encore parlĂ© des astres. Nous l’interrogeons sur les nuages, et nous lui demandons, pour voir s’il s’attribue la mĂȘme efficace que dans le cas de la pipette : « Tu peux faire marcher les nuages ? — Non. —  Tu as dĂ©jĂ  essayé ? — Non. Avec la lune, oui. [On voit combien cette rĂ©action est spontanĂ©e !]. — Qu’est-ce que tu as fait ? — Je l’ai fait marcher. — Comment ? — Je marche, moi, puis ça la fait marcher. —  Tu peux la faire s’arrĂȘter ? — Quand je [ne] marche plus, elle s’arrĂȘte. —  Pourquoi ? — Parce que c’est moi qui la fais marcher [on voit aussi combien ce propos sort spontanĂ©ment]. — Quand tu marches, elle est forcĂ©e de marcher, ou elle pourrait partir si elle voulait ? — Elle veut marcher, parce que c’est moi qui la fais marcher. — Mais elle pourrait partir ? — Elle veut pas marcher, c’est moi qui la fais marcher. » Il faut nĂ©anmoins noter qu’une conviction si absolue ne va jamais chez l’enfant sans une certaine mĂ©fiance. Ben concĂšde, en effet, ceci : « Pourquoi elle marche quand tu marches ? — Elle veut marcher. Des fois je marche pas et elle marche bien. »

Van (5 ans) estime aussi qu’il peut faire courir la lune en courant, l’arrĂȘter en s’arrĂȘtant, etc. « Qu’est-ce que c’est qui la fait s’arrĂȘter quand tu t’arrĂȘtes ? — C’est moi. — Elle est forcĂ©e de courir, quand tu cours, ou c’est elle qui veut ? — C’est elle qui veut : elle est forcĂ©e de courir. —  Si tu cours et qu’elle ne veut pas courir, qu’est-ce qu’elle fait ? — Elle court. —  Si elle veut courir et que tu veux la faire s’arrĂȘter, tu peux ? — Si je veux, oui » 7.

On voit combien ce premier stade est semblable au premier stade des rĂ©ponses relatives Ă  la pipette. Dans les deux cas une coĂŻncidence entre les actes de l’enfant et les rĂ©actions du monde physique font croire Ă  l’enfant qu’il y a liaison directe entre ces actes et ces rĂ©actions. C’est lĂ  la part du phĂ©nomĂ©nisme dans la genĂšse de ces croyances. Dans les deux cas, d’autre part, l’enfant interprĂšte de maniĂšre immĂ©diate cette liaison comme due Ă  son efficace personnelle. Le mouvement de la lune, dit l’enfant, n’est pas dĂ» Ă  elle-mĂȘme, mais : « moi, je la force », « c’est moi qui la fais marcher », etc. Il est vrai que, dans le cas des astres, comme dans celui de la pipette, il entre en jeu un certain animisme : la lune et l’eau sont tenues pour vivantes. Aussi l’enfant, qui garde toujours un fonds de mĂ©fiance dans ses croyances les plus solides (surtout lorsque son moi est en cause, car l’enfant est tout Ă  la fois trĂšs sĂ»r et trĂšs dĂ©fiant de lui-mĂȘme), fait-il la part du feu et suppose-t-il parfois que la lune pourrait bien ne pas obĂ©ir, etc. Voir la fin du cas de Ben.

Durant un second stade, l’enfant conserve la croyance en une relation directe entre sa marche et le mouvement rĂ©el de la lune. Mais il perd la foi en son efficace personnelle. Autrement dit, il cesse de croire que c’est lui qui fait avancer la lune. Il en vient donc Ă  penser que, si la lune le suit, c’est qu’elle veut bien le suivre. L’accent est ainsi dĂ©placé : lorsque l’accent Ă©tait mis sur le « moi », la croyance Ă©tait surtout magique ; maintenant que l’accent est mis sur la lune elle-mĂȘme, la croyance devient surtout animiste.

Voici d’abord un cas intermĂ©diaire entre le premier et le second stades, cas d’un enfant dont les rĂ©ponses relatives Ă  la pipette Ă©taient aussi intermĂ©diaires entre le premier et le deuxiĂšme stades :

Gri (5 œ) : « La lune, est-ce qu’elle est toujours Ă  la mĂȘme place ? — Oui. Mais sitĂŽt qu’elle voit que je rentre, elle rentre aussi. — Tu peux la faire s’arrĂȘter ? — Oui. — Et la faire courir plus vite ? — Oui, quand je cours. — C’est toi qui la fais marcher, ou c’est elle qui veut te suivre ? — C’est moi. —  Si tu veux qu’elle s’arrĂȘte et si elle veut partir, qu’est-ce qui se passe ? — Eh bien, je la laisse partir ».

La conclusion de Gri ne manque pas d’une certaine sagesse pratique. Elle rappelle la maniĂšre dont le petit Jean-Christophe, aprĂšs avoir commandĂ© aux nuages d’aller dans une certaine direction, et constatĂ© que tous lui dĂ©sobĂ©issaient, en vint Ă  leur ordonner de poursuivre leur route


Voici maintenant des cas francs de ce deuxiÚme stade :

Win (5 œ). Est du troisiĂšme stade en ce qui concerne la pipette) : « Qu’est-ce qu’elle fait la lune ? — Elle bouge [= elle avance]. — Comment ? — Quand les nuages bougent [c’est lĂ  l’une des explications enfantines du mouvement de la lune : les nuages entraĂźnent la lune dans leurs courses]. — Elle te suit ou pas, quand tu te promĂšnes ? — Elle me suit. — Tu peux la faire marcher plus vite quand tu veux ? — Oui. — Comment tu fais ? — Je marche plus vite. — Tu peux la faire s’arrĂȘter ? — Oui. —  Comment ça se fait ? C’est toi qui lui commandes et qui la forces, ou c’est elle qui veut ? — Elle qui veut. —  Elle est forcĂ©e de marcher plus vite, quand tu vas plus vite ? — 
 Non. »

Baza (6 ans. Est du second stade en ce qui concerne la pipette) : « On peut faire marcher les nuages ? — Oui, puis la lune, des fois. —  Comment ? — Elle bouge toute seule. Quand on court, elle court. —  On peut la faire s’arrĂȘter ? — Oui, des fois. — Qu’est-ce qui la fait marcher ? C’est toi qui la force ou c’est elle qui veut ? — C’est elle qui marche toute seule. — Tu peux la faire aller vite ? — Oui. On court fort. — Et s’arrĂȘter ? — Oui, on s’arrĂȘte ».

Sci (8 ans) affirme de mĂȘme que la lune le suit et l’imite en tout, mais il n’attribue pas ces faits Ă  son efficace personnelle : « Tu peux la forcer Ă  marcher ? — Non, c’est pas moi qui la fais marcher ».

On voit en quoi consistent ces croyances. D’une part, l’enfant reste convaincu que la lune le suit, s’arrĂȘte quand il s’arrĂȘte, court lorsqu’il court. En ce sens il reste bien cause des mouvements de la lune. Mais d’autre part, l’enfant se borne Ă  prendre acte de cette liaison sans l’attribuer Ă  son efficace personnelle : il ne croit pas qu’il « force » la lune ; il pense simplement qu’elle marche « toute seule », ou s’aidant du mouvement des nuages, du vent, etc., et qu’« elle veut » le suivre. Ces formules se rĂ©pĂštent indĂ©finiment : « c’est elle qui veut », « elle veut marcher avec moi », « elle est pas forcĂ©e de s’arrĂȘter. C’est elle qui se force », etc., etc.

Les analogies entre ce stade et le stade correspondant, relatif Ă  la pipette, sont Ă©videntes. Dans les deux cas le phĂ©nomĂ©nisme subsiste et l’efficace disparait. La diffĂ©rence est que, dans le cas de la pipette, le phĂ©nomĂ©nisme demeure pur, tandis que, dans le cas des astres, il se colore aussitĂŽt d’une nouvelle nuance, de nature animiste. En effet, la lune est considĂ©rĂ©e par tous les enfants comme vivante et consciente. DĂšs lors, dans la mesure oĂč l’enfant renonce Ă  croire qu’il la domine en tout, il admet simplement que c’est elle qui dĂ©sire le suivre, le regarder, etc. Le phĂ©nomĂ©nisme se prolonge donc ici en animisme, de mĂȘme que, durant le premier stade, il se prolongeait en efficace. Mais, Ă  part cette diffĂ©rence, l’évolution des rĂ©ponses est analogue Ă  ce qu’elle est dans le cas de la pipette.

Le troisiĂšme stade, enfin, marque le moment oĂč l’enfant renonce Ă  croire que la lune le suit. Il est inutile de citer ici des faits. On trouvera assez d’exemples dans notre Ă©tude dĂ©jĂ  citĂ©e. Rappelons seulement que la disparition de la croyance se fait en deux temps. Durant un premier sous-stade l’enfant considĂšre dĂ©jĂ  la lune comme immobile, mais il croit que ses rayons le suivent grĂące Ă  des rotations possibles du disque lunaire. Durant un second sous-stade l’enfant dĂ©couvre que le phĂ©nomĂšne qui le prĂ©occupait tant n’est dĂ» qu’à une illusion et il renonce entiĂšrement Ă  dire que la lune le suit.

On voit ainsi que, au point de vue de la structure psychologique des croyances, l’évolution des propos d’enfants relatifs Ă  la marche des astres est entiĂšrement comparable Ă  l’évolution des rĂ©ponses donnĂ©es au cours de l’expĂ©rience de la pipette. Il y a lĂ  une garantie trĂšs sĂ©rieuse qui nous permettra de tirer de l’étude des attitudes d’esprit que nous avons dĂ©crites jusqu’ici quelques suppositions en ce qui concerne les rapports de l’efficace avec le phĂ©nomĂ©nisme.

Mais il y a plus. La corrĂ©lation ne porte pas seulement sur l’allure gĂ©nĂ©rale des deux Ă©volutions. Elle porte sur l’ñge moyen des deux sĂ©ries de stades. Nous nous sommes amusĂ©s Ă  faire, Ă  cet Ă©gard, quelques calculs au moyen de la formule du coefficient d’association de Yule (Four-fold table) 8.

Nous avons d’abord groupĂ© nos enfants de 4 Ă  8 ans de la maniĂšre suivante :

1er groupe A = ceux qui croient qu’ils font tomber l’eau de la pipette (= stades I et II).

2e groupe A = ceux qui ne croient pas qu’ils font tomber l’eau de la pipette (= stade III).

1er groupe B —  ceux qui croient que la lune les suit (= stades I et II).

2e groupe B = ceux qui ne le croient pas (= stade III).

Puis nous avons calculĂ© la corrĂ©lation qui existe entre ces quatre groupes et nous avons trouvĂ© b = 0,88. Autrement dit, il y a une forte corrĂ©lation entre le fait de croire que la lune suit les enfants et le fait de croire que l’on fait tomber l’eau grĂące Ă  un simple geste de la main dans l’expĂ©rience de la pipette.

Ensuite nous avons Ă©liminĂ© les deuxiĂšmes groupes (A et B) et, parmi les enfants restants, nous avons cherchĂ© s’il y avait corrĂ©lation entre les rĂ©ponses du stade I relatif Ă  la pipette et les rĂ©ponses du stade I relatif aux astres, ainsi qu’entre les rĂ©ponses respectives des deux stades II. Nous n’avons trouvĂ© ici qu’une corrĂ©lation de b = 0,40. Cela n’est d’ailleurs pas Ă©tonnant puisque la transition entre les stades I et II, dans le cas de la pipette comme dans celui de la lune, est beaucoup plus insensible qu’entre les stades I-II rĂ©unis et le stade III. Mais, en gros, on voit qu’il y a corrĂ©lation.

§ 6. — Quelques faits analogues

Avant de chercher Ă  dĂ©gager les quelques conclusions que comporte cette Ă©tude, mentionnons encore certains faits analogues aux prĂ©cĂ©dents, qui nous montreront la gĂ©nĂ©ralitĂ© du problĂšme des rapports entre l’efficace et le phĂ©nomĂ©nisme.

Il est, en effet, Ă  remarquer que les situations sont innombrables, dans lesquelles il y a coĂŻncidence entre les actes des enfants et les mouvements des choses, dans lesquelles, par consĂ©quent, l’enfant peut s’attribuer une efficace sur le cours de la nature. C’est dans cette atmosphĂšre, verrons-nous plus loin, que se construit la reprĂ©sentation du monde du bĂ©bĂ©, dĂšs le moment oĂč, vers 6-7 mois, il se met Ă  expĂ©rimenter sur les choses et Ă©tablit ainsi des sĂ©quences causales en fonction des mouvements, apparents ou rĂ©els ; qu’il provoque. Mais, encore vers 4-5 ans, de multiples coĂŻncidences donnent occasion Ă  des croyances en l’efficace. Examinons-en quelques-unes.

Tout d’abord le mouvement des nuages peut donner lieu aux mĂȘmes croyances que ceux des astres. AssurĂ©ment les nuages ne paraissent pas nous suivre avec autant d’insistance que la lune. Mais il arrive que nous allions dans la mĂȘme direction qu’eux. Cette coĂŻncidence suffit-elle Ă  crĂ©er, chez l’enfant, l’attitude de l’efficace ? Nous avons publiĂ© ailleurs certains faits qui en tĂ©moignent, chez des enfants de 6 Ă  10 ans encore 9. Nous avons retrouvĂ© depuis un grand nombre de ces faits, surtout chez des enfants de 4 Ă  5 ans. Voici quelques exemples :

Aub (5 ans) : « Tu sais ce que c’est un nuage ? — Non. — Tu en as vu ? — Oui. — OĂč ? — À la campagne. — Tu peux les faire avancer les nuages ? — Oui. —  Comment ? — Avec le vent. — Comment tu fais ? — Je le pousse. —  Comment ? — Je pousse le nuage et aprĂšs il marche. C’est le vent qui le fait marcher. —  Comment tu fais pour le pousser ? — Je marche avec les pieds. —  Et ça fait quelque chose au nuage ? — Oui. — Qu’est-ce que ça fait ? — Ça fait marcher les nuages. —  Qu’est-ce qui fait avancer les nuages ? — Les pieds. —  Comment ça ? — En marchant. —  Qu’est-ce que ça fait ? — Le soleil marche et la lune. —  C’est tout ? — L’étoile, le ciel. —  Il bouge le ciel ? — Il marche. — Quand ? — Quand on avance ». On voit ce que Aub a trĂšs justement noté : le ciel tout entier paraĂźt se dĂ©placer lorsqu’on se promĂšne le soir. Quant aux vents nous verrons plus loin comment Aub croit les faire avancer eux aussi.

Sehn (5 ans) : « Qu’est-ce qu’ils font les nuages quand tu t’arrĂȘtes ? — Ils s’arrĂȘtent. — Pourquoi ? — Parce qu’ils vont avec nous ». « Qu’est-ce qui les fait marcher ? — La lune. C’est la lune qui les fait marcher ». Quant Ă  la lune, elle va « avec moi ».

Or, de nouveau ici, les petits s’attribuent carrĂ©ment le mouvement des nuages, soit directement, soit par l’intermĂ©diaire du vent ou de la lune, tandis que les plus grands admettent simplement que les nuages nous suivent sans que l’efficace personnelle y soit pour quelque chose. Voici un exemple de ce second cas :

Gue (6 œ) : « Tu as vu des nuages ? — Oui, puis la lune [dont nous n’avons pas parlĂ© Ă  Gue. Le propos est donc spontanĂ©], elle nous suit toujours. — Ils bougent comment, les nuages ? — Comme la lune. —  Qu’est-ce qu’ils font quand tu te promĂšnes ? — Ils suivent aussi. —  Pourquoi ? — Pour voir le pays. — Tu peux faire avancer les nuages ? — Non. Ils avancent tout seuls. —  Tu peux les faire s’arrĂȘter. — Non. La nuit ils s’arrĂȘtent toujours [Les enfants de cet Ăąge croient en gĂ©nĂ©ral que la nuit est formĂ©e par de grands nuages noirs immobiles]. C’est pas les gamins qui arrĂȘtent les nuages. Ils s’arrĂȘtent tout seuls. — Tu peux les faire aller plus vite, quand ils marchent ? — Non. — Ils te suivent ou pas ? — Bien sĂ»r [que oui] — Comment ? — 
 J’sais pas. Ils sont pas Ă  moi. — Tu peux les faire bouger ? — Ah oui ! — Comment ? — C’est pas moi ».

Ce cas est bien instructif, d’abord parce qu’il nous montre combien peu suggestives sont nos questions, pour les enfants qui ne croient pas (ou ne croient plus) en leur efficace personnelle, et ensuite parce qu’il nous permet de prĂ©ciser, par antithĂšse, la nature de la croyance en l’efficace. « Ils sont pas Ă  moi », dit ainsi Gue en parlant des nuages, comme si la croyance en l’efficace supposait le sentiment que les choses nous appartiennent.

En second lieu, on trouve certaines croyances analogues en ce qui concerne le vent :

Aub (5 ans) nous dit, Ă  la suite de l’interrogatoire citĂ© prĂ©cĂ©demment : « Je pousse le vent pour faire marcher le ciel [on a vu que selon lui, le ciel tout entier le suit, et cela grĂące au vent, qui pousse les nuages]. — Comment tu fais pour pousser le vent ? — Je marche ». « Quand on marche, ça fait marcher le vent, et quand on marche pas, ça fait pas marcher le vent ».

En troisiĂšme lieu on observe la croyance suivante. Du moment que les enfants vont dormir quand vient la nuit, ils en arrivent Ă  croire que la nuit sert Ă  faire dormir, qu’elle se produit tout exprĂšs pour les petits enfants, etc. Ici encore, on voit comment une coĂŻncidence entre les actions de l’enfant et les Ă©vĂ©nements peut donner naissance Ă  une liaison causale. Cela Ă©tant, on peut se demander si, pour l’enfant, cette liaison s’accompagne d’efficace, nous demandons Ă  l’enfant non pas, naturellement, si lui-mĂȘme pourrait faire venir la nuit, mais s’il suffirait Ă  nous tous, qui causons, d’aller nous coucher et de dormir pour que la nuit arrive, mĂȘme au milieu de la journĂ©e. Les petits rĂ©pondent affirmativement, les grands nĂ©gativement. Voici des exemples du premier stade :

Gri (5 ans) : « Pourquoi est-ce qu’il fait noir la nuit ? — Parce qu’on doit dormir. — Si on allait tous dormir maintenant, pas ce soir mais maintenant, l’aprĂšs-midi, ça ferait venir la nuit ou pas ? — Oui. —  Pourquoi ? — Parce qu’on dort. [—  qu’on dormirait] ».

Vuil (6 ans) : « Qu’est-ce que c’est la nuit ? — C’est quand on voit pas clair. —  Pourquoi fait-il noir la nuit ? — Parce qu’on dort. —  Qu’est-ce que ça fait ? — On voit rien. — C’est parce qu’on dort qu’il fait nuit, ou c’est parce qu’il fait nuit qu’on dort ? — Quand on dort, il fait nuit. — Si nous allions dormir maintenant, ça ferait venir la nuit, ou ça la ferait pas venir ? — Ça la ferait venir. — Pourquoi ? — Parce qu’on dort ».

Bul (8 œ. RetardĂ©) : « Est-ce que ça ferait venir la nuit si on se mettait Ă  dormir maintenant ? — Oui, parce qu’on dort. —  Tu sais l’heure qu’il est ? — L’aprĂšs-midi. —  Si on se mettait au lit maintenant, ça ferait venir la nuit, ou pas ? — Ça ferait la nuit. — D’oĂč vient la nuit ? — Des nuages noirs ».

Voici un exemple du second stade :

Set (7 œ) : « Qu’est-ce que c’est que la nuit ? — C’est pour dormir. — Si on allait dormir maintenant, ça ferait venir la nuit, ou pas ? — Ça ferait pas venir la nuit. — Pourquoi pas ? — Parce que c’est le jour. —  Si personne n’allait se coucher ce soir, la nuit viendrait ou ne viendrait pas ? — Elle viendrait quand mĂȘme ».

En quatriĂšme lieu, il s’établit souvent, pour les enfants, des liaisons entre la pluie, ou le beau temps, et leur conduite ; mais ici il s’agit plutĂŽt de la conduite morale que des mouvements du corps propre :

Dur (4 ans), croit par exemple, que les nuages qui amĂšnent la pluie [Duf pense aux orages] « viennent vers les maisons parce que les enfants sont pas sages. — Pourquoi ? — Pour les faire peur. —  Comment ? — Parce que quand il y a beaucoup de nuages la pluie vient. » Le tonnerre, suivant Duf, sert d’ailleurs Ă  « arroser les jardins ».

Geh (7 ans) pense de mĂȘme que lorsqu’il fait une certaine grimace (en se tirant l’Ɠil et se retournant la paupiĂšre), cela fait pleuvoir : « Quand on fait comme ça, ça pleut le lendemain. —  Pourquoi ? — Parce qu’il faut jamais faire comme ça, parce qu’il pleut [: sinon il pleut] ». Mais, Geh ajoute qu’on lui dĂ©fend de faire cette grimace. D’autre part, il dĂ©finit la pluie de la maniĂšre suivante : « Ça sert Ă  pas s’amuser dehors ». La pluie est donc pour lui une sorte de punition qui l’empĂȘche de jouer dans la rue. Il semble donc trĂšs probable que, si la grimace est censĂ©e faire venir la pluie, c’est Ă  la maniĂšre dont une bĂȘtise attire une punition.

Notons enfin, Ă  propos de cette tendance que prĂ©sente le phĂ©nomĂ©nisme enfantin de se prolonger en efficace, que l’on trouve frĂ©quemment, chez nos enfants, la confusion bien connue du signe et de la cause. Voici des exemples :

Roy (7 œ) : « On peut faire venir le beau temps, quand il fait mauvais temps ? — Non
 Quand les limaces viennent sur la terre, ça annonce le mauvais temps. —  Comment ça se fait que ça annonce le mauvais temps ? — Parce que quand ils sont dans la terre avant, il fait beau temps. —  S’il fait mauvais temps et qu’on remet la limace dans la terre, qu’est-ce que ça fait ? — Ça fait qu’il revient le beau temps. —  S’il fait beau temps et qu’on met la limace dehors ? — Ça fait mauvais temps, parce que les limaces annoncent le mauvais temps ».

Aub (5 œ) nous dit, de mĂȘme : « On peut faire venir le beau temps ? — Oui, quand on trouve une pernette », parce qu’il a appris que les coccinelles « annoncent le beau temps ».

Cap (8 ans) : « On peut faire venir la pluie ? — Oui, en Ă©crasant un escargot. — Et alors ? — La pluie viendrait. —  Comment ? — Parce qu’on m’y a dit. »

Lux (8 ans) nous dit que c’est la lune qui fait venir le beau et le mauvais temps, parce que quand elle Ă©claire « ça sert Ă  montrer qu’il fait beau temps. — Comment ça se fait ? — C’est parce que quand il veut faire mauvais temps on la voit pas ».

Ces faits ont moins d’intĂ©rĂȘt que les prĂ©cĂ©dents, Ă©tant donnĂ© que ce ne sont pas les enfants qui ont dĂ©couvert que les limaces, etc., annoncent le mauvais temps et la lune le beau temps. NĂ©anmoins, on constate que, pour eux, un objet ne peut ĂȘtre signe sans ĂȘtre en mĂȘme temps cause. Ici de nouveau, le phĂ©nomĂ©nisme s’accompagne donc d’efficace, mais d’une efficace au second degrĂ©, c’est-Ă -dire prĂȘtĂ©e aux choses et non attribuĂ©e au moi. À ce titre les faits que nous venons de citer ont quelque rapport avec les prĂ©cĂ©dents. Mais, nous le rĂ©pĂ©tons, ils sont de nature distincte en tant qu’influencĂ©s par des croyances sociales et n’émanant pas directement de la pensĂ©e de l’enfant.

II. — Conclusions

Nous chercherons, dans cette seconde partie, Ă  expliquer le pourquoi de la liaison du phĂ©nomĂ©nisme et de l’efficace, puis Ă  tirer de cela quelques hypothĂšses sur les origines de la causalitĂ©.

§ 7. — PhĂ©nomĂ©nisme et efficace

Les faits que nous avons pu recueillir et analyser comportent une conclusion nette. C’est que, dans les cas oĂč les mouvements du monde extĂ©rieur convergent avec ceux du corps propre, l’enfant ne se contente jamais dans les stades primitifs d’une explication purement phĂ©nomĂ©niste. L’attitude premiĂšre des enfants est faite de croyance en l’efficace personnelle autant que de phĂ©nomĂ©nisme. Le phĂ©nomĂ©nisme pur n’est ainsi qu’une attitude dĂ©rivĂ©e, obtenue par rĂ©duction progressive de la foi en l’efficace.

Telle sera notre premiĂšre conclusion. Nous avons constatĂ©, en effet, que vers 4 ans la croyance en l’efficace atteignait son maximum d’intensitĂ© et de frĂ©quence. Vers 5 ans, elle s’attĂ©nue, et, de 6 Ă  7 ans, elle ne constitue plus que l’exception. En corrĂ©lation inverse avec cette dĂ©croissance, le phĂ©nomĂ©nisme acquiert une puretĂ© progressive. LiĂ© indissolublement Ă  l’efficace, vers 4 ans, il s’en dĂ©tache vers 5 et se prĂ©sente sous une forme presque pure vers 6-7 ans. Les enfants de ce dernier Ăąge, lorsqu’ils se trouvent en prĂ©sence de coĂŻncidences inintelligibles entre les mouvements de leur corps et ceux du monde extĂ©rieur, se bornent Ă  prendre acte de ces liaisons, sans chercher Ă  dĂ©passer la pure constatation du rapport par autre chose qu’un simple jugement de causalitĂ© (M. E. Meyerson dirait mĂȘme ici, de « lĂ©galité »). Ces enfants sont donc, malgrĂ© eux peut-ĂȘtre, des positivistes, faute d’hypothĂšses explicatives susceptibles de remplacer la foi (qu’ils ont perdue) en leur efficace personnelle.

Mais, avant 4 ans ? On pourrait, assurĂ©ment, nous objecter ceci. La croyance en l’efficace est peut-ĂȘtre un produit tardif du dĂ©veloppement mental. Au lieu de diminuer progressivement de la premiĂšre Ă  la sixiĂšme annĂ©e, elle apparaĂźt peut-ĂȘtre vers 2-3 ans seulement, pour atteindre son apogĂ©e Ă  4 ans et disparaitre ensuite. Dans ce cas, il se pourrait bien que le pur phĂ©nomĂ©nisme constituĂąt l’attitude la plus primitive du petit enfant, et que de bĂ©bĂ© d’un an fĂ»t un pur phĂ©nomĂ©niste. Il importe donc de prolonger notre analyse par un coup de sonde dans la premiĂšre annĂ©e.

Si l’on considĂšre la foi en l’efficace comme le produit de la conscience du moi, l’objection que nous venons de formuler a toutes les chances de correspondre Ă  la rĂ©alitĂ©, puisque la conscience du moi n’est pas primitive, mais n’apparaĂźt que tard. Seulement nous croyons — et nous essayerons plus loin de justifier cette vue — que l’efficace, comme tout l’égocentrisme enfantin d’ailleurs, ne provient pas d’une hypertrophie de la conscience du moi, mais bien d’une absence de diffĂ©renciation suffisante entre le subjectif et l’objectif. On peut faire, en effet, les hypothĂšses suivantes. D’une part, moins l’enfant distingue son moi des donnĂ©es objectives et plus il est portĂ© Ă  croire que ses pensĂ©es, ses gestes, ses dĂ©sirs sont liĂ©s Ă  l’ensemble de la rĂ©alitĂ© et ont une valeur absolue : d’oĂč un Ă©gocentrisme provenant simplement de ce que l’enfant n’a pas dĂ©couvert d’autres points de vue que le sien. D’autre part et par consĂ©quent, les rares Ă©lĂ©ments subjectifs dont l’enfant prend conscience, que ce soit un geste commandĂ© par le dĂ©sir propre, ou un dĂ©sir, ou un sentiment de plaisir, lui apparaissent comme douĂ©s d’efficace dans la mesure mĂȘme oĂč il est peu avancĂ© dans la connaissance des vrais rapports que soutient le moi avec le monde extĂ©rieur. — Or, s’il en est ainsi, si l’égocentrisme et l’efficace proviennent du peu de conscience que l’enfant prend de son moi, ces caractĂšres doivent ĂȘtre d’autant mieux reprĂ©sentĂ©s que l’on remonte aux origines du dĂ©veloppement mental. En d’autres termes, le phĂ©nomĂ©nisme d’un bĂ©bĂ© d’un an doit ĂȘtre accompagnĂ© de croyances en l’efficace du geste propre ou du dĂ©sir plus fortes encore que ce n’est le cas vers 3 ou 4 ans.

Nous ne pouvons songer Ă  nous livrer ici Ă  une analyse exhaustive de la causalitĂ© chez le bĂ©bĂ©, avant l’apparition du langage. Nous reprendrons le problĂšme ailleurs. Il convient cependant de citer un ou deux faits justifiant l’hypothĂšse que nous venons d’émettre. Rien n’est plus facile du reste, que de provoquer l’apparition de phĂ©nomĂ©nisme liĂ© Ă  de l’efficace chez un bĂ©bĂ© de quelques mois.

Voici une observation que j’ai pu prendre sur ma fille Jacqueline 10. Nous numĂ©roterons en chiffres romains les Ă©tapes du processus observé :

I. À 8 mois et 9 jours, J. est Ă©tendue dans sa roulotte et regarde une soucoupe que je balance devant elle, Ă  50 centimĂštres environ, de ses yeux. Elle manifeste un vif intĂ©rĂȘt et exprime son contentement, entre autres par le geste suivant : elle se cambre en s’appuyant sur ses pieds et ses omoplates et se laisse ensuite retomber d’une seule masse. Je fais alors, sans intention aucune, repasser une fois la soucoupe. J. la suit des yeux en riant puis la fixe, sĂ©rieuse et attentive, et se cambre une seconde fois. Lorsque J. est retombĂ©e, je repasse une fois la soucoupe. MĂȘme jeu encore trois fois. AprĂšs quoi je m’arrĂȘte. J. se cambre alors deux ou trois fois en regardant la soucoupe, puis passe Ă  autre chose. Je reprends deux fois. DĂšs que je m’arrĂȘte, J. recommence. Je cesse alors dĂ©finitivement, la soucoupe demeurant ainsi immobile devant ses yeux. J. se cambre nĂ©anmoins encore cinq ou six fois, en la regardant, puis se lasse et passe Ă  une autre occupation.

Or, toutes les fois que son geste a Ă©tĂ© suivi du mouvement de la soucoupe, J. a marquĂ© le contentement le plus vif. Sinon, mimique de dĂ©ception et d’attente.

On voit combien il a suffi de peu de cas favorables — une dizaine tout au plus — pour dĂ©terminer J. à Ă©tablir une liaison entre son geste et le mouvement de la soucoupe. Or, non seulement cela a suffi pour le moment mĂȘme, mais voici ce qui s’est produit 4 jours plus tard, sans que rien ne se soit passĂ© entre deux dans cet ordre de phĂ©nomĂšnes.

II. À 8 (13) : J. est toujours Ă©tendue dans sa roulotte, mais la capote en est dĂ©ployĂ©e, et J. la regarde au-dessus de sa tĂȘte. La capote est reliĂ©e Ă  l’avant de la roulotte par un ruban. Je m’arrange alors Ă  tirer le ruban sans que J. me voie ni me sache prĂ©sent, et Ă  faire ainsi osciller la capote. J. fait quelques petits mouvements de frayeur, puis tĂ©moigne d’un intĂ©rĂȘt trĂšs vif. Je m’arrĂȘte. Elle attend un instant, puis se cambre en regardant fixement la capote. Je fais alors de nouveau osciller celle-ci. MĂȘme jeu six ou sept fois: J. se cambre quand je m’arrĂȘte et je meus la capote dĂšs qu’elle s’est cambrĂ©e. Sourire continu de J. qui semble bien Ă©prouver le plaisir d’ĂȘtre cause au mĂȘme degrĂ© que lorsqu’on l’imite et qu’elle dĂ©termine ainsi l’apparition d’un son ou d’un geste chez autrui. Ce plaisir est trĂšs net et trĂšs significatif vers 7, 8 mois 11. La liaison entre le geste exĂ©cutĂ© et le mouvement observĂ© semble donc trĂšs consciente et le tout s’accompagne d’un plaisir Ă©vident.

Cinq minutes aprĂšs : mĂȘmes rĂ©actions.

III. À 8 (15), c’est-Ă -dire 48 heures plus tard, mĂȘmes rĂ©actions. Trouve d’emblĂ©e le procĂ©dĂ© connu, dĂšs qu’elle voit bouger la capote, ou plutĂŽt dĂšs que celle-ci s’arrĂȘte. MĂȘme mimique de plaisir.

IV. À 8 (16), nouvelles rĂ©actions. Je donne Ă  J. diffĂ©rents objets inconnus d’elle, un porte-cigarette, une boule de laine, une boĂźte de fer blanc, etc. Chaque objet est explorĂ© soigneusement. J. le palpe, le secoue, le frotte contre l’osier de la roulotte, le balance au-dessus d’elle, et cela apparemment pour en faire surgir toutes les propriĂ©tĂ©s, pour constater le son qu’il produit, les mouvements qu’il fait, etc. Or, parmi l’ensemble des conduites qu’elle a essayĂ©es tour Ă  tour Ă  propos de chaque objet, J. n’a pas manquĂ© de se cambrer en le regardant. Ce fut en particulier le cas en ce qui concerne la boĂźte de fer blanc : J. l’a frappĂ©e indĂ©finiment contre l’osier de la roulotte, en riant du bruit ainsi produit, puis s’est cambrĂ©e en la regardant. J. s’est ensuite cambrĂ©e plusieurs fois en la frappant, et, Ă  chaque reproduction du son, elle s’est mise Ă  rire en continuant de se cambrer, comme si l’ensemble de ces rĂ©actions Ă©taient liĂ©es entre elles.

V. MĂȘme jour. De la capote pendent verticalement deux rubans entortillĂ©s. Je prĂ©sente Ă  J. un Ă©tui de cuir qu’elle essaye de saisir, mais que je lui retire pour le glisser entre les deux rubans, trop haut pour qu’elle puisse l’atteindre. J. le regarde puis se cambre deux ou trois fois. Le mouvement imprimĂ© ainsi Ă  la roulotte fait lĂ©gĂšrement osciller l’étui. J. rit et recommence indĂ©finiment. — On remarque qu’ici la rĂ©ussite du procĂ©dĂ© employĂ© par J. n’est pas due aux arrangements de son pĂšre, mais Ă  la rĂ©alitĂ© physique elle-mĂȘme. Il est Ă©vident, cependant, que dans les deux cas il s’agit d’une liaison inintelligible pour la conscience de J.

VI. MĂȘme jour. Je suis en face de J. Je mets mon index dans ma bouche, le retire, le remets, etc., Ă  intervalles fixes. Vif intĂ©rĂȘt de J. et vague sourire. Je m’interromps. J. se cambre alors en regardant ma bouche avec une grande attention. Je remets mon index, le retire, elle se cambre Ă  nouveau, et ainsi de suite trois ou quatre fois. Je m’interromps, cette fois dĂ©finitivement. J. se cambre alors trois fois en fixant des yeux mon index et ma bouche.

VII. MĂȘme jour. Je dĂ©cide de faire dorĂ©navant Ă©chec Ă  toutes les tentatives de J. Autrement dit, je ne reproduirai plus, dĂ©sormais, les mouvements qu’elle dĂ©sirera faire durer, en se cambrant. Ainsi, je meus la capote sans qu’elle me voie. Elle se cambre aussitĂŽt, mais rien ne vient. Mimique d’étonnement. Recommence cinq ou six fois avec un air de surprise constante, puis abandonne.

VIII. MĂȘme jour. Je fais entendre une sorte de miaulement en laissant Ă©chapper de l’air entre les dents et les lĂšvres. J. dit « ha » et, chaque fois qu’elle dit cela, je rĂ©pĂšte mon miaulement. J. interrompt. Elle dit « ha » deux ou trois fois, puis, constatant l’échec, elle se cambre ! Nouvel Ă©chec. Elle recommence alors deux ou trois fois Ă  se cambrer, puis abandonne.

IX. Cinq minutes plus tard. Je recommence mon miaulement. Elle recommence à faire ha, puis agite une clochette qu’elle a en mains. Lorsque je m’interromps, elle se cambre une fois, mais une fois seulement.

X. Je mets mon doigt dans ma bouche, le sors, le remets, etc. Elle rit. Quand je m’interrompis, elle se cambre, mais de nouveau, une fois seulement. Regarde mon doigt sans plus bouger, puis passe à autre chose.

XI. Le lendemain : 8 (17). J. a en mains une poupĂ©e qui est suspendue Ă  la capote de sa roulotte. Je tire la capote sans ĂȘtre vu. J. constate le mouvement, sent la secousse de la poupĂ©e qui est dans sa main et tire ensuite elle-mĂȘme la poupĂ©e en regardant les mouvements de la capote qui en rĂ©sultent.

Une demi-heure plus tard, la poupĂ©e est abandonnĂ©e, mais Ă  portĂ©e de la main. Je tire alors la capote sans ĂȘtre vu. J. se cambre, comme la veille, mais, de nouveau, une fois seulement. Constatant l’échec, elle saisit la poupĂ©e et la tire, note le succĂšs et rit. AprĂšs quoi J. se cambre une fois et tire Ă  nouveau la poupĂ©e. Puis je tire moi-mĂȘme la capote sans ĂȘtre vu. J. continue alors en tirant la poupĂ©e et en se cambrant tout Ă  la fois. Il y a donc ici deux procĂ©dĂ©s simultanĂ©s, le fait de se cambrer tendant Ă  devenir un simple procĂ©dĂ© adjuvant.

XII. À 8 (19). Je fais bouger la capote, mais une fois seulement, sans ĂȘtre vu et sans que J. me sache prĂ©sent dans la chambre. J. se cambre dĂšs que la capote est retombĂ©e, en la regardant attentivement. MalgrĂ© l’échec, elle recommence deux fois, avec une mimique de grand Ă©tonnement. Regarde en arriĂšre le fond de la capote, avec air de recherche.

XIII. À 8 (20) : Je tire la langue. J. rit et, dĂšs que je m’arrĂȘte, se cambre. Je garde alors la bouche fermĂ©e. Se cambre une seconde fois, puis abandonne.

XIV. MĂȘme jour. Je fais osciller ma montre. DĂšs que je m’arrĂȘte, J. se cambre, plusieurs fois, en regardant chaque fois si l’effet est produit. Puis abandonne.

XV. Une heure aprĂšs. Je me cache derriĂšre mon chapeau et dis « coucou », puis je rĂ©apparais, ce qui fait rire J. aux Ă©clats. Quand je m’interromps, elle se cambre. Il est Ă  noter que, depuis ma dĂ©cision d’il y a cinq jours (voir VII) je n’ai jamais rĂ©pĂ©tĂ© ce qui a Ă©tĂ© interrompu, quand J. s’est cambrĂ©e. C’est donc malgrĂ© les Ă©checs rĂ©pĂ©tĂ©s que J. continue Ă  employer son procĂ©dĂ©. Sa mimique de dĂ©ception semble, en outre, montrer qu’elle continue Ă  se cambrer dans le but prĂ©cis de faire durer les mouvements intĂ©ressants.

XVI. À 8 (26) : je tire la capote. J. essaye de faire durer le mouvement en balançant vigoureusement son bras (procĂ©dĂ© qui rĂ©ussit parfois Ă  Ă©branler la roulotte au point de faire osciller la capote). Mais J. ne se cambre plus.

XVII. MĂȘme expĂ©rience le lendemain, 8 (27) : se cambre de nouveau !

XIX. À 8 (28) : je mets mon doigt dans ma bouche. J. cherche à le saisir. Je le lui donne. Elle le tñte et le rapproche de sa bouche. Je le remets dans la mienne, puis m’interromps. Elle se cambre alors, puis met sa main dans sa bouche en regardant la mienne.

XX. Cinq jours aprĂšs, Ă  9 (3) : se cambre de nouveau, et mĂȘme trois ou quatre fois, en regardant un objet que j’ai placĂ© trop loin pour qu’elle puisse le saisir. Je me retire pour que ma prĂ©sence n’influence pas J. Elle se cambre encore deux ou trois fois en regardant l’objet et avec chaque fois un temps d’arrĂȘt pour voir le rĂ©sultat. Celui-ci a naturellement Ă©tĂ© toujours nĂ©gatif.

XXI. À 9 (6), J. se cambre encore, aprùs que j’ai fait osciller la capote.

XXII. À 9 (8), J. se cambre en regardant un objet trop haut placĂ© pour l’attraper. Mais, comme le fait de se cambrer Ă©branle l’objet, J. recommence indĂ©finiment. Pas de surprise de ce renouveau de succĂšs du procĂ©dĂ©. Sourit de plaisir et continue.

XXIII. À 9 (13) : je bats des mains, et, dĂšs que je m’arrĂȘte, elle se cambre.

Ce qui frappe en premier lieu, dans cette observation, c’est l’étonnante persistance d’une mĂȘme conduite chez une petite fille de 8 à 9 mois, malgrĂ© les dĂ©ceptions rĂ©itĂ©rĂ©es. Nous n’avons, en effet, encouragĂ© J. dans son procĂ©dĂ© que durant six sĂ©ries d’épreuves, s’échelonnant sur une semaine. À partir de ce moment (8 mois 16 jours), tous les essais de J. pour faire durer un spectacle intĂ©ressant, en se cambrant, n’ont abouti qu’à des Ă©checs. NĂ©anmoins J. a continuĂ© Ă  pratiquer son procĂ©dĂ© durant trois semaines encore (c’est-Ă -dire jusqu’à 9 mois 6 jours, si l’on Ă©carte les faits XXII et XXIII, Ă©tant donnĂ© que l’essai XXII a Ă©tĂ© couronnĂ© Ă  nouveau de succĂšs).

Ces circonstances vont nous permettre d’interprĂ©ter la conduite de J. Tout d’abord, il semble clair que cette conduite a Ă©tĂ© intentionnelle, d’un bout Ă  l’autre de la sĂ©rie. Durant la premiĂšre semaine, cette intentionalitĂ© de l’acte ne fait pas de doute : J. ayant remarquĂ© la connexion entre son geste et le mouvement de la soucoupe, a reproduit ce geste Ă  chaque arrĂȘt de la soucoupe, puis a souri Ă  chaque nouveau mouvement de la soucoupe. Il y a lĂ  une attitude qui semble ne laisser aucun doute sur le fait que, pour la conscience de J. le geste produisait le mouvement de la soucoupe. RĂ©pĂ©tons-le, si nous nous permettons cette interprĂ©tation, c’est qu’à cette mĂȘme Ă©poque, J. s’amusait souvent Ă  faire exĂ©cuter certains gestes Ă  ses parents. Comme tous les bĂ©bĂ©s de cet Ăąge, que l’on imite, J. souriait de plaisir et riait mĂȘme aux Ă©clats, quand on reproduisait le geste qu’elle venait d’exĂ©cuter. Elle recommençait alors indĂ©finiment, et sa joie montrait bien la conscience d’une liaison. Au reste, l’indĂ©fini dĂ©veloppement des « rĂ©actions circulaires », Ă  cet Ăąge, dĂ©montre Ă  lui seul l’existence de l’effort intentionnel du bĂ©bĂ© pour reproduire tous les rĂ©sultats intĂ©ressants obtenus par hasard. Pendant la premiĂšre semaine de notre observation, le but de J. ne laisse donc aucun doute : elle se cambre pour faire continuer le spectacle qui vient de s’interrompre, quel que soit ce spectacle.

Mais dans la suite, c’est-Ă -dire Ă  partir du moment oĂč j’ai fait Ă©chec au procĂ©dĂ© de J., on pourrait admettre que le geste de se cambrer est devenu une simple habitude, ou un simple mouvement de rĂ©ponse. Seulement, la durĂ©e mĂȘme du processus semble nous permettre d’écarter cette solution. Il est peu vraisemblable, en effet, qu’une habitude entiĂšrement inutile dure aussi longtemps. On connaĂźt l’expĂ©rience de Lloyd Morgan sur les canetons qui se baignent Ă  sec : l’habitude a durĂ© trois jours. D’oĂč J.-H. Leuba conclut que les habitudes inutiles durent plus chez l’homme que chez l’animal 12. Mais c’est prĂ©cisĂ©ment parce qu’un homme ou un enfant ne les juge pas inutiles, lorsqu’un dĂ©sir les sous-tend. Or, la mimique de J. nous montre la durĂ©e du dĂ©sir. Ce n’est pas quand on fait osciller quelque chose devant elle qu’elle se cambre, c’est au moment prĂ©cis oĂč le spectacle s’interrompt, et oĂč J. prĂ©sente la mimique de l’attente. En outre, l’observation XXII nous montre combien naturellement J. a rĂ©employĂ© avec succĂšs son procĂ©dĂ© aprĂšs 21 jours d’échecs. AssurĂ©ment, certaines des rĂ©actions de J. constituent de simples mouvements de rĂ©ponse, mais on ne doit pas gĂ©nĂ©raliser. Bref, on peut soutenir que la liaison a Ă©tĂ© consciente entre le geste de se cambrer et la continuation des spectacles observĂ©s. Il suffit d’ailleurs que le procĂ©dĂ© ait Ă©tĂ© intentionnel pendant la premiĂšre semaine pour que l’ensemble de l’observation garde son intĂ©rĂȘt.

Cela dit, quel est le caractĂšre de cette liaison ? Il semble qu’il soit entiĂšrement comparable Ă  celui des connexions Ă©tablies par les enfants de 4 ans dans l’expĂ©rience de la pipette : phĂ©nomĂ©nisme mĂȘlĂ© d’efficace. Le phĂ©nomĂ©nisme ne fait pas de doute ici, nous venons de voir pourquoi. Quant Ă  l’efficace, il est plus difficile de prĂ©ciser sa nature sans soulever des malentendus de toutes sortes. Disons d’emblĂ©e, pour les Ă©carter, qu’un bĂ©bĂ© de 8-9 mois ne possĂšde assurĂ©ment aucun sentiment de son moi individuel. Le moi est un produit social qui s’obtient par comparaison, puis par opposition, avec les autres « moi ». En ce sens, le sentiment Ă©prouvĂ© par J. en exerçant une action sur les spectacles qu’elle voit ne peut ĂȘtre comparable au sentiment d’un garçon de 4 ans qui croit faire tomber l’eau d’une pipette et qui dit, aprĂšs l’insuccĂšs d’une Ă©tudiante : « Elle sait pas y faire », « moi, je peux y faire ». Mais c’est prĂ©cisĂ©ment parce que J. n’a pas la conscience de son moi que le sentiment de l’efficace doit ĂȘtre trĂšs fort en elle. Par le fait mĂȘme que la conscience du moi est nĂ©e de l’opposition ou de la diffĂ©renciation, cette conscience ne va pas sans un sentiment de la relativitĂ© du moi et de son impuissance, passĂ©es certaines limites. Au contraire, un esprit n’ayant pas encore la conscience de son moi doit considĂ©rer chacune de ses tendances, ou chacun de ses dĂ©sirs comme absolu et remplissant tout l’univers ; tout au moins comme liĂ© intimement aux perceptions visuelles qui l’accompagnent.

Bien plus, l’apprentissage de l’acte de saisir, qui s’est opĂ©rĂ© pendant les mois prĂ©cĂ©dents, met en jeu prĂ©cisĂ©ment une causalitĂ© de ce genre. L’enfant arrive, en effet, Ă  dĂ©couvrir progressivement que les mains, les pieds, obĂ©issent au dĂ©sir, et que les mains peuvent saisir les objets ou les amener dans le champ visuel, lorsqu’elles les ont heurtĂ©s en dehors de ce champ. Or, il est bien clair que, pour un esprit n’ayant pas la notion du moi, et situant les mains et les pieds exactement sur le mĂȘme plan que les tableaux prĂ©sentĂ©s par le berceau, la chambre, etc., une telle prise de possession du corps propre doit s’accompagner de sentiments d’efficace dont la seule diffĂ©rence avec ceux des enfants de 4 ans, qui croient faire avancer la lune, est qu’ils ne s’opposent Ă  aucune autre forme de causalitĂ©.

Cela Ă©tant, il va de soi que l’enfant continue son exploration du monde extĂ©rieur sans mettre d’avance aucune limite Ă  sa prise de possession. C’est ainsi que, constatant une connexion entre le mouvement d’une soucoupe et le geste de se cambrer, J. a dĂ» Ă©prouver la mĂȘme impression que lorsque, quatre mois, plus tĂŽt, elle a vu sa main obĂ©ir. Le fait de dĂ©couvrir que le dĂ©sir de sucer un objet, aperçu par hasard, est aussitĂŽt assouvi par l’intermĂ©diaire d’une main qui surgit, qui saisit l’objet et qui l’approche jusqu’au moment oĂč l’on Ă©prouve le plaisir de la succion, n’est ni plus ni moins Ă©tonnant, pour la conscience du bĂ©bĂ©, que le fait de constater le mouvement d’une soucoupe, lorsque l’on dĂ©sire que ce mouvement continue, et que ce dĂ©sir s’accompagne du geste de se cambrer. Dans ces deux situations, le dĂ©sir, le geste et le rĂ©sultat forment Ă©videmment un bloc indissociable, sans aucune conscience du « comment », des relations de dĂ©tail : c’est ce bloc qui nous paraĂźt caractĂ©riser le sentiment de l’efficace.

En bref, si l’on dĂ©finit l’efficace comme le sentiment d’une liaison entre le dĂ©sir et le rĂ©sultat obtenu, sans intermĂ©diaires rationnels, l’attitude de J. participe de l’efficace autant et plus que l’attitude de nos enfants de 4 ans. Dans les deux cas, il y a du phĂ©nomĂ©nisme Ă  la source de la connexion causale. Mais dans les deux cas, ce phĂ©nomĂ©nisme n’est pas pur : il s’accompagne d’efficace. Pour que le phĂ©nomĂ©nisme fĂ»t pur, il faudrait qu’un mouvement A, observĂ© par le bĂ©bĂ©, fĂ»t conçu comme cause d’un mouvement B simplement parce que ces deux mouvements ont Ă©tĂ© donnĂ©s ensemble dans l’observation et sans que l’un de ces deux mouvements dĂ©pendĂźt de la volontĂ© ou du bon plaisir de l’enfant. Il faudrait mĂȘme qu’aucune affectivitĂ© n’intervĂźnt et ne colorĂąt le tableau observĂ©.

Nous pouvons donc conclure que le schĂ©ma observĂ© chez nos enfants de 4 ans semble trĂšs gĂ©nĂ©ral, puisqu’on l’observe dĂ©jĂ  chez le bĂ©bĂ© de quelques mois. Si le phĂ©nomĂ©nisme et l’efficace sont ainsi indissolublement liĂ©s, dans tous ces cas primitifs, la raison nous en devient claire ; toute relation causale commence nĂ©cessairement par ĂȘtre phĂ©nomĂ©niste, puisque la comprĂ©hension du « comment » vient aprĂšs et non avant le rapprochement imposĂ© par l’expĂ©rience ; — mais, d’autre part, toutes les fois que l’un des termes de la relation est sous la dĂ©pendance du dĂ©sir de l’enfant, ce dĂ©sir est senti comme cause totale ou partielle et il y a efficace. Or, ce cas se prĂ©sente prĂ©cisĂ©ment toutes les fois que le corps mĂȘme de l’enfant intervient, soit Ă  titre de cause (comme dans les exemples de J. ou de la pipette), soit Ă  titre d’effet (comme lorsque le bĂ©bĂ© dĂ©couvre l’obĂ©issance de ses mains et de ses pieds).

⁂

Avant de poursuivre, discutons deux objections qui ne manqueront pas de se prĂ©senter Ă  l’esprit du lecteur. La premiĂšre consisterait Ă  nous reprocher d’avoir nous-mĂȘme créé dans l’esprit de J. la relation entre le geste de se cambrer et les rĂ©sultats extĂ©rieurs. On soutiendra peut-ĂȘtre que, en l’absence d’un psychologue crĂ©ant artificiellement des situations de ce genre, le phĂ©nomĂ©nisme et l’efficace n’apparaĂźtraient pas dans l’esprit du bĂ©bĂ©. Pour notre part, nous ne souscririons nullement Ă  une objection de ce genre, et cela pour deux raisons. La premiĂšre est que rien n’aurait contraint l’esprit de J. à Ă©tablir une liaison entre le geste de se cambrer et le mouvement de la soucoupe, si le schĂ©matisme de l’esprit du bĂ©bĂ© ne s’y Ă©tait prĂȘtĂ©. Il est Ă©vident qu’un bĂ©bĂ© de 1 mois ou un enfant de 6 ans n’auraient ni l’un ni l’autre Ă©tabli de connexion causale dans les circonstances oĂč J. s’est trouvĂ©e. Il y a lĂ  un fait Ă  expliquer. La seconde raison — et c’est la principale — est que des situations du genre de celles que nous avons imaginĂ©es se rĂ©alisent d’elles-mĂȘmes sans cesse dans la vie d’un bĂ©bĂ©. La meilleure preuve en est que le point de dĂ©part de nos expĂ©riences sur J. a Ă©tĂ© une conduite toute spontanĂ©e : c’est sans le vouloir que nous avons provoquĂ© chez J. une liaison entre son geste et le mouvement de la soucoupe, et J. a sans doute cru Ă  l’efficace de son geste avant que nous nous y soyons attendu. En outre, si, comme il est bien probable, l’enfant n’a pas d’emblĂ©e la notion de la causalitĂ© mĂ©canique (nous verrons au § 8 les raisons que l’on a de penser ainsi), n’importe quelle liaison constatĂ©e par le bĂ©bĂ© a, pour sa conscience, les caractĂšres de la connexion créée par nous entre le geste de se cambrer et le mouvement de la soucoupe. MĂȘme si l’on n’admet pas cela, on doit bien reconnaĂźtre que l’action exercĂ©e par l’enfant sur ses parents au moyen de ses cris, de ses gestes, de ses sourires, etc., doit avoir, pour la conscience du bĂ©bĂ© (en l’absence de distinction entre le physique et le psychique), tous les caractĂšres du phĂ©nomĂ©nisme liĂ© Ă  l’efficace.

Bien plus, tout dĂ©placement du corps propre, que ce dĂ©placement consiste en un mouvement de la tĂȘte, des mains, ou en un mouvement de marche, entraĂźne des mouvements apparents des choses, comparables Ă  ce qu’est le mouvement de la lune pour un enfant de 4-5 ans !

Mais, mĂȘme si l’on se rend Ă  ces raisons, on peut nous faire une deuxiĂšme objection. Il est Ă©vident qu’en crĂ©ant artificiellement des situations oĂč ces liaisons deviennent possibles ; nous avons tout au moins encouragĂ© la tendance de J. DĂšs lors, on est en droit d’exiger de nous un contrĂŽle de ce qui prĂ©cĂšde, sous la forme d’observations prises sur un autre enfant entiĂšrement soustrait Ă  l’influence de nos expĂ©riences. Autrement dit, on est en droit de nous demander de ne pas nous fier Ă  des observations prises sur un seul enfant.

Or, ici, nous devons Ă  l’amabilitĂ© de notre collĂšgue et ami, M. Raymond de Saussure, la communication d’une observation exactement analogue Ă  celles que nous avons faites sur J., mais qui a Ă©tĂ© prise sur un enfant sur lequel on n’expĂ©rimente pas, et sans que de Saussure ait eu connaissance, ni de nos observations ni de nos hypothĂšses de travail. Voici le fait, notĂ© par de Saussure sur son fils G. :

À 11 mois, G. pleure la nuit, et l’on allume la lampe en tirant sur un certain cordon que G. a remarquĂ©. La lumiĂšre Ă©blouit alors G., qui cligne naturellement des yeux. Or, Ă  plusieurs reprises, dĂ©sireux sans aucun doute de voir la lampe se rallumer, ou de voir Ă  nouveau la lumiĂšre Ă©blouissante (la lampe une fois allumĂ©e est en effet beaucoup moins frappante, pour l’enfant, que la lumiĂšre surgissant au moment oĂč on l’allume), G. regarde le cordon en clignant intentionnellement des yeux. D’aprĂšs de Saussure, le fait, qui s’est rĂ©pĂ©tĂ© un grand nombre de fois, ne laissait pas de doute sur le dĂ©sir de l’enfant de rallumer la lampe au moyen de ses clignements d’yeux.

AprĂšs quatre mois d’interruption, comme de Saussure me racontait la chose, nous avons cherchĂ© Ă  voir ce qui se passerait si l’on remettait G. en face du cordon. Nous avons donc placé G. (ĂągĂ© de 15 mois) Ă  50 centimĂštres du cordon et en plein jour. Nous avons allumĂ©, G. a clignĂ© des yeux involontairement ; puis, au bout de quelques secondes, voyant qu’il ne se passait plus rien, il a clignĂ© plusieurs fois des yeux, intentionnellement, en regardant le cordon, et avec une mimique manifeste d’attente.

On voit combien ce fait est analogue Ă  ceux que nous avons notĂ©s sur J. Cette observation de de Saussure nous fournit donc un cas entiĂšrement spontanĂ© de phĂ©nomĂ©nisme liĂ© Ă  de l’efficace, et non un cas influencĂ© comme ceux dans lesquels l’expĂ©rimentateur cherche Ă  reproduire les situations observĂ©es.

D’ailleurs, nous ne doutons pas que les observateurs retrouveront de tels faits en abondance. Il convient seulement de distinguer soigneusement les mouvements de l’enfant destinĂ©s Ă  agir sur les choses des simples mouvements de rĂ©ponse qui sont si frĂ©quents aux mĂȘmes Ăąges. La mimique de l’enfant suffit Ă  permettre la distinction, dans la plupart des cas tout au moins.

§ 8. — La genĂšse de la causalitĂ© chez l’enfant

Nous croyons avoir Ă©tabli un premier rĂ©sultat : c’est que lorsque le corps propre intervient Ă  titre de cause (rĂ©elle ou apparente), dans une liaison phĂ©nomĂ©niste, le phĂ©nomĂ©nisme n’est jamais pur Ă  l’origine. Il s’accompagne nĂ©cessairement d’efficace. Le phĂ©nomĂ©nisme pur est un rĂ©sidu tardif, obtenu par rĂ©duction progressive de l’efficace.

Pour que cette conclusion ait quelque intĂ©rĂȘt, en ce qui concerne la genĂšse de la causalitĂ©, il convient de la mettre en relation avec deux hypothĂšses. Celles-ci sont d’ailleurs beaucoup plus difficiles Ă  justifier, et nous nous contenterons, dans cet article, de les indiquer sans chercher Ă  faire mieux. La premiĂšre est que toute causalitĂ© dĂ©bute par du phĂ©nomĂ©nisme. La seconde est que toute causalitĂ©, chez le bĂ©bĂ©, est liĂ©e d’abord aux mouvements du corps propre.

Que toute relation causale, mĂȘme destinĂ©e Ă  se prĂ©ciser un jour en causalitĂ© mĂ©canique, etc., passe par un stade initial de phĂ©nomĂ©nisme, on nous accordera sans peine que cela est vraisemblable. On ne verrait pas comment l’expĂ©rience peut donner occasion Ă  l’établissement d’une connexion causale si la cause et l’effet n’étaient pas liĂ©s d’abord, l’un Ă  l’autre, par un lien purement phĂ©nomĂ©niste, sans intelligibilitĂ© aucune. Il faut se garder, Ă  cet Ă©gard, d’ĂȘtre dupe des apparences et de prendre pour de la causalitĂ© mĂ©canique ou par contact ce qui reste, aux yeux de l’enfant, aussi phĂ©nomĂ©niste que les faits discutĂ©s prĂ©cĂ©demment. Voici un exemple :

À 12 mois 29 jours, je fais tomber avec un bĂąton, devant J., un bouchon situĂ© sur le bord de la roulotte. J. saisit le bĂąton et fait tomber le bouchon elle-mĂȘme.

À 12 (30), mĂȘme rĂ©action, instantanĂ©e et sans que j’aie besoin de donner l’exemple. DĂšs que je pose le bouchon, J. saisit le bĂąton et frappe.

À 13 (0), J. est dans son berceau et joue. Je lui apporte le bĂąton et le dĂ©pose Ă  cĂŽtĂ© d’elle. Il n’y a ni bouchon ni rien sur le bord de la roulotte. J. a en mains une poupĂ©e en celluloĂŻd, remplie de grenaille. Je la lui prends des mains et la cache en dehors de la roulotte. J. essaye de voir, se penche, explore pendant un bon moment. Puis elle prend le bĂąton et le pose sur le bord, sans le lĂącher des mains, Ă  l’endroit oĂč la poupĂ©e a disparu. Je lui redonne la poupĂ©e au bout d’un moment. Elle en joue quelques minutes. Je recommence sur le cĂŽtĂ© opposĂ©. MĂȘme jeu de J. Le tout se rĂ©pĂšte encore trois ou quatre fois dans diffĂ©rentes directions.

On voit par cet exemple comment un procĂ©dĂ©, qui paraissait entiĂšrement mĂ©caniste au point de dĂ©part s’est muĂ© en procĂ©dĂ© phĂ©nomĂ©niste pour faire revenir les objets perdus ! L’hypothĂšse la plus simple est, dans ce cas, que la relation entre le bĂąton et l’objet n’a pas Ă©tĂ© mĂ©caniste pour J. mais phĂ©nomĂ©niste dĂšs le dĂ©but. Autrement dit, tout en constatant que le bouchon revenait Ă  elle lorsqu’elle le frappait avec son bĂąton, J. n’a pas compris le « comment » de ce phĂ©nomĂšne, et a admis que la poupĂ©e reviendrait tout aussi bien, si l’on dirigeait simplement le bĂąton vers elle.

Bref, on peut fort bien admettre, avec Hume ou Stuart Mill, que toute connexion causale dĂ©bute par une simple association inintelligible, Ă  laquelle l’esprit est conduit par les hasards de l’expĂ©rience. Ce que nous contestons seulement, c’est que ce phĂ©nomĂ©nisme soit pur Ă  l’origine, et ne s’accompagne pas de prĂ©liaisons dues Ă  l’intervention du corps. Cette remarque nous conduit au second point, c’est-Ă -dire Ă  l’hypothĂšse suivant laquelle toute causalitĂ© serait, Ă  l’origine, liĂ©e aux mouvements du corps propre.

Lorsqu’on observe le dĂ©veloppement mental d’un bĂ©bĂ© de quelques mois, on est assurĂ©ment tentĂ© de distinguer trois groupes de consĂ©quences causales, dans l’univers de l’enfant : les mouvements du corps, ceux qui dĂ©pendent directement du corps, et les mouvements entiĂšrement indĂ©pendants.

Voici trois faits, qui semblent justifier cette distinction : 1° À 5 (12), J. approche ses pieds de son visage dĂšs qu’elle les aperçoit ; 2° À 5 (8), J. a dĂ©couvert qu’en donnant un coup de pied dans une poupĂ©e suspendue, elle fait osciller celle-ci. Elle recommence indĂ©finiment ; 3° À 3 (12), J. tourne la tĂȘte quand elle entend un son et cesse de chercher quand elle a vu la personne ou l’objet correspondant, comme si elle savait que ceux-ci Ă©taient cause du son. — Il semble ainsi que les deux premiers de ces phĂ©nomĂšnes doivent constituer, aux yeux de l’enfant, des sĂ©quences causales dĂ©pendant de son corps, et le troisiĂšme une sĂ©quence indĂ©pendante.

En rĂ©alitĂ©, on peut se demander si les sĂ©quences entiĂšrement indĂ©pendantes du corps de l’enfant sont jamais senties comme causales avant que l’enfant ait dĂ©couvert, par sa propre activitĂ©, la notion de cause, ou avant que ces sĂ©quences soient entrĂ©es, d’une maniĂšre ou, d’une autre, dans la zone d’action de l’organisme. En effet, dans le cas oĂč le bĂ©bĂ© voit toujours tel tableau visuel succĂ©der Ă  tel son, ou tel mouvement ĂȘtre suivi de tel rĂ©sultat, il faut naturellement se garder de croire que la simple association suffise Ă  crĂ©er le sentiment d’une connexion causale. MĂȘme lorsque l’association est assez forte pour qu’il y ait prĂ©cision, autrement dit lorsque, entendant le son, l’enfant tourne la tĂȘte pour voir la personne, etc., il n’y a pas causalitĂ© pour autant. Il suffit d’admettre que grĂące Ă  un rĂ©flexe conditionnĂ© ou Ă  un « transfert », le son devienne signal et dĂ©clenche l’ensemble de la conduite.

Il serait trop long de chercher ici Ă  justifier cette hypothĂšse. Disons seulement que les sĂ©quences indĂ©pendantes du corps peuvent ĂȘtre familiĂšres, au point de donner lieu Ă  une prĂ©vision trĂšs exacte, sans que l’enfant sache pour autant les utiliser lorsqu’il commence Ă  agir sur elles. Par exemple, Ă  12 (27) encore, J. qui a vu tomber des objets depuis des mois (en particulier lorsque je lĂąche devant elle un objet pour voir la maniĂšre dont elle le suivra des yeux), et qui en a fait tomber des quantitĂ©s, par hasard, ne sait pas encore imiter le geste qui consiste Ă  lĂącher un objet au-dessus d’une table : elle le met bien Ă  la hauteur voulue, mais ensuite, au lieu de le lĂącher, elle le dĂ©pose elle-mĂȘme sur la table. Or, lorsque je lĂąche moi-mĂȘme l’objet, elle regarde d’emblĂ©e par terre, sachant ainsi trĂšs bien prĂ©voir le rĂ©sultat.

Les sĂ©quences indĂ©pendantes du corps restent ainsi, vraisemblablement, de purs tableaux successifs, dont chacun dĂ©clenche une conduite dĂ©terminĂ©e, mais qui ne sont pas encore reliĂ©s par des connexions causales. Deux voies sont possibles, dĂšs lors, pour passer de lĂ  Ă  des sĂ©quences causales vĂ©ritables. La premiĂšre est que les sĂ©quences pĂ©nĂštrent dans la zone d’action du corps ? Le troisiĂšme des cas distinguĂ©s tout Ă  l’heure rentrera, Ă  partir de ce moment, dans le second : les mouvements observĂ©s par l’enfant seront ainsi partiellement dĂ©pendants de son corps. Notons que cela est possible dans tous les cas. Lorsque l’enfant observe un mouvement, il peut s’arranger Ă  en dĂ©terminer la reproduction, comme dans l’exemple n° 2 citĂ© tout Ă  l’heure (la poupĂ©e que les pieds font balancer). Lorsqu’il s’agit d’un son, ou bien l’enfant en dĂ©termine la reproduction par une imitation partielle, par des mouvements (J. m’a souvent touchĂ© les lĂšvres quand je produisais un son, pour me le faire continuer), ce qui lui permet de dĂ©terminer le tableau visuel correspondant Ă  tel son, ou bien l’enfant se retourne lui-mĂȘme pour voir d’oĂč vient le son (et, dans un univers non encore construit, dans lequel les tableaux visuels ne sont pas encore nĂ©cessairement liĂ©s Ă  des substances permanentes ou Ă  un espace ordonne, se retourne pour voir un tableau, peut fort bien s’accompagner du sentiment que le mouvement du corps propre est liĂ© Ă  ce tableau 13). Or, dans tous les cas oĂč le corps propre intervient (donc dans le cas n° 2), il doit y avoir, si nos hypothĂšses sont exactes, non seulement phĂ©nomĂ©nisme mais sentiment d’efficace. Ainsi lorsque J. fait remuer une poupĂ©e en la poussant des pieds, à 5 (8), il est bien probable que cette sĂ©quence causale n’est encore nullement mĂ©canique, mais reste faite de phĂ©nomĂ©nisme et d’efficace. La preuve en est, semble-t-il, qu’il m’a suffi (aprĂšs une pause et aprĂšs que J. ait jouĂ© Ă  tout autre chose), de mettre la poupĂ©e devant les yeux de J. et trĂšs au-dessus de son corps, pour qu’elle se mette Ă  agiter ses pieds dans le vide, en regardant uniquement la poupĂ©e et sans chercher Ă  voir si les pieds la touchaient. J. semblait donc concevoir une liaison entre le mouvement de son corps en gĂ©nĂ©ral et celui de la poupĂ©e, et non une liaison mĂ©canique entre le mouvement des pieds et celui de la poupĂ©e.

C’est donc par l’intermĂ©diaire du corps, semble-t-il, que certaines sĂ©quences, d’abord indĂ©pendantes, deviennent rĂ©ellement causales. Mais ce n’est pas Ă  dire qu’il en soit toujours ainsi. Une seconde voie est possible, quoique, sans douter n’apparaissant que beaucoup plus tard. Il semble bien que, Ă  un moment donnĂ©, les sĂ©quences indĂ©pendantes du corps propre soient directement conçues comme causales. On ne voit pas, sans cela, comment le bĂ©bĂ© sortirait de son attitude initiale de solipsisme magique. Mais ici c’est de toute la constitution de l’univers rationnel qu’il conviendrait de parler : la causalitĂ©, Ă  partir de ce stade semble, en effet, liĂ©e Ă  la notion d’objet. Disons seulement ceci : si l’enfant en arrive Ă  concevoir des connexions causales entiĂšrement indĂ©pendantes de ses dĂ©sirs et de son corps, c’est vraisemblablement par un processus d’assimilation. AprĂšs avoir construit, par son action, le schĂ©ma de la causalitĂ© phĂ©nomĂ©niste et efficace, il se peut fort bien qu’il perçoive le monde Ă  travers ce schĂ©ma (et cela Ă  partir du moment oĂč son univers se constitue en substances indĂ©pendantes), et qu’il prĂȘte ainsi Ă  toute chose une efficace individuelle et une causalitĂ© propre. Mais, ici, trop de problĂšmes se posent Ă  nous pour songer Ă  les aborder maintenant.

§ 9. — Conclusion

Si rĂ©ellement, toutes les fois que le corps entre en action, le phĂ©nomĂ©nisme s’accompagne d’efficace, si, d’autre part, les formes primitives de la causalitĂ© sont liĂ©es Ă  l’action du corps propre, on conçoit que l’union du phĂ©nomĂ©nisme et de l’efficace soit parmi les caractĂšres les plus profonds de la causalitĂ©. D’une part, la causalitĂ© primitive ne peut ĂȘtre que phĂ©nomĂ©niste, car on voit mal comment naĂźtrait une connexion causale en dehors de l’expĂ©rience brute. D’autre part, la causalitĂ© primitive suppose toujours l’intervention du corps, car on voit mal comment un esprit entiĂšrement passif en arriverait au jugement de causalitĂ©. Le corps intervenant, il s’ensuit que, pour un esprit non habituĂ© Ă  la distinction du moi et du monde extĂ©rieur, le dĂ©sir est projetĂ© dans les choses, le subjectif confondu avec l’objectif, bref l’efficace mĂȘlĂ©e Ă  toute observation.

Le paradoxe dont nous sommes parti — l’union du phĂ©nomĂ©nisme de la contingence avec la mĂ©taphysique du dynamisme, union qui caractĂ©rise toute mentalitĂ© primitive — n’a donc rien de paradoxal.

Disons seulement, pour Ă©viter toute Ă©quivoque, que cette conciliation de Hume avec Maine de Biran revient nĂ©cessairement Ă  les rĂ©futer l’un par l’autre. Dans le schĂ©ma que nous nous sommes construit, la causalitĂ© ne provient ni de l’expĂ©rience externe, ni du sentiment du moi, mais d’une relation entre l’action et les choses. Le phĂ©nomĂ©nisme et l’efficace apparaissent, dĂšs lors, comme le produit d’une double illusion, au lieu de nous rĂ©vĂ©ler l’essence de la causalitĂ©. Ils constituent, en effet, le rĂ©sultat d’une prise de conscience imparfaite de cette relation entre l’action et les choses. Or, l’insuffisance de cette prise de conscience n’est qu’un aspect de l’illusion Ă©gocentrique. Tant que la conscience propre n’a pas su sortir d’elle-mĂȘme, pour dĂ©couvrir l’existence d’autres points de vue et d’autres perspectives, les choses lui paraissent dĂ©pendre d’elle, et ses dĂ©sirs avoir une efficace. DĂšs que le moi prend conscience de ses limites (plus exactement : dĂšs que la conscience propre se considĂšre comme un « moi » distinct des autres « moi » et, par consĂ©quent, limitĂ©), l’efficace tombe d’elle-mĂȘme et les choses sont conçues comme reliĂ©es entre elles par des relations objectives, dont la relation du corps avec les objets ne constitue plus qu’un cas particulier. La causalitĂ© vĂ©ritable est ainsi fondĂ©e. Ce que n’expliquent ni Hume ni Maine de Biran, c’est comment la causalitĂ© a pu se libĂ©rer tout Ă  la fois du phĂ©nomĂ©nisme et de l’anthropomorphisme dynamiste. Une psychologie gĂ©nĂ©tique respectueuse des faits doit, au contraire, nous montrer, et le rĂŽle immense jouĂ© par le phĂ©nomĂ©nisme ainsi que par l’efficace, lors de la naissance de la causalitĂ©, et la maniĂšre dont la relation de cause a pu se dĂ©livrer de ses entraves initiales, pour devenir ce qu’elle est actuellement dans les sciences : une pure forme de l’esprit.