La rĂšgle morale chez l’enfant. Zweiter Sommerkurs fĂŒr Psychologie in Luzern : 30. Juli bis 3. August 1928 ; Stiftung Lucernaᔉ ed. (1928) a

L’étude psychologique du dĂ©veloppement des notions morales chez l’enfant est importante pour l’éducateur autant que pour le psychologue. Cela va de soi, mais on ne le sait pas encore assez, parce que l’on considĂšre toujours trop l’enfant comme un petit adulte. On croit simple, par consĂ©quent, de lui inculquer des rĂšgles de conduite auxquelles, en fait, il ne comprend peut-ĂȘtre pas grand’chose et qui faussent ainsi sa conscience. En outre, l’évolution de la morale et l’évolution de la logique sont parallĂšles : la morale est une logique de l’action comme la logique est une morale de la pensĂ©e. Comprendre le dĂ©veloppement moral de l’enfant c’est donc comprendre du mĂȘme coup son dĂ©veloppement logique. Toute la pĂ©dagogie est ainsi en jeu dans l’étude que nous allons entreprendre.

PrĂ©cisons d’abord notre mĂ©thode. Les premiers psychologues qui se sont occupĂ©s de la nature empirique de la conduite morale, ont essayĂ© de ramener la conscience du devoir, ou du bien, Ă  des phĂ©nomĂšnes tels que le plaisir, la sympathie, l’habitude, etc. Ces tentatives se sont rĂ©vĂ©lĂ©es superficielles. Baldwin, dans ses ouvrages sur le dĂ©veloppement mental, et surtout P. Bovet, dans une belle Ă©tude sur la genĂšse de l’obligation de conscience 1, en ont montrĂ© la raison : la conscience morale n’est pas prĂ©formĂ©e dans la conscience individuelle. Le sentiment du devoir n’est pas congĂ©nital Ă  l’individu comme tel. La conscience de l’obligation morale est un phĂ©nomĂšne sui generis, qui suppose un rapport entre deux individus au moins : l’un qui donne un ordre, une consigne, et l’autre qui accepte cette consigne. Il suffit, pour que la consigne devienne obligatoire, que celui qui l’accepte Ă©prouve du respect pour celui qui la donne.

En ce qui concerne l’enfant, la genĂšse des rĂšgles morales sera donc la suivante : lorsque l’enfant recevra des personnes pour lesquelles il a du respect (en particulier de ses parents), telle ou telle consigne, ces consignes deviendront sacrĂ©es et obligatoires pour lui, et la conscience morale n’est rien d’autre, Ă  ses dĂ©buts, que l’ensemble des consignes ainsi acceptĂ©es.

Par une tout autre mĂ©thode, les sociologues de l’école de Durkheim sont arrivĂ©s Ă  la mĂȘme conclusion : la notion de rĂšgle n’est pas individuelle, mais sociale. Je sais bien que, Ă©tudiant la sociĂ©tĂ© par une mĂ©thode tout objective et historique, et faisant abstraction des consciences individuelles, les sociologues paraissent contredire en tout M. Bovet, pour qui le sentiment de la rĂšgle suppose simplement le rapport de deux consciences individuelles. Mais, aprĂšs avoir pensĂ© longtemps le contraire, nous ne pouvons actuellement voir entre ces deux thĂšses qu’une diffĂ©rence de mĂ©thode et de langage. Toutes deux, en effet, s’accordent sur le point essentiel : que le sentiment de la rĂšgle n’émane pas de l’individu comme tel, mais d’un rapport entre individus. Que, cela posĂ©, on Ă©tudie la rĂšgle du dehors, en faisant abstraction des individus, ou du dedans, en faisant abstraction de l’histoire des sociĂ©tĂ©s, il y a lĂ  deux mĂ©thodes aisĂ©ment conciliables, et mĂȘme incapables d’entrer en conflit parce que parallĂšles. Il y a entre la sociologie et la psychologie le mĂȘme parallĂ©lisme qu’entre la psychologie et la physiologie sur les terrains oĂč elles se rencontrent.

Cela dit, revenons Ă  la mĂ©thode psychologique, et demandons-nous ce qu’est ce « respect » invoquĂ© par M. Bovet pour expliquer la naissance des rĂšgles. La principale objection qu’on ait adressĂ©e Ă  M. Bovet est celle-ci : si toute rĂšgle (les rĂšgles morales, juridiques, les rĂšgles de l’usage, celles du jeu, etc.) repose sur le respect des consignes reçues et non sur un Ă©lĂ©ment intrinsĂšque et a priori, n’est-ce pas la porte ouverte au relativisme le plus absolu ? Reste-t-il possible de distinguer les « bonnes » rĂšgles des « mauvaises » rĂšgles ? Il est entendu que le psychologue n’est pas moraliste. Mais il doit expliquer ce fait que la conscience approuve en gĂ©nĂ©ral certaines choses et en condamne d’autres. La thĂšse du respect des consignes explique-t-elle ce choix ?

À notre humble avis, l’objection n’est pas fondĂ©e et M. Bovet a rĂ©pondu d’avance en dĂ©crivant l’entrecroisement des influences reçues par une conscience en formation. Tant que l’enfant n’accepte de consignes que des seuls ĂȘtres qu’il connaisse — ses parents — , toute rĂšgle lui paraĂźt bonne. Mais dĂšs que les influences s’accumulent, et se contredisent, il doit faire un choix (c’est lĂ  que, selon M. Bovet, intervient la raison dans l’élaboration de la conscience de la rĂšgle), et alors il distingue le « bon » respect du « mauvais » respect.

Le problĂšme qui se pose ainsi, et dont nous allons surtout nous occuper, est le suivant : si la conscience morale est, Ă  ses dĂ©buts, essentiellement « hĂ©tĂ©ronome », si le bien se confond avec l’obĂ©issance aux parents, comment la conscience parviendra-t-elle Ă  l’autonomie ?

I. Les deux respects. Études sur les rùgles du jeu

La premiĂšre question qu’il faille se poser, en s’inspirant des Ă©tudes inaugurĂ©es par M. Bovet, si fĂ©condes pour la comprĂ©hension de la morale enfantine, est de savoir s’il n’y a qu’un « respect ». N’y aurait-il pas intĂ©rĂȘt Ă  distinguer deux types de respect, le respect « unilatĂ©ral » et le respect « mutuel », et Ă  voir quelles catĂ©gories de rĂšgles engendrent ces deux types ? Nous trouverons peut-ĂȘtre ainsi que l’un de ces respects produit surtout l’hĂ©tĂ©ronomie, ou morale de l’obĂ©issance, et l’autre surtout l’autonomie, ou morale dans laquelle le bien prĂ©domine sur le devoir pur.

Par respect unilatĂ©ral, nous entendons essentiellement le respect de l’enfant pour l’adulte, c’est-Ă -dire une relation entre individus non Ă©gaux, dont l’un subit et l’autre exerce une contrainte morale. À ce type se rattache aussi le respect du cadet pour l’aĂźnĂ©. Par respect mutuel, nous entendons le respect des conventions entre individus moralement Ă©gaux, par exemple entre enfants de mĂȘme Ăąge. La question se pose donc comme suit : y a-t-il deux types de conscience de la rĂšgle, l’un rĂ©sultant de la contrainte morale exercĂ©e par un individu sur un autre, et l’autre rĂ©sultant de la coopĂ©ration entre individus Ă©gaux ?

Une petite enquĂȘte sur les rĂšgles du jeu nous a convaincu de l’existence et mĂȘme de l’opposition de ces deux types. Il s’agissait de voir : 1° comment les rĂšgles d’un jeu s’appliquent- elles suivant l’ñge des enfants et 2° comment les enfants se reprĂ©sentent-ils ces rĂšgles. Or le rĂ©sultat s’est trouvĂ© paradoxal, et ne s’explique, croyons-nous, que dans l’hypothĂšse de cette dualitĂ© des types possibles de rĂšgles. À l’ñge oĂč les enfants appliquent le moins bien la rĂšgle, ils prĂ©sentent le maximum de respect pour elle, et Ă  l’ñge oĂč ils savent fort bien l’appliquer, ils ne la considĂšrent plus comme sacrĂ©e et intangible. Il y a donc deux types de respect.

Voyons les faits de plus prĂšs. Demandons, par exemple, aux garçons les rĂšgles du jeu de billes. Jusque vers 7 Ă  8 ans, l’enfant est incapable de se plier Ă  une rĂšgle quelconque. Il joue pour lui tout en jouant avec les autres et croit que tout le monde joue comme lui. Il est donc enfermĂ© dans son moi tout en croyant participer de la vie du groupe. De 8 Ă  10-11 ans, l’enfant commence Ă  rechercher l’accord et Ă  se plier Ă  certaines rĂšgles communes, mais cet effort n’est guĂšre encore couronnĂ© de succĂšs. Lorsqu’on interroge, par exemple, tous les enfants d’une mĂȘme classe, chacun vous donne la rĂšgle qu’il croit universelle, mais on s’aperçoit que ces rĂšgles diffĂšrent encore singuliĂšrement d’un cas Ă  l’autre. Vers 10 Ă  11 ans, au contraire, la rĂšgle devient fixe et minutieusement arrĂȘtĂ©e dans tous les dĂ©tails. Les positions des billes, la maniĂšre de lancer, les distances, la valeur des billes, la procĂ©dure Ă  suivre en cas de contestation, tout est prĂ©vu, et la complexitĂ© de cette jurisprudence est telle que le psychologue n’a pas trop de quelques semaines de patience avant de pouvoir prĂ©tendre dominer la question !

Demandons maintenant Ă  ces mĂȘmes enfants d’oĂč viennent ces rĂšgles, surtout, s’il est possible de les changer, d’introduire de nouveaux usages, etc. Chose curieuse, les petits, jusque vers 10 Ă  11 ans, sont presque unanimes Ă  considĂ©rer la rĂšgle comme sacrĂ©e et intangible, quoique, en fait, ils la pratiquent fort mal. Les rĂšgles, nous a-t-on dit, ont Ă©tĂ© imposĂ©es Ă  l’enfant de toute Ă©ternitĂ©, par Adam et Ève, par le Bon Dieu, par les premiers Suisses, par les « Messieurs de la Commune », etc., etc. On pourrait assurĂ©ment les changer, mais « ça ne serait pas juste ». Quand bien mĂȘme tous les enfants adopteraient une nouvelle rĂšgle et oublieraient l’ancienne, celle-ci demeurerait la seule « juste ». La rĂšgle a une vĂ©ritĂ© intrinsĂšque, indĂ©pendante de l’usage. Au contraire, les grands, aprĂšs 10 Ă  11 ans, qui pourtant sont seuls Ă  pratiquer vraiment la rĂšgle, ne la considĂšrent plus comme sacrĂ©e. Elle est toute rĂ©cente, nous disent-ils. Autrefois on jouait autrement. Chaque gĂ©nĂ©ration la modifie. Il suffit de s’entendre, et l’usage fait force de loi. Ce sont les enfants qui ont inventĂ© les rĂšgles du jeu et si, demain, on les changeait, ce seraient les nouvelles qui seraient seules « justes ».

En bref, il y a lĂ  tout au moins l’indice de deux types de respect. Le petit, qui est dominĂ© par le respect unilatĂ©ral, a, pour la rĂšgle qu’il reçoit du dehors, le mĂȘme sentiment mystique que l’Australien, cher aux sociologues, pour la tradition des ancĂȘtres. Le grand, qui est libre (il n’y a plus d’aĂźnĂ©s pour lui imposer telle ou telle maniĂšre de jouer, puisque le jeu de billes cesse vers 12 Ă  13 ans), ne connaĂźt plus que le respect mutuel et considĂšre les rĂšgles qu’il pratique avec la mentalitĂ© de l’intellectuel civilisĂ© vis-Ă -vis des lois de son pays, expression d’opinions toujours sujettes Ă  rĂ©vision.

Cette enquĂȘte nous apprend du mĂȘme coup Ă  quels facteurs sont dus ces deux types de respect. Le respect unilatĂ©ral est dĂ» aux rapports de contrainte morale : contrainte de l’aĂźnĂ© sur le cadet, ou de l’adulte sur l’enfant. Le respect mutuel est liĂ© Ă  la coopĂ©ration entre enfants de mĂȘme Ăąge.

Or, n’est-il pas frappant de voir que le petit, qui prĂ©sente le maximum de respect pour la rĂšgle (respect unilatĂ©ral), est prĂ©cisĂ©ment celui qui reste, en fait, Ă©gocentrique et indiscipliné ? Ne serait-ce pas l’indice que la contrainte adulte ou la contrainte de l’aĂźnĂ© ne transforment pas l’esprit individuel autant qu’il le semble du dehors ? Et n’est-il pas frappant de constater que la libertĂ© intellectuelle conquise par les grands, grĂące Ă  la victoire du respect mutuel sur le respect unilatĂ©ral, ou de la coopĂ©ration sur la contrainte, va prĂ©cisĂ©ment de pair avec une observance beaucoup plus poussĂ©e de la rĂšgle dans la pratique ?

Nous sommes donc ainsi en possession d’une hypothĂšse de travail : le respect unilatĂ©ral propre Ă  la contrainte morale de l’adulte, ne suffit pas Ă  faire sortir l’enfant de son Ă©gocentrisme spontanĂ©. L’hĂ©tĂ©ronomie ne suffit pas Ă  la formation morale. La coopĂ©ration seule fera parvenir l’enfant Ă  l’autonomie et façonnera ainsi vraiment son sentiment du bien.

Il s’agit maintenant de reprendre ces hypothĂšses en les vĂ©rifiant au moyen d’enquĂȘtes qui nous conduiront plus au cƓur de la rĂ©alitĂ© morale.

II. La contrainte et le réalisme moral

Essayons d’abord de contrĂŽler la premiĂšre partie de nos hypothĂšses : que la contrainte morale de l’adulte n’aboutit qu’à une morale littĂ©rale, ne changeant pas encore le fond de la conscience Ă©gocentrique de l’enfant.

Nous allons voir en effet que l’enfant accepte bien les consignes imposĂ©es par les parents, mais que ces consignes, restant extĂ©rieures Ă  la conscience de l’enfant, sont prises Ă  la lettre et constituent autant de « tabous » ou d’« obligations rituelles ». Le bien est ce qui est conforme Ă  la consigne, le mal ce qui n’est pas conforme, et l’intention profonde de celui qui agit n’a pas d’importance pour l’enfant. C’est ce que nous appellerons le « rĂ©alisme moral ».

Le critĂšre de ce phĂ©nomĂšne doit, nous semble-t-il, ĂȘtre cherchĂ© dans les jugements de valeur relatifs Ă  la responsabilitĂ©. Pour une morale de la conscience ou morale de l’autonomie, la responsabilitĂ© est tout entiĂšre relative Ă  l’intention : un acte extĂ©rieur n’est tenu pour coupable ou pour vertueux que dans la mesure oĂč l’intention qui lui a donnĂ© naissance Ă©tait une intention mauvaise ou une intention bonne. Or, comme on le sait par les travaux des sociologues, rĂ©cemment mis au point par M. P. Fauconnet, dans un beau livre sur la ResponsabilitĂ©, la responsabilitĂ© dans les sociĂ©tĂ©s dites « primitives » n’est pas « subjective », mais « objective » : tel acte matĂ©riel est tenu pour un crime quelle que soit l’intention de celui qui l’a commis. Le bien et le mal sont rigoureusement dĂ©finis comme l’obĂ©issance aux rĂšgles ou la dĂ©sobĂ©issance, mĂȘme involontaire. Une telle Ă©valuation de la responsabilitĂ© est assurĂ©ment l’indice d’une morale encore tout extĂ©rieure Ă  l’individu, morale que le groupe social impose aux consciences comme une coutume ou une mode, mais qui n’est pas assimilĂ©e par la conscience individuelle.

Qu’en est-il de l’enfant ? Arrive-t-il Ă  une notion subjective de la responsabilitĂ© ou ses jugements de valeur tĂ©moignent-ils de l’existence de la « responsabilitĂ© objective » dĂ©crite par les sociologues ?

Nous avons spécialement étudié à cet effet les idées des enfants sur le mensonge, en nous servant de la méthode de Fernald 2 (faire comparer des récits au point de vue de leur valeur morale).

Le mensonge constitue, Ă  cet Ă©gard, un excellent exemple parce que les rĂšgles relatives aux mensonges ne peuvent avoir Ă©tĂ© inventĂ©es par les enfants eux-mĂȘmes et sont tout entiĂšres imposĂ©es par l’adulte.

En effet, comme la plupart des observateurs l’ont montrĂ© (Stern, etc.), l’enfant ne conçoit pas spontanĂ©ment la nĂ©cessitĂ© morale de dire la vĂ©ritĂ©. Jusqu’à 7 Ă  8 ans, l’enfant ment comme il joue, par besoin de transformer le rĂ©el en fonction de ses dĂ©sirs. Ainsi que Stern l’a bien vu, il s’agit lĂ  de pseudo-mensonges, de ScheinlĂŒge, puisque l’enfant n’a pas conscience de mentir et est souvent dupe lui-mĂȘme de ses affirmations. Une telle attitude nous paraĂźt mĂȘme constitutive de la pensĂ©e de l’enfant. Nous avons essayĂ© de montrer dans des Ă©tudes spĂ©ciales sur la pensĂ©e de l’enfant 3 que cette pensĂ©e devait ses caractĂšres propres au fait qu’elle est Ă©gocentrique et non socialisĂ©e. Or, la vĂ©ritĂ© n’est importante que pour les autres. La pensĂ©e Ă©gocentrique recherche donc non pas la vĂ©ritĂ©, mais la satisfaction personnelle. Le mensonge lui est ainsi naturel.

Or, trĂšs tĂŽt, on apprend aux enfants qu’il ne faut pas mentir, et que le mensonge est un mal. Que va-t-il se passer ? L’enfant accepte la consigne. Il la considĂšre comme sacrĂ©e et obligatoire. Il la met en pratique aussi bien qu’il peut, plutĂŽt mal en fait, mais sincĂšrement quand il y pense Ă  temps. Seulement il ne la comprend pas. Il l’assimile dans la mesure du possible, mais elle reste extĂ©rieure pour lui. Aussi l’applique-t-il Ă  la lettre, et ses Ă©valuations concernant la responsabilitĂ© restent-elles tout objectives : un mensonge lui paraĂźtra d’autant plus « vilain » que son contenu sera invraisemblable, et cela indĂ©pendamment de l’intention.

Voici des exemples. Je raconte Ă  des enfants de 6 Ă  8 ans les deux histoires suivantes : 1° « Jean a racontĂ© Ă  sa maman que la maĂźtresse lui a donnĂ© une bonne note et l’a fĂ©licitĂ©. Mais ce n’est pas vrai ». 2° « Henri est allĂ© se promener. Il a rencontrĂ© un gros chien qui lui fait trĂšs peur. En rentrant il raconte Ă  sa maman qu’il a vu un chien aussi gros qu’une vache ». L’enfant me dit que ce sont lĂ  deux mensonges. Je demande simplement : « Est-ce qu’ils sont Ă©galement vilains ? — Non. — Alors lequel est le plus vilain ? » Presque tous les petits me rĂ©pondent que le deuxiĂšme, celui du chien, est un plus vilain mensonge que le premier. Ils affirment qu’il faut punir son auteur plus que l’auteur du premier, etc.

Et cependant ils comprennent bien le pourquoi de ces mensonges. Le premier, nous dit l’enfant, ment « pour pas ĂȘtre puni ». Le second ment « pour avoir un bonbon », etc. Cependant le second mensonge est un plus « gros » mensonge, plus « vilain », digne d’une plus grande punition.

La raison en est simple. « Il n’y a jamais de chiens aussi gros que des vaches », nous dit l’enfant, tandis que « ça arrive qu’on a des bonnes notes ». Ce qui est grave, dans le deuxiĂšme mensonge, c’est donc qu’il est invraisemblable, que son contenu est plus Ă©loignĂ© du rĂ©el que celui du premier. On ne saurait concevoir une morale plus littĂ©rale, et plus Ă©loignĂ©e de l’intention cachĂ©e !

AprĂšs 8 ans, en moyenne, l’affirmation se retourne et l’enfant se met Ă  juger les deux mensonges comme nous le faisons nous-mĂȘmes. Notons en outre que, pour les petits, il est parfaitement normal de mentir Ă  des camarades : c’est seulement en parlant aux grandes personnes qu’il est interdit de mentir. Lorsqu’on demande Ă  l’enfant pourquoi il ne faut pas mentir, il se borne Ă  rĂ©pondre : « parce qu’on nous punit ». Les grands, au contraire, estiment qu’il ne faut pas mentir mĂȘme Ă  des enfants, et qu’il y a une raison Ă  cela : si l’on mentait, la justice ne serait plus possible, on punirait les innocents pour les coupables, etc.

Comme, en ce qui concerne les rĂšgles du jeu, nous nous trouvons donc ici en prĂ©sence de deux respects : d’abord un respect pour la rĂšgle elle-mĂȘme considĂ©rĂ©e comme sacrĂ©e en soi, d’oĂč une notion tout objective de la responsabilité ; un respect mutuel des consciences ensuite, avec responsabilitĂ© reposant sur l’intention cachĂ©e. Morale de l’hĂ©tĂ©ronomie d’abord, puis morale de l’autonomie.

De tels faits sont aisĂ©s Ă  expliquer. La contrainte adulte se combine d’abord avec l’égocentrisme enfantin, puisqu’elle ne rĂ©ussit pas Ă  transformer la conscience. D’une part l’enfant accepte la consigne, mais sans se l’assimiler rĂ©ellement. D’autre part il juge la rĂšgle adulte comme il juge toutes choses : d’un point de vue rĂ©aliste, qui ignore l’existence du sujet pensant. En effet l’égocentrisme ne conduit pas comme tel Ă  la conscience de soi. Lorsque, au contraire, la coopĂ©ration entre enfants apprend Ă  chacun Ă  connaĂźtre les autres et, partant, Ă  se connaĂźtre soi-mĂȘme, l’intention prime sur l’acte et l’enfant dĂ©couvre la valeur de la rĂ©ciprocitĂ©. C’est ce respect mutuel, concevable d’ailleurs entre adultes et enfants dans la mesure oĂč les parents savent ĂȘtre camarades et pas seulement lĂ©gislateurs, qui apprend vraiment Ă  l’enfant ce qui est le mensonge et ce qu’est la vĂ©ritĂ©.

Au point de vue intellectuel, il en va d’ailleurs exactement ainsi. L’égocentrisme intellectuel mĂȘme au verbalisme, c’est-Ă -dire Ă  l’habitude de se contenter de mots au lieu de penser objectivement le rĂ©el tel qu’il est. La contrainte intellectuelle de l’adulte, loin d’éliminer le verbalisme, le consolide au contraire simplement : la parole du maĂźtre, comme l’affirmation personnelle, dispense de rĂ©flĂ©chir et inhibe l’esprit critique. Au contraire la discussion, le libre Ă©change intellectuel, la coopĂ©ration vraie, bref l’analogue du respect mutuel sur le plan de la pensĂ©e, façonnent la raison et dĂ©livrent du verbalisme.

Verbalisme et rĂ©alisme moral sont donc les produits de l’égocentrisme enfantin et de la contrainte adulte combines.

III. La coopĂ©ration et l’autonomie morale

Passons maintenant à la vérification de la seconde partie de nos hypothÚses : que le respect mutuel seul façonne le sentiment du bien.

Bornons-nous ici encore, Ă  un exemple privilĂ©giĂ©. Cherchons Ă  analyser une notion morale qui doit son dĂ©veloppement et son apparition mĂȘme Ă  la coopĂ©ration entre enfants plus qu’à la pression adulte : la notion de justice 4.

Aucune notion, peut-ĂȘtre, n’est plus concrĂštement vĂ©cue par l’enfant que la notion de justice. Les rapports avec l’adulte et avec les proches sont tout entiers conditionnĂ©s par la conscience du juste. À l’école surtout, il s’établit trĂšs prĂ©cisĂ©ment une sorte de solidaritĂ© des enfants contre l’adulte et le mot de justice constitue le symbole de ralliement le plus dĂ©sintĂ©ressĂ© de cette franc-maçonnerie.

Il peut donc ĂȘtre intĂ©ressant de chercher ce qui se passe en cas de conflits entre l’obĂ©issance due Ă  l’adulte et la justice proprement dite. Racontons aux enfants pour voir ce qu’ils en diront, des histoires comme celles-ci : Une maman demande Ă  l’un de ses fils plus de services qu’à l’autre. — Une maman favorise son fils le plus obĂ©issant aux dĂ©pens de l’autre. — Un papa demande Ă  l’un de ses fils de lui raconter les bĂȘtises qu’aura faites son frĂšre, etc., etc.

Il est facile de constater, au moyen d’un tel questionnaire, qu’avant 7 Ă  8 ans, c’est Ă  dire toujours durant ce stade oĂč la contrainte adulte et l’égocentrisme enfantins s’allient de façon intime, la notion du juste ne peut se dĂ©gager de l’obĂ©issance aux lois. « Si la maman veut que
 alors c’est juste. » « Si le papa a commandĂ© Ă  l’un de raconter ce qu’a fait l’autre, alors c’est juste, ce n’est pas "rapporter" », etc.

Mais, d’autre part, aprĂšs 8 ans en moyenne, la justice se dĂ©gage de l’obĂ©issance et devient un principe autonome : « La maman l’a dit. Il faut bien le faire, mais c’est pas juste. » Dans le cas de conscience d’ailleurs si dĂ©licat, de l’adulte qui demande de rapporter, les enfants sont maintenant presqu’unanimes Ă  dire qu’il faut refuser ; ils prĂ©conisent mĂȘme tous les subterfuges plutĂŽt que d’approuver que l’on trahisse un proche.

L’égalitĂ© s’oppose ainsi Ă  l’obĂ©issance, et, chez l’enfant comme dans la sociĂ©tĂ© adulte, la conscience de l’égalitĂ© croit avec les progrĂšs de la solidaritĂ©. On peut mĂȘme dire — et cela est Ă  imputer Ă  notre Ă©ducation dĂ©fectueuse plus qu’à la conscience de l’enfant — que la notion de justice s’acquiert en bonne partie aux dĂ©pens de l’adulte. DĂšs le stade antĂ©rieur Ă  8 ans, l’enfant emploie les expressions de « juste » et « pas juste » pour caractĂ©riser les sanctions infligĂ©es par l’adulte et ce qui n’est « pas juste » c’est la punition trop sĂ©vĂšre, la punition qui tombe Ă  faux, ou l’absence de punition mĂ©ritĂ©e. LĂ  mĂȘme oĂč la justice se confond avec l’obĂ©issance aux consignes, il y a donc dĂ©jĂ  possibilitĂ© d’un jugement de l’enfant sur l’adulte. Dans la suite la justice se libĂšre de l’obĂ©issance et devient dĂšs lors un perpĂ©tuel moyen de contrĂŽle au service de l’enfant.

La justice nous paraĂźt ainsi constituer le type des notions dues au respect mutuel et Ă  la coopĂ©ration. Si l’on se rappelle jusqu’à quel degrĂ© d’organisation peut atteindre une sociĂ©tĂ© d’enfants, comme en tĂ©moigne le jeu de billes, que nous avons Ă©tudiĂ© plus haut, on comprend aisĂ©ment que la notion de justice puisse naĂźtre des rapports sociaux entre enfants ou tout au moins qu’elle se dĂ©veloppe plus facilement dans un tel milieu que sous l’influence des rapports qui existent entre l’enfant et l’adulte. D’oĂč le rĂŽle essentiel de la vie sociale en classe et du self-government comme procĂ©dĂ©s d’éducation morale.

Notons-le en conclusion : il en est de mĂȘme en ce qui concerne la vie intellectuelle. La coopĂ©ration entre enfants dĂ©veloppe, avec la discussion, le sens du contrĂŽle et le sens de la cohĂ©rence logique. RepliĂ© sur lui-mĂȘme, l’enfant reste dans le rĂȘve. Aux prises avec l’adulte, il est Ă©crasĂ© par une vĂ©ritĂ© qui reste extĂ©rieure Ă  sa pensĂ©e. En collaboration avec ses proches, par contre, il dĂ©veloppe tout Ă  la fois sa personnalitĂ© et le culte de la vĂ©ritĂ© impersonnelle et objective.