Quelques expĂ©riences sur la conservation des quantitĂ©s continues chez lâenfant (1939) a đ
Toute connaissance, quâelle soit dâordre scientifique ou relĂšve du simple sens commun, suppose un systĂšme, explicite ou implicite, de principes de conservation. Dans le domaine des sciences expĂ©rimentales, il nâest pas besoin de rappeler comment lâintroduction de la notion de conservation du mouvement rectiligne et uniforme (principe dâinertie) a rendu possible le dĂ©veloppement de la physique moderne, ni comment le postulat de la conservation du poids a permis Ă Lavoisier dâopposer une chimie rationnelle Ă lâalchimie qualitative. Quant au sens commun, il est inutile dâinsister sur lâemploi quâil fait du principe dâidentité : dans la mesure oĂč toute pensĂ©e cherche Ă organiser un systĂšme de notions, elle est bien obligĂ©e dâintroduire quelque permanence dans leurs dĂ©finitions. Bien plus, dĂšs la perception, le schĂ©ma si essentiel de lâobjet constant, dont nous avons cherchĂ© prĂ©cĂ©demment Ă reconstituer la genĂšse 1, suppose lâĂ©laboration dâun vrai principe de conservation, le plus primitif sans doute de tous. Que la conservation, condition formelle de toute expĂ©rience comme de tout raisonnement, nâĂ©puise ni la reprĂ©sentation de la rĂ©alitĂ© ni le dynamisme de la construction intellectuelle, câest lĂ une autre question : nous disons simplement que la conservation constitue une condition nĂ©cessaire de toute activitĂ© rationnelle, sans nous occuper de savoir si cette condition est suffisante pour rendre compte de cette activitĂ© ou pour exprimer la nature de la rĂ©alitĂ©.
Cela dit, il est Ă©vident que la pensĂ©e arithmĂ©tique nâĂ©chappe point Ă une telle rĂšgle. Un ensemble ou une collection ne sont concevables que si leur valeur totale demeure inchangĂ©e, quels que soient les changements introduits dans les rapports mutuels des Ă©lĂ©ments : les opĂ©rations que lâon a nommĂ©es « groupe des permutations » au sein dâun mĂȘme ensemble montrent prĂ©cisĂ©ment la possibilitĂ© dâeffectuer toute permutation sur les Ă©lĂ©ments en laissant invariante la « puissance » totale de lâensemble. Un nombre nâest Ă©galement intelligible que dans la mesure oĂč il demeure identique Ă lui-mĂȘme, quelle que soit la disposition des unitĂ©s dont il est composé : câest ce quâon a appelĂ© lâ« invariance » du nombre. Une quantitĂ© continue comme une longueur ou un volume nâest utilisable pour le travail de lâesprit que dans la mesure oĂč elle constitue un tout permanent, indĂ©pendamment des combinaisons possibles dans lâarrangement de ses parties. Bref, quâil sâagisse de quantitĂ©s continues ou discontinues, des aspects quantitatifs perçus dans lâunivers sensible ou des ensembles et des nombres conçus par la pensĂ©e, quâil sâagisse des contacts les plus primitifs de lâactivitĂ© nombrante avec lâexpĂ©rience ou des axiomatisations les plus Ă©purĂ©es de tout contenu intuitif, partout et toujours la conservation de quelque chose est postulĂ©e par lâesprit Ă titre de condition nĂ©cessaire de toute intelligence mathĂ©matique.
Du point de vue psychologique, le besoin de conservation constitue donc une sorte dâa priori fonctionnel de la pensĂ©e, câest-Ă -dire quâau fur et Ă mesure de son dĂ©veloppement ou de lâinteraction historique qui sâĂ©tablit entre les facteurs internes de sa maturation et les conditions externes de lâexpĂ©rience, le besoin sâimpose nĂ©cessairement. Mais faut-il conclure de lĂ que les notions arithmĂ©tiques se structurent progressivement en fonction mĂȘme de ces exigences de conservation, ou bien la conservation est-elle antĂ©rieure Ă toute organisation nombrante et mĂȘme quantifiante et constitue-t-elle non seulement une fonction, mais encore une structure a priori, une sorte dâidĂ©e innĂ©e sâimposant dĂšs la premiĂšre prise de conscience de lâintellect et la premiĂšre prise de contact avec lâexpĂ©rience ? Câest prĂ©cisĂ©ment Ă lâanalyse psycho-gĂ©nĂ©tique dâen dĂ©cider et nous allons essayer de montrer que la premiĂšre solution est seule conforme aux faits.
§ 1. La technique adoptĂ©e et les rĂ©sultats gĂ©nĂ©rauxđ
On prĂ©sente en premier lieu au sujet deux rĂ©cipients cylindriques de mĂȘmes dimensions (A1 et A2) contenant la mĂȘme quantitĂ© de liquide (lâĂ©galitĂ© des quantitĂ©s Ă©tant reconnaissable Ă celle des niveaux), puis on verse le contenu de A2 dans deux rĂ©cipients plus petits et semblables lâun Ă lâautre (B1 et B1), pour demander Ă lâenfant si la quantitĂ© transvasĂ©e de A2 en (B1 + B2) est restĂ©e Ă©gale Ă celle de A1. Au besoin, on peut ensuite verser le liquide contenu en B1 dans deux rĂ©cipients Ă©gaux entre eux et plus petits encore (C1 et C2), puis, le cas Ă©chĂ©ant, verser B2 dans deux autres rĂ©cipients C3 et C4, identiques Ă Â C1 et C2 : on pose alors les questions de lâĂ©galitĂ© entre (C1 + C2) et B1 ou entre (C1 + C2 + C3 + C4) et A2, etc. Dâune maniĂšre gĂ©nĂ©rale, on soumet ainsi les liquides Ă toutes les dĂ©formations possibles en posant chaque fois le problĂšme de conservation sous la forme dâune question dâĂ©galitĂ© ou de non-Ă©galitĂ© avec le verre-tĂ©moin. Inversement, on peut naturellement aussi, en vue de lâanalyse des rĂ©ponses obtenues, remplir un verre de forme quelconque et demander Ă lâenfant de constituer une quantitĂ© Ă©gale au moyen dâun rĂ©cipient de forme diffĂ©rente. Mais le problĂšme principal demeure celui de la conservation comme telle.
Les rĂ©sultats obtenus semblent dĂ©montrer que les quantitĂ©s continues ne sont pas dâemblĂ©e considĂ©rĂ©es comme constantes, mais que leur conservation se construit peu Ă peu selon un mĂ©canisme intellectuel que nous allons prĂ©cisĂ©ment chercher Ă expliquer. En sĂ©riant les rĂ©ponses fournies aux diverses questions posĂ©es Ă lâenfant, il est possible de distinguer trois stades successifs. Au cours du premier stade, lâenfant considĂšre comme naturel que la quantitĂ© du liquide varie selon la forme et les dimensions des rĂ©cipients dans lesquels on les transvase : la perception des changements apparents nâest donc nullement corrigĂ©e par un systĂšme de relations ou dâopĂ©rations assurant lâexistence dâun invariant de quantitĂ©. Durant un second stade, qui constitue une pĂ©riode de transition et dâĂ©laboration, la conservation sâimpose progressivement, mais si elle est dĂ©couverte dans le cas de certains transvasements, dont il nous faudra chercher Ă dĂ©terminer les caractĂšres, elle nâest pas gĂ©nĂ©ralisĂ©e Ă tous. Ă partir dâun troisiĂšme stade, enfin, le sujet postule dâemblĂ©e la conservation des quantitĂ©s dans chacune des transformations que nous effectuons avec lui, ce qui ne signifie nullement, cela va sans dire, que cette gĂ©nĂ©ralisation de la constance soit Ă©tendue (ou ne le soit pas) au-delĂ des limites du domaine Ă©tudiĂ© ici.
Quant Ă lâinterprĂ©tation de ces faits, nous pouvons partir des hypothĂšses que voici et dont les unes nous ont conduits Ă la position des problĂšmes Ă©tudiĂ©s dans ce chapitre, tandis que dâautres sont nĂ©es au cours des expĂ©riences. On peut, en effet, se demander si lâĂ©laboration de la notion de la conservation de la quantitĂ© ne se confond pas entiĂšrement avec la construction de la quantitĂ© elle-mĂȘme : lâenfant ne parvient pas dâabord Ă la notion de la quantitĂ© pour lui attribuer ensuite la constance, mais il ne dĂ©couvre la quantification rĂ©elle quâau moment oĂč il est capable de construire des totalitĂ©s qui se conservent. Au niveau du premier stade, la quantitĂ© se rĂ©duit ainsi aux rapports asymĂ©triques donnĂ©s entre les qualitĂ©s, câest-Ă -dire aux comparaisons en « plus » ou en « moins » impliquĂ©es dans les jugements tels que « câest plus haut », « moins large », etc. Mais ces rapports demeurent perceptifs et ne constituent point encore des « relations » proprement dites, car ils ne peuvent ĂȘtre coordonnĂ©s les uns aux autres selon des opĂ©rations additives ou multiplicatives. Cette coordination qui dĂ©bute avec le second stade, aboutit ensuite Ă une notion de quantitĂ© intensive, donc sans unitĂ©s, mais susceptible de cohĂ©rence logique. Or, sitĂŽt constituĂ©e, cette quantification intensive permet Ă lâenfant de concevoir, antĂ©rieurement Ă toute autre mesure, la proportionnalitĂ© des diffĂ©rences et par consĂ©quent la notion dâune quantitĂ© totale dâordre extensif. Cette dĂ©couverte, qui seule rend possible le dĂ©veloppement du nombre, proviendrait ainsi des progrĂšs mĂȘmes de la logique au cours des stades envisagĂ©s Ă lâinstant.
§ 2. Le premier stade : absence de conservationđ
Selon les enfants du premier stade, la quantitĂ© de liquide transvasĂ©e augmente ou diminue en fonction de la forme ou du nombre des rĂ©cipients. Les raisons invoquĂ©es en faveur de la non-conservation (diffĂ©rence de niveau, de largeur, nombre des verres, etc.) varient dâun sujet Ă lâautre ou dâun moment Ă lâautre, mais tout changement perçu est considĂ©rĂ© comme entraĂźnant une modification dans la valeur totale du liquide. Voici des exemples :
Blas (4 ans), fille. « Tu as une amie ? â Oui, Odette. â Et bien, tu vois, on te donne Ă toi, Clairette, un verre de sirop rouge (A1 rempli aux Ÿ) et Ă Odette un verre de sirop bleu (A2, mĂȘme niveau). Est-ce quâune de vous a plus Ă boire que lâautre ? â La mĂȘme chose. â VoilĂ ce que Clairette fait : elle verse son sirop dans deux autres verres (B1 et B2 ainsi remplis jusquâĂ mi-hauteur). Est-ce que Clairette a la mĂȘme chose quâOdette ? â Odette a plus. â Pourquoi ? â Parce quâon a mis moins (en B1 et B2 : Blas montre les niveaux, sans tenir compte du fait quâil y a deux verres). â (On verse alors Ă©galement le sirop dâOdette en B3 et B4.) â Câest la mĂȘme chose. â Et maintenant (on transvase le sirop de Clairette de B1 + B2 en L1, le long tube mince, qui est alors Ă peu prĂšs rempli) ? â Câest moi qui a plus (= Clairette, en L1). â Pourquoi ? â On a versĂ© dans ce verre (L1, Blas montre le niveau) et ici (B3 et B4) pas. â Mais avant, câĂ©tait la mĂȘme chose ? â Oui. â Et maintenant ? â Câest moi qui a plus. » Ensuite on reverse le sirop rose de Clairette (L1) dans les verres B1 et B2 : « Tu vois, Clairette verse aussi comme Odette. Alors tout le bleu (B3 + B4) ensemble et tout le rouge (B1 + B2) ensemble, est-ce que câest la mĂȘme chose ? â Câest la mĂȘme chose (accent de conviction). â Alors voilĂ ce que Clairette fait (on verse B1 dans C1 qui est ainsi rempli, tandis que B2 demeure Ă moitiĂ© plein). â Vous avez la mĂȘme chose Ă boire ? â Moi jâai plus. â Mais dâoĂč vient ce quâil y a en plus ? â De lĂ -dedans (B1). â Quâest-ce quâil faut faire pour quâOdette ait la mĂȘme chose ? â Il faut prendre ce petit verre (elle verse une partie de B3 dans C2). â Et maintenant, câest la mĂȘme chose ou quelquâun a plus ? â Odette a plus. â Pourquoi ? â Parce quâon a versĂ© dans ce petit verre (C2). â Mais câest la mĂȘme chose Ă boire, ou une a plus que lâautre ? â Odette a plus Ă boire. â Pourquoi ? â Parce quâelle a trois verres (B3 presque vide, B4 et C2, tandis que Clairette a C1 plein et B2). »
Un moment aprĂšs, nouvelle expĂ©rience. On prĂ©sente encore les verres A1 et A2 remplis aux Ÿ, lâun de sirop rouge pour Clairette et lâautre de sirop bleu pour Odette. « Câest tout Ă fait la mĂȘme chose ? â Oui (Blas vĂ©rifie les niveaux). â Et bien, Odette va verser son verre (A2) dans tous ceux-lĂ (C1 ; C2 ; C3 et C4, ainsi remplis chacun jusquâau milieu environ). â Est-ce que vous avez la mĂȘme chose de sirop ? â Câest moi qui a plus. Elle a moins. Pour les verres, il y a moins (Blas regarde attentivement les niveaux). â Mais avant, vous aviez la mĂȘme chose ? â Oui. â Et maintenant ? â Ici (montre le niveau de A1) ça fait plus, et ici (montre en bloc les 4 verres C) ça fait moins. »
Enfin, lâon prĂ©sente simplement Ă Blas le grand verre A1 presque plein de liquide rouge : « Tu vois, voilĂ ce que Clairette fait : elle verse comme ça (dans B1 et B2 jusquâaux â ). Est-ce que maintenant il y a plus de sirop Ă boire quâavant, ou moins, ou la mĂȘme chose ? â Elle en a moins (sĂ»re). â Explique-moi comment ça se fait ? â Quand on a versĂ©, ça a fait moins. â Mais les petites bouteilles ensemble ça ne fait pas la mĂȘme chose ? â Ăa fait moins. »
Sim (5 ans). On lui montre A1 et A2 Ă moitiĂ© remplis. « Il y a la mĂȘme chose dâeau dans les deux verres, nâest-ce pas ? â (Elle vĂ©rifie) Oui. â Regarde, RenĂ©e, qui a le bleu, verse son sirop comme ça (on verse A1 dans B1 et B2 ainsi remplis aux â environ). Vous avez encore la mĂȘme chose Ă boire ? â Non. RenĂ©e a plus, parce quâelle a deux verres. â Est-ce que tu pourrais faire quelque chose pour en avoir autant ? â Aussi verser dans deux verres. (Elle verse A2 en B3 et B4.) â Est-ce que vous avez la mĂȘme chose ? â (Elle regarde longuement les 4 verres) Oui. â Maintenant Madeleine (elle-mĂȘme) va verser ses deux verres dans trois (B3 et B4 en C1 ; C2 ; et C3). Ăa fait la mĂȘme chose ? â Non. â Qui a plus Ă boire ? â Madeleine, parce quâelle a trois verres. RenĂ©e doit aussi verser dans trois verres. â (On verse les B1 et B2 de RenĂ©e dans C5 ; C6 et C7.) VoilĂ . â Câest la mĂȘme chose. â Mais, tu vois, Madeleine verse dans un quatriĂšme verre (C4, que lâon remplit au â avec un peu de C1 de C2 et de C3). Vous avez la mĂȘme chose Ă boire ? â Moi jâai plus. â De quoi il y a plus Ă boire, du bleu (C5, C6 et C7) ou du rouge (C1, C2, C3 et C4) ? â Du rouge. â (On pose alors les deux grands verres A1 et A2 devant lâenfant.) Tu vois, on va remettre tout le sirop bleu ici, comme avant (A1) et tout le sirop rouge lĂ . OĂč arrivera le bleu ? â (Montre un certain niveau.) â Et le rouge ? â (Montre un niveau plus Ă©levĂ©.) â Le rouge arrivera plus haut que le bleu ? â Oui, il y a plus de rouge (montre le niveau prĂ©vu), parce quâil y a plus de rouge ici (montre les 4 verres C1 Ă Â C4). â Tu dis que ça arrivera jusquâici ? â Oui. â (On marque le niveau prĂ©vu avec un Ă©lastique. Sim verse alors elle-mĂȘme le liquide et constate avec plaisir quâil sâĂ©lĂšve jusquâĂ cette marque, mais ensuite elle est fort Ă©tonnĂ©e en versant le liquide bleu dans A1, de constater quâil atteint le mĂȘme point.) Câest la mĂȘme chose ! â Comment ça se fait ? â Je pense quâon a remis un petit peu, et maintenant câest la mĂȘme chose. »
On voit donc que jusquâici Sim nâa Ă©valuĂ© les changements de quantitĂ© quâen fonction du nombre des verres. Mais Ă la suite de la question prĂ©cĂ©dente, elle fait intervenir le niveau : « Regarde. Maintenant Madeleine verse le sirop rouge dans le verre lĂ (on verse A2 en L1, plus Ă©troit et plus haut : le liquide monte aux â , tandis quâen A1 le bleu atteint le œ). â Il y a plus de rouge parce que câest plus haut. â  Il y a plus Ă boire, ou on dirait seulement ? â Il y a plus Ă boire. â Et maintenant (on verse le bleu dans B1 et B2 et le rouge en D1 et D2 larges et bas) ? â Câest le rouge qui a plus, parce quâici (les D), il y en a beaucoup. â  Et alors, si on reverse le bleu et le rouge ici (A2 et A1), le rouge arrivera plus haut ou ce sera la mĂȘme chose ? â Plus haut. » Sim reverse D2 et D2 en A2 et B1 et B2 en A1 : elle est Ă nouveau trĂšs Ă©tonnĂ©e de voir que câest le mĂȘme niveau.
Lac (5 ans œ). « VoilĂ deux verres de sirop (A1 rempli Ă moitiĂ© de liquide bleu et A2 un peu moins rempli de liquide rose). Le bleu est pour toi, le rose pour Lucien. Alors Lucien est fĂąchĂ© parce quâil a moins. Maintenant il partage son sirop dans les deux verres (on verse A2 en B1 et B2). Qui a plus ? â (Lac regarde les niveaux) Moi. â Toi aussi tu partages ton sirop dans les deux verres (B3 et B4 dont les niveaux sont ainsi un peu supĂ©rieurs Ă Â B1 et B2). Qui a plus ? â Moi. â Et maintenant Lucien prend ce verre (B1) et le partage dans ces deux (C1 et C2, qui sont alors pleins, tandis que B2 reste Ă moitiĂ© rempli). Qui a plus ? â (Lac compare les niveaux et montre les C) Lucien. â Pourquoi ? â Parce que [les verres] ils deviennent plus petits [et leurs niveaux deviennent donc plus Ă©levĂ©s]. â Mais comment ça sâest fait : avant câĂ©tait toi qui avais plus et maintenant câest lui ? â Parce quâil y a beaucoup dâeau. â Mais comment ça sâest fait ? â On a pris de lâeau. â  Mais oĂč ? â ⊠â  Et comment ? â ⊠â  Quelquâun a plus ? â Oui, Lucien (convaincu). â Et si je verse tout le sirop rose et tout le sirop bleu dans les deux grands verres (A1 et A2), qui aurait le plus ? â Câest moi (il se rappelle donc les conditions initiales). â Alors oĂč il est passĂ© le sirop que tu avais de plus ? â ⊠â  Comment tu pourrais faire pour avoir la mĂȘme chose que Lucien ? Tu peux prendre nâimporte lequel de ces verres. â (Lac prend alors B3 dont il verse une partie dans un C vide, C3. Il le remplit et le met en regard des C1 et C2 de Lucien. Puis il compare B3 au B2 de Lucien et constate quâil y a moins de liquide en B3 quâen B2. Il reprend alors C3, il le reverse dans B3, et prĂ©sente alors une mimique de dĂ©ception, puis sâĂ©crie :) Mais pourquoi câĂ©tait ici (C3) tout plein, et maintenant (B3) ce nâest plus plein ? »
Mus (5 ans) nâinvoque pas seulement, comme les sujets prĂ©cĂ©dents, le nombre des rĂ©cipients ou leur niveau, mais un facteur auquel plusieurs sujets pensent Ă©galement et qui est la grosseur mĂȘme du bocal, sans doute la « voluminosité ». Mais Mus nâen adopte pas moins trois systĂšmes successifs de motivation :
I. Grosseur des rĂ©cipients. â  On prĂ©sente, par exemple, A1 et A2 remplis aux Ÿ : « Vous avez la mĂȘme chose les deux ? â Oui. â  Olga verse comme ça (A2 en B1 et B2 presque pleins). Est-ce quâelle a encore la mĂȘme chose ? â Non. â  Qui a plus Ă boire ? â Gertrude (A1). â Pourquoi ? â Parce quâelle a une bouteille plus grande. â  Comment ça se fait quâOlga a moins ? â ⊠â  Et si je verse de nouveau ça (B1 et B2) dans celui-lĂ (A2), comment ça serait ? â La mĂȘme chose (quâen A1). â (On le fait.) Et si Olga reverse comme ça (Ă nouveau A2 en B1 et B2 presque pleins). Ăa fait la mĂȘme chose ? â Non. â  Pourquoi ? â Ăa fait moins. »
II. Niveau. â « Maintenant Gertrude verse comme ça (A1 dans C1 et C2 presque pleins. Il reste â en A1). Comme ça qui a plus, Gertrude avec ça de bleu (A1 + C1 + C2) ou Olga avec ça de rouge (B1 et B2) ? â (Mus regarde les niveaux, qui sont sensiblement Ă©gaux) Tous les deux la mĂȘme chose. â Olga verse encore dans un verre (un 3e B, ce qui fait baisser le niveau gĂ©nĂ©ral de ses bocaux). â Câest Gertrude qui aura plus. Olga aura moins. â  Olga verse encore dans ces verres (on verse B1 et B2 en C3 et C1 qui sont alors pleins). â Elle aura plus (niveau). â Mais avant elle avait moins, et maintenant plus ? â Oui. â  Pourquoi ? â Parce quâon a remis ici (en C) ce quâil y avait dans les gros verres (B). » Lâargumentation est donc juste lâinverse de ce quâelle Ă©tait en I.
III. Nombre de verres et niveau rĂ©unis. â « Si on te donne une tasse de cafĂ© une fois dans une tasse, ou bien quâon verse cette tasse dans deux verres, câest la mĂȘme chose ? â Jâai un peu plus. â OĂč ? â Eh ! bien, dans les deux verres. â Ta maman te donne deux verres de cafĂ© (B1 et B2). Et puis on verse ça (B2) dans ça (C1 et C2) ? â Câest plus lĂ (C1 et C2) : il y a deux verres tout pleins. LĂ il y a seulement un. â Et ça (B1 et 4 verres C), quâest-ce que tu prĂ©fĂšres ça (B1) ou tout ça (4 C) ? â Le grand (B2). â Pourquoi ? â Parce quâil y a plus : le verre est grand. »
Telles sont les rĂ©actions les plus primitives de lâenfant en prĂ©sence du problĂšme de la conservation des quantitĂ©s. La signification en est claire : le sujet nâest nullement enclin Ă admettre quâune mĂȘme quantitĂ© de liquide puisse demeurer invariante au travers des changements de forme liĂ©s Ă ses transvasements.
On pourrait, il est vrai, se demander parfois sâil a bien saisi la question : comprend-il toujours que cette derniĂšre porte sur la quantitĂ© totale elle-mĂȘme, ou bien pense-t-il simplement quâon lâinterroge sur les variations du nombre des verres, de leur niveau ou de leur grosseur ? Mais le problĂšme est prĂ©cisĂ©ment de savoir si lâenfant est capable de concevoir une quantitĂ© en tant que totalitĂ©, rĂ©sultant de la coordination des divers rapports perçus : le fait dâisoler lâun de ces rapports, comme les enfants que nous venons de citer, peut donc provenir dâune incomprĂ©hension des notions un peu autant que de la question verbale elle-mĂȘme.
Par contre, on pourrait se demander si les transvasements auxquels est soumis le liquide sous les yeux de lâenfant ne comportent pas dâillusions de perceptions qui contrecarrent son jugement de conservation. On sait, en effet, quelle abondance de matĂ©riaux a rĂ©unis M. Egon Brunswik 2 pour prouver que la perception des longueurs, des poids, etc., bref des donnĂ©es quantifiables en gĂ©nĂ©ral conduit Ă une sĂ©rie de dĂ©formations systĂ©matiques si lâon se place au point de vue de la constance de lâobjet, et combien difficilement cette constance est perçue comme telle. Mais il va de soi que ces faits, loin de constituer un obstacle Ă lâĂ©tude que nous abordons ici, nous sont au contraire prĂ©cieux pour en fixer les conditions prĂ©alables. LĂ oĂč la constance est perçue directement, il nây a, en effet, pas de problĂšme pour nous : ce que nous nous demandons uniquement, câest comment lâintelligence parvient Ă Ă©laborer la notion dâune quantitĂ© constante malgrĂ© les indications opposĂ©es de la perception immĂ©diate. Câest une question de jugement et non point de perception que nous cherchons Ă rĂ©soudre. Or le jugement ne fonctionne prĂ©cisĂ©ment que lorsque la perception ne suffit point Ă renseigner le sujet : dĂ©couvrir quâune quantitĂ© donnĂ©e de liquide ne varie pas si on la transvase dâun rĂ©cipient de forme A dans un ou deux rĂ©cipients de forme B suppose ainsi, de la part de lâenfant, un acte de comprĂ©hension intellectuelle qui sera dâautant plus important et dâautant plus facilement analysable que la perception immĂ©diate est plus trompeuse. Notre problĂšme nâest donc pas de dĂ©couvrir pourquoi cette perception est trompeuse, mais pourquoi les sujets dâun certain niveau se fient Ă elle sans plus, tandis que dâautres la corrigent et la complĂštent par lâintelligence. Au reste, de deux choses lâune : ou bien le rĂ©alisme de M. Brunswick est lĂ©gitime, câest-Ă -dire que la perception doit ĂȘtre Ă©tudiĂ©e « du point de vue de lâobjet », et alors câest lâintelligence qui constituera toujours en dernier ressort la source de la constance, ou bien la perception implique une organisation qui Ă©labore dĂ©jĂ la constance sur son plan propre, et alors son fonctionnement et ses structures successives supposent une activitĂ© sensori-motrice qui est dâemblĂ©e intelligente, ainsi que nous avons cherchĂ© Ă la montrer jadis Ă propos prĂ©cisĂ©ment de la construction de lâ« objet » durant la premiĂšre annĂ©e 3. Dans cette seconde interprĂ©tation, le dĂ©veloppement de la notion des quantitĂ©s invariantes prolongerait ainsi, sur un plan nouveau et abstrait, le travail dĂ©jĂ entrepris par lâintelligence sensori-motrice dans le domaine de la conservation de lâobjet comme tel.
Cherchons Ă interprĂ©ter de ce second point de vue les faits caractĂ©ristiques de ce premier stade. Le fait frappant, Ă cet Ă©gard, et qui nous paraĂźt dominer toute la question de savoir pourquoi lâenfant ne parvient pas dâemblĂ©e Ă la notion de la conservation de la quantitĂ©, est lâinsuffisance de la quantification des qualitĂ©s perçues et lâincoordination des relations quantitatives en jeu dans les perceptions. Partons, par exemple, des premiĂšres rĂ©ponses de Blas (4 ans). Cet enfant commence par croire que la quantitĂ© de liquide diminue lorsque lâon verse les Ÿ dâun grand verre dans deux verres plus petits, mais quâelle augmente lorsque lâon transvase le contenu de ces petits verres dans un tube allongé : câest donc le niveau seul et non pas le nombre ni la largeur des verres qui semble ĂȘtre le critĂšre de Blas. Mais un instant aprĂšs il y a davantage de liquide dans trois petits verres dans lesquels on a versĂ© le contenu du rĂ©cipient initial que dans deux verres moyens remplis de la mĂȘme quantitĂ© premiĂšre. Deux caractĂšres Ă©tonnent en une telle rĂ©action. Le premier est que le sujet est sans cesse conduit Ă se contredire : tantĂŽt il croit que le liquide bleu est plus abondant que le rouge, tantĂŽt il croit lâinverse, sans pour autant penser quâil a eu tort auparavant. Sans doute, si lâon Ă©rige en principe la possibilitĂ© pour un liquide de se dilater ou de se concentrer sans permanence aucune, il nây a lĂ aucune contradiction. Seulement lâenfant invoque, pour justifier ses affirmations contraires, des motifs quâil ne coordonne pas entre eux et qui conduisent Ă des affirmations incompatibles les unes avec les autres. Câest lĂ quâest la vraie contradiction : câest ainsi que tantĂŽt Blas se fonde sur le niveau des rĂ©cipients, et alors la quantitĂ© diminue si lâon verse un grand verre dans plusieurs petits ; tantĂŽt câest le nombre des verres qui est invoquĂ©, et alors le mĂȘme transvasement est considĂ©rĂ© comme impliquant une augmentation de quantitĂ©. Ou bien encore lâenfant utilise la grosseur (la largeur) des rĂ©cipients pour Ă©valuer le changement, et oublie le nombre des verres ou le niveau, puis il pense Ă lâun de ces facteurs et conclut le contraire. DâoĂč un second caractĂšre qui va de pair avec les contradictions logiques : tout se passe comme si lâenfant ignorait la notion dâune quantitĂ© totale, ou multi-dimensionnelle, et ne pouvait jamais raisonner que sur une seule relation Ă la fois sans la coordonner aux autres. Or ce que nous venons de rappeler de Blas est vrai de tous les sujets citĂ©s plus haut.
On peut donc, semble-t-il, interprĂ©ter comme suit les rĂ©actions de ce stade. Il faut tout dâabord chercher, dĂšs le contact perceptif le plus Ă©lĂ©mentaire avec lâobjet, le principe de la diffĂ©renciation entre la quantitĂ© et la qualitĂ©. Toute perception et tout jugement concret attribuent, en effet, des qualitĂ©s Ă des objets, mais ils ne peuvent apprĂ©hender ces qualitĂ©s sans les mettre par le fait mĂȘme en relation les unes avec les autres. Ces relations elles-mĂȘmes ne sauraient ĂȘtre que de deux sortes : les rapports symĂ©triques, qui expriment les ressemblances, et les rapports asymĂ©triques, qui expriment les diffĂ©rences. Or, les ressemblances entre qualitĂ©s nâaboutissent quâĂ leur classement (par exemple : les verres C1 C2 C3⊠sont « également petits »), tandis que les diffĂ©rences asymĂ©triques impliquent le plus et le moins et marquent ainsi le dĂ©but de la quantification (par exemple : « A1 est plus grand que B1 » ou « A1 est moins large que P »). Sous sa forme Ă©lĂ©mentaire, la quantitĂ© est donc donnĂ©e en mĂȘme temps que la qualité : elle est constituĂ©e par les rapports asymĂ©triques qui relient nĂ©cessairement entre elles les qualitĂ©s quelles quâelles soient. Il nâexiste pas, en effet, de qualitĂ©s en soi, mais seulement des qualitĂ©s comparĂ©es et diffĂ©renciĂ©es, et cette diffĂ©renciation, en tant quâenveloppant des rapports de diffĂ©rences asymĂ©triques, nâest autre chose que le germe de la quantitĂ©. De ce point de vue, il est clair que les jugements propres Ă ce premier stade sont dĂ©jĂ quantitatifs au sens ainsi dĂ©fini : lorsque Sim, par exemple, dĂ©clare : « Il y a plus de rouge, parce que câest plus haut », il traduit sans plus en termes de quantitĂ© un rapport perceptif de diffĂ©rence entre deux qualitĂ©s.
Seulement, Ă ce premier niveau, que nous pouvons appeler le stade de la « quantitĂ© brute », la quantification ne dĂ©passe pas davantage le rapport perceptif immĂ©diat que la « qualitĂ© brute », ou qualitĂ© directement perçue, nâest elle-mĂȘme susceptible dâengendrer une classification achevĂ©e. Les rapports de ressemblance entre les qualitĂ©s aboutiront, certes, tĂŽt ou tard, Ă un systĂšme de classements, mais cette classification ne deviendra possible quâune fois Ă©laborĂ©e des suites dâinclusions hiĂ©rarchiques impliquant toute la logique des classes et des relations symĂ©triques. Quant aux rapports de diffĂ©rence ou de quantitĂ© brute, qui seuls nous intĂ©ressent pour le moment, ils donneront lieu Ă toute une quantification systĂ©matique dont nous Ă©tudierons les Ă©tapes principales au cours des stades ultĂ©rieurs. Mais pour y parvenir, ils doivent au prĂ©alable satisfaire Ă deux conditions qui ne sont prĂ©cisĂ©ment pas remplies Ă ce niveau, dâoĂč lâabsence de quantitĂ© mesurable et de conservation.
La premiĂšre condition est que, de simples rapports perceptifs, ils deviennent relations vĂ©ritables et engendrent ainsi des systĂšmes de graduations ou de quantitĂ©s intensives. Il est clair, en effet, quâun rapport perceptif ou pratique ne constitue pas comme tel une relation. Le critĂšre de lâexistence psychologique des relations est la possibilitĂ© de leur composition, autrement dit la construction de leur transitivitĂ© logique (ou la justification de leur non-transitivitĂ© si elles ne peuvent pas devenir transitives). Or les rapports perceptifs de quantitĂ© brute utilisĂ©s par les enfants de ce niveau ne sont prĂ©cisĂ©ment pas composables entre eux, ni additivement ni multiplicativement.
Lâaddition des relations asymĂ©triques, câest leur sĂ©riation, en acte ou en pensĂ©e, avec les consĂ©quences qui en dĂ©coulent quant Ă la graduation des termes sĂ©riĂ©s. La multiplication des mĂȘmes relations, câest leur sĂ©riation du point de vue de deux ou plusieurs relations Ă la fois. Si nous nâavons pas demandĂ© aux enfants citĂ©s Ă lâinstant de construire de sĂ©riations simples, ils ont eu par contre Ă comparer sans cesse deux quantitĂ©s Ă plusieurs points de vue Ă la fois (hauteur du niveau, largeur, nombre des verres, etc.), ce qui constitue bien des multiplications de relations. Or, la principale caractĂ©ristique de ce stade est prĂ©cisĂ©ment, on lâa vu, lâincapacitĂ© de lâenfant Ă effectuer de telles coordinations : lorsque le sujet conclut que la quantitĂ© augmente parce que le niveau sâest Ă©levĂ©, il oublie de considĂ©rer la largeur du rĂ©cipient, et sâil le fait ensuite, il oublie le niveau, etc.
Il est facile de vĂ©rifier la chose directement au moyen de lâexpĂ©rience suivante. On donne Ă lâenfant les deux rĂ©cipients A, et L, de mĂȘme hauteur, mais dont le premier est large et le second Ă©troit, et lâon remplit le verre A jusquâĂ un certain niveau (ÂŒ ou â ) : on demande alors au sujet de verser en L une quantitĂ© Ă©gale de liquide (« la mĂȘme chose de sirop »). En rĂ©alitĂ©, les dimensions sont telles que, pour obtenir en L une quantitĂ© Ă©gale Ă celle de A, il faut que le liquide atteigne un niveau 4 fois plus Ă©levĂ©, câest-Ă -dire jusquâau bord de L pour Œ de A ou â de L pour â de A. Or, malgrĂ© cette diffĂ©rence si notable de proportions, les sujets de ce stade demeurent incapables de comprendre quâĂ un plus petit diamĂštre de L doit correspondre au niveau plus Ă©levĂ©. Les cas francs de cette premiĂšre pĂ©riode se bornent, en effet, Ă verser en L une quantitĂ© de liquide atteignant exactement le niveau de A et croient obtenir ainsi « la mĂȘme chose Ă boire » :
Blas (4 ans) : « Tu vois, ta maman sâest versĂ© un verre de sirop (A) et elle te donne ce verre (L). Il faut te verser autant de sirop que ta maman a dans son verre. â (Blas verse un peu brusquement et dĂ©passe le niveau Ă©gal Ă Â A quâelle voulait atteindre.) â Vous aurez autant lâune que lâautre comme ça ? â Non. â  Qui aura plus ? â Moi. â  Montre jusquâoĂč il faut verser pour avoir la mĂȘme chose Ă boire ? â (Verse jusquâau mĂȘme niveau.) â Tu auras autant Ă boire que ta maman, comme ça ? â Oui. â  Tu es sĂ»re ? â Oui. â  Regarde ce quâon va faire (on pose L2 Ă cĂŽtĂ© de L1), on va verser celui-lĂ (A) dans celui-lĂ (L2). Ăa fera la mĂȘme chose lĂ (L2) que lĂ (L1) ? â Oui. â  (On verse). â (Lâenfant rit). La maman a plus. â  Pourquoi ? â âŠ
Mus (5 ans) : « Tu vois (mĂȘme histoire). Montre avec ton doigt jusquâoĂč je dois verser. â LĂ (montre la mĂȘme hauteur en L quâen A). â (On verse un peu plus haut.) Est-ce que ce sera la mĂȘme chose Ă boire ? â On a mis trop. Il y a un petit peu plus lĂ (en L). Moi jâai un petit peu plus Ă boire. â  Quâest-ce que tu pourrais faire pour voir si câest la mĂȘme chose ? (On pose L2 Ă cĂŽtĂ© de L1.) â ⊠â  OĂč ça arrivera, si on verse celui-lĂ (A) dans celui-lĂ (L2) ? â LĂ (montre le mĂȘme niveau quâen A). â (On verse.) â Elle a plus (trĂšs Ă©tonnĂ©e). â Comment ça sâest fait ? â Parce que le verre (L2) est plus petit (Mus semble donc comprendre la relation hauteur Ă largeur, mais ce nâest, comme on va le voir, quâune lueur momentanĂ©e). â Et si je verse de nouveau ça (L2 dans celui-lĂ (A), qui aura le plus, celui-lĂ (A) ou celui-lĂ (L1), qui aura le plus ? â Tous les deux peu, tous les deux la mĂȘme chose. â (On verse.) Qui a plus Ă boire ? â Tous les deux moins. »
Telles sont les rĂ©actions typiques des sujets du premier stade Ă cette question de contrĂŽle. On voit ainsi quâau point de dĂ©part, lâenfant ne parvient pas Ă tenir compte simultanĂ©ment des relations de niveau et de largeur des colonnes dâeau Ă comparer. Ce nâest pas quâil ne remarque pas la largeur du verre A lorsque les faits le forcent Ă cette comparaison (comme Mus lorsque lâon verse A dans L2). Mais dĂšs quâil sâagit dâĂ©valuer simplement les quantitĂ©s en jeu dans A et dans L1, lâenfant en revient Ă nĂ©gliger la largeur pour ne sâoccuper que du niveau.
Bref, faute de composition des rapports de diffĂ©rence entre eux (des diffĂ©rences de niveau avec celles de largeur), lâenfant de ce stade ne saurait parvenir Ă la notion dâune quantitĂ© totale ou multidimensionnelle. La quantitĂ© du liquide nâest pas, en effet, pour lui, le produit des diverses relations de niveau, largeur, de verres plus ou moins nombreux, etc., puisque chacune de ces relations est envisagĂ©e Ă part et indĂ©pendamment des autres. Chacun de ces rapports ne constitue ainsi quâune « quantitĂ© brute », nĂ©cessairement unidimensionnelle. MĂȘme lorsque parmi les critĂšres utilisĂ©s par lâenfant se trouve le rapport de « gros » ou « grand » (voluminositĂ©), cette qualitĂ© demeure Ă©galement, comme le montre le cas de Mus, une simple donnĂ©e perceptive, qui nâest pas composable non plus avec les autres en un systĂšme de multiplications de relations et qui consiste donc, elle aussi, en une « quantitĂ© brute » unidimensionnelle (de ce point de vue de la multiplication relative).
Ă fortiori les rapports perceptifs en jeu au cours de ce stade ne sauraient-ils remplir une seconde condition des quantifications rĂ©elles, qui vient sâajouter Ă celle de la graduation intensive : la partition en unitĂ©s Ă©gales ou la dĂ©composition en dimensions proportionnĂ©es. Pour admettre la conservation du liquide et pour Ă©laborer ainsi la notion dâune quantitĂ© totale dâordre extensif et non plus seulement intensif, il est, en effet, nĂ©cessaire de comprendre que toute Ă©lĂ©vation de niveau est compensĂ©e par une diminution de largeur, ces deux valeurs Ă©tant inversement proportionnelles lâune Ă lâautre. Sur ce point encore, il est clair que les simples rapports perceptifs, source de quantitĂ© brute, ne pouvaient suffire Ă rĂ©soudre le problĂšme avant dâĂȘtre soumis Ă une composition, qui nâest alors plus seulement logique mais proprement mathĂ©matique. Or, il est frappant de constater que, mĂȘme dans la question si simple de lâaugmentation du nombre des verres, les enfants de ce stade ne parviennent pas Ă comprendre quâune quantitĂ© versĂ©e dâun rĂ©cipient initial dans deux ou trois rĂ©cipients plus petits demeure la mĂȘme quantitĂ©. Il nây a donc pas de composition par partition plus que par relations.
En conclusion, si les sujets de ce premier niveau ne comprennent pas la conservation de la quantitĂ©, câest quâils ne sont pas parvenus Ă construire la notion de la quantitĂ© elle-mĂȘme, en tant que quantitĂ© totale. Et sâils nây parviennent pas, câest faute de pouvoir composer les relations ou les parties en jeu, leur esprit ne dĂ©passant pas le niveau des qualitĂ©s ou des quantitĂ©s « brutes ».
§ 3. Le deuxiĂšme stade : rĂ©ponses intermĂ©diairesđ
Entre les rĂ©actions des enfants qui ne parviennent pas Ă la notion de la conservation des quantitĂ©s, et ceux qui la postulent comme une nĂ©cessitĂ© Ă la fois physique et logique, viennent se situer un certain nombre de comportements intermĂ©diaires qui caractĂ©risent un second stade (sans naturellement que tous les enfants passent Ă coup sĂ»r par cette Ă©tape de transition). Il convient de relever au moins deux de ces rĂ©actions de passage. Dans la premiĂšre, lâenfant est capable de postuler la conservation du liquide lorsque lâon verse celui-ci dâun verre A dans deux verres B1 et B2 ; mais, si lâon fait intervenir trois rĂ©cipients ou davantage, il retombe dans la croyance Ă la non-conservation. La seconde rĂ©action de transition consiste Ă affirmer la conservation dans le cas des faibles diffĂ©rences de niveau, de largeur ou de voluminositĂ©, mais Ă en douter dans le cas des grandes diffĂ©rences.
Voici des exemples du premier type :
Edi (6 ; 4) : « Il y a la mĂȘme chose dans ces deux verres (A1 et A2) ? â Oui. â Ta maman te dit : Au lieu de te donner ton lait dans ce verre (A1), je te le donne dans ces deux verres (B1 et B2), lâun le matin et lâautre le soir. (On verse.) OĂč auras-tu le plus Ă boire, lĂ (A2) ou lĂ (B1 + B2) ? â Câest la mĂȘme chose. â Bien. Alors, au lieu de te donner ton lait dans ces deux verres (B1 et B2), elle te le donne dans trois (on verse A2 dans C1, C2 et C3), un le matin, un Ă midi, un le soir. Câest la mĂȘme chose ou pas, dans ces deux ou dans les trois ? â Câest la mĂȘme chose dans 3 que dans 2⊠Non, dans 3 il y a plus. â Pourquoi ? â ⊠â (On reverse B1 et B2 dans A1.) Et si tu reverses les 3 (C1 + C2 + C3) dans celui-lĂ (A2), ça ira jusquâoĂč ? â (Il montre un niveau plus Ă©levĂ© que celui de A1.) â Et si on verse ces 3 dans 4 verres (on le fait en C1 + C2 + C3 + C4, dâoĂč une baisse gĂ©nĂ©rale du niveau) et quâon reverse tout dans le grand (A2), ça ira jusquâoĂč ? â (Montre plus haut encore.) â Et avec 5 ? â (Niveau encore plus haut.) â Et avec 6 ? â Ăa nâaurait plus de place dans le verre. »
Pie (5 ans) : « Il y a la mĂȘme chose ici (A1) et lĂ (A2) ? â (Il vĂ©rifie les niveaux.) â Oui. â (On verse A1 en B1 + B2). Est-ce quâil y a Ă boire la mĂȘme chose dans ces deux ensemble que dans lâautre ? â (Il examine les niveaux de B1 et B2 qui sont supĂ©rieurs Ă Â A1.) Il y a plus ici. â Pourquoi ? â Oh, oui, câest la mĂȘme chose. â Et si je verse les deux verres (B1 et B2) dans ces trois (C1 + C2 + C3), câest la mĂȘme chose ? â Dans les 3 il y a plus. â Et si je verse de nouveau dans les 2 ? â Alors câest la mĂȘme chose dans (B1 + B2) que là  ».
Voici un exemple du second type :
Fried (6 ; 5) constate que A1 = A2. On verse A1 dans B1 + B2. « Est-ce quâil y a autant de sirop bleu que de rouge ? â Oui. â Pourquoi ? â Parce quâils (B1 + B2) sont plus petits que (A2). â Et si on verse le sirop rouge (A2) aussi dans deux verres (B3 et B4, mais on verse davantage en B3 quâen B4), il y a la mĂȘme chose ? â Il y a plus de sirop rouge (donc B3 + B4 lui paraissent plus que B1 + B2) que de bleu. »
Un instant aprĂšs, on prĂ©sente A1 rempli Ă moitiĂ© et A2 au tiers seulement : « Câest la mĂȘme chose ? â Non, il y a plus ici (A1). â (On verse A1 dans plusieurs verres B.) â Câest la mĂȘme chose maintenant (en A2 quâen B1 + B2âŠ, etc.). » Mais enfin Fried dĂ©clare : « Non, ça ne change pas, parce que câest le mĂȘme sirop (donc A1 = B1 + B2 + B3 + B4 et A1 > A2). »
Ces deux types de rĂ©actions intermĂ©diaires sont importants lâun et lâautre et permettent dâĂ©carter une objection qui sâest sans doute prĂ©sentĂ©e Ă lâesprit du lecteur au cours du § 2. Au lieu dâattribuer la genĂšse de la notion de conservation Ă une quantification proprement dite due elle-mĂȘme Ă une coordination progressive des rapports en jeu, on pourrait se demander si lâabsence de conservation ne provient pas simplement dâune incomprĂ©hension de la question de la quantitĂ© dâensemble : lâenfant comparerait sans plus des niveaux Ă des niveaux ou des largeurs Ă des largeurs sans penser Ă la totalitĂ© du liquide, mais cela ne prouverait pas quâil en soit incapable. Dans cette seconde interprĂ©tation, il y aurait alors nĂ©cessairement Ă un moment donnĂ© dĂ©couverte brusque de la conservation, sitĂŽt surgie lâidĂ©e de la quantitĂ© totale : lâenfant comprendrait dâemblĂ©e que le liquide demeure constant, puisque rien nâest enlevĂ© ni ajoutĂ©. Et effectivement, lorsque Edi, et bien dâautres sujets avec lui, dĂ©clarent au dĂ©but dâun interrogatoire que (A2) et (B1 + B2) « câest la mĂȘme chose », on a souvent lâimpression que la diffĂ©rence entre eux et les enfants du § 2 tient uniquement Ă une autre maniĂšre de comprendre la question : la solution juste serait donc trouvĂ©e par une sorte dâidentification immĂ©diate, sans quâil soit besoin de faire intervenir un processus complexe de quantification. Or, les rĂ©ponses intermĂ©diaires propres Ă ce second stade permettent prĂ©cisĂ©ment dâĂ©carter cette interprĂ©tation trop simple : sâil y a hĂ©sitations, rĂ©ponse juste pour de faibles variations et absence de conservation pour de plus grandes altĂ©rations de la forme dâensemble, câest Ă©videmment que lâenfant comprend bien le problĂšme, mais nâest nullement convaincu a priori de lâinvariance de la quantitĂ© totale.
Cela dit, comment interprĂ©ter le progrĂšs manifestĂ© par les sujets de ce stade ? On peut constater que les deux conditions dĂ©crites au § 2 comme dĂ©finissant le passage de la quantitĂ© brute Ă la quantification proprement dite commencent Ă ĂȘtre remplies.
En premier lieu, lâenfant cherche Ă coordonner les rapports perceptifs en jeu et Ă les transformer ainsi en relations vĂ©ritables, câest-Ă -dire composables. On se rappelle, en effet, que, si lâon prĂ©sente Ă lâenfant du premier stade un bocal de forme A remplir au Œ ou au â en lui demandant de constituer une quantitĂ© Ă©gale en L (mince et haut), le sujet se borne alors Ă verser en L une colonne de liquide de mĂȘme niveau quâen A, sans tenir compte des largeurs respectives des rĂ©cipients. Or, les sujets du second stade cherchent, au contraire, Ă tenir compte des deux relations Ă la fois, mais, chose curieuse, ils nây parviennent pas et oscillent sans fin entre cet essai de coordination et la soumission aux illusions perceptives. Cette rĂ©action dâessai infructueux de coordination sâobserve dĂ©jĂ chez les enfants les plus Ă©voluĂ©s du premier stade (les cas intermĂ©diaires entre le premier et le second), mais en moyenne elle est typique de la prĂ©sente pĂ©riode. Voici quelques exemples, Ă commencer par lâun de ces cas avancĂ©s du premier stade et Ă continuer par des cas francs du deuxiĂšme.
Lac (5 œ) : « Ton frĂšre Lucien a ce sirop rouge (A = â ). Tu prendras autant de sirop que lui, dans ce verre-lĂ (L). â (Il verse en L au-dessus du niveau de A.) Non, moi jâai trop (il reverse et atteint le â , câest-Ă -dire le mĂȘme niveau). â Câest la mĂȘme chose ? â Non (il rapproche L de A et se demande Ă lui-mĂȘme) : qui est-ce qui a le plus ? â Oui, qui a le plus ? â (Il montre le verre A :) Câest celui-lĂ , parce quâil est plus grand. â Mais tu dois avoir autant que Lucien. â (Il rajoute un peu de liquide en L et compare les deux niveaux.) Câest trop. (Il reverse L et recommence. Il sâattribue le mĂȘme niveau quâen A, puis en rajoute une quantitĂ© minime, les â environ.) Ah, câest trop. Ce nâest pas la mĂȘme chose. (Pour rĂ©tablir lâĂ©galitĂ© de quantitĂ© entre son verre L et le verre A, il Ă©galise alors les niveaux.) â Tu dis que câest la mĂȘme chose Ă boire, comme ça ? â Oui. â (On verse alors A dans L2.) â (TrĂšs Ă©tonnĂ©.) Ah ! câest plus ! » On voit que Lac demeure bien en fin de compte un sujet du premier stade, bien que le dĂ©but de ses rĂ©actions annonce le second stade.
Edi (6 ; 4) : Le verre A est rempli au â . « Tu dois prendre autant de sirop ici (L) quâil y en a lĂ (A). â (Il verse Ă la mĂȘme hauteur.) â Câest la mĂȘme chose Ă boire ? â Oui. â Tout Ă fait ? â Non. â Pourquoi pas ? â Ăa (A) câest un plus gros verre. â Quâest-ce quâil faut faire pour avoir la mĂȘme chose ? â Rajouter (il remplit L). â Câest juste ? â Non. â Qui a plus ? â Moi (il enlĂšve le surplus). â Non, câest la maman qui a plus (A). â (Il rajoute, enlĂšve Ă nouveau, etc., sans parvenir Ă se satisfaire.) »
Wir (7 ans) : « Tu peux en prendre autant ici (L) quâil y en a lĂ (A Œ) ? â Autant ? (Il verse au mĂȘme niveau.) â Câest la mĂȘme chose ? â Non. (Il rajoute en L, jusquâĂ Â Âœ et compare ensuite les hauteurs.) Non câest trop (il rĂ©tablit lâĂ©galitĂ© des niveaux). â Qui aura le plus Ă boire ? â La maman (A) parce que le verre est plus gros (il rajoute en L). â Vous avez la mĂȘme chose maintenant ? â Non, moi jâai plus (il enlĂšve le surplus). â Câest la mĂȘme chose, maintenant, ou quelquâun a plus ? â La maman (A) parce quâelle a un verre plus gros. (Il rajoute en L.) Non, maintenant jâai plus (il reverse et rĂ©tablit lâĂ©galitĂ© de niveau). Non, câest la maman qui a plus (ne trouve pas de solution satisfaisante). »
On voit lâintĂ©rĂȘt de ces observations. Dans chacun des cas citĂ©s, lâenfant commence, comme durant le premier stade, par verser le liquide dans le verre Ă©troit L au mĂȘme niveau que dans le rĂ©cipient plus large A. Mais, Ă lâopposĂ© des sujets prĂ©cĂ©dents, il sâaperçoit alors, en comparant les deux colonnes de mĂȘme hauteur, que lâune est plus large que lâautre, et il dĂ©clare alors que le premier verre contient plus de liquide, parce que plus « gros », plus « grand », etc. Une seconde relation, celle de la largeur, est donc explicitement invoquĂ©e Ă cĂŽtĂ© de celle des niveaux et « logiquement multipliĂ©e » avec cette derniĂšre. Pour rĂ©tablir lâĂ©galitĂ©, lâenfant verse en effet un peu de liquide dans le verre L, conduite qui atteste la rĂ©alitĂ© de cette multiplication de relations. Seulement, et câest lĂ quâapparaissent en toute clartĂ© les difficultĂ©s de cette opĂ©ration multiplicative, sitĂŽt que le niveau de la colonne dĂ©passe dans le verre Ă©troit L celui du liquide contenu dans le verre large A, lâenfant oublie les largeurs et croit que le premier de ces rĂ©cipients contient plus que le second. Dâautre part, dĂšs quâil rĂ©tablit lâĂ©galitĂ© des niveaux, il est frappĂ© Ă nouveau par lâinĂ©galitĂ© des largeurs, et ainsi de suite. En bref, quand lâenfant considĂšre les niveaux inĂ©gaux, il oublie les largeurs, et quand il perçoit les largeurs inĂ©gales, il oublie ce quâil vient de penser des relations de niveaux : ce nâest donc quâĂ niveaux Ă©gaux quâil essaie de multiplier logiquement les relations de hauteur et de largeur entre elles, mais, sitĂŽt cette opĂ©ration esquissĂ©e, lâune des relations lâemporte sur lâautre en une alternative sans fin.
Seulement, il est Ă©vident que, mĂȘme si lâopĂ©ration de la multiplication logique des relations Ă©tait effectuĂ©e intĂ©gralement par les enfants de ce stade, elle ne suffirait point Ă les conduire Ă la conservation de la quantitĂ© totale : une colonne dâeau qui augmente de hauteur et diminue de largeur par rapport Ă une autre colonne peut ĂȘtre plus volumineuse, Ă©gale, ou moins volumineuse que cette derniĂšre. Pour que lâon puisse ĂȘtre assurĂ© de lâĂ©galitĂ©, il faut quâune quantification extensive complĂšte la graduation intensive, câest-Ă -dire que lâon doit pouvoir Ă©tablir une proportion proprement dite, et non pas seulement une corrĂ©lation qualitative, entre ce qui est gagnĂ© en hauteur et ce qui est perdu en largeur. En dâautres termes, il faut quâune partition quelconque double la mise en relations.
Or, il est prĂ©cisĂ©ment Ă noter que, en liaison Ă©troite avec la coordination dâordre logique dont nous venons de parler, lâenfant commence Ă©galement, durant le second stade, Ă comprendre quâun tout demeure identique Ă lui-mĂȘme si on le rĂ©partit en deux moitiĂ©s. Câest ce quâont affirmĂ© plus haut Edi et Pie, par exemple (câest-Ă -dire les sujets du premier type), lorsque lâon a versé A1 en B1 + B2. Mais, de mĂȘme que la multiplication des relations demeure incomplĂšte, de mĂȘme cette comprĂ©hension de la partition demeure courte et fragmentaire : il suffit de verser B1 et B2 en C1 + C2 + C3 pour quâEdi et Pie ne croient plus Ă la conservation : « Dans trois il y a plus », disent-ils, et Edi pousse cette opinion jusquâĂ lâabsurde, en admettant quâil suffĂźt de fragmenter successivement une mĂȘme quantitĂ© pour en augmenter indĂ©finiment la valeur totale.
En conclusion, la multiplication des relations et la partition semblent aller de pair, câest-Ă -dire apparaĂźtre et commencer de se dĂ©velopper lâune et lâautre au cours de ce mĂȘme second stade, pour sâarrĂȘter en cours de route et en fonction des mĂȘmes limitations. Quel est donc le lien qui unit ces deux sortes dâopĂ©rations ? Câest ce que lâanalyse du troisiĂšme stade va nous apprendre.
§ 4. Le troisiĂšme stade : la conservation nĂ©cessaiređ
Les rĂ©ponses qui caractĂ©risent ce troisiĂšme stade affirment dâemblĂ©e ou presque dâemblĂ©e la conservation des quantitĂ©s de liquide, et cela indĂ©pendamment du nombre et de la nature des transvasements effectuĂ©s. Or, au moment oĂč lâenfant dĂ©couvre cette invariance, il lâaffirme comme une chose si simple et si Ă©vidente quâelle paraĂźt indĂ©pendante de toute multiplication des relations et de toute partition. Le problĂšme se pose donc de savoir si cette indĂ©pendance est rĂ©elle ou seulement apparente, et dans ce cas de dĂ©terminer les liens existant entre les facteurs en jeu.
Voici dâabord les faits :
Aes (6 ; 6). AprĂšs avoir rempli A1 et A2 aux Ÿ, on verse A1 en P1 (large et bas) : « Ăa fait encore autant de sirop quâil y avait dans lâautre verre ? â Ăa fait moins. â (On verse A2 en P2.) Et toi (A2 est censĂ© ĂȘtre son verre), est-ce que tu auras encore la mĂȘme chose Ă boire ? â Ah oui ! Câest la mĂȘme chose. Il semble quâil y a moins, parce que câest plus grand (= large), mais câest la mĂȘme chose. â (On remet P1 et P2 en A1 et A2, et on verse A1 en B1 + B2.) Est-ce que Roger a maintenant plus que toi ? â Il a comme moi (sĂ»r). â Et toi, si je verse ton sirop dans 4 verres (A2 en C1 + C2 + C3 + C4) ? â Encore la mĂȘme chose. »
Geo (6 ; 6). Son verre est A1 rempli Ă moitiĂ©, et A2 est attribuĂ© Ă Madeleine avec â seulement. « Qui a plus ? â Moi jâai plus. â Bien. Alors Madeleine veut avoir la mĂȘme chose. Elle partage son sirop en deux verres (C1 + C2) et elle dit : « Maintenant jâai plus ou en tout cas la mĂȘme chose que toi. » Qui a plus maintenant ? â (RĂ©flĂ©chit.) Encore moi. â Elle verse alors dans 3 verres (C1 + C2 + C3). Qui a plus maintenant ? â Toujours moi. â Elle verse alors dans beaucoup de verres (on remet C1, C2 et C3 en A2 et on rĂ©partit le contenu de A2 en 6 petits verres C). Qui a plus maintenant ? â Câest Madeleine qui a plus, parce quâon a versĂ© dans les autres bouteilles. â Et si on remet tout (les 6 C) ici (en A2), ça montera jusquâoĂč ? â (RĂ©flĂ©chit.) Non, Madeleine a moins. Je croyais quâelle avait plus, mais ce nâest pas vrai. â Ăa ne peut pas faire plus ? â Non. â (On reverse les C en A2, puis A2 en 8 petits verres.) Et maintenant ? â Non, câest toujours la mĂȘme chose. Câest tout le temps la mĂȘme chose. » On prĂ©sente enfin deux nouveaux rĂ©cipients A3 et A4, remplis chacun jusquâĂ la moitiĂ©, et on verse A3 en B1 + B2 : « Elle a la mĂȘme chose. â Tu es sĂ»re que câest la mĂȘme chose ? â Oui, on nâa fait que verser. »
Sert (7 ; 2) : « Le rouge (A1 aux â ) est pour Jacqueline, le bleu (A2 Ă la œ) est pour toi. Qui a plus ? â Jacqueline. â Toi, tu verses (A2) dans ceux-ci (B1 + B2 : ils sont alors pleins). â Qui a plus ? â Câest quand mĂȘme Jacqueline. â Pourquoi ? â Parce quâelle a plus. â Et si tu verses (B1) dans (C1 + C2) ? â Câest quand mĂȘme Jacqueline, parce quâelle a beaucoup. â Toutes les transformations aboutissent Ă ce mĂȘme rĂ©sultat : « Câest Jacqueline, parce que jâai vu avant quâelle avait plus. » Maintenant A3 = A4, puis A3 versĂ© en C1 + C2 : « Câest quand mĂȘme la mĂȘme chose, parce que jâai vu avant dans lâautre bouteille que câĂ©tait la mĂȘme chose. â Mais comment câest encore la mĂȘme chose ? â Vous videz (lâune) pour remettre dans les autres ! »
Eus (7 ; 2). A1 est rempli aux â , et A2 Ă la œ. On verse A2 en (C1 + C2 + C3) : « Câest la mĂȘme chose maintenant ? â Non. On verse du mĂȘme verre (A2). Comme ça on ne peut jamais faire la mĂȘme chose. » Puis A1 = A2 et A2 en B1 + B2, etc. : « Câest toujours la mĂȘme chose, parce que ça vient toujours de la mĂȘme bouteille. »
Ces quelques cas dâarrivĂ©e Ă la rĂ©ponse juste suffisent Ă montrer clairement laquelle des deux hypothĂšses distinguĂ©es au § 3 rĂ©pond Ă la rĂ©alitĂ© du dĂ©veloppement. Ă ne considĂ©rer que les rĂ©ponses des deux enfants de 7 ans, Bert et Eus, il semblerait que la comparaison globale de lâĂ©tat initial et de lâĂ©tat final des transformations suffise Ă lâenfant pour lui permettre dâaffirmer la conservation indĂ©pendamment de toute multiplication des relations ou de toute partition : « Câest toujours la mĂȘme chose, dit Eus, parce que ça vient toujours de la mĂȘme bouteille. » Ă un certain niveau du dĂ©veloppement, la conservation semble donc ĂȘtre due Ă une dĂ©duction a priori et analytique, qui rend inutile lâobservation des relations ainsi que lâexpĂ©rience elle-mĂȘme. Seulement, si lâon examine les rĂ©ponses de Aes et de Geo, qui hĂ©sitent encore un instant avant de parvenir Ă la certitude, ou Ă une certitude gĂ©nĂ©ralisĂ©e, on voit comme Ă nu le mĂ©canisme de leur construction et lâon est conduit Ă reconnaĂźtre que le raisonnement qui aboutit Ă lâaffirmation de la conservation consiste en son essence en une coordination des rapports, sous son double aspect de multiplication logique des relations et de composition mathĂ©matique des parties et des proportions.
Aes, par exemple, commence par croire que le contenu dâun verre A transvasĂ© dans un verre plus large P donne une quantitĂ© moindre, mais il ajoute aussitĂŽt : « Il semble quâil y a moins parce que câest plus grand (= plus large), mais câest la mĂȘme chose. » Autrement dit, Aes corrige son erreur en coordonnant entre elles les relations de hauteur et de largeur. Dâune maniĂšre gĂ©nĂ©rale, lorsque lâon prĂ©sente aux sujets de ce stade la question des verres A et L, on obtient des rĂ©ponses qui, Ă la diffĂ©rence de celles des derniers stades, tĂ©moignent dâune coordination correcte des relations en jeu :
Aes (6 ; 6) commence, il est vrai, par verser en L (long et mince) une colonne de mĂȘme hauteur quâen A pour obtenir une mĂȘme quantitĂ©, mais il se corrige tĂŽt aprĂšs : « Câest la mĂȘme chose ? â Oui, câest la mĂȘme hauteur⊠Ah ! non, celui-lĂ (L) est plus mince et celui-lĂ (A) plus large (il rajoute du liquide en L). »
Geo (6 ; 6) verse dâemblĂ©e jusquâaux Ÿ du verre L pour Ă©galer le â du verre A : « Est-ce que câest juste ? â Ăa va. â Est-ce que câest la mĂȘme chose Ă boire ? â Câest la mĂȘme chose. â Pourquoi ? â Parce que câest plus mince ici (L) et câest plus large lĂ (A). â Quâest-ce que tu peux faire pour ĂȘtre sĂ»r que câest la mĂȘme chose (on lui prĂ©sente les verres) ? â (Geo prend un verre A2 et y verse le liquide de L : câest Ă peu prĂšs la mĂȘme quantitĂ© quâen A1.) »
Bert (7 ; 2) commence par mettre le mĂȘme niveau en L quâen A, puis rajoute du liquide : « parce que le verre est plus petit : on croit que câest la mĂȘme chose, mais câest pas vrai ».
Eus (7 ; 2) met dâemblĂ©e en L une colonne de liquide plus haute (Ÿ) quâen A (â ) et motive la chose en disant : « Ici (A), câest plus bas, mais câest la mĂȘme chose que lĂ (L). »
Ela (7 ans) : « Dans celui-ci (L) il faut verser plus, parce que câest plus mince », et « dans lâautre il y a plus de place, parce que câest plus large ».
On voit combien ces enfants, qui sont tous parvenus par ailleurs Ă affirmer la conservation des quantitĂ©s, arrivent aisĂ©ment, dans la prĂ©sente expĂ©rience, Ă multiplier les relations de hauteur et de largeur rĂ©sultant de la comparaison des verres A et L. Or, et il convient dây insister, cette question sur les rapports entre A et L a Ă©tĂ© posĂ©e chez tous nos sujets, avant lâinterrogatoire portant sur la conservation des quantitĂ©s : ce nâest donc pas la dĂ©couverte de la conservation qui entraĂźne la possibilitĂ© de multiplier les relations, mais bien lâinverse. Cela est dâautant plus vrai que la prĂ©sente question est en moyenne un peu plus facile que celle de la conservation en gĂ©nĂ©ral, câest-Ă -dire que les rĂ©ponses justes marquent une lĂ©gĂšre avance sur celles qui postulent lâinvariance. Il y a lĂ une nouvelle raison dâadmettre que la conservation des quantitĂ©s, mĂȘme lorsquâelle est affirmĂ©e dâun bloc Ă la maniĂšre dâun jugement a priori, suppose une construction beaucoup plus complexe quâil ne semble au premier abord.
Mais la multiplication logique des relations suffit-elle Ă assurer la dĂ©couverte de lâinvariance des quantitĂ©s totales ? Il est Ă©vident que non, et le moment est venu dâĂ©tablir pourquoi. Lorsque, aprĂšs avoir Ă©valuĂ© les quantitĂ©s du seul point de vue des rapports perceptifs unidimensionnels (« quantitĂ©s brutes »), lâenfant coordonne ces rapports les uns avec les autres, il construit bien ainsi une totalitĂ© multidimensionnelle, mais câest une totalitĂ© qui demeure « intensive » et qui nâest pas susceptible de mesures « extensives » tant que, en plus de la multiplication logique, le sujet nâintroduit pas de considĂ©rations dâordre proprement mathĂ©matique.
Quâest-ce, en effet, que la multiplication logique des relations de hauteur et de largeur ? Soit une sĂ©rie de rĂ©cipients de forme A, contenant des liquides de niveaux de plus en plus Ă©levĂ©s : A1 âa1 A2 âaâ1 A3âŠ, etc. Nous dirons que lâenfant sait additionner ces relations 4, si de A1 âa1 A2 et de A2 âaâ1 A3 il sait conclure Ă A1 âb1 A3. Cette opĂ©ration nâintervient dans nos expĂ©riences que sur le plan pratique, puisque les niveaux sont donnĂ©s directement Ă la perception et sont ainsi sĂ©riĂ©s intuitivement sans quâil soit besoin de raisonnements. Soit dâautre part une sĂ©rie de bocaux de plus en plus larges L a2â B aâ2â A bâ2â PâŠ, etc. Nous appellerons Ă©galement addition la coordination unidimensionnelle de tels rapports. Par contre, nous dirons quâil y a « multiplication logique des relations » lorsque lâenfant comparera les bocaux entre eux du point de vue de ces deux relations Ă la fois. Par exemple, si L contient une colonne plus haute et plus mince que A, on a L âa1 a2â A ou A âa1 âa2 L, etc. (DâoĂč si L âa1 a2â A et si A âaâ1 aâ2â P alors L âb1 b2â P ; etc.)
Or de telles multiplications logiques de relations interviennent nĂ©cessairement dans les solutions de lâenfant, puisque celui-ci nâattribue aucune valeur numĂ©rique Ă ces deux dimensions et ne peut ainsi les multiplier arithmĂ©tiquement entre elles. De plus, câest cette opĂ©ration logique qui permet au sujet de concevoir une nouvelle relation, celle prĂ©cisĂ©ment de la quantitĂ© totale, produit logique de la hauteur et de la largeur. Par exemple, si lâon prĂ©sente le verre A rempli au â et le verre P plein jusquâau bord, la seconde masse de liquide Ă©tant Ă la fois plus large et plus haute que la prĂ©cĂ©dente, aucun enfant nâhĂ©sitera Ă conclure que P contient plus de liquide que A (nous Ă©crirons A gâ P). Soit A âh lâ P = A gâ P. De mĂȘme, lorsque Geo compare A1 rempli Ă moitiĂ© Ă Â A2 rempli au tiers, il nâhĂ©site pas Ă conclure quâĂ largeur Ă©gale la colonne plus Ă©levĂ©e indique une plus grande quantitĂ©. Nous Ă©crirons : A1 âh A2 lâ A2 âg A2. Bref, la multiplication des relations apparaĂźt comme lâintermĂ©diaire nĂ©cessaire entre la quantitĂ© brute ou unidimensionnelle, et la quantification extensive dont il va ĂȘtre question plus bas.
Seulement, ces opĂ©rations Ă©lĂ©mentaires ne sauraient aboutir, cela est clair, quâĂ de simples sĂ©riations ou graduations « intensives ». En effet, les seules conclusions permises sont les suivantes :
1° âh Ă lâ = gâ ou âh Ă âl = âg ;
2° âh lâ = gâ ou âh Ă lâ = gâ ;
Et 3° âh Ă lâ = gâ.
Autrement dit, si les deux relations varient dans le mĂȘme sens, si lâune reste Ă©gale et que lâautre seule varie ou si les deux demeurent invariantes, alors on peut savoir si la quantitĂ© totale augmente, diminue ou demeure identique. Par contre, si la hauteur augmente et que la largeur diminue ou lâinverse, il est impossible de savoir sans plus si la quantitĂ© totale augmente, diminue ou reste constante. Dâune maniĂšre gĂ©nĂ©rale, le sujet pourra ainsi concevoir des sĂ©ries croissantes et dĂ©croissantes sous certaines conditions, mais il ne pourra ni savoir de combien une quantitĂ© quelconque est supĂ©rieure Ă une seconde, ni si la quantitĂ© totale augmente ou diminue lorsque les relations qui la composent varient en sens inverse lâune de lâautre.
Or la notion de la conservation des quantitĂ©s totales, Ă laquelle parviennent les enfants de ce stade, suppose prĂ©cisĂ©ment une quantification Ă©tendue au cas oĂč les relations Ă©lĂ©mentaires varient en sens inverse, et par consĂ©quent la dĂ©couverte des quantitĂ©s « extensives ». En effet, pour affirmer la conservation, il ne suffit pas au sujet de savoir quâen versant A1 et A2, la hauteur et la largeur de la colonne restant Ă©gales, la quantitĂ© totale ne variera pas : il lui faut infĂ©rer en outre que, si lâon verse A2 en L, par exemple, la quantitĂ© demeure constante bien que la hauteur augmente et que la largeur diminue. Soit A2 âh âl L = A2 gâ L. Or cela nâest pas une conclusion possible si lâon sâen tient aux limites de la multiplication logique des relations. Comment donc lâenfant dĂ©passera-t-il ces limites sans donnĂ©es numĂ©riques ni mesures proprement dites ? Toute la question est lĂ , et mesure, en gĂ©nĂ©ral, tout le problĂšme du passage de la quantitĂ© intensive Ă la quantitĂ© extensive.
On sera sans doute tentĂ©, parvenu Ă ce point, de renoncer Ă analyser plus avant les jugements de conservation et de conclure sans plus avec Geo « on nâa fait que verser » ou avec Eus « ça vient toujours de la mĂȘme bouteille ». Il y aurait ainsi conservation par simple identification logique, sans intervention dâaucune mathĂ©matique. Mais Ă une telle simplification du processus gĂ©nĂ©tique on sera toujours en droit dâopposer, nous semble-t-il, la question suivante qui resterait alors sans solution : pourquoi faut-il que lâenfant parvienne au troisiĂšme stade pour dĂ©couvrir cette identification ? Les petits de 4 Ă 5 ans savent, en effet, aussi bien que les grands quâ« on ne fait que verser » et que « ça vient de la mĂȘme bouteille », et cependant, pour eux, la quantitĂ© varie ; pourquoi donc ne peuvent-ils pas identifier lâĂ©tat terminal Ă lâĂ©tat initial, alors quâĂ Â 6 ou 7 ans ils le feront sans difficultĂ© aucune ?
Câest ici quâintervient un second processus, qui, chose trĂšs intĂ©ressante, se trouve ĂȘtre Ă la fois synchronique et distinct du prĂ©cĂ©dent, et dont les relations avec lui doivent ĂȘtre Ă©tablies avec soin, car elles dominent tout le dĂ©veloppement des notions mathĂ©matiques : câest lâintervention de la notion dâ« unité », câest-Ă -dire la quantification extensive sous forme soit de partition arithmĂ©tique, soit, ce qui revient au mĂȘme, de proportions proprement dites.
Partons dâun exemple concret. Lorsque Aes cherche Ă obtenir en L une quantitĂ© Ă©gale au liquide contenu en A (â ), il verse une colonne plus Ă©levĂ©e et conclut « câest la mĂȘme chose⊠parce que câest plus mince ici (L) et câest plus large lĂ (A) ». Quâest-ce Ă dire ? Sâil se bornait Ă la multiplication logique (A âh âl L), il ne pourrait pas conclure A = L (ou A â L). Il y a donc dans son raisonnement quelque chose de plus : câest le sentiment dâune proportion prĂ©cise telle que ce que L perd en largeur il le gagne en hauteur. Si nous appelons hA et hL la hauteur de A ou de L et lA et hL la largeur de A et de L, le sujet Aes postule donc une nouvelle relation, que lâon pourrait Ă©crire (hA/lA) = (hL/lL) ou si lâon traduisait la chose en termes de rapports qualitatifs : (A âh L) Ă (A âl L) = (A = L) ; soit : la hauteur de A est Ă sa largeur comme la hauteur de L est Ă sa largeur ; ou plus simplement : lâaugmentation de hauteur de A Ă Â L Ă©quivaut Ă la diminution de largeur correspondante.
Or, si nous traduisons les choses en formules symboliques, câest que lâon aperçoit dâautant mieux, de la sorte, quâune opĂ©ration nouvelle intervient nĂ©cessairement ici. Au niveau du premier stade, lâenfant se borne, en effet, Ă Ă©tablir des diffĂ©rences qualitatives simples ou unidimensionnelles : A lâ P ou A âh L, etc. Au cours des stades suivants, lorsquâil se limite Ă de pures multiplications logiques des relations, il gradue en plus ces diffĂ©rences, selon une ou plusieurs dimensions, en sĂ©riations « intensives » de deux ou quelques termes. Mais ces sĂ©ries, Ă part le cas de lâĂ©galitĂ© complĂšte A1 = A2, ne comportent que des relations asymĂ©triques de diffĂ©rences : en tant que ces diffĂ©rences sont sĂ©riables, donc graduables, elles assurent bien une quantification intensive, mais lorsque deux quantitĂ©s ne se prĂ©sentent pas sous des relations identiques de hauteur et de largeur, rien ne permet de les Ă©galer. En dâautres termes, la multiplication des relations est une sĂ©riation Ă plusieurs dimensions, mais elle nâaboutit jamais quâĂ de nouvelles sĂ©riations, et rien ne permet de tirer de cette opĂ©ration la rĂ©partition dâune quantitĂ© donnĂ©e en unitĂ©s considĂ©rĂ©es comme Ă©gales les unes aux autres tout en Ă©tant distinctes. Au contraire, tant la proportion hA/lA = hL/lL ou (Aâh L) Ă (A âl L) = (A = L) que la partition (A1 = B1 + N2) impliquent une fusion des relations asymĂ©triques de diffĂ©rence (â ou â) avec celles dâĂ©galitĂ© (=), et câest cette combinaison des Ă©galitĂ©s et des diffĂ©rences, ou plus briĂšvement cette Ă©galisation des diffĂ©rences, qui constitue le passage de la quantitĂ© intensive Ă la quantitĂ© extensive et qui explique lâarithmĂ©tisation de la multiplication logique.
Cherchons Ă exprimer les choses en langage dâopĂ©rations effectives et psychologiquement rĂ©elles. Il est clair, tout dâabord, que, si lâon faisait simplement comparer Ă lâenfant les diverses quantitĂ©s A1 et (B1 + B2) ou P ; L, etc., il ne disposerait dâaucun moyen pour juger de leur Ă©galitĂ© et de leur non-Ă©galitĂ©. LâĂ©galitĂ© est certes suggĂ©rĂ©e par lâacte de transvaser le mĂȘme liquide dâun rĂ©cipient Ă un autre. Mais nous avons vu Ă lâinstant que ce transvasement ne suffit pas Ă expliquer la conservation, puisquâune altĂ©ration de forme est jugĂ©e par les petits comme entraĂźnant un changement de quantitĂ©. Par contre, le transvasement conduit Ă la notion de lâinvariance de la quantitĂ© dĂšs quâil est structurĂ© par les opĂ©rations suivantes. Soit le bocal A Ă lâĂ©tat vide (nous appellerons Q0 la quantitĂ© nulle). On le remplit au â . La quantitĂ© introduite (nous lâappellerons A) diffĂšre ainsi de Q0 par une largeur et une hauteur donnĂ©es âa1 et b2â (soit Q0 âa1 b2âA). Si maintenant lâon verse (rĂ©ellement ou en pensĂ©e) A en L, la masse de liquide contenue en L sera plus haute de âaâ et moins large de âaâ. Soit A âaâ1 aâ2 L, les relations aâ1 et aâ2 marquant donc simplement les diffĂ©rences entre A et L. Tant que le sujet demeure sur le plan de la sĂ©riation qualitative ou intensive, il peut bien coordonner entre elles deux relations de niveau (Q0 âa1 A + Aâaâ1 L = Q0 âb1 L) ou de largeur (Q0 b2â A + A âaâ2 L = Q0 a2â L) ou les deux Ă la fois. Cela revient psychologiquement Ă dire que, en comparant les liquides contenus en A et en L, il voit dâemblĂ©e que L est plus haut que A, le niveau de L Ă©tant donc Ă©gal Ă b1 > a1, câest-Ă -dire Ă©gal Ă celui de A (a1) plus une diffĂ©rence qui sâajoute Ă lui (aâ1). De mĂȘme, en comparant les liquides, il voit que L est plus mince que A, la largeur de L Ă©tant donc Ă©gale Ă celle de A (soit C2) moins une certaine diffĂ©rence (aâ2), soit (a2 â aâ2). Mais rien, dans les simples comparaisons ou sĂ©riations qualitatives (ou intensives), ne permet de quantifier ces relations autrement quâen plus ou en moins : ni a1, ni b1, ni aâ1 nâont de valeur numĂ©rique, pas plus que a2 ; b2 ou aâ2 ; lâenfant voit seulement que b1 > a1, etc. Par contre nous prĂ©tendons â et câest lĂ toute notre hypothĂšse â quâĂ un moment donnĂ© le sujet comprend que les diffĂ©rences se compensent : il parvient donc Ă Ă©galer âa1 Ă âa2 (ou plus prĂ©cisĂ©ment aâ1 Ă a2 = aâ2 Ă a1) et câest ainsi, que dĂ©bute la quantification extensive, parce quâalors deux rapports qualitatifs hĂ©tĂ©rogĂšnes (une augmentation de niveau +aâ1 et une diminution de largeur âaâ2) sont conçues comme Ă©gaux tout en conservant leur signification de diffĂ©rence asymĂ©trique. Ainsi naĂźt donc la proportion, par combinaison de lâĂ©galitĂ© avec la relation asymĂ©trique.
Or cette proportion est dĂ©jĂ en un sens une partition. Poser +aâ1 = âaâ2, ce nâest plus seulement concevoir la quantitĂ© dâensemble comme une totalitĂ© qualitative qui change de valeur Ă chaque dĂ©formation, câest la structurer en tant que somme dĂ©composable en unitĂ©s. Sans mĂȘme connaĂźtre le rapport numĂ©rique existant entre aâ1 et b1 ou entre aâ2 et b2, le sujet conçoit nĂ©cessairement aâ1 et aâ2 dans la mesure oĂč il pose aâ1 = aâ2 (ou aâ1 Ă a2 = aâ2 Ă a1), comme deux parties proprement dites et non plus seulement comme deux diffĂ©rences qualitatives. Le critĂšre Ă employer est le suivant. Il y a partition dĂšs que les Ă©lĂ©ments dâun tout peuvent ĂȘtre Ă©galĂ©s bien quâĂ©tant distincts, tandis que, lorsquâune relation dâensemble ou une classe sont dĂ©composĂ©es en sous-relations ou en sous-classes, leurs rĂ©unions nâimpliquent aucune Ă©galitĂ© entre elles mais seulement leur co-inclusion dans le tout. Or de ce point de vue, le fait de poser aâ1 = aâ2 consiste bien Ă concevoir les diffĂ©rences de niveau ou de largeur sur le mode de la partition et non plus de la simple addition logique (des classes ou des relations).
Mais il y a plus. LâĂ©galisation des diffĂ©rences, dont nous venons de faire le principe de la quantification extensive, engendre prĂ©cisĂ©ment, au cours de ce mĂȘme troisiĂšme stade, une partition proprement dite, qui est non seulement synchronique mais complĂ©mentaire de la dĂ©couverte des proportions. Pour Aes, par exemple, dont les rĂ©ponses concernant les quantitĂ©s A et L viennent dâĂȘtre rappelĂ©es, il va de soi que A1 versĂ© en 2 B ou en 4 C donne toujours A1. Geo hĂ©site Ă admettre que 6 C sont Ă©gaux ensemble Ă Â A2, mais il lâaffirme ensuite et gĂ©nĂ©ralise Ă 8 C ; etc. Or, on se rappelle quâau cours du premier stade un tout nâĂ©tait nullement conçu comme se conservant une fois rĂ©parti en 2 ou en 4 fractions, etc., et que, durant le second stade, cette notion nâĂ©tait soutenue que pour de faibles partitions pour ĂȘtre abandonnĂ©e lors des divisions trop poussĂ©es. Comment donc expliquer la genĂšse de ces relations ?
Si A comparĂ© Ă la quantitĂ© nulle Q0 est Q0 âb1 b2â A, alors il est clair que B1 et B2, dans lesquels est transvasĂ© le contenu de A, diffĂšrent chacun de A par une diminution de niveau Aâaâ1 B1 (et Aâaâ1 B2) ou de largeur A âaâ2 B1 (et A âaâ2 B2). Appelons a1 B1 la hauteur perçue en B1 ; a1 B2 celle de B2 ; a2 B1 la largeur de B1 et a2 B2 celle de B2. Appelons dâautre part aâ1 B1 la diffĂ©rence de hauteur entre B1 et A (et aâ2 B2 celle de B2) ; aâ2 B1 la diffĂ©rence de largeur entre B1 et A (et aâ2 B2 celle de B2). Comprendre que B2 + B2 = A, câest donc comprendre non seulement que B1 = B2, câest-Ă -dire que a1 B1 = a1 B2 et a2 B1 = a2 B2, mais encore que B1 Ă©gale la diffĂ©rence entre A et B2 et que B2 Ă©gale la diffĂ©rence entre A et B1, soit (aâ1 B1 Ă aâ2 B1 = a1 B2 Ă a2 B2) et (aâ1 B2 Ă aâ2 B2 = a1 B1 Ă a2 B1). Psychologiquement, cela revient donc Ă dire quâune moitiĂ© est non seulement une unitĂ© Ă©gale Ă une autre unitĂ© lorsque, rĂ©unie Ă celle-ci, elles constituent un tout, mais encore que la moitiĂ© est Ă©gale Ă la diffĂ©rence entre le tout et lâautre moitiĂ©. Sans cette seconde condition, le rapport entre la moitiĂ© et le tout ne saurait ĂȘtre compris et la notion du tout sâĂ©vanouirait aprĂšs le partage. La partition est donc bien en son essence une Ă©galisation de diffĂ©rences comme la proportion elle-mĂȘme, mais dans le cas de A = B1 = B2 les deux moitiĂ©s B1 = B2 sont conçues comme Ă©gales, tandis que dans le cas de A = L seules les diffĂ©rences (les parties diffĂ©rentielles aâ1 = aâ2) sont Ă©galĂ©es lâune Ă lâautre, les parties communes nâĂ©tant pas prises en considĂ©ration.
On voit ainsi, en conclusion, combien simple est au fond le processus de quantification dont tĂ©moigne la dĂ©couverte de la conservation des quantitĂ©s par lâenfant. Le sujet commence â et en reste lĂ durant le premier stade â par ne considĂ©rer que des rapports perceptifs non coordonnĂ©s entre eux dâĂ©galitĂ© ou de diffĂ©rence qualitatives, constituant ainsi respectivement les qualitĂ©s et les quantitĂ©s brutes, non composables comme telles. Puis dĂ©bute au cours du second stade un processus de coordination logique, qui sâachĂšve au troisiĂšme stade, et qui aboutit Ă classer les Ă©galitĂ©s et Ă sĂ©rier les diffĂ©rences (additivement et multiplicativement), cette sĂ©riation aboutissant Ă la constitution des quantitĂ©s intensives. Enfin, le troisiĂšme stade est marquĂ© par la constitution des quantitĂ©s extensives, grĂące Ă lâĂ©galisation des diffĂ©rences intensives et par consĂ©quent grĂące Ă lâarithmĂ©tisation des groupements logiques.