Lâaxiomatique des opĂ©rations constitutives du temps (1941) a
Si nous cherchons Ă formuler axiomatiquement les opĂ©rations en jeu dans la construction psychologique qui prĂ©cĂšde, nous retrouvons le mĂȘme mĂ©canisme que dans la genĂšse du nombre conçu comme une synthĂšse de la classe et de la relation asymĂ©trique. Cette notion, dĂ©jĂ exposĂ©e en une communication antĂ©rieure 1, apparaĂźt ainsi comme applicable Ă la formation des quantitĂ©s en gĂ©nĂ©ral puisquâelle se retrouve dans le cas de cet autre quantum quâest le temps : au reste, il est immĂ©diatement visible quâune fois quantifiĂ©s lâordre temporel et lâemboĂźtement des intervalles correspondent Ă lâordination et Ă la cardination numĂ©riques.
I. Le temps qualitatif
1. Lâordre temporel
Le temps qualitatif repose Ă la fois sur lâordre des Ă©vĂ©nements (notion de lâavant et de lâaprĂšs) et sur la durĂ©e des intervalles (moments plus ou moins longs). Mais comme ces deux constructions sâappuient lâune sur lâautre, il est indiffĂ©rent de commencer par lâune ou par lâautre. Partons donc de lâordre.
Soit une suite dâĂ©vĂ©nements (par exemple les niveaux successifs dont il a Ă©tĂ© question plus haut) : A1 ; B1 ; C1 ; etc. Il suffit pour les sĂ©rier de leur appliquer les rĂšgles du « groupement des relations asymĂ©triques » 2 :
(1) A1 aâ B1 aââ C1 bââ D1 cââ âŠ, etc.
Ce qui signifie simplement que lâĂ©tat A1 prĂ©cĂšde lâĂ©tat B1 ou que lâĂ©tat C1 succĂšde Ă lâĂ©tat B1, etc. IndĂ©pendamment de toute mĂ©trique, dâune part, et de toute considĂ©ration sur la durĂ©e des intervalles, dâautre part, une telle sĂ©riation implique que si A1 prĂ©cĂšde B1 et que si B1 prĂ©cĂšde C1 alors A1 prĂ©cĂšde C1 (soit A1 aâ B1 + B1 aââ C1 = A1 bâ C1). En fait ces opĂ©rations logiques sont nĂ©cessaires Ă la construction de la sĂ©rie et il est facile de constater psychologiquement leur intervention effective. Les mĂȘmes lois sâappliquent naturellement Ă la sĂ©rie A2 aâ B2 aââ C2 ⊠etc.
2. La simultanéité
Chacune des sĂ©riations prĂ©cĂ©dentes constitue donc une suite additive de relations asymĂ©triques a + aâ = b ; b + bâ = c, etc. Si maintenant nous voulons mettre ces deux suites en relations rĂ©ciproques, il suffit de les multiplier lâune et lâautre (grĂące Ă la « multiplication logique des relations qualitatives ») par une troisiĂšme relation susceptible dâassurer cette correspondance. En faisant abstraction du temps nĂ©cessaire Ă la premiĂšre et Ă la derniĂšre goutte pour le trajet entre les bocaux I et II (câest-Ă -dire si nous considĂ©rons les colonnes I et II comme contiguĂ«s ou la vitesse de chute dans lâair comme infinie), cette relation unissant A1 Ă Â A2, B1 Ă Â B2, etc., sera la simultanĂ©ité :
| (2) | A1 | aâ | B1 | aââ | C1 | bââ | D1 âŠ, | etc. |
| âa | âa | âa | âa | |||||
| A2 | aâ | B2 | aââ | C2 | bââ | D2 âŠ, | etc. |
La simultanĂ©itĂ© est une relation symĂ©trique qui peut ĂȘtre conçue formellement comme le produit de deux relations dâordre mais inversĂ©s : si A1 aâ âa A2 câest-Ă -dire si A1 prĂ©cĂšde A2 et lui succĂšde Ă la fois, alors lâordre est annulé : (aâ + aâ = 0) et A1 est simultanĂ© par rapport Ă Â A2.
Dâautre part, pour introduire physiquement la simultanĂ©itĂ©, nous avons dĂ» faire une abstraction grossiĂšre en introduisant une vitesse infinie. Or, toute simultanĂ©itĂ© rĂ©elle requiert une abstraction de ce genre. MĂȘme si je vois dans un mĂȘme champ visuel deux mobiles sâĂ©branler « en mĂȘme temps », il a fallu que mon regard passe de lâun Ă lâautre et je dois faire abstraction de la vitesse du mouvement de mes yeux (qui nâa rien dâinfini). La simultanĂ©itĂ© nâest donc jamais en fait que la limite dâune relation dâordre entre deux Ă©vĂ©nements dont les lieux sont sĂ©parĂ©s et la simultanĂ©itĂ© absolue nâest matĂ©riellement possible que pour un seul et mĂȘme Ă©vĂ©nement bien localisĂ© (A1 aâ âa A1).
3. La durée
En dehors de toute mĂ©trique, nous ne savons rien du temps absolu Ă©coulĂ© entre A1 et B1. Par contre, et câest en ceci que consiste le temps qualitatif, nous savons dâemblĂ©e quâentre A1 et C1 il sâĂ©coule plus de temps quâentre A1 et B1. LâemboĂźtement des intervalles permet donc une Ă©valuation relative de la durĂ©e dont voici le principe. ConsidĂ©rons pour simplifier le temps comme un objet, tel quâune ligne dont les segments constituent les parties. Nous pouvons alors appliquer aux durĂ©es le groupement additif des classes 3 : soient α1 = lâintervalle sâĂ©tendant de A1 compris Ă Â B1 non compris ; αâ1 = idem de B1 compris Ă Â C1 non compris ; ÎČâ1 = idem entre C1 et D1 ; etc. On a :
(3) α1 + αâ1 = ÎČ1 ; ÎČ1 + ÎČâ1 = γ1 ; Îł1 + γâ1 = Ύ1 ; etc.
Ce qui signifie : lâintervalle α1 rĂ©uni Ă lâintervalle αâ1 constitue un intervalle ÎČ1, etc. DâoĂč ÎČ1 > α1 et ÎČ1 > αâ1 ; Îł1 > ÎČ1 et Îł1 > ÎČâ1, etc. Mais naturellement on ne sait rien du rapport entre α1 et αâ1, etc., ou entre ÎČ1 et ÎČâ1 ou encore entre α1 et ÎČâ1, etc. Notons que lâaddition de ces intervalles est commutative α1 + αâ1 = αâ1 + α1 tandis que lâaddition sĂ©riale ne lâest pas, ce qui montre assez la diffĂ©rence des deux opĂ©rations. Il nâen reste pas moins que lâon peut partir de lâemboĂźtement des intervalles α1, ÎČ1, Îł1, etc., pour en dĂ©duire lâordre des Ă©vĂ©nements limites aussi bien que lâinverse.
II. Le temps métrique
La structuration qualitative du temps conduit donc Ă deux opĂ©rations essentielles : la sĂ©riation des Ă©vĂ©nements (y compris leur mise en simultanĂ©itĂ©) et lâemboĂźtement des intervalles, mais sans que le rapport entre ces deux groupements permette de comparer un intervalle α au suivant αâ. Nous pouvons seulement dire que les intervalles α et suivant αâ sont qualitativement Ă©quivalents en tant quâemboĂźtĂ©s tous deux en ÎČ (soit α = αâ), mais alors nous faisons abstraction de leur caractĂšre dâĂȘtre successifs ; ou que leurs termes limites se succĂšdent, mais alors nous ne parlons plus des intervalles. Du point de vue qualitatif, lâĂ©galitĂ© α = αâ signifierait lâidentitĂ© α = α dâoĂč α + α = α et non pas 2α. Nous nâavons donc jamais α = αâ au sens de lâĂ©galitĂ© inconditionnelle de deux durĂ©es successives.
Le passage du temps qualitatif au temps mĂ©trique sâeffectue donc dĂšs quâil y a possibilitĂ© de considĂ©rer les intervalles comme Ă©tant Ă la fois Ă©gaux entre eux et cependant diffĂ©rents par leur ordre de succession, soit 4 :
α + αâ (αâ = α) = ÎČ (= 2α) ; ÎČ + ÎČâ (ÎČâ = α) = γ (= 3α) ; etc.
Comment sâopĂšre cette transformation ? Par la promotion dâun temps α en unitĂ© mobile susceptible dâitĂ©ration, câest-Ă -dire applicable Ă des moments successifs du temps : alors seulement lâaddition sĂ©riale a â + aââ se confond avec lâaddition des intervalles α + α, car dans α + α = 2α lâaddition est Ă la fois commutative et sĂ©riale (ou, plus prĂ©cisĂ©ment, cardinale et ordinale).
Mais une telle mesure du temps suppose 1° une mĂ©trique spatiale (lâĂ©galisation α = αâ repose sur lâĂ©galitĂ© des espaces parcourus par un mĂȘme dĂ©placement de durĂ©e constante : ici la hauteur A2âB2). 2° Une cinĂ©matique : conservation de la vitesse du mouvement et isochronisme, donc V, T et E. 3° Enfin et surtout la possibilitĂ© de parcourir par la pensĂ©e le temps dans, les deux sens : le temps nâest mesurable que sâil est rĂ©versible et cette rĂ©versibilitĂ©, prĂ©parĂ©e par la sĂ©riation et lâemboĂźtement hiĂ©rarchique, sâachĂšve avec leur fusion opĂ©ratoire, laquelle seule constitue une mĂ©trique.