La soustraction des surfaces partielles congruentes Ă  deux surfaces totales Ă©gales. Miscellanea psychologica Albert Michotte : Ă©tudes de psychologie offertes Ă  M. Albert Michotte Ă  l’occasion de son jubilĂ© professoral (1947) a

Un axiome fameux d’Euclide dit que, soustraites deux parties Ă©gales Ă  deux quantitĂ©s Ă©gales, il reste deux quantitĂ©s Ă©gales. Nous nous proposons de rechercher ici si cette proposition apparaĂźt Ă  tout Ăąge comme une Ă©vidence nĂ©cessaire, et pourquoi oui, ou pourquoi non. Et si par aventure, il arrive que, conformĂ©ment Ă  ce que nous savons de la prĂ©logique du petit enfant, cette vĂ©ritĂ© Ă©tait tout d’abord contestĂ©e, il importait de savoir comment elle se construit. Or, on aperçoit que cette construction mĂȘme soulĂšve dĂšs l’abord le problĂšme de la conservation des surfaces. Supposons, en effet, que deux surfaces totales B1 et B2 soient formĂ©es chacune de parties A et A’ (soit A1 + A’1 = B1 et A2 + A’2 = B2) et que les parties correspondantes A1 et A2 soient Ă©gales. Pour savoir que B1 − A1 = B2 − A2 (= A’1 = A’2), il importe Ă  coup sĂ»r que ni les parties A, ni les parties A’ ne s’altĂšrent au cours de leurs transformations et que le tout B, virtuel ou actuel, soit toujours comparable de façon invariante par la rĂ©union de A et de A’. En mettant l’accent sur l’addition ou la soustraction des parties, c’est donc bien leur conservation, ainsi que celle du tout, que nous allons Ă©tudier. Et l’on aperçoit du mĂȘme coup, combien cette analyse est indispensable Ă  celle de la mesure, puisque la mesure d’une surface, comme de tout autre quantitĂ©, implique la rĂ©union en un tout invariant d’unitĂ©s partielles susceptibles de conservation.

§ 1. Technique et résultats généraux

Nous prĂ©sentons Ă  l’enfant deux feuilles de carton rectangulaires et congruentes, d’environ 20 × 30 cm et colorĂ©es en vert, de maniĂšre Ă  reprĂ©senter deux prĂ©s. Pour exciter l’intĂ©rĂȘt des plus petits, nous mettons mĂȘme Ă  cĂŽtĂ© de chacun de ces prĂ©s une toute petite vache de bois qui est censĂ©e en manger l’herbe et un tout petit bonhomme de bois qui en figure le propriĂ©taire. L’enfant est priĂ© de constater, Ă  vue ou par juxtaposition, que les deux prĂ©s sont exactement « la mĂȘme chose grand » et que les vaches auront donc exactement la mĂȘme chose Ă  manger. Mais voilĂ  que le propriĂ©taire du premier prĂ© a dĂ©cidĂ© d’y placer une maison : on pose alors sur le carton vert, soit une petite maison de bois (de p. ex. 1 × 2 cm de base), soit un petit cube (ou parallĂ©lĂ©pipĂšde) figurant la maison et l’on demande si les deux vaches auront encore la mĂȘme chose Ă  manger : tous les sujets conviennent alors facilement que la vache du prĂ© sans maison aura plus Ă  manger, tandis que celle du prĂ© avec maison sera privĂ©e de l’herbe correspondant Ă  la surface occupĂ©e par la maison. Il importe, dĂšs cette premiĂšre question, d’introduire clairement la notion de surface au moyen des termes : « plus ou moins de place d’herbe », ou de « place de vert », par opposition Ă  la « place de la maison », etc. ; dans la suite, il suffira de dire « plus de vert » ou « moins de vert », etc. pour que toute Ă©quivoque soit exclue, le « vert » Ă©tant distribuĂ© en surface et pas autrement. — AprĂšs quoi, le propriĂ©taire du second prĂ© dĂ©cide de construire lui aussi une maison : on place alors une maison exactement pareille (en faisant constater la congruence des surfaces de base et choisissant les mĂȘmes couleurs, ornements, etc. (ou les mĂȘmes cubes figurant les maisons) et l’on demande si cette fois les deux vaches auront encore « la mĂȘme place de vert » ou « d’herbe » ou « la mĂȘme chose de vert », etc., ce que tous admettent sans peine, semblant ainsi certains de la nĂ©cessitĂ© de l’axiome d’Euclide.

Mais, dĂšs cette seconde question dĂ©jĂ , on peut introduire la transformation qui constituera le problĂšme essentiel lors des questions suivantes : on peut, ou bien mettre la maison exactement dans la mĂȘme position par rapport au premier prĂ© (les deux prĂ©s sont toujours eux-mĂȘmes placĂ©s de la mĂȘme maniĂšre et en regard direct l’un de l’autre), et dans ce cas, on la dĂ©place ensuite en demandant : « Et comme ça, les deux vaches auront encore la mĂȘme chose de vert ? », ou bien on peut d’emblĂ©e la situer en un autre endroit du prĂ©. Les positions Ă  adopter sont de prĂ©fĂ©rence les suivantes : le premier propriĂ©taire placera ses maisons en plein champ, Ă  mi-distance des cĂŽtĂ©s, et espacĂ©es les unes par rapport aux autres (la premiĂšre Ă©tait Ă  mettre Ă  peu prĂšs au centre), tandis que le second propriĂ©taire serrera le plus possible ses maisons les unes contre les autres dans un coin du prĂ©, de maniĂšre Ă  laisser le plus grand espace perceptif libre. DĂšs la seconde question, on met donc la maison du second propriĂ©taire dans un angle du second prĂ©, soit d’emblĂ©e, soit en la dĂ©plaçant aprĂšs l’avoir mise d’abord au mĂȘme endroit que la premiĂšre.

Les deux premiĂšres maisons posĂ©es ainsi diffĂ©remment, on passe aux questions suivantes. Le premier propriĂ©taire pose une seconde maison (donc en pleine herbe et Ă©loignĂ©e de la premiĂšre), le second fait de mĂȘme (mais cette fois directement serrĂ©e contre la premiĂšre) : « les deux vaches ont-elles encore la mĂȘme chose de vert » ou « d’herbe Ă  manger » ? Ici dĂ©jĂ , l’interprĂ©tation de l’axiome d’Euclide peut varier avec l’ñge, les grands jugeant Ă©vident que le prĂ© moins deux maisons donnera la mĂȘme surface quelle que soit la disposition de celles-ci, les petits Ă©tant plus sensibles Ă  la configuration perceptive. La rĂ©ponse donnĂ©e, on continue patiemment, avec un troisiĂšme couple de maisons, un quatriĂšme, un cinquiĂšme, etc., celles du premier prĂ© Ă©tant donc toujours espacĂ©es et celles du second toujours serrĂ©es. Il importe de continuer un moment et si le sujet marque quelque hĂ©sitation, d’aller jusqu’à quinze ou vingt couples de maisons (toujours exactement pareilles). Nous avons vu des sujets tenir bon et conserver fermement, en apparence, l’axiome d’Euclide jusqu’à quatorze couples, et flĂ©chir brusquement au quinziĂšme parce que la configuration perceptive devient trop diffĂ©rente et que la surface verte paraĂźt visuellement bien plus considĂ©rable dans le cas du second prĂ©.

Les rĂ©sultats obtenus sont exactement comparables Ă  ceux de la composition des longueurs, Ă  une ou Ă  deux dimensions. Au cours du stade I on Ă©prouve quelque difficultĂ© Ă  pousser l’interrogatoire, mais au niveau II A encore, oĂč l’enfant s’intĂ©resse visiblement au problĂšme, l’égalitĂ© des surfaces restantes est entiĂšrement niĂ©e, souvent dĂšs le premier couple de maisons placĂ©es diffĂ©remment : la composition opĂ©ratoire n’existe encore nullement et le sujet se borne Ă  l’évaluation perceptive. Au niveau II B, on observe toute la gamme des rĂ©actions intermĂ©diaires, le sujet acceptant jusqu’à un certain nombre de couples l’égalitĂ© des surfaces restantes, puis la niant dĂšs que la configuration perceptive devient trop dissemblable : il n’y a donc pas encore composition opĂ©ratoire nĂ©cessaire, mais articulation intuitive plus ou moins poussĂ©e. Enfin, le stade III, dĂšs le niveau III A (6 ans œ Ă  7 ans en certains cas, 7 ans œ en moyenne), l’égalitĂ© des diffĂ©rences est affirmĂ©e une fois pour toutes en vertu d’opĂ©rations senties comme nĂ©cessaires.

§ 2. Le niveau II A : Ă©valuation perceptive et dĂ©faut de soustraction ou d’addition opĂ©ratoires

Jusque vers 5 ans œ Ă  6 ans la question est rĂ©solue par simple intuition perceptive. Lorsque les plots ou les maisons sont placĂ©s dans les mĂȘmes positions sur les deux champs rectangulaires, l’enfant parvient donc facilement Ă  reconnaĂźtre que la surface verte restante est la mĂȘme des deux cĂŽtĂ©s, mais il suffit que la disposition diffĂšre sur les deux prĂ©s pour que cette Ă©galitĂ© des restes soit entiĂšrement niĂ©e. Quant Ă  la diffĂ©rence de configuration suffisante pour donner au sujet l’impression de l’inĂ©galitĂ© des parties demeurant vertes, elle varie insensiblement des plus faibles aux plus grandes, selon l’ñge des sujets :

Gar (4 ; 10). Un plot (parallĂ©lĂ©pipĂšde) sur B1 (nous appellerons ainsi le premier prĂ©, et B2 le second) et un plot placĂ© de mĂȘme façon sur B2 : « Il reste autant de vert ici et là ? — Oui, c’est la mĂȘme chose. —  Et comme ça (le plot est au milieu de B, et orientĂ© dans le sens de la longueur du prĂ©, et il est Ă  une extrĂ©mitĂ© de B2 en largeur) ? — Non, il reste plus de vert ici (B2) — Pourquoi ? — Parce qu’il reste tout ça (espace libre). — Et comme ça (deux plots sur B2 espacĂ©s et un seul au centre de B1) ? — Il reste plus ici (B1) (donc juste). — Et comme ça (deux plots sur chaque prĂ©, aux mĂȘmes endroits) ? — La mĂȘme chose. —  Pourquoi ? — (Il montre la surface verte restante de mĂȘme forme dans les deux cas.) — (On place les deux plots Ă©cartĂ©s sur B, et serrĂ©s dans un coin de B2.) Il reste la mĂȘme chose de vert ? — Non, il reste plus de vert ici (B2). — Pourquoi ? — Parce que les maisons se touchent et il reste beaucoup de vert. — Et ici (B1) ? Il n’y a de vert en plus (entre les deux plots) ? — Oui. — Alors ? Il y a plus de vert d’un cĂŽtĂ© que de l’autre ? — Plus ici (B2). — Si on dĂ©coupait le vert qui reste des deux cĂŽtĂ©s (on dĂ©coupe du papier vert pour en recouvrir les surfaces vertes restant libres sur les deux cartons), on pourrait mettre le vert qui reste ici (B2) sur celui qui reste lĂ  (B1) ? — Il y a plus de blocs ici (sur B1. Il n’y en a donc que deux de chaque cĂŽté : c’est leur assemblage perceptif que Gar appelle « plus de blocs » !). Il y aurait plus de vert lĂ  (B2). — Et comme ça (on serre les blocs de B1 et on desserre ceux de B2) ? — Il y a plus de vert ici (B1) parce qu’ils sont tout serrĂ©s. —  Et comme ça (mĂȘme disposition des deux cĂŽtĂ©s) ? — Ça fera la mĂȘme chose de vert. —  Et comme ça (formant angle l’un avec l’autre sur B1 et dans le prolongement l’un de l’autre sur le bord de B2) ? — Plus de vert ici (B2). — Et comme ça (presqu’au mĂȘme endroit, mais avec un petit Ă©cart en plus entre les deux plots sur B2) ? — Il y a plus de vert ici (B1). — (On diminue l’écart) ? — La mĂȘme chose. — (On l’augmente trĂšs peu.) ? — Plus de vert ici. »

Doc (5 ; 4). « Un plot sur B1 et un sur B2 (mĂȘme disposition) ? — Il reste la mĂȘme chose de vert. —  Et comme ça ? (l’un au centre de B1 l’autre sur un bord de B2) ? — Aussi. — (Deux sur B1) ? — Il reste plus de vert ici (B2) parce qu’il n’y a qu’un plot (juste). — Et comme ça (deux espacĂ©s en B1 et serrĂ©s en B2) ? — Il reste la mĂȘme chose de vert parce qu’il y a deux maisons de chaque cĂŽtĂ©. — (Trois sur B1 et deux sur B2) ? — Il y a plus de vert ici (B2) parce qu’il y a moins de plots. —  (On en rajoute un sur B2 et on dispose les trois de la mĂȘme maniĂšre sur B1 et sur B2) ? — Ça fera la mĂȘme chose de vert. —  (On serre les trois de B1 et on espace les trois de B2.) Et comme ça ? — Il reste plus de place verte ici (B1) parce qu’ils sont tous serrĂ©s. — Regarde ça (on prend deux paquets de 16 cubes bleus formant deux carrĂ©s de 4 × 4 cubes dont on fait vĂ©rifier la congruence puis on dispose les premiers 16 cubes sur l’espace vert de B1). Ça ne fait pas la mĂȘme chose ? — Ah ! non ! Parce qu’ici (B1) ils sont tous serrĂ©s (le mĂȘme raisonnement vaut donc pour le mesurant et pour le mesurĂ©). — (On remet les plots selon la mĂȘme disposition sur B1 et B2, en enlevant les 16 cubes.) Et comme ça il reste la mĂȘme chose de vert ? — Oui. —  Et comme ça (on met les trois plots en ligne, mais dans le sens de la largeur du rectangle vert, en B2 et dans le sens de la longueur en B1) ? — Il y a plus de vert ici (B2). »

Nous pourrions citer des sĂ©ries de ces cas du niveau II A, qu’il nous a Ă©tĂ© facile de multiplier en faisant varier le nombre et la position des maisons ou des blocs diminuant la surface verte. Mais ces rĂ©actions sont toutes semblables Ă  celles des deux sujets citĂ©s ici, et s’échelonnant de la façon la plus insensible en fonction de la complication perceptive graduelle des situations. 1°) Dans le cas d’un seul plot A1 ou A2 (les deux Ă©tant Ă©gaux A1 = A2), posĂ©s sur B1 ou sur B2, les diffĂ©rences A1 ou A2 (nous appellerons A’1 la diffĂ©rence entre la surface verte totale B1 et la surface des plots A1, donc la surface verte restante sur B1 et A’2 la surface verte restante sur B2), nous voyons Gar nier dĂ©jĂ  l’égalitĂ© des restes A’1 et A’2 si les plots A1 et A2 sont posĂ©s diffĂ©remment. Par contre Doc et la plupart des sujets de ce niveau croient Ă  l’égalitĂ© des parties restantes A’1 = A’2, dans le cas d’un seul Ă©lĂ©ment A1 = A2 soustrait Ă  la surface totale quelle que soit sa position. Mais il va de soi que cette intuition immĂ©diate, dont on pourrait formuler le rĂ©sultat opĂ©ratoirement (B’1 − A’1 = B2 − A’2 si A1 = A2 et si B1 = B2) n’est nullement encore une opĂ©ration, puisqu’il suffirait d’agrandir A1 et A2, ou qu’il suffit d’ajouter d’autres plots diffĂ©remment placĂ©s, pour que l’intuition en question cesse de fonctionner. 2°) Pour deux plots (2A1 ou 2A2), le sujet admet naturellement que B1 − 2A1 = B2 − 2A2 si les objets sont placĂ©s de la mĂȘme maniĂšre, mais il suffit souvent du moindre changement de position pour que l’égalitĂ© des restes A’1 et A’2 soit niĂ©e. Autrement dit, l’enfant compare directement les parties vertes restantes A’1 et A’2 sans songer que les restes rĂ©sultent de la soustraction de parties Ă©gales Ă  des totalitĂ©s Ă©gales : si la comparaison fournit une Ă©galitĂ© perceptive, il admet A’2 = A’2, mais si la perception ne donne pas d’elle-mĂȘme l’égalitĂ©, les plus jeunes sujets ne la construisent pas. Par contre, des sujets un peu plus dĂ©veloppĂ©s comme Doc rĂ©pondent aussi facilement juste avec deux objets qu’avec un seul. 3°) Seulement il suffit de mettre trois plots (3A1 et 3A2) pour que tout soit Ă  recommencer : s’ils sont disposĂ©s de la mĂȘme maniĂšre, tous les sujets admettront que les surfaces vertes restantes A’1 et A’2 sont Ă©gales, mais s’ils sont serrĂ©s d’un cĂŽtĂ© et espacĂ©s de l’autre, l’égalitĂ© cesse d’ĂȘtre reconnue. 4°) On trouve d’autre part des sujets qui rĂ©pondent aussi facilement avec trois plots qu’avec deux, que les restes sont Ă©gaux (A’1 = A’2), mais il suffit alors de refaire l’expĂ©rience avec quatre plots pour que l’égalitĂ© des surfaces restantes soit niĂ©e. 5°) Etc. 6°) Peut-on dĂ©tromper l’enfant en se servant d’une commune mesure pour lui prouver l’égalitĂ© des restes A’1 = A’2 ? On dĂ©coupera ainsi du papier vert que l’on posera sur l’espace libre ou bien on recouvrira celui-ci de cubes-unitĂ©s en nombre Ă©gal de chaque cĂŽtĂ©. Le sujet Gar nous montre Ă  quoi aboutit cette dĂ©monstration (sans parler dĂ©jĂ  notion de commune mesure que le sujet ne possĂšde pas Ă  ce niveau, comme nous l’avons vu sans cesse jusqu’ici) il nie que les 16 cubes recouvrant entiĂšrement A’1 Ă©galent les 16 cubes recouvrant entiĂšrement A’2, pour cette raison que les uns sont « tous serrĂ©s » et les autres pas, autrement dit que la disposition perceptive n’est pas la mĂȘme ! Il applique donc au mesurant le mĂȘme procĂ©dĂ© d’estimation qu’au mesurĂ©, ce qui est parfaitement naturel, mais exclut, il va de soi, toute mesure des surfaces Ă  ce niveau (de mĂȘme que toute mesure des longueurs). 7°) Quant Ă  la somme des plots nA1 et nA2, elle n’est pas plus constante pour un nombre n donnĂ© que les surfaces restantes : ainsi Gar dit « il y a plus de blocs ici » pour 2A1 comparĂ©s à 2A2 simplement parce qu’ils sont moins serrĂ©s (cf. La GenĂšse du nombre chez l’enfant, chap. III et IV).

Mais, si claires que soient les raisons pour lesquelles l’axiome d’Euclide, dont nous nous occupons en cette section, ne saurait ĂȘtre reconnu valable au niveau II A, il reste que ces sujets soulĂšvent un problĂšme d’un grand intĂ©rĂȘt, par le fait que, tout en refusant toujours, Ă  un moment donnĂ©, Ă  admettre que B’1 − A’1 = B2 − A2 (si B1 = B2 et si nA1 = nA2, du moins au point de dĂ©part), ils l’admettent cependant jusqu’à une certaine valeur de n, cette valeur Ă©tant variable d’un sujet Ă  l’autre. Prenons comme exemple le cas de Doc : Il cĂšde Ă  l’apparence perceptive dĂšs que n = 3, c’est-Ă -dire dĂšs que trois plots sont posĂ©s diffĂ©remment sur B1 et sur B2, tandis qu’il rĂ©siste Ă  la suggestion des configurations perceptives pour deux plots (n = 2). D’autres sujets cĂšdent pour deux plots, mais rĂ©sistent pour un ; d’autres encore tiennent jusqu’à trois, mais cĂšdent Ă  quatre, etc. En quoi consiste alors le genre de composition qui conduit ces sujets Ă  maintenir l’égalitĂ© des parties restantes jusqu’à un certain point, sans leur permettre de la gĂ©nĂ©raliser au-delà ? Il ne saurait s’agir de perception, puisque celle-ci les trompe prĂ©cisĂ©ment au-delĂ  des limites de cette composition Ă©lĂ©mentaire. Il ne saurait non plus s’agir d’opĂ©rations, puisque la composition en jeu n’est pas gĂ©nĂ©ralisable. Nous avons coutume de parler d’intuition simple, lorsque le sujet parvient Ă  Ă©voquer par l’image une figure statique imitant celle que fournirait la perception, et d’intuition articulĂ©e, lorsque la reprĂ©sentation porte dĂ©jĂ  sur des transformations Ă©lĂ©mentaires, dĂ©passant le donnĂ© perceptif mais sans atteindre la mobilitĂ©, la rĂ©versibilitĂ© et la gĂ©nĂ©ralitĂ© opĂ©ratoires. Seulement les intuitions articulĂ©es sont ordinairement caractĂ©ristiques du niveau II B (et c’est bien ce que nous verrons plus loin dans les cas parvenant progressivement au seuil de l’opĂ©ration). L’intĂ©rĂȘt de la prĂ©sente expĂ©rience — comparable en cela aux Ă©preuves concernant l’ordre des Ă©lĂ©ments dans un dispositif en rotation 1 — est au contraire de nous fournir les transitions les plus insensibles entre l’absence de composition, les compositions intuitives simples puis articulĂ©es, et enfin opĂ©ratoires : chaque Ă©tape de ce dĂ©veloppement continu pourrait ĂȘtre caractĂ©risĂ©e par la solution juste en cas d’adjonction d’un plot de plus, jusqu’au moment oĂč cette solution est gĂ©nĂ©ralisĂ©e Ă  toutes les situations. C’est en de tels dĂ©veloppements qu’on voit le mieux combien le systĂšme opĂ©ratoire final est prĂ©parĂ© dĂšs les processus sensori-moteurs les plus Ă©lĂ©mentaires, sous-jacents Ă  la reprĂ©sentation symbolique, et dont ce systĂšme constitue la forme d’équilibre terminal.

Il est, en effet, Ă©vident que les compositions Ă©lĂ©mentaires, dont nous parlons Ă  propos des cas de ce niveau II A, tiennent Ă  des mĂ©canismes de simple anticipation ou reconstitution quasi perceptives avant d’ĂȘtre intuitives ou imagĂ©es. Lorsque Gar, par ex. (Ă  la fin de l’interrogatoire) raisonne sur deux plots que l’on Ă©carte ou rapproche alternativement (et trĂšs peu chaque fois), on constate que deux dispositions semblables des plots 2A1 et 2A2, donnent lieu Ă  un jugement d’égalitĂ© quant aux surfaces vertes restantes (A’1 et A’2), que deux dispositions un peu diffĂ©rentes donnent lieu Ă  un jugement d’inĂ©galitĂ©, mais qu’un trĂšs petit Ă©cart ramĂšne Ă  l’égalité : dans ce dernier cas, il est clair que, tout en voyant la diffĂ©rence, le sujet anticipe le rapprochement possible et perçoit, pour ainsi dire d’avance le rĂ©sultat (par une perception virtuelle due Ă  l’activitĂ© perceptive anticipatrice et non pas encore par une perception rĂ©elle). De ces anticipations de la perception aux anticipations intuitives, on voit alors la filiation possible : il suffit que l’image ou la reprĂ©sentation symbolique prolonge ce qu’esquisse au point de dĂ©part l’activitĂ© perceptive. Et il en va ainsi de suite jusqu’à cette mobilitĂ© rĂ©versible qui caractĂ©rise l’opĂ©ration elle-mĂȘme, au terme Ă©quilibrĂ© d’un tel processus Ă©volutif (stade III).

En conclusion, les sujets de ce niveau II A sont dĂ©jĂ  capables d’un dĂ©but de composition intuitive, mais non pas opĂ©ratoire : sous certaines conditions, ils perçoivent et conçoivent les rĂ©unions des plots A1 et A2 comme Ă©gales en B1 et en B2, ainsi que les surfaces laissĂ©es libres A’1 et A’2. Mais ces conditions sont dĂ©terminĂ©es par les lois de la configuration perceptive, et, bien que tempĂ©rĂ©es par les anticipations de la perception et de l’intuition reprĂ©sentatives, elles demeurent trĂšs restrictives : sitĂŽt passĂ©e la limite qu’elles assignent Ă  la composition naissante, tant la somme des plots A que la surface restante sont sujettes Ă  altĂ©rations et la soustraction de parties Ă©gales (ou du moins initialement Ă©gales) Ă  des totalitĂ©s Ă©gales cesse d’engendrer des produits Ă©gaux, faute de tout critĂšre d’égalisation. Un logicien dirait peut-ĂȘtre, il est vrai, qu’en ce cas l’axiome d’Euclide demeure respectĂ© par ces sujets : puisque les quantitĂ©s d’abord Ă©gales (A1 = A2) soustraites Ă  des totalitĂ©s Ă©gales (B1 = B2), cessent en cours de route d’ĂȘtre Ă©gales, il est naturel que les restes (A’1 = A’2), perdent Ă©galement leur Ă©galitĂ©. Mais il est clair que ce n’est nullement ainsi que raisonne l’enfant : incapable de maintenir l’invariance, ni des parties enlevĂ©es, ni des parties restantes (ni par consĂ©quent du tout, bien que la question ne soit point posĂ©e ici), tant l’opĂ©ration de la soustraction des surfaces que celle de leur addition ou de leur rĂ©union, perdent de ce seul fait toute signification pour lui.

§ 3. Le niveau II B : réactions intermédiaires ; le stade III : composition opératoire

On peut suivre, comme nous l’avons vu, selon une progression continue les sujets du niveau II A qui admettent l’égalitĂ© des surfaces libres restantes pour 1, 2, 3
 n plots posĂ©s sur la surface totale, mais qui ne l’admettent pas pour 2, 3, 4
 n + 1 plots. Quel que soit le nombre critique n Ă  propos duquel s’observe cette sorte de rĂ©gression dans le raisonnement du sujet considĂ©rĂ©, il vient un moment oĂč ses convictions sont Ă©branlĂ©es et oĂč il se demande si le fait de dĂ©placer les plots A1 ou A2 sur les surfaces B1 et B2 change quelque chose Ă  l’étendue des surfaces vides restantes A’1 ou A’2. C’est cette phase d’articulation plus mobile des intuitions (cette mobilitĂ© Ă©tant elle-mĂȘme croissante dĂšs le dĂ©but, ainsi que nous y avons insistĂ©), qui nous paraĂźt caractĂ©riser le niveau II B (de 6 Ă  7 ans). En voici quatre exemples, Ă  commencer par un cas de transition entre le niveau II A (premiĂšre partie de l’interrogatoire) et II B (troisiĂšme partie de l’interrogatoire) et Ă  continuer par trois cas sĂ©riĂ©s selon leurs acquisitions progressives :

Vin (6 ; 0). Deux plots serrĂ©s sur B1 et deux plots aux deux extrĂ©mitĂ©s de B2 : « Il reste plus de place verte ici (B1). — Et comme ça (un plot sur B1 et un sur B2 : mĂȘmes dispositions ? — Il reste la mĂȘme chose. — Et comme ça (on dĂ©place le plot de B2) ? — C’est la mĂȘme chose : on l’a seulement mis comme ça. — Et comme ça (deux plots serrĂ©s sur B1 et deux espacĂ©s sur B2) ? — Il y a moins de place ici (B2). — Et comme ça (on resserre un peu ceux de B2) ? — Il reste la mĂȘme chose. — Et ça (on desserre ceux de B1 et on resserre encore ceux de B2) — Il y a plus de place ici (B2). — Et comme ça (espacĂ©s des deux cĂŽtĂ©s, mais diffĂ©remment) ? — La mĂȘme chose. — Et maintenant (espacĂ©s davantage en B2) ? — Plus ici (B2) ».

AprĂšs quoi l’on passe Ă  l’une des expĂ©riences de la conservation dont il sera question dans la Sect. II : on assemble des carrĂ©s en figures de diffĂ©rentes formes en demandant si la surface ou la « place » demeure constante. Vin rĂ©agit comme prĂ©cĂ©demment, conformĂ©ment aux croyances du niveau II A. Mais Ă  un moment donnĂ©, on dĂ©cale lĂ©gĂšrement trois carrĂ©s constituant la moitiĂ© d’un rectangle par rapport aux trois carrĂ©s formant l’autre moitié : Vin rĂ©pond « c’est la mĂȘme chose, mais ça fait quand mĂȘme plus de place ici (rectangle Ă  moitiĂ©s dĂ©calĂ©es) », ce qui constitue une rĂ©action intermĂ©diaire propre au niveau II B.

On reprend ensuite la question des prĂ©s et des maisons, et Vin rĂ©agit alors autrement qu’au dĂ©but, pour trois plots serrĂ©s au bas de B1 et appliquĂ©s sur le cĂŽtĂ© de B2 et dit : « Il reste la mĂȘme chose de vert. — Et comme ça (on met les trois plots de B2 au centre, un peu obliquement) ? — C’est la mĂȘme chose de vert. — Et comme ça (espacĂ©s sur B2) ? — Il y a plus de vert ici (B2). — Qu’est-ce qui enlĂšve le vert ? — C’est les maisons. Ah ! C’est la mĂȘme chose. — Pourquoi ? — Parce que c’est toujours trois maisons : on les a seulement mises comme ça. —  Et comme ça (quatre plots serrĂ©s sur B1 et espacĂ©s sur B2) ? — Ça fait moins ici (B2). Ah ! non ! c’est la mĂȘme chose parce qu’il y a quatre maisons des deux cĂŽtĂ©s. — Et comme ça (encore plus espacĂ©s) ? — Cette fois, ça fait moins de vert. Ah ! non, la mĂȘme chose. — Mais le vert qui reste des deux cĂŽtĂ©s, ça fait la mĂȘme place — Ça fait un peu moins. Ah non !
 Oui  » etc.

Lou (6 ; 1). Un plot sur B1 et un plot sur B2 : « Il reste la mĂȘme chose de vert. — Et comme ça (autre disposition) ? — La mĂȘme chose. — Et maintenant (deux plots sur B1 et deux sur B2, autre disposition) ? — Il reste la mĂȘme chose. — Pourquoi ? — Parce que c’est les deux mĂȘmes carrĂ©s. — Et comme ça (serrĂ©s sur B1 et espacĂ©s sur B2) ? — C’est la mĂȘme chose parce qu’il y a deux maisons dans chaque champ. — Et comme ça (trois plots contre trois cĂŽtĂ©s de B1 et trois plots espacĂ©s en pleine surface de B2) ? — MĂȘme chose
 non lĂ  (B1) c’est plus grand le vert. — Regarde (on promĂšne les petites vaches sur les surfaces vertes restantes) ? — C’est la mĂȘme place parce qu’il y a trois maisons de chaque cĂŽtĂ©. — (On ajoute deux plots sur B1 et deux sur B2, les cinq serrĂ©s sur B1 et espacĂ©s sur B2.) ? — C’est la mĂȘme chose parce qu’il y a autant de maisons de chaque cĂŽtĂ©. — (Encore deux : d’oĂč sept serrĂ©s sur B1 et sept espacĂ©s sur B2.) ? — Toujours la mĂȘme chose. —  (On les espace davantage sur B2.) On pourrait recouvrir tout le vert d’ici avec tout le vert de là (B2) ? — Non, il y a plus de vert ici (B1). — Pourquoi ?  »

Hex (6 ; 4) commence par ne pas Ă©galer les surfaces vertes restantes, mĂȘme pour deux plots sur B1 et B2, mais aprĂšs quelques dĂ©placements, il rĂ©sout ce premier problĂšme. Pour trois plots, il admet l’égalitĂ© lors de dispositions semblables, mais il suffit que les trois plots soient serrĂ©s contre le bord supĂ©rieur de B1 et que les trois plots correspondants, Ă©galement serrĂ©s les uns contre les autres, soient un peu dĂ©tachĂ©s de ce bord sur B2 pour qu’il croie que la surface restante est plus grande sur B1. AprĂšs quelques dĂ©placements, il reconnaĂźt par contre l’égalitĂ© des restes A’1 et A’2 dans toutes les positions. Pour quatre plots, les mĂȘmes hĂ©sitations reviennent, puis la mĂȘme solution juste s’impose aprĂšs leurs dĂ©placements. Pour cinq objets, mĂȘme processus, etc. Hex parvient donc Ă  gĂ©nĂ©raliser l’égalitĂ© des surfaces restantes pour un nombre donnĂ© de plots aprĂšs avoir raisonnĂ© sur leurs dĂ©placements et constatĂ© chaque fois que ceux-ci ne changent rien Ă  l’espace libre restant, mais il ne gĂ©nĂ©ralise pas au nombre suivant.

Jor (6 ; 6) rĂ©pond d’emblĂ©e juste pour deux et trois plots « parce que ce sont les mĂȘmes maisons ». On lui prĂ©sente alors 12 plots serrĂ©s Ă  l’extrĂ©mitĂ© de B1 et 9 plots rĂ©partis en trois suites espacĂ©es sur B2, avec trois autres isolĂ©s au milieu des intervalles verts (il a naturellement vĂ©rifiĂ© au prĂ©alable l’égalitĂ© des deux ensembles) : « Il reste la mĂȘme chose de vert sur ces deux champs ? — SĂ»r que c’est la mĂȘme chose, puisqu’on a mis les mĂȘmes maisons ; elles sont seulement autrement arrangĂ©es. — Et si dans chaque champ on coupe les morceaux de vert qui restent et qu’on les mette ensemble, ça se recouvrira ? — Non, il y a moins ici (sur B2). — Pourquoi ? — Ah non ! c’est juste la mĂȘme chose. — Les deux vaches auront la mĂȘme chose Ă  manger ? — Un peu plus sur ça (B1) parce que c’est tout plein (continu). — Pourquoi ça fait plus ? — Ah ! non, c’est la mĂȘme chose parce ce qui cache (= les plots) est le mĂȘme, alors ce qui reste (= le vert) est aussi le mĂȘme ».

On constate la diffĂ©rence entre les articulations intuitives et la mobilitĂ© restreinte du niveau II A et on voit surtout poindre les dĂ©buts de l’opĂ©ration Ă  partir de ces articulations progressives. Par exemple, Vin, aprĂšs avoir commencĂ© exactement comme tous les sujets du niveau prĂ©cĂ©dent par des surfaces restantes Ă  cause de leurs diffĂ©rences d’apparence perceptive, dĂ©couvre qu’une surface rectangulaire de six carrĂ©s doit ĂȘtre Ă©gale Ă  une autre si trois de ces six carrĂ©s sont simplement un peu dĂ©calĂ©s par rapport aux trois autres. Mais, il est si peu convaincu encore, qu’il s’en tient Ă  cette affirmation conciliatrice, ou, si l’on peut dire, prudemment contradictoire : « C’est la mĂȘme chose, mais ça fait quand mĂȘme plus ici ». Revenu Ă  l’épreuve du prĂ© et des maisons, il tĂ©moigne alors d’une rĂ©action nouvelle. Au lieu de se laisser dominer par l’apparence perceptive, Ă  partir du moment oĂč les maisons trop espacĂ©es paraissent supprimer davantage d’herbe, l’enfant oscille, jusqu’à la fin de l’interrogatoire, entre deux attitudes : l’une est l’évaluation directe, mais l’autre, qui la tient en Ă©chec, consiste Ă  Ă©galiser les surfaces restantes en fonction du nombre Ă©gal de maisons (« C’est la mĂȘme chose parce que c’est toujours trois maisons ; on les a seulement mises comme ça »). On assiste donc, chez lui, Ă  un conflit sans issue entre la composition intuitive Ă  son dĂ©clin et les dĂ©buts de la composition opĂ©ratoire : celle-ci ne paraĂźt pas en ce cas rĂ©sulter de celle-lĂ , par le fait que son intuition le pousse Ă  composer les surfaces restantes en elles-mĂȘmes, tandis que son mĂ©canisme opĂ©ratoire naissant l’oriente vers la comparaison des plots, sans tenir compte des surfaces restantes, et Ă  dĂ©duire de l’égalitĂ© des premiers celle de ces derniĂšres. Chez Lou il en est de mĂȘme et la dualitĂ© des mĂ©thodes laisse Ă  nouveau le conflit sans solution, mais il est plus prĂšs de cĂ©der Ă  la composition opĂ©ratoire. Chez Hex, au contraire, nous assistons Ă  une Ă©volution continue et de composition intuitive dans le sens de l’opĂ©ration, par l’examen des dĂ©placements des maisons et des changements de forme des surfaces restantes, d’oĂč l’idĂ©e de compensation qui le conduit Ă  admettre l’égalitĂ©. Mais lorsqu’il a admis cette Ă©galitĂ© des restes pour trois maisons, il lui faut recommencer son raisonnement pour quatre. Une fois achevĂ© pour quatre, le jeu de bascule recommence pour cinq. On a donc ici l’image d’un systĂšme de rĂ©gulations intuitives continues tendant dans la direction de la composition opĂ©ratoire sans l’atteindre encore jamais sous sa forme gĂ©nĂ©ralisĂ©e. Enfin, chez Jos, nous assistons Ă  la victoire de la composition opĂ©ratoire sur l’articulation intuitive, victoire presque complĂšte et qui conduit ce sujet au seuil du stade III (Ă  part les rĂ©sidus intuitifs amusants qui interviennent dans ses rĂ©serves finales).

Voici maintenant des exemples de réaction du stade III (niveau III A) :

Mar (7 ; 6). Pour trois maisons serrĂ©es sur B1 et espacĂ©es sur B2 (sans autre question prĂ©alable) : « Il reste la mĂȘme chose de vert puisqu’il y a trois maisons de chaque cĂŽtĂ©. —  Et comme ça (cinq maisons serrĂ©es en B1 et dispersĂ©es en B2) ? — C’est sĂ»r qu’il reste la mĂȘme chose de vert, puisque les maisons sont de la mĂȘme grandeur et qu’il y en a autant. — Et lĂ  (dix Ă©lĂ©ments sur B1 et B2 avec dispositions diffĂ©rentes) ? — C’est toujours la mĂȘme chose. — Mais on le voit, Ă  regarder ? — Non, on dirait que lĂ  (B1 = maisons serrĂ©es contre le bord) il y a plus de vert, mais ce n’est pas vrai puisqu’il y a, la mĂȘme chose de maisons. —  Et si on dĂ©coupait tous les petits bouts de vert qui sont ici (B2), on pourrait refaire le grand bout (B1) ? — Mais sĂ»r, puisque les maisons sont les mĂȘmes, c’est forcĂ© que ce qui reste est aussi le mĂȘme. — Et sur le grand prĂ© (B1), la vache n’aura pas plus Ă  manger que sur ces petits bouts (B2) ? — SĂ»r que non ».

Aug (7 ; 8). D’emblĂ©e douze plots serrĂ©s autour du bord de B1 et dispersĂ©s sur la surface de B2 : « Il reste la mĂȘme chose de vert ? — (Il rit) SĂ»r puisqu’il y a douze maisons sur chaque prĂ©. — Mais ici elles laissent beaucoup de place et lĂ  ces petits bouts ? — Oui, mais tous ensemble, ça fait la mĂȘme place ».

On voit assez la diffĂ©rence entre ces rĂ©actions et celles du niveau prĂ©cĂ©dent : il n’y a plus d’évaluation perceptive, mais une composition opĂ©ratoire immĂ©diate par rĂ©union de toutes les surfaces enlevĂ©es (nA) et soustraction de cette somme au tout initial (B − nA = A’) d’oĂč l’égalisation des surfaces restantes (B1 − nA1 = B2 — nA2 =A’1 = A’2), cette Ă©galitĂ© Ă©tant conçue nĂ©cessaire (« c’est forcé », « c’est sĂ»r ») et gĂ©nĂ©rale (« toujours la mĂȘme chose »).

Au total, la succession de ces rĂ©actions fournit un joli exemple, particuliĂšrement simple et clair, d’évolution des rĂ©gulations intuitives et mĂȘme, au dĂ©part, perceptives, dans le sens de la composition opĂ©ratoire mobile et rĂ©versible. Alors que tous les sujets sont d’accord Ă  tout Ăąge que n plots disposĂ©s de la mĂȘme maniĂšre sur les rectangles Ă©gaux B1 et B2 enlĂšvent la mĂȘme surface et laissent en vert la mĂȘme surface restante — parce qu’alors ils n’ont pas besoin de dĂ©duire mais perçoivent immĂ©diatement ces Ă©galitĂ©s — il suffit, au dĂ©but, du plus petit changement de position (donc du plus petit dĂ©placement) d’une ou de deux maisons dĂ©jĂ , pour que cette composition additive et soustractive d’égalitĂ©s cesse d’ĂȘtre valable aux yeux du sujet. Dans la suite, au contraire, il anticipera les compensations dues Ă  un faible dĂ©placement (l’espace occupĂ© Ă©tant compensĂ© alors par l’espace laissĂ© libre), mais Ă©chouera Ă  des compositions plus Ă©tendues. Puis il gĂ©nĂ©ralisera Ă  trois, quatre Ă©lĂ©ments, etc. jusqu’au moment oĂč l’ensemble des anticipations intuitives et des rĂ©gulations qu’elles entraĂźnent aboutira Ă  cette mobilitĂ© rĂ©versible gĂ©nĂ©rale qui caractĂ©rise la composition opĂ©ratoire.

Deux remarques sont Ă  faire au sujet de cet achĂšvement. En premier lieu : DĂ©couvrir que si les n maisons occupent une certaine surface du champ considĂ©rĂ©, en laissant une certaine place vide ou surface inoccupĂ©e, ces mĂȘmes n maisons une fois dĂ©placĂ©es (Ă  l’intĂ©rieur du mĂȘme champ) occuperont la mĂȘme surface, mais ailleurs, et laisseront la mĂȘme place libre, mais diffĂ©remment disposĂ©e, c’est refaire exactement, mais Ă  propos des surfaces, ce que le sujet a appris Ă  effectuer Ă  propos des longueurs et des distances : c’est comprendre qu’un objet conserve ses dimensions en se dĂ©plaçant et que les emplacements fixes sont constamment les mĂȘmes, occupĂ©s ou inoccupĂ©s ; c’est surtout comprendre la vicariance, ou compensation rĂ©ciproque, des espaces libres et pleins, principe de la construction des distances et des longueurs comme de la composition des surfaces.

En second lieu, il est clair que les rĂ©actions prĂ©cĂ©dentes impliquent dĂ©jĂ  le problĂšme de la conservation des surfaces. Si les petits du niveau II A encore (et a fortiori du stade I) ne parviennent Ă  aucune composition additive (et par consĂ©quent Ă  aucune soustraction de parties Ă©gales Ă  des totalitĂ©s Ă©galĂ©s), c’est que les surfaces occupĂ©es ne se conservent pas en se dĂ©plaçant et que les surfaces libres changent de valeur en modifiant leur forme. Si les grands, au contraire, parviennent Ă  une compensation rĂ©versible, c’est que le « groupement » en jeu, comme tout groupement aboutit, avant toute mĂ©trique ou toute quantification extensive, Ă  une conservation gĂ©nĂ©rale des surfaces occupĂ©es comme des emplacements libres du plan.